Accueil Blog Page 56

Yi Yi : un portrait symphonique

En 2000, Yi Yi d’Edward Yang remportait le prix de la mise en scène au Festival de Cannes. L’accueil fut unanime : la critique célébrait un chef-d’œuvre, empreint de justesse et d’humanité. Ce que l’on ne savait pas encore, c’est que ce film serait aussi son dernier. Edward Yang s’éteindra en 2007, laissant derrière lui cette fresque ample et mélancolique comme testament cinématographique. Une œuvre-somme à la fois synthèse de sa carrière et prolongement naturel de ses obsessions.

Yi Yi s’ouvre sur un mariage, moment censé sceller l’union, la joie, la continuité. Pourtant, la fête ne dure qu’un instant. Très vite, elle devient toile de fond, décor figé où les apparences s’effritent. Ce que filme Yang, ce n’est pas la fête, mais tout ce qui se joue en marge : les regards fuyants, les gestes retenus, les solitudes dissimulées. Le réalisateur taïwanais construit un récit choral au sein d’une famille confrontée à une série de bouleversements intimes : une grand-mère plongée dans le coma, une adolescente face à ses premiers émois, un père rattrapé par un amour ancien, un enfant qui tente de comprendre le monde. Et, autour d’eux, Taipei, en pleine mutation, comme un miroir déformant.

Le film est un enchevêtrement de trajectoires, d’hésitations, de remords et de silences. Une symphonie de vies ordinaires, où chaque note, chaque geste et chaque regard compte. C’est dans cette finesse que réside la puissance de Yi Yi. Rien ne semble forcé, tout respire, tout se laisse traverser. La mise en scène, d’une précision exemplaire, épouse le rythme intérieur des personnages. Plans fixes, cadrages à distance, économie de mouvements : la caméra observe sans jamais s’imposer, laissant la vie se dérouler.

NJ, miroir silencieux d’une génération

Parmi les figures centrales, NJ (Wu Nien-Jen) se détache par sa gravité. Père de famille, ingénieur en informatique sans passion apparente, il semble se nourrir d’un calme presque mélancolique. C’est un homme discret, effacé, comme usé par une trajectoire qui ne lui appartient plus. On pourrait croire qu’il incarne un double du réalisateur, mais NJ n’est pas un artiste. Il est celui qui a renoncé à ses rêves pour une trajectoire toute tracée d’avance. Pourtant, en ouverture, un simple geste de tendresse envers son fils, malmené par ses camarades, suffit à dévoiler une humanité profonde, retenue. Ses retrouvailles avec Sherry (Ke Su-yun), son amour de jeunesse, lors d’un voyage au Japon, lui offrent une échappée vers le passé, mais surtout un regard nouveau sur le présent.

Dans sa quête silencieuse, NJ devient le prisme par lequel le spectateur entre dans l’univers de Yi Yi. Il est notre guide, non pas parce qu’il comprend tout, mais précisément parce qu’il doute. À travers lui, Yang interroge ce que signifie être adulte, être père, être encore capable de regarder sa vie en face.

Une société en mutation

Mais Yi Yi ne se limite pas à un drame familial. En filigrane, le film dresse le portrait d’une classe moyenne taïwanaise en transition. Le monde bouge, les repères vacillent. Edward Yang capte cette mutation avec une acuité rare, déjà présente dans ses films précédents (Taipei Story, Confusion chez Confucius, Mahjong). Dans Yi Yi, la politique se fait discrète mais n’en demeure pas moins essentielle : elle est dans les choix de vie, dans la solitude des villes modernes, dans les regrets silencieux d’une génération tiraillée entre tradition et modernité.

La ville de Taipei est filmée avec distance, presque comme un écho. Les personnages y errent, se croisent, s’ignorent. Ils cherchent à se comprendre, à se parler, mais peinent à formuler ce qu’ils ressentent. Dans cette société en pleine reconfiguration, chacun tente de s’adapter. Certains, comme Min-Min (Elaine Jin), la mère, choisissent le retrait spirituel. D’autres, comme Ting-Ting (Kelly Lee), la fille aînée, affrontent les épreuves de l’adolescence avec une sincérité désarmante.

L’enfance clairvoyante

Et puis il y a Yang-Yang (Jonathan Chang). Petit garçon curieux, malmené par ses camarades et incompris par son professeur qui l’humilient, il incarne à lui seul la quête de vérité qui traverse le film. Son geste – photographier les nuques des gens – peut faire sourire. Mais ce qu’il cherche, en réalité, c’est ce que les autres ne peuvent pas voir. Il veut combler les angles morts, révéler l’invisible. À travers lui, Yang propose une métaphore puissante : notre regard est toujours partiel, biaisé, limité. Il nous faut l’art, et en particulier le cinéma, pour en élargir le champ.

À l’instar de l’ingénieur Ota (Issei Ogata), conscient de toutes les cartes qu’il dispose, Yang-Yang est un enfant, mais il est aussi philosophe. Il observe, enregistre, questionne. Il est à la fois témoin, analyste et gardien des douleurs enfouies. Dans une société qui peine à nommer ses maux, il incarne un espoir lucide, une sensibilité neuve. C’est lui, finalement, qui livre l’un des discours les plus bouleversants du film. Et c’est par lui que se construit la réponse silencieuse du film à la question de la transmission.

Entre néoréalisme et contemplation

Le style de Yi Yi évoque les grands maîtres du cinéma moderne, de Michelangelo Antonioni à Yasujiro Ozu. Comme eux, Edward Yang privilégie l’ellipse, la contemplation, les non-dits. La musique, subtile, souvent interprétée par sa femme, la pianiste Peng Kai-Li, ne vient jamais surligner l’émotion : elle la prolonge, l’amplifie, parfois la suspend dans des moments d’intense poésie.

Le montage, d’une grande finesse, fait dialoguer les récits parallèles sans jamais perdre le fil. Le rythme est lent, mais jamais pesant. Chaque scène trouve sa place, son souffle, son propre battement. Yi Yi n’est pas un film qui impose, c’est un film qui accompagne. Il laisse le spectateur respirer, penser, ressentir. Et c’est peut-être là, dans cette retenue, que réside sa force. Yang en extrait une esthétique contemplative d’une grande cohérence. Il crée un film qui, loin d’être démonstratif, agit comme un baume. Les douleurs sont nombreuses, peut-être irréconciliables, mais le geste de cinéma les relie. Par la seule force de sa mise en scène, Yang réunit ceux qui se pensaient trop dispersés.

En près de trois heures, Yi Yi raconte la vie dans ce qu’elle a de plus simple et de plus essentiel : ses doutes, ses regrets, ses éclats, ses silences. Il capte les fractures invisibles, les gestes retenus, les mots jamais prononcés. Il accompagne ses personnages, sans les juger, jusqu’à leurs confessions les plus intimes. Et ce faisant, il nous accompagne aussi.

Vingt-cinq ans après sa sortie, Yi Yi continue de bouleverser par sa justesse, sa tendresse et sa lucidité. Par la beauté de sa mise en scène, mais aussi par son humilité. Edward Yang, témoin précieux de la nouvelle vague taïwanaise aux côtés de Hou Hsiao-Hsien (La Cité des douleurs, Millennium Mambo), nous a laissé une œuvre ample, mélancolique et lumineuse. Une œuvre qui nous regarde autant que nous la regardons. À (re)découvrir dans sa somptueuse restauration 4K, pour se souvenir de ce que le cinéma peut encore nous apprendre : ce que l’on ne peut pas voir.

Yi Yi – bande-annonce

Yi Yi – fiche technique

Réalisation, scénario et dialogues : Edward Yang
Interprètes : Wu Nien-Jen, Issei Ogata, Elaine Jin, Kelly Lee, Jonathan Chang, Ke Su-yun, Chen Xi-sheng, Kelly Lee
Photographie : Yang Wei-han
Décors : Peng Kai-Li
Montage : Chen Bo-wen
Son : Du Du-Chih
Musique : Peng Kai-Li
Producteurs : Shinya Kawai, Naoko Tsukeda
Sociétés de production : 1+2 Seisaku Iinkai, Atom Films, Pony Canyon Inc., Omega Project Inc.
Pays de production : Taïwan, Japon
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 2h53
Genre : Drame
Date de sortie : 20 septembre 2000
Date de ressortie : 6 août 2025

Gangs of Taïwan : L’éclair et le criquet

Entre violence et poésie, Gangs of Taïwan électrise le cinéma asiatique. Keff signe un chef-d’œuvre hybride où les balles parlent aussi fort que les silences. Bien plus qu’un polar : un électrochoc visuel et politique.

Entre deux scènes de gangs dégingandés, une cantine qui tient debout. Entre deux coups de feu, une histoire d’amour qui s’éveille. Keff mélange les genres comme un chef : un peu de Kitano, une touche de Wong Kar-wai, et cette lenteur qui rappelle Tsai Ming-liang. Résultat ? Un film qui balance entre néo-polar et drame romantique, entre rage et mélancolie. Et au milieu, Zhong-Han, muet, intense, comme un fantôme qui chercherait sa place dans un monde en train de disparaître.

Une cantine désuète de Taïwan tenue par un vieux couple et leur fils adoptif muet Zhong-Han (mais pas sourd).

De jeunes mafieux insouciants et désœuvrés, jouant aux gangsters pour cacher leur vide existentiel. Des racketteurs au service d’un magnat de l’immobilier ayant pour projet de transformer ce quartier et de liquider la cantine qu’il trouve « sale et ringarde ».

Au milieu de ces voyous peu crédibles mais assoiffés d’adrénaline bête et avides, Zhong-Han, le héros mutique et vaguement dépressif de ces Gangs of Taïwan.

Ne jamais croire les titres. Aller plutôt chercher leurs envers, la danse souterraine et le drame romantique de leur climat.

Crever de banalité ou se construire une légende de gang en faillite ?

Indéniablement, nous sommes dans un film d’auteur percuté par les événements récents de la crise politique hongkongaise (les images des émeutes contre les atteintes à la voix du peuple, les fameux sans-voix auxquels le film voue sa dédicace), hanté par une jeunesse en pleine métamorphose, ayant peine à définir son avenir, et traversé d’histoires cinématographiques allant de Tarantino et Kitano jusqu’à Tsai Ming-liang.

Ce sont surtout les amours purs qui résistent à la corruption et tiennent tête aux violences des gangs qui intéressent le réalisateur. En ce sens, le vieux couple qui tient cette cantine dans son obstination drue à affronter l’adversité, à continuer de servir des nouilles coûte que coûte en dépit des coupures de courant, donne au récit une valeur nostalgique non prévisible au départ. Ils incarnent un monde qui refuse de se rendre.

De même, le surgissement de l’histoire d’amour entre la vendeuse de supermarché et notre héros muet confère aux Gangs of Taïwan une envergure en même temps qu’une humeur imprévue.

Certes, le film pourrait être resserré, mais gagnerait-il en force ? Pas si sûr.

Keff nous surprend par cette lenteur (les noirs en scansions fermes de certaines scènes) qui, couplée à la mélancolie sous-jacente, sertit ces Gangs of Taïwan d’une vertu contemplative inattendue elle aussi.

L’éclair taïwanais et le criquet

La mise en scène oscille donc entre ces amours poétiques, subtiles, presque intemporelles, suspendues dans la narration comme cette pâtisserie d’un chef français tentant une sorte de mélange incertain et délicieusement improbable : l’éclair taïwanais, et des scènes de violence perpétrées par les gangs : des visages et corps de jeunes voyous taïwanais niais, décérébrés, vivant déjà dans la faillite d’eux-mêmes. Pantins violents au service d’un capitalisme prédateur.

Dans ce grand écart, Keff arrive à déstabiliser sa propre tendance contemplative par des irruptions soudaines de rage.

Zhong-Han, personnage dense (acteur intense), fait le lien entre ces deux mouvances. Il observe, suit, bouillonne, réprime, puis se met à agir. Et c’est encore un autre versant où les Gangs de Taïwan, de film noir de genre, se renversent en néo-polar tragique avec un justicier en quête de rédemption. Le film résonne étrangement avec la crise hongkongaise. Dans les yeux de Zhong-Han brûle la même colère sourde que celle des manifestants. Sa révolte muette devient métaphore politique.

Avec Gangs of Taïwan, Keff signe bien plus qu’un polar asiatique. C’est une ode aux résistants du quotidien, ceux qui continuent à servir des nouilles alors que le monde autour s’écroule. Le film tangue parfois (certains pourront reprocher son climat appuyé), mais cette imperfection même fait partie de son charme.

Bande-annonce : Gangs of Taïwan

Fiche Technique : Gangs of Taïwan

Réalisateur : Keff (réalisateur américano-taïwanais, ancien résident de Hong Kong et diplômé de l’Université de New York)
Scénario : Keff (inspiré par les récits de jeunes Taïwanais et le contexte des manifestations de Hong Kong en 2019)
Genre : Néo-polar / Drame romantique / Thriller politique
Durée : 2h15
Sortie : 30 juillet 2025 (France)
Pays : Taïwan, France, États-Unis, Qatar (coproduction)
Distributeur : Tandem
Distribution principale

  • Liu Wei Chen (Zhong-Han, le protagoniste mutique)
  • Rimong Ihwar (la vendeuse de supermarché, figure d’amour et de rédemption)
  • Devin Pan (rôle non précisé, probablement membre du gang ou figure du pouvoir)

Contexte historique

Le film s’ancre dans le Taïwan de 2019, en écho aux manifestations pro-démocratie de Hong Kong. Il explore la schizophrénie d’une jeunesse tiraillée entre traditions familiales, précarité économique et violence gangrénée par la corruption immobilière. Le restaurant familial de Zhong-Han devient un symbole de résistance face à la prédation capitaliste.

Thèmes clés

  • Double identité : Le déchirement entre loyauté familiale et survie criminelle
  • Résistance silencieuse : Le mutisme de Zhong-Han comme métaphore politique
  • Jeunesse sacrifiée : Une génération sans avenir dans un pays sous tension géopolitique
  • Poésie du quotidien : La cantine comme espace de nostalgie et de lutte

Style cinématographique

  • Esthétique hybride : Mélange de lenteur contemplative et de violence soudaine
  • Chromatisme contrasté : Lumières pop dans des décors réalistes
  • Narration cyclique : Scènes structurées comme des « scansions fermes » avec noirs transitionnels

Citations marquantes

« Zhong-Han observe, suit, bouillonne, réprime, puis se met à agir. Sa révolte muette devient métaphore politique. »

« Un film façon porc braisé : plat simple aux saveurs complexes quand il est bien préparé. » (Keff sur sa direction artistique)

Note d’intention

Keff filme Taïwan comme un territoire en sursis, où la jeunesse incarne à la fois la vulnérabilité et la rage d’une île menacée. Le film oscille entre polar tragique et ode aux résistants du quotidien – ceux qui servent des nouilles « coûte que coûte » malgré les coupures de courant. La cantine devient un bunker symbolique contre la disparition d’un monde, tandis que les gangs reflètent la faillite d’un système corrompu.

Passeurs de films 2025 : festival (de Cannes) en Bretagne

Le festival « Passeurs de films » a présenté sa 7ᵉ édition du 30 juillet au 2 août 2025. Au programme, quatre soirées consacrées au cinéma et à la musique (avec deux concerts assurés par Lili Cros et Thierry Chazelle), ainsi que des rencontres dans le cadre idyllique de l’Île-aux-Moines (située en Bretagne, près de Vannes).

Les passionnés et professionnels du cinéma qui ont créé le festival nous offrent chaque année des avant-premières de films présentés à Cannes quelques mois plus tôt. La présidente de l’association, Juliette Welfling, est monteuse, notamment des films de Jacques Audiard (dont le dernier en date, Emilia Perez, a été projeté lors de l’édition 2024). Cette année, les festivaliers ont pu découvrir, à la tombée de la nuit (les projections sont en plein air et entièrement gratuites), trois longs métrages : Classe moyenne d’Anthony Cordier (suivie d’un débat avec les scénaristes du film), Valeur sentimentale de Joachim Trier (Grand Prix du dernier Festival de Cannes) et la Palme d’or cannoise Un simple accident de Jafar Panahi (suivi d’un débat avec Pooya Abbasian, qui assure notamment la post-production des films du réalisateur depuis la France). Pour la première fois cette année, une soirée de projection a été consacrée au documentaire, avec la venue exceptionnelle de Déni Ouma Pitsaev, qui a présenté Imago, prix Œil d’or du documentaire à Cannes.

Classe moyenne

Réalisation : Anthony Cordier
Interprètes : Sami Outalbali Laurent Lafitte, Élodie Bouchez, Ramzy Bedia, Laure Calamy, Noée Abita,
Durée : 1h35
Date de sortie : 24 septembre 2025
Synopsis : Mehdi a prévu de passer un été tranquille dans la somptueuse demeure de ses beaux-parents. Mais dès son arrivée, un conflit éclate entre la famille de sa fiancée et le couple de gardiens de la villa. Comme Mehdi est issu d’un milieu modeste, il pense pouvoir mener les négociations entre les deux parties et ramener tout le monde à la raison. Pourtant, tout s’envenime…

Avec la volonté de croquer avec cruauté la lutte des classes, le film d’Anthony Cordier est servi par des acteurs impeccables et beaucoup de dérision, avec des scènes fortes, faites pour leurs interprètes. Les deux scénaristes ont travaillé ensemble sur le projet, avant une adaptation par Anthony Cordier lui-même. Le personnage principal, c’est Mehdi, qui devient (presque) malgré lui le médiateur naturel d’un conflit qu’il ne pourra régler qu’en payant le prix fort, les scénaristes faisant le choix de classes irréconciliables dans une société trop divisée. Élodie Bouchez surprend dans un rôle où elle change de visage d’un instant à l’autre, passant de la légèreté à la stupeur et au calcul en un battement de cil. Le scénario suit cependant un canevas très classique, choisissant tout de même de ne pas délaisser sa cruauté en chemin. Les scénaristes ont ainsi évoqué différentes méthodes d’écriture lors de la rencontre avec le public, notamment Save the Cat du scénariste américain Blake Snyder, mettant en avant quinze temps forts de l’écriture, au risque de peiner à sortir des sentiers battus.

Imago

Réalisation : Déni Oumar Pitsaev
Durée : 1h48
Date de sortie : 22 octobre 2025
Synopsis : Déni est le nouveau propriétaire d’un petit lopin de terre dans une vallée isolée en Géorgie, à la frontière de la Tchétchénie dont il est exilé depuis l’enfance. Il débarque là-bas et projette d’y construire une maison qui tranche drôlement avec les coutumes locales. Un fantasme qui ravive ses souvenirs et ceux de son clan déraciné qui pourtant ne rêve que d’une chose, le marier !

Déni Oumar Pitsaev a tourné deux fois son documentaire pour chercher à se détacher d’un résultat trop maîtrisé. Il ressort pourtant de ce premier documentaire (primé à Cannes) une réelle authenticité. Le réalisateur s’y met en scène autour de ses parents, divorcés, et notamment dans une scène très forte de discussion avec son père (tournée en une seule prise de 2 heures). Déni Oumar Pitsaev propose une œuvre qui l’aide à quitter l’enfance et à avancer après les traumatismes de la guerre en Tchétchénie, les non-dits et la construction très viriliste d’une société de plus en plus tournée vers la religion. Il offre des scènes très fortes, déconstruisant peu à peu cette image, entraînant des discussions passionnantes qui vont gratter le vernis des apparences auprès de ses proches, de femmes de la communauté et des plus jeunes. Dans une mise en scène tout en retenue, dont il est pourtant le protagoniste principal, le réalisateur propose une œuvre poétique forte, où l’émotion peut enfin s’exprimer publiquement. Déni Oumar Pitsaev ne cherche pas à vivre « pour quelqu’un », mais à trouver sa place tout en construisant des relations saines avec celleux qui l’entourent — tout un programme qui ne l’empêche pas de rêver à bâtir une cabane dans les arbres en guise de maison, sur une terre d’exil à laquelle il n’appartient pas, mais où l’histoire des siens se (re)construit.

Valeur sentimentale

Réalisation : Joachim Trier
Interprètes : Renate Reinsve, Stellan Skarsgård, Inga Ibsdotter Lilleaas, Elle Fanning
Durée : 2h13
Date de sortie : 20 août 2025
Synospis : Agnes et Nora voient leur père débarquer après de longues années d’absence. Réalisateur de renom, il propose à Nora, comédienne de théâtre, de jouer dans son prochain film, mais celle-ci refuse avec défiance. Il propose alors le rôle à une jeune star hollywoodienne, ravivant des souvenirs de famille douloureux.

Le 6ᵉ film du réalisateur norvégien Joachim Trier est une histoire de famille et de création. Porté par de superbes interprètes, dont Renate Reinsve — déjà tête d’affiche de son précédent film Julie en 12 chapitres —, Valeur sentimentale s’articule autour de trois séquences majeures : les deux scènes qui ouvrent le film et celle qui le clôture. On y voit les protagonistes manquer d’air, les liens qui les unissent, et comment les sentiments entre eux évoluent. Toujours habité par la dépression et la création, ce film incandescent, qui prend aussi son temps, est marqué par la présence forte d’une maison, ciment d’une famille pourtant éclatée. Filmée avec une tendresse infinie, elle devient un personnage du film à part entière. Le réalisateur observe la vie telle qu’elle s’y déroule, et comment les drames s’y nouent. Tout y vibre, et surtout cette volonté de (re)créer la vie à travers le cinéma.

Un simple accident

Réalisation : Jafar Panahi
Interprètes : Vahid Mobasseri, Maryam Afshari, Ebrahim Azizi
Date de sortie : 1er octobre 2025
Synopsis : Iran, de nos jours. Un homme croise par hasard celui qu’il croit être son ancien tortionnaire. Mais face à ce père de famille qui nie farouchement avoir été son bourreau, le doute s’installe.

Jafar Panahi livre un récit hanté par la vengeance, mais dont l’humanité est vibrante. Enfin libéré des assignations et autres emprisonnements du régime, le réalisateur était présent à Cannes cette année et s’est effacé du récit pour évoquer ses questionnements tranchés sur la société iranienne d’aujourd’hui. Porté par ses proches — pas tous comédiens professionnels —, ce film crépusculaire, quasiment exclusivement construit en plans fixes, dont un plan-séquence final éprouvant et maîtrisé, est l’un des plus beaux de Jafar Panahi. Il y présente un récit à la En attendant Godot, aussi absurde que nécessaire, où une fin ouverte laisse le spectateur hagard, témoin d’une violence où la résistance collective vient offrir un espace de parole et de reconstruction pourtant si difficile à atteindre. Dans Un simple accident, tout est question de sons, de toucher, de hors-champ… et d’humanisme, et ce, au sein d’un thriller aux enjeux moraux majeurs et captivants.

https://www.youtube.com/watch?v=_f7noSoSDd0

Last Stop : Yuma County – Cinglant !

Dans Last Stop : Yuma County, Francis Galluppi filme le calme avant la tempête dans une ambiance sèche, décalée, entre humour noir et drame latent.

Synopsis : Au milieu du désert brûlant d’Arizona, une station-service se retrouve à sec. Dans le diner attenant, les clients attendent dans une ambiance étouffante l’arrivée du camion-citerne pour les ravitailler. Ils pensent que le pire, c’est la chaleur, mais c’est sans compter sur l’arrivée de deux braqueurs en cavale dans le restaurant…

Pulp Friction

Sorti à l’automne 2023 dans son pays d’origine, ce petit bijou qu’est Last Stop : Yuma County arrive enfin dans les salles françaises. Film de festival 100 % indépendant, le long-métrage du Californien Francis Galluppi a bourlingué un peu partout — en passant par Reims Polar et le petit écran — avant que le toujours excellent distributeur The Jokers n’ait la très bonne idée d’en proposer une sortie estivale.

Dès la première image, on sait qu’on tient un film singulier : plusieurs plans s’alignent dans une lumière blanche et sèche — une route dans le désert, une station-service isolée — mais seul un oiseau posé sur le vide-ordures est net. Le reste est flou. Et déjà, on attend. Qui conduit cette guimbarde poussiéreuse qui se gare sous nos yeux ? Le temps que notre regard s’ajuste, le film, lui, est déjà en train de jouer avec nos nerfs.

Cette tension-là, Galluppi ne la lâchera jamais. On brûle de savoir ce qui va se passer, tout en savourant paradoxalement chaque instant suspendu.

Le protagoniste sans nom (incarné par Jim Cummings, déjà très remarqué dans Thunder Road, la scène de l’éloge funèbre aux obsèques de la maman ! ), en route vers l’anniversaire de sa fille, est à court d’essence. Vernon (Faizon Love), le propriétaire massif de la station, lui annonce que les pompes sont à sec, en attendant la citerne. Il l’invite à patienter dans le diner d’à côté, tenu par Charlotte (Jocelin Donahue), serveuse mutique et propriétaire des lieux — accessoirement, femme du shérif.

Le protagoniste sans nom (incarné par Jim Cummings, déjà très remarqué dans Thunder Road — notamment pour la scène de l’éloge funèbre lors des obsèques de la maman), en route vers l’anniversaire de sa fille, est à court d’essence. Vernon (Faizon Love), le propriétaire massif de la station, lui annonce que les pompes sont à sec, en attendant la citerne. Il l’invite à patienter dans le diner d’à côté, tenu par Charlotte (Jocelin Donahue), serveuse mutique et propriétaire des lieux — accessoirement, femme du shérif.

L’ambiance du diner — on pourrait presque dire saloon — est digne d’un bon western noir : clair-obscur très esthétique, chaleur moite, silence tendu. C’est un point de passage, un lieu de croisement, mais aussi de dérèglement.

Peu à peu, les personnages arrivent, tous coincés ici par manque d’essence. Notamment un duo improbable de braqueurs recherchés, qui ont fui avec 700 000 dollars dans une vieille Pinto verte. Le plus jeune, Travis (Nicholas Logan), est un enfant géant, bavard, attardé, le tee-shirt trop court, le revolver coincé entre les fesses. L’autre, Beau (Richard Brake), plus âgé, est son exact opposé : regard coupant, parole rare, silhouette affûtée — comme les couteaux japonais que vend le protagoniste.

La tension grimpe. Les malfrats comprennent que les clients les ont reconnus. Le huis clos se durcit. Les dialogues ciselés, les situations absurdes, les digressions noires : on pense aux frères Coen, bien sûr, mais aussi à Jim Jarmusch. Rien n’est appuyé, tout est à demi-mot.

Ce qui frappe, c’est la maîtrise plastique du film. Chaque plan est composé avec soin : lignes, diagonales, jeux d’ombre et de reflet. La lumière jaune du jour semble figer les personnages dans une torpeur poussiéreuse, quelque part entre l’Americana de Jeff Nichols et les tableaux d’Edward Hopper.

À cette ambiance étouffante du diner répond parfois un contrepoint étonnant : les images venues du bureau du shérif. Là, tout est net, froid, presque pop — comme un micro-film dans le film, avec ses néons, ses panneaux, ses uniformes impeccables. Une autre Amérique, celle de l’ordre et du règlement, qui contraste violemment avec le chaos latent du diner.

Et ce chaos finit, bien sûr, par exploser. Le dernier acte défouraille à tout va, avec une sauvagerie brutale mais totalement assumée. On pense alors à Tarantino, à Rodriguez, ou encore à Sale temps à l’hôtel El Royale de Drew Goddard. Mais contrairement à ce dernier, Galluppi garde la ligne : pas d’esbroufe, pas de stylisation excessive. Last Stop : Yuma County est un film pulp resserré, sec, tendu comme un câble chauffé à blanc.

Scénariste, compositeur, monteur et réalisateur, Francis Galluppi signe un film sans gras, sans fioriture, mais d’une précision redoutable. Une pépite de cinéphile, tendue, drôle, violente, sèche — à découvrir absolument.

Last Stop : Yuma County – Bande-annonce

Last Stop : Yuma County – Fiche technique

Titre original : Last Stop in Yuma County
Réalisateur : Francis Galluppi
Scénario : Francis Galluppi
Interprétation : Jim Cummings (Le vendeur de couteaux), Jocelin Donahue (Charlotte), Richard Brake (Beau), Nicholas Logan (Travis), Faizon Love (Vernon), Gene Jones (Robert), Robin Bartlett (Earline), Sierra McCormick (Sybil), Ryan Masson (Miles)
Photographie : Mac Fisken
Montage : Francis Galluppi
Musique : Francis Galluppi
Producteurs : Francis Galluppi, Adam Maffei, Nicholas Bogner
Sociétés de production : Ten Acre Films, Invention Studios
Pays de production : États-Unis (2023)
Distribution : The Jokers Films
Durée : 1h30
Genre : Thriller / Pulp / Western moderne
Date de sortie (France) : 31 juillet 2024

Note des lecteurs0 Note
4

Frantz Fanon : Chroniques Calmes et fidèles d’une révolution psychiatrique

Dans le huis clos fiévreux de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, entre 1953 et 1956, Frantz Fanon mène une révolution silencieuse. Abdenour Zahzah en restitue l’essence à travers des plans d’une sobriété vibrante : le café partagé comme acte subversif, la folie érigée en archive coloniale, les murs de l’asile devenant miroir d’une société malade. Ce n’est pas un film sur la psychiatrie, mais sur ce qui advient quand un homme – médecin, philosophe, insurgé décide de soigner le système plutôt que ses victimes. Une œuvre où chaque geste, chaque silence respire la gravité d’un manifeste.

Dans une atmosphère où chaque plan respire la gravité d’un manifeste, Frantz Fanon Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital Blida-Joinville au temps où le Dr Fanon était chef de la cinquième division entre 1953 et 1956 d’Abdenour Zahzah saisit l’héritage brûlant de Frantz Fanon à Blida-Joinville. Entre silences chargés et dialogues tranchants, le film incarne la révolution douce – mais radicale – du psychiatre qui voulait soigner un système avant ses patients. Inspiré par Tosquelles et Saint-Alban, Fanon y devient un Socrate en blouse blanche, transformant l’asile colonial en laboratoire de lutte. À travers des scènes d’une sobriété puissante – le café partagé comme acte thérapeutique, la folie érigée en langage politique -, Zahzah restitue l’urgence d’une psychiatrie décolonisée. Un film où la caméra, tel Fanon lui-même, écoute les murs : ceux de l’hôpital, miroir craquelé d’une société malade.

Écouter les murs parler

Dans un climat bressonien où chaque geste prend la densité d’un manifeste, Abdenour Zahzah capte l’essence subversive de Frantz Fanon à Blida-Joinville. Le film déploie une force calme, composant avec douceur la révolution dans la manière d’envisager le soin du psychiatre anticolonial : soigner non pas des malades, mais un système.

Inspiré par François Tosquelles et l’hôpital de Saint-Alban, Fanon y incarne une sorte de philosophe qui révèle la folie comme symptôme politique, dénonçant l’asile comme miroir de l’oppression.

Un jeu récitatif

Abdenour Zahzah réussit à transposer la beauté humaniste du geste dissident et pionnier du psychiatre Fanon (lorsqu’il est nommé en Algérie à l’hôpital de Blida-Joinville, 1953-1956) par l’épure de ses plans et une rythmique spéciale de ses comédiens (hors-jeu classique : ils récitent ou sont comme chez Bresson des modèles à la diction intemporelle).

Tout dans ses chroniques fidèles survenues au siècle dernier, filmées en noir et blanc, inspire et suscite une forme de désuétude gracieuse (certains y verront de l’approximation amateuriste) soucieuse de témoigner d’une approche ferme et magnanime. Certains trouveront le ton de Fanon didactique, il l’est comme le sont les pédagogues investis d’une mission qui les transcende, comme le sont les sismographes. Il n’apporte pas de vérité révélée, ni ne prédit l’avenir : il capte les fractures. Son œuvre est un électrochoc posé sur le corps colonial. Fanon n’est pas un guide, c’est un miroir désacralisateur tendu sur les aveuglements de l’époque.

La caméra du réalisateur avance à l’image de cette phrase de Bresson : « Montrer les choses dans l’ordre et la mesure où l’esprit les touche, en se débarrassant des liens qui les enchaînent dans l’ordre réel. »

Soigner l’hôpital avant les malades

On retrouve avec une sérénité subversive les grands axes de la psychothérapie institutionnelle moderne s’arrimant sur l’expérience de François Tosquelles à l’hôpital de Saint-Alban : c’est l’hôpital qu’il faut soigner avant de soigner les malades. Fanon ne soigne pas juste des patients mais un système colonialiste oppresseur.

« Quand on a compris que le ‘fou’ algérien était un homme que la colonisation avait dépossédé de son identité, la psychiatrie classique devenait inopérante. »

Le café thérapeute

Avec de très belles scènes s’attardant sur ce qui peut faire lien, rapport social et ciment thérapeutique plutôt qu’aliénation et enfermement, le réalisateur place son personnage tel un Socrate de l’agora-hôpital. Le film montre avec beaucoup de finesse et justesse comment Fanon est un précurseur questionnant la torture psychologique des colonisés comme cause de traumatismes et inventant les syndromes postcoloniaux avant l’heure.

Dans cet hôpital où les patients algériens sont traités en « indigènes », Fanon institue le café comme rituel subversif. Pas de grand discours : juste la chaleur du bol, la fumée qui trouble les hiérarchies. Le film cadre ces moments comme des actes de résistance. La folie n’y est plus une pathologie, mais une archive vivante de la violence coloniale.

Précurseur de l’ethnopsychiatrie : relativité des normes culturelles et des pathologies

Il faut voir l’acteur dans son entrée en fonction regarder le climat asilaire des patients dont il va avoir la charge, observer leur mutisme et solitude, l’abandon à l’indignité dans laquelle ils sont jetés. Puis voir comment il se met à parler pour la première fois aux blouses blanches censées les soigner.

– Vous n’avez de soignant que l’oripeau de la blouse, vous ne soignez en rien. C’est vous qui avez un comportement anormal et inadapté. Offrez-leur au moins un café, parlez-leur de leur vie, de leur histoire, nommez-les vraiment. Soyez humains.

Abdenour Zahzah filme Frantz Fanon comme on documente une insurrection irréductible. L’hôpital de Blida-Joinville, entre 1953 et 1956, devient le théâtre d’une guérilla blanche : soigner non pas des corps, mais décoloniser des consciences.

Ici, la folie n’est plus une maladie – mais un langage politique. À l’heure où la psychiatrie reste un instrument de contrôle social, ce film dialogue avec l’histoire et rappelle l’urgence fanonienne : soigner, c’est libérer.

Frantz Fanon : Bande-annonce

Fiche Technique : Frantz Fanon – Chroniques fidèles

  • Réalisateur : Abdenour Zahzah
  • Scénario : Abdenour Zahzah
  • Genre : Drame historique / Biopic
  • Durée : 1h31
  • Sortie : 23 juillet 2025
  • Pays : Algérie, France
  • Distributeur : Shellac

Distribution principale

  • Alexandre Desane
  • Gérard Dubouche
  • Nicolas Dromard
  • Alexandre Bouyer (Frantz Fanon)
  • Déborah François (Josie Fanon)
  • Stanislas Merhar (Sergent Rolland)

Contexte historique

Chroniques fidèles survenues à l’hôpital psychiatrique Blida-Joinville lorsque le Dr Frantz Fanon en dirigeait la 5e division (1953-1956). Le film documente sa pratique révolutionnaire de la psychiatrie dans le contexte colonial algérien.

Thèmes clés

  • Psychothérapie institutionnelle
  • Décolonisation de la psychiatrie
  • Folie comme langage politique
  • Rituels thérapeutiques subversifs (le café comme acte de résistance)

Style cinématographique

  • Noir et blanc
  • Approche bressonienne (épure des plans, diction particulière des comédiens)
  • Scènes de sobriété puissante
  • Dialogue entre architecture hospitalière et corps social

Citations marquantes

« Quand on a compris que le ‘fou’ algérien était un homme que la colonisation avait dépossédé de son identité, la psychiatrie classique devenait inopérante. »

« C’est l’hôpital qu’il faut soigner avant de soigner les malades. »

Note d’intention

Abdenour Zahzah filme Frantz Fanon comme on documente une insurrection irréductible. L’hôpital devient le théâtre d’une guérilla blanche où il s’agit moins de soigner des corps que de décoloniser des consciences. La folie y est révélée comme archive vivante de la violence coloniale.

Dracula selon Besson : entre tape-à-l’œil et étincelles de l’âme

Dracula selon Besson : un marteau-piqueur dans un salon baroque. Porté par un Caleb Landry-Jones en vampire électrochoc, le film alterne entre scènes d’intimité envoûtantes et déluges de décibels inutiles. Le réalisateur s’y révèle, une fois de plus, tiraillé entre son âme de romantique et ses démons spectaculaires.

Luc Besson signe un Dracula aussi subtil qu’un marteau-piqueur dans un salon Louis XV. Heureusement, la performance électrisante de Caleb Landry-Jones fait oublier (parfois) les décibels assourdissants de la mise en scène. Le film vaut par ses rares moments où le réalisateur éteint la sono et laisse parler les regards. Le reste ? Du grand spectacle qui aurait besoin… de moins de spectacle.

Dans une mise en scène tapageuse et beaucoup trop assénée, le Dracula de Luc Besson se perd dans de vaines surenchères alors qu’il reprend souffle dans les scènes d’intimité.

Caleb Landry-Jones : Le vampire qui sauve le navire

Rien de bien nouveau au royaume de Dracula version Luc Besson si ce n’est le charismatique comédien Caleb Landry-Jones. Le film est tout entier focalisé sur son visage, ses changements de perruque et d’âge, sa capacité fluide à venir nourrir par sa présence romantico-inquiétante n’importe quel accoutrement ou plan. L’agilité du comédien à pleurer, attendre, regarder et magnifier cette quête d’une passion morbide vieille de 400 ans pour sa bien-aimée princesse rend ce Dracula intrigant.

Besson a eu l’intelligence de tout construire autour de lui : son visage androgyne, ses yeux fiévreux, sa manière de transformer une perruque kitsch en accessoire tragique. Le comédien incarne moins Dracula qu’il ne le désosse – jouant tour à tour le prédateur, l’amant éploré, le monstre fragile.

Tapage et ratage

N’était sa présence, la réalisation se dilue dans un excès tapageur d’actions trop mécaniques et rapides pour être appréciées. Les premiers combats semblent filmés en accéléré sans chair. Surtout, l’omniprésence d’une musique trop signifiante enferme le film jusqu’à saturation. Le film hurle au lieu de murmurer. C’est d’autant plus dommage que la vraie inspiration du film, sa teinte sonore la plus avérée, est la foi dans l’amour éternel, la flamboyance fiévreuse d’un romantisme transcendant toutes les épreuves. Et quand Besson lâche du lest – une étreinte filmée à flanc de visage, un dialogue à voix basse –, une émotion fugace apparaît.

Le Paradoxe Bessonien : L’enfant qui veut faire « gros »

Besson réussit quelques plans où, vraiment, nous sentons une âme, une émotion : ceux de ses deux acteurs vedettes se déclarant leur flamme et s’embrassant pour l’éternité. Il y a la réminiscence d’une part irréductible chez Besson : l’enfance, la candeur de l’enfant qui joue à mettre en scène un film où ça tue et décapite dans tous les sens, alors même que c’est fondamentalement l’esprit romantique d’une profonde histoire d’amour qui l’intéresse. Au fond, ce Dracula révèle le drame secret de Luc Besson : un réalisateur romantique enchaîné à ses propres excès. Les scènes les plus justes sont celles où il oublie d’en faire trop.

Bande-annonce : Dracula

Fiche technique : Dracula (2025)

Titre original Dracula (France) / Dracula: A Love Tale (International)
Réalisation Luc Besson
Scénario Luc Besson, d’après le roman Dracula de Bram Stoker
Musique Danny Elfman (1ère collaboration avec Besson)
Direction artistique Hugues Tissandier (décors), Corinne Bruand (costumes)
Photographie Colin Wandersman
Montage Lucas « Kub » Fabiani
Production
  • Virginie Besson-Silla (EuropaCorp)
  • Luc Besson (LBP Productions)
Budget 45 millions d’euros
Pays de production France, Royaume-Uni
Langue originale Anglais
Genre Fantastique, Romance, Horreur gothique
Durée 129 minutes (2h09)
Format
  • Image : Couleur – 2.39:1 (Scope)
  • Son : Dolby Atmos / 5.1
Tournage
  • Lieux : Finlande (Laponie, Kainuu), France (Paris, studios Dark Matters à Tigery)
  • Période : Mars à juillet 2024
Effets visuels MPC Paris (656 plans VFX, supervision Laurent Creusot)
Date de sortie 30 juillet 2025 (France)
Distribution SND (France)

Casting principal

  • Caleb Landry Jones : Prince Vladimir / Dracula
  • Christoph Waltz : Le prêtre (alternative à Van Helsing)
  • Zoë Bleu : Elisabeta / Mina
  • Matilda De Angelis : Maria
  • Guillaume de Tonquédec : Docteur Dumont

Points techniques notables

  • Première collaboration entre Luc Besson et Danny Elfman pour la musique
  • Tournage en conditions extrêmes (-30°C en Finlande pour les scènes du XVe siècle)
  • Utilisation de perruques historiques et prothèses dentaires pour la transformation de Landry Jones

Naïs : l’amour d’azur de Marcel Pagnol

L’amour est un privilège, mais aussi un acte de résistance face au déterminisme social qui régit l’univers de Naïs Micoulin. Cette paysanne en quête de liberté et de sentiment se trouve au centre d’une étude sur la fatalité et la passion destructrice. Le soleil de la Côte d’Azur en est témoin. Mais contrairement à l’atmosphère sombre et tragique de la nouvelle éponyme d’Émile Zola, l’adaptation de Marcel Pagnol introduit une touche d’optimisme bienvenue en une période troublée.

En 1941, Pagnol ne put se résoudre à achever le tournage de La Prière aux étoiles. Il détruisit même des pellicules, redoutant qu’elles ne tombent entre les mains de distributeurs allemands, dans une France occupée. Ce n’est qu’à la fin du printemps 1945 qu’il entame le tournage de Naïs, portée par Jacqueline Bouvier, sa muse de l’époque et future madame Pagnol. Il nous emmène alors à l’Estaque, dont les paysages intemporels plongent le spectateur dans l’histoire d’un amour contrarié entre la fille d’un métayer et le fils de la propriété Rostand, où se déroule l’intrigue. Bouvier incarne une Naïs radieuse et innocente, tandis que Raymond Pellegrin donne vie à Frédéric, son âme sœur. Pourtant, leur liaison, bien qu’empreinte de sincérité, semble fragile et vouée à l’échec.

Si Pagnol ne dissimule pas la sensualité de cette relation, c’est pour mieux en explorer les thématiques sous-jacentes. Il s’appuie pour cela sur le décor naturel et chaleureux de la Provence, qu’il idéalise à travers la romance de ses personnages. Il laisse néanmoins Frédéric en retrait, figé dans son rôle de prince charmant. Ce dernier, animé par un désir passif, ne perçoit pas le danger qui plane sur sa vie. Naïs, quant à elle, doit affronter la colère d’un père jaloux, violent et tyrannique, interprété avec force par Henri Poupon. Se libérer de son emprise, lui qui entend garder sa fille auprès de lui pour l’éternité, devient le moteur de l’émancipation de la jeune femme. Le choix du titre du film, effaçant le nom de famille de Naïs, renforce cette idée d’indépendance que le personnage acquiert peu à peu au fil du récit.

Le bossu de l’Estaque

Elle devient ainsi l’héroïne active de sa propre histoire, épaulée par un personnage aussi énigmatique qu’attachant : Toine, un valet de ferme bossu secrètement amoureux d’elle, incarné par le prodigieux Fernandel. Rapidement mis dans la confidence, il protège cette liaison cachée malgré la douleur qu’il refoule. Figure christique à bien des égards, Toine devient le véritable cœur battant du film. Il souffre à la place de Naïs et de Frédéric : la première serait perdue sans ses conseils, le second aurait trouvé la mort sans son intervention, dans un accident orchestré par le père Micoulin. Sa tendresse et sa mélancolie offrent à Fernandel l’un de ses rôles les plus touchants, notamment dans un épilogue qui, chez Zola, aurait sombré dans la noirceur. Pagnol choisit au contraire de sauver l’âme de ce personnage humble, à la fois fil conducteur émotionnel et gardien de l’amour dans ce qu’il a de plus sincère, silencieux et poétique.

Co-réalisé par Raymond Leboursier et Marcel Pagnol, Naïs est une lettre d’amour pure où chaque rendez-vous manqué, à la lumière du jour et des mœurs d’une société patriarcale, alimente la fuite en avant de celles et ceux qui sont rangés dans les tiroirs scellés des classes sociales.

Le film est aujourd’hui à redécouvrir en salle, à l’occasion de la restauration 4K des œuvres de Marcel Pagnol. Naïs fait partie de la seconde rétrospective consacrée au cinéaste, offrant une relecture lumineuse et résolument optimiste de la nouvelle d’Émile Zola.

Rétrospective Marcel Pagnol – Partie 2 : bande-annonce

Naïs : fiche technique

Réalisateur : Raymond Leboursier, Marcel Pagnol
Superviseur de la réalisation : Marcel Pagnol
Auteur de l’oeuvre originale : Emile Zola (Naïs Micoulin)
Dialoguiste : Marcel Pagnol
Société de production : Les Films Marcel Pagnol
Directeur de production : Joseph Martinetti
Directeurs de la photographie : Charles Suin, Walter Wottitz
Ingénieurs du son : René Privat, Jacques Legras
Compositeurs de la musique originale : Vincent Scotto, Henri Tomasi
Décorateur : Robert Giordani
Monteur : Jeanne Rongier
Interprètes : Jacqueline Bouvier (Naïs Micoulin), Fernandel (Toine), Raymond Pellegrin (Frédéric Rostaing), Germaine Kerjean (Mme Rostaing), Henri Poupon (Micoulin), Paulette Langlais (Simone), Henri Arius (Maître Rostaing), Charles Blavette (Henri Bernier)
Durée : 1h57
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 22 novembre 1945
Date de ressortie : 30 juillet 2025

Substitution Bring Her Back : Sacrifice Sanglant

Substitution – Bring Her Back n’est pas un film. C’est une lame plantée droit dans la rétine, un cauchemar freudien où le deuil saigne et la folie prend chair. Les frères Philippou (Talk to Me) récidivent avec une œuvre sensorielle à la frontière du génie et de l’overdose visuelle. Sally Hawkins y livre une performance terrifiante de mère dévorée par le chagrin, entre rituels ésotériques et gore cathartique. Prêt à vous substituer au désespoir ?

Substitution des frères Philippou n’est pas un film d’horreur. C’est une expérience sensorielle brutale, un rituel de deuil sanglant où la folie se mêle à l’invisible. Entre snuff movie cryptique et tragédie freudienne, le film impose une vision aussi virtuose qu’insoutenable – à la frontière du génial et de l’outrance. Prêts à plonger dans l’abîme ?

Un film ahurissant : hors-piste sensoriel

Danny et Michael Philippou, les jumeaux australiens de Talk to Me (carton au box office), signent un second film ahurissant d’excès et de sang, une sorte de hors-piste sensoriel et fou sur l’impossible deuil.

Andy et Piper (malvoyante), deux adolescents demi-frères et sœurs, sont placés chez Laura (Sally Hawkins) après la mort brutale de leur père.

La vertu des plans étourdissants des frères Philippou est de prendre le handicap dont souffre Piper comme angle de regard et de mise en scène. Tout est tactile, primitif, même le son. Chez les Philippou, il n’y a pas trop de grands angles (ou très peu), l’image crie et saigne.

Pluie suintante

Le film, quasiment intégralement tourné sous une pluie battante, offre une qualité charnelle saisissante, auscultant et happant les matières (boue, humus, algues), les buées, les vapeurs de douche, provoquant un climat sensoriel dense et inquiétant.

Substitution est le genre de film où la mise en scène est tellement virtuose, ingénieuse et démente qu’on n’a presque pas besoin de suivre une histoire. Et pourtant Substitution s’empare avec insistance, tensions extrêmes et énergie rageuse d’une vraie intrigue.

Horreur charnelle et symbolisme

Chez Laura (personnage psychopathe de haut vol, façon Misery), qui s’occupe déjà d’un autre enfant, Oliver (à l’apparence très étrange), règne une atmosphère morbide pleine de rituels, de cérémonies et d’ésotérisme censés honorer sa fille disparue (Cathy).

Le film s’ouvre sur une espèce de snuff movie fait d’images d’épouvante, assez illisibles, et dont la suite n’éclaircira pas forcément le contenu.

Pourtant, le film assume une narration violente, tendue à l’extrême, mêlant horreur psychologique et symbolisme freudien.

Gore grotesque

Sans dévoiler le suspense tenu avec une densité viscérale (gros plans flippants, images outrageusement gore), il est incontestable que Substitution s’élève dans un symbolisme et une zone où ce qui est montré est quasiment insoutenable. C’est son apogée, qui le distingue d’un vulgaire film d’horreur, mais aussi sa limite.

Substitution n’échappe pas au gore grotesque et à l’étalage redondant d’hémoglobine et de scènes too much (notamment l’une du carnage d’Oliver).

La stylisation de la folie du personnage de Sally Hawkins, effondrée dans son deuil et qui essaie de les réparer en remplaçant sa fille morte par Piper, nous place au cœur du tragique freudien. Le film est un peu forcé, alourdi par ces traumas interminables et un symbolisme psychanalytique trop appuyé.

Trip cinématographique de deuil et mélancolie

Pour autant, Substitution affirme avec courage et fait sien le constat freudien : l’art est sublimation, conversion de pulsions socialement inacceptables et inavouables en pulsions esthétiquement recevables, essentielles à l’équilibre psychique d’une civilisation.

Substitution – Bring Her Back : Bande-annonce

Fiche technique : Substitution – Bring Her Back

  • Titre original : Bring Her Back
  • Titre français : Substitution – Bring Her Back
  • Réalisation : Michael et Danny Philippou
  • Scénario : Michael et Danny Philippou
  • Musique : Cornel Wilczek et Andrew Kotatko
  • Photographie : Aaron McLisky
  • Montage : Geoff Lamb
  • Décors : Vanessa Cerne
  • Costumes : Anna Cahill
  • Production : Kristina Ceyton et Samantha Jennings
  • Sociétés de production : A24 et Causeway Films
  • Société de distribution : Sony Pictures Releasing France
  • Pays d’origine : Australie
  • Langue originale : Anglais
  • Genre : Épouvante-Horreur, Thriller psychologique
  • Durée : 1h39min
  • Dates de sortie : 30 juillet 2025 (France)
  • Budget : 15 millions USD (estimé)
  • Box-office : ~20 millions USD (USA)
  • Classification : Interdit -16 ans avec avertissement (France)
  • Tournage : Juin 2024 en Australie (Adélaïde et Lightsview), durée 41 jours

Distribution principale :

  • Sally Hawkins : Laura
  • Sora Wong : Piper
  • Billy Barratt : Andy
  • Jonah Wren Phillips : Oliver / Connor Bird
  • Mischa Heywood : Cathy
  • Stephen Phillips : Phil
  • Sally-Anne Upton : Wendy

Synopsis :

Après la mort brutale de leur père, Andy et Piper, deux adolescents demi-frère et sœur, sont placés chez Laura. Dans cette maison isolée où règnent rituels étranges et atmosphère morbide, ils découvrent un terrible secret lié à la fille disparue de leur nouvelle famille d’accueil.

Cigalon : l’amuse-bouche de Marcel Pagnol

Œuvre mineure mais amusante grâce au cabotinage de ses comédiens, Cigalon convoque les saveurs ensoleillées de la Provence. Avec un cuisinier orgueilleux, refusant catégoriquement de servir ses clients, Marcel Pagnol transforme un petit restaurant du quartier de La Treille en un terrain de jeu et de joutes oratoires dont on ne perd pas une miette.

Si Angèle fut son premier grand succès public et critique, Pagnol continue de surfer sur les nouveaux outils sonores dont il dispose et qu’il adapte avec brio à ses délicieux dialogues. À peine sorti du tournage de Merlusse, le cinéaste revient avec une histoire originale, inspirée d’un restaurateur à la fois passionné et intransigeant avec sa propre cuisine. Il s’agit de Cigalon, un personnage qui a perdu l’appétit à force d’écouter et de satisfaire les caprices de ses clients. Il prend désormais un malin plaisir à humilier les touristes venus goûter les spécialités locales, en jouant avec leurs nerfs et leur patience.

Bien qu’il soit un cuisinier réputé, son refus de les servir confine à la bêtise la plus pure. Un mauvais caractère que vient remettre en cause l’ouverture imminente d’un restaurant concurrent dans son quartier.

Service minimum

Il y a dans Cigalon une impression de maigre pitance, comme si le plat principal avait été trop cuit. S’il est tentant de pointer du doigt le jeu excessif d’Alexandre Arnaudy dans le rôle-titre, il n’en reste pas moins un cabotineur de génie – ce que confirmera d’ailleurs Topaze, le prochain film de Pagnol, toujours avec Arnaudy en tête d’affiche. En attendant, il donne la réplique à une Marguerite Chabert convaincante, bien que peu présente à l’écran. Elle incarne sa rivale, Madame Toffi, bien décidée à servir les clients refoulés par Cigalon.

Il s’agit autant d’un duel d’ego que de bon sens, car cette confrontation oblige Cigalon à se remettre aux fourneaux, dans l’espoir de conquérir le cœur de cette ancienne blanchisseuse, venue répandre sa bienveillance au cœur de la noirceur incompréhensible du restaurateur. Si l’idée de les opposer est séduisante, la présence de Toffi reste secondaire, laissant la plus grosse part du gâteau à Arnaudy, très investi dans l’interprétation de ce personnage bouillonnant.

Il faudra néanmoins attendre la seconde partie du film pour que la mécanique comique s’enclenche réellement : le premier client, de prestige semble-t-il, servi par Cigalon l’offense après s’être régalé. Il s’ensuit alors un huis clos pesant, où l’arrivée de gendarmes vient dynamiser les railleries mises en scène par un Pagnol davantage soucieux de parfaire sa maîtrise du son que de véritablement divertir.

Le ventre plein

Cela ne signifie pas que le film manque d’humour. Au contraire, la succession finale des scènes cocasses est franchement réjouissante, notamment lorsque survient un certain « comte » tentant de négocier sa peine avec le restaurateur et un duo de gendarmes qui n’est pas sans rappeler celui de Laurel et Hardy. On se contentera toutefois de cette ambiance volontairement bruyante, qui rend la structure du récit inégale.

Mais quel bon vivant refuserait de se goinfrer dans un tel lieu, où le goût des bonnes choses ne rime pas toujours avec une digestion facile ? Cigalon l’apprend à ses dépens, et tout reste à faire dans un dénouement qui utilise habilement la musique de Vincent Scotto pour dissimuler le semi-échec d’un cuisinier retrouvant, in extremis, un soupçon d’orgueil qui le ramène au point de départ de sa névrose.

Le film est aujourd’hui à redécouvrir en salle, à l’occasion de la restauration 4K des œuvres de Marcel Pagnol. Cigalon fait partie de la seconde rétrospective consacrée au cinéaste, et constitue l’amuse-bouche idéal pour découvrir les débuts du génie comique d’un grand dialoguiste.

Rétrospective Marcel Pagnol – Partie 2 : bande-annonce

Cigalon : fiche technique

Écrit et réalisé par Marcel PAGNOL
Avec Alexandre ARNAUDY, Marguerite CHABERT, Alida ROUFFE, Henri POUPON, Jean CASTAN
Direction de la photographie : Albert ASSOUAD
Montage : Suzanne DE TROEYE et Jeannette GINESTET
Musique : Vincent SCOTTO
Production : René PAGNOL
Durée : 1h13
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 11 décembre 1935
Date de ressortie : 30 juillet 2025

Merlusse : le Noël oublié de Marcel Pagnol

Conte de Noël parfois méconnu dans la filmographie de Marcel Pagnol, Merlusse explore avec justesse les nuances de l’enfermement, entre bienveillance et dureté. Pagnol y filme un huis clos touchant, dans le lycée même où il a étudié, transformant l’établissement en un véritable personnage, empreint de la mémoire de ses occupants, aussi fugaces soient-ils.

C’est au lycée Thiers de Marseille que le cinéaste pose sa caméra et ses micros. Alors que le cinéma parlant en était encore à ses débuts, Pagnol, habituellement tourné vers les grands espaces provençaux, ne renonce pas à son approche naturaliste. Il parvient même à la transposer dans ce cadre intérieur, où il repense son récit sous une forme plus intimiste.

La nuit des enfants rois

Il adapte librement L’Infâme Turc, un texte qu’il avait publié en 1922 dans la revue Fortunio. Dans un internat vidé pour les vacances, une poignée d’élèves « orphelins » passent la veille de Noël ensemble. Ils échangent des souvenirs familiaux, commettent quelques bêtises pour tromper leur solitude, et découvrent peu à peu une chaleur humaine inattendue. À travers ces personnages venus d’horizons divers, Pagnol recrée une atmosphère bon enfant, où chaque fissure dans les murs, chaque gravure sur les tables, chaque trait de craie sur le tableau semble porter une histoire. Il convoque ses souvenirs d’enfance comme un spectre revenant hanter son ancien établissement scolaire.

Mais nul besoin de surinterpréter cette œuvre sobre et maîtrisée. Si la réputation de Pagnol s’est bâtie sur la marche conjointe de ses personnages et de sa caméra, elle repose tout autant sur la force de ses dialogues signifiants, d’une densité rare. Une scène où les élèves rassemblent des cadeaux personnels en est une belle illustration. Refusant le modèle des studios, il a d’ailleurs œuvré pour gagner son indépendance dans la production de ses films. Avec Merlusse, il expérimente pleinement les possibilités du son, technologie encore controversée à l’époque, mais qui, entre ses mains, sublime l’image et réinvente la théâtralité.

C’est ainsi qu’il capte les voix d’enfants perdus, laissés pour compte, et s’essaie à une nouvelle forme d’écriture sonore. Fort de cette expérience, il enchaîne rapidement avec le tournage de Cigalon, convaincu du potentiel du cinéma parlant. Il trouve alors en Henri Poupon — que l’on retrouvera notamment dans Regain — l’interprète idéal pour incarner le personnage éponyme.

Le miracle de Noël

Les enfants, confiés à sa garde durant la nuit, découvrent peu à peu le vrai visage de Monsieur Blanchard, surnommé « Merlusse » en raison de l’odeur de morue qu’il semble traîner avec lui. Ce surnom nourrit les rumeurs, renforcées par la rigueur et l’autorité de ce pion redouté. Aucun élève n’ose élever la voix en sa présence ; il instaure un silence propice à la concentration dans les tâches ingrates d’écoliers : étudier, réussir, grandir. Pourtant, Merlusse n’apparaît pas comme un modèle à suivre. Sa froideur, son œil droit affaibli, sa solitude en font un personnage ambivalent, presque fantomatique.

Le film se présente alors comme un vibrant hommage aux « seconds parents » que rencontrent les enfants au fil de leur scolarité – celles et ceux qui, souvent dans l’ombre, contribuent à forger leur sensibilité, leur respect, leur reconnaissance. Avec sobriété, Pagnol livre une leçon simple à l’enfance : il l’invite à affronter ses peurs et à dépasser ses préjugés. Cette sincérité rare a d’ailleurs inspiré Alexander Payne dans Winter Break, qui reprend ce mélange de mélancolie et de chaleur humaine propre à Merlusse.

Le film est aujourd’hui à redécouvrir en salle, à l’occasion de la restauration 4K des œuvres de Marcel Pagnol. Merlusse fait partie de la seconde rétrospective consacrée au cinéaste, offrant une nouvelle vie à ce récit trop souvent oublié.

Rétrospective Marcel Pagnol – Partie 2 : bande-annonce

Merlusse : fiche technique

Écrit et réalisé par Marcel PAGNOL
Avec Henri POUPON, André POLLACK, Annie TOINON, Thommeray, Jean CASTAN
Direction de la photographie : Albert ASSOUAD, Roger LEDRU
Montage : Suzanne DE TROEYE
Musique : Vincent SCOTTO
Son : Jean : LECOCQ
Production : Les Films Marcel PAGNOL
Durée : 1h08
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 6 décembre 1935
Date de ressortie : 30 juillet 2025

La Trilogie d’Oslo – Désir : Des hommes regardés droit au coeur !

Dans Désir, dernier volet de la Trilogie d’Oslo, le Norvégien Dag Johan Haugerud signe un film audacieux et fin sur les complexités du désir et de l’identité. Entre humour queer et références malicieuses (de David Bowie à Brad Pitt), il explore avec subtilité la libération de la parole masculine, bousculant les normes de genre. Une cure psychanalytique à ciel ouvert, portée par deux ramoneurs en quête d’eux-mêmes.

Filmé de manière un peu gauche et anodine, Désir surprend par la qualité dramaturgique de son scénario et la cocasserie culottée de certaines scènes (celle chez la dermatologue est un must).

Héritier spirituel d’un Rohmer queer ou d’un Resnais espiègle, Haugerud signe une œuvre aussi sage en apparence qu’effrontée dans le fond. Il y aborde les interrogations sur la masculinité contemporaine avec une rare finesse, entre satire et tendresse.

Deux ramoneurs sont amenés à se confier l’un à l’autre leurs fantasmes ou leurs réalités. L’un vient de coucher avec un client. L’autre fait un rêve récurrent où il se voit regardé comme une femme par David Bowie.

Déjà, il n’est pas banal d’avoir choisi comme métier pour ces deux protagonistes principaux : le ramonage.

Brad Pitt, Bowie, le ramonage et la subversion des codes

Métier peu représenté à l’écran, peu séduisant de prime abord, il permet au réalisateur deux clins d’œil : l’un dans une scène, référence humoristique à celle de Tarantino nous dévoilant dans Once Upon a Time in Hollywood le torse viril et ultra-sexualisé de Brad Pitt furetant sur un toit. Ici, même scène avec un acteur norvégien au physique pour le moins ordinaire. C’est aussi la force de Dag Johan Haugerud : tranquillement et fermement subvertir les clichés.

Avec un humour malicieux, il détourne les archétypes virils. Pourquoi faudrait-il forcément avoir les attributs ou le look trendy de Brad Pitt pour être un objet de désir ? Le désir n’a pas besoin de canons esthétiques pour exister.

Et de fait, notre ramoneur va confier et raconter à son collègue combien il s’est senti désiré, COMME JAMAIS IL NE L’A ÉTÉ, et que c’est pour cette raison qu’il accepte cette expérience avec un homme.

Le second clin d’œil du choix de ce métier est la référence à Anna O et Freud, qui inventent la psychanalyse en la définissant précisément comme une chimney sweeping, un ramonage de cheminée. En vérité, toute la Trilogie d’Oslo (même si elle porte un regard critique sur cette méthode thérapeutique, pouvant nous aliéner peut-être encore plus en nous faisant devenir « normosés ») évoque une cure analytique.

Désir, à n’en point douter, fait de la parole libérée entre les deux amis une cure.

Puis il y a Bowie, figure fantasmée, qui plane comme un symbole de fluidité. Le réalisateur explore avec délicatesse ces hommes « post-MeToo » en quête d’eux-mêmes, refusant les étiquettes simplistes.

Cure par la parole

Les deux ramoneurs se livrent donc leurs secrets. Et au fil des confessions, leurs personnages se métamorphosent et commencent une sorte d’aventure neuve pour l’un et pour l’autre.

Celui qui a couché avec un homme se confie à sa femme, croyant bien faire. Et c’est tout un bouleversement qui advient. Celui qui rêve de Bowie commence à développer des maux de peau bizarres, comme si toute son intériorité voulait rejoindre l’extravagance du rêve, comme si sa peau voulait incarner son rêve « Bowien ».

Désir (Sex dans le titre original) parle donc surtout d’hommes en processus de libération, d’hommes post-MeToo qui attendent eux aussi une rêve/volution qui les regarde différemment, sans les assigner à des genres, sans forcément les étiqueter gays s’ils couchent avec un mec, ni trans s’ils se rêvent en étant regardés comme une femme.

Les femmes, en revanche (contrairement à Rêves, où la figure masculine est absente), sont dépeintes de manière plus conventionnelle – normatives, presque rigides. Du moins, ce qu’elles disent est le pur produit d’un discours psy, pris dans des dispositifs de pouvoir peu libres. Un choix assumé qui renforce l’originalité du propos : Désir s’intéresse avant tout à ces hommes fragiles, amicaux et désirants, ouverts et fervents, « regardés droit au cœur ».

Un cinéma qui regarde les hommes droit au coeur

Avec ce film aussi intelligent qu’émouvant, Haugerud offre une réflexion rare sur la masculinité sans domination, le désir sans frontières et la beauté des identités mouvantes. Une œuvre nécessaire, portée par une humanité lumineuse.

La Trilogie d’Oslo – Désir : bande-annonce

La Trilogie d’Oslo – Désir : fiche technique

Scénario et réalisation : Dag Johan Haugerud
Interprètes : Jan Gunnar Røise (le ramoneur), Thorbjørn Harr (le patron), Siri Forberg (la femme du ramoneur), Birgitte Larsen (la femme du patron)
Image : Cecilie Semec
Montage : Jens Christian Fodstad
Société de production : Motlys
Pays de production : Norvège
Distribution France : Pyramide Films
Durée : 1h58
Genre : Comédie dramatique, Drame
Date de sortie : 16 juillet 2025

Protégé : Conseils pour débuter dans le poker compétitif

0

Ce contenu est protégé par un mot de passe. Pour le voir, veuillez saisir votre mot de passe ci-dessous :