Merlusse : le Noël oublié de Marcel Pagnol

Conte de Noël parfois méconnu dans la filmographie de Marcel Pagnol, Merlusse explore avec justesse les nuances de l’enfermement, entre bienveillance et dureté. Pagnol y filme un huis clos touchant, dans le lycée même où il a étudié, transformant l’établissement en un véritable personnage, empreint de la mémoire de ses occupants, aussi fugaces soient-ils.

C’est au lycée Thiers de Marseille que le cinéaste pose sa caméra et ses micros. Alors que le cinéma parlant en était encore à ses débuts, Pagnol, habituellement tourné vers les grands espaces provençaux, ne renonce pas à son approche naturaliste. Il parvient même à la transposer dans ce cadre intérieur, où il repense son récit sous une forme plus intimiste.

La nuit des enfants rois

Il adapte librement L’Infâme Turc, un texte qu’il avait publié en 1922 dans la revue Fortunio. Dans un internat vidé pour les vacances, une poignée d’élèves « orphelins » passent la veille de Noël ensemble. Ils échangent des souvenirs familiaux, commettent quelques bêtises pour tromper leur solitude, et découvrent peu à peu une chaleur humaine inattendue. À travers ces personnages venus d’horizons divers, Pagnol recrée une atmosphère bon enfant, où chaque fissure dans les murs, chaque gravure sur les tables, chaque trait de craie sur le tableau semble porter une histoire. Il convoque ses souvenirs d’enfance comme un spectre revenant hanter son ancien établissement scolaire.

Mais nul besoin de surinterpréter cette œuvre sobre et maîtrisée. Si la réputation de Pagnol s’est bâtie sur la marche conjointe de ses personnages et de sa caméra, elle repose tout autant sur la force de ses dialogues signifiants, d’une densité rare. Une scène où les élèves rassemblent des cadeaux personnels en est une belle illustration. Refusant le modèle des studios, il a d’ailleurs œuvré pour gagner son indépendance dans la production de ses films. Avec Merlusse, il expérimente pleinement les possibilités du son, technologie encore controversée à l’époque, mais qui, entre ses mains, sublime l’image et réinvente la théâtralité.

C’est ainsi qu’il capte les voix d’enfants perdus, laissés pour compte, et s’essaie à une nouvelle forme d’écriture sonore. Fort de cette expérience, il enchaîne rapidement avec le tournage de Cigalon, convaincu du potentiel du cinéma parlant. Il trouve alors en Henri Poupon — que l’on retrouvera notamment dans Regain — l’interprète idéal pour incarner le personnage éponyme.

Le miracle de Noël

Les enfants, confiés à sa garde durant la nuit, découvrent peu à peu le vrai visage de Monsieur Blanchard, surnommé « Merlusse » en raison de l’odeur de morue qu’il semble traîner avec lui. Ce surnom nourrit les rumeurs, renforcées par la rigueur et l’autorité de ce pion redouté. Aucun élève n’ose élever la voix en sa présence ; il instaure un silence propice à la concentration dans les tâches ingrates d’écoliers : étudier, réussir, grandir. Pourtant, Merlusse n’apparaît pas comme un modèle à suivre. Sa froideur, son œil droit affaibli, sa solitude en font un personnage ambivalent, presque fantomatique.

Le film se présente alors comme un vibrant hommage aux « seconds parents » que rencontrent les enfants au fil de leur scolarité – celles et ceux qui, souvent dans l’ombre, contribuent à forger leur sensibilité, leur respect, leur reconnaissance. Avec sobriété, Pagnol livre une leçon simple à l’enfance : il l’invite à affronter ses peurs et à dépasser ses préjugés. Cette sincérité rare a d’ailleurs inspiré Alexander Payne dans Winter Break, qui reprend ce mélange de mélancolie et de chaleur humaine propre à Merlusse.

Le film est aujourd’hui à redécouvrir en salle, à l’occasion de la restauration 4K des œuvres de Marcel Pagnol. Merlusse fait partie de la seconde rétrospective consacrée au cinéaste, offrant une nouvelle vie à ce récit trop souvent oublié.

Rétrospective Marcel Pagnol – Partie 2 : bande-annonce

Merlusse : fiche technique

Écrit et réalisé par Marcel PAGNOL
Avec Henri POUPON, André POLLACK, Annie TOINON, Thommeray, Jean CASTAN
Direction de la photographie : Albert ASSOUAD, Roger LEDRU
Montage : Suzanne DE TROEYE
Musique : Vincent SCOTTO
Son : Jean : LECOCQ
Production : Les Films Marcel PAGNOL
Durée : 1h08
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 6 décembre 1935
Date de ressortie : 30 juillet 2025

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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