Cigalon : l’amuse-bouche de Marcel Pagnol

Œuvre mineure mais amusante grâce au cabotinage de ses comédiens, Cigalon convoque les saveurs ensoleillées de la Provence. Avec un cuisinier orgueilleux, refusant catégoriquement de servir ses clients, Marcel Pagnol transforme un petit restaurant du quartier de La Treille en un terrain de jeu et de joutes oratoires dont on ne perd pas une miette.

Si Angèle fut son premier grand succès public et critique, Pagnol continue de surfer sur les nouveaux outils sonores dont il dispose et qu’il adapte avec brio à ses délicieux dialogues. À peine sorti du tournage de Merlusse, le cinéaste revient avec une histoire originale, inspirée d’un restaurateur à la fois passionné et intransigeant avec sa propre cuisine. Il s’agit de Cigalon, un personnage qui a perdu l’appétit à force d’écouter et de satisfaire les caprices de ses clients. Il prend désormais un malin plaisir à humilier les touristes venus goûter les spécialités locales, en jouant avec leurs nerfs et leur patience.

Bien qu’il soit un cuisinier réputé, son refus de les servir confine à la bêtise la plus pure. Un mauvais caractère que vient remettre en cause l’ouverture imminente d’un restaurant concurrent dans son quartier.

Service minimum

Il y a dans Cigalon une impression de maigre pitance, comme si le plat principal avait été trop cuit. S’il est tentant de pointer du doigt le jeu excessif d’Alexandre Arnaudy dans le rôle-titre, il n’en reste pas moins un cabotineur de génie – ce que confirmera d’ailleurs Topaze, le prochain film de Pagnol, toujours avec Arnaudy en tête d’affiche. En attendant, il donne la réplique à une Marguerite Chabert convaincante, bien que peu présente à l’écran. Elle incarne sa rivale, Madame Toffi, bien décidée à servir les clients refoulés par Cigalon.

Il s’agit autant d’un duel d’ego que de bon sens, car cette confrontation oblige Cigalon à se remettre aux fourneaux, dans l’espoir de conquérir le cœur de cette ancienne blanchisseuse, venue répandre sa bienveillance au cœur de la noirceur incompréhensible du restaurateur. Si l’idée de les opposer est séduisante, la présence de Toffi reste secondaire, laissant la plus grosse part du gâteau à Arnaudy, très investi dans l’interprétation de ce personnage bouillonnant.

Il faudra néanmoins attendre la seconde partie du film pour que la mécanique comique s’enclenche réellement : le premier client, de prestige semble-t-il, servi par Cigalon l’offense après s’être régalé. Il s’ensuit alors un huis clos pesant, où l’arrivée de gendarmes vient dynamiser les railleries mises en scène par un Pagnol davantage soucieux de parfaire sa maîtrise du son que de véritablement divertir.

Le ventre plein

Cela ne signifie pas que le film manque d’humour. Au contraire, la succession finale des scènes cocasses est franchement réjouissante, notamment lorsque survient un certain « comte » tentant de négocier sa peine avec le restaurateur et un duo de gendarmes qui n’est pas sans rappeler celui de Laurel et Hardy. On se contentera toutefois de cette ambiance volontairement bruyante, qui rend la structure du récit inégale.

Mais quel bon vivant refuserait de se goinfrer dans un tel lieu, où le goût des bonnes choses ne rime pas toujours avec une digestion facile ? Cigalon l’apprend à ses dépens, et tout reste à faire dans un dénouement qui utilise habilement la musique de Vincent Scotto pour dissimuler le semi-échec d’un cuisinier retrouvant, in extremis, un soupçon d’orgueil qui le ramène au point de départ de sa névrose.

Le film est aujourd’hui à redécouvrir en salle, à l’occasion de la restauration 4K des œuvres de Marcel Pagnol. Cigalon fait partie de la seconde rétrospective consacrée au cinéaste, et constitue l’amuse-bouche idéal pour découvrir les débuts du génie comique d’un grand dialoguiste.

Rétrospective Marcel Pagnol – Partie 2 : bande-annonce

Cigalon : fiche technique

Écrit et réalisé par Marcel PAGNOL
Avec Alexandre ARNAUDY, Marguerite CHABERT, Alida ROUFFE, Henri POUPON, Jean CASTAN
Direction de la photographie : Albert ASSOUAD
Montage : Suzanne DE TROEYE et Jeannette GINESTET
Musique : Vincent SCOTTO
Production : René PAGNOL
Durée : 1h13
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 11 décembre 1935
Date de ressortie : 30 juillet 2025

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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