Naïs : l’amour d’azur de Marcel Pagnol

L’amour est un privilège, mais aussi un acte de résistance face au déterminisme social qui régit l’univers de Naïs Micoulin. Cette paysanne en quête de liberté et de sentiment se trouve au centre d’une étude sur la fatalité et la passion destructrice. Le soleil de la Côte d’Azur en est témoin. Mais contrairement à l’atmosphère sombre et tragique de la nouvelle éponyme d’Émile Zola, l’adaptation de Marcel Pagnol introduit une touche d’optimisme bienvenue en une période troublée.

En 1941, Pagnol ne put se résoudre à achever le tournage de La Prière aux étoiles. Il détruisit même des pellicules, redoutant qu’elles ne tombent entre les mains de distributeurs allemands, dans une France occupée. Ce n’est qu’à la fin du printemps 1945 qu’il entame le tournage de Naïs, portée par Jacqueline Bouvier, sa muse de l’époque et future madame Pagnol. Il nous emmène alors à l’Estaque, dont les paysages intemporels plongent le spectateur dans l’histoire d’un amour contrarié entre la fille d’un métayer et le fils de la propriété Rostand, où se déroule l’intrigue. Bouvier incarne une Naïs radieuse et innocente, tandis que Raymond Pellegrin donne vie à Frédéric, son âme sœur. Pourtant, leur liaison, bien qu’empreinte de sincérité, semble fragile et vouée à l’échec.

Si Pagnol ne dissimule pas la sensualité de cette relation, c’est pour mieux en explorer les thématiques sous-jacentes. Il s’appuie pour cela sur le décor naturel et chaleureux de la Provence, qu’il idéalise à travers la romance de ses personnages. Il laisse néanmoins Frédéric en retrait, figé dans son rôle de prince charmant. Ce dernier, animé par un désir passif, ne perçoit pas le danger qui plane sur sa vie. Naïs, quant à elle, doit affronter la colère d’un père jaloux, violent et tyrannique, interprété avec force par Henri Poupon. Se libérer de son emprise, lui qui entend garder sa fille auprès de lui pour l’éternité, devient le moteur de l’émancipation de la jeune femme. Le choix du titre du film, effaçant le nom de famille de Naïs, renforce cette idée d’indépendance que le personnage acquiert peu à peu au fil du récit.

Le bossu de l’Estaque

Elle devient ainsi l’héroïne active de sa propre histoire, épaulée par un personnage aussi énigmatique qu’attachant : Toine, un valet de ferme bossu secrètement amoureux d’elle, incarné par le prodigieux Fernandel. Rapidement mis dans la confidence, il protège cette liaison cachée malgré la douleur qu’il refoule. Figure christique à bien des égards, Toine devient le véritable cœur battant du film. Il souffre à la place de Naïs et de Frédéric : la première serait perdue sans ses conseils, le second aurait trouvé la mort sans son intervention, dans un accident orchestré par le père Micoulin. Sa tendresse et sa mélancolie offrent à Fernandel l’un de ses rôles les plus touchants, notamment dans un épilogue qui, chez Zola, aurait sombré dans la noirceur. Pagnol choisit au contraire de sauver l’âme de ce personnage humble, à la fois fil conducteur émotionnel et gardien de l’amour dans ce qu’il a de plus sincère, silencieux et poétique.

Co-réalisé par Raymond Leboursier et Marcel Pagnol, Naïs est une lettre d’amour pure où chaque rendez-vous manqué, à la lumière du jour et des mœurs d’une société patriarcale, alimente la fuite en avant de celles et ceux qui sont rangés dans les tiroirs scellés des classes sociales.

Le film est aujourd’hui à redécouvrir en salle, à l’occasion de la restauration 4K des œuvres de Marcel Pagnol. Naïs fait partie de la seconde rétrospective consacrée au cinéaste, offrant une relecture lumineuse et résolument optimiste de la nouvelle d’Émile Zola.

Rétrospective Marcel Pagnol – Partie 2 : bande-annonce

Naïs : fiche technique

Réalisateur : Raymond Leboursier, Marcel Pagnol
Superviseur de la réalisation : Marcel Pagnol
Auteur de l’oeuvre originale : Emile Zola (Naïs Micoulin)
Dialoguiste : Marcel Pagnol
Société de production : Les Films Marcel Pagnol
Directeur de production : Joseph Martinetti
Directeurs de la photographie : Charles Suin, Walter Wottitz
Ingénieurs du son : René Privat, Jacques Legras
Compositeurs de la musique originale : Vincent Scotto, Henri Tomasi
Décorateur : Robert Giordani
Monteur : Jeanne Rongier
Interprètes : Jacqueline Bouvier (Naïs Micoulin), Fernandel (Toine), Raymond Pellegrin (Frédéric Rostaing), Germaine Kerjean (Mme Rostaing), Henri Poupon (Micoulin), Paulette Langlais (Simone), Henri Arius (Maître Rostaing), Charles Blavette (Henri Bernier)
Durée : 1h57
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 22 novembre 1945
Date de ressortie : 30 juillet 2025

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.