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© 2000 1+2 Seisaku Iinkai | Yi Yi 

Yi Yi : un portrait symphonique

Jérémy Chommanivong Responsable Cinéma

En 2000, Yi Yi d’Edward Yang remportait le prix de la mise en scène au Festival de Cannes. L’accueil fut unanime : la critique célébrait un chef-d’œuvre, empreint de justesse et d’humanité. Ce que l’on ne savait pas encore, c’est que ce film serait aussi son dernier. Edward Yang s’éteindra en 2007, laissant derrière lui cette fresque ample et mélancolique comme testament cinématographique. Une œuvre-somme à la fois synthèse de sa carrière et prolongement naturel de ses obsessions.

Yi Yi s’ouvre sur un mariage, moment censé sceller l’union, la joie, la continuité. Pourtant, la fête ne dure qu’un instant. Très vite, elle devient toile de fond, décor figé où les apparences s’effritent. Ce que filme Yang, ce n’est pas la fête, mais tout ce qui se joue en marge : les regards fuyants, les gestes retenus, les solitudes dissimulées. Le réalisateur taïwanais construit un récit choral au sein d’une famille confrontée à une série de bouleversements intimes : une grand-mère plongée dans le coma, une adolescente face à ses premiers émois, un père rattrapé par un amour ancien, un enfant qui tente de comprendre le monde. Et, autour d’eux, Taipei, en pleine mutation, comme un miroir déformant.

Le film est un enchevêtrement de trajectoires, d’hésitations, de remords et de silences. Une symphonie de vies ordinaires, où chaque note, chaque geste et chaque regard compte. C’est dans cette finesse que réside la puissance de Yi Yi. Rien ne semble forcé, tout respire, tout se laisse traverser. La mise en scène, d’une précision exemplaire, épouse le rythme intérieur des personnages. Plans fixes, cadrages à distance, économie de mouvements : la caméra observe sans jamais s’imposer, laissant la vie se dérouler.

NJ, miroir silencieux d’une génération

Parmi les figures centrales, NJ (Wu Nien-Jen) se détache par sa gravité. Père de famille, ingénieur en informatique sans passion apparente, il semble se nourrir d’un calme presque mélancolique. C’est un homme discret, effacé, comme usé par une trajectoire qui ne lui appartient plus. On pourrait croire qu’il incarne un double du réalisateur, mais NJ n’est pas un artiste. Il est celui qui a renoncé à ses rêves pour une trajectoire toute tracée d’avance. Pourtant, en ouverture, un simple geste de tendresse envers son fils, malmené par ses camarades, suffit à dévoiler une humanité profonde, retenue. Ses retrouvailles avec Sherry (Ke Su-yun), son amour de jeunesse, lors d’un voyage au Japon, lui offrent une échappée vers le passé, mais surtout un regard nouveau sur le présent.

Dans sa quête silencieuse, NJ devient le prisme par lequel le spectateur entre dans l’univers de Yi Yi. Il est notre guide, non pas parce qu’il comprend tout, mais précisément parce qu’il doute. À travers lui, Yang interroge ce que signifie être adulte, être père, être encore capable de regarder sa vie en face.

Une société en mutation

Mais Yi Yi ne se limite pas à un drame familial. En filigrane, le film dresse le portrait d’une classe moyenne taïwanaise en transition. Le monde bouge, les repères vacillent. Edward Yang capte cette mutation avec une acuité rare, déjà présente dans ses films précédents (Taipei Story, Confusion chez Confucius, Mahjong). Dans Yi Yi, la politique se fait discrète mais n’en demeure pas moins essentielle : elle est dans les choix de vie, dans la solitude des villes modernes, dans les regrets silencieux d’une génération tiraillée entre tradition et modernité.

La ville de Taipei est filmée avec distance, presque comme un écho. Les personnages y errent, se croisent, s’ignorent. Ils cherchent à se comprendre, à se parler, mais peinent à formuler ce qu’ils ressentent. Dans cette société en pleine reconfiguration, chacun tente de s’adapter. Certains, comme Min-Min (Elaine Jin), la mère, choisissent le retrait spirituel. D’autres, comme Ting-Ting (Kelly Lee), la fille aînée, affrontent les épreuves de l’adolescence avec une sincérité désarmante.

L’enfance clairvoyante

Et puis il y a Yang-Yang (Jonathan Chang). Petit garçon curieux, malmené par ses camarades et incompris par son professeur qui l’humilient, il incarne à lui seul la quête de vérité qui traverse le film. Son geste – photographier les nuques des gens – peut faire sourire. Mais ce qu’il cherche, en réalité, c’est ce que les autres ne peuvent pas voir. Il veut combler les angles morts, révéler l’invisible. À travers lui, Yang propose une métaphore puissante : notre regard est toujours partiel, biaisé, limité. Il nous faut l’art, et en particulier le cinéma, pour en élargir le champ.

À l’instar de l’ingénieur Ota (Issei Ogata), conscient de toutes les cartes qu’il dispose, Yang-Yang est un enfant, mais il est aussi philosophe. Il observe, enregistre, questionne. Il est à la fois témoin, analyste et gardien des douleurs enfouies. Dans une société qui peine à nommer ses maux, il incarne un espoir lucide, une sensibilité neuve. C’est lui, finalement, qui livre l’un des discours les plus bouleversants du film. Et c’est par lui que se construit la réponse silencieuse du film à la question de la transmission.

Entre néoréalisme et contemplation

Le style de Yi Yi évoque les grands maîtres du cinéma moderne, de Michelangelo Antonioni à Yasujiro Ozu. Comme eux, Edward Yang privilégie l’ellipse, la contemplation, les non-dits. La musique, subtile, souvent interprétée par sa femme, la pianiste Peng Kai-Li, ne vient jamais surligner l’émotion : elle la prolonge, l’amplifie, parfois la suspend dans des moments d’intense poésie.

Le montage, d’une grande finesse, fait dialoguer les récits parallèles sans jamais perdre le fil. Le rythme est lent, mais jamais pesant. Chaque scène trouve sa place, son souffle, son propre battement. Yi Yi n’est pas un film qui impose, c’est un film qui accompagne. Il laisse le spectateur respirer, penser, ressentir. Et c’est peut-être là, dans cette retenue, que réside sa force. Yang en extrait une esthétique contemplative d’une grande cohérence. Il crée un film qui, loin d’être démonstratif, agit comme un baume. Les douleurs sont nombreuses, peut-être irréconciliables, mais le geste de cinéma les relie. Par la seule force de sa mise en scène, Yang réunit ceux qui se pensaient trop dispersés.

En près de trois heures, Yi Yi raconte la vie dans ce qu’elle a de plus simple et de plus essentiel : ses doutes, ses regrets, ses éclats, ses silences. Il capte les fractures invisibles, les gestes retenus, les mots jamais prononcés. Il accompagne ses personnages, sans les juger, jusqu’à leurs confessions les plus intimes. Et ce faisant, il nous accompagne aussi.

Vingt-cinq ans après sa sortie, Yi Yi continue de bouleverser par sa justesse, sa tendresse et sa lucidité. Par la beauté de sa mise en scène, mais aussi par son humilité. Edward Yang, témoin précieux de la nouvelle vague taïwanaise aux côtés de Hou Hsiao-Hsien (La Cité des douleurs, Millennium Mambo), nous a laissé une œuvre ample, mélancolique et lumineuse. Une œuvre qui nous regarde autant que nous la regardons. À (re)découvrir dans sa somptueuse restauration 4K, pour se souvenir de ce que le cinéma peut encore nous apprendre : ce que l’on ne peut pas voir.

Yi Yi – bande-annonce

Yi Yi – fiche technique

Réalisation, scénario et dialogues : Edward Yang
Interprètes : Wu Nien-Jen, Issei Ogata, Elaine Jin, Kelly Lee, Jonathan Chang, Ke Su-yun, Chen Xi-sheng, Kelly Lee
Photographie : Yang Wei-han
Décors : Peng Kai-Li
Montage : Chen Bo-wen
Son : Du Du-Chih
Musique : Peng Kai-Li
Producteurs : Shinya Kawai, Naoko Tsukeda
Sociétés de production : 1+2 Seisaku Iinkai, Atom Films, Pony Canyon Inc., Omega Project Inc.
Pays de production : Taïwan, Japon
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 2h53
Genre : Drame
Date de sortie : 20 septembre 2000
Date de ressortie : 6 août 2025

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Responsable Cinéma