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Gangs of Taïwan : L’éclair et le criquet

Entre violence et poésie, Gangs of Taïwan électrise le cinéma asiatique. Keff signe un chef-d’œuvre hybride où les balles parlent aussi fort que les silences. Bien plus qu’un polar : un électrochoc visuel et politique.

Entre deux scènes de gangs dégingandés, une cantine qui tient debout. Entre deux coups de feu, une histoire d’amour qui s’éveille. Keff mélange les genres comme un chef : un peu de Kitano, une touche de Wong Kar-wai, et cette lenteur qui rappelle Tsai Ming-liang. Résultat ? Un film qui balance entre néo-polar et drame romantique, entre rage et mélancolie. Et au milieu, Zhong-Han, muet, intense, comme un fantôme qui chercherait sa place dans un monde en train de disparaître.

Une cantine désuète de Taïwan tenue par un vieux couple et leur fils adoptif muet Zhong-Han (mais pas sourd).

De jeunes mafieux insouciants et désœuvrés, jouant aux gangsters pour cacher leur vide existentiel. Des racketteurs au service d’un magnat de l’immobilier ayant pour projet de transformer ce quartier et de liquider la cantine qu’il trouve « sale et ringarde ».

Au milieu de ces voyous peu crédibles mais assoiffés d’adrénaline bête et avides, Zhong-Han, le héros mutique et vaguement dépressif de ces Gangs of Taïwan.

Ne jamais croire les titres. Aller plutôt chercher leurs envers, la danse souterraine et le drame romantique de leur climat.

Crever de banalité ou se construire une légende de gang en faillite ?

Indéniablement, nous sommes dans un film d’auteur percuté par les événements récents de la crise politique hongkongaise (les images des émeutes contre les atteintes à la voix du peuple, les fameux sans-voix auxquels le film voue sa dédicace), hanté par une jeunesse en pleine métamorphose, ayant peine à définir son avenir, et traversé d’histoires cinématographiques allant de Tarantino et Kitano jusqu’à Tsai Ming-liang.

Ce sont surtout les amours purs qui résistent à la corruption et tiennent tête aux violences des gangs qui intéressent le réalisateur. En ce sens, le vieux couple qui tient cette cantine dans son obstination drue à affronter l’adversité, à continuer de servir des nouilles coûte que coûte en dépit des coupures de courant, donne au récit une valeur nostalgique non prévisible au départ. Ils incarnent un monde qui refuse de se rendre.

De même, le surgissement de l’histoire d’amour entre la vendeuse de supermarché et notre héros muet confère aux Gangs of Taïwan une envergure en même temps qu’une humeur imprévue.

Certes, le film pourrait être resserré, mais gagnerait-il en force ? Pas si sûr.

Keff nous surprend par cette lenteur (les noirs en scansions fermes de certaines scènes) qui, couplée à la mélancolie sous-jacente, sertit ces Gangs of Taïwan d’une vertu contemplative inattendue elle aussi.

L’éclair taïwanais et le criquet

La mise en scène oscille donc entre ces amours poétiques, subtiles, presque intemporelles, suspendues dans la narration comme cette pâtisserie d’un chef français tentant une sorte de mélange incertain et délicieusement improbable : l’éclair taïwanais, et des scènes de violence perpétrées par les gangs : des visages et corps de jeunes voyous taïwanais niais, décérébrés, vivant déjà dans la faillite d’eux-mêmes. Pantins violents au service d’un capitalisme prédateur.

Dans ce grand écart, Keff arrive à déstabiliser sa propre tendance contemplative par des irruptions soudaines de rage.

Zhong-Han, personnage dense (acteur intense), fait le lien entre ces deux mouvances. Il observe, suit, bouillonne, réprime, puis se met à agir. Et c’est encore un autre versant où les Gangs de Taïwan, de film noir de genre, se renversent en néo-polar tragique avec un justicier en quête de rédemption. Le film résonne étrangement avec la crise hongkongaise. Dans les yeux de Zhong-Han brûle la même colère sourde que celle des manifestants. Sa révolte muette devient métaphore politique.

Avec Gangs of Taïwan, Keff signe bien plus qu’un polar asiatique. C’est une ode aux résistants du quotidien, ceux qui continuent à servir des nouilles alors que le monde autour s’écroule. Le film tangue parfois (certains pourront reprocher son climat appuyé), mais cette imperfection même fait partie de son charme.

Bande-annonce : Gangs of Taïwan

Fiche Technique : Gangs of Taïwan

Réalisateur : Keff (réalisateur américano-taïwanais, ancien résident de Hong Kong et diplômé de l’Université de New York)
Scénario : Keff (inspiré par les récits de jeunes Taïwanais et le contexte des manifestations de Hong Kong en 2019)
Genre : Néo-polar / Drame romantique / Thriller politique
Durée : 2h15
Sortie : 30 juillet 2025 (France)
Pays : Taïwan, France, États-Unis, Qatar (coproduction)
Distributeur : Tandem
Distribution principale

  • Liu Wei Chen (Zhong-Han, le protagoniste mutique)
  • Rimong Ihwar (la vendeuse de supermarché, figure d’amour et de rédemption)
  • Devin Pan (rôle non précisé, probablement membre du gang ou figure du pouvoir)

Contexte historique

Le film s’ancre dans le Taïwan de 2019, en écho aux manifestations pro-démocratie de Hong Kong. Il explore la schizophrénie d’une jeunesse tiraillée entre traditions familiales, précarité économique et violence gangrénée par la corruption immobilière. Le restaurant familial de Zhong-Han devient un symbole de résistance face à la prédation capitaliste.

Thèmes clés

  • Double identité : Le déchirement entre loyauté familiale et survie criminelle
  • Résistance silencieuse : Le mutisme de Zhong-Han comme métaphore politique
  • Jeunesse sacrifiée : Une génération sans avenir dans un pays sous tension géopolitique
  • Poésie du quotidien : La cantine comme espace de nostalgie et de lutte

Style cinématographique

  • Esthétique hybride : Mélange de lenteur contemplative et de violence soudaine
  • Chromatisme contrasté : Lumières pop dans des décors réalistes
  • Narration cyclique : Scènes structurées comme des « scansions fermes » avec noirs transitionnels

Citations marquantes

« Zhong-Han observe, suit, bouillonne, réprime, puis se met à agir. Sa révolte muette devient métaphore politique. »

« Un film façon porc braisé : plat simple aux saveurs complexes quand il est bien préparé. » (Keff sur sa direction artistique)

Note d’intention

Keff filme Taïwan comme un territoire en sursis, où la jeunesse incarne à la fois la vulnérabilité et la rage d’une île menacée. Le film oscille entre polar tragique et ode aux résistants du quotidien – ceux qui servent des nouilles « coûte que coûte » malgré les coupures de courant. La cantine devient un bunker symbolique contre la disparition d’un monde, tandis que les gangs reflètent la faillite d’un système corrompu.