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La belle et la meute, guerrière parmi les loups

Présenté au dernier Festival de Cannes dans la sélection Un certain regard, La Belle et la meute est le troisième long métrage de fiction de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania. Habituée aux expérimentations cinématographiques, elle fait de ce film une œuvre technique et critique à travers un véritable fait divers ayant remué le pays des années plus tôt. Une affaire de viol sur laquelle la victime s’exprime elle même dans le livre Coupable d’avoir été violée, point de départ du scénario.

synopsis : Lors d’une fête étudiante, Mariam, jeune Tunisienne, croise le regard de Youssef. Quelques heures plus tard, Mariam erre dans la rue en état de choc. Commence pour elle une longue nuit durant laquelle elle va devoir lutter pour le respect de ses droits et de sa dignité. Mais comment peut-on obtenir justice quand celle-ci se trouve du côté des bourreaux ? La Belle et la Meute

La Belle et la Meute est composé de neuf chapitres, sans titre mais qui chacun marque une courte pause afin de laisser au spectateur le temps de respirer quelques secondes avant de revenir dans cette lutte suffocante. La réalisatrice choisit de tourner chacune de ces parties en plan séquence et plonge le spectateur dans l’instant en restituant l’oppression de ce huis clos interminable. Caméra à l’épaule, au plus près des émotions de Mariam, victime du viol et interprétée par Mariam Al Ferjani, aucun décor incroyable ne vient apporter un quelconque objet de divertissement au public. Seuls couloirs et bureaux forment le cadre, les plans sont resserrés et quand ils ne le sont pas, ils illustrent la solitude de la jeune tunisienne au milieu de la ville ou des couloirs dans lesquels personne ne lui vient en aide. Les couleurs sont sombres, l’atmosphère lugubre, pesante, les tremblements et la respiration de Mariam donnent le rythme au récit qui nous saisit entièrement.

On voit là, la passion de Kaouther Ben Hania pour le cinéma dans son entité. D’abord, parce qu’elle raconte quelque chose et livre un message, en s’appuyant sur des faits qui plus est, sûrement dû à ses habitudes de documentariste ; mais surtout, parce qu’au delà de ça, elle prouve encore une fois qu’elle aime le cinéma pour ce qu’il est, pour son art et ses possibilités. Elle joue avec les codes qu’elle connaît si bien. En choisissant le plan séquence, elle s’impose elle même une difficulté qui n’aurait pas été nécessaire au film puisqu’elle y fait des ellipses intelligentes. Pourtant, ce choix est important dans ce qu’il dit de la souffrance du personnage. Techniquement, il n’est pas le procédé le plus rapide et le plus simple du cinéma. Au contraire, il demande du temps, de la patience, et de la qualité dans le jeu d’acteurs. Ici, il montre toute la lenteur de la procédure, l’enfer qu’a vécu cette femme pendant cette longue et interminable nuit ce qui se révèle accentuer la douleur et torturer le spectateur. À propos du jeu des acteurs, que l’on sait important lorsque l’on utilise une telle technique, il semble parfois relativement théâtral, ce qui enlève un peu de profondeur aux émotions mais donne un peu d’air et de distance au public, qui se retrouve oppressé la plupart du temps. Le jeu n’est pas maladroit, il sert surtout le film dans ces rares moments de répit.

Alors que le cinéma de Kaouther Ben Hania prend son inspiration dans son pays, la Tunisie ne sert qu’au contexte pour livrer un propos universel dans La Belle et la meute. Cependant, comme à son habitude, elle nous livre quelques récits sur la société tunisienne en dénonçant vivement le fonctionnement de la police. Replacé dans son contexte culturel, le film montre malgré tout l’évolution positive de la première démocratie arabe. Quelques années auparavant, il n’aurait jamais pu être distribué en Tunisie et aurait probablement subi de nombreuses censures, or aujourd’hui, une sortie est annoncée pour le mois de novembre. De plus, le Ministère de la Culture a contribué au financement du film, ce qui montre l’immense avancée dans la liberté d’expression du pays. De ce fait, il est plutôt regrettable que ces progrès ne soient pas du tout montrés dans le film qui ne livre que les aspects négatifs d’un pays où la corruption laisse beaucoup de séquelles. En effet, la réalisatrice ayant collaboré avec la vraie victime que cette affaire a touché, il aurait été judicieux de préciser à la fin du film le prolongement de cette enquête dans laquelle elle a eu gain de cause après deux années de combat puisque les coupables ont été condamné à 12 ans de prison. Kaouther Ben Hania livre alors sa vision pessimiste de la Tunisie en choisissant de montrer que l’injustice demeure là où elle a pourtant été rendue, bien que le débat peut largement rester ouvert sur les peines encourues. Sans minimiser la lutte et la lenteur scandaleuse du jugement, seulement un peu d’espoir et d’optimisme auraient été les bienvenus pour atténuer la douleur.

« N’abandonne pas tes droits. »

Cette phrase, elle revient à deux reprises et se place comme un élément essentiel du message livré par la cinéaste. Cette phrase, ce sont chacun leur tour, deux hommes qui la disent à Mariam. Ce qui peut sembler anodin dit comme ça a en fait toute son importance dans ce film qui, au lieu de placer tous les hommes en bête féroce, choisit d’en prendre deux comme alliés. Tout d’abord et par ordre d’importance, Youssef, le jeune tunisien avec qui elle était au moment des faits, qui nous fait douter un peu au début de son intention, mais qui devient la seule épaule capable d’aider et de se battre pour Mariam, quand elle n’en a pas la force. Si l’on peut penser au début qu’il utilise cette histoire de viol pour renverser la politique du pays sans une seule fois penser aux dommages psychologiques qu’est en train de subir la jeune fille, on se rend vite compte de sa bienveillance, parfois maladroite mais vitale à Mariam à ce moment là. Le film déjoue les clichés et les raccourcis terribles et faciles en plaçant un féminisme apaisé qui crache sur la cruauté de certains hommes sans pour autant nier l’humanité de certains autres. De plus, un autre homme aide Mariam et c’est sans doute celui qui fera tout changer en donnant la dernière note de courage dont elle avait besoin quand elle allait tout abandonner. Cela a d’autant plus d’ampleur qu’il est policier et semble en avoir à dire mais il se tait, durant presque tout le film, quand il pourrait changer les choses, il regarde, il laisse faire pour finir par exploser. Cette solidarité inversée est surprenante et révoltante d’une certaine manière puisque les femmes se défilent alors que le public s’attend à voir de la compassion de leur part. Des médecins à la policière, toutes l’abandonnent là où l’on imagine de l’aide et du soutien.

Les plans-séquences suivent autant le cours de l’affaire que l’évolution psychologique de cette femme qui se métamorphose en une nuit. De victime sous le choc, elle devient une combattante déterminée. De jeune femme, elle devient héroïne. Mariam trouve la force là où elle n’en avait plus. C’est sans doute en essuyant toutes les paroles misogynes et ignobles sur sa tenue et sur les femmes, qu’elle finit par mettre à profit toute la colère qui la submerge. À l’image de la jeunesse tunisienne qui s’élève, Mariam s’éveille et va livrer une bataille personnelle et politique. Avec un dernier plan fort en symbole, la réalisatrice achève le film en osant. En osant faire du voile une cape de super-héroïne. Au delà du féminisme apparent du film, La Belle et la meute parle de justice et marque les esprits à jamais à travers cette histoire.

La Belle et la Meute : Bande Annonce

La Belle et la Meute : Fiche Technique

Titre original : Aala Kaf Ifrit
Réalisation : Kaouther Ben Hania
Scénario : Kaouther Ben Hania
Interprètes : Mariam Al Ferjani, Ghanem Zrelli, Noomane Hamda, Mohamed Akkari, Chedly, Arfaoui Anissa Daoud, Mourad Gharsalli
Musique ; Amine Bouhafa
Image : Johan Holmquist
Montage : Nadia Ben Rachid
Décors : Moncef Hakouna
Costumes : Nedra Gribaa
Maquillage : Hajer Bouhawala
Producteurs délégués : Habib Attia, Nadim Cheikhrouha
Sociétés de production : Cinetelefilms, Tanit Films
Société de distribution : Jour 2 fête
Budget : 850 000 €
Durée : 100 minutes
Genre : drame, policier
Date de sortie : 18 octobre 2017

 

PIFFF 2018 : Présentation de la programmation

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Pour sa huitième année, le Paris International Fantastic Film Festival (PIFFF) va coloniser la salle du Max Linder Panorama du 4 au 9 décembre pour nous offrir une semaine remplie de cinéma de genre venu des 4 coins du monde. À cette occasion, LeMagduCiné va y faire un petit crochet le temps du week-end, histoire de voir ce que les programmateurs nous ont concoctés. Mais avant ça, il est temps de faire un petit point sur la sélection de cette édition 2018.

Au contraire de l’autre festival de genre de la capitale, L’Étrange Festival, le PIFFF préfère miser sur la qualité que la quantité. En résulte, une programmation de 24 longs-métrages, choisi avec soin par Fausto Fasulo, le rédacteur en chef de Mad Movies, et son équipe. Ces 24 films sont répartis dans 3 grandes catégories : la compétition, les films hors-compétition et les séances cultes. 8 films vont donc s’affronter pour tenter de repartir avec l’Oeil de d’or et succéder au mexicain Tigers are not afraid, heureux lauréat de l’édition 2017. Parmi ces 8 films, quelques uns ont déjà pu être vus dans d’autre festival, et notamment lors du FEFFS que l’on avait couvert au mois de septembre. C’est le cas du très bon Piercing de Nicolas Pesce, oeuvre ultra-stylisée renvoyant à tout un pan du cinéma des 70’s, et notamment le giallo. Une adaptation d’une œuvre de Ryu Murakami où le SM joue une place prépondérante. À ses côtés, Terrified avait provoqué son petit effet lors des séances de minuit du festival strasbourgeois, avec son concentré de terreur venu d’Argentine. Plusieurs premières françaises auront également lieu au cours de cette compétition. On retrouvera par exemple l’anglais Await Further Instructions où une famille se retrouve piégé dans la maison de famille au cours d’un repas de Noël qui va définitivement mal tourné. Un film dont le postulat renvoie à la série à succès Black Mirror. L’Europe sera aussi représenté par la Suède avec The Unthinkable, réalisé par un collectif de 5 amis cinéphiles répondant au doux nom de Crazy Pictures. L’occasion de nous emmener en voyage dans un Stockholm traumatisé par une attaque terroriste où l’on suivra une famille marquée de manière très différente. Petit cocorico pour terminer sur la compétition avec pas moins de 3 films français présents cette année. On commence par la production franco-marocaine, Achoura réalisé par Talal Selhami, un habitué du PIFFFcast, le podcast géré par l’équipe du festival. Le cinéaste nous apporte un long-métrage aux allures de Ça, où un groupe de gamin s’amuse à se faire peur dans une vieille bâtisse lorsque l’un d’eux disparaît, avant de réapparaître plus de 25 ans après. Dans un autre registre, le spécialiste des effets spéciaux Olivier Alfonso signe sa première réalisation avec Girls with Balls, qui suit une équipe féminine de volleyball aux prises avec des paysans consanguins. Un pitch qui promet une certaine générosité dans les effets gores. Pour finir, après plusieurs courts-métrages et un moyen-métrage ayant fait sensation dans plusieurs festivals, Quarxx viendra présenté son premier long, Tous les dieux du ciel, qui annonce une proposition de cinéma très singulière.

Du côté des films hors-compétitions, le festival s’ouvrira sur le très attendu Assassination Nation. Le film de Sam Levinson, fils de Barry, nous emmène dans une chasse aux sorcières 2.0, où quatre jeunes filles se retrouvent être pris pour cible après qu’un hacker ait piraté les données de toute la ville. La clôture mettra à l’honneur un autre film dont la bande-annonce a fait sensation et dont on attend impatiemment la sortie en 2019, Sorry to Bother you du musicien Boots Riley. Une dystopie militante vendue par l’équipe du festival comme un mélange de Idiocracy et Spike Lee avec Lakeith Stanfield et Tessa Thompson en tête d’affiche. En ce qui concerne, les autres films hors-compet, on retrouvera la survival féministe What keeps you alive, déjà vu au FEFFS, ainsi que trois films nippons. Trois films diamétralement différents allant du yakuza-eiga avec The Blood of the Wolves au film de zombie méta avec Ne coupez pas!. Ce sera également l’occasion de voir le retour du cinéaste punk Sogo Ishii avec Punk Samurai Slash Down dont le titre annonce à lui tout seul la couleur. L’Inde sera pour la première à l’honneur avec The Man who feels no pain, une variante déjantée du vigilante movie. Avec We, on se retrouve avec un film renvoyant directement à des œuvres comme Spetters de Paul Verhoven, un film néerlandais mettant en avant une jeunesse de tous les excès. Parmi les auteurs confirmés, on retrouvera l’anglais Peter Strickland ayant déjà fait sensation avec son cinéma raffiné dans The Duke of Burgundy, qui embrasse le fantastique cette fois-ci de manière frontale avec In Fabric, qui raconte l’histoire d’une robe maudite. Enfin, l’un des films les plus attendus de cette édition est sans aucun doute, Lords of Chaos, l’adaptation du best-seller éponyme retraçant l’ascension de la scène black metal norvégienne dans les années 90 et notamment des grandes figures Euronymous et Varg Vikernes et tout les incidents qui vont en découler.

On finit sur les cinq séances cultes qui, plutôt que de mettre en avant les sempiternelles classiques de l’horreur , permettront de revoir plusieurs œuvres injustement oubliés. Pour ce qui est de la séance élèves, c’est L’Homme qui rétrécit du tandem Arnold/Matheson qui a été choisi. Dans le reste de la sélection, ça sera l’occasion de revoir le mal-aimé Halloween 3 : Le cri du sorcier, seul volet de la saga où Michael Myers n’apparaît pas mais qui a su se forger un petit cercle d’adorateurs après avoir subit un bide retentissant à sa sortie. Dans la même catégorie des films peu mis en lumière, on a l’excellent western cannibale Vorace d’Antonia Bird, un film de studio ahurissant avec un Robert Carlyle dans son meilleur rôle. L’Australie sera quant à elle mis sur le devant de la scène avec un chef d’œuvre de l’ozploitation, Next of Kin, lui aussi devenu assez rare. Cette 8ème édition sera également le moment de redécouvrir l’un des plus grands films de serial killers de l’histoire du 7ème art, Maniac de William Lustig. Tout ce programme de long-métrages sera accompagné par deux compétitions de courts-métrages francophone et internationale, où l’on retrouvera dans le jury, le scénariste Balak, le musicien Toxic Avenger, les réalisateurs Olivier Abbou et Julien Maury ainsi que l’actrice Julie Gayet.

Une programmation alléchante que vous pouvez retrouver de manière complète sur le site du PIFFF ainsi que le planning des séances. N’hésitez pas non plus à écouter le PIFFFcast consacré à cette édition où l’équipe revient en détail et sans spoiler sur l’intégralité de la sélection.

Programmation complète sur le site du PIFFF

Épisode du PIFFFcast revenant sur l’intégralité de la sélection.

Bodied de Joseph Kahn, YES WE KAHN

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Ayant écumé les festivals dans le monde entier pendant quasiment 1 an, en témoigne sa présentation au PIFFF en 2017, le tant attendu Bodied de Joseph Kahn débarque enfin. Mais attention, ce n’est pas sur les grands écrans que nous découvrirons cette bombe, mais sur Youtube Premium, la plateforme de VOD de Google. Un geste qui n’est finalement pas anodin quand on connait le parcours de Joseph Kahn. L’occasion donc avec la sortie de son nouveau film de revenir sur un cinéaste définitivement en marge.

Même si son nom ne vous dit rien, vous avez forcément du tomber à un moment donné de votre vie sur le travail de Joseph Kahn. Né Ahn Jun-hee à Busan en Corée du Sud au début des années 70, le jeune garçon émigre avec sa famille vers les Etats-Unis et notamment le Texas à l’âge de 7 ans. L’occasion ensuite de s’essayer à des études de cinéma à New York avant de finalement les abandonner pour travailler dans un cinéma. C’est au début des années 90 que Joseph Kahn va alors commencer une carrière prolifique dans la réalisation de clips vidéos. En commençant par mettre en scène des clips pour des groupes de la scène de Houston aux styles très variés, allant du noise rock de Pain Teens au hip-hop de Geto Boys. Le jeune homme commence à prendre des galons et se retrouve au milieu des 90s à faire le clippeur pour des artistes de plus en plus reconnus comme c’est le cas pour Public Enemy, Korn ou encore Rob Zombie. Ce succès lui permet même de créer en 1999, sa propre compagnie de production à l’aide de Chris Lee, producteur à qui l’on doit notamment Jerry Maguire. Jospeh Kahn devient alors un clippeur renommé travaillant désormais pour U2, Britney Spears ou encore Muse. Comme dit précédemment, le travail de Joseph Kahn a inondé les chaînes musicales au début des années 2000 et parmi ses faits les plus notables on peut noter le très sexy Toxic de Britney Spears (annonçant à certains moments Torque) ou le délirant Without Me pour Eminem qui lui vaudra d’ailleurs son premier Grammy Awards en 2003. Un clip qui témoigne par ailleurs de cette patte Joseph Kahn et de son amour incommensurable pour la pop culture et la culture hip-hop.

Joseph Kahn finira inévitablement par croiser le chemin de Hollywood. C’est ce qui arrive en 2004. Alors que la franchise Fast and Furious débute à peine, le succès du film de Rob Cohen, force Hollywood à surfer sur la vague. Voilà pourquoi, le producteur de la franchise, Neal H. Moritz, décide de se lancer dans une variante 2 roues de son précédent succès. En résulte donc la mise en chantier de Torque, sous-titré en France La Route s’enflamme avec Joseph Kahn aux manettes. Avec un titre comme ça, pas besoin de réfléchir 2 heures pour comprendre que Torque s’avère être un véritable nanar. Le film subit un échec cuisant à la fois critique où il est proprement assassiné et public ne récoltant qu’un maigre 46 millions de dollars de recettes pour un total de 40 millions de budget. Un film qui tue dans l’œuf la carrière à Hollywood de Joseph Kahn. Torque est évidemment un mauvais film mais qui fait preuve d’une certaine générosité de la part de son metteur en scène, n’hésitant pas à aller de plus en plus loin (parfois trop) dans ses effets, comme le bon clippeur qu’il est. Dans Torque, l’introduction d’une clé dans le contact est filmé comme si l’on plantait une épée dans le cœur d’un dragon, et le duel à moto final est absolument hallucinant de mauvais goût visuel. Le tout est accompagné d’acteurs qui cabotinent (la VF est d’ailleurs succulente, empilant des accents américains ridicules) et un scénario somme toute assez risible, l’échec du film était clairement annoncé.

Joseph Kahn se tient donc longtemps éloigné des plateaux de cinéma, préférant consacré son style effréné à son premier amour, le videoclip. Le clip qui a toujours été un véritable terrain d’expérimentation, permettant aux réalisateurs de repousser toutes les limites, étant donné que la narration en est rarement le but principal. Joseph Kahn enchaîne alors à nouveau les réussites travaillant pour des stars aux empreintes visuelles très marquées comme Lady Gaga pour laquelle il signe le clip de Love Game ou encore la superstar Taylor Swift avec qui il collabore fréquemment. Mais l’envie de faire du cinéma n’a pas disparu. Sauf que vu qu’Hollywood ne veut pas de lui, Kahn décide de produire ce dont il a envie en dehors du système, et cela va donner naissance à l’une des œuvres plus folles des années 2010. 6 ans après la sortie de Torque, Joseph Kahn se lance dans le tournage de Detention, son deuxième film qu’il aura financé majoritairement avec ses propres économies. Le film est une véritable déclaration d’amour à la culture des années 90 alignant les références au travers de ses personnages, de son esthétique et même de son genre. Detention est en effet une relecture du meta-slasher, genre mis en vogue dans la deuxième moitié des années 90 avec la saga Scream et tous les films qui auront surfé sur cette vague. Mais le film n’est pas que ça, et devient très vite un gros bordel pas si désorganisé,  un véritable melting-pot de genre, de ses allures de teen movie  en passant par le surnaturel et la science-fiction en y incorporant du voyage dans le temps, Detention est véritablement délirant. De plus, l’influence clippesque de Kahn se fait ressentir à chaque moment, le cinéaste multipliant les effets tape à l’oeil allant de l’incrustation à la multiplication de cut très rapide donnant un dynamisme frénétique à l’oeuvre pouvant parfois épuiser. Detention est mieux accueilli que Torque mais reçoit cependant toujours des retours assez mitigés. Le film aura quoi qu’il en soit réussit à créer un petit culte grâce à ses passages dans divers festivals et notamment lors de la première édition du PIFFF.

Joseph Kahn devient alors une personnification du cinéaste en marge du système. L’américano-coréen poussant même le vice en réalisant un court-métrage non officiel Power Rangers avec l’aide de l’acteur James Van Der beerk. Une œuvre bien sombre qui en 14 minutes rend bien plus hommage à la série de Sentai des années 90 que l’innommable bouse sorti il y a 2 ans. Tout cela nous amène donc à 2017 et la première présentation de Bodied, troisième film de Kahn. Tout au long de sa carrière, la musique et notamment la culture hip-hop a joué un rôle prépondérant dans la vie de Joseph Kahn. Avec l’aide de son ancien acolyte Eminem à la production, Kahn se lance dans la réalisation d’un film sur le milieu des rap battle et son influence dans les minorités aux États-Unis. Un monde très peu vu au cinéma et dont la dernière incursion remonte au début des années 2000 avec 8 mile qui avait, coïncidence, Eminem en vedette. Dès les premiers instants de Bodied, Kahn nous plonge dans cet univers méconnu de la manière la plus féroce qui soit. Un sous-sol, de nombreux individus agglutinés en cercle autour de 2 hommes s’échangeant des joutes verbales particulièrement agressives nommées bars. Là encore l’héritage du vidéoclip de Kahn se fait ressentir, la première séquence est rythmée, les incrustations sur l’écran sont légion et le montage aussi percutant que les punchlines des protagonistes. Les références à la pop culture peuplent encore une fois le long-métrage en témoigne un verse où le héros aligne les punchlines en rapport avec le jeu vidéo. Le frénétisme du film va de pair avec son jeu sur le langage où les lignes de dialogues fusent comme des balles, s’amusant avec des jeux de mots ou des rimes tel de la poésie urbaine. Les sous-sols qui accueillent les battles deviennent alors de véritable ring de boxe. Bodied va suivre l’histoire du jeune Adam, blanc-bec bourgeois de Berkeley passionné par les rap battle et qui veut se lancer dans une thèses sur l’utilisation du fameux N-Word. Très vite, le jeune homme va se prendre au jeu, sous la protection de Behn Grymm, son idole, et figure respecté du milieu. Cela va cependant aller beaucoup trop loin.

En dépeignant ce monde particulièrement violent, Joseph Kahn met en avant plusieurs problématiques qui s’ancrent pleinement dans la société actuelle. Au travers des rap battles, Joseph Kahn questionne à l’heure des réseaux sociaux et notamment de Twitter et de son anonymat, le poids de certaine paroles et la discrimination qui les accompagne. Cela s’exprime à merveille au travers du personnage de Adam, qui lorsqu’il débute dans le milieu de la rap battle rechigne à « bodied » (version hardcore du terme cassé de notre cher Brice) sur les origines ethniques. Mais alors qu’il est acculé par son opposant Prospek, un rappeur d’origine coréenne, Adam envoie valser ses principes. Le jeune homme va donc s’enfoncer dans une spirale, enchaînant les propos de plus en plus limites, qu’ils soient racistes ou misogynes. L’affrontement final est d’ailleurs l’un des moments les plus violents de l’année cinéma 2018, repoussant constamment les limites de ce que l’on peut dire avec ses punchlines. De part son origine coréenne, Joseph Kahn s’identifie facilement à cette problématique du racisme et sexisme ordinaire qui a redoublé avec l’élection de Trump en 2016. Kahn a cependant l’intelligence de ne pas se poser en moralisateur et jouant à la fois avec des gros clichés du raciste au travers d’un personnage tout simplement nommé Racist mais également sur les personnages qui se la jouent woke et qui participent tout autant au problème, comme en témoigne la troupe d’ami particulièrement condescendante de Adam, dont la petite amie en est l’exemple le plus frappant. En étudiant le microcosme de la rap battle et de ses problèmes inhérents, il parle donc également du monde de manière générale. Le discours de Kahn se fait d’autant plus acéré qu’il peut se le permettre en étant en marge de Hollywood. Le réalisateur peut se faire alors particulièrement cinglant envers l’administration Trump à la fois dans son film qu’il ne lui fait pas de cadeau, mais également sur son compte Twitter où Kahn s’en donne à cœur joie et n’y allant pas avec le dos de la cuillère. Tout cette liberté est véritablement bénéfique pour Kahn, et c’est ce  qui lui permet d’accoucher d’une œuvre aussi brutale que Bodied. Une œuvre proprement galvanisante à la fois dans sa mise en scène tonitruante que dans son propos sociétal. Un véritable must-see de 2018, qui n’aura pas pu sortir au cinéma, mais qu’à cela ne tienne, profitez du mois d’essai gratuit de Youtube Premium et courez voir Bodied pour vous prendre une puissante claque dans la tronche.

Bodied – Bande Annonce

Bodied – Fiche Technique

Réalisateur : Joseph Kahn
Scénariste : Joseph Kahn et Alex Larsen
Acteurs : Calum Worthy, Jackie Long, Rory Uphold, Dumbfoundead, Walter Perez
Photographie : Matt Wise
Distributeurs : Youtube Premium
Genre : Comédie dramatique/Musical
Durée : 2h
Date de sortie : 28 novembre 2018

Jusqu’à la garde de Xavier Legrand : la violence du genre

Par sa mise en scène dans laquelle l’image se fait froide et déstabilisante, Jusqu’à la Garde de Xavier Legrand se mue en un immense morceau de cinéma. Déroutant car complexe, le film se veut être une autopsie viscérale dévoilant l’effondrement d’une famille et le portrait asphyxiant d’une violence conjugale pernicieuse.

Pour un premier film, il est peu courant de voir un tel degré d’exigence et de maturité. Jusqu’à la Garde nous présente Miriam et Antoine qui ne s’aiment plus, qui divorcent. Alors que leur couple n’existe plus, l’un comme l’autre tente d’avoir la garde de leur jeune garçon Julien. Pendant toute la durée de son film, Xavier Legrand jouera sur les contrastes, entre la simplicité du dispositif et la complexité des sentiments, et minimisera ses effets pour accentuer la torpeur qui imprégnera la situation. Situation qui se focalisera presque exclusivement à travers les yeux du jeune Julien.

Un repas de famille, une fête d’anniversaire, ou même de simples trajets en voiture, Jusqu’à la garde transpire le réalisme, se sert de cette aspérité concrète pour faire naître la peur ou l’empathie, infuser une tension qui ne se détache pas ou peu des images. Dès la première séquence, la fameuse confrontation devant le juge, la réalisation et le montage se veulent rêches, avec des plans fixes bruts de décoffrage à l’instar de ce que peuvent laisser transparaître des réalisateurs comme Michael Haneke ou Michel Franco. Dans ce tribunal d’instance, Miriam plaide pour la garde exclusive de leur fils Julien, 12 ans, accusant Antoine d’intimidation et de violence contre leur fille aînée Joséphine. Les silences, les regards ou même les gestuelles en disent long sur le volcan qui bouillonne chez les personnages.

C’est une qualité que présente la fine écriture de Xavier Legrand, qui durant cette scène, implicite autant qu’explicite, met le public dans une position similaire au magistrat en ce sens que notre compréhension de l’affaire est purement juridique, procédurale. Au regard du titre de l’œuvre, il est intéressant de noter que le mot « garde » peut prendre plusieurs significations : la garde de l’enfant, la position de protection ou même l’emprisonnement, l’étreinte. C’est certes dramatique, mais l’actualité brûlante qui existe en France fait que Jusqu’à la Garde prend une ampleur tout autre. Le film devient même une mise au point, un rappel à l’ordre concernant l’enjeu familial qui se joue devant nos yeux, et qui se joue dans nos foyers.

Ce thème de la violence conjugale est un vrai problème de société et a été très peu abordé au cinéma. Quand un mariage tombe, que l’amour s’effrite, il change obligatoirement la vie des conjoints en question. La souffrance que vivent les enfants est encore plus intense. Le film de Xavier Legrand traite de l’effet d’un mariage brisé sur les enfants, mais ne prend pas cet arc narratif spécifique comme un simple constat. Les dérives sont encore plus souterraines. Jusqu’à la Garde explore la terreur domestique à travers les portes, où les lieux d’habitations deviennent une sphère à la fois de protection mais aussi de danger. Le scénario de Xavier Legrand nous donne très peu d’informations, sauf à travers les confrontations et ce que nous tirons du comportement des différents membres de la famille. Xavier Legrand nous éblouit, et nous achève avec le même sentiment de gravité qui animait Faute d’Amour de Andreï Zviaguintsev, grand film de 2017, qui lui aussi s’accaparait le sujet de la famille contemporaine.

Pourtant, le film brouille les pistes, a cette intelligence de ne pas nous mâcher le travail et de ne pas éructer un plaidoyer manichéen. Le récit n’est pas schématique mais se veut progressif dans l’apparition de cette folie, de cette colère qui tapisse l’ombre d’un mari violent. Cela commence par une sorte de garde et se termine par l’explosion chez l’autre, lorsque les lieux de refuge se transformeront en forteresses assiégées. Et même si Jusqu’à la garde est nuancé, complexe, il est surtout implacable dans sa résolution. Même lorsqu’Antoine n’est pas là, sa présence est ressentie. La fête d’anniversaire de Joséphine est un moment de fête. Mais alors que tout le monde danse, la problématique est ailleurs, l’horreur va resurgir.

Alors que Carrie de Brian de Palma se faisait humilier sur scène devant tout le monde, Joséphine chante la peur au ventre, sentant le mal arriver. Les projecteurs aveuglent le hors champ dévastateur qui va commencer à s’épaissir. Le talent de Xavier Legrand est de nous faire ressentir l’inéluctabilité de cette peur, et que la repentance de cette violence n’était qu’un feu de paille.

Commençant comme une introspection sociale, une étude de cas familiale, Jusqu’à la Garde finit en trombe, à la lisière du cinéma de genre, comme un film d’horreur qui n’a rien à envier aux mastodontes. Même si l’œuvre n’effleure jamais le dolorisme d’un Steve McQueen ou d’un Michel Franco, nous avons en face de nous un coup de maitre dans lequel on finit anéanti, la boule au ventre. On ne peut plus dire que nous n’avons pas été témoins. Dans Jusqu’à la garde, le soulagement n’existe pas.

Les stigmates, les traces sur les portes sont indélébiles. Dans une atmosphère claustrophobe, qui interpelle Shining de Stanley Kubrick, toute la sympathie que nous pourrions avoir pour Antoine commence bientôt à s’éroder, car il ressort qu’il est moins motivé par le désir de renouer avec son enfant que par une rage possessive, une tristesse envahissante qui l’habite. Le coup de maître est la façon dont Legrand s’éloigne, presque imperceptiblement, du naturalisme impartial vers l’horreur accablante.

Synopsis :Le couple Besson divorce. Pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences, Miriam en demande la garde exclusive. La juge en charge du dossier accorde une garde partagée au père qu’elle considère bafoué. Pris en otage entre ses parents, Julien va tout faire pour empêcher que le pire n’arrive.

Bande Annonce – Jusqu’à la garde

Fiche Technique – Jusqu’à la garde

Réalisateur : Xavier Legrand
Scénariste : Xavier Legrand
Acteurs : Léa Drucker, Denis Ménochet
Photographie : Nathalie Durand
Distributeurs (France) : Haut et Cour
Genre : Drame/Horreur
Durée : 1h34mn
Date de sortie : 7 février 2018

 

Note des lecteurs1 Note
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The Rider de Chloé Zhao : L’Amérique des destins brisés

A la lisière du documentaire et de la fiction dans The Rider, la réalisatrice Chloé Zhao se fait le témoin de l’anti chambre du western, avec cette Amérique rêveuse et assoiffée de liberté, mise au tapis suite à sa collision avec une nature indomptable.

Alors qu’il est dresseur de chevaux, qu’il est une étoile montante du rodéo, le jeune Brady voit l’un de ses rides se finir de manière tragique par un traumatisme crânien lors d’une mauvaise chute. Monter à cheval lui est donc dorénavant interdit, pour sa propre santé : The Rider se fait alors le portrait d’un cowboy meurtri dans sa chair et dans son esprit, au crâne agrafé, qui ne sait plus quelle est sa place à la fois dans sa famille mais aussi à travers l’environnement qui l’entoure. Le nouveau film de Chloé Zhao est une œuvre extraordinaire qui nous plonge dans le monde rural du Dakota du Nord, et dépeint de jeunes cavaliers dignes dans la douleur, et presque héroïques quant à leur dévotion culturelle comme en témoignent les multiples apparitions émouvantes de Lane Scott, lui aussi ancienne étoile filante du rodéo.

Avec la pudeur qui la caractérisait déjà dans le très beau Les Chansons que mes frères m’ont apprises, Chloé Zhao filme l’envers du décor d’une Amérique faite de plaines et de couchers de soleil salvateurs, une Amérique sous les feux des projecteurs voulant dominer son espace avec fougue, insouciance et panache mais qui va devoir se redéfinir en oubliant ses propres rêves. Comme le documentaire The Crash Reel de Lucy Walker, The Rider raconte le récit d’une passion addictive malgré l’existence de l’accident, et d’une identification presque destructrice à un rêve. The Rider narre l’histoire d’un cowboy, sans armes et sans possibilité de montrer sa vaillance à l’aide de son cheval. Qui est-il au final ?

La réalisatrice filme avec délicatesse un lieu pour lequel elle montre beaucoup d’empathie : The Rider n’est pas la descente aux enfers d’un homme qui se trouve dans l’incapacité de faire ce qu’il souhaite et dont les moments de gloire ne sont visibles que sur d’anciennes vidéos internet, mais est le dessin d’une communauté, hors du temps et socialement isolée, qui glorifie la nature, se retranche dans leur culture, et accepte le risque de se confronter à quelque chose de plus fort qu’elle. En suivant la lutte réticente de Brady à vouloir s’éloigner du rodéo, des chevaux qu’il aime tant, et du mode de vie sur lequel il a épinglé son identité, il est impressionnant de voir comment Chloé Zhao immerge son personnage dans son propre décorum : avec sa caméra très proche du visage, du corps, des cicatrices lorsque Brady se retrouve dans sa maison ou dans un espace confiné afin de montrer son enfermement et son impuissance quant aux événements.

Mais c’est lorsque Brady passe le palier de la porte, à l’instar d’un cowboy issu de l’univers de John Ford, que Chloé Zhao embrasse son sujet, élargit sa mise en scène, avec ses plans panoramiques d’une nature enchanteresse, pour mieux nous faire comprendre le lien étroit, l’osmose quasi initiatique et existentialiste entre son personnage et ses terres. Dans ce portrait, le plus émouvant ne provient pas de la prise de conscience dramatique d’un avenir restreint, mais se glisse dans la beauté de ces scènes où Brady remet les pieds à l’étrier et renaît le temps d’un instant lors d’une cavalcade à cheval.

Depuis Terrence Malick ou Kelly Reichardt, personne n’avait aussi bien filmé la nature, personne n’avait aussi bien mis en scène ces divagations solitaires dans le creux de cet antre aux multiples mystères. Et c’est ce qui est si subtilement spécial chez The Rider, c’est la matérialisation et déconstruction du mythe américain moderne lorsque la vanité, d’un jeune homme qui a du mal à accepter le fait que sa vie ne sera pas conforme à ses attentes, est déchirante surtout quand on voit le talent et la passion qu’il a cultivés pour apprivoiser les chevaux. Sauf que pour Chloé Zhao, un vrai cowboy, n’est pas une tête brûlée qui va contre vents et marrées, mais c’est aussi un homme qui sait garder son chapeau sur la tête tout en comprenant l’importance de son présent et que les rêves se cachent ailleurs.

Synopsis:Le jeune cowboy Brady, étoile montante du rodéo, apprend qu’après son tragique accident de cheval, les compétitions lui sont désormais interdites. De retour chez lui, Brady doit trouver une nouvelle raison de vivre, à présent qu’il ne peut plus s’adonner à l’équitation et la compétition qui donnaient tout son sens à sa vie. Dans ses efforts pour reprendre en main son destin, Brady se lance à la recherche d’une nouvelle identité et tente de définir ce qu’implique être un homme au coeur de l’Amérique. 

Bande annonce – The Rider

Fiche Technique – The Rider

Réalisateur : Chloé Zhao
Scénariste : Chloé Zhao
Acteurs : Brady Jandreau
Photographie : Joshua James Richards
Distributeurs (France) : Les films du losange
Genre : Drame
Durée : 1h44
Date de sortie : 28 mars 2018

 

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4.5

Concours : Gagnez votre coffret du film Pour qui sonne le glas de Sam Wood

Concours  Pour qui sonne le glas : à l’occasion de sa sortie chez Elephant Films, remportez 3 coffrets en édition combo de ce grand classique du cinéma hollywoodien, inspiré du célèbre roman d’Ernest Hemingway, lauréat du prix Pulitzer et d’un prix Nobel.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Durant la guerre civile, Robert Jordan, vient en Espagne combattre pour la République. Il est chargé de faire sauter un pont que gardent les fascistes. Conduit dans les montagnes, il fait la connaissance d’un petit groupe de républicains et surtout d’une jeune fille,
Maria. Entre les deux êtres pris dans les passions de l’Histoire, va naître un amour aussi bref que lumineux

Titre original : For whom the bell tolls – D’après le roman d’Ernest Hemingway

Réalisation : Sam Wood – Scénario : Dudley Nichol – Acteurs principaux : Gary Cooper Ingrid Bergmans – Drame de guerre – Durée : 170 minutes

DISPONIBLE LE 30 NOVEMBRE 2018 EN ÉDITION COMBO (2 BLU-RAY + 2 DVD) COLLECTOR chez Elephant Films

PourQuiSonneLeGlas-film-sortie-combo-dvd-bluray-elephant-filmsUne fresque historique réalisée par Sam Wood (Autant en emporte le vent, Une Nuit à l’Opéra) porté par le couple mythique Gary Cooper (L’Extravagant Mr. Deeds) et Ingrid Bergman (Casablanca)

• Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour Katína Paxinoú et 9 nominations par l’Academie en 1943
• Un succès légendaire : premier au box-office US de 1943 et plus de 8,27 millions d’entrées en France

UNE ÉDITION ÉVÉNEMENTIELLE BLU-RAY + 2 DVD :
• Le film en version longue restaurée Haute-Définition (158 min. env.)
• Le montage cinéma restauré en Haute-Définition (130 min. env.)
• Le film par Eddy Moine (journaliste) (15 min. env.)
• A propos d’Hemingway : la mort, l’Espagne & Hollywood, par Frederic Mercier, critique à TRANSFUGE (30 min. env.)
• Jaquette réversible, avec l’affiche d’origine PGHT : USA • 1943 • 158-130 minutes 29,99€
• Langues : Français, Anglais
• Sous-titres : Français
• Formats du film respecté 1.33 /
Technicolor
•Encodage blu-ray 1920x1080p

Modalités du jeu concours

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Steve Mcqueen : la condition humaine et sa liberté politique

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Avec 4 films au compteur, plus passionnants les uns que les autres et un Oscar du meilleur film couronnant le sacre de 12 years a slave en 2014, Steve McQueen s’est donc rapidement fait une place de choix dans les sillons du visage hollywoodien. Alors que son dernier film, Les Veuves, signe un virage plus mainstream et moins obsessionnel dans les coutures de son cinéma, en se lançant dans une légère virée dans le cinéma de genre qu’est le polar, le cinéaste britannique ne s’est pourtant pas mué soudainement en simple faiseur. Au contraire, il en a profité pour continuer à dessiner les traits caractéristiques de son œuvre, à savoir cette fascination qu’il a pour le corps et sa manière d’appréhender l’individu et son pouvoir politique.

Il y a chez l’auteur, cette dichotomie assez fascinante qui circule dans les veines de ses créations: l’utilisation du corps et sa politisation, et la politique incarnée par l’humain et sa volonté de s’absoudre des contraires et de gagner le Graal que l’on recherche tous: la liberté. La thématique de la liberté de l’individu est l’épicentre même du rouage des films de l’auteur: que ça soit par le biais du corps stricto sensu, par le genre de la personne ou la couleur de peau de la personne. Tous ses films sont portés par cette unique obsession de trouver la faille dans le système pour enfin toucher du doigt l’horizon même de la compréhension de soi, et de l’appropriation de son libre arbitre même lorsque ce dernier, devient une arme auto-destructrice. Dans cette ordre idée, les deux premiers films de Steve McQueen sont symptomatiques et révélateurs de ce qui motive le cinéaste: l’esthétique du corps avec à la fois sa puissance et son impuissance à être vivant.

Et pour matérialiser ce dolorisme visuel, qui ne détourne pas les yeux devant les horreurs que le corps peut s’infliger à lui-même, quoi que de mieux que de s’entourer de l’un des acteurs les plus charismatiques de son époque: Michael Fassbender. Un étalon, difficile à cerner, tant il fait souffler le chaud et le froid, avec son corps sculpté dans le marbre et son regard suintant la violence et le doute. Hunger, son premier film, suit le parcours de Bobby Sands, un prisonnier politique, qui veut un nouveau statut pour les prisonniers de l’IRA. Son arme est son corps, son corps est son arme: par le biais de la grève de la faim, en se faisant lui même du mal, en détériorant son organisme, il va lui même s’élever et être le visage d’un mouvement, d’une quête pour la liberté. Prisonnier, il sait qu’il ne pourra pas sortir. Ses mouvements, ses faits et gestes seront limités par les barreaux de sa cellule. La liberté, celle qu’il recherche il ne pourra la prendre que par le biais de ses convictions. Bobby Sands, leader de l’IRA, présenté tel un martyr christique, est prêt à se sacrifier pour donner vie à son idéal.

C’est l’idée même du cinéaste: se servir du corps, voir sa putréfaction, utiliser la symbolique de sa maigreur mortifère pour mieux redéfinir les contours d’un esprit en paix avec lui même, et qui n’a jamais été aussi proche du but ultime: celui d’être libre de ses mouvements. Mais que l’on ne se détrompe pas, à aucun moment, le réalisateur ne glorifie le fait d’attenter à sa vie ni le fait que « la fin justifie les moyens ». Avec sa caméra froide, son esthétisme quadrillé, Hunger est une œuvre qui se détache des revendications politiques de chacun pour épouser le sujet de son film: la capacité qu’à l’Homme à être maître de son corps et d’en faire le premier réceptacle à sa propre liberté. Alors que Bobby Sands est enfermé physiquement par contrainte, il fait le choix d’utiliser son corps pour s’en échapper psychologiquement.

Hunger : Bande-annonce

C’est là, que vient Shame, le deuxième film du cinéaste et son chef d’œuvre, qui suit la logique inverse: celle de voir un homme vivant une vie aisée mais qui mentalement n’est pas libre de ses obsessions. Magnifique car elle est la suite logique à Hunger, où le corps devient auto-destructeur. Addict sexuel, il subit les conséquences de ses envies, enfermé par des pulsions qu’il ne maîtrise pas. Il n’est plus un humain qui ressent et qui fait s’appesantir son désir, il fait juste resurgir ses besoins. Dans un New York de self made men, tout droit sorti d’American Psycho, le plaisir de jouir n’est plus. Jouir est un besoin, n’est pas une raison de vivre, mais un moyen de survivre. Et de nouveau la recette fait mouche: l’esthétisme froid et déshumanisé d’une société de consommation qui consomme les humains comme on consommerait des aliments, et le corps incarné de Michael Fassbender dont la nudité s’avère aussi flamboyante que pathétique, car cette nudité, n’est jamais érotisée mais automatisée.

Tout comme Salo et les 120 jours de Sodome, Shame est une œuvre qui parle de l’absence même de désir. Le corps de Fassbender, qui devient une marionnette à bander, est une sorte d’automate, un miroir de la société, un reflet d’une époque jonchée de solitude dans laquelle il s’enfonce. Dans ses deux œuvres suivantes, Steve Mcqueen étudie donc avec brio la notion de liberté et d’enfermement corporel. Dans Shame, la destruction psychique et dépendante de Brandon automatisait l’utilisation de son corps par une addiction dévorante. Avec Bobby Sands, le revers est différent, où l’esprit libre se détache de son enveloppe et lui permet de détruite son corps pour une cause qui le dépasse. L’Homme se définit aussi par les contraintes qu’il rencontre, et qui alimentent sa condition. Il peut avoir des limites, il peut s’en infliger de nouvelles, pour aller au plus profond de lui-même, et enfin découvrir le point de rupture entre enfermement et liberté.

Pour l’un, c’était l’idéalisation de ses revendications et la vie de ses compères, et l’autre l’amour porté à sa sœur. C’est impressionnant de voir deux premières œuvres se répondre avec autant de justesse, emballées dans une esthétique d’une telle précision. Alors que l’esprit est parfois l’esclave du corps et le corps une entrave à l’esprit, il était presque écrit d’avance, que le sujet de l’esclavage allait prendre une part importante dans la cinématographie de Steve McQueen, qui donnera naissance à son plus grand succès, 12 Years a Slave. Dans un style toujours aussi doloriste, où les moments de bravoures se feront brutaux (comme cette séquence du fouet), le film raconte l’histoire de Salomon Northup, un homme noir vendu comme esclave. Après deux premiers films aux connotations politiques non pas par l’existence de revendications mais à travers la description d’un environnement ou d’une société, Steve Mcqueen donne un tournant plus militant à son cinéma.

Bien évidemment, il utilisera ses ressorts fétiches autour du corps et son utilisation totalitaire, le libre-arbitre de l’esprit qui n’existe pas ou plus lorsqu’on vit en étant noir dans les États d’avant Guerre de Sécession. Comme dans ses deux précédentes œuvres, on retrouve cette densité dans le propos, cette volonté de dévoiler ce combat universel par le biais de l’intime. Dans Hunger, Sands était un prisonnier politique, dans Shame Brandon était prisonnier de son besoin maladif et vital de jouissance, là Solomon est prisonnier de la malveillance et de la haine de l’homme. Mais le questionnement sur la liberté, et le droit à la parole devient le moteur premier de ses deux prochaines réalisations: la condition de l’humain et la critique d’un système global qui hiérarchise les individus en fonction de leur provenance ou de leur personne.

Après deux premiers films, où il a tenté de disséquer la manière qu’avait le corps à pouvoir s’exprimer sous le contrainte, 12 Years a Slave et Les Veuves forment aussi un diptyque qui tente d’éclabousser les obstacles moraux érigés par notre société pour s’interroger sur la condition des personnes de couleur noire et les femmes dans les États-Unis d’hier et d’aujourd’hui. Peut-être moins pertinents sur la forme, peut être trop lisibles dans leur ampleur sociétale, ces deux œuvres s’avèrent moins fortes. Trop attendues dans leur schéma, et dans une narration que le spectateur voit très vite venir. Mais, le cinéaste ne tombe pas dans la facilité et accouche de deux beaux films. D’une parce que visuellement, Steve Mcqueen est un esthète et une personne qui manie avec aisance la temporalité d’une scène et la tension qui s’en dégage, et de deux, parce que malgré des revendications louables mais évidentes, qui font échos à notre époque, il rejette d’un revers de mains toute forme de manichéisme.

A l’image du personnage de Michael Fassbender (encore lui) dans 12 Years a Slave. Apparaissant sous le jour d’un négrier violent et manipulateur, on y voit un esclavagiste imbibé d’alcool et complètement désarçonné par ses valeurs bibliques et religieuses qui sont mises à l’épreuve par son amour naissant et pulsionnel pour une jeune « reine des cotons ». Un homme prisonnier de ses convictions racistes, qui sans nul doute, ne pense pas un mot des paroles qu’il prêche mais s’en sert lâchement comme  la preuve hiérarchique de sa condition de négrier et de son confort. Politique et engagé, Les Veuves, son dernier film, continue dans la droite lignée: une œuvre qui essaye de décrire les obstacles sociaux faits aux femmes.

Dans ce film de braquage un poil conventionnel mais jamais opportuniste, on notera toute de même le magnifique rôle incarné par Elizabeth Debicki qui résume parfaitement tout le travail du cinéaste: le pouvoir du corps, ses limites, et sa réappropriation par la force et une sorte de justice personnelle qui régit notre capacité à survivre. Hunger et Shame, se servaient des corps pour donner une portée politique à leur récit. Dans ses deux dernières œuvres, c’est le message politique et l’envie militante du récit qui donnent vie au corps et à la liberté de l’individu. C’est intéressant de noter que Steve Mcqueen est passé de manière très cohérente d’un regard très distancier, d’une mise en scène froide à une écriture beaucoup plus chaude qui met en lumière ses réelles revendications et une envie farouche de s’inscrire dans les fondations politiques de son époque : en tant que personne mais aussi en tant que cinéaste.

Interview : Gringe, l’enfant lune passé sous scanner

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A la fois rappeur et acteur, Gringe continue de jongler entre deux arts. Ce mois-ci, il s’émancipe musicalement avec Enfant Lune, son premier album solo, et poursuit sa carrière cinématographique avec Les Chatouilles, actuellement en salles. Solitaire et mélancolique, l’artiste semble avoir remis en ordre les pièces détachées. Rencontre avec Gringe dans son paradis noir, là où semblent se croiser ses démons, ses envies de cinéma et sa rage musicale.

« Je crois que je suis l’incarnation même du mot galérer, je crois que j’ai passé la moitié de ma vie à errer ». C’est sur ces mots que Gringe ouvre son premier album solo Enfant Lune sorti le 2 novembre 2018. Arlésienne du rap français depuis des années, son album a mis du temps à se dévoiler, à se trouver. Un peu à l’image de son artiste. Longtemps avachi sur son canapé, Gringe s’est d’abord fait connaître à travers les Casseurs Flowters, duo musical qu’il formait avec Orelsan. « – J’ai tout lâché pour le 7ème art, tu vois le scénar mec, je côtoie des célébrités –  ah ok t’es dans le ciné ? –  Ouais je suis dans le ciné, Gaumont Pathé je suis à l’entrée je déchire les tickets »répliquait-il à Orelsan dans le titre Ils sont cool en 2013. Aujourd’hui de cette punchline se dégage une belle ironie et le temps à errer semble loin. Depuis sa révélation en tant qu’acteur dans le long-métrage semi-biographique de 2016 Comment c’est loinGringe poursuit sa carrière au cinéma. En deux ans, on l’a retrouvé dans Carbone d’Olivier Marchal, dans le film d’animation Mutafukaz où il prête sa voix à Vinz. Il est actuellement à l’affiche du long-métrage auto-biographique Les Chatouilles d’Andréa Bescond et d’Eric Metayer. «  Comment c’est loin l’époque où j’étais pas dans le casting » ricane Gringe dans Mémo. Celui qui déchirait les tickets a désormais une place dans la salle de ciné.

Il y a un an, tu nous disais que le cinéma et la musique t’aidaient à vivre mieux avec toi-même. En un an, Carbone est sorti, Mutafukaz où tu fais le doublage, Les Chatouilles vient de débarquer en salles, et surtout l’album solo que tu annonçais comme une émancipation est là. Est-ce que quelque chose a changé ?

Je sens que j’ai franchi un cap en maturité. Y a eu le cinéma. Carbone et Les Chatouilles ont été des aubaines magnifiques. Je me suis battu pour décrocher le rôle de Manu parce que la pièce m’avait chamboulé. Concernant la musique, je me suis retrouvé un peu au pied du mur, sans équipe, sans rien. Je n’ai pas eu d’autre choix que d’affronter le vide et de devoir avancer à l’aveugle. J’ai appris à me démultiplier et à avoir un œil sur tout. Avant, j’étais très passif et attentif, et là c’est moi qui étais à l’initiative du projet. Le fait d’être aller chercher ça en moi, ça m’a rassemblé.

Ça fait plus de deux semaines qu’Enfant Lune est sorti. Lors de notre interview, tu disais : qu’importe le succès qu’il rencontre, il était temps que tu te mettes à nu. Comment tu vis les retours ?

J’ai eu très peur au début parce que l’album est très mental. Je savais que c’était quelque chose qui allait diviser les gens, surtout ceux qui m’ont découvert avec les Casseurs Flowteurs et qui connaissaient juste mon personnage cynique. Je savais que j’en perdrai en cours de route. Mais là, passée la première semaine, je reçois toujours des messages de gens touchés par certains morceaux, il y a un vrai effet miroir entre eux et moi.

L’album aborde des thèmes  intenses et durs, la maladie de ton frère dans Scanner qui est bouleversant, la filiation paternelle dans Pièces Detachées. Quel effet ça a eu sur toi de réveiller ces démons ?

Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir lâché un gros morceau. Je commence à peine à digérer l’album et à en voir les bienfaits. Certaines plaies commencent à cicatriser. Au début c’était douloureux, parce que je les ravivais pour me remettre dans l’état que j’étais à l’époque. J’ai eu peur d’avoir réveillé trop de fantômes. Mais le fait que tant de gens me racontent leurs histoires personnelles et fassent des parallèles avec l’album me fait sentir moins seul. La solitude nous a réunis.

Pour l’instant, tu racontes ces histoires à travers la musique. Est-ce que tu pourrais envisager de les raconter à travers la comédie, le cinéma ?

Je ne sais pas. La comédie pour moi c’est encore très loin. Les gens pensent que je suis dans le cinéma, mais en vrai pas du tout. Je n’ai même pas encore le petit orteil dedans. Il faut jouer des coudes pour être dans le cinéma, jouer en permanence. Je suis plus qu’un outsider dans le milieu. Je croise les doigts pour pouvoir continuer d’en faire. J’envisage ça aussi comme quelque chose qui dépend de mon succès dans la musique, sous peine qu’on ne vienne pas me chercher ou que j’intéresse moins. Je me vois juste jouer, pas écrire ou réaliser. Je veux explorer plus fort le métier de comédien.

Tu joues le meilleur ami d’Odette dans Les Chatouilles, adaptée de la pièce auto-biographique d’Andréa Bescond. Comment c’était d’incarner un personnage d’une histoire  aussi forte et personnelle ?

Incarner un personnage comme Manu dans une histoire aussi forte que celle d’Andréa, c’est tellement intense. C’était nébuleux. Je ne sais pas trop ce que je faisais à ce moment-là. C’est le premier film d’Andréa Bescond et Eric Métayer et ils devaient déjà avoir un œil partout. Fallait que je propose et que je vienne avec des idées. Je me sens pas si loin du personnage de Manu, avec qui j’ai quelques connivences, comme ce caractère auto-destructeur avec les drogues. Pour l’avoir vu plusieurs fois, je me suis trouvé caricatural la troisième fois. Si je devais le refaire, je le ferai un peu différemment. J’ai tellement de respect pour le métier de comédien, je fais mes outils peu à peu..

Maintenant tu jongles entre la musique et le cinéma. Comment tu maintiens l’équilibre entre les deux ?

En allant chercher l’idée de collectif dans le cinéma et l’idée de thérapie  dans le rap. Je suis quelqu’un de très solitaire, très dans ma tête. Si j’ai ces deux terrains de jeu là, ça veut dire que je peux exorciser mes démons avec la musique et  créer des liens et pouvoir refaire surface avec le cinéma.

Un film Serge Le Mytho est en route, est-ce que tu sais si vous allez faire une apparition avec Orel ou ce n’est pas encore discuté ?

Je n’en ai aucune idée. J’ai entendu parler du projet, mais je ne sais pas ce qui est écrit et je n’ai pas été contacté pour le moment.

Tu as joué dans un thriller et un film d’animation en passant par le drame psychologique. Comment tu essaies de construire ta carrière au cinéma ?

Je choisis. J’ai refusé pas mal de trucs car j’essaie de m’éloigner des rôles de rappeurs ou de mecs de banlieue, des rôles très connotés parce que liés au rap. J’essaie d’aller vers un cinéma d’auteur que j’aime beaucoup. Les Chatouilles, c’était évident. L’Heure de la sortie avec Sébastien Marnier, c’était une rencontre. C’était aussi la possibilité de jouer avec Laurent Lafitte. Le dernier film que j’ai fait, c’est de Xavier de Choudens avec Frank Gastambide, Camille Lellouche et Mélissa Sözen. Là j’ai un registre un peu plus comique et un rôle plus important. Je suis la touche humoristique du long-métrage. Pourquoi pas explorer le registre humoristique ? Même si le genre correspond moins ce qui pourrait me plaire, je pense qu’en terme d’expériences, c’est vachement formateur.

Cette année, le cinéma français a fait plusieurs fois appel à des rappeurs. Fianso dans Frères Ennemis, Nekfeu dans Tout nous sépare. Est-ce que les rappeurs une fois au cinéma sont directement cantonnés à des rôles de mecs de banlieue ?

Oui, beaucoup. On vient les chercher pour ça, je peux comprendre aussi. C’est ce que je disais à Andréa pour Les Chatouilles. Même après avoir été choisi pour le rôle de Manu, je lui disais :  «  t’es sûre de pas vouloir un mec de quartier qui a connu la rue ? Parce que là t’auras pas de filtre. » Déjà moi je ne me vois pas comme un rappeur dans le game, je m’en fous. Je connais trop le cinéma. Je connais peut-être mieux le cinéma que le rap. Pour moi le métier de comédien je le vois au sens large du terme. J’imagine que si j’étais Fianso et qu’on me disait viens on te propose un film de braqueurs avec Reda Kateb, je dirai oui évidemment. Mais je veux aller à contre-emploi de ce que je suis ou ce que j’ai fait dans le rap. Ce qui m’intéresse c’est jouer des personnages qui sont loin de moi, qui ne me ressemblent pas.

Tu regardes quoi au cinéma ?

Le dernier film que j’ai vu, c’est le dernier Sorrentino sur Berlusconi [ndlr : Silvio et les autres] . C’est onirique, c’est baroque, ça part dans tous les sens. Moi c’est plus le cinéma d’auteur, un peu plus confidentiel, qui m’attire. Il faut de l’âme, une écriture, une poésie. Les gros blockbusters sans supplément d’âme, ça m’attire moins. Le dernier que j’ai vu c’est Venom parce que j’aime beaucoup le travail de Tom Hardy, mais j’ai trouvé ça nul. C’est dommage de pas pouvoir exploiter le potentiel d’un acteur de ce calibre.

Le clip très cinématographique de Scanner avec Rod Paradot est sorti aujourd’hui. Est-ce que d’une certaine manière le cinéma t’a aussi inspiré sur l’album et les clips qui vont suivre ?

Certainement. En tout cas, c’est quelque chose que je mûrissais dans un coin de ma tête. Je voulais apporter cette imagerie cinématographique et du jeu. Le clip de Scanner, c’est une première touche. Pour les prochains clips, Pièce détachées ou ceux qui suivront, j’espère même y intégrer des scènes de jeu, en allant chercher des comédiens. Ma carrière dans le cinéma n’a pas nourri ma musique ou mon écriture sur l’album, c’est plus mon amour du cinéma antérieur à tout ça qui a joué un rôle.

Dans le titre Mémo, tu présentes ton album comme un message de longs adieux. Il est adressé à qui ?

Il s’adresse l’univers des Casseurs Flowteurs et à l’ado-adulte un peu paumé qui ne savait pas ce qu’il voulait faire de sa vie d’il y a quelques années. C’est une forme d’au revoir à certains de mes démons qui m’ont accompagnés depuis que je suis gosse. J’ai réussi à régler mes problèmes avec les femmes et à mieux me situer aujourd’hui. L’album signe un adieu au revoir au Gringe, un peu volage, un peu perdu. J’ai posé mes mots pour détruire mes démons.

Quels sont tes projets pour l’année qui vient ?

La tournée, fin 2019. J’ai 25 premières dates, on construit le show. On va avoir un spectacle très mental et très graphique à l’image d’un album. En grosses dates, il y a La cigale en Mars, la Maroquinerie (déjà complet) en février. Après, c’est l’aventure. Je vais aller à la rencontre des gens, communier avec eux dans les petites salles. Il y a toujours une part d’imprévu vers laquelle je me dirige. Le ciné, je ne le mets pas entre parenthèses, je suis ouvert à tout.

 

Saraband : Une œuvre testamentaire profondément bergmanienne

Avec Saraband, le suédois Ingmar Bergman reprend l’histoire de Johan et Marianne , 30 ans après Scènes de la vie conjugale, pour clôturer en beauté 60 ans d’une carrière impressionnante.

Synopsis : Trente ans se sont écoulés depuis que Marianne et Johan, le couple de Scènes de la vie conjugale se sont perdus de vue. Sentant confusément qu’il a besoin d’elle, celle-ci décide de rendre visite au vieil homme dans la maison de campagne où il vit reclus. Entre eux, la complicité et l’affection sont réelles, malgré toutes ces années passées sans se voir. Marianne fait la connaissance du fils de Johan, Henrik, et de la fille de ce dernier, Karin, qui habitent dans les environs. Tous deux pleurent encore Anna, l’épouse d’Henrik disparue…

Dernière danse

Et voici que s’achève cette rétrospective, cet hommage au précieux Ingmar Bergman. Un maître du cinéma qui a su s’adapter à la télévision, et qui livre son dernier film : Saraband, d’abord pour le petit écran en 2003 comme une séquelle à Scènes de la vie conjugale, puis pour le cinéma en 2004. Grosso modo, on y retrouve 30 ans plus tard, les mêmes personnages, Johan et Marianne, interprétés par les mêmes acteurs, Liv Ullmann et Erland Josephson. Il rebat les cartes, réunit les deux divorcés, et introduit deux nouveaux personnages, Henrik (Börge Ahlstedt) le fils de Johan, et Karin (Julia Dufvenius) sa petite fille, deux prénoms déjà utilisés dans Scènes de la vie conjugale.

Saraband, comme suggéré par le titre, est un ensemble de dialogues. Telle la sarabande des salons qui se dansaient alors à deux, chaque séquence du film est un dialogue entre deux des quatre personnages, d’une simplicité sybaritique mais chargée en émotions : chez Bergman, on ne parle pas pour ne rien dire. Habitué à traiter de la psychologie humaine, Bergman s’emploie ici à sonder l’insondable, le tréfonds de l’âme de ses personnages. Tourné quasi-exclusivement en intérieur, Saraband se concentre sur le visage des personnages qui souvent emplit l’écran. On y lit tout, sur ces visages : le dégoût, la stupeur, le désarroi ou la joie, plus rare il est vrai. Il s’agit donc de parler, mais pour autant, le grand cinéaste n’oublie pas la puissance de l’image. Ainsi, dans un dialogue entre Karin et son grand-père sur la possibilité pour cette jeune et talentueuse violoncelliste de quitter un père étouffant pour une école prestigieuse, Bergman introduit un magnifique plan blanc que vient uniquement « perturber » la silhouette de Karin et de son violoncelle. La silhouette s’amenuise jusqu’à devenir un point puis disparaître complètement, comme si le rêve de Karin s’effaçait à jamais, avalé par les sentiments contradictoires qui la traversent, entre son attachement à un père malade et son besoin profond d’échapper à un amour dévorant. Un plan d’une beauté efficace.

Femmes, je vous aime

Le film testamentaire du Suédois est très sombre, mais la noirceur des personnages masculins, parfois à la limite du soutenable, côtoie panique et désarroi chez ces mêmes personnages, ce qui en atténue quelque peu la violence. Cette noirceur est contrebalancée par de beaux personnages féminins lumineux. Marianne, une femme au milieu de sa soixantaine, est celle qui est la plus équilibrée de tous, confortable dans sa vie « bien structurée », acceptant le passage du temps, les trahisons, les maladies, avec intelligence et beaucoup de douceur, une sorte de résignation heureuse. Anna, la belle-fille disparue de Johan, est au centre de l’histoire, tel un ange bienveillant, et apparaît comme une bouffée d’air frais pour tous, même si son caractère dessiné en filigrane n’est pas toujours exempt de toute ambiguïté. Dans tous les cas, le cinéaste montre avec beaucoup d’humanité combien l’amour, pas toujours rationnel, est au centre des relations humaines, quitte à entrer en conflit avec le bon sens et la raison qui devraient au contraire pousser les personnages à prendre leurs jambes à leur cou.

Tourné au soir de sa vie, le dernier film d’Ingmar Bergman reste profondément bergmanien et introspectif. Ici, le thème récurrent de la famille est axé sur la notion de perte et de solitude, du fait de l’âge, d’un exil forcé ou encore de la mort. Des thématiques pas précisément légères, mais un cinéma qui nous aura toujours laissés sans voix jusqu’à ce dernier de la boucle, Saraband.

Saraband – Bande annonce

Saraband – Fiche technique

Réalisateur : Ingmar Bergman
Scénario : Ingmar Bergamn
Interprétation : Liv Ullmann (Marianne), Erland Josephson (Johan), Börje Ahlstedt (Henrik), Julia Dufvenius (Karin), Gunnel Fred (Martha) Photographie : Stefan Eriksson, Jesper Holmström, Per-Olof Lantto, Sofi Stridh,Raymond Wemmenlöv
Montage : Sylvia Ingemarsson
Productrice : Pia Ehrnvall
Maisons de production : SVT Fiktion
Distribution (France) : Rezo Films
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 14 Décembre 2004
Suède, Danemark, Norvège, Italie, Finlande, Allemagne, Autriche – 2003 (Télé)

 

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4

Aga de Milko Lazarov : l’abandon de la modernité

Écumant les salles de quelques festivals de renom, Aga est une belle petite trouvaille réalisée par Milko Lazarov. Un docu fiction, qui prend le Grand Nord comme lieu d’investigation, et qui observe d’un regard mélancolique la civilisation moderne rencontrer un mode de vie ancestral.

Ces paysages enneigés sont ne pas pesants, mais semblent apaisants tant c’est d’une beauté aveuglante, tant le film mise sur une lenteur discrète qui nous fait ressentir ce grand froid. Malgré la gravité de la situation, malgré le déclin d’un mode de vie en voie d’extinction, le cinéaste n’appuie jamais trop ses effets. Au contraire, au lieu d’ériger un pamphlet écologique qui s’égosillerait à l’encontre d’une modernité aliénante, Aga est un hommage à une Nature qui s’évapore à petit feu. Comme une mère matricielle qui prendrait soin des siens, cette Nature semble d’une pureté inégalable mais malheureusement pas aussi inépuisable qu’auparavant. D’une blancheur virginale extrême, loin de toute la mécanisation et de l’industrialisation grisâtre des mines de diamants.

Le cinéaste aime s’attarder sur les détails d’un environnement écologique qui n’existera peut être bientôt plus: la caméra est éblouie par ce silence qui fait grésiller les éléments de la Nature. Mais Aga, n’est  pas qu’une affaire de Nature, n’est pas qu’un simple roman photo de toute beauté du Grand Nord, c’est aussi une interrogation humaine, sur un couple qui comprend avec le temps qu’ils seront bientôt les derniers d’une espèce. Leur fils et leur fille, ont vite fui le foyer familial, cette vie sédentaire et rudimentaire dans les yourtes et par obligation, ce quotidien tributaire de ce que leur apporte leur environnement parfois  difficile. Ils ont décidé, notamment Aga la fille de la famille, de tendre la main à la modernité et de chercher la capitalisation là où elle pouvait se trouver, dans les villages aux alentours.

On observe de magnifiques plans, un environnement propice à l’élévation, d’une contemplation certaine mais aussi des taches quotidiennes âpres, des jours et des nuits qui riment surtout avec survie. Mais le réalisateur met toujours l’humain dans les affres de son cadre, pour avec finesse, matérialiser cette différence entre l’infiniment petit et l’infiniment grand : à l’image de ces immenses avions qui laissent des traces dans le ciel et qui marquent sans le savoir la fin d’une époque. Nous ne sommes que des points noirs dans un océan de neige blanche, et pourtant, nous sommes autant la cause que la conséquence de cet environnement disparate.

Sedna et Nanouk, s’aimant l’un et l’autre, vivent de manière séculaire. Mais alors qu’ils profitent du quotidien, même dans sa torpeur la plus rudimentaire, se cache en eux, un regret, une sorte de sentiment d’abandon. Entre amertume et culpabilité, ils se remémorent le départ de leur fille, qu’ils n’ont plus revue depuis longtemps. Fidèles à leurs principes, ils n’en demeurent pas, mais le souvenir de leur fille rend l’émotion tangible dans leurs regards. Car ce n’est pas une question de trahison, ni de honte, mais seulement d’une modernité qui voit le jour.

Derrière cet écrin visuel magistral, cette douceur et ce calme régnant, ce sont les paysages qui changent de reliefs mais aussi l’humanité qui change de visage. Sur la question écologique, le film n’est certes pas aussi virulent que le dernier film en date de Paul Schrader, First Reformed, et sa position sur le changement climatique, mais Aga questionne par la qualité de son dispositif et son naturalisme. L’œuvre n’a jamais comme objectif d’installer un clivage entre primitif et civilisé: la nuance est plus singulière. L’homme reste tel qu’il est, mais se sert de la Nature avec une ambition autre, quitte à ce qu’elle soit destructrice. 

Synopsis:La cinquantaine, Nanouk et Sedna vivent harmonieusement le quotidien traditionnel d’un couple du Grand Nord. Jour après jour, le rythme séculaire qui ordonnait leur vie et celle de leurs ancêtres vacille. Nanouk et Sedna vont devoir se confronter à un nouveau monde qui leur est inconnu.

Bande Annonce – Aga

https://vimeo.com/297938473

Fiche Technique – Aga

Réalisateur : Milko Lazarov
Scénariste : Simeon Ventsislavov
Acteurs : Mikhail Apromisov, Feodosia Ivnova
Photographie : Kaloyan Bohzilov
Distributeurs (France) : Arizona Distribution
Genre : Drame/Documentaire
Durée : 1h37mn
Date de sortie : 21 novembre 2018

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3.5

Concours Assassination Nation : Gagnez des places du film

Concours : À l’occasion de la sortie en salle, le 5 décembre 2018, de la claque cinématographique Assassination Nation, réalisé par Sam Levinson, gagnez 3×2 places pour aller voir le film au cinéma.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Comme partout ailleurs, Lily, élève de terminale, et son cercle d’amis évoluent constamment dans un univers de textos, selfies, tchats et autres « posts » sur les réseaux sociaux. Quand un hacker se met à publier des détails personnels et compromettants sur les habitants de leur petite ville, celle-ci sombre rapidement dans la folie pure. Lily et ses camarades survivront-elles à cette nuit infernale?

Avec son thriller ultra stylisé, sombre et mordant, Assassination Nation, le scénariste-réalisateur Sam Levinson (Another Happy Day) signe un revenge movie corrosif.

Réalisateur: Sam Levinson
Acteurs: Odessa Young, Suki Waterhouse, Hari Nef, Abra, Anika Noni Rose, Colman Domingo, Maude Apatow, Cody Christian, Kathryn Erbe, Kathleen Erbe, Susie Misner, Danny Ramirez, Kelvin Harrison, Jr., Noah Galvin, Joe Chrest, Jeff Pope, Jennifer Morrison, JD Evermore, Lukas Gage, Bill Skarsgard, Joel McHale, Bella Thorne
Directeur de la photographie: Marcell Rév
Musique: Ian Hultquist
Genres: Thriller, Drame
Nationalité américain
Interdit aux moins de 12 ans
Date de sortie 5 décembre 2018 (1h 50min)

Distributeur : Appolo Films

Modalités du jeu concours

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Le Cabinet du Docteur Caligari et l’Expressionnisme allemand

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Chef-d’œuvre incontesté du cinéma muet et instigateur du cinéma expressionniste, Le Cabinet du Docteur Caligari est un classique intemporel. Revenons dans cet article sur son importance et sa descendance.

Contexte

A l’origine, l’expressionnisme apparaît en tant que mouvement pictural, au début du XXème siècle. Il a pour but de s’opposer à la peinture impressionniste, considérée comme trop classique. En effet, les peintres expressionnistes (tels que ceux du mouvement Die Brücke, fondé en 1905 en Allemagne) rejettent l’art comme imitation de la nature. Pour eux, la toile doit laisser place aux émotions intérieures, devenir l’expression de leur intériorité.

Pour ce qui est du cinéma, ce mouvement y arrive plus tard, dans les années 1920. Il apparaît lorsque l’Allemagne traverse une période difficile, venant de subir de plein fouet la défaite de la Première Guerre Mondiale. De ce fait, la situation économique du pays est précaire, et celle des studios allemands également. Ils font face à l’abondance de films hollywoodiens, dotés de riches moyens, avec lesquels les productions nationales ont du mal à rivaliser.

C’est dans ce contexte qu’est produit Le Cabinet du Docteur Caligari, film de 1920 réalisé par Robert Wiene. L’histoire parle de deux amis, Alan et Francis, qui se rendent dans une fête foraine où ils rencontrent le Docteur Caligari qui exhibe Cesare, un somnambule. Il prédit à Alan qu’il ne vivra pas jusqu’à l’aube, et en effet, à l’aube il est retrouvé assassiné dans son lit. On y retrouve les caractéristiques propres aux films expressionnistes : une importance exacerbée de la lumière, une distorsion des formes, les ombres sont peintes, les décors sont étranges… D’ailleurs la mise en scène déborde sur l’expression du film, sur le spectateur. L’importance de la mise en scène est expliquée par Rudolf Kurtz, un théoricien de l’expressionnisme, auteur de Expressionismus und Film :

Au cinéma, le metteur en scène est le point central naturel où les différentes forces se rassemblent et où elles trouvent leur direction et leur position. Il est la caution d’homogénéité.

On dit de Robert Wiene qu’il ne fut qu’un exécutant lors de la réalisation du film, et que tout son crédit revient au scénariste Carl Mayer, ainsi qu’aux décorateurs Herman Warm, Walter Röhrig et Walter Reimann. Pour les décors, ils utilisent des peintures et des surfaces plates, imposant à la caméra du réalisateur une certaine distance et fixité.

Métaphore de l’œuvre

A l’origine, il y aurait eu deux scenarii pour cette réalisation. Dans le premier, on y aurait retrouvé le Docteur Caligari, en tant que médecin psychiatre exerçant une pouvoir despotique, et qui serait également un vil assassin. Dans le deuxième, celui que nous connaissons, Caligari est innocenté, et Francis apparaît comme un fou et est interné dans un hôpital psychiatrique. L’histoire ne serait qu’une délire de son imagination.

Dans la première version du scénario, il y avait un aspect dénonciateur contre toute tyrannie possible, celle-ci incarnée par le Docteur lui-même. Dans son livre De Caligari à Hitler, le critique Siegfried Kracauer propose d’analyser les liens entre le cinéma expressionniste et le contexte social de l’époque pour expliquer l’arrivée du nazisme au pouvoir. Pour lui, ce genre artistique représente les tiraillements dont faisait preuve la société allemande à cette époque. Dans cette œuvre-ci, le débordement entre folie et réalité démontre la paralysie du corps social entier.

Les films d’une nation reflètent sa mentalité de manière plus directe que tout autre moyen d’expression.

Il est important de revoir ce long-métrage avec recul et des yeux neufs pour se rendre compte de son intemporalité, de son génie inestimable. Surtout qu’il a engendré à lui seul une descendance importante, ne serait-ce que dans son mouvement, a par exemple influencé le réalisateur Fritz Lang pour son Docteur Mabuse (sachant qu’il a lui-même influencé l’histoire de Caligari, notamment en tant que récit à tiroirs). C’est aussi l’un des premiers films à twist. Il est aujourd’hui considéré comme un classique et must-see du cinéma muet.

Le Cabinet du Docteur Caligari : Bande Annonce

Le Cabinet du Docteur Caligari : Fiche Technique

Titre original : Das Cabinet des Dr. Caligari

Réalisation : Robert Wiene
Assistant-réalisateur : Rochus Gliese
Scénario : Carl Mayer et Hans Janowitz
Interprétation : Werner Krauss (le docteur), Conrad Veidt (Cesare), Lil Dagover (Jane Olsen), Friedrich Feher (Franz), Hans Heinrich von Twardowski (Alan)
Image : Willy Hameister
Musique : Giuseppe Becce, Alfredo Antonini, Timorhy Brock, Richard Marriott, Peter Schirmann, Rainer Viertlböck
Décors : Hermann Warm, Walter Reimann, Walter Röhrig
Producteurs : Erich Pommer, Rudolf Meinert
Production : Firme Decla-Bioscop
Durée : 71 minutes
Genre : Fantastique
Date de sortie : Allemagne, République de Weimar : 26 février 1920
France : 15 mars 1922

Allemagne – 1920

Sources :

Belambri, Yacine. « La disjonction de l’imaginaire du sacré dans la modernité : De Caligari à Hitler à la lumière de la théorie du bouc émissaire », Sociétés, vol. 110, no. 4, 2010, pp. 65-77.

– Jérôme BINDÉ, Lionel RICHARD, Lotte H. EISNER, EXPRESSIONNISME Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 novembre 2018. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/expressionnisme/