Saraband : Une œuvre testamentaire profondément bergmanienne

Avec Saraband, le suédois Ingmar Bergman reprend l’histoire de Johan et Marianne , 30 ans après Scènes de la vie conjugale, pour clôturer en beauté 60 ans d’une carrière impressionnante.

Synopsis : Trente ans se sont écoulés depuis que Marianne et Johan, le couple de Scènes de la vie conjugale se sont perdus de vue. Sentant confusément qu’il a besoin d’elle, celle-ci décide de rendre visite au vieil homme dans la maison de campagne où il vit reclus. Entre eux, la complicité et l’affection sont réelles, malgré toutes ces années passées sans se voir. Marianne fait la connaissance du fils de Johan, Henrik, et de la fille de ce dernier, Karin, qui habitent dans les environs. Tous deux pleurent encore Anna, l’épouse d’Henrik disparue…

Dernière danse

Et voici que s’achève cette rétrospective, cet hommage au précieux Ingmar Bergman. Un maître du cinéma qui a su s’adapter à la télévision, et qui livre son dernier film : Saraband, d’abord pour le petit écran en 2003 comme une séquelle à Scènes de la vie conjugale, puis pour le cinéma en 2004. Grosso modo, on y retrouve 30 ans plus tard, les mêmes personnages, Johan et Marianne, interprétés par les mêmes acteurs, Liv Ullmann et Erland Josephson. Il rebat les cartes, réunit les deux divorcés, et introduit deux nouveaux personnages, Henrik (Börge Ahlstedt) le fils de Johan, et Karin (Julia Dufvenius) sa petite fille, deux prénoms déjà utilisés dans Scènes de la vie conjugale.

Saraband, comme suggéré par le titre, est un ensemble de dialogues. Telle la sarabande des salons qui se dansaient alors à deux, chaque séquence du film est un dialogue entre deux des quatre personnages, d’une simplicité sybaritique mais chargée en émotions : chez Bergman, on ne parle pas pour ne rien dire. Habitué à traiter de la psychologie humaine, Bergman s’emploie ici à sonder l’insondable, le tréfonds de l’âme de ses personnages. Tourné quasi-exclusivement en intérieur, Saraband se concentre sur le visage des personnages qui souvent emplit l’écran. On y lit tout, sur ces visages : le dégoût, la stupeur, le désarroi ou la joie, plus rare il est vrai. Il s’agit donc de parler, mais pour autant, le grand cinéaste n’oublie pas la puissance de l’image. Ainsi, dans un dialogue entre Karin et son grand-père sur la possibilité pour cette jeune et talentueuse violoncelliste de quitter un père étouffant pour une école prestigieuse, Bergman introduit un magnifique plan blanc que vient uniquement « perturber » la silhouette de Karin et de son violoncelle. La silhouette s’amenuise jusqu’à devenir un point puis disparaître complètement, comme si le rêve de Karin s’effaçait à jamais, avalé par les sentiments contradictoires qui la traversent, entre son attachement à un père malade et son besoin profond d’échapper à un amour dévorant. Un plan d’une beauté efficace.

Femmes, je vous aime

Le film testamentaire du Suédois est très sombre, mais la noirceur des personnages masculins, parfois à la limite du soutenable, côtoie panique et désarroi chez ces mêmes personnages, ce qui en atténue quelque peu la violence. Cette noirceur est contrebalancée par de beaux personnages féminins lumineux. Marianne, une femme au milieu de sa soixantaine, est celle qui est la plus équilibrée de tous, confortable dans sa vie « bien structurée », acceptant le passage du temps, les trahisons, les maladies, avec intelligence et beaucoup de douceur, une sorte de résignation heureuse. Anna, la belle-fille disparue de Johan, est au centre de l’histoire, tel un ange bienveillant, et apparaît comme une bouffée d’air frais pour tous, même si son caractère dessiné en filigrane n’est pas toujours exempt de toute ambiguïté. Dans tous les cas, le cinéaste montre avec beaucoup d’humanité combien l’amour, pas toujours rationnel, est au centre des relations humaines, quitte à entrer en conflit avec le bon sens et la raison qui devraient au contraire pousser les personnages à prendre leurs jambes à leur cou.

Tourné au soir de sa vie, le dernier film d’Ingmar Bergman reste profondément bergmanien et introspectif. Ici, le thème récurrent de la famille est axé sur la notion de perte et de solitude, du fait de l’âge, d’un exil forcé ou encore de la mort. Des thématiques pas précisément légères, mais un cinéma qui nous aura toujours laissés sans voix jusqu’à ce dernier de la boucle, Saraband.

Saraband – Bande annonce

Saraband – Fiche technique

Réalisateur : Ingmar Bergman
Scénario : Ingmar Bergamn
Interprétation : Liv Ullmann (Marianne), Erland Josephson (Johan), Börje Ahlstedt (Henrik), Julia Dufvenius (Karin), Gunnel Fred (Martha) Photographie : Stefan Eriksson, Jesper Holmström, Per-Olof Lantto, Sofi Stridh,Raymond Wemmenlöv
Montage : Sylvia Ingemarsson
Productrice : Pia Ehrnvall
Maisons de production : SVT Fiktion
Distribution (France) : Rezo Films
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 14 Décembre 2004
Suède, Danemark, Norvège, Italie, Finlande, Allemagne, Autriche – 2003 (Télé)

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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