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Marche ou crève : un faux départ

La peur fige la pensée. Et ici, elle semble avoir paralysé la créativité de Francis Lawrence et de son scénariste J.T. Mollner, qui trébuchent lourdement sur une œuvre pourtant taillée pour une course de fond radicale et visionnaire contre les dérives autoritaires et les formes modernes du fascisme. Marche ou crève est un titre au souffle court, aussi évocateur que menaçant, mais le film peine à tenir le rythme. Privé de tension, il reste en surface, ratant son virage politique et déraillant dans sa tentative d’explorer la condition humaine. Et pourtant, tout était là : la douleur, la psychologie, l’endurance… Autant d’éléments abandonnés en chemin.

Chez Stephen King, les protagonistes sont souvent en lutte contre des forces invisibles, tiraillés entre le réel et le surnaturel. Mais dans Marche ou crève, écrit sous le pseudonyme de Richard Bachman à l’aube de sa carrière, le surnaturel est évacué. Ce qui reste, c’est la lente usure de corps et d’esprits poussés à bout, dans un monde qui condamne sans frémir. Une ligne droite vers l’extinction, sans échappatoire, où chaque pas pèse plus lourd que le précédent. C’est là, peut-être, que l’on entrevoit déjà les germes de La Ligne verte ou Dead Zone, où l’humanité vacille sous le poids de systèmes inhumains.

Frères d’usure, frères d’oubli

Après avoir lancé et porté la saga Hunger Games sur grand écran, Francis Lawrence choisit une nouvelle dystopie pour arpenter les sentiers de la survie. Le concept est simple et efficace : cinquante adolescents doivent marcher à 5 km/h, sans jamais s’arrêter. Trois avertissements, puis l’exécution. Seul le dernier survivant sera récompensé d’une belle fortune et d’un vœu de son choix. Une mécanique cruelle, qui aurait pu accoucher d’un film haletant, entre rituel initiatique et marche funèbre. Mais à l’écran, le souffle manque. L’ambition collective s’effrite, et la route se réduit à un face-à-face entre deux figures : Ray Garraty et Peter McVries.

Le reste du groupe ? Un décor mouvant. Malgré la réduction de l’effectif (50 marcheurs au lieu des 100 du roman), la majorité des personnages restent des silhouettes au bord du chemin. Le scénario esquisse à peine leurs espoirs, leurs peurs et leur camaraderie forcée. Il n’en reste qu’un croquis de solidarité ou l’ombre d’un collectif. Seule l’alchimie entre Ray, rongé par des pensées sombres, et Peter, énergique et solaire, apporte un peu de chaleur à cette marche froide. Ensemble, ils avancent, l’un portant l’autre, jusqu’à ce que leurs pas deviennent une forme de résistance, un dialogue en mouvement. Mais dans cette compétition sans ligne d’arrivée, même le vainqueur est perdant. La souffrance semble sans limite.

Cooper Hoffman, découvert dans le tendre Licorice Pizza, trouve ici un rôle plus rugueux, presque martyr. Son Ray se désagrège à mesure que les kilomètres s’accumulent, tandis que David Jonsson insuffle à McVries une légèreté bienvenue. Ce duo fonctionne, et leurs échanges offrent les rares respirations d’un film étouffé par sa propre cadence. Des instants où l’humanité affleure, sans pour autant atteindre la justesse de Stand by Me, autre adaptation de King, qui savait mieux capter l’émotion derrière le voyage.

Car ici, l’émotion est sans cesse bousculée. La mise en scène presse l’allure, sans jamais s’attarder. La route – filmée dans les paysages déserts du Manitoba – reste un arrière-plan lisse, peu investi. On aurait espéré un travelling immersif, un voyage sensoriel, mais le film défile comme un tapis roulant mécanique. Tout devient alors prévisible et assommant, alors que la répétition devrait davantage donner du sens au décor ou aux personnages. Et plus le film avance, plus il semble piétiner son propre potentiel.

La route des ombres

De nombreux axes politiques, pourtant cruciaux, sont abordés… mais à la hâte. L’isolement rural, l’enrôlement forcé, la fascination pour la violence retransmise en direct, le poids de l’autorité militaire. Tout cela est présent, en pointillés, mais jamais pleinement creusé. Comme si le film s’essoufflait à vouloir tout dire sans choisir sa direction. En refusant d’interroger véritablement le sens de cette violence institutionnalisée, il finit par emprunter les sentiers du « spectaculaire », au lieu de s’engager dans une réflexion plus vertigineuse.

Les exécutions deviennent presque banales et dénuées de portée émotionnelle. Chaque « ticket » distribué pour l’au-delà devrait pourtant avoir plus d’impact. Mais ici, la mort est expédiée, et ses conséquences, jamais explorées. Le film prétend dénoncer la violence, mais il en épouse parfois les formes. Ce paradoxe lui fait perdre de vue son objectif : dénoncer un système où devenir adulte revient à survivre à une absurdité totalitaire.

C’est bien de fascisme qu’il est question ici : une idéologie autoritaire qui réduit l’individu à une fonction, une marche, une performance. Une société où la désobéissance coûte la vie, où le regard du pouvoir est constant, inquisiteur et impitoyable. Et pourtant, le film reste timide dans sa dénonciation. Il marche à côté de ses intentions.

Et le comble de l’ironie, c’est que cette marche qui devrait s’intensifier, s’alourdir, devenir presque insoutenable à mesure que les concurrents s’effondrent, perd tout sentiment d’épuisement dans son dernier acte. Le film avance sans fatigue visible, sans tension palpable. On sent à peine le poids des kilomètres ni la décomposition physique ou mentale des survivants. Le dénouement arrive sans climax, sans véritable montée dramatique, comme si le film s’était arrêté de transpirer. Une ligne d’arrivée atteinte sans douleur, sans souffle et sans suspension. L’endurance promise n’est plus qu’un geste mécanique vidé de sa portée émotionnelle et narrative. Un contresens, pour un film censé raconter la lente agonie.

Certes, le cadre est plus resserré que dans Running Man, autre dystopie de King. Là où celui-ci offrait un contrechamp sur les spectateurs et explorait la mise en scène médiatique d’un carnage futuriste, Marche ou crève reste collé aux basques de ses marcheurs. Ce choix, plus intimiste, aurait pu offrir une immersion psychologique. Il n’en est rien. La route reste linéaire, le propos tourne en rond, et l’allégorie s’épuise.

Ironie du sort, c’est Edgar Wright qui reprendra bientôt le flambeau avec une nouvelle adaptation de Running Man. Peut-être parviendra-t-il à faire de cette traque une course plus engagée et plus tranchante. En attendant, Marche ou crève reste une randonnée hésitante, au pas traînant, qui manque trop souvent de souffle pour marquer durablement le paysage dystopique du cinéma contemporain.

Marche ou crève : bande-annonce

Marche ou crève : fiche technique

Titre international : The Long Walk
Réalisation : Francis Lawrence
Scénario : J. T. Mollner, d’après le roman Marche ou crève de Stephen King
Interprètes : Cooper Hoffman, David Jonsson, Garrett Wareing, Mark Hamill, Charlie Plummer, Ben Wang, Roman Griffin Davis
Photographie : Jo Willems
Montage : Mark Yoshikawa
Direction artistique : Kathy McCoy
Décors : Nicolas Lepage
Costumes : Heather Neale
Musique : Jeremiah Fraites
Producteurs : Francis Lawrence, Roy Lee, Cameron MacConomy et Steven Schneider
Sociétés de production : Vertigo Entertainment, Media Capital Technologies
Société de distribution : Metropolitan Filmexport
Pays de production : États-Unis
Genre : Science-fiction, Thriller, Épouvante-horreur
Durée : 1h48
Date de sortie : 1er octobre 2025

Marche ou crève : un faux départ
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2.5

Pourquoi l’efficacité des paiements est désormais au cœur de l’expérience de jeu

À mesure que les plateformes en ligne gagnent en sophistication, un détail autrefois jugé secondaire s’impose peu à peu comme un facteur clé pour les joueurs : la fluidité des paiements. Dans l’univers des jeux d’argent, chaque transaction compte. Le moindre décalage, une vérification trop longue ou une opération qui tarde à s’afficher peuvent suffire à ternir l’expérience globale. À l’inverse, un processus de dépôt ou de retrait clair, rapide et sans accroc inspire confiance et donne envie de revenir. Ce qui était une simple question de logistique devient désormais un critère déterminant de qualité et de crédibilité pour toute plateforme de jeu.

Retards et complications techniques ne sont plus tolérés : la confiance se construit dans la fluidité. Les paiements ne sont donc pas qu’une fonction pratique, ils incarnent la promesse d’un environnement fiable où chaque joueur se sent considéré. C’est là que se joue une grande partie de la fidélité, dans la manière dont la technologie respecte le temps et les attentes de l’utilisateur.

La rapidité comme élément de confiance

Les joueurs évoluent dans un monde où tout doit aller vite : streaming, achats, services, l’instantané est devenu la norme. Dans ce contexte, l’attente est perçue comme une anomalie. Proposer un casino avec retrait immédiat devient alors un avantage décisif. La rapidité des transactions ne traduit pas seulement une performance technique ; elle signale aussi le sérieux du site et sa capacité à tenir parole.

Un paiement instantané agit comme une preuve de fiabilité : il rassure, valorise l’expérience et transforme un simple transfert d’argent en geste de confiance. Cette sensation d’immédiateté confère une valeur supplémentaire à la plateforme, en ancrant une relation durable entre le joueur et son environnement de jeu.

Des technologies invisibles mais décisives

Derrière la simplicité apparente d’un paiement réussi se cache un véritable écosystème technologique. Les opérateurs investissent dans des architectures solides, capables d’absorber des milliers d’opérations simultanées sans le moindre ralentissement. Passerelles de paiement, protocoles de chiffrement, serveurs de secours, détection de fraude, tout s’enchaîne en coulisse avec une précision quasi chirurgicale. Rien n’est laissé au hasard, car la moindre latence peut suffire à rompre la confiance.

L’utilisateur, lui, ne voit rien de ces rouages, mais il en ressent les effets à chaque transaction fluide. Un transfert validé en quelques secondes résulte d’une série d’actions invisibles, parfaitement synchronisées. C’est là tout le défi pour les plateformes : offrir une sécurité totale sans jamais freiner l’expérience. Dans cet équilibre subtil entre vitesse et protection, chaque optimisation, même imperceptible, façonne ce sentiment d’aisance qui distingue une simple opération d’un service véritablement maîtrisé.

L’évolution des attentes des joueurs

Les comportements des utilisateurs se transforment rapidement, et l’univers du jeu n’échappe pas à cette tendance. Autrefois, un délai de plusieurs jours pour un retrait pouvait être considéré comme normal. Aujourd’hui, la banalisation des services instantanés dans d’autres domaines a radicalement changé la donne. Les joueurs comparent, analysent et quittent sans hésitation les plateformes qui paraissent à la traîne. 

Cette évolution ne traduit pas uniquement une impatience croissante, mais une adaptation aux standards numériques contemporains. L’instantanéité est devenue synonyme de sérieux, et son absence est perçue comme un manque d’efficacité, voire de considération. Les acteurs du secteur doivent donc intégrer ce constat et anticiper des attentes qui continueront probablement de se renforcer.

La dimension réglementaire et institutionnelle

L’efficacité des paiements ne se résume pas à une prouesse technique. Les contraintes réglementaires et le rôle des autorités financières participent largement à définir ce que les plateformes peuvent offrir. Les normes en matière de lutte contre le blanchiment ou de vérification d’identité ajoutent nécessairement des étapes. Cependant, les juridictions qui modernisent leurs cadres réglementaires rendent possible une meilleure fluidité sans fragiliser la sécurité. 

Les opérateurs doivent ainsi composer entre l’obligation de conformité et l’exigence d’instantanéité des joueurs. La capacité à intégrer des procédures automatisées ou à utiliser des bases de données sécurisées permet d’harmoniser ces deux impératifs. Le jeu en ligne évolue donc à l’intersection d’innovations techniques et de garde-fous institutionnels, dans une relation où la rigueur juridique conditionne aussi la confiance.

La compétitivité accrue entre plateformes

Dans un marché devenu hautement concurrentiel, chaque détail fait la différence. Les mécanismes de jeu, les graphismes et les bonus promeuvent une première attractivité, mais la fidélisation dépend souvent de l’expérience financière. Une plateforme capable de garantir des transactions rapides et fiables se démarque spontanément face à des rivales similaires. 

L’enjeu est double : conserver des utilisateurs existants et convaincre de nouveaux joueurs sensibles à l’efficacité des services. La compétition pousse donc les entreprises à intégrer des solutions de paiement évolutives, compatibles avec de multiples devises et adaptées à une clientèle internationale. Les opérateurs qui échouent à suivre ce mouvement risquent d’apparaître déphasés et de perdre une part significative de leur base d’utilisateurs.

Vers une transformation élargie du secteur

L’importance croissante accordée aux paiements rapides déborde la simple sphère transactionnelle. Elle redessine les contours mêmes de l’expérience de jeu en influençant le niveau de confiance, la perception de la marque et l’image de modernité.

Le secteur envisage déjà les technologies émergentes comme la blockchain ou les solutions de paiement biométriques, non seulement pour repousser les limites de la vitesse, mais aussi pour renforcer la transparence. L’avenir des jeux en ligne semble de plus en plus lié à la qualité des infrastructures financières qui les soutiennent. 

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Pourquoi l’opinion des experts et du grand public est importante dans le choix d’un casino

Chaque joueur souhaite se sentir en confiance lorsqu’il choisit un casino en ligne. Le choix peut sembler difficile face à la multitude de sites proposant des jeux passionnants, des paiements sécurisés et un jeu équitable. Les avis d’experts et les retours d’expérience jouent un rôle important dans les décisions. Un seul avis ne suffit jamais, mais la convergence de plusieurs voix permet d’avoir une idée plus claire de ce à quoi s’attendre. Trouver le juste équilibre entre les évaluations professionnelles et l’expérience des joueurs peut faire la différence entre le doute et la confiance.

Comment les opinions influencent les décisions des joueurs

Les experts fournissent souvent des évaluations structurées, détaillant des fonctionnalités telles que les options de paiement, les licences et le service client. Leur rôle est de tester les plateformes et de partager des informations fiables que les joueurs pourraient manquer par eux-mêmes. Ces informations agissent comme un filtre, aidant les utilisateurs à prendre des décisions éclairées avant de s’inscrire ou de déposer de l’argent. Les avis d’experts peuvent être utiles car ils réduisent l’incertitude et mettent en évidence à l’avance les points forts et les problèmes potentiels.

Parallèlement, les joueurs apprécient l’expérience de leurs pairs. Les communautés en ligne, les forums et les groupes sur les réseaux sociaux offrent un flux constant de commentaires en temps réel. Une plateforme peut paraître impeccable dans un avis professionnel, mais les utilisateurs réguliers peuvent signaler la rapidité des retraits ou la réactivité du support en cas de problème. L’alliance d’avis structurés et d’opinions populaires crée une image plus complète, capable de guider efficacement les nouveaux joueurs.

C’est pourquoi beaucoup demandent où trouver un casino en ligne légal et sécurisé avant de s’engager, ces plateformes attirent l’attention car elles promettent un environnement sécurisé tout en offrant des avantages tels que des paiements rapides, une variété de jeux et des bonus conçus pour entretenir l’engagement des joueurs. Les joueurs locaux apprécient particulièrement la commodité, la fiabilité et la transparence, ce qui explique la croissance constante de la demande pour ces sites de confiance.

Équilibrer les avis des experts avec les commentaires populaires

Il est fréquent de constater des divergences entre l’analyse des experts et l’opinion publique. Les experts peuvent vanter les mérites d’une plateforme pour ses licences performantes, tandis que certains acteurs se concentrent sur l’équité des bonus. Chaque type de retour offre un point de vue différent. Se fier à un seul avis peut donner une vision limitée, de sorte que les décideurs cherchent souvent à équilibrer les deux. La lecture des deux séries de commentaires permet de mieux comprendre ce qui compte le plus en pratique.

L’opinion publique a du poids car elle reflète l’expérience quotidienne. Un site qui traite les retraits rapidement et fournit support client accessible le bouche-à-oreille sera apprécié. Ce type de retour populaire se propage rapidement, et les nouveaux joueurs y accordent souvent plus d’importance qu’à une analyse technique. Si les avis d’experts peuvent être détaillés, les témoignages personnels trouvent un écho plus direct auprès des joueurs qui réfléchissent à leur emploi du temps.

L’approche la plus judicieuse consiste à combiner les sources. Un joueur peut consulter les commentaires d’experts pour confirmer qu’un casino est agréé et sûr, puis consulter les commentaires de la communauté pour vérifier si le service tient ses promesses. Cette combinaison crée un équilibre et permet un meilleur jugement. Elle réduit les risques tout en reflétant les performances réelles d’un casino.

Le rôle continu de la confiance dans le choix du casino

La confiance est toujours primordiale lors du choix d’un casino. Les avis des experts et l’opinion publique contribuent à renforcer ou à affaiblir cette confiance. Les experts soulignent garanties techniques lors de la navigation en ligne, tandis que les joueurs se concentrent sur la fiabilité au quotidien. Ensemble, ils prouvent qu’un site est digne de confiance en matière d’argent et de données personnelles. Sans cette confiance, les joueurs iront ailleurs, aussi attrayantes que soient les promotions.

Au fil du temps, les casinos performants ont tendance à bénéficier de cycles positifs. Les experts constatent des améliorations en matière de sécurité ou de fonctionnalités, et les joueurs témoignent de leur satisfaction au sein des communautés. Cette boucle renforce la crédibilité et incite les nouveaux joueurs à s’inscrire en toute confiance. À l’inverse, les signalements négatifs peuvent se propager rapidement, décourageant ainsi les autres joueurs de s’inscrire.

Il en ressort un tableau façonné par de nombreuses voix. L’analyse des experts ne peut à elle seule tout saisir, et l’opinion publique, sans contexte, peut être trompeuse. Combinées, ces deux perspectives offrent un guide équilibré qui aide les joueurs à choisir leur terrain de jeu. Pour quiconque envisage ses options, la recherche de ces deux points de vue reste l’un des moyens les plus fiables de faire un choix judicieux.

Guest Post

 

Une bataille après l’autre : le mouvement perpétuel

Paul Thomas Anderson n’a pas fini de nous faire parler. On sort d’Une bataille après l’autre déconcerté et ébouriffé, mais, le rythme de la vie normale reprenant et les images se décantant progressivement dans notre esprit, c’est un film d’une richesse insondable qui se dévoile à nous, entre fable politique, récit familial et méditation métaphysique. Un nouveau grand film du très génial PTA.

Synopsis : Perfidia Beverly Hills et Ghetto Pat sont un couple d’activistes révolutionnaires qui multiplient les actions explosives avec leur groupe armé : les French 75. Ils sont poursuivis par le Capitaine Lockjaw qui, suite à un chantage, est devenu l’amant de Perfidia. Quand celle-ci est arrêtée par la police, Lockjaw lui propose un marché : trahir les siens en échange de la liberté. Perfidia disparaît alors, laissant derrière elle un groupe dissous dans le sang et une petite fille à la paternité incertaine. Seize ans plus tard, cette dernière vit cachée avec l’un de ses pères potentiels, Ghetto Pat. De son côté, Lockjaw, s’inquiétant de ce qu’une preuve vivante de ses amours interraciales puisse compromettre son entrée dans un groupe supra-élitistes de suprémaciste blanc, se lance à la recherche de la petite fille devenue adolescente.

Film politique…

PTA a-t-il voulu faire un film sur l’action armée révolutionnaire, la magnifiant sans rien masquer de ses ambiguïtés, comme il a pu le faire avec le monde de la pornographie dans Boogie Nights ? On soupçonne PTA d’être trop esthète pour faire un film sur la base de cette simple motivation. D’un autre côté, il a montré avec There Will Be Blood qu’il n’était pas indifférent à la question politique, et selon une approche, qui plus est, assez rigoureusement matérialiste. Cependant, le portrait qu’il fait, dans le présent film, de ses activistes révolutionnaires ainsi que de leurs fascistoïdes adversaires produit une impression bizarre, quelque chose de si décalé, de si anachronique, qu’on se laisse à penser qu’il s’agit peut-être de tout autre chose ici. Évidemment, c’est une tentation – et une facilité – de critique que de prétendre déceler un discours caché derrière l’ambition affichée, de prétendre que le vrai sujet est ailleurs que devant soi. Mais parfois, trop d’indices vont en ce sens.

On emploie généralement le terme d’anachronisme pour parler d’une situation où le présent s’invite dans le passé. Dans Une bataille après l’autre, ce serait plutôt le passé qui s’invite dans le présent. Le roman Vineland, de Thomas Pynchon, dont est inspiré le film, mettait en scène des activistes d’extrême gauche des années 60, que l’on retrouvait ensuite dans les années 80, à une époque où le mouvement révolutionnaire, et tout particulièrement sous sa forme partisane, armée, était devenu franchement moribond.

Dans Une bataille après l’autre, l’action se déroule entre les années 2000 et 2020, soit à une époque où, dans le monde occidental, et aux États-Unis particulièrement, l’action armée révolutionnaire se trouve être quasi inexistante. En voyant DiCaprio et ses copains libérer des centres de rétention ou faire exploser des banques, on a l’impression de voir transvasée dans notre temps la réalité politique des années 70. Même l’extrême droite d’aujourd’hui a changé et n’est plus aussi fanatiquement raciste qu’elle a pu l’être à l’époque où Malcolm X et le Ku Klux Klan se faisaient face.

Quel est le but de PTA derrière cet anachronisme évident ? Est-ce le signe d’une indifférence assumée à l’Histoire et, de ce fait, du caractère essentiellement esthétique de cette œuvre ? Faut-il y voir, au contraire, la volonté de ranimer un idéal émancipateur face à une autre révolution – celle-ci conservatrice – en cours aux États-Unis ? Y aurait-il une intentionnalité plus profonde dans ce décalage, le désir, peut-être, que ces révolutionnaires paraissent ainsi autre chose que des créatures historiques : des créatures mythiques, des symboles ?

…ou film de super-héros

Et si Une bataille après l’autre était en fait un film de super-héros ? Il y a du bigger than life dans les personnages de Perfidia et de Lockjaw, indépendamment de leur médiocrité morale, une vitalité impressionnante qui en fait des sortes de demi-dieux un peu ravagés. Il y a quelque chose de magique, de féerique ou d’un peu cauchemardesque dans les différents personnages qui croisent la route de nos héros : l’espèce de vieux sage oraculaire joué par Benicio Del Toro, les skateurs qui volent de toit en toit, les nonnes d’ultra-gauche, le policier indien stoïque, les assassins mutiques des bords du lac, la secte suprémaciste des « Aventuriers de Noël ».

Au milieu de tout ça, et malgré son surnom de Rocket Man (les révolutionnaires comme les super-héros ont toujours des surnoms), Leonardo DiCaprio, avec son air de drogué ahuri, passe quasiment pour un Moldu. Ce qui est d’ailleurs suggéré à plusieurs reprises : celui-ci serait trop mou, trop enraciné, trop pépère en somme, n’aurait pas la révolution dans le sang, comme sa compagne Perfidia, descendante d’une longue lignée d’activistes radicaux. Et c’est de Lockjaw, en quelque sorte le super-vilain de l’histoire, qu’elle tombe enceinte, comme si elle ne pouvait l’être, au fond, que d’un individu de sa race. C’est d’ailleurs une des ambiguïtés du film – une parmi des milliers – à savoir de présenter comme infâme et ridicule un groupe de suprémacistes blancs, tout en faisant droit à l’idée qu’il y aurait des êtres supérieurs et inférieurs, des lignées mêmes à travers lesquelles se transmettraient des qualités morales, dans une perspective qui transcende toutefois les catégories raciales traditionnelles.

Le film rejoue encore un certain schème classique du film de super-héros avec le personnage de Willa, fille de Perfidia, qui voit surgir dans sa vie de lycéenne tranquille tout un monde ignoré, caché, où s’affrontent violemment le bien et le mal. Cette découverte constituera, très classiquement toujours, l’épreuve initiatique à partir de laquelle Willa prendra conscience de ses super-pouvoirs de militante, super-pouvoirs déjà présents dans son sang, mais que les événements vont catalyser. Dans une scène, Leonardo DiCaprio, qui vient de se faire arrêter par la police, quand on lui demande son nom, répond : « Peter Parker ». Lockjaw, étonnamment, réchappe, défiguré, d’un tir de fusil à pompe suivi d’une sortie de route spectaculaire. On pourrait multiplier les exemples, les clins d’œil. D’une façon générale, l’envergure légèrement improbable des personnages et des enjeux du récit donne à penser qu’il s’agit d’autre chose que d’une chronique politique.

Révolution et réaction

La révolution, dans ce film, est l’autre nom de la vie ; moins un objet de réflexion politico-cinématographique qu’une forme paradigmatique. Une des premières choses qui frappent – et qui n’est pas si courante dans le cinéma de PTA – c’est le rythme continuellement trépidant de ce film. Ça ne s’arrête proprement jamais. L’action révolutionnaire et sa réaction réactionnaire semblent constituer l’image du mouvement lui-même. Les corps sont chahutés dans tous les sens, ils courent, sautent, roulent, tombent, s’entrechoquent, sexuellement ou mortellement ; toujours quelque chose pousse et contraint, dans un jeu de forces sans fin. La révolution est ici physique plus que politique, et pointe moins vers un avenir libérateur que vers un éternel recommencement.

Comme toujours avec PTA, la morale du film, ou du moins son message, ne se laisse jamais saisir. Tout se renverse, se dédouble, se transmute. Certes, les super-héros sont de gauche et les super-vilains de droite, mais l’activisme armé apparaît, sous les traits de Perfidia, davantage comme une pulsion vitale, sexuelle et destructrice, que comme une noble lutte pour un idéal de justice. Et le personnage de Lockjaw ne manque pas d’attirer une certaine sympathie par son infantilisme presque touchant et son caractère réprimé, que manifestent ses nombreux tics au visage. La révolution, c’est le plein de décharge pulsionnelle, et la réaction, une répression de la vie. La politique est ici surtout une métaphore pour dire deux modes métaphysiques d’être.

Dans cette économie pulsionnelle, Perfidia incarne un élan sans frein, forcément amoral (elle n’hésite pas à balancer ses coéquipiers pour conserver sa liberté), et Lockjaw, la répression dans tous les sens du terme : de soi-même et des autres. Dans une des premières séquences, Perfidia force Lockjaw à bander, et, ce faisant, suscite toute la dramaturgie du film. Elle ouvre ainsi, en effet, en Lockjaw, des puissances de vie aux conséquences incalculables, que ce dernier devra ensuite, afin d’intégrer les forces de mort réactionnaires – ici, une secte de suprémacistes blancs – étouffer et éliminer en la personne d’une jeune fille née de leurs étreintes (l’enfant, symbole de vie par excellence). DiCaprio, de son côté, incarnerait plutôt une force essoufflée, dépassée, qui suit péniblement le rythme, continuellement heurté par celui-ci, quand un Del Toro semble au contraire l’épouser harmonieusement avec une espèce de prescience.

Chacun prend son rôle dans ce grand jeu de forces cosmiques, où il n’est jamais vraiment question de morale ou de justice, mais toujours de puissance. Une bataille après l’autre est une grande fresque plus nietzschéenne que marxiste, qui s’attache à dévoiler les mobiles secrets de l’action humaine derrière les motifs proclamés. La politique n’est là que comme un écran symbolique servant une méditation filmique sur le mouvement des corps. Ainsi retournons-nous aux sources mêmes du cinéma, à son premier moteur, pourrait-on dire.

Voilà peut-être pourquoi le panoramique et le travelling sont des types de plans particulièrement récurrents dans ce film. Cela culmine dans une scène de poursuite automobile où la route elle-même devient mouvante, telles les vagues de la mer – symbole, encore une fois, du mouvement perpétuel. Del Toro l’avait annoncé plus tôt à DiCaprio : « N’oublie pas… les vagues, les vagues ! »

Flux et reflux, action et réaction, libération et répression : ainsi marche l’univers, ainsi s’agite l’homme en son sein, croyant vainement s’en excepter par la raison et la morale. Si PTA, notre Empédocle moderne, a un message, ce serait tout au plus celui-ci : il faut que la vie continue, que le mouvement ne cesse pas, et que les caméras continuent de tourner, une bataille après l’autre, sempiternellement.

Une bataille après l’autre – bande-annonce

Une bataille après l’autre – fiche technique

  • Titre original : One Battle After Another
  • Réalisation et scénario : Paul Thomas Anderson, basé sur le roman Vineland de Thomas Pynchon
  • Directeurs artistiques : Andrew Max Cahn et May Mitchell
  • Décors : Florencia Martin
  • Costumes : Mark Bridges
  • Photographie : Michael Bauman
  • Montage : Andy Jurgensen
  • Musique : Jonny Greenwood
  • Producteurs : Paul Thomas Anderson, Sara Murphy et Adam Sommer
    • Producteur exécutif : Will Weiske
  • Société de production : Ghoulardi Film Company
  • Société de distribution : Warner Bros. Pictures
  • Budget : 130–175 000 000 $
  • Pays de production : États-Unis
  • Langue originale : anglais
  • Format : couleur — 1.78:1 – 35mm (Vistavision) – Dolby Atmos — Copies 70mm Imax – sons IMAX 6-Track
  • Durée : 162 minutes
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Protégé : Ingrédients Indispensables : Cuisine et Casino en Ligne

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FIFAM 2025 : l’affiche et la programmation se dévoilent

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La 45e édition du Festival International du Film d’Amiens (FIFAM) aura lieu du 14 au 22 novembre 2025. Le festival s’articulera autour de la place de l’individu au sein d’un groupe, d’une société et plus largement de son existence sur Terre. L’occasion de porter haut et fort la voix et la force du collectif comme moyen de lutte à travers le cinéma.

L’affiche de la 45e édition du FIFAM a été dévoilée le jeudi 25 septembre 2025 à l’occasion de la traditionnelle soirée d’annonce de la programmation organisée à Côté Jardin (le café attenant à la Maison de la Culture). Elle est réalisée par le graphiste amiénois Wilhem Arnoldy (auquel on doit l’identité visuelle du festival ces dernières années). Le visuel de cette nouvelle édition met bien en avant l’individu en construction, aux prises avec la modernité et le mouvement. Qui succèdera à La piel en Primavera ou Mon gâteau préféré ? Parmi les films de la programmation, on retrouvera Affection Affection de Maxime Matray et Alexia Walther. Le film met notamment en scène l’actrice Agathe Bonitzer à laquelle le festival consacre une carte blanche. Elle proposera une sélection centrée sur les amitiés féminines avec La Vie ne me fait pas peur de Noémie Lvovsky (France, Suisse, 1999) ; The Watermelon Woman de Cheryl Dunye (USA, 1996), L’ami de mon amie d’Eric Rohmer (France, 1987) ainsi que les courts métrages J’ai faim, j’ai froid de Chantal Akerman (1984), Des filles et des chiens de Sophie Fillières (France, 1991), Manue Bolonaise de Sophie Letourneur (France, 2005) et J’suis pas malheureuse de Laïs Decaster (France, 2018).

Les avant-premières réuniront également les films Ma frère de Lise Akoka et Romane Gueret, Baise-en-ville de Martin Jauvat, Silver Star de Ruben Amar et Lola Bessis, Ancestral Visions of the Future de Lemohang Jeremiah Mosese, Didy de Gaël Kamilindi et François-Xavier Destors et enfin Animal Totem de Benoît Delépine. Le cinéaste philippin Nick Decampo sera présent pour un hommage rendu à son cinéma, l’occasion de (re)découvrir cet artiste « considéré comme l’un des pionniers du cinéma queer philippin ». Plusieurs thématiques traverseront le festival à travers une sélection de films : « Ville en mouvements » (où l’on retrouvera notamment La Ronde de Max Ophuls, Les Éternels de Jia Zhang-Ke ou le plus récent À Gaza de Catherine Libert) et Filmer collectif comme en écho à la programmation Filmer seul.e de la précédente édition du FIFAM (où l’on pourra visionner, entre autres, Classe de lutte du Groupe Medvedkine Besançon ou encore L’Usine de rien de Pedro Pinho). Les films de genre ne seront pas en reste avec la sélection intitulée Douce Apocalypse qui permettra notamment de découvrir en avant-première en présence du réalisateur Planètes, film d’animation de Momoko Seto. La compétition internationale (documentaire et fiction) viendra compléter cette large sélection.

Le FIFAM se démarque également par une programmation jeune public qui permettra aux enfants de découvrir Thelma du Pays des glaces de Reinis Kalnaellis ou encore Avril et le monde truqué, petit bijou de 2015 signé Christian Desmares et Franck Ekinci. Des collégiens et lycéens seront amenés également à découvrir la pratique du cinéma d’animation à travers une initiation avec le 38e Color’Ado organisé par le FIFAM.

Rendez-vous à partir du 14 novembre pour suivre nos coups de cœur et nos découvertes au jour le jour !

La Mort n’existe pas : marcher hors du monde

Après les succès critiques de Flow et La Plus Précieuse des marchandises en 2024, l’animation a continué de gagner du terrain à Cannes. Présenté cette année à la Quinzaine des cinéastes, La Mort n’existe pas, aussi discret soit-il, s’inscrit dans cette dynamique. Le nouveau long-métrage de Félix Dufour-Laperrière propose une odyssée sensorielle aux confins du réel et de l’imaginaire, où l’on explore la notion de seconde chance à travers le regard hanté d’une jeune écoterroriste.

Dès l’ouverture, le film impose une tension sourde : cinq jeunes individus se rassemblent dans l’obscurité, en pleine forêt, pour planifier un assaut contre une propriété sous haute surveillance. Le trait de Dufour-Laperrière, à la fois dense et dépouillé, enveloppe les corps dans l’épaisseur de la nuit. Les visages émergent par bribes, les gestes sont coordonnés, silencieux, presque rituels. Ils avancent comme une meute, fusionnant avec les ombres. L’analogie avec une meute de loups n’est pas anodine, elle renforce l’idée d’un collectif solidaire, animé par une rage commune. Leur cible : une femme influente, symbole des dérèglements qui ravagent la planète. Par cet acte radical, ils espèrent reprendre le pouvoir sur leur avenir. Mais jusqu’où sont-ils prêts à aller ? Peuvent-ils vraiment tuer – et se sacrifier – pour une cause dont ils ne mesurent pas toutes les conséquences ?

La fusillade éclate. Brève, brutale, chorégraphiée avec une précision glaciale. Les impacts sont secs, les corps tombent sans emphase, comme happés par une force invisible. Malgré le format 2D, la scène frappe par sa profondeur et sa fluidité. Ici, la violence n’est ni esthétisée ni gratuite : elle interroge l’engagement, politique autant qu’amical. Et dans ce chaos, un geste inattendu : Hélène s’arrête. Elle se détourne. Et disparaît dans les bois.

Une dérive intérieure

Ce repli marque le début d’un autre film, presque souterrain. Hélène est rejointe par le fantôme de Manon, amie tombée lors de l’attaque. Ensemble, elles entament un périple halluciné aux lisières du réel. Le récit devient plus intime, plus instable aussi, à l’image d’une jeunesse en perte de repères, tiraillée entre l’urgence d’agir et la peur de devenir complice d’un monde qui s’effondre. Sans sombrer dans le discours militant, le film pose des questions profondes : que transmet-on aux générations futures ? À quoi peut ressembler un engagement sincère dans un monde saturé de désillusion ?

Pour Dufour-Laperrière, ce film est un acte d’amour inquiet, une sorte de testament adressé à ses enfants. Un geste fort, chargé d’images poétiques et de visions troubles, où la forêt devient le théâtre d’une métamorphose intérieure. Les aplats de couleur, les textures mouvantes, les jeux de lumière traduisent les doutes d’Hélène. Son corps – parfois fragmenté, parfois animalisé – devient le reflet de son combat intime. L’animation donne chair à l’absence, rend perceptible la mémoire vive des disparus. Encore et encore, Hélène revit la scène de la fusillade, comme un cauchemar récurrent, figé entre remords et lucidité.

Renoncer à ses idéaux, trahir ses amis, désobéir à l’engagement pris… Est-ce une faiblesse ou un acte de survie ? Est-elle une traîtresse ou une martyre silencieuse ? Ces tensions traversent La Mort n’existe pas, œuvre sensorielle et politique, où chaque image questionne la limite entre responsabilité collective et fêlure personnelle. À ne pas manquer.

La Mort n’existe pas : fiche technique

La Mort n’existe pas : fiche technique

Titre international : Death Does Not Exist
Réalisation, scénario et montage : Félix Dufour-Laperrière
Voix : Zeneb Blanchet (Hélène), Karelle Tremblay (Manon), Mattis Savard-Verhoeven (Marc), Barbara Ulrich (la vieille dame), Françoise L. (l’enfant)
Son : Olivier Calvert, Samuel Gagnon-Thibaudeau
Layout : Hyun Jin PARK
Musique : Jean L’Appeau
Producteurs : Nicolas Dufour-Laperrière, Emmanuel-Alain Raynal, Pierre Baussaron
Sociétés de production : Embuscade Films, Miyu Productions
Société de distribution : UFO Distribution
Pays de production : Canada, France
Genre : Fantastique
Durée : 1h12
Date de sortie : 1er octobre 2025

La Mort n’existe pas : marcher hors du monde
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3.5

Nino : dans les limbes de la maladie

Le jour de ses 29 ans, Nino apprend qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Ce choc intime devient le point de départ d’une errance dans Paris, où diverses rencontres le confrontent à lui-même. Pauline Loquès signe un premier long-métrage sensible qui explore cet entre-deux fragile où se mêlent peur, désir et ouverture à l’autre.

La sidération face au cancer

Chouette cadeau d’anniversaire : alors qu’il fête ses 29 ans, Nino se rend à l’hôpital pour y apprendre qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Nul besoin de fumer pour ça : il suffit d’avoir attrapé un papillomavirus. Nul besoin d’être en couple pour ça : l’infection peut dater d’il y a bien longtemps. Nino passait juste prendre une attestation pour prolonger l’arrêt de travail généré par un burn out, le voilà écrasé sous le poids du terrible diagnostic. Seule bonne nouvelle : comme il est jeune, il est prioritaire – et il ne perdra pas ses cheveux. Le traitement commence le lundi suivant. Comme il peut rendre stérile, l’oncologue lui conseille de prélever son sperme et de le rapporter afin qu’il soit congelé. « Pour plus tard », s’il veut des enfants, puisque la spécialiste préfère parler de chances de survie que de chances de mourir.

On imagine la sidération pour qui n’y avait pas été préparé. Pas facile de récolter manuellement le précieux sperme, porteur de vie, lorsqu’on sent le signe de la mort posé sur soi. Au-delà, que faire, alors qu’on l’attend pour fêter ses 29 bougies ? Nino n’est pas assez fantasque pour remettre en question son emploi du temps : un dîner chez sa mère, une visite à son meilleur ami. « Nino, c’est pas un passionné » lancera celui-ci. Manière de dire que le jeune homme, plutôt du genre discret, a naturellement tendance à s’inscrire dans les normes de la bienséance.

Un entre-deux existentiel

La norme, lorsqu’on apprend une telle nouvelle, ce serait de se terrer chez soi pour digérer la chose. C’est bien le réflexe de Nino seulement voilà, il ne trouve plus les clefs de chez lui – un oubli récurrent, nous indiquera sa mère. Et le gardien s’avèrera obstinément absent. La loi de Murphy, celle dite de « l’emmerdement maximum ». Mais les avanies de la vie sont souvent des chances à saisir : Nino va être contraint de se frotter aux autres. Bébé, lui a révélé sa mère, Nino avait les yeux grand ouverts, « voyait tout mais ne regardait rien ». Ces 48h à errer dans Paris vont l’amener à prêter réellement attention à ceux qu’il va côtoyer. « Faut pas trop s’écouter non plus » lui avait lancé son ami Sofiane non encore informé de son cancer. Très juste : ce qui va aider Nino, c’est de se tourner vers les autres.

On pouvait craindre un message rebattu du type « lorsqu’on sait qu’on va peut-être mourir, la vie gagne en intensité ». Le film de Pauline Loquès se montre plus subtil. Nino ne change pas fondamentalement, la cinéaste nous montre juste un certain nombre de rencontres qu’il fait et la façon dont il réagit à chacune d’entre elles. Cléo de 5 à 7, auquel on pense immanquablement, racontait les deux heures qui précèdent la révélation d’un diagnostic de cancer. Nino n’est pas sa suite car, précisément, aucune angoisse n’a précédé le verdict médical. Plutôt une variation sur un thème proche – les deux films se complètent bien. Nino n’est ni en enfer (le cancer se soigne souvent très bien aujourd’hui) ni au paradis (il n’est pas tiré d’affaire). Il navigue dans un entre-deux, ce que naguère les catholiques nommaient « les limbes ». Le lieu, ici, d’une inquiétude et d’une fragilité.

L’impossibilité de dire

Ce qui frappe au début de cette errance, c’est l’impossibilité de dire. Elle commence face au médecin : « – Mais… ce n’est pas ? »…. – Si ». Puis face à sa mère, devant qui il se ravise en parlant d’une dépression. Puis face à Zoé, une ancienne copine de collège qu’il a retrouvée par hasard, à qui il fait croire qu’il va bientôt être père. Puis face à son ex, qu’il a voulu prévenir par rapport au papillomavirus. Puis à son meilleur ami Sofiane, qui lui a préparé un anniversaire « surprise ». Pour déclencher la parole, il fallait une circonstance moins solennelle : répondant à ses collègues qui, au moment de partir, le rassurent sur son burn out, il lâche tout d’un coup le morceau, refermant sur eux la porte, les laissant abasourdis. Dès lors, se confier à Sofiane devient possible.

De la mort à la vie

Evidemment, la mort tourne dans sa tête : il veut soudain en savoir plus sur le décès de son père tombé dans un escalier, assaille sa mère de questions. Aux Bains Douches, un drôle de type (Mathieu Amalric) lui montre une photo de sa femme disparue (le spectateur sera surpris de la connaître !). Quant au gardien, il le retrouvera inanimé, victime d’une attaque.

Et puis soudain, le rayon de soleil : cette Zoé, chez qui Nino va passer la journée du dimanche puis une partie de la nuit. La copine qu’on croise par hasard et avec qui on va vivre une histoire, voilà un poncif du cinéma, mais il est ici finement traité : désir il y aura mais pas vraiment concrétisation. Pauline Loquès exprime le désir autrement : par un simple échange de regards, mouillés et intenses. Bien plus fort.

Le séjour de Nino permet par ailleurs à celui-ci de prendre un instant la place du père manquant : le jeune Solal, en effet, s’est rapidement attaché à ce nouveau venu qui s’associe spontanément à sa peinture de flocons de neige sur fond noir. Il lui demande une histoire, à laquelle fera écho celle de Zoé destinée à Nino. Car la rencontre va se conclure par une très belle scène : Zoé va permettre, d’une façon très poétique, à Nino de récolter sa semence. Un véritable acte d’amour, qui vaut bien un coït et s’avère nettement moins convenu.

Reste l’épilogue, le lundi : divine surprise, Sofiane est là. Ce qui réconforte, c’est surtout que son ami a appelé tous les hôpitaux de Paris pour le trouver. Nino avoue sa peur. On est loin de la superficialité des propos de fête, où son ami ne cessait de lui débiter des conseils généraux, tirés de podcasts qu’il a écoutés. Dommage simplement d’avoir montré le début de la chimio, intercalé dans le générique : la fin aurait eu plus de force en restant au seuil du traitement.

Une mise en scène riche…

Un récit bien mené, évitant bon nombre de chausse-trappes. Il faut par ailleurs saluer plusieurs scènes réussies, outre celles déjà signalées.

Le moment où Nino et sa mère sont allongés côte à côté, les rides de Jeanne Balibar en gros plan traduisant l’intériorité de son fils, une larme passant de Nino à sa mère.

L’entrevue avec Camille, son ex, scène très découpée pour dire la perte prochaine de cette jeune femme qui part s’installer au Canada.

La scène de la piqûre que Nino se propose d’administrer à la compagne de Sofiane, un geste généreux autant qu’une exorcisation du traitement qu’il redoute – mais le baiser qui suit, lui, n’était sans doute pas indispensable…

Le film comporte aussi de belles subtilités. Ainsi les trois actrices qui incarnent respectivement Camille (l’ex), Zoé (la peut-être nouvelle) et la mère de Nino ont-elles quelque chose de commun physiquement. Un physique singulier, des traits marqués, des pommettes qui ressortent. Autre finesse, le moment où Zoé propose une cigarette à Nino. « J’ai arrêté », objecte-t-il alors qu’on l’avait vu, la veille, en griller une à la fête. On imagine bien que, l’étape du désespoir passée, souffrir d’un cancer de la gorge ne donne pas trop envie de fumer…

Il faut enfin souligner la composition de Théodore Pellerin, toujours très juste, tant dans sa retenue que dans ses élans. Il dessert parfaitement le projet de la cinéaste.

… qui ne tient pas toutes ses promesses

Mais le film tombe aussi, hélas, dans de plus banales ornières.

Ainsi de la scène de fête, véritable cliché du cinéma français d’aujourd’hui, avec tous ses passages obligés : conversations superficielles (check), clopes et alcool (check), scène de danse (check), drague voire concrétisation (check). Pauline Loquès l’a alourdi d’une séance de vernis à ongle pour mec sur fond de discours militant sur le patriarcat (Sofiane désamorçant l’agressive jeune femme en approuvant tout ce qu’elle dit).

Autre scène convenue : celle où Nino, dans la chambre qu’il occupait enfant, ressort son baladeur, ce qui nous vaut un instant nostalgique sur du rock. Pauline Loquès doit être fan de cette musique puisqu’elle en colle un autre morceau sur le générique, sans rapport avec le sujet. Enfin, puisqu’on parle musique, il y a cette B.O. illustrative, pour faire le lien entre les scènes, de peu d’intérêt. Autant de choix qui font perdre au film de sa singularité.

Un premier film prometteur, sans aucun doute, même si le film ne prend pas autant… à la gorge qu’il pourrait. Pauline Loquès n’est pas (encore ?) du calibre d’une Agnès Varda, mais elle est certainement une nouvelle cinéaste à suivre, à l’instar d’une Jeanne Herry, d’une Léa Mysius ou d’une Louise Courvoisier. Liste non exhaustive.

Bande-annonce : Nino 

Fiche Technique : Nino 

Réalisateur : Pauline Loquès
Scénariste : Pauline Loquès
Distribution : Théodore Pellerin (Nino), Salomé Dewaels (Zoé), William Lebghil (Sofian), Mathieu Amalric, Camille Rutherford (Camille), Jeanne Balibar, Victoire Du Bois (Oncologue), Alexandre Desrousseaux (Raphaël)
Image : Lucie Baudinaud
Son : Nassim El Mounabbih, Claire Cahu, Amaury Arboun, Simon Apostolou
Montage : Clémence Diard
Décors : Aurette Leroy
Production : Sandra da Fonseca
Sortie en salle : 17 septembre 2025
Durée : 1h 36min
Genre : Drame
Distributeur : Jour2fête

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3.5

Volte-face : métaphysique des tirs et double visage

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Sortie en 1997, durant la révolution 3D du jeu vidéo, Volte-face nous rapproche de cette unité de temps et d’espace. Une dizaine de caméras tournent autour des personnages et permettent au réalisateur de nous offrir un montage particulièrement précis, où rien n’est laissé au hasard, que ce soit au niveau de la tension, de la vitesse ou des émotions. L’œuvre US culte fait partie de ces films incroyables dans le sens où un concept improbable (deux antagonistes échangent leur visage) est pris au premier degré et que la chose fonctionne. L’ensemble pousse le bouchon tellement loin qu’on semble rentrer dans une dimension inconnue, où on shoote avec deux armes, où les vêtements flottent au ralenti et où les colombes s’envolent sous les fracas des coups de feu.

D’une tendresse et d’un choc inouï, l’introduction est déjà une leçon de cinéma. Tandis que John Travolta virevolte dans un carrousel avec son fils, le tout dans un ralenti somptueux, Nicolas Cage émerge avec son sniper, comme une déflagration dans le ciel. Débute alors une valse opératique, un enchevêtrement de plans et d’espaces, avec plusieurs élans poétiques, dans ce qui est une fresque épique entre le bien et le mal.

Mise en scène ample, puissance sonore

Fusillades chorégraphiées, ralentis doux, travelings brusques, rotations panoramiques, etc. Chaque coup d’éclat, chaque idée de mise en scène est soulignée par la musique interactive et vrombissante de John Powell, tout à tour orchestrale et électronique, avec des effets de déflagrations sonores. Les textures, les différents motifs musicaux préfigurent ce que fera Hans Zimmer – qui a produit la bande-son – pour les films d’action. La bande originale inspirera des œuvres comme le jeu vidéo Perfect Dark sur Nintendo 64. Avec ses percussions rythmées, ses cuivres puissants, ses cordes enveloppantes et son piano doux qui favorise l’intimité, un vaste panel d’émotions traverse le spectateur et apporte ce qu’il faut d’intensité aux différentes scènes clefs et déterminantes du récit.

Le scénario, malgré des facilités évidentes, développe une succession de scènes particulièrement cinégéniques, avec ces deux visages, ces deux masques qui sont deux véritables trésors pour la caméra (comme lors de ce gros plan sur le regard solennel de Travolta, plein de spleen, 6 ans après le décès de son fils).

La première scène de transplantation chirurgicale, aux effets spéciaux surtout organiques, est un modèle du genre, et apporte une part de thriller et d’épouvante au long métrage. Sur le plan symbolique (dualité morale, identité, masque social), l’échange fait naître des vertiges d’identifications. Est-ce que je peux devenir, toi, un petit peu ? Et moi ? Qui est qui ? Qui joue le saint ? Qui est le pécheur ?

Se réfugier dans l’ombre de l’autre

Cette modification radicale opère de brusques troubles identitaires, où chacun essaye d’être à la place de l’autre, tout en s’affirmant. Les particularismes des deux visages s’en trouvent revisités et sont autant de figures opposées (ordre/chaos, loi/anarchie, père/criminel) que des reflets. Le film montre que sous le masque de l’ennemi se cache une part de soi, et que l’identité est toujours fragile, malléable, ambiguë.

– J’aime bien sauter ta femme, mais voyons les choses en face. On préfère comme c’était avant, non ? Si on refaisait l’échange ?
– Tu ne me rendras pas ce que tu m’as pris.
– Bon, alors, plan B : on n’a qu’à s’entretuer.

Dans ce jeu de maestria évident entre John Travolta et Nicolas Cage, filmés comme deux samouraïs des temps modernes, chacun choisira le meilleur, comme l’affirmait le magazine Première. Que ce soit l’un ou l’autre, ils sont tous les deux subjuguants, fascinants, survoltés, en péril, en trouble, en proie à une double identité.

Une œuvre totale

Miroir, identité double, double flingue, virtuosité filmique, enfance, parentalité, vengeance, rédemption, deuil, grand spectacle, mélancolie douce, déflagrations sonores : le champ lexical du film traduit une réussite qui joue sur plusieurs tableaux. Quand deux visages se retrouvent sous la lumière blafarde d’une ampoule nue, on décortique, on déchausse, on échange et on aboutit à Volte-face, soit une œuvre totale, pleine d’adrénaline, de fragilités et d’émotions touchantes. John Woo confirme que le cinéma, en particulier l’art du montage, ressemble un peu à un rêve. Il y a un processus de traitement de l’information. On sample, on prend des morceaux d’expérience de vie, des fragments de souvenirs afin de construire un nouveau voyage. Une forme de créativité apparait comme un effet du fonctionnement du système. On « baigne », avec Volte-face. Et lorsque le générique tombe, on se retrouve la mâchoire par terre et la tête dans les étoiles.

Bande-annonce : Volte-face

Fiche technique : Volte-face

Synopsis : Castor Troy, dangereux terroriste, est tombé dans le coma à la suite d’un affrontement avec Sean Archer, agent de la CIA. Grâce à une intervention chirurgicale, Archer prend le visage de Troy pour faire avouer au frère de ce dernier l’emplacement d’une bombe. Mais Troy sort du coma et prend à son tour le visage d’Archer.

  • Titre original : Face/Off
  • Titre français : Volte-face
  • Titre québécois : Double Identité
  • Réalisation : John Woo
  • Scénario : Mike Werb et Michael Colleary
  • Musique : John Powell
  • Musique additionnelle : Gavin Greenaway, Geoff Zanelli et Martin Tillman
  • Direction artistique : Steve Arnold
  • Décors : Neil Spisak
  • Costumes : Ellen Mirojnick
  • Maquillage : David Atherton, Kevin Yagher
  • Photographie : Oliver Wood
  • Son : Anna Behlmer, Chris David, Per Hallberg, Tom Lalley, Andy Nelson, Tom Perry, David M. Ronne, Mark P. Stoeckinger
  • Montage : Steven Kemper et Christian Wagner
  • Production : Terence Chang, Christopher Godsick, Barrie M. Osborne et David Permut
  • Production déléguée : Michael Douglas, Jonathan D. Krane et Steven Reuther
  • Production associée : Jeff Levine
  • Coproduction : Michael Colleary et Mike Werb
  • Sociétés de production : Douglas/Reuther Productions, Paramount Pictures, Permut Presentations, Touchstone Pictures et WCG Entertainment Productions
  • Sociétés de distribution : Paramount Pictures (États-Unis) ; Gaumont Buena Vista International (France)
  • Budget : 80 millions de $
  • Pays de production : États-Unis
  • Langue originale : anglais, latin
  • Format : couleur (DeLuxe) — 35 mm — 2,39:1 (Panavision) — son DTS / Dolby Digital
  • Genre : action, thriller, policier, science-fiction
  • Durée : 138 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis, Québec (27 juin 1997) ; France (7 septembre 1997 – Festival du cinéma américain de Deauville) ; 10 septembre 1997 (sortie nationale) ; Belgique (10 septembre 1997)
  • Nicolas Cage : Castor Troy / Sean Archer
  • John Travolta : Sean Archer / Castor Troy
  • Joan Allen : Dr Eve Archer
  • Alessandro Nivola : Pollux Troy
  • Dominique Swain : Jamie Archer
  • Gina Gershon : Sasha Hassler
  • Nick Cassavetes : Dietrich Hassler
  • John Carroll Lynch : Walton
  • Harve Presnell : Victor Lazarro
  • Robert Wisdom : Tito Biondi
  • Thomas Jane : Burke Hicks
  • Margaret Cho : Wanda
  • Matt Ross : Loomis
  • Chris Bauer : Ivan Dubov
  • James Denton : Buzz
  • Kirk Baltz : Aldo
  • Colm Feore  : Dr Malcolm Walsh
  • Tommy Flanagan : Leo
  • Myles Jeffrey : Michael Archer
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5

« Le problème avec les fantômes » : rire, pleurer et survivre à l’absence

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Dans son nouvel album, Mirion Malle explore la perte d’un ami à travers la voix de quatre jeunes femmes. Entre dialogues crus, éclats de rires et confidences, Le problème avec les fantômes déplie la complexité du deuil : ce mélange d’amour, de colère, d’absence et de mémoire qui ne s’efface jamais.

Ici, le deuil n’est ni héroïque ni solennel, mais multiple, contradictoire, parfois mesquin, ou tendre. Les personnages, amis du défunt Caleb, se heurtent à cette vérité douloureuse : « Depuis que tu es mort, je te vois partout. Dans la rue, dans le métro, à l’épicerie ; dans un sourire, un parfum, au ton d’une voix. » Irène, la plus hantée, confie : « Plus ton souvenir s’éloigne, et plus je vis avec. »

Le fantôme de Caleb apparaît, mi-présence, mi-projection. Il dit lui-même : « Je ne suis pas Caleb, et je ne suis pas pas lui. Est-ce que c’est toi qui m’imagines, ou est-ce que j’existe à l’extérieur de toi ? » Peu importe la réponse : ce qui compte, c’est ce qu’il incarne. « Ce que je sais, par contre, c’est l’injustice d’un départ trop tôt, la tristesse de l’absence, et la complexité de tes émotions. » Caleb devient ce que chacun projette de son chagrin – un miroir mouvant, fragile, mais indispensable.

Le récit n’élude pas la violence que le deuil inflige aux amitiés. Anne s’emporte : « C’était MON meilleur ami ! C’est MON fantôme ! » Comme si la douleur pouvait être privatisée. En face, la réplique tombe, sèche : « Quand tu dis des choses comme ça, c’est à moi que tu fais mal. » L’album ose montrer cette jalousie obscure : qui a droit de « posséder » le disparu, qui souffre le plus légitimement.

Mais au détour d’un dialogue, l’amitié reprend sa place. Une amie glisse : « On n’a pas su garder l’équilibre. En même temps, là, on ne s’est pas pris une petite bourrasque… On s’est quand même pris un énorme ouragan dans la face. » L’équilibre perdu du groupe devient la métaphore du travail de deuil lui-même : fragile, incertain, mais pas irrémédiablement détruit.

La bande dessinée saisit avec acuité ce que signifie perdre un témoin de son existence. « J’ai relu toutes nos discussions, mais il manque les plus importantes : celles qu’on a eues en chuchotant. J’en suis la seule trace désormais. » Sans Caleb, plus personne pour corriger, compléter ou rappeler les souvenirs : « Je ne pourrai plus jamais vérifier avec toi que je m’en souviens bien. »

Ce vertige identitaire se formule avec une simplicité souvent bouleversante : « Est-ce que si je ne t’avais pas rencontré, je serais vraiment moi aujourd’hui ? » Caleb n’est pas seulement un disparu : il est une part de chacun, une empreinte dans les trajectoires de ses amis.

« Parfois c’est tentant de penser qu’il était parfait, et il ne l’était pas du tout. (…) Mais je crois que c’est en occultant ça que je l’abîme. Je veux me souvenir de lui en entier. » Partant, les anecdotes fusent : Caleb soûl qui met le feu aux bougies, Caleb incapable de s’excuser, Caleb de mauvaise foi dans ses histoires d’amour. Les amies éclatent de rire : « Le nombre de prises de têteeee ! » L’une conclut, mi-sérieuse mi-facétieuse : « Peut-être que c’est ça qu’il faut faire pour honorer ses morts : un roast funéraire. »

Mirion Malle fait de la nuance son maître-mot : ses personnages naviguent entre désespoir et tendresse, colère et complicité, solitude et solidarité. Le fantôme n’est pas un effet narratif. C’une présence flottante, poreuse, à la fois leur invention et leur salut dans le processus de deuil. Aussi, Le problème avec les fantômes constitue une réflexion sur la vie qui continue, cabossée, maladroite, drôle parfois, mais toujours traversée par ceux qui nous manquent. Reste la force fragile du groupe : ce sont les vivants, ensemble, qui prennent soin de la mémoire – et les uns des autres.

Le Problème avec les fantômes, Mirion Malle
Glénat, septembre 2025, 176 pages

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4

« La Nef des songes » : Olivier Ledroit, baroque des ténèbres et des lumières

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Du gamin qui corrigeait les muscles de Spider-Man à l’orfèvre des univers gothiques et féériques, Olivier Ledroit a bâti une œuvre inclassable où l’image l’emporte sur tout. La Nef des songes (Glénat) rassemble ses confidences et dévoile un artiste à la fois forcené, fragile et visionnaire, qui a traversé les ombres pour mieux bâtir des cathédrales de papier.

« J’étais un chien fou », confie Olivier Ledroit en évoquant ses débuts. Enfant, il revendait chez son grand-père des dessins de Disney pour acheter des bonbons, corrigeait les anatomies de Spider-Man grâce à un manuel de Léonard de Vinci et remplissait des classeurs de super-héros inventés. Très vite, l’image s’impose comme une obsession : « Je me destinais davantage à être illustrateur… ce qui me fascinait, c’était l’image », dit-il. Ce tropisme guidera toute sa carrière, bien plus que le récit. La révélation survient notamment avec Conan le Barbare de Barry Windsor-Smith et John Buscema, qui lui ouvre une voie plus violente, plus crue, loin de la BD franco-belge policée.

Avec François Froideval et Les Chroniques de la Lune noire, Olivier Ledroit apprend « sur le tas » la discipline du métier. Pas de méthode académique, peu de recherches : il improvise, invente, « fonctionnait au feeling ». Les planches naissent d’une urgence, d’une énergie brute. Mais déjà se dessine une tendance : saturer l’espace, fourmiller de détails, refuser le vide. La bascule s’opère avec Xoco (scénario de Thomas Mosdi) où il investit « énormément dans les cadrages, dans les enchaînements de cases, dans la recherche des personnages et des costumes ». Obsédé, il dessine partout – métro, bus, nuits entières. C’est aussi une période marquée par la consommation de haschisch, qu’il revendique comme catalyseur d’images : « Cette drogue a la particularité de fonctionner sur le mode cerveau droit/cerveau gauche. Elle ouvre ton esprit et fait remonter à la surface des choses qui sont en toi… »

Puis vient Requiem, Chevalier Vampire, cathédrale gothique où il déverse ses blessures intimes : « Tu dévoiles des choses intimes, mais de façon déguisée. Ce que tu vis dans ton existence se reflète nécessairement dans ton travail. » Ce déluge visuel – cuir, flammes, vampires, gargouilles – trouve un écho immédiat dans la scène gothique et métal des années 1990-2000. Le succès est tel que les expositions qui suivent vendent tout. Daniel Maghen, jeune galeriste à l’époque, propulse ses originaux dans le circuit de l’art, et Olivier Ledroit franchit un seuil : celui de l’illustrateur reconnu dans les galeries, bientôt vendu aux enchères chez Drouot ou Artcurial.

Ce passage par l’exposition infléchit sa manière de travailler : il pense désormais ses planches pour les murs, adopte un style plus décoratif, fait entrer la dorure, les matières, les collages. Avec Wika, il quitte les ténèbres de Requiem pour les contes de fées, s’inspirant du manga et des livres d’heures médiévaux : « Je voulais que le résultat ressemble aux livres d’heures du Moyen Âge. J’ai donc opté pour une technique traditionnelle, à la plume avec une mise en couleurs à l’aquarelle pour avoir un rendu mat et vintage. » L’orfèvre gothique se fait enlumineur steampunk.

Parallèlement, Olivier Ledroit explore un versant plus féminin et lumineux avec ses artbooks Univers féérique, Fées & Amazones ou Edo. Il y déploie une sensualité plus douce, un trait plus aérien : « J’ai une façon d’appréhender la féminité qui plaît beaucoup aux lecteurs, et qui me plaît beaucoup à moi aussi. C’est un sujet inépuisable. » Ces ouvrages fonctionnent aussi comme respiration entre albums, « un cloud » où il déverse les idées qui n’ont pas trouvé place ailleurs.

Et pourtant, l’illustrateur n’abandonne jamais son gothique flamboyant. En mai 2024, il reprend Requiem après un long silence, avec Pat Mills, pour conclure la saga : « C’était une technique que j’ai tellement faite que j’avais l’impression d’être de retour chez moi. » Plus sobre dans l’ambiance, mais toujours habité par une noirceur jouissive, il prévoit deux tomes pour boucler l’histoire. À côté, il songe à d’autres prolongements – une adaptation en manga déjà en cours, des projets de jeux vidéo, peut-être une série – tout en se tenant à distance de la perte de contrôle qu’impliquent ces transpositions.

La Nef des songes révèle ainsi un créateur double : à la fois forcené et orfèvre, artisan acharné et peintre reconnu, héritier du gothique et amoureux de la féerie. Un artiste qui n’a cessé de se réinventer, mais toujours guidé par la même urgence : garnir la page, donner corps à ses visions, faire de l’image une catharsis. Aujourd’hui, Olivier Ledroit continue d’élargir sa nef, pour qu’elle vogue toujours entre rêve et cauchemar.

La Nef des songes, Olivier Ledroit et Arnaud Pagès
Glénat, septembre 2025, 256 pages

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4.5

« La Mise à mort du tétras lyre » : grandir contre la loi du père

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Avec son premier roman graphique, David Combet signe une œuvre bouleversante qui mêle récit initiatique, mémoire intime et réflexion sur la virilité.

Il y a dans le titre quelque chose d’archaïque et de brutal : la mise à mort. Derrière le symbole de l’oiseau, le tétras lyre – animal des montagnes, à la fois majestueux et fragile – se dessine l’histoire d’un fils qui ne parvient pas à chanter la même mélodie que son père. Pierre, double de l’auteur, traverse son enfance, son adolescence puis sa vie adulte avec un fardeau : celui d’un héritage masculiniste qui ne lui correspond pas. Là où son père rêvait de forger un chasseur robuste, prompt à tenir le fusil et les convenances, lui ne voit dans la nature qu’une source d’émerveillement, un refuge où son regard et sa main trouvent matière à créer.

David Combet explore ce décalage avec acuité. Très tôt, le lecteur perçoit les blessures infligées par l’injonction virile : le fusil placé entre des mains qui préféraient le crayon, le « tu seras un homme, mon fils » qui sonne comme un couperet. Entre les pages, on assiste à une succession de dissonances : un père en lutte avec ses propres échecs (divorce, chômage), un fils qui découvre son homosexualité dans le silence et la crainte, jusqu’à l’explosion d’une scène traumatique où la différence devient fracture.

Le récit, construit en allers-retours entre passé et présent, met en parallèle deux temporalités. D’un côté, l’enfance et la jeunesse, avec ses après-midis à dessiner la montagne, ses premiers émois et ses confrontations avec un père qui ne comprend pas. De l’autre, un présent incertain : Pierre adulte, trentenaire, artiste sans perspectives, enchaînant les petits boulots et les rencontres sentimentales décevantes. Il flotte dans une vie qui ne décolle pas, comme s’il n’osait pas encore se réapproprier son histoire. Le véritable enjeu du livre est là : dans cette quête de reconstruction, ce besoin d’ouvrir la boîte de Pandore pour affronter l’héritage paternel et trouver une forme de réconciliation avec soi-même.

Mais ce qui distingue La Mise à mort du tétras lyre d’autres récits d’émancipation, c’est son intensité plastique. David Combet choisit la peinture acrylique, donnant à chaque planche une texture caractéristique, une densité émotionnelle presque charnelle. Les paysages montagnards se font tantôt refuge, tantôt piège, reflet des états intérieurs du héros. La couleur traduit la vulnérabilité, la colère, le désir, jusqu’à certaines scènes de sexualité où l’intime se mêle à la violence. C’est une œuvre qui s’éprouve autant par les yeux que par la lecture.

En filigrane, le récit dépasse l’expérience individuelle. Il interroge les mutations sociales des années 1990 à nos jours, la manière dont les normes de genre façonnent, et parfois étouffent, les existences. À travers Pierre, ce sont des générations entières d’hommes contraints par l’image du père chasseur, artisan ou patriarche, qui trouvent un écho. Et dans ce combat intime pour se défaire de l’héritage, le lecteur reconnaît sans doute la nécessité universelle de s’inventer soi-même.

La Mise à mort du tétras lyre n’est donc pas seulement le portrait sensible d’un fils en marge des attentes paternelles : c’est un manifeste discret, une ode à l’art comme chemin de réinvention, une exploration subtile des fractures que la virilité imposée laisse derrière elle…

La Mise à mort du tétras lyre, David Combet
Glénat, 24 septembre 2025, 288 pages

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