La peur fige la pensée. Et ici, elle semble avoir paralysé la créativité de Francis Lawrence et de son scénariste J.T. Mollner, qui trébuchent lourdement sur une œuvre pourtant taillée pour une course de fond radicale et visionnaire contre les dérives autoritaires et les formes modernes du fascisme. Marche ou crève est un titre au souffle court, aussi évocateur que menaçant, mais le film peine à tenir le rythme. Privé de tension, il reste en surface, ratant son virage politique et déraillant dans sa tentative d’explorer la condition humaine. Et pourtant, tout était là : la douleur, la psychologie, l’endurance… Autant d’éléments abandonnés en chemin.
Chez Stephen King, les protagonistes sont souvent en lutte contre des forces invisibles, tiraillés entre le réel et le surnaturel. Mais dans Marche ou crève, écrit sous le pseudonyme de Richard Bachman à l’aube de sa carrière, le surnaturel est évacué. Ce qui reste, c’est la lente usure de corps et d’esprits poussés à bout, dans un monde qui condamne sans frémir. Une ligne droite vers l’extinction, sans échappatoire, où chaque pas pèse plus lourd que le précédent. C’est là, peut-être, que l’on entrevoit déjà les germes de La Ligne verte ou Dead Zone, où l’humanité vacille sous le poids de systèmes inhumains.
Frères d’usure, frères d’oubli
Après avoir lancé et porté la saga Hunger Games sur grand écran, Francis Lawrence choisit une nouvelle dystopie pour arpenter les sentiers de la survie. Le concept est simple et efficace : cinquante adolescents doivent marcher à 5 km/h, sans jamais s’arrêter. Trois avertissements, puis l’exécution. Seul le dernier survivant sera récompensé d’une belle fortune et d’un vœu de son choix. Une mécanique cruelle, qui aurait pu accoucher d’un film haletant, entre rituel initiatique et marche funèbre. Mais à l’écran, le souffle manque. L’ambition collective s’effrite, et la route se réduit à un face-à-face entre deux figures : Ray Garraty et Peter McVries.
Le reste du groupe ? Un décor mouvant. Malgré la réduction de l’effectif (50 marcheurs au lieu des 100 du roman), la majorité des personnages restent des silhouettes au bord du chemin. Le scénario esquisse à peine leurs espoirs, leurs peurs et leur camaraderie forcée. Il n’en reste qu’un croquis de solidarité ou l’ombre d’un collectif. Seule l’alchimie entre Ray, rongé par des pensées sombres, et Peter, énergique et solaire, apporte un peu de chaleur à cette marche froide. Ensemble, ils avancent, l’un portant l’autre, jusqu’à ce que leurs pas deviennent une forme de résistance, un dialogue en mouvement. Mais dans cette compétition sans ligne d’arrivée, même le vainqueur est perdant. La souffrance semble sans limite.
Cooper Hoffman, découvert dans le tendre Licorice Pizza, trouve ici un rôle plus rugueux, presque martyr. Son Ray se désagrège à mesure que les kilomètres s’accumulent, tandis que David Jonsson insuffle à McVries une légèreté bienvenue. Ce duo fonctionne, et leurs échanges offrent les rares respirations d’un film étouffé par sa propre cadence. Des instants où l’humanité affleure, sans pour autant atteindre la justesse de Stand by Me, autre adaptation de King, qui savait mieux capter l’émotion derrière le voyage.
Car ici, l’émotion est sans cesse bousculée. La mise en scène presse l’allure, sans jamais s’attarder. La route – filmée dans les paysages déserts du Manitoba – reste un arrière-plan lisse, peu investi. On aurait espéré un travelling immersif, un voyage sensoriel, mais le film défile comme un tapis roulant mécanique. Tout devient alors prévisible et assommant, alors que la répétition devrait davantage donner du sens au décor ou aux personnages. Et plus le film avance, plus il semble piétiner son propre potentiel.
La route des ombres
De nombreux axes politiques, pourtant cruciaux, sont abordés… mais à la hâte. L’isolement rural, l’enrôlement forcé, la fascination pour la violence retransmise en direct, le poids de l’autorité militaire. Tout cela est présent, en pointillés, mais jamais pleinement creusé. Comme si le film s’essoufflait à vouloir tout dire sans choisir sa direction. En refusant d’interroger véritablement le sens de cette violence institutionnalisée, il finit par emprunter les sentiers du « spectaculaire », au lieu de s’engager dans une réflexion plus vertigineuse.
Les exécutions deviennent presque banales et dénuées de portée émotionnelle. Chaque « ticket » distribué pour l’au-delà devrait pourtant avoir plus d’impact. Mais ici, la mort est expédiée, et ses conséquences, jamais explorées. Le film prétend dénoncer la violence, mais il en épouse parfois les formes. Ce paradoxe lui fait perdre de vue son objectif : dénoncer un système où devenir adulte revient à survivre à une absurdité totalitaire.
C’est bien de fascisme qu’il est question ici : une idéologie autoritaire qui réduit l’individu à une fonction, une marche, une performance. Une société où la désobéissance coûte la vie, où le regard du pouvoir est constant, inquisiteur et impitoyable. Et pourtant, le film reste timide dans sa dénonciation. Il marche à côté de ses intentions.
Et le comble de l’ironie, c’est que cette marche qui devrait s’intensifier, s’alourdir, devenir presque insoutenable à mesure que les concurrents s’effondrent, perd tout sentiment d’épuisement dans son dernier acte. Le film avance sans fatigue visible, sans tension palpable. On sent à peine le poids des kilomètres ni la décomposition physique ou mentale des survivants. Le dénouement arrive sans climax, sans véritable montée dramatique, comme si le film s’était arrêté de transpirer. Une ligne d’arrivée atteinte sans douleur, sans souffle et sans suspension. L’endurance promise n’est plus qu’un geste mécanique vidé de sa portée émotionnelle et narrative. Un contresens, pour un film censé raconter la lente agonie.
Certes, le cadre est plus resserré que dans Running Man, autre dystopie de King. Là où celui-ci offrait un contrechamp sur les spectateurs et explorait la mise en scène médiatique d’un carnage futuriste, Marche ou crève reste collé aux basques de ses marcheurs. Ce choix, plus intimiste, aurait pu offrir une immersion psychologique. Il n’en est rien. La route reste linéaire, le propos tourne en rond, et l’allégorie s’épuise.
Ironie du sort, c’est Edgar Wright qui reprendra bientôt le flambeau avec une nouvelle adaptation de Running Man. Peut-être parviendra-t-il à faire de cette traque une course plus engagée et plus tranchante. En attendant, Marche ou crève reste une randonnée hésitante, au pas traînant, qui manque trop souvent de souffle pour marquer durablement le paysage dystopique du cinéma contemporain.
Marche ou crève : bande-annonce
Marche ou crève : fiche technique
Titre international : The Long Walk
Réalisation : Francis Lawrence
Scénario : J. T. Mollner, d’après le roman Marche ou crève de Stephen King
Interprètes : Cooper Hoffman, David Jonsson, Garrett Wareing, Mark Hamill, Charlie Plummer, Ben Wang, Roman Griffin Davis
Photographie : Jo Willems
Montage : Mark Yoshikawa
Direction artistique : Kathy McCoy
Décors : Nicolas Lepage
Costumes : Heather Neale
Musique : Jeremiah Fraites
Producteurs : Francis Lawrence, Roy Lee, Cameron MacConomy et Steven Schneider
Sociétés de production : Vertigo Entertainment, Media Capital Technologies
Société de distribution : Metropolitan Filmexport
Pays de production : États-Unis
Genre : Science-fiction, Thriller, Épouvante-horreur
Durée : 1h48
Date de sortie : 1er octobre 2025





