« La Mise à mort du tétras lyre » : grandir contre la loi du père

Avec son premier roman graphique, David Combet signe une œuvre bouleversante qui mêle récit initiatique, mémoire intime et réflexion sur la virilité.

Il y a dans le titre quelque chose d’archaïque et de brutal : la mise à mort. Derrière le symbole de l’oiseau, le tétras lyre – animal des montagnes, à la fois majestueux et fragile – se dessine l’histoire d’un fils qui ne parvient pas à chanter la même mélodie que son père. Pierre, double de l’auteur, traverse son enfance, son adolescence puis sa vie adulte avec un fardeau : celui d’un héritage masculiniste qui ne lui correspond pas. Là où son père rêvait de forger un chasseur robuste, prompt à tenir le fusil et les convenances, lui ne voit dans la nature qu’une source d’émerveillement, un refuge où son regard et sa main trouvent matière à créer.

David Combet explore ce décalage avec acuité. Très tôt, le lecteur perçoit les blessures infligées par l’injonction virile : le fusil placé entre des mains qui préféraient le crayon, le « tu seras un homme, mon fils » qui sonne comme un couperet. Entre les pages, on assiste à une succession de dissonances : un père en lutte avec ses propres échecs (divorce, chômage), un fils qui découvre son homosexualité dans le silence et la crainte, jusqu’à l’explosion d’une scène traumatique où la différence devient fracture.

Le récit, construit en allers-retours entre passé et présent, met en parallèle deux temporalités. D’un côté, l’enfance et la jeunesse, avec ses après-midis à dessiner la montagne, ses premiers émois et ses confrontations avec un père qui ne comprend pas. De l’autre, un présent incertain : Pierre adulte, trentenaire, artiste sans perspectives, enchaînant les petits boulots et les rencontres sentimentales décevantes. Il flotte dans une vie qui ne décolle pas, comme s’il n’osait pas encore se réapproprier son histoire. Le véritable enjeu du livre est là : dans cette quête de reconstruction, ce besoin d’ouvrir la boîte de Pandore pour affronter l’héritage paternel et trouver une forme de réconciliation avec soi-même.

Mais ce qui distingue La Mise à mort du tétras lyre d’autres récits d’émancipation, c’est son intensité plastique. David Combet choisit la peinture acrylique, donnant à chaque planche une texture caractéristique, une densité émotionnelle presque charnelle. Les paysages montagnards se font tantôt refuge, tantôt piège, reflet des états intérieurs du héros. La couleur traduit la vulnérabilité, la colère, le désir, jusqu’à certaines scènes de sexualité où l’intime se mêle à la violence. C’est une œuvre qui s’éprouve autant par les yeux que par la lecture.

En filigrane, le récit dépasse l’expérience individuelle. Il interroge les mutations sociales des années 1990 à nos jours, la manière dont les normes de genre façonnent, et parfois étouffent, les existences. À travers Pierre, ce sont des générations entières d’hommes contraints par l’image du père chasseur, artisan ou patriarche, qui trouvent un écho. Et dans ce combat intime pour se défaire de l’héritage, le lecteur reconnaît sans doute la nécessité universelle de s’inventer soi-même.

La Mise à mort du tétras lyre n’est donc pas seulement le portrait sensible d’un fils en marge des attentes paternelles : c’est un manifeste discret, une ode à l’art comme chemin de réinvention, une exploration subtile des fractures que la virilité imposée laisse derrière elle…

La Mise à mort du tétras lyre, David Combet
Glénat, 24 septembre 2025, 288 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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