« La Nef des songes » : Olivier Ledroit, baroque des ténèbres et des lumières

Du gamin qui corrigeait les muscles de Spider-Man à l’orfèvre des univers gothiques et féériques, Olivier Ledroit a bâti une œuvre inclassable où l’image l’emporte sur tout. La Nef des songes (Glénat) rassemble ses confidences et dévoile un artiste à la fois forcené, fragile et visionnaire, qui a traversé les ombres pour mieux bâtir des cathédrales de papier.

« J’étais un chien fou », confie Olivier Ledroit en évoquant ses débuts. Enfant, il revendait chez son grand-père des dessins de Disney pour acheter des bonbons, corrigeait les anatomies de Spider-Man grâce à un manuel de Léonard de Vinci et remplissait des classeurs de super-héros inventés. Très vite, l’image s’impose comme une obsession : « Je me destinais davantage à être illustrateur… ce qui me fascinait, c’était l’image », dit-il. Ce tropisme guidera toute sa carrière, bien plus que le récit. La révélation survient notamment avec Conan le Barbare de Barry Windsor-Smith et John Buscema, qui lui ouvre une voie plus violente, plus crue, loin de la BD franco-belge policée.

Avec François Froideval et Les Chroniques de la Lune noire, Olivier Ledroit apprend « sur le tas » la discipline du métier. Pas de méthode académique, peu de recherches : il improvise, invente, « fonctionnait au feeling ». Les planches naissent d’une urgence, d’une énergie brute. Mais déjà se dessine une tendance : saturer l’espace, fourmiller de détails, refuser le vide. La bascule s’opère avec Xoco (scénario de Thomas Mosdi) où il investit « énormément dans les cadrages, dans les enchaînements de cases, dans la recherche des personnages et des costumes ». Obsédé, il dessine partout – métro, bus, nuits entières. C’est aussi une période marquée par la consommation de haschisch, qu’il revendique comme catalyseur d’images : « Cette drogue a la particularité de fonctionner sur le mode cerveau droit/cerveau gauche. Elle ouvre ton esprit et fait remonter à la surface des choses qui sont en toi… »

Puis vient Requiem, Chevalier Vampire, cathédrale gothique où il déverse ses blessures intimes : « Tu dévoiles des choses intimes, mais de façon déguisée. Ce que tu vis dans ton existence se reflète nécessairement dans ton travail. » Ce déluge visuel – cuir, flammes, vampires, gargouilles – trouve un écho immédiat dans la scène gothique et métal des années 1990-2000. Le succès est tel que les expositions qui suivent vendent tout. Daniel Maghen, jeune galeriste à l’époque, propulse ses originaux dans le circuit de l’art, et Olivier Ledroit franchit un seuil : celui de l’illustrateur reconnu dans les galeries, bientôt vendu aux enchères chez Drouot ou Artcurial.

Ce passage par l’exposition infléchit sa manière de travailler : il pense désormais ses planches pour les murs, adopte un style plus décoratif, fait entrer la dorure, les matières, les collages. Avec Wika, il quitte les ténèbres de Requiem pour les contes de fées, s’inspirant du manga et des livres d’heures médiévaux : « Je voulais que le résultat ressemble aux livres d’heures du Moyen Âge. J’ai donc opté pour une technique traditionnelle, à la plume avec une mise en couleurs à l’aquarelle pour avoir un rendu mat et vintage. » L’orfèvre gothique se fait enlumineur steampunk.

Parallèlement, Olivier Ledroit explore un versant plus féminin et lumineux avec ses artbooks Univers féérique, Fées & Amazones ou Edo. Il y déploie une sensualité plus douce, un trait plus aérien : « J’ai une façon d’appréhender la féminité qui plaît beaucoup aux lecteurs, et qui me plaît beaucoup à moi aussi. C’est un sujet inépuisable. » Ces ouvrages fonctionnent aussi comme respiration entre albums, « un cloud » où il déverse les idées qui n’ont pas trouvé place ailleurs.

Et pourtant, l’illustrateur n’abandonne jamais son gothique flamboyant. En mai 2024, il reprend Requiem après un long silence, avec Pat Mills, pour conclure la saga : « C’était une technique que j’ai tellement faite que j’avais l’impression d’être de retour chez moi. » Plus sobre dans l’ambiance, mais toujours habité par une noirceur jouissive, il prévoit deux tomes pour boucler l’histoire. À côté, il songe à d’autres prolongements – une adaptation en manga déjà en cours, des projets de jeux vidéo, peut-être une série – tout en se tenant à distance de la perte de contrôle qu’impliquent ces transpositions.

La Nef des songes révèle ainsi un créateur double : à la fois forcené et orfèvre, artisan acharné et peintre reconnu, héritier du gothique et amoureux de la féerie. Un artiste qui n’a cessé de se réinventer, mais toujours guidé par la même urgence : garnir la page, donner corps à ses visions, faire de l’image une catharsis. Aujourd’hui, Olivier Ledroit continue d’élargir sa nef, pour qu’elle vogue toujours entre rêve et cauchemar.

La Nef des songes, Olivier Ledroit et Arnaud Pagès
Glénat, septembre 2025, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.