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Rétrospective Studio Ghibli : Arrietty, le petit monde des chapardeurs, une histoire d’atmosphères

Sorti en France en 2011, Arrietty est une production Ghibli marquée par la volonté de trouver des successeurs à Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Hiromasa Yonebayashi, formé comme animateur, réalise ce film qui montre aussi un besoin du studio de Totoro de chercher d’autres terrains de jeu dans la littérature anglo-saxonne.

Synopsis : Shô, un jeune garçon âgé de 12 ans est en convalescence chez sa grand-mère et sa domestique, dans l’attente d’une grave opération. Dans le jardin de cette vieille maison de la campagne Tokyoïte vivent des chapardeurs, Arrietty et ses parents. La rencontre est inévitable entre deux peuples qui ont toujours fait en sorte de ne jamais se rencontrer.

Petites mains, grandes œuvres

L’œuvre des studios Ghibli est incarnée par le génie de ses illustres fondateurs depuis 1985, au point de nous en faire oublier les nombreuses petites mains qui ont gratté des tonnes de papier pour elle. La promotion d’un nom de la nouvelle génération n’est ainsi pas anodine, surtout quand ce nouveau réalisateur sort des rangs de ces stakhanovistes de la feuille et du croquis. Des petites mains sortent de l’ombre pour mettre en scène l’espèce féerique des chapardeurs, ces minuscules créatures toutes droites sorties de l’imaginaire le plus enfantin. Qui n’a jamais regardé sous son lit pour y voir des petites bêtes ? Les Minipouss de Jean Chalopin, les Fraggle Rock de Jim Henson dès 1983 s’inspiraient en série animée du livre de Mary Norton, Le Petit Monde des Borrowers, publié en 1952. Il est également un classique directement adapté à de multiples reprises depuis 1973, ce qui constitue un vrai défi relevé par les équipes du studio.

Des racines et des ailes

Le style Ghibli est si iconique d’un Japon stylisé avec minutie qu’il est très difficile de l’imaginer venir s’approprier d’autres univers. Si l’Histoire d’Arrietty est transposée au Japon en 2010, la nature d’un récit moins foisonnant et plus linéaire que les scripts originaux comme Le Voyage de Chihiro se ressent assez rapidement. Les enjeux sont clairs et bien délimités. La morale du chapardage porte en elle les reproches d’un discours occidental sur ses propres travers, rogné par un consumérisme dévastateur. Les chapardeurs/borrowers ne prennent ainsi que ce dont ils ont besoin, rien de plus. A l’image de cette gourmandise d’Arrietty dans le film, qui tente d’embarquer un énorme morceau de sucre pas totalement vital, ce qui provoque la rencontre avec le jeune Shô, cette fois-ci les enjeux du discours sont totalement identifiés par un public qui a porté les films de Ghibli pour son orientalisme. Le risque est très présent : ce film n’est clairement pas le plus dépaysant de la saga.

Des atouts dans son jeu

Si regarder Arrietty comme une simple œuvre de transition, mineure par ses ambitions est tentant, il est nécessaire de lui rendre justice. Le premier challenge est en terme d’animation de réfléchir à des échelles de plan et des idées de mise en scène très inventives pour crédibiliser une rencontre aussi improbable. Le jeu des ombres chinoises, jouant sur les voix et les non-dits, lors de la première rencontre entre Shô et Arrietty est une vraie trouvaille qui valide la mise en avant d’un animateur à la réalisation. Si iconographiquement les personnages du film sont très loin d’être les plus inventifs, reprenant des visages croisés pêle-mêle dans Nausicaä ou bien Princesse Mononoké, ceci se fera au profit d’une bluette originale sous bien des aspects.

Fuis-moi, je te suis…

Alité, malade, affaibli et imposant au regard de notre héroïne, Shô est un cœur à conquérir, pour supporter une prochaine opération qui s’annonce, jamais dévoilée, mais suffisamment sérieuse pour qu’il envisage langoureusement vivre peut-être ses derniers jours, au calme chez sa grand-mère. Il ressort de ce jeune homme une forme de fatalité, de clairvoyance le posant en face d’Arrietty comme une figure mature sur cet aspect du rapport à l’autre et à la vie. Arrietty, elle, du bas de ses 14 ans, est encore dans un apprentissage du chapardage, pas encore marquée par un fatalisme qu’on pourrait attendre de la part de la représentante d’une espèce comptant seulement 3 représentants quand le récit commence. Ainsi, malgré une scène de dispute, image d’Épinal de la romance anglo-saxonne, pas très utile dans cette adaptation-là, force est de constater que les personnages ici inversent le schéma classique des amourettes ghiblesques : une jeune femme sage, un jeune homme immature.

Emporté par la mort

L’histoire d’amour impossible à laquelle personne, pas même eux, ne croit porte en elle une trace crépusculaire, très présente jusqu’à la scène de fin. On aurait aimé, à un choix scénaristique ou deux près, que cette dernière scène se rapproche un peu plus du déchirement du tombeau des lucioles, mais elle porte sur ses petites épaules les marques des dernières œuvres du studio, avant qu’il annonce sa fermeture : une forme de fatalité, qui a toujours la taille du regret.

Bande annonce

Fiche technique

Titre original : Karigurashi no Arrietty (借りぐらしのアリエッティ?)
Titre français : Arrietty, le petit monde des chapardeurs
Titre anglais : The Secret World of Arrietty
Réalisation : Hiromasa Yonebayashi
Scénario : Hayao Miyazaki et Keiko Niwa, d’après le roman Les Chapardeurs de Mary Norton
Musique : Cécile Corbel
Production Toshio Suzuki pour le studio Ghibli
Sociétés de distribution :
Drapeau du Japon Toho
Drapeau des États-Unis Drapeau du Canada Drapeau de la France Walt Disney Pictures/Disney France
Drapeau du Royaume-Uni Optimum Releasing
Langue originale : japonais
Société de doublage : Dubbing Brothers (France)
Durée : 94 minutes
Dates de sortie :
Japon : 17 juillet 2010
France : 30 novembre 2010 (avant-première au Ciné Cité des Halles à Paris avec Hiromasa Yonebayashi et Cécile Corbel) ; 12 janvier 2011 (sortie nationale)
Belgique : 6 avril 2011
États-Unis, Canada : 17 février 2012

Funny Games U.S. : un remake viscéral à l’identique

Funny Games U.S. est un drôle d’énergumène. Un remake aux particularités bien distinctes, et qui derrière sa violence insoutenable, cache des velléités paradoxales. 

Un remake plan par plan

Les remakes au cinéma sont devenus monnaie courante, et leur existence se base soit sur un motif financier soit artistique. Réhabiliter une ancienne franchise, surfer sur un film ayant marqué toute une génération, se réapproprier une œuvre dont la portée pourrait faire écho à notre modernité, remettre au gout du jour un récit intemporel, faire du cash sur le dos d’une marque évidente et populaire… Toutes les raisons sont bonnes ou mauvaises pour faire du remake le vilain petit canard de la grande famille du cinéma lorsqu’on se met à idéaliser le processus créatif. Surtout que le remake n’a pas forcément bonne presse, à cause de la peur qui consisterait à voir l’identité et la personnalité de l’original disparaître dans une production lisse, moralisatrice et calibrée. Mais ce serait réducteur de caractériser le remake uniquement du mauvais côté de la barrière car les exemples de bons remakes sont heureusement plus nombreux qu’on pourrait le croire. 

Funny Games U.S., quant à lui, sort de la masse. Il est l’élève un peu perturbateur de la classe. Le premier de la classe, qui met un classeur entre lui et son camarade de bureau, pour ne pas être copié. Il croit dur comme fer en ce qu’il dit, et serait prêt à tout pour voir la lumière des projecteurs se braquer sur lui. Quitte à se répéter une deuxième fois pour asseoir son autorité et sa crédibilité. Mot pour mot… Plan par plan… Pour le meilleur et pour le pire… Non content de voir sa première version de Funny Games faire un flop aux yeux de la jeunesse américaine, qu’il considère comme assoiffée de sang et imbibée de violence, le « professeur » autrichien, Michael Haneke, ne baisse pas les bras et remet le couvert avec ce remake, presque identique à l’original de 1997, du même nom, Funny Games. Un même réalisateur, faisant un remake de l’un de ses propres films, plan pour plan, c’est assez rare pour le souligner. 

Dans un coin de bord de mer, une famille va vivre l’enfer, sous le joug de la perversité maligne et mystérieuse de deux adolescents. Pour ce faire, alors que le décor sera le même, le réalisateur changera tout son casting et s’acoquinera de Naomi Watts, Tim Roth (acteur de Reservoir Dogs ou Pulp Fiction (sic)…) et surtout de Michael Pitt, véritable vicieux au visage d’ange et au sourire narquois déstabilisant. Tout de blanc vêtus, écartant tout symbolisme d’appartenance sociale, les deux jeunes hommes de Funny Games U.S., avec leur chevelure blonde, leur politesse épuisante de manipulation, leur assurance maladive, leur phrasé condescendant à la logique illogique (un cassage de jambe à coup de club de golf équivaut à une gifle), embourbent l’esprit de leurs interlocuteurs jouant le jeu du question/réponse sans véritables questions et sans véritables finalités.

Leur but est inconnu, ils s’amusent de la turpitude de l’autre, symbole d’une vision presque nihiliste des relations humaines. Et comme dans l’original, la tension va monter crescendo et l’home invasion va devenir presque insoutenable pour le spectateur, impuissant devant l’agissement des deux agresseurs et mis K.O. lors du twist aux deux tiers des films.

Un remake comme leçon de morale

La raison de la naissance de ce nouveau long métrage n’est pas commerciale – pas uniquement on va dire – mais elle se situe surtout dans la philosophie que Haneke entretient vis-à-vis de son art, et dans son intérêt presque pédagogique en ce qu’il raconte. Il voulait avant tout toucher le public américain, qu’il jugeait être l’épicentre. Et quand on voit les débats d’aujourd’hui autour de la réception de Parasite aux USA et des films étrangers avec des sous-titres, il est plausible que Haneke visait juste à l’époque en voulant américaniser son œuvre pour la rendre plus audible.

Le réalisateur a une relation toute particulière avec la violence sanglante montrée au cinéma. Le cinéaste perd un peu son latin devant la perte du symbolisme de cette dite violence, de sa « déréalisation », et d’une banalisation rigolarde devant un acte meurtrier : ce qui le pousse à rejeter par exemple le cinéma de Woo et de Tarantino. Là où ces deux derniers aiment esthétiser la violence, et en faire un divertissement, il ne cesse de se questionner sur la nature récréative de cette représentation, et de notre rapport en tant que spectateur à notre désensibilisation à la mort en tant que telle. 

Avec son diptyque Funny Games, Haneke nous gratifie d’une œuvre sombre, dérangeante au possible qui coince le spectateur sur son propre siège, nous faisant témoin des pires démons de l’être humain. Pour Haneke la violence n’a rien d’amusant et n’a pas sa place dans une quelconque chorégraphie cinématographique. C’est un geste froid, profondément austère, naturaliste, à l’image de la plupart de ses films où il se targue de montrer l’insoutenable avec le plus grand des détachements (La Pianiste…). 

L’intelligence de la facétie des dialogues, cette impression de temps réel, le découpage parfait de ses longs plans-séquences captant la souffrance psychique et physique avec talent, la soudaineté d’une haine pulsionnelle font de Funny Games U.S., un huis clos pervers, où l’on se sent impuissant (complice ?) du calvaire vécu par une famille lambda. Sa position moralisatrice se dessine dans un cynisme paternel à l’état brut, dévoilant presque un plaisir malsain à montrer deux jeunes hommes candides rembobiner le seul espoir apparent du film et à nous faire passer par tous les états. Haneke prend la place des agresseurs pendant qu’on ressent la déchéance des victimes, et nous interroge sur notre plaisir morbide à ressentir de la satisfaction lors de séance de ce type de films.

Un remake comme autoparodie ?

Pris stricto sensu, Funny Games U.S., derrière son reflet siamois, est une œuvre qui brille par son motif viscéral et ne perd en aucun cas la puissance de l’original. En ce sens, pour ceux qui n’auraient pas vu l’original, cette version américanisée garde ce sentiment de souffre et de violence gratuite, qui fait de la « franchise » Funny Games un étalon du genre. Pourtant, pendant que Funny Games premier du nom nous questionnait donc sur le visage de la violence au cinéma, Funny Games U.S. déplace quant lui la problématique vers un tout autre aspect : son cinéaste et la réussite de son entreprise. Les chiffres montrent que le public américain n’a pas non plus été très friand de cette version à l’identique, ce qui n’est pas étonnant vu l’austérité et le manque de moral de ce cinéma loin des carcans de la globalité du cinéma local.

Malgré la méticulosité et la force d’interprétation de Funny Games U.S., apercevoir un cinéaste s’évertuer à répéter son discours sans en changer un seul mot, et l’observer s’auto-persuader de la puissance de son premier jet, sans se remettre en question ni acclimater son récit au public visé, cela démontre l’erreur et la complaisance même du projet en question, qui malheureusement au lieu de devenir le grand cas d’étude sociologique que voulait son réalisateur, n’est pas moins qu’une énième possibilité pour certains ou certaines de se foutre les pétoches devant une œuvre de « niche ». Funny Games U.S. devient donc tout ce que ne voulait pas Michael Haneke : un divertissement horrifique de luxe. Sur la forme, cette version américaine est un petit bijou sadique, brillant et ricaneur qui mettra même à rude épreuve les plus vaillants d’entre nous, mais qui sur le fond, dévoile une vanité parodique et l’étroitesse d’esprit d’un projet « incompris » et à la ligne d’horizon bien fine pour être visible.

Funny Games U.S. – Bande Annonce

 

5 films qui s’inspirent du maître de l’horreur cosmique : H.P. Lovecraft

Article sponsorisé 

Howard Phillips Lovecraft est un écrivain américain du début du XXème siècle qui aura définitivement marqué le monde de l’horreur. Littérature, cinéma, mais aussi musique et jeux (aujourd’hui, certains des meilleurs casinos en ligne au Canada proposent même des machines à sous s’inspirant de son univers !) : l’horreur made in Lovecraft est partout !

Lovecraft est connu pour avoir inventé et développé le terme d’”horreur cosmique”. Dans chacune de ses nombreuses nouvelles, l’histoire et les personnages sont différents, mais le fond reste toujours le même : une force impalpable – soit invisible, soit personnifiée par des monstres venant des profondeurs de notre planète – venant perturber le ou les protagonistes… les plongeant ainsi dans un flou total, une folie sombre. Un bouleversement poussant les personnages principaux à se questionner sur leur existence, mais aussi à repenser la réalité du monde qui les entoure.

Nous vous recommandons vivement de le lire pour vous rendre compte de sa vision de l’horreur, bien différente de “l’horreur” sanglante ou encore de celle basée sur les possessions démoniaques que l’on a l’habitude de connaître. Aussi, pour vous imprégner de cet univers si intriguant et prenant, nous vous conseillons de regarder les 5 films ci-dessous, s’inspirant avec brio du travail de H.P Lovecraft :

#1 Color Out Of Space – 2020

Film récent avec Nicolas Cage en rôle principal, celui-ci s’inspire directement d’une nouvelle de Lovecraft nommée “La Couleur tombée du ciel”.

Le film commence avec l’atterrissage d’une météorite dans le jardin de Nathan Gardner (Nicolas Cage) et de sa famille. Peu à peu, leur vie rurale tranquille va se transformer en un cauchemar “technicolor”… Sans vous en dire plus (pour ne pas gâcher le plaisir !), le film retranscrit à merveille cette “horreur cosmique”. Visions mystérieuses, perte du sens du temps, mémoire chaotique et autres occurrences de démences psychologiques vont atteindre chacun des membres de cette famille ordinaire. Ajoutez à cela, un final véritablement dérangeant… et vous obtenez une belle interprétation de cette nouvelle de Lovecraft.

#2 Underwater – 2020

Le pitch : une équipe de chercheurs océaniques (composée notamment des célèbres Kristen Stewart et Vincent Cassel) travaille pour une société de forage… jusqu’à ce qu’un mystérieux tremblement de terre dévaste leur installation de recherche, située au fond de la fosse des Mariannes.

Notre avis ? Ce n’est pas forcément le meilleur film de notre liste, mais il se laisse tout de même regarder ! Certes, le scénario est plus ou moins déjà vu, mais vous pourrez tout de même ressentir la tension, la peur et le désespoir des personnages, en particulier de Norah (interprétée par Kristen Stewart). Les effets spéciaux et l’ambiance générale du film sauront également vous séduire. Et puis, n’oublions pas la dimension Lovecraftienne très présente dans Underwater, à retrouver du côté des créatures mystérieuses… mais chut ! On ne vous en dit pas plus !

#3 The Mist – 2007

The Mist, autre adaptation d’un roman de Lovecraft créé par un maître moderne de l’horreur, qui n’est autre que Stephen King. Probablement plus connu que Lovecraft, King est au final un grand admirateur de son compère, et a même annoncé que ce dernier était “le plus grand artisan du récit classique d’horreur du vingtième siècle”.

The Mist (“Brume” en français) est ainsi l’une des oeuvres les plus lovecraftienne de Stephen King, et son adaptation au cinéma par Frank Darabont est plutôt réussie.

Le synopsis est le suivant : Les Drayton – David, Steff et leur fils Billy – vivent dans une petite ville du Maine aux USA. Une nuit, une tempête féroce frappe la région, endommageant leur maison. L’orage est accompagné d’une étrange brume le lendemain matin. David, Billy et leur voisin Brent Norton se rendent en ville et se retrouvent coincés dans une épicerie avec plusieurs autres personnes. Ils y découvrent que le brouillard contient quelque chose d’effrayant, voire de morbide…

Ici, nous retrouvons les deux facettes de l’horreur cosmique : d’un côté, tout un bestiaire maléfique et de l’autre, la torture psychologique des personnages face à ce qui leur arrive. A retenir ? Également un twist final incroyable, traumatisant, hypnotisant !

#4 The Endless – 2017

Disponible sur la très bonne plateforme française de streaming Outbuster (offrant, certes, moins de films que Netflix, mais présentant tout de même une très bonne sélection de films majoritairement indépendants), The Endless est un autre film de la catégorie “perturbant et étrange” qui va au delà du réel… à regarder !

L’histoire ? On y suit deux frères qui reçoivent un message vidéo crypté les incitant à revisiter une secte (vénérant les extraterrestres et la mort) à laquelle ils avaient échappé une décennie plus tôt. Dans l’espoir de trouver une réponse à ce qu’ils ne pouvaient trouver dans leur jeunesse, ils sont contraints de reconsidérer les croyances de la secte face aux phénomènes inexplicables qui entourent le camp. Alors que les membres se préparent à l’arrivée d’un événement mystérieux, les frères tentent tant bien que mal de démêler la vérité… avant que leur vie ne soit définitivement mêlée à la secte.

Avec un budget de moins 20 000$, les amis Aaron Moorhead et Justin Benson ont réussi leur pari : réaliser un film intriguant du début jusqu’à la fin, avec une forte constante ésotérique et mystique, bien typique de notre cher écrivain américain H.P Lovecraft.

#5 The Lighthouse – 2019

https://www.youtube.com/watch?v=1CiROKK22mk

Et enfin, nous terminons par le second film du talentueux Robert Eggers, qui nous avait déjà régalé avec The Witch en 2015. Cette fois-ci, le réalisateur américain a choisi de tourner avec une pellicule 35mm noir & blanc. Le résultat ? L’excellent film The Lighthouse (lire notre critique complète), qui a d’ailleurs été nominé pour plusieurs prix, dont l’Oscar de la Meilleure Photographie.

Remontons le temps et arrêtez-vous à la fin des années 1800. Le film commence avec l’arrivée du jeune Ephraim Winslow (Robert Pattinson) sur une île – ou plutôt un rocher isolé en plein milieu de l’océan – pour remplacer le second du gardien du phare, le vieux loup de mer Thomas Wake (Willem Dafoe). Il seront les deux seuls personnages du film.

Nous sommes alors face à un huis-clos étouffant et poisseux. Nous y découvrons le quotidien de ces deux hommes, fait de divers travaux difficiles, de pets, de crasse, de masturbations, de beuveries,… ! Mais plus les semaines passeront, plus le réel et l’imaginaire se mélangeront… Nous y sommes : l’horreur cosmique de Lovecraft est là. Événements étranges, hallucinations dérangeantes, mensonges et sauts d’humeurs, la folie pointe le bout de son nez…

Eggers signe avec The Lighthouse, un film unique et extrême, dans lequel l’excellente performance de ces 2 acteurs joue un grand rôle. Nous avons hâte de découvrir ce qu’il va nous pondre pour son troisième chef-d’oeuvre !

« Coyotes (T.02) » : la confrontation

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Après un premier tome à la narration déstructurée et aux sous-propos multiples, Sean Lewis et Caitlin Yarsky remettent le couvert : le second volume de Coyotes apparaît plus direct, moins mystérieux, mais tout aussi efficace que son aîné.

En parcourant ce deuxième tome de la série Coyotes, une évidence saute aux yeux : les planches de Caitlin Yarsky demeurent belles et sophistiquées, avec des visages très expressifs et des vignettes parfois à la lisière de l’horrifique. Les teintes pourraient être qualifiées de sérielles en ce sens que la dessinatrice passe par différentes phases : au bleu-gris des premières pages succèdent le vert-gris, le jaune-gris ou un clair-obscur doré du plus bel effet. Les dessins ne manquent jamais d’incarnation et certains points de vue pourraient se prêter parfaitement au cinéma. On pense notamment à cette vignette dévoilant des héros en danger à partir de la gueule menaçante d’un loup.

Le premier tome supportait des lectures secondaires touchant au complexe militaro-industriel, à la corruption dans la police ou aux expériences scientifiques. Il laissait le mystère s’épaissir à mesure que des éléments nouveaux venaient alimenter l’intrigue – les poupées, la Duchesse, les Loups anciens… Cette suite s’avère moins sinueuse, essentiellement focalisée sur le conflit opposant les filles de Gaïa et les Loups cherchant à les annihiler. Le récit demeure fondamentalement féministe : les femmes sont des guerrières autosuffisantes et elles subissent une haine due à leur genre. Sean Lewis ne se fait pas prier pour souligner leur posture rebelle : « Éléos est la Déesse de la Miséricorde. Et je suis Olive. Aussi connue comme son putain de Marteau. » L’opposition ne souffre aucune ambiguïté : « Elles croyaient pouvoir vous dresser à agir contre votre nature ? Faire de vous non pas des chasseurs, non pas des pillards. Quel goût avait leur pardon ? » Ou encore : « Duchesse. C’est comme ça que tous les enfoirés m’appellent ici. Et on va établir des règles de base. Premièrement, les hommes sont enchaînés. »

L’humour et l’horreur figurent eux aussi au cœur de ce tome. Une vieille femme préfère les bois aux toilettes, ce qui appelle au commentaire suivant : « Les feuilles sont le PQ de la nature. » Les ennemis masculins, une fois captifs, sont habillés en rose, sollicités au foyer ou envoyés dans les champs, dans un geste entendu d’humiliation. Il est aussi ironiquement noté que « bizarrement, un labo foireux avec des antécédents à la Frankenstein, ça ne vaut rien sur le marché immobilier ». S’agissant de l’aspect horrifique de ce volume, comment ne pas évoquer la fusion des Loups en un monstre difforme et gigantesque, image iconique s’il en est ? L’hostilité telle qu’elle est représentée dans le chef des Loups fait le reste…

On pourra, à la lecture de ce second tome, regretter un certain manque d’ambitions dans la construction du récit. Les mystères entretenus dans l’épisode inaugural paraissent rapidement évacués. Et peu d’intrigues connexes viennent soutenir l’arc principal. La bande dessinée n’en demeure pas moins intéressante, avec des personnages féminins forts et souvent bien écrits, ainsi qu’une confrontation attendue dont l’avènement sert de colonne vertébrale à l’histoire.

Coyotes T.02, Sean Lewis et Caitlin Yarsky
HiComics, juin 2020, 128 pages

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Les deux du balcon : un confinement bien particulier

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Accoudés à la balustrade d’un balcon, deux hommes observent ce qu’ils ont sous leurs yeux et discutent. Qui sont-ils et que font-ils là, alors qu’à première vue tout les oppose ?

Première piste de compréhension avec leurs noms : Dideret et d’Alembot. En effet, ces noms forment une sorte de contrepèterie sur la base des noms Diderot (l’encyclopédiste) et d’Alembert (mathématicien, philosophe et encyclopédiste). Effectivement, les deux personnages discutent de notions scientifiques, en illustrant des théories de haut niveau. Leur situation et leur façon de dialoguer rappelle immanquablement les deux petits vieux qui intervenaient régulièrement sur un balcon, lors du Muppet show. On apprend aussi que Dideret et d’Alembot ont loué chacun un côté de ce balcon. Bien qu’aucune raison ne soit jamais mentionnée, on peut considérer qu’ils sont confinés sur ce balcon !

Espace de confinement

Nos deux confinés disposent d’un espace particulièrement réduit dont on observe évidemment chaque détail. Il s’agit d’un bâtiment ancien et le balcon comporte 7 balustres, ce qui a pour effet à un moment crucial, d’octroyer un espace inégal à chacun des colocataires. Ce qui intéresse Francis Masse (dessinateur et scénariste) ne se situe pas exclusivement sur le balcon, mais bien souvent dans l’espace visible de ce dernier. On peut donc se faire une idée plus précise du lieu dont la configuration rappelle Venise. Effectivement, on reconnaît la place Saint-Marc, la promenade le long du grand canal et le pont du Rialto. Mais tout cela subit d’étonnantes déformations en fonction de l’inspiration du dessinateur qui n’a pas son pareil pour peupler sa ville d’habitants incongrus (personnages et animaux), ainsi que pour imaginer des excroissances architecturales qui ne peuvent que marquer l’esprit du lecteur (de la lectrice).

Un aspect scientifique étonnant

L’album se présente sous la forme de dix sketches indépendants comportant chacun 5 planches (et une page avec illustration en noir et blanc pour le titre). A part un facteur sur une draisienne qui vient leur apporter un colis, Dideret et d’Alembot n’ont aucune interaction directe avec ce qui se passe sous leurs yeux. Pourtant, ce qu’ils observent leur permet d’évoquer de nombreux points. On peut tout imaginer, même que ce qu’on voit correspond à leurs fantasmes. En effet, l’action sous leurs yeux est souvent assez délirante. Ceci est dû à la fantaisie du dessinateur qui fait ici un pari un peu fou : illustrer à sa façon des théories scientifiques méconnues du grand public (parution originale : 1985). Le personnage qu’on voit sur la gauche, assez massif, avec un manteau rouge, des lunettes et un chapeau melon, assène régulièrement ses connaissances à son colocataire plutôt petit et fluet, long nez, dents du dessus proéminentes, casquette de style populaire. Le look du plus petit correspond à son tempérament d’inculte décidé à ne pas se laisser marcher sur les pieds. Il faut dire que son comparse ne se prive pas de l’assommer avec son savoir encyclopédique. Un discours qui trouve heureusement un certain répondant de la part du plus petit, qui fait régulièrement preuve d’un bon sens élémentaire de bon aloi et n’hésite pas à sortir quelques bons mots destinés à ridiculiser le savoir de ce Monsieur-je-sais-tout.

Une BD inclassable

L’album séduit d’abord par ses décors, très soignés, qui font immédiatement sentir qu’on a affaire à une œuvre originale et inclassable. Les couleurs signées Nicole Masse contribuent au pouvoir de séduction d’une BD qui dépasse tous les codes habituels. A noter qu’après la dernière planche, une mention précise que la typographie est protégée par un copyright. Effectivement, elle est originale, à tel point qu’elle m’a d’abord rebuté, surtout parce qu’elle envahit beaucoup d’espace dans cet album. Il faut s’y plonger pour dépasser cette réticence et comprendre ce que l’auteur nous apporte ici.

Cabotinage scientifique ?

Ce que l’album apporte, c’est un mélange subtil très particulier. La situation d’origine pourrait limiter considérablement toute possibilité d’action et centrer l’essentiel sur les dialogues, très abondants. En fait, ces dialogues ne prennent leur saveur que par rapport à tout ce qui se passe sous le balcon. Et là, l’imagination de l’auteur prend toute sa dimension, en illustrant à sa manière des connaissances physiques pointues. A première vue, on pourrait prendre les échanges verbaux comme un dialogue de sourds plutôt savoureux, entre un pédant très bavard et son interlocuteur qui n’y comprend pas grand-chose. Quand on y regarde de plus près, tout cela va bien au-delà, car les théories évoquées sont tout ce qu’il y a de plus solides et elles ont marqué l’histoire des sciences. On a donc là un petit inventaire de connaissances enrichissantes présentées sous une forme étonnante où l’inspiration graphique le dispute à l’intelligence du propos. L’ensemble prend sa saveur avec les échanges pleins d’incompréhension entre les deux occupants du balcon.

Une Masse d’informations et un Aspect à vérifier

L’exemple sur lequel je me suis plus particulièrement penché est celui correspondant au titre quanticos contre classicos où il est question de physique quantique. Les cinq planches rappellent combien il est difficile d’aborder ce domaine pour un néophyte. Mais Masse s’y entend pour nous présenter quelque chose d’intrigant. Suffisamment pour inciter à creuser la question, sachant qu’il finit cet épisode en indiquant « D’après les expériences d’Alain Aspect. » Un nom presque suspect, comme si Masse se fichait gentiment de ses lecteurs (lectrices). Eh bien non, absolument pas. Bien connue des spécialistes, l’expérience d’Alain Aspect  a fait avancer les connaissances en physique quantique. Ses résultats ont été admirés à tel point que d’autres spécialistes ont cherché comment améliorer l’expérience, de façon à éliminer le moindre doute quant aux conclusions. Et si ce qu’on peut trouver sur Internet ne permet pas à un non spécialiste de tout comprendre, on réalise néanmoins que ces travaux sont on ne peut plus sérieux (et rigoureux), et surtout que Masse les illustre avec une belle inspiration.

Pour conclure

Ne surtout pas croire que cette BD ne puisse pas être appréciée par des non scientifiques. La situation de base, l’originalité scénaristique et les délires visuels peuvent séduire tout amateur (amatrice) de BD originale.

 

Les deux du balcon, Francis Masse

Casterman (Collection Studio A SUIVRE), 1985, 62 pages (Réédition chez Glénat).

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Liste de confinement #2 : La Flor, Thunder Road, Tetsuo…

Pendant cette période de confinement, la rédaction du Magduciné vous conseille une petite liste de films à (re)voir. Allant de la symphonie La Flor de Mariano Llinás au chaotique et viscéral Tetsuo de Shinya Tsukamoto jusqu’au sublime Les musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi, vous avez de quoi faire.

La Flor de Mariano Llinás

Ce film de 14h est à voir ou plutôt à expérimenter. Il fait exploser la notion même de confinement : c’est un film montre, énorme, imparfait, élégant et ridicule à la fois, mais surtout c’est un film qui fait voyager : dans l’histoire du cinéma, dans le monde, dans l’esprit du réalisateur, dans le monde des esprits parfois et dans celui du spectateur. La Flor n’est pas un film confortable et c’est tant mieux, on peut vous couper le son d’un seul coup, vous entraîner dans le monde des espions, des sorcières, de la photographie primitive. Chaque partie (4 en tout) a ses moments de grâce, de wtf. On trépigne parfois, on se dit « mais qu’est-ce que ça fait là ? »; on est fasciné la seconde d’après, ému, amusé. Ce n’est donc pas un film, c’est un voyage, une explosion. C’est aussi une belle déclaration d’amour (pudique, sensible, mais aussi extravagante) à quatre actrices étonnantes et détonantes. On n’avait pas vu ça souvent, peut-être un peu chez Carax et son Holy Motors où Denis Lavant jouait les caméléons. La Flor est inclassable, on y trouve même un générique de 30 minutes ! Bref, c’est magique, c’est épique, c’est parfois agaçant, dérangeant, frustrant, mais ça bruisse de partout, ça donne à voir, à sentir, à ressentir. Rarement une œuvre aura été aussi palpable.

Chloé Margueritte

The Banker de George Nolfi 

Sous plusieurs aspects The Banker fait penser à Green Book. Nous sommes à nouveau dans un film « inspiré d’une histoire vraie » et se déroulant dans les États-Unis de la ségrégation. Sauf qu’au lieu de nous convier à une tournée musicale dans le Grand Sud, nous accompagnons ici deux hommes noirs qui veulent se lancer dans les affaires, d’abord dans l’immobilier, puis dans le domaine bancaire, ce qui leur était interdit (surtout au Texas, où se déroule une partie du film). Bien entendu, nous n’échappons pas au message politique (sur les quartiers interdits aux Noirs, sur les crédits que les Noirs ne pouvaient pas souscrire…). Mais fort heureusement le film ne se contente pas de véhiculer un message parfois lourdement. The Banker est d’abord un très bon suspense bancaire. Il est parfois difficile de suivre les différentes opérations financières, mais les enjeux sont clairement définis. L’interprétation est impeccable.

Hervé Aubert

Les musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi

Les musiciens de Gion de Kenji Mizoguchi surprend par sa justesse d’écriture : on aurait du mal à croire que c’est un homme qui a réalisé cette œuvre, tant la pauvreté de la condition féminine – et plus précisément des geishas et de leurs apprenties, les maikos – est impeccablement dénoncée. Les deux personnages principaux, Eiko et Miyoharu, veulent conserver leur liberté d’agir et de disposer de leur corps comme elles le souhaitent, être des femmes indépendantes, ce qui fait qu’elles sont toutes les deux des figures féminines très fortes. La fin est d’autant plus grandiose que l’ultime concession de Miyoharu apparaît comme un grand sacrifice qu’une mère aurait fait à sa fille, démontrant dès lors la pureté du lien qui les unit, elle et Eiko. Quand une liberté est perdue, l’autre est sauvée…

Flora Sarrey

 

Thunder Road de Jim Cummings

Présenté à la section Acid du Festival de Cannes en 2018, Thunder Road est un petit bijou écrit, réalisé et interprété par l’américain Jim Cummings. Pour moins de 200 000$, le cinéaste plutôt débutant réussit à nous transporter sur une montagne russe d’émotions. Visionné en période de confinement, dans les conditions hasardeuses et facilement « perturbables » d’un visionnage sur le petit écran, le film attire et scotche pourtant immédiatement dès la première scène. Jim Arnaud, un jeune policier quelque peu inadapté, prononce un discours bizarre, à la limite du loufoque lors des funérailles de sa mère adorée. Entrecoupé de pas de danse (sa mère était danseuse), et de gros sanglots irrépressibles, le discours consterne l’assemblée et amuse le spectateur. Jim Arnaud est touchant dans sa volonté de s’intégrer dans une société qu’il ne comprend pas toujours. Il fait tout à l’envers, l’éducation de sa petite fille, son boulot de flic qu’il exécute avec plus de rage qu’il n’en faut, comme un exutoire à une colère et une souffrance d’orphelin non évacuées. Sa vie chaotique est en contraste avec son environnement de banlieue engourdie, et c’est ainsi que Thunder Road réussit à nous émouvoir et à capter notre attention de bout en bout, malgré un scénario somme toute assez mince.

Beatrice Delesalle

Tetsuo de Shinya Tsukamoto

Fougueux et détraqué. Comme une pustule, une démangeaison qui ne demande qu’à se désagréger. Tetsuo, c’est une tempête esthétique, une tornade auditive, le cri d’un esprit frappeur qui viendrait hanter une bobine de toute de sa folie. De cette déflagration cinématographique qui se déploie entre cinéma amateur et soubresaut cyberpunk, Shinya Tsukamoto fait appel à l’infiniment grand et l’infiniment petit, dans sa manière de colmater les brèches de la conscience par l’incision de la matérialité du métal, et dans sa faculté à rassembler l’expérimentation visuelle et les gimmicks du cinéma de genre (horreur, kaiju). Tetsuo qui prend les formes d’une teinture faite de noir et de blanc fait irrémédiablement penser à une œuvre non moins incroyable : Eraserhead de David Lynch, surtout dans son approche cartographique des paysages industriels monochromes d’une société plus ou moins dystopique où l’humain serait un détritus comme un autre, et dans l’évocation de la fissuration du couple par le refoulement d’un soi-même.

Sébastien Guilhermet

 

Alice au pays des merveilles, version 1999 par Nick Willing

« Alice » est peut-être l’un des textes de littérature les plus adaptés au cinéma. Dès les années 1900-1910, on trouve des courts-métrages mettant en scène certaines aventures de la jeune fille à la poursuite du lapin blanc. Passées par le meilleur (le Disney de 1951, ou le Alice de Svankmajer de 1988) et par le pire (un Tim Burton de triste mémoire), les adaptations de la nouvelle de Lewis Carroll auront rarement trouvé traitement plus exhaustif que dans ce téléfilm réalisé en 1999 par Nick Willing. Et de téléfilm, cette déclinaison d’Alice n’a que le nom, tant le résultat est ambitieux, certes imparfait, mais dans l’ensemble franchement réussi. Déjà, le casting est impressionnant : Ben Kingsley, Christopher Lloyd (« Doc » de Retour vers le futur), Robbie Coltraine (« Hagrid » de Harry Potter), Gene Wilder (« Willy Wonka » du premier Charlie et la Chocolaterie), Whoopi Goldberg, Peter Ustinov, et bien d’autres. Les décors et effets visuels sont superbes et n’ont pour la plupart pas vieilli, grâce notamment au talent de Bob Hollow et Jim Henson, ayant respectivement œuvré sur les célèbres Brazil et Dark Crystal. Durant près de 2h10, cette Alice (un peu fade) découvrira un Pays des merveilles plus riche que jamais, surpassant la plupart des autres adaptations en quantité de péripéties et de rencontres. Des chansons, des danses, des cris, mais aussi quelques scènes à l’émotion inattendue. De quoi revoir d’un œil neuf un univers si singulier et pourtant si souvent caricaturé. Car malgré un rythme un peu inégal et une photographie forcément datée, l’atmosphère est réussie et on se surprend à s’émerveiller nous-mêmes devant une telle effusion de générosité.

Jules Chambry

Pour lire la liste de confinement #1

 

Evil Dead de Fede Alvarez : remake, modernisation et hémoglobine

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Le cinéma d’horreur contemporain se nourrit largement de la reprise de thèmes classiques et de quelques remakes. Parmi ceux-ci, le plus marquants, cette dernière décennie, est peut-être Evil Dead, de Fede Alvarez, remake du film de Sam Raimi.

Faire un remake d’un classique présente, bien évidemment, un avantage commercial. Le seul nom d’Evil Dead suffit à attirer un public de fans, d’autant plus qu’en trente ans le film qui a ouvert la saga a acquis le statut d’oeuvre culte.
C’est là justement que se situe aussi l’écueil principal de ce type de projet. En s’attaquant à une oeuvre aussi renommée, le remake court le risque de braquer les fans du film de Sam Raimi, ne pouvant supporter l’hypothèse d’un Evil Dead sans Bruce Campbell (et ce, même si c’est Sam Raimi lui-même qui est à l’origine du projet, et qui en supervise la production).
D’où le dilemme, sans doute caractéristique du remake : faire la même chose, ou innover ?

Le film de Fede Alvarez, futur réalisateur de Don’t Breathe, présente d’emblée des différences notables avec le film original, à commencer par son budget, nettement plus conséquent, et cela se voit à l’image. Visuellement, le film est beaucoup plus soigné, avec une volonté manifeste d’esthétiser l’horreur. Ainsi, la pluie de sang qui entame la dernière partie du film donne des images d’une grande beauté.
Le premier choix important est celui d’adapter le film aux codes narratifs du film d’horreur des années 2010. Ainsi, Fede Alvarez décide de nous plonger dans l’horreur dès la scène d’ouverture, avec un prégénérique bien glauque et moralement violent. Ainsi, dès les premières secondes, le cinéaste montre de quoi il est capable, avant de nous plonger dans l’histoire principale.
On le comprend tout de suite : s’il y a bien une chose qui a disparu de ce remake, c’est l’humour. Si Sam Raimi avait, dès 1981, cette capacité à jouer avec les codes pour s’en moquer, mêlant l’horreur et sa parodie en un équilibre subtil, Alvarez, quant à lui, élimine d’emblée cette possibilité. Son Evil Dead va rester dans le sérieux, préférant miser habilement sur une généreuse surenchère horrifique et une très bonne capacité à implanter une ambiance.
Ainsi, dans la présentation des personnages, passage obligé que l’on souhaite tous voir abrégé le plus possible, la caméra parvient déjà à nous attraper, par quelques plans bien sentis, quelques cadrages tout sauf innocents, quelques jeux sur ce décor de bois en putréfaction et cette atmosphère si poisseuse qu’on a l’impression d’en sentir la pourriture depuis notre canapé.

Alors, certes, dans ce processus d’adaptation d’un film aux codes des années 2010, il n’y a pas que du bon. Les personnages sont clairement sacrifiés, et ce n’est sans aucun doute pas dans ce film que l’on trouvera un protagoniste capable de retenir l’attention comme l’avait fait Ash. Les personnages du remake de Fede Alvarez sont plats et communs.
Le cinéaste ne nous épargne pas non plus l’enjeu symboliquement psychologique du film. Le point de départ de l’action, c’est Mia qui veut arrêter la drogue et passera par une période brutale de sevrage. L’horreur apparaît donc comme une vision symbolique de ce parcours, passant même par la mort et la résurrection de Mia, changée définitivement en une jeune femme combative. il est possible de juger que ce propos vient inutilement alourdir le film sans être follement pertinent…

Finalement, Fede Alvarez parvient à maintenir un équilibre assez fin entre respect de l’oeuvre originale, clins d’oeils aux connaisseurs, et indépendance. Ainsi, si les personnages et les situations sont différentes, le remake reprend bien des éléments du film de Raimi. Quel fan n’a pas un petit sourire entendu en apercevant rapidement une tronçonneuse ? Qui n’a pas un petit frisson d’anticipation lorsque des personnages, en enlevant un tapis, découvrent une trappe dans le sol de la cabane ? Et l’horloge ? Et l’ampoule ?
Certains de ces éléments resteront à l’état de clins d’oeil, d’autres seront employés et trouveront un rôle effectif dans l’histoire. Cela commence, bien entendu, par le livre, qui ne se contente pas de lancer l’horreur mais en ponctue chaque épisode. Quant à la main arrachée, elle semblait faire partie des incontournables, et elle arrive bel et bien dans la dernière partie. Fede Alvarez parvient même à reprendre l’idée du “viol par une branche d’arbre”, sans que cela paraisse ridicule, ce qui n’est pas loin de l’exploit.

Quid de l’horreur, dans tout cela ? Là-dessus, le film est irréprochable. Une fois l’action lancée, le film ne réserve aucun temps mort, aucune horreur ne nous est épargnée. Les gros plans sont ravageurs, et l’idée de ne pas employer de CGI s’avère le coup de génie du film; l’hémoglobine coule à flot, et quelques scènes sont très marquantes.
En bref, en matière de remake, le Evil Dead de Fede Alvarez n’a pas à rougir, loin de là. Le film cherche à actualiser l’oeuvre de Sam Raimi et, s’il n’évite pas les lourdeurs et ne prend pas toujours suffisamment de recul face aux codes du cinéma de genre des années 2010, il reste d’une redoutable efficacité.

Evil Dead (1981) : bande annonce

Evil Dead (1981) : fiche technique

Scénariste et réalisateur : Sam Raimi
Interprètes : bruce Campbell (Ashley Williams), Ellen Sandweiss (Cheryl Williams), Betsy Baker (Linda)
Montage : Edna Ruth Paul
Photographie : Tom Philo
Musique : Joe Loduca
Production : Robert tapert, Bruce Campbell, Sam Raimi
Société de production : Renaissance Pictures
Société de distribution : Metropolitan Filmexport
Genre : horreur
Durée : 85 minutes
Date de sortie en France : 24 août 1981

Etats-Unis- 1981

Evil Dead (2013) : bande annonce

Evil Dead (2013) : fiche technique

Réalisateur : Fede Alvarez
Scénariste : Fede Alvarez, Rodo Sayagues
Interprètes : Jane Levy (Mia), Jessica Lucas (Olivia), Shiloh Fernandez (David), Lou Taylor Pucci (Eric)
Montage : Bryan Shaw
Photographie : Aaron Morton
Musique : Roque Baños
Production : Sam Raimi, Bruce Campbell, Robert Tapert
Sociétés de production : TriStar Pictures, FilmDistrict, Ghost House Pictures
Société de distribution : Metropolitan FilmExport
Genre : horreur
Durée : 97 minutes
Date de sortie en France : 1er mai 2013

Etats-Unis – 2013

L’hypothèse du tableau volé, de Raoul Ruiz

En 1979, Raoul Ruiz  coréalise avec l’écrivain Pierre Klossowski un documentaire fictif intitulé L’Hypothèse du tableau volé. Le personnage principal, un collectionneur excentrique, possède une série de six tableaux du peintre Frédéric Tonnerre. Il est convaincu qu’il manque à sa collection un septième tableau qui aurait disparu. Il se trouve que ces toiles, pourtant d’apparence anodine, firent l’objet d’un scandale à leur époque. Pourquoi ? Pour répondre à cette question, et confirmer l’hypothèse du tableau volé, le collectionneur va procéder à l’examen minutieux de chacune des toiles.

Tableaux vivants

Pour tenter d’y voir plus clair, le collectionneur va reconstituer chaque toile sous la forme de tableaux vivants, des mises en scène grandeur nature réalisées à l’aide de figurants. Celle qu’il pense être la première de la série, Diane au bain surprise par Actéon, est ainsi reconstituée en extérieur dans le parc du manoir dont il est le propriétaire. Ce faisant, le collectionneur devient metteur en scène à l’intérieur du film de sorte qu’on assiste à un enchâssement des points de vue. La caméra de Raoul Ruiz filme le collectionneur, qui regarde Actéon, qui espionne Diane, eux-mêmes observés par une tierce personne. Ce à quoi il faut ajouter notre propre regard, celui du spectateur. Avec cette mise en abîme, Raoul Ruiz, suggère que tout est question de focale. Qui est celui qui observe ? Et qui donne à observer ?

Une réflexion sur la représentation cinématographique

« L’art ne montre pas, il fait allusion ! «  répète à l’envi le collectionneur contestant la légitimité de toute forme d’interprétation des images. L’importance des miroirs et des masques dans la relation entre les tableaux, objets déformant ou occultant la réalité, étayent l’idée que la représentation est avant tout affaire de simulacre. Au narrateur, qui lui rétorque que les indices laissés par le peintre sont pourtant bien visibles, le collectionneur répond « Spéculation ! », sous entendu que toute observation (speculare=observer) contient une part de mystification. D’un tableau à l’autre ce sont ainsi les principes mêmes de l’écriture cinématographique qui sont questionnés : champ et hors-champ dans la première scène, plans et cadrage dans la seconde, l’éclairage dans la suivante, etc..

Indices éparpillés façon puzzle

La question suivante que pose le collectionneur est celle des liens qu’entretiennent les six tableaux. Comment la scène de la Diane au bain répond-elle à celle des deux Templiers jouant aux échecs ? Le tableau n°5, intitulé Scènes de la vie de famille, est-il si anodin qu’il parait ?  Ce sont quelques uns des questionnements de cette enquête artistico-policière très stimulante. A chacun de retrouver les références littéraires et mythologiques, les clins d’œil et détails intrigants cachés dans le film. Un jeu de (fausses) pistes marqué par l’intertextualité (ou l’Ekphrasis pour reprendre un terme cher à Klossowski).

Le tableau volé : de l’art ou du cochon ?

Mais quid du fameux tableau volé ? On apprend par le biais du collectionneur que la police avait découvert l’existence d’une cérémonie outrageuse dans les murs du manoir. Face à une telle accusation, Frédéric Tonnerre aurait argué qu’il s’agissait là d’une reproduction grandeur nature d’une de ses toiles : le fameux tableau volé. Avec cette pièce manquante du puzzle,  Raoul Ruiz, s’amuse à interroger le spectateur sur sa propension à générer ses propres représentations. Volé, absent, case vide, le tableau manquant est sujet à tous les fantasmes. Que représentait-il ? Une orgie sexuelle comme pourraient le suggérer les indices laissés par Raoul Ruiz ainsi que l’érotisme sulfureux des tableaux vivants de Klossowski ? Qu’importe, en ne donnant aucune réponse à l’énigme du tableau volé, le metteur en scène piège le voyeur qui est en nous, nous laissant interdits et frustrés par cette conclusion dénuée de tout spectaculaire.

Un film passionnant et esthétiquement réussi (superbe photographie en noir et blanc de Sacha Vierny).

Fiche technique :

  • Titre : L’Hypothèse du tableau volé
  • Réalisation : Raoul Ruiz
  • Scénario : Raoul Ruiz, d’après les œuvres de Pierre Klossowski et avec sa collaboration
  • Musique : Jorge Arriagada
  • Photographie : Sacha Vierny
  • Décors : Bruneau Beaugé
  • Costumes : Rosine Venin
  • Son : Xavier Vauthrin
  • Montage : Patrice Royer
  • Accessoires : Pierre Pitrou, Jacques Philippeau
  • Tableaux : Lee Kar-Siu, Régina Rojas Serrano
  • Société de production : INA
  • Pays d’origine : France
  • Format : Noir et blanc – Mono – 35 mm
  • Genre : Documentaire fictif
  • Durée : 66 minutes
  • Dates de sortie : avril 1979

 

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4

Unorthodox : le droit à la fuite

Rares sont les films ou les séries qui s’intéressent à cette micro société juive orthodoxe qui vit à New York. Pour le spectateur, la très belle série Unorthodox est un saut vertigineux et à fleur de peau dans l’aliénation d’un quotidien. 

La série d’Anna Winger et Alexa Karolinski, qui adapte les mémoires de Deborah Feldman, a cette particularité de jouer sur deux tableaux bien distincts. En nous narrant la fuite à Berlin de la jeune et enceinte Esther, où séjourne sa mère biologique, dans le but de quitter les affres d’un mariage liberticide, Unorthodox nous explique à la fois sa vie passée à New York et sa vie présente dans un Berlin qui lui semble bien loin de ses habitudes coutumières. La grande force de la série est son aspect documentaire, voire son ethnocentrisme respectueux et observateur des rituels de la communauté des juifs orthodoxes de Williamsburg, à New York. 

Si les épisodes, seulement 4, font le pont entre les deux temporalités et se superposent, pour mieux nous faire comprendre les velléités d’Esther dans sa quête de libre arbitre, et pour mieux nous faire saisir le choc des cultures que la jeune femme subit en allant à Berlin, c’est avant tout sa justesse, sa douceur et son parti pris représentatif qui font de la série une oeuvre passionnante à découvrir. Anna Winger nous immerge dans le quotidien d’une société aux rites, aux croyances et à la manière de fonctionner bien particuliers : un micro système en vase clos, par coutume, dogme mais aussi par peur de l’inconnu ou aliénation, qui derrière cet apparat, dissimule une volonté de se protéger des autres, sachant que le génocide perpétré durant la seconde guerre mondiale est encore dans toutes leurs pensées. 

Cette imbrication du passé et du présent qui occupe les peurs de cette communauté, du drame au repli sur soi jusqu’à la presque autosuffisance économique n’est jamais utilisée par la série pour légitimer la condition des femmes mais est uniquement employée afin de densifier la description des tenants et des aboutissants de cette introspection ethnique. Sauf que derrière cette observation assidue, cette illustration naturaliste et parfois majestueuse des us et coutumes (le mariage), cet hommage à ces hommes et femmes, notamment de tout ce qui touche autour du mariage et de la famille, qui nous en apprend beaucoup sur le rôle des mariés, leurs droits et leurs devoirs, Unorthodox n’en oublie pas d’avoir un regard critique, émouvant, parfois cru et difficile sur le rôle de la femme dans cet ordre établi et son objectivation. On pense aussi beaucoup à M, documentaire foudroyant de Yolande Zauberman. 

Unorthodox, avec sa mise en scène assez douce, agrémentée de grands moments de grâce (la scène de baignade), n’est pas une série qui condamne au pilori cette société et a l’intelligence de ne pas opposer cette idée de bien ou de mal, entre Berlin et la communauté orthodoxe. Il n’y a qu’à voir l’amour que porte Esther pour sa mamie, les premiers échanges bienveillants et timides entre Esther et son futur mari Yanky, ou même observer le bordel de prostituées à Berlin pour s’apercevoir qu’Anna Winger ouvre – essaye en tout cas – un large champ d’application dans son analyse. Analyse qui s’avère être autant une attaque fortuite sur la condition des femmes dans un système patriarcal et sclérosé qu’une fable sur l’émancipation, le droit au destin et la possibilité pour chacune des femmes de pouvoir suivre sa propre voie. 

C’est à travers le regard d’Esther, et surtout de sa fabuleuse actrice Shira Haas, que le spectateur va pouvoir observer le poids que les femmes doivent supporter et les responsabilités « reproductrices » qui leur sont affairées dans cette société orthodoxe. Par le biais de ses yeux et de son physique aussi vaillant que frêle, Esther va alors découvrir un Berlin, à ciel ouvert, libre, hétéroclite, accueillant mais tout aussi difficile, avec la notion de compétition, d’isolement (sa mère sans diplômes) et de dures responsabilités. Certes, la partie berlinoise semble un brin naïve – groupe d’amis musiciens et tous « wokes », le bon vivre ensemble, la liberté de culte, les nuits berlinoises et leurs fougues, l’obtention d’une bourse – mais cela ne nuit en rien à la force, à la véracité et à l’intensité des personnages et leurs complexités (Yanky), faisant d’Unorthodox une oeuvre à ne pas rater. 

Bande Annonce – Unorthodox

Synopsis : Une jeune femme de confession juive ultra-orthodoxe quitte New York pour vivre sa vie de femme libre à Berlin. Bientôt, son passé la rattrape.

Fiche technique – Unorthodox

Création : Alexa Karolinski et Anna Winger,
Production : REAL Film Berlin, Studio Airlift
Casting : Shira Haas, Amit Rahav, Alex Reid…
Pays d’origine : Allemagne
Diffusion : Netflix
Nombre de saisons : 1
Nombre d’épisodes : 4
Durée 50-55minutes
Diffusion originale :26 mars 2020

Every thing will be fine, un mélo apaisé signé Wim Wenders

Sept ans après son dernier film de fiction, et après deux documentaires, le grand cinéaste allemand Wim Wenders revient à la fiction en 2015 avec Every thing will be fine, un mélodrame qui sait s’affranchir des pièges inhérents au genre.

Après avoir découvert la 3D sur le tournage du documentaire Pina, Wim Wenders voulait employer ce procédé pour un film de fiction. C’est au Festival de Berlin 2015 qu’il présentera hors-compétition Every thing will be fine. ici, bien évidemment, la 3D n’a pas pour but de créer des scènes grandioses ou de nous plonger dans une action monumentale. Wenders dit vouloir exploiter la 3D parce qu’elle fait ressortir les personnages et place les spectateurs au plus près des protagonistes. Mieux : elle permet d’instaurer une distance par rapport aux personnages, et sert ainsi le propos de Wenders de faire un film dénué du moindre pathos, un mélo apaisé.
De fait, Every thing will be fine est parfaitement visible en 2D. On peut juger parfois la caméra ou les acteurs trop statiques, mais cela ne gâche en rien la qualité du jeu ni la perfection technique du film.

Every thing will be fine.
Il faudra moins d’un quart d’heure au spectateur pour comprendre que le film va prendre le contre-pied de ce titre.
Un quart d’heure, c’est le temps qu’il nous faut pour faire la rencontre de Tomas (James Franco), écrivain en panne d’inspiration aussi bien dans le domaine de la création artistique que dans celui de son couple. Et le voilà qui, suite à une seconde d’inadvertance, va bouleverser la vie de Kate et de son fils Christopher. Une luge vue trop tard, une voiture trop longue à s’arrêter sur la neige, et le petit Nicolas meurt dans l’accident.
Ce qui frappe dès le début, c’est l’extrême pudeur avec laquelle Wenders filme tout cela. C’est un grand bonheur de voir que le cinéaste refuse catégoriquement de céder au mélodrame qui semble inhérent à ce type de sujet. Et ce sera comme cela tout au long du film : le cinéaste évite judicieusement toutes les chausse-trappes tendues devant lui dans ce sujet hautement piégé. Ainsi, jamais on ne verra Nicolas. Ainsi, lorsque Kate (Charlotte Gainsbourg) comprend que son fils a eu un accident, la caméra garde une distance pudique, prenant de la hauteur par rapport à la scène.

Parce que, finalement, ce n’est pas la tragédie qui intéresse Wenders, mais ce qu’elle va révéler chez les personnages, et comment cela va les changer. Aussi, l’action s’écoule sur du long terme : onze ans séparent les premières scènes des dernières. Onze années où, de façon elliptique, nous allons suivre Tomas et le voir changer, étape par étape.
Tomas incarne bien toute l’intelligence avec laquelle Wenders conçoit ses personnages. Tomas est un personnage d’une grande profondeur psychologique, mais rempli de silences et de contradictions. Un personnage qui, tout au long du film, ne nous apparaîtra pas forcément comme sympathique (dans le sens que l’on ne va pas forcément sympathiser avec lui). Un personnage qui conservera une part énigmatique, inexplicable, qui résiste à toute simplification psychologique de bas étage.
Lorsque débute Every thing will be fine, Tomas est un personnage bien entouré, et qui ne le supporte pas. Un fils en conflit avec son père (incarné par l’excellent Patrick Bauchau). Un homme en couple, mais en conflit avec sa chérie (Sara, interprétée par Rachel McAdams). Un écrivain incapable d’écrire, comme en conflit avec lui-même.
Un des reproches habituels faits à Tomas, c’est l’égoïsme. Tomas semble tout ramener à lui-même. Ainsi, lorsque, deux ans après l’accident, il retourne voir Kate, il a beau prétendre que c’est pour lui offrir son aide, il est facile de comprendre que c’est pour se soulager lui-même qu’il est allé là. D’ailleurs, Kate n’a absolument pas besoin de son aide, et à la détresse d’un Tomas dévoré de remords, elle oppose une grande sérénité.
D’ailleurs, pour être sûr que l’on s’intéresse bien à lui, Tomas fera même une vraie-fausse tentative de suicide, une de ces TS que l’on fait en s’assurant de bien la foirer et que tous les secours soient prévenus. une façon de ramener l’intérêt sur sa petite personne.
Globalement, Tomas est dans une relation étrange avec le reste du monde, surtout les personnes autour de lui. Il veut attirer l’attention sur lui, et en même temps il veut rester seul. Il abandonne Sara, il abandonne son père, il ne veut pas d’enfant et refuse de faire les efforts nécessaires pour former un vrai couple.
C’est sa seconde compagne, Ann (interprétée par la formidable et trop rare Marie-Josée Croze), qui lui fera un autre reproche important. Après un accident qui aurait pu être grave, elle lui signale qu’il n’a pas l’air ému un seul instant par l’événement. Et c’est là une caractéristique importante de Tomas : il semble incapable d’exprimer ses sentiments. Le personnage arbore une froideur extérieure qui empêche de sympathiser avec lui.

Tout cela va se mêler au thème, inévitable, de la création artistique. L’accident, en coupant la vie à une envie et en brisant des vies, va permettre à Tomas de revenir dans le monde de l’écriture. Du coup, il est tout à fait naturel que Christopher, devenu grand, demande à l’écrivain s’il s’est inspiré de l’accident pour nourrir ses romans. La question de la création est clairement posée. A côté de cela, Kate brûle un roman de Faulkner qu’elle juge responsable de l’accident, et semble passer son temps à dessiner. L’art fait partie de la vie des deux protagonistes, avec des rôles très différents.
D’ailleurs, Kate semble être un personnage typiquement wendersien. Une voyageuse échouée dans cette maison isolée, loin de tout. Les voyageurs peuplent le cinéma de Wenders, et kate n’attend qu’un signal pour repartir (ce qu’elle fera dès que son seul fils restant, Christopher, sera assez grand pour se débrouiller sans elle).
On pourrait juste trouver dommage que ce personnage magnifique, interprété par une Charlotte Gainsbourg tout en finesse, ne soit pas plus présent à l’écran. Kate, bien qu’évidemment meurtrie par le drame, se révèle forte et humaine, contrepoint idéal à un Tomas qui stagne à ressasser l’accident. Lui, en société mais détestant cela. Elle, isolée volontaire et finalement sereine.

Avec Every thing will be fine, Wim Wenders nous livre un beau film, centré sur des personnages profonds et complexes. Un film qui évite intelligemment les pièges du mélo pour aboutir à une oeuvre apaisée, sereine.

Every thing will be fine : bande annonce

Every thing will be fine : fiche technique

Réalisateur : Wim Wenders
Scénariste : Bjørn Olaf Johannessen
Interprètes : James Franco (Tomas), Charlotte Gainsbourg (Kate), Rachel McAdams (Sara), Marie-Josée Croze (Ann), Patrick Bauchau (le père de Tomas), Peter Stormare (l’éditeur)
Montage : Toni Froshlammer
Photographie : Benoît Debie
Musique : Alexandre Desplat
Production : Gian-Piero Ringel
Sociétés de production : Neue Road Movies, Montauk Productions, Göta Films, Film i Väst, Mer Film
Société de distribution : BAC Films
Genre : drame
Date de sortie en France : 22 avril 2015
Durée : 118 minutes

Allemagne – Canada – 2015

A Star is (re)born : comprendre la complexité de la notion de remake

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Une question : pourquoi refaire ce qui a déjà été fait ? Nous sommes en 2018, année de la sortie d’une quatrième version d’A Star is born avec cette fois-ci Bradley Cooper à la réalisation. Le film a déjà deux remakes à son actif, celui de 1954 réalisé par George Cukor et celui réalisé par Frank Pierson en 1976. L’original, lui, remonte à 1937 avec le film de William A. Wellman.  Trois versions existent donc déjà. Pour être rigoureux, ne devrait-on pas plutôt parler de “re-re-remake” ? Si l’appellation manque d’esthétisme, l’idée est pourtant bien celle-ci. C’est là que la question se pose : quel intérêt à porter à l’écran cette histoire une quatrième fois ? A Star is born nous place devant nombre de questionnements liés au flou que la notion même de remake véhicule.

Qu’est-ce que c’est, un remake ?

Avant tout, une définition. Le remake désigne une nouvelle version d’une oeuvre, et dans le cinéma spécifiquement, la nouvelle version d’un film déjà sorti, comme ça a récemment été le cas avec A Star is born (2018) dont la première version est sortie en 1937. Déjà, le choix du « nouvelle » interpelle. « Nouvelle » seulement dans le temps, nouvelle par son contenu ? A l’heure actuelle, il existe au total quatre versions de ce film : on parle donc non pas d’un mais de plusieurs remakes. 

Seulement, cette définition fait déjà naître nombre de questions, peut-être plus encore dans cet exemple précis, au vu du nombre de remakes que l’on recense pour A Star is born. Suffit-il de parler de nouvelle version pour définir le remake ? Est-ce un critère pertinent, suffisant, valable autant en pratique qu’en théorie ? Le prétendu remake n’est-il pas à la fois autre chose et plus que la version sur laquelle il s’appuie, l’histoire qu’il reprend, les thèmes qu’il ré-aborde ? Autant de “re-” que nous nous devons d’interroger, et qui pourraient bien masquer une toute autre vérité.

 

Une trame commune

Les trois remakes d’A Star is born ont pour base une même histoire qui a ensuite été déclinée autant de fois qu’il y a eu de films. Chacun des quatre films place en son coeur une histoire d’amour entre une artiste qui aspire à devenir célèbre et une star en déclin qu’elle rencontre et qui deviendra son mentor. Un même décor : celui d’un star system impitoyable qui illustre les deux versants de sa réalité : il propulse au devant de la scène aussi bien qu’il broie. Chacun des deux personnages se situe sur l’un des deux versants de la dure loi de la célébrité : elle est aussi difficile à conquérir qu’à conserver.

Ce qu’il y a aussi de commun à ces quatre versions, ce sont les duos légendaires auxquels elle aura donné naissance. Avec à l’origine Janet Gaynor et Fredric March en 1937 et en bout de chaîne Lady Gaga et Bradley Cooper dernièrement en 2018, en passant par Judy Garland et James Mason en 1954 puis Barbra Streisand et Kris Kristofferson en 1976, chacun de ces couples aura marqué, si ce n’est l’histoire du cinéma, au moins leur époque. Un star system réaliste, deux protagonistes réunis par l’amour et l’ambition ainsi que la musique, la recette est donnée.

 

« Re », vraiment ?

Mais, et cette réflexion ne se cantonne pas à l’univers du cinéma, pouvons-nous seulement refaire comme nous le dit le remake, revivre, recommencer ? Autant de mots que nous utilisons quotidiennement et que nous comprenons tous ; mais autant de “re-” qui masquent le caractère inédit de chaque instant et l’événement que constitue chaque film. L’horizon d’attente est-il le même selon que le film soit à l’avance présenté comme un remake ou qu’il s’agisse apparemment d’un inédit ? Autant de chances, apparemment, de manquer et d’apprécier les spécificités dudit remake.

Un mot pour une multitude d’usages. Le rapport entre le remake et le film de départ est variable : en effet, le niveau de correspondance entre les deux oeuvres diffère nécessairement d’un remake à l’autre, l’accent n’étant pas mis sur les mêmes éléments, les libertés prises n’étant pas les mêmes. Au gré des versions du film, l’histoire évolue : si la première version nous dépeint un Hollywood difficile d’accès, un star system à la fois musical et cinématographique, nous constatons dès le premier remake que le film s’oriente vers l’univers de la musique, et ainsi vers le genre du musical movie que respecteront ensuite les versions suivantes, sans pour autant faire fi de l’histoire du scénario initial.

Les changements sont aussi visibles à l’échelle du scénario. Un même scénario a nourri chacune des quatre versions, mais les remakes ne se réduisent pas à la ré-adaptation du scénario primaire. Le remake a aussi à voir avec la sphère juridique, donnée que nous mentionnons mais sur laquelle nous ne nous étendrons pas.

Si, dans le film, l’artiste sur le déclin finit par atteindre un tel niveau de désespoir qu’il décide de se donner la mort, il ne le fera pas toujours de la même manière. Alors, ne s’agit-il pas de tout sauf d’un “re-” ? Toute deuxième fois est une première fois que l’on ne cesse de manquer comme telle, par inattention ou par confort, peu importe. Si le remake rassure en nous promettant de retrouver un univers et une histoire familiers, il nous trompe en ce qu’il contient pour sûr une dose d’inédit. Le remake, pour exister, se fonde sur une zone d’ombre qui n’est pas toujours facile à appréhender, celle d’un habile mélange entre fidélité et originalité.

 

Mais refaire différemment, est-ce possible ?

Comment peut-on refaire, mais différemment ? Si cela sonne comme une contradiction dans les termes, c’est pourtant ce que l’on entend lorsque l’on parle de remake. Remake, refaire. re-make, re-faire, faire à nouveau, mais ne pas faire à l’identique. Pourquoi préférer accentuer le “re-” que l’aspect novateur, inédit du nouveau produit ? Sans cacher les inspirations qui ont présidé à la création du film, pourquoi en cacher, voire en gâcher, la singularité derrière une étiquette qui en plus ne lui convient pas tout à fait ? Dans un souci d’aisance, nous passons notre temps à mettre des étiquettes sur les choses, pour pouvoir les nommer et leur faire intégrer un espace que nous avons tous en partage. Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que toute chose, et le remake n’échappe pas à la règle, déborde l’étiquette réductrice qu’on lui appose. Tâchons de ne pas l’oublier.

Plusieurs éléments autres que le film en lui-même en modifient la réception, et donc modifient forcément l’objet en lui-même. J’enfonce une porte ouverte, mais il est bon de le rappeler : tout film existe aussi en tant qu’il sera vu. Il semble par exemple indispensable de souligner la différence de public pour cet éventail de versions dont quatre-vingt-un ans séparent la première version de la dernière. Ne l’oublions pas : les spectateurs qui se sont hâtés d’aller voir Lady Gaga dans la version réalisée par Bradley Cooper ignoraient pour beaucoup qu’il s’agissait d’un remake. Ou tout au moins n’avaient-ils pas vu au moins l’une des versions précédentes. Et ce n’est pas grave ! Mais cela prouve que le public n’est pas le même, alors peut-on parler de “remake” à un public n’ayant pas vu le “made” de départ ? Cela semble difficile.

 

Ce que fait pour sûr la notion de remake, c’est qu’elle donne un horizon au film qu’elle qualifie. Un horizon plus ou moins flou, mais un horizon quand même. Le remake permet aussi un certain confort et une certaine honnêteté quant à la version primaire dont il est l’adaptation ; elle éclaircit ses rapports et prémunit de tout abus. Car à l’origine de tout procédé d’écriture — cela s’étend bien évidemment au-delà du cinéma seul — se trouve une inspiration. Certaines sont plus marquées que d’autres, il convient de prendre les précautions nécessaires comme c’est le cas d’A Star is born. Il ne faut pas cependant que ce mot de “remake” éclipse les particularités de toute oeuvre filmique.

 

A Star is born (1937) : bande-annonce

Fiche technique

Titre original : A Star is born
Réalisation : William A. Wellman
Scénario : William A. Wellman, Robert Carson, Dorothy Parker, Alan Campbell
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Drame
Durée : 111 minutes
Sortie : 1937
Avec Janet Gaynor, Fredric March

 

A Star is born (1954) : bande-annonce

Fiche technique

Titre original : A Star is born
Réalisation : George Cukor
Scénario : Moss Hart
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Film musical
Durée : 181 minutes (première sortie) / 169 minutes (version cinéma)
Sortie : 1954
Avec Judy Garland, James Mason

 

A Star is born (1976) : bande-annonce

Fiche technique

Titre original : A Star is born
Réalisation : Frank Pierson
Scénario : Frank Pierson, John Gregory Dunne, Joan Didion
D’après une histoire de William A. Wellman
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Drame, film musical
Durée : 140 minutes
Sortie : 1976
Avec Barbra Streisand, Kris Kristofferson

 

A Star is born (2018) : bande-annonce

Fiche technique

Titre original : A Star is born
Réalisation : Bradley Cooper
Scénario : Bradley Cooper, Eric Roth, Will Fetters
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Drame, musical, romance
Durée : 136 minutes
Sortie : 2018
Avec Bradley Cooper, Lady Gaga, Sam Eliott

L’armée des 12 singes : une jetée plus loin

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En 1995, à la veille de tourner L‘armée des 12 singes, Terry Gilliam, le monty python le plus malchanceux de l’Histoire sort d’une adaptation tombée à l’eau d’un conte de Dickens. Une perle de plus sur un chapelet de projets avortés qui laisseront à jamais une chapelle de cinéphiles démunie face à tant d’injustice. Le cinéaste est pourtant sur la jetée, prêt à embarquer pour son plus grand succès commercial, un film dont on verra longtemps la trace après son passage.

Synopsis de La Jetée (1962) : L’histoire débute à Paris, après la  » Troisième Guerre mondiale  » et la destruction nucléaire de toute la surface de la Terre. Le héros est le cobaye de scientifiques qui cherchent à rétablir un corridor temporel afin de permettre aux hommes du futur de transporter des vivres, des médicaments et des sources d’énergie : « D’appeler le passé et l’avenir au secours du présent ». Il a été choisi en raison de sa très bonne mémoire visuelle : il garde une image très forte et présente d’un événement vécu pendant son enfance, lors d’une promenade avec sa mère sur la jetée de l’aéroport d’Orly.

Synopsis de L’Armée des 12 singes (1995) : Nous sommes en l’an 2035. Les quelques milliers d’habitants qui restent sur notre planète sont contraints de vivre sous terre. La surface du globe est devenue inhabitable à la suite d’un virus ayant décimé 99% de la population. Les survivants mettent tous leurs espoirs dans un voyage à travers le temps pour découvrir les causes de la catastrophe et la prévenir. C’est James Cole, hanté depuis des années par une image incompréhensible, qui est désigné pour cette mission.

« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance »

Le remake est une discipline difficile à défendre au premier abord. Assumer la démarche de refaire, de détricoter le travail d’un ou d’une autre, dans le but premier de l’améliorer, ou, à défaut, d’en faire quelque chose de bon, mais de différent peut même apparaître assez illogique. C’est une logique de producteur, pas le bon, le mécène, l’autre, celui qui crée l’offre pour que la demande obéisse : « vous voulez ce film ? Non, il ne vous plaira pas comme ça. Je vous le refais » Le cinéphile est un spectateur hanté par des images d’enfance. Un film ne sert à rien, ne produit rien, ne sauve pas de vies tout de suite, et pourtant il est indispensable. Qu’on touche à son doudou de cette façon, et il froncera les sourcils, dans une superbe imitation de Marlon Brando. Pourtant, dans le choix de L’Armée des 12 singes, l’idée du remake est tout à fait matricielle avec la matière première, le chef d’œuvre de Chris Marker.

28 minutes pour vivre

La Jetée est un film de science-fiction français expérimental, de Chris Marker, sorti en 1962, d’une durée de 28 minutes. N’en jetez plus, nous allons faire de la science. Sur 100 personnes, allez, prenons des américains moyens pour les besoins de cette caricature décomplexée, aucun ne sera blessé pendant l’expérience. Ils doivent juste écouter la première phrase de ce paragraphe. Bon, voici les résultats: 10 personnes partent de la salle après « film », 30 après « français », 5 après « expérimental », 30 autres après « Science-fiction », dont 15 en rigolant, après « 1962 », 15 jeunes de plus sortent en renâclant, sur les 20 qui restent, 10 demandent pourquoi parle t-on d’un film, alors qu’il dure seulement 28 minutes, et 5 se réveillent, en se demandant ce qu’ils foutent là. Allez, on arrondira à une dizaine de personnes ce public qui finalement verra un film peu connu du grand public, alors qu’il est pourtant libre d’accès. Ceux qui découvriront une œuvre monumentale en parleront à tous les autres membres du public test avec passion, leur demandant de retourner voir ce film sur le champ.

La seule expérience qu’il fallait

La Jetée cumule les difficultés, le test universitaire hautement fiable réalisé plus haut le prouve. Et pourtant, il est le seul film de science-fiction qui devrait rester à voir, si on ne devait en garder qu’un après une éventuelle 3ème Guerre mondiale. Comment raconter de manière aussi vertigineuse et palpitante une pandémie, la fin du Monde où 1% de l’humanité survit, soit un virus plus violent qu’un Corona mettant déjà la planète de travers avec des statistiques moins élevées, avec un seul plan filmé ? Vous avez une demi-heure. Des photogrammes, une voix-off, monocorde et inquiétante, une envoûtante bande-son et le cinéma repoussé dans ses propres contradictions. A une époque où le style des grands studios de l’après-guerre, déjà cassé en deux par les nouvelles générations, voulant des caméras mouvantes, des caméras-stylos, des plans longs, tourner en extérieur, Chris Marker revient à l’esthétique pure, le dispositif apparaissant le plus basique pour un récit d’une complexité folle. Et on en revient.

Une jetée pour les rassembler tous

Un film retraçant les aventures d’un homme hanté par sa mémoire défaillante, voyageant dans le temps, questionne l’idée même des images et de nos propres choix de mise en scène. Qu’est-ce que la mémoire ? Est-elle honnête avec moi ? Le suis-je quand je raconte mes souvenirs, quand j’essaie de les lire ou de les comprendre ? Que peut-il avoir comme questionnement plus essentiel pour un film ? Assez peu. Mais c’est sur ce terrain-là que l’idée du remake se justifie pleinement. Robert Kosberg, le producteur délégué du film de Gilliam est un fervent admirateur de la matière première de Chris Marker. Il fait des pieds et des mains pour appâter Universal, qui accepte l’idée de le refaire. Une logique qui peut apparaître purement industrielle, dénuée d’émotions, quand on est porté par la poésie de La Jetée, mais un nouvel écrin se construit : « la colonne vertébrale est la même, mais cela débouche sur deux univers très différents » (Terry Gilliam)

La planète des 12 singes

L’Armée des 12 singes amplifie les questionnements de Chris Marker sur la mémoire, notre perception de la réalité, auxquelles Terry Gilliam ajoute avec pertinence ses propres interrogations sur les nouvelles technologies et le scientisme. Les scènes d’interrogatoire du héros, incarné par Bruce Willis, rendent poignantes et terrifiantes ce trope scénaristique du syndrome de Cassandre, si propre au cinéma post-apocalyptique. Un acteur en vogue a été séduit par le projet, transformé pour le tournage et devenu un heureux mécène le temps d’un film, en acceptant de diminuer ses imposants cachets pour interpréter un personnage maladif à qui on va en donner beaucoup.

N’en jetez plus

L’Armée des 12 singes est une grande dinguerie jubilatoire pour ses aficionados. Inventif, perturbant et si loin des académismes des studios américains, il est défendu corps et âme. Pour ses détracteurs, cette folie visuelle, très chargée à chaque plan, a provoqué quelques remous lors de sa sortie, y compris en France, un terrain où Terry le « looseur » magnifique a souvent été accueilli à bras ouverts. Mais au-delà du terrain critique, ce no man’s land, rarement la méthode du remake n’aura autant été justifiée que pour redonner vie à un petit film par sa seule durée, immense claque visuelle et narrative qui méritait le souffle des Studios Universal en apnée après un Waterworld noyé sous les dettes et la nullité. Avec un projet de 30 millions de dollars, assez court pour un film de SF des années 90, La Jetée a refait le tour du Monde avec son grand frère, contaminant des regards par milliers sur le sens premier des images et de ce qu’on en fait, sur les dérives de la science sans contrôle, le dérèglement d’un Monde très connecté et devenu artificiel. Moi ça me rappelle un truc. Et vous ?

L’armée des 12 singes: bande annonce

Fiche technique

Titre : L’Armée des douze singes
Titre original : 12 Monkeys
Réalisation : Terry Gilliam
Scénario : David Webb Peoples et Janet Peoples, d’après La Jetée de Chris Marker
Décors : Jeffrey Beecroft
Costumes : Julie Weiss
Photographie : Roger Pratt
Montage : Mick Audsley
Musique : Paul Buckmaster
Production : Charles Roven
Sociétés de production : Atlas Entertainment, Classico et Universal Pictures
Sociétés de distribution : Universal Pictures (États-Unis) ; UGC Fox Distribution (France), Ascot Elite (Suisse romande)
Budget : 29 000 000 $2
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleurs — 1,85:1 — son DTS — 35 mm
Genre : science-fiction, thriller
Durée : 129 minutes

La jetée: bande annonce

Fiche technique

Titre : La Jetée
Réalisation : Chris Marker
Scénario : Chris Marker
Photographie : Chris Marker – Jean-César Chiabaut
Son : Antoine Bonfanti
Musique : Trevor Duncan et liturgie russe du samedi saint, interprétée par les chœurs de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky ; utilisation de « Devant ta croix » de Piotr Gontcharov (xixe siècle)
Voix : Jean Négroni
Montage : Jean Ravel
Production et distribution : Argos Films, avec la participation du service de la recherche de la RTF1
Date de sortie : 16 février 1962
Film français
Genre : science-fiction, fantastique
Durée : 28 minutes
Support : 35 mm, noir et blanc