Accueil Blog Page 407

La Planète des Singes et ses « remakes » des années 2010

0

Adapté pour la première fois en 1968, le roman du français Pierre Boulle, La Planète des Singes, connaîtra dès lors tout un tas d’exploitations diverses : des suites, des téléfilms, des séries, des remakes, et dernièrement une trilogie de blockbusters à la pointe de la technologie. Mais comment réadapter ce qui fut déjà mis tant de fois en images, en continuant d’intéresser les nouvelles générations ?

Le premier atout de cette nouvelle trilogie La Planète des Singes – commencée en 2011 par Les Origines, continuée en 2014 avec L’Affrontement et achevée en 2017 par Suprématie – tient à son matériau d’origine. En effet, hormis le troisième volet, les deux premiers s’inspirent grandement des déclinaisons sorties dans les années 70, à savoir, pour Les Origines, de La Conquête de la Planète des Singes (1972), et pour L’Affrontement, de La Bataille de la Planète des Singes (1973). Méconnus aujourd’hui, ces quatrième et cinquième épisodes de la saga débutée en 1968 par le film de Franklin J. Schaffner proposaient, malgré leur très faible budget et la modestie de leurs ambitions, des idées de scénario fortes et originales. Le premier mettait en scène une société urbaine froide et bétonnée, dans laquelle les singes, devenus esclaves ou animaux de compagnie des hommes, en venaient à se soulever par la médiation de César. Le second prenait place des années plus tard, alors que les restes de la société humaine, détruite par la révolution des singes, tentaient de survivre dans les ruines de ces villes fantômes ; de l’autre côté, les singes, devenus plus humains que jamais, préparaient leur assaut depuis les forêts pour prendre la ville et chasser les derniers humains. César et Koba étaient déjà là. Pour autant, ces suites ne sont pas de franches réussites, ayant très mal vieilli (quoique conservant un certain charme esthétique) et ne pouvant mener à maturité leurs thématiques socio-politiques souvent passionnantes, mais trop effleurées (l’esclavage, la révolution, le racisme, la surveillance sociale, la lutte ouvrière, etc.).

Une aubaine pour Rupert Wyatt et Matt Reeves, les deux réalisateurs de cette nouvelle trilogie, qui pouvaient ainsi s’appuyer sur des histoires dont la pertinence et le potentiel n’étaient plus à prouver, tout en profitant des grands moyens financiers qui leur étaient accordés pour leur donner une réalisation et une exploration dignes de ce nom. En somme : reprendre les bonnes idées de films inaboutis et oubliés, pour les approfondir à l’occasion de blockbusters aussi grandioses qu’intelligents. Et quand on compare la cohérence interne de cette trilogie avec celle d’une autre trilogie de blockbusters des années 2010, à savoir Star Wars, J.J. Abrams et Rian Johnson ont de quoi rougir de honte. Comme quoi, ça a du bon de savoir d’où on vient, et où on va. Aussi ces trois films ne sont pas tant des remakes que des réadaptations, dans ses deux premiers temps, pour terminer sur une conclusion entièrement originale mais non moins excellente.

Les Origines – De l’art d’introduire

Les Origines est le parfait premier film pour ce qui doit devenir une trilogie : simplicité de l’histoire (un scientifique testant sur des singes un virus qui serait capable de régénérer les cellules, espérant ainsi guérir la maladie d’Alzheimer de son père), simplicité qui laisse en même temps transparaître des alcôves thématiques à développer ensuite (la mégalomanie humaine, les dangers de la génétique, la gestion de crise en cas d’infection virale, l’effacement de l’empathie devant le profit économique, ou encore la valeur et les dérives de toute révolution). Autant de notions qui auraient pu mener droit à l’indigestion, mais c’était sans compter une admirable modération de ses ambitions et de ses effets, au profit d’une forme d’humilité face à son sujet. Les Origines laisse déjà pressentir l’ambitieuse apothéose de Suprématie tout en respectant son statut d’œuvre introductive, c’est-à-dire en n’expédiant pas la mise en place de son univers, et en acceptant de se finir là où beaucoup de blockbusters auraient conclu leur seul prologue pour en montrer toujours plus. Le film de Rupert Wyatt fait dans l’efficacité, explorant avec générosité ce qu’il est en mesure de traiter et n’empiétant jamais sur ce pour quoi il est encore trop jeune. De quoi donner, là encore, des sueurs froides à certains réalisateurs davantage soucieux d’en mettre plein la vue, en dépit de toute cohérence et honnêteté, que de préparer le terrain pour leurs successeurs.

Avec son trio de personnages (James Franco, Andy Serkis et John Lithgow) charismatique et touchant, malgré des seconds rôles très manichéens et sans aucune saveur ; avec sa montée en tension progressive jusqu’à un combat final aussi cruel que spectaculaire ; avec ses effets spéciaux impressionnants mais jamais ostentatoires ; et surtout, avec son écriture misant davantage sur les relations affectives pour expliquer chaque péripétie, chaque choix et chaque soulèvement (l’amour d’un père, l’abandon, la souffrance physique), – avec tout ceci, Les Origines touche au but et convertit l’essai, réussissant là où on l’attendait, se suffisant à lui-même tout en introduisant idéalement son petit frère, L’Affrontement.

L’Affrontement – L’impétueux petit frère

Exit Rupert Wyatt, que l’on remercie pour les travaux bien faits, et bonjour Matt Reeves, moins sage mais d’autant plus généreux. Comme dans Les Origines, singes et humains sont mis face à face avec, de part et d’autre, quelques âmes bienveillantes œuvrant pour la paix et la conciliation. James Franco n’est plus là, mais Jason Clarke, Keri Russel et le jeune Kodi Smit-McPhee feront le lien entre la communauté humaine menée par le personnage de Gary Oldman (qui n’en fait pas trop) et celle des singes, guidée par César et son désormais fidèle second : l’attachant Maurice. Bien sûr, on pourra reprocher la stupidité belliqueuse des fauteurs de trouble, que ce soit du côté des humains comme du côté des singes. Mais ce manichéisme est contrebalancé par la complexité de son héros, César, et par sa relation avec un fils qui cherche sa place.

Dans un monde post-apocalyptique du plus bel effet, rappelant immédiatement les paysages du jeu vidéo The Last of Us, avec ses immeubles abandonnés où la flore reprend le dessus, ses carcasses de voitures rouillées, cette mélancolie du passé où tout mouvement s’est comme figé à jamais dans le marbre. Les nombreux allers-retours entre habitat humain et habitat simiesque permettent une appréhension intelligente de l’espace, à la fois restreint de par son périmètre et la proximité des deux clans, et très vaste de par la virginité de ses routes, l’absence de repères et le besoin de se réapproprier chaque lieu. La station service, le barrage, le pont deviennent autant de zones franches et de no man’s land potentiels. D’abord guerre de position, L’Affrontement se mue en massacre dans un assaut final là encore déchirant de vanité. Rarement les blockbusters mettent à ce point dos-à-dos deux camps pour lesquels on ne sait pas prendre parti. Témoin impuissant, le spectateur ne peut que regretter et pleurer les morts de part et d’autre ; et d’en sortir perdu, sans vainqueur, face à un César embarqué malgré lui dans une vendetta qu’il sait absurde, héros tragique promettant d’accomplir son devoir en dépit de son cœur.

Suprématie – Déconstruire et reconstruire

Que reste-t-il ? Après la rébellion des singes, s’émancipant du joug des humains dans Les Origines, et après leur vengeance dans L’Affrontement, une fois leurs forces réunies et les humains suffisamment affaiblis, Suprématie doit conclure. Finies les positions tenues lance à la main, Matt Reeves fait basculer le destin de ses personnages vers un exode aux consonances bibliques évidentes. L’embourbement laisse place aux déplacements ininterrompus, dans un premier temps du moins. Car le road movie prélude à un film d’évasion qui synthétisera les qualités des deux films précédents : rébellion et émancipation (Les Origines), appropriation de l’espace et fortification de la communauté autour d’un sentiment commun de fraternité (L’Affrontement). Le « Ape not kill ape », « Tu ne tueras point » simiesque du deuxième volet, doit depuis Koba composer avec les pécheurs, ces « Donkeys », singes aidant les humains, condamnés servant leurs bourreaux, comme certains Indiens le firent avec l’armée américaine.

La barrière entre les camps s’effrite. La lutte pour la survie de l’espèce (humaine comme simiesque) surpasse la guerre des égos, qui était celle du film précédent. Woody Harrelson cabotine, rappelant Ralph Fiennes dans La Liste de Schindler, et pourtant son personnage fonctionne étonnamment, sonne juste. Le virus ne fait plus qu’élever les singes à la conscience et l’intelligence humaines, mais il commence à réduire les hommes à l’état de primates. Destins croisés bibliques, disions-nous, où les singes sont comme le peuple juif ayant fui l’Égypte pour se perdre dans le désert, et ou les hommes du camp sont leurs persécuteurs que le Jugement Dernier remet à leur place. Et notre César christique de laisser la main, après avoir encaissé les coups, s’être fait bouclier et porte-voix de son peuple.

Au gré de ces explorations technologiques (la motion-capture n’aura jamais été à ce point sublimée) et thématiques (tenter de réintroduire des réflexions sociales, politiques et religieuses dans des blockbusters grand-public), Rupert Wyatt et Matt Reeves auront offert à la dernière génération de spectateurs une trilogie d’une cohérence exemplaire, émouvante et spectaculaire, cruelle et jouissive, moralement complexe et symboliquement forte, abordable par tous les publics. Tout n’est pas parfait, mais de s’être ainsi détaché du spectre du film de 68, tout en s’inscrivant dans sa continuité, est ce qui rend ce triptyque si légitime.

Les plus beaux rôles de Max Von Sydow : L’Exorciste, Le Septième sceau, La Source…

Max von Sydow est mort en mars dernier, à presque 91 ans. La rédaction du MagDuCiné a tenu à rendre hommage au plus célèbre des acteurs suédois à travers sept rôles marquants.

Il a joué aux échecs avec la Mort. Il a traqué un démon jusque dans la banlieue de Washington. Il a interprété Jésus Christ aussi bien que Blofeld. Que ce soit dans un rôle important ou dans une petite apparition, Max von Sydow a marqué de sa silhouette longiligne, son charisme impressionnant et l’efficacité minimaliste de son jeu plusieurs générations de cinéphiles, depuis les amateurs d’Ingmar Bergman jusqu’aux fans de Star Wars.

L’Heure du loup d’Ingmar Bergman

Après Persona, la filmographie de Bergman n’est plus la même. L’introspection autobiographique s’accentue, les cauchemars s’expriment davantage. L’Heure du loup est un maillon essentiel à cette réflexion, car c’est un film qui questionne la figure de l’artiste, en l’occurrence d’un peintre. Pour incarner ce double du cinéaste, Max Von Sydow livre une de ses plus fascinantes et terrifiantes prestations. Habituelle figure rassurante de père, de mari, de gardien, dans La Source comme Le Septième Sceau, il se mue ici en époux tourmenté et instable. Sa taille, sa silhouette longiligne, son visage sculpté et son regard impénétrable en font un véritable épouvantail. Tout aussi mutique, tout aussi immobile, et dégageant une pareille force de répulsion. À l’opposée de Liv Ullmann, très expressive dans ce film, sur le visage de laquelle on peut lire l’effroi et l’inquiétude de chaque instant, Max Von Sydow traverse les scènes comme un fantôme, les yeux perdus dans un arrière-monde, ou plutôt un monde intérieur, souterrain, au sein duquel se jouent fantasmes et délires paranoïaques. Un personnage abritant un mal indicible, insaisissable, quoiqu’il suinte par tous les pores de son acteur littéralement transfiguré.

Jules Chambry 

La Source d’Ingmar Bergman

Suède, XIVème siècle. Töre nous apparaît d’abord comme un fermier aisé, un père de famille sévère mais aimant. Le meurtre de sa fille le transforme alors en un homme assouvissant froidement sa vengeance, tout en renforçant ses hésitations existentielles entre vieilles traditions nordiques et foi chrétienne. Il faut peu de scènes à Max von Sydow pour donner vie à ce personnage complexe, dont il se dégage à la fois autorité et noblesse, une apparente grandeur morale et une certaine sympathie. Lorsqu’on le retrouve dans la deuxième partie du film, dans une situation dont le spectateur goûte toute la cruelle ironie avec un temps d’avance, sa réaction se fait attendre avec impatience. Face aux assassins de sa fille, il procède avec détermination, jusqu’à ce que, avec la même résolution, il ne commette le geste de trop, lequel ne fait que révéler que ceux qui l’ont précédé étaient déjà condamnables vis-à-vis de Dieu. Dans la vie quotidienne comme dans la vengeance et le dilemme moral qui s’ensuit, l’acteur suédois confère la même dignité à Töre, rendant bien difficile au spectateur de juger ses actes. Avec un temps d’apparition à l’écran relativement réduit, et sans aucun effet superflu, Max von Sydow parvient dans La Source à rendre toute la psychologie d’un homme, avant et après l’événement qui change le cours de sa vie.

Victor A. 

Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman 

Obtenir de la Mort un sursis, et jouer son reste de vie autour d’une partie d’échecs. C’est au cœur d’une véritable fresque médiévale mêlant religion et épidémie de peste, cadre idéal déployé par Bergman pour donner lieu à tout un ensemble de réflexions métaphysiques, que se déroule la première collaboration entre le réalisateur et Max von Sydow. Il y incarne, pour son premier grand rôle, un chevalier de retour de croisades, dont le côté torturé transparaît par son visage tourmenté, ses deux grands yeux clairs et son regard profond. Voilà le visage capable de résister à la Mort, au moins pour un temps. D’ordinaire solitaire et silencieux, le chevalier engage avec elle le dialogue. Cette conversation est l’occasion pour lui de trouver l’interlocuteur privilégié qu’il ne trouve pas parmi les mortels. Comme tous ses semblables il est de passage, et tout dans le film va dans ce sens. Comme un homme il voyage, erre, traverse le temps, couplant à cette réalité celle du chevalier qui se bat pour un idéal vers lequel sa vie chemine. Adoptant et développant un esprit philosophique, il est celui qui (se) pose des questions et cherche des réponses ; mais cette quête ne peut échapper à l’horizon ultime de la mort. De nombreux plans resserrés sont utilisés pour marquer les visages et rendre manifeste la torture qui anime les personnages ; peut-être, aussi, pour figer leur existence dans chaque instant de vie, tant qu’il en est encore temps.

Audrey Dltr

L’Exorciste de William Friedkin

En 1973 sort en salles L‘Exorciste, de William Friedkin, qui deviendra un des rôles les plus emblématiques de la carrière de Max von Sydow. Comme pour tous les rôles cultes, une floppée de noms est passée en escadron avant celui du grand Suédois, dont on se demande ce qu’un Marlon Brando venait y faire, tant ce que proposera Max et la minimonstre, incarnée par Linda Blair, apparaît aux antipodes d’une composition labellisée par l’Actor’s Studio. Il y a deux films pour le prix d’un, avec L’Exorciste. La version où l’on découvre le père Merrin dans un rôle classique, de référent, tuteur du Père Karras, joué par Jason Miller. Entre la dégaine torturée de Rocky Balboa portée par Miller, expressif à souhait, et le sous-jeu européen et tranchant du visage profilé, l’étincelle prend, le duo devient légendaire. Quand la version longue sortira, le Père Merrin entre dans le film en Irak. Archéologue, il gagne avec cette ressortie un effet Koulechov bien profitable, qui greffe sur ce visage intérieur une terreur que tous connaîtront déjà. Max von Sydow n’avait certainement pas besoin de ce rôle pour entrer dans la légende. Mais ce film n’aurait pas pu autant terrifier ses spectateurs sans l’alchimie unique d’un duo inconnu du grand public, dénué de repères utiles, de visages de stars trop lisibles pour rire de toutes ces hallucinantes sornettes.

Romaric Jouan

 

Conan le Barbare de John Milius 

Dans cette oeuvre mystique qu’est Conan le Barbare de John Milius, Max Von Sydow campe le rôle d’un roi en proie à la folie, qui est prêt à donner tout l’or du monde à Conan pour que ce dernier retrouve sa fille, embrigadée et enlevée par Thulsa Doom, chef d’une secte d’un Dieu serpent. Le roi Orsic aurait pu emprisonner et faire tuer Conan et ses deux acolytes mais, son regard vitreux, sa carcasse rapetissée, sa santé mentale défaillante et sa culpabilité de père font de lui un être vulnérable.  Malgré ce petit rôle, d’un roi seul et aliéné sur son trône, Max Von Sydow marque le film de son empreinte. Les rêves du roi Orsic et ceux de Conan se rejoignent et convergent vers le même homme : Thulsa Doom. Là où Conan souhaite venger sa famille et son village, le roi Orsic veut revoir sa fille saine et sauve. Conan partira en chasse, et John Milius construira l’œuvre que tout le monde connait, qui mélangera la violence sourde et vengeresse d’un Conan imposant avec l’ambiance hypnotique d’un monde psychédélique gangrené par l’embrigadement religieux et sectaire. 

Sébastien Guilhermet 

Les Trois jours du Condor de Sydney Pollack 

Lorsque, au bout d’une dizaine de minutes de film, Max Von Sydow apparaît à l’écran, on comprend facilement que son personnage n’est pas là pour plaisanter. Engoncé dans un imper, chapeau sur la tête et grosses lunettes sur le nez, il apparaît froid, observateur, calculateur, strict. C’est d’ailleurs avec une froideur méticuleuse, clinique, qu’il va organiser le massacre d’une agence masquée de la CIA, tuant sans sourciller six personnes. Dans Les Trois jours du Condor, remarquable film d’espionnage de Sydney Pollack, Max Von Sydow incarne le mystérieux G. Joubert, tueur professionnel œuvrant par contrats, sans la moindre prise de position politique. Pour lui, tuer est un métier comme un autre, qui paye bien et laisse une certaine liberté. D’ailleurs, dans l’exercice de son métier, il développera un certain sens de l’honneur. Max Von Sydow sait parfaitement rendre son personnage glaçant, mais aussi fascinant. Avec, comme résultats, quelques scènes remarquables, comme celle qui se déroule dans un ascenseur. Ou ce dialogue effrayant dans lequel le tueur prévient sa cible sur ce qui risque de lui arriver. Si la qualité d’un film se mesure à l’aune de son méchant, on tient là un très grand film.

Hervé Aubert

Pelle le Conquérant de Bille August

Pour lui, c’est le rôle de sa vie. C’est le rôle qui lui permet de faire briller un film presque à lui tout seul. Alors qu’il a joué dans d’immenses chefs-d’œuvre, notamment sous la houlette d’Ingmar Bergman, Max Von Sydow a souvent déclaré que Pelle le Conquérant, fresque épique signée Bille August, lauréate de la Palme d’Or au Festival de Cannes 1988, était le sommet de sa carrière. Dans le film, il interprète Lasse, un migrant suédois qui débarque, à la fin du XIXè siècle, dans l’île danoise de Bornholm avec son fils, Pelle, dans l’espoir d’une vie meilleure. Ils trouvent du travail dans une ferme où la vie est dure. Cette ode dédiée aux migrants lui offre la possibilité d’un retour en grâce après quelques errances cinématographiques : il renoue avec le cinéma d’auteur nordique et retrouve la finesse d’expression qui fit sa renommée. Élégant, charismatique à souhait, il donne chair à un personnage complexe, terriblement humain, et désarmant de maladresse d’amour filial. Et le jury présidé par Ettore Scola ne s’y est pas trompé en soulignant au moment de l’attribution « l’apport exceptionnel » de l’acteur. Une reconnaissance confortée également par une nomination, bien méritée, à l’Oscar du meilleur acteur.

Loic Loew

 

 

Rétrospective Studio Ghibli: Souvenirs de Marnie, les studios se cachent pour mûrir

4 ans après Arrietty, le petit monde des chapardeurs, Hiromasa Yonebayashi ajoute Souvenirs de Marnie à sa filmographie. Un long métrage qui reste pour le moment le dernier produit par les studios Ghibli, à la suite de plusieurs échecs publics qui ont poussé courant 2014 la firme au gros Totoro à confirmer les rumeurs : une pause est décidée pour restructurer ses activités. Une petite mort ?

Synopsis : Anna, jeune fille solitaire, vit en ville avec ses parents adoptifs. Un été, elle est envoyée dans un petit village au nord d’Hokkaïdo. Dans une vieille demeure inhabitée, au coeur des marais, elle va se lier d’amitié avec l’étrange Marnie.

Le dernier château ambulant

La nouvelle adaptation d’une œuvre anglo-saxonne confirme la volonté des studios de prendre leur barque pour partir enchanter de nouveaux territoires, qui ne seront pas tous en chantier pour tout de suite : las des dernières entrées décevantes de ses 3 derniers longs métrages, Ghibli annonce la suspension provisoire de sa production, et Hiromasa Yonebayashi quitte les studios à la fin de cette même année. Voilà une bien mélancolique issue au destin d’un film qui porte malgré lui cette langoureuse usure du temps.

Tueuse-née

Elles sont jolies, les campagnes japonaises. Herbeuses, tartinant les collines au bord d’une crique sur lesquelles un petit village de pêcheurs a trouvé un coin pour se planquer : on irait bien en villégiature pour deux mois ou toute une vie. Pourtant, Anna, l’héroïne de ce Ghibli-là rechigne, ergote et râle comme une caricature d’ado occidentale. Les paysages plus séduisants les uns que les autres défilent, et on l’entend appeler sa mère « tata », en refusant de se projeter dans une rêverie qui lui tend les bras. Pire, elle fait également presque culpabiliser le spectateur déjà trop vite conquis, en l’aidant à prendre conscience que là, décidément, rien ne se passe comme prévu. La famille, la stylisation et l’extrême délicatesse avec laquelle chaque scène d’exposition des productions Ghibli expose ses fondamentaux sont devenus les patrons par lesquels une atmosphère naît et grandit. En 2014, à ce stade de reconnaissance internationale, chaque long métrage des studios est précédé de ce tapis rouge de souvenirs pour tous ceux qui viennent suivre Anna dans son périple. Et elle les tue tous dans l’œuf, indifférente assassine de tous nos doudous.

Anna et le moi

L’isolement d’Anna interfère avec beaucoup de repères : une structure familiale mise en retrait, des rapports mère/fille difficiles, un isolement très troublant, la liste est longue. Anna ne fréquente pas les enfants qu’elle croise, les évite avec démonstration d’un mal-être si profond qu’il ne s’offre qu’à peine aux exigences de la mise en scène. La dépression flotte au-dessus de ce décor parfait pour une aventure du club des cinq, le temps d’un été, que refuse cette héroïne avec une poignante obstination. Si elle participe aux repas, c’est bien pour se nourrir. Si elle regarde les rivages, c’est faute de mieux et si elle est embarquée dans une soirée festive, c’est comme si elle était prise en otage.

Une ambiance très Rome antique

C’est dans les vieux scenarii qu’on trouve les bonnes recettes et Hiromasa Yonebayashi participe à l’écriture d’un script à six mains (avec Keiko Niwa et Masashi Ando) qui adapte une histoire de littérature jeunesse en tirant donc un trait sur quelques atouts. C’est un vrai risque, car l’œuvre originale de Joan G Robinson n’a pas l’exposition ni la réputation du Petit Monde des Borrowers, de Mary Norton, qui n’était déjà pas 4 ans plus tôt, lui non plus un roman cité dans les toutes premières recommandations de la littérature jeunesse. When Marnie was here, c’est une des 9 œuvres de son écrivain, partagée entre littérature jeunesse et littérature enfantine. Voilà un vrai champ de bataille pour les détracteurs des bons sentiments véhiculés par les dernières œuvres des studios Ghibli, décriées avec facilité par quelques voix craignant avec amertume la perte d’une âme fantasmée dans la filmographie de ses illustres têtes d’affiche. Métaphoriques, les vieux silos de pierre dans lesquels Anna part traîner quand la tempête gronde apparaissent comme les vestiges d’un âge définitivement révolu. En 1986 Le château dans le ciel racontait déjà les derniers soubresauts d’une forteresse légendaire qui avait pourtant chuté. Presque 30 ans plus tard, un dernier film prend la plume pour marcher à côté des vieilles pierres et prendre plaisir à jouer à côté. Après tout, puisqu’il n’y a que ça qui amuse cette héroïne-là…

Des atouts dans sa barque

Alors Anna prend une barque et se laisse porter vers cette vieille demeure qu’elle est la seule à voir illuminée. C’est à son tour de perdre ses repères, et beaucoup l’accompagneront lors de sa rencontre avec cette blonde resplendissante, Marnie, éthérée, si exotique dans un paysage aussi pittoresque. On lui donnerait bien des accointances avec une noblesse européenne idéalisée, rappelant les quelques boutures de l’œuvre d’origine qu’on aurait pas pensé à couper : Joan G Robinson était bien une sujette de son illustre Reine d’Angleterre. La blondeur angélique de cette Marnie-là, celle du titre, qu’on avait oubliée de chercher depuis le début du film, est si éclatante qu’elle obscurcit même les yeux bleus d’Anna eux aussi si surprenants pour une japonaise. Que rencontre alors la ruine très poussée d’un personnage en guerre contre les adultes, les enfants, l’injustice et le reste ?

L’empire du soleil descendant

Cette rencontre, dont presque rien dans le dispositif narratif ne cache la totale artificialité est bien évidemment trop belle pour être vraie. Personne n’y croit, rien n’est fait pour cela. Et pourtant, Anna saute dans la barque, les deux jeunes filles sympathisent et deviennent inséparables, se donnent rendez-vous comme des très chères amies en menant même, le doute est laissé, leur relation vers des rivages amoureux très audacieux pour ces univers-là, ce qui n’est pas la moindre des critiques qu’on pouvait leur faire. Un romantisme est totalement laissé en liberté, dans la bande-son, le découpage, les dialogues et qui imprègne alors tout ce qui reste du film, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, une audace scénaristique et esthétique qui ne cherche pas à se dévoiler plus que cela, laissant les déçus arguer de la conquête des rêves de Ghibli par de bien vieillottes influences occidentales. Le pire, ces reflets gothiques de manoir réenchantés par le rêve d’une seule jeune fille totalement paumée, sans le recul de personnages secondaires si essentiels pour charpenter un récit qui ne craint malheureusement pas de s’essouffler entre deux coups de rame.

Twist and shout

Las, les premiers auront sûrement la victoire amère, dans une scène de fin bien plus démonstrative que ce que les films précédents de la galaxie Ghibli nous auront montré. Sans le soin habituel apporté à la révélation de secrets, très hollywoodienne, que les grandes histoires évitent comme des oursins dans les criques, Souvenirs de Marnie enchaîne les twists sans la retenue à laquelle toute une saga nous avait habitué depuis 1984 et Nausicaä de la vallée du vent. Après tout, nous sommes rentrés dans ce film avec la mise en abîme lucide d’un discours sur les rapports entre les films et le temps, et le personnage d’Anna était celle qui devait hurler intérieurement, au moins, contre cette facilité à aimer uniquement ce que l’on connaît. A ceux qui la garderont en mémoire comme pour l’instant la dernière des héroïnes de Ghibli, ne l’accablez pas de vos reproches : derrière elle, il y a un château, et devant, de nouveaux sujets.

Souvenirs de Marnie: bande annonce

Fiche technique

Titre original : Omoide no Mānī
Titre français : Souvenirs de Marnie
Titre anglais : When Marnie Was There
Réalisation : Hiromasa Yonebayashi
Scénario : Keiko Niwa, Masashi Andō et Hiromasa Yonebayashi
Son : Koji Kasamatsu
Photographie : Atsushi Okui
Direction artistique : Yohei Taneda
Conception des personnages : Masashi Andō
Musique : Takatsugu Muramatsu
Production : Yoshiaki Nishimura et Toshio Suzuki
Sociétés de production : studio Ghibli, Walt Disney Studios Entertainment
Société de distribution : Tōhō
Budget : 1,15 milliard ¥
Pays d’origine : Japon
Langue originale : japonais
Format : couleurs
Genre : Animation
Durée : 103 minutes

Dates de sortie :
Japon : 19 juillet 2014
France : 14 janvier 2015

Note des lecteurs0 Note
3.5

Le Soulier de Satin, de Paul Claudel : le désir et le salut

Il faudra sept ans d’écriture pour que Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon (entre autres) et frère de Camille Claudel, achève ce qu’il considérait comme l’aboutissement de son oeuvre théâtrale, ce monumental Soulier de Satin.

Sur bien des aspects, le Soulier de satin est une oeuvre déroutante, complexe, protéiforme, insaisissable, une oeuvre unique dans le théâtre français pourtant foisonnant du XXème siècle. Déjà par sa forme.
C’est bien connu, Le Soulier de satin est une pièce de théâtre d’une dimension rare. 500 pages de texte, des représentations qui durent une demi-journée (ou des versions courtes qui ne font que 6 ou 7 heures) : Claudel semble faire tout, de prime abord, pour décourager le lecteur/spectateur qui oserait s’aventurer dans son oeuvre. Ici, les règles classiques sont atomisées : “La scène est le monde”, écrit Claudel, et, de fait, nous nous retrouvons en Espagne, au Maroc, en Italie, en Amérique, changeant parfois de continent d’une scène à l’autre (surtout dans la 3ème journée). De même, la durée de l’action est impressionnante : l’histoire s’étale sur environ un quart de siècle.
Le format du Soulier de Satin renvoie directement aux pièces baroques espagnoles. Une forme qui, du coup, est en conformité avec le cadre spatio-temporel de la pièce : nous sommes à la fin du XVIème, “peut-être au début du XVIIème siècle”, alors que l’Espagne est une puissance mondiale. L’heure est aux grands aventuriers, aux explorateurs et aux grands voyages, ce qui n’était sans doute pas pour déplaire au diplomate qu’était Claudel. Dans la 4ème journée, au détour de quelques répliques, il nous montre à quel point il connaît et il aime le Japon, par exemple (il était ambassadeur de France à Tokyo au moment de l’écriture de la pièce).
Pour ajouter encore à cette aspect très disparate, très morcelé, il faut dire aussi que la pièce alterne scènes tragiques et scènes burlesque, langage trivial et passages poétiques.
Dans une sorte de préambule, Claudel écrit que “le désordre fait les délices de l’imagination”. A priori, Le Soulier de Satin semble être une mise en application de ce principe. Tout ici semble donner libre cours à l’imaginaire : les aventures, les voyages, les couples romantiques, la cours d’Espagne, l’Invincible Armada, les Saints et les Anges, la Lune, etc.
De fait, tout semble réuni pour qu’une représentation sur scène soit, au moins, très compliquée, voire impossible. L’extrême diversité des décors, qui changent d’une scène à l’autre, doit compliquer considérablement la tâche d’un metteur en scène…

Tout cela est donc le cadre. Mais que se passe-t-il précisément dans Le Soulier de Satin ?
Ben, plein de choses. L’oeuvre est foisonnante, elle englobe de nombreuses actions, accomplie par de très nombreux personnages. D’où cette impression de dispersion qui ne peut que nous gagner à la lecture de la pièce. Il faudrait sans doute une lecture plus en profondeur, voire de multiples lectures, pour trouver une unité sous-jacente, mais sur un aspect superficiel, ça fait désordre.
De cela ressortent deux protagonistes, Doña Prouhèze et Don Rodrigue. On peut dire que leur liaison sert de fil rouge à l’ensemble de la pièce. Une liaison interdite, puisque Prouhèze est mariée à un haut dignitaire du royaume espagnol. Et Prouhèze en a conscience, et Claudel en profite pour reprendre le thème majeur des tragédies : le conflit entre le désir et la morale. Le désir charnel qui pousse au péché d’adultère.
C’est donc une vie condamnée qui paraît attendre Prouhèze et Rodrigue. Une union désirée qu’il ne peuvent assouvir. Un amour qui résonne même à travers les milliers de kilomètres de l’Atlantique et qui semble menacer le royaume dans son ensemble.
Car les conséquences semblent aller bien au-delà de la simple morale individuelle. D’abord parce que, nous le savons tous, Claudel était profondément croyant, et que ces questions de morale auront forcément leur influence sur la survie de l’âme. D’ailleurs, ce conflit intérieur des personnages a une résonance dans le surnaturel. De même que, dans les épopées antiques, les divinités intervenaient dans les actions humaines, de même, dans ce drame moderne et chrétien, les Anges et les Saints patrons viennent donner leur avis, parlementer avec les personnages, voire même les sauver. L’histoire des deux amoureux se joue donc sur plusieurs niveaux.
Mais les conséquences sont aussi politiques. Pour l’amour de Prouhèze, Rodrigue n’hésite pas à mettre en cause sa fidélité au royaume. La pièce va beaucoup se jouer sur la rencontre entre ces deux terrains, le désir et la politique. Pire : alors que Prouhèze est mariée à Don Camille, et qu’ils sont tous deux en fâcheuse posture à Mogador, assaillis par les Maures, Rodrigue refuse de leur venir à l’aide et reste au large (à espérer sa chute ?).
Chute politique ? Chute territoriale ? Chute morale ? Déchéance personnelle, comme celle qui a touché Rodrigue dans la 4ème et dernière journée ? Tout se combine en une action qui se déroule sur plusieurs niveaux, dans plusieurs plans.

“Le pire n’est jamais sûr”, écrit Claudel en exergue de sa pièce. A priori, à la lecture de la pièce, on pourrait se demander quel est le rapport entre cette citation et l’action de l’oeuvre. Et pourtant…
Une fois de plus, ramenons-nous au contexte chrétien. Dans cette histoire d’amour interdite et de désirs impossibles à réprimer, le salut de l’âme est, bien entendu, une question primordiale. Le monde est régulièrement décrit comme le Purgatoire : certes, ce n’est pas le lieu des plaisirs, mais ce n’est pas non plus l’Enfer, et il y a une possibilité de s’en sortir en s’élevant vers le ciel. C’est justement ce que, symboliquement, l’ange propose à Prouhèze. Un sacrifice qui permettrait de la sauver elle et surtout, en fin de compte, de sauver Rodrigue.
Si Prouhèze se sauve en acceptant un sacrifice par amour, Rodrigue sera sauvé, lui, par l’humilité de sa condition finale. A eux deux, les amants regroupent les images christiques : elle donne sa vie pour quelqu’un d’autre, et lui est finalement vendu pour une somme modique, puis enchaîné et humilié.
Ainsi, cette déchéance n’est pas accompagnée par des sentiments pathétiques : comme le remarque un des soldats chargés de le garder dans l’antépénultième scène, Rodrigue continue à avoir une attitude royale, une fierté, même au fond de la chute. Parce que, dans un mouvement paradoxal que seul permet d’expliquer la théologie chrétienne, cette chute sociale est une ascension spirituelle.

Cette histoire des amants séparés, qui ne se joindront qu’une seule fois et ne consommeront jamais leur amour, sert de colonne vertébrale à la pièce, mais autour de cette tragédie du désir et du salut, Claudel entremêle d’innombrables autres histoires, la plupart n’étant que des anecdotes qui n’occuperont qu’une seule scène mais permettent de multiplier les tonalités, contribuant à faire du Soulier de satin une oeuvre protéiforme aux thématiques universelles : la politique, la quête de pouvoir, la reconnaissance, la mort, l’amour, le conservatisme, le romantisme, etc.
Si Le Soulier de satin n’est pas forcément d’un accès facile, et s’il faut sans doute plusieurs lectures pour en saisir la structure interne, la pièce de Claudel est une oeuvre fascinante, poétique, déroutante.

Le Soulier de satin, Paul Claudel 
Gallimard, décembre 1929, 480 pages

« Trashed » : les ordures pour indicateurs

0

Derf Backderf est un ancien éboueur devenu journaliste, puis auteur-dessinateur de BD. Trashed puise dans ses expériences personnelles pour raconter l’Amérique à travers les yeux des travailleurs invisibilisés qui s’échinent à la garder présentable.

Au départ, il y a un parcours classique de décrochage scolaire. J.B. tourne précocement le dos à la fac, vit quelque temps en dilettante chez sa mère, avant de répondre à une annonce municipale… Il décroche un job d’éboueur, intègre une équipe haute en couleurs et assiste, médusé, au spectacle d’un monde absurde, consumériste et corrompu.

Il y a d’abord le travail, harassant. Par tous les temps, J.B. débarrasse une petite ville de l’Ohio de ses déchets. En été, ces derniers forment ce que lui et ses collègues appellent une « marmite », un bouilli nauséabond d’ordures en voie de putréfaction. En hiver, c’est le froid et les tempêtes de neige, les sacs collés à la route par le gel et les déchets agglutinés formant des cubes indissociables. De tout temps, il y a les bouteilles de pisse que des routiers trop pressés jettent par la fenêtre de leur camion, les litières même pas vidées laissées à ses bons soins, les encombrants abandonnés négligemment sur le trottoir, les animaux morts, les langes pleins à craquer ou les déchets toxiques dissimulés dans des sacs…

Il y a ensuite les moyens. « Betty », comme l’appellent affectueusement les éboueurs, fonctionne plutôt bien. Mais à la moindre panne, J.B. et ses collègues doivent embarquer dans un camion aux airs de guimbarde en fin de vie. Le tracteur servant à tondre les pelouses n’est pas en meilleur état : faute de freins, son utilisateur finit par percuter les stèles commémoratives du cimetière. De toute façon, J.B, comme la plupart des employés municipaux qu’il côtoie, a un contrat précaire et un salaire plutôt chiche. Pis, il s’attend à ce que le traitement des déchets soit bientôt privatisé, comme c’est le cas dans de nombreuses localités avoisinantes. L’avenir lui donnera partiellement raison, puisque l’ancestrale décharge publique fermera ses portes… Qui la regrettera, sinon ceux qui s’y rendaient quotidiennement ?

Ingénieusement, Derf Backderf se sert de son héros comme d’un révélateur. En prélevant les ordures des habitants de sa ville, J.B. parvient à appréhender une réalité qui échappe au commun des mortels : la corruption (les listes du compost à livrer), les vices cachés (les collections pornographiques jetées aux oubliettes, le drapeau nazi décorant un salon), les petits mensonges (la tête d’un cerf accidenté tranchée pour faire croire à un trophée de chasse), la gentrification, les plaintes, l’hostilité… « Imagine l’économie comme un immense tube digestif. Et nous on est là, devant le trou du cul du libéralisme, à nettoyer. » Cette assertion morose ne sort pas de nulle part. Derf Backderf rappelle judicieusement que les ordures demeurent un indicateur économique reconnu et étudié. Plus on en produit, mieux se portent les affaires. Pour toute considération écologique, repassez plus tard.

Tricolore (noir, blanc, bleu-gris), doté de dessins soignés (et rebutants quand il le faut), Trashed se distingue par un point de vue singulier, un propos d’une justesse rare et de nombreuses ruptures de ton. Derf Backderf y propose une galerie de personnages loufoques, une vision désenchantée de l’Amérique, et il assortit le tout d’un précieux dossier explicatif en marge de cette bande dessinée.

Trashed, Derf Backderf
Çà et là, septembre 2015, 237 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Pour Chomsky, ce sera « La lutte ou la chute ! »

Aux éditions Lux paraît La lutte ou la chute !, un livre d’entretiens dans lequel Noam Chomsky s’épanche sur les grands enjeux politiques, économiques et écologiques de notre temps. Répondant aux interrogations d’Emran Feroz, l’intellectuel-phare de la gauche alternative américaine dresse des constats lucides et sans concession.

Linguiste, écrivain, journaliste, philosophe, professeur au MIT puis à l’Université d’Arizona, Noam Chomsky est un intellectuel dont la parole est attendue et discutée dans tous les milieux et partout au monde. Il incarne ce qu’on qualifiait à la Renaissance d’uomo universale. Ses travaux scientifiques et leur portée dans des domaines aussi variés que la linguistique, les mathématiques ou l’informatique suffisent à s’en convaincre. Dans La lutte ou la chute !, il s’exprime longuement sur l’impérialisme américain, les migrations et leurs causes profondes, la religion ou les questions économiques.

« En fuyant l’Amérique du Sud, hommes et femmes fuient, pour la plupart, la violence et la destruction que les États-Unis, principalement durant l’ère Ronald Reagan, ont provoquées. Il est évident que se joue un scénario similiaire entre l’Europe et l’Afrique quand on connaît l’histoire commune des deux continents. » Noam Chomsky le martèle : les mouvements migratoires observés ces dernières années et servant d’incubateurs au populisme résultent directement de nos politiques expansionnistes passées. Sur l’économie, ses déclarations semblent tout aussi critiques et s’inscrivent à mille lieues de l’enthousiasme béat parfois rencontré dans la presse américaine : « Les économistes Lawrence F. Katz et Alan B. Krueger (…) ont démontré dans une étude de l’université Princeton (…) que 94 % de la croissance nette de l’emploi entre 2005 et 2015 était due à des contrats de travail atypiques. » Avant d’ajouter : « On peut aussi concevoir facilement que les salaires réels des travailleurs de base ont reculé de 4 % par rapport aux années 1970, soit depuis l’offensive néolibérale, ou encore que la productivité au travail a doublé, tandis que les salaires ont baissé et que les richesses ne vont que dans les poches de quelques-uns. »

Plus loin, l’intellectuel analyse le cercle vicieux consistant à faire de la concentration des richesses le lit de l’oligarchie et des inégalités, puis le fossoyeur de la démocratie et le générateur du populisme, dans un mouvement bien réglé et continu. Il revient aussi sur les démonstrations de l’économiste Sean Starrs arguant que les entreprises détiennent près de 50 % de la propriété mondiale. Une part qui « correspond presque à toute la richesse des États-Unis en 1945, l’année où le pays a historiquement atteint l’apogée de sa puissance ». Connu pour ses positions critiques vis-à-vis des États-Unis ou d’Israël, lesquelles lui valent parfois une accusation de « haine de soi », Chomsky demeure fidèle à lui-même, avec le sens de la formule qu’on lui connaît : « Trump ne s’en cache pas, il ne saurait être moins préoccupé par le réchauffement planétaire. Tout ce qui compte pour lui, c’est de pouvoir construire un mur autour de son terrain de golf afin de le protéger de la montée des eaux. »

L’impérialisme américain se trouve largement évoqué dans ce livre d’entretiens. Cela passe par l’esclavagisme, la mise en coupe réglée des institutions internationales ou le budget militaire du Pentagone. Et Chomsky de rappeler : « Les États-Unis possèdent 800 bases militaires en activité, et les soldats américains sont présents dans plus de 70 % des pays du monde. » La montée en puissance chinoise, le régime de Bachar el-Assad, le terrorisme employé comme alibi, les relations russo-américaines, la ségrégation raciale dans le logement, la récolte des données personnelles ou encore les traités commerciaux – essentiellement favorables aux investisseurs – prolongent la pensée de celui qui, à dix ans, écrivait son premier article sur la montée du fascisme en Europe.

Sur l’écologie, enfin, Noam Chomsky a cette remarque, ô combien judicieuse : « La moitié des républicains pense que le réchauffement planétaire est une fiction, tandis que 70 % d’entre eux affirment que les humains n’en sont pas responsables, qu’il soit réel ou non. De tels chiffres seraient déjà choquants dans n’importe quel autre pays, mais n’oublions pas que nous parlons ici d’un État moderne où de nombreuses informations sont accessibles au public. » Il en appelle à cesser l’exploitation des énergies fossiles et à se tourner vers les énergies renouvelables, tout en assurant que « la nature doit être considérée comme la mission prioritaire ».

C’est indéniable, les sujets sont variés et les formules, incisives. Mais le lecteur regrettera peut-être, à certains moments, un manque de profondeur probablement imputable à la structure de l’ouvrage (une suite d’entretiens). Plutôt qu’une énonciation succincte des problématiques déjà citées, nous aurions en effet préféré des analyses plus approfondies et circonstanciées.

La lutte ou la chute !, Emran Feroz et Noam Chomsky
Lux, mai 2020, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
3

L’Ironie du sort : inconnu à cette adresse ?

Son couple vedette est le plus célèbre du cinéma russe. L’Ironie du sort, film réalisé en 1975 par Eldar Riazanov, est une comédie romantique teintée de mélancolie, mais surtout un des plus grands succès populaires du cinéma russe.

Lorsque l’on évoque le cinéma soviétique, on pense automatiquement aux grands cinéastes, d’Eisenstein à Mikhalkov en passant par Vertov, Kalatozov ou Tarkovski. Mais le 7ème art en URSS est aussi composé d’un cinéma de qualité très populaire qui, de nos jours encore, enregistre des scores d’audience importants lors des passages réguliers à la télévision. Films en costumes (comme D’Artagnan et les trois mousquetaires, de Georgiy Ioungvald-Khilkevitch), science-fiction et surtout comédies arrivent en tête de liste d’une production importante sortant des studios Mosfilm ou Lenfilm.
Parmi ces films, qui sont pour la plupart méconnus en France, le plus populaire est sans aucun doute L’Ironie du sort, comédie romantique réalisée par Elgar Riazanov et sortie en 1975. Le film, de plus de trois heures, est diffusé à la télévision russe immanquablement tous les ans pour le Nouvel An.
C’est d’ailleurs à cette période que se déroule L’Ironie du sort. L’action du film dure quelques heures seulement, le soir du réveillon et le jour du 1er janvier. Chirurgien moscovite, Evgueni (surnommé Zhénya tout au long du film) est un célibataire endurci vivant toujours avec sa mère alors qu’il a 36 ans. Mais, en cette journée du 31 décembre, il vient enfin de demander Galia en mariage.
Ensuite, pour satisfaire à une tradition familiale, il part avec quelques amis dans un banya, un bain public dont les Russes sont friands. Là, les camarades boivent plus que de raison. Complètement ivres, les amis ne savent plus trop qui doit prendre l’avion pour se rendre à Léningrad (nom soviétique de Saint-Pétersbourg) et décident, un peu au hasard, que ça doit être Evgueni. Celui-ci fait donc le voyage jusqu’à Léningrad sans s’en rendre compte, puisqu’il dort tout du long. A peine réveillé, et toujours dans les brumes éthyliques, il prend un taxi en donnant son adresse, se croyant encore à Moscou. Et il entre donc dans un appartement, situé à la même adresse que le sien, mais plusieurs centaines de kilomètres plus au nord.
Là, le spectateur français moderne se dit : “mais comment est-ce possible d’entrer et de s’installer dans un appartement qui n’est pas le sien, même en étant fin bourré ?”
C’est là qu’intervient l’urbanisme soviétique, dont le générique du film se moque allègrement. En URSS, pays qui connut un très fort développement urbain, les autorités construisirent de très nombreux immeubles, tous absolument identiques, que ce soit dans le nombre d’étages ou dans la disposition des appartements. Et comme les noms de rues se répètent également de ville en ville, on se retrouve ainsi dans cette situation surprenante : des constructions parfaitement similaires, dans des rues de même nom, mais dans des villes différentes.

Souvent, dans les comédies, le temps nécessaire pour mettre en place la situation est plus lent, plus calme. Mais L’Ironie du sort montre ses qualités dès le début. Les dialogues sont bien écrits, avec des répliques qui font mouche. L’acteur principal, Andréï Miagkov, fait preuve d’une présence à l’écran rare, tout en affichant de grandes qualités d’interprétation, alternant les mimiques comiques et un jeu plus subtil lorsque le rythme se calme. Le rythme est impeccable et, pour couronner le tout, le film sait se doter de quelques touches sarcastiques peu fréquentes à l’ère Brejnev. Ainsi, il faut voir ce générique animé qui se moque de l’urbanisation soviétique…
Voilà donc Evgueni, toujours pas dégrisé, endormi sur un lit qui n’est pas le sien, dans un appartement qui n’est pas le sien. Un appartement qui, bien entendu, est habité, en l’occurrence par Nadia, une jeune femme qui est dans la même situation que lui. Professeur de russe, elle a 34 ans et est sur le point d’épouser Hippolyte, ce qui lui conférera une situation sociale plus confortable. Évidemment, la suite est facile à deviner, mais le film sait ménager toute une série de péripéties réussies. Propos incohérents d’un personnage ivre, running gags du vrai-faux retour d’Hippolyte, quiproquos : les ressorts comiques sont nombreux et efficaces.
Mais le film ne se contente pas d’être une comédie romantique : il ajoute quelques touches de mélancolie fort bien vues, ainsi que des chansons qui restent toujours connues en Russie actuellement. La plus célèbre, Если у вас нету тёти (littéralement : “si vous n’avez pas de tante”), sait montrer comment la noirceur du propos peut se cacher sous des aspects faussement légers.
Remarquablement écrit et interprété, L’Ironie du sort réalise la prouesse d’être une comédie romantique d’une durée rare (184 minutes quand même, ce qui n’est pas fréquent dans le genre) sans le moindre temps mort, alternant humour et mélancolie, toujours avec légèreté.

A noter que le studio Mosfilm a mis en ligne une grande partie des films qu’il a produit. L’Ironie du sort, comme tant d’autres, est disponible en toute légalité sur la chaîne YouTube de la Mosfilm.

L’Ironie du sort : fiche technique

Titre original : Ирония судьбы, или С лёгким паром!
Réalisateur : Eldar Riazanov
Scénario : Emil Braguinski, Eldar Riazanov
Interprètes : Andréï Miagkov (Evgueni/Zhénya), Barbara Brylska (Nadia), Youri Yakovlev (Hippolyte), Olga Naumenko (Galia).
Photographie : Vladimir Nakhabtsev
Musique : Mikhail Tariverdiev
Société de production : MosFilm
Société de distribution : MosFilm
Genre : comédie romantique
Durée : 184 minutes

URSS – 1975

Apprenti – Mémoires d’avant-guerre, ou les souvenirs de Jacques, père du dessinateur Bruno Loth

0

Avec cette BD, Bruno Loth effectue un devoir de mémoire vis-à-vis de son père Jacques. Sous-titrée « Mémoires d’avant-guerre » la BD se concentre donc sur les souvenirs de Jacques Loth.

Sur le principe, on peut imaginer le dialogue de Bruno Loth avec son père un peu comparable à celui de Jacques Tardi avec son propre père en vue de l’ouvrage en trois parties Moi René Tardi, prisonnier de guerre au stalag II B. Évidemment les événements racontés ici sont moins tragiques. Il n’empêche que ces Mémoires d’avant-guerre méritent largement la découverte, non seulement parce que Bruno Loth est un artiste de qualité, mais aussi parce que les souvenirs de son père valent pour l’ambiance d’une époque, son état d’esprit.

Petite et grande histoire

L’album commence en 1935, à Bordeaux, quand Jacques se fait embaucher aux « Chantiers maritimes du sud-ouest ». A 16 ans, il a fait le choix d’arrêter ses études pour devenir apprenti. Il va découvrir l’univers du travail à une époque particulièrement intéressante, historiquement parlant. La Grand guerre date de moins de 20 ans et les luttes syndicales œuvrent pour le progrès social. Jacques est un peu jeune pour en saisir toutes les implications, mais il est témoin de manifestations et de leur ambiance, ainsi que de la victoire électorale qui permit l’accession de Léon Blum au pouvoir. Arrive l’été 1936 et les premiers congés payés.

Itinéraire personnel

C’est sur le plan des souvenirs personnels que Jacques se montre quand même le plus intéressant. Sans doute assez pudiquement, il a raconté son initiation amoureuse à son fils, avec des situations typiques de l’époque, qui prêtent à sourire. On a également droit à l’évocation de sa rencontre avec une jeune fille lors de sorties associatives. Cette partie aborde un volet très représentatif de ce qui se faisait à cette période. Les jeunes n’avaient pas encore l’habitude d’aller facilement à droite ou à gauche. Ils découvraient un extraordinaire sentiment de liberté (que Jacques éprouve déjà rien qu’en utilisant un vélo, le vieux biclou que son père lui sort à un moment). La vie associative s’organise autour de mouvements comme celui regroupant les auberges de jeunesse.

Ambiance au travail

L’autre aspect intéressant de cette BD concerne tous les souvenirs du travail aux Chantiers maritimes. On découvre la stature impressionnante des bateaux en chantier, notamment « L’Indochinois » que Jacques verra sortir de l’atelier. On découvre aussi les ouvriers au travail, avec par exemple des métiers comme celui exercé par les très jeunes chauffeurs de clous et leur façon très particulière d’expédier ces clous chauffés au rouge, à ceux qui en ont besoin. Un métier qui n’existe probablement plus. Plusieurs scènes de ce genre donnent une bonne idée de l’ambiance dans ce chantier. Très révélateur aussi, le constat que Jacques fait plusieurs fois au sein de cette entreprise d’envergure : chacun se comporte de façon à préserver son territoire. Ainsi un chef d’atelier peut trouver le moyen de faire comprendre à un ingénieur dont la bobine ne lui revient pas qu’il doit le laisser travailler tranquillement, sinon il peut lui en coûter. On observe également les rivalités qui peuvent mener à des bagarres. Et puis, il règne un état d’esprit que Jacques ne comprend que progressivement, alors que toutes et tous attendent qu’il paie son coup pour fêter son embauche. Jacques peut-il résister à la force de persuasion exercée par cette société (qui se comporte comme une famille) qu’il vient d’intégrer ?

Le passé sans recherche passéiste

Le dessin de Bruno Loth est assez séduisant. Il combine l’utilisation de la plume pour les traits noirs, de crayons mais aussi de l’aquarelle pour les couleurs. De manière générale, l’album est dans des tons plutôt gris et bleu (nuances pas spécialement éclatantes), une gamme de couleurs qui convient bien à ce qu’il veut montrer : des souvenirs. Quelques touches de couleurs plus vives (rouge notamment) accentuent certaines impressions.

Aspects techniques

Globalement, l’album est agréable, surtout parce que le dessin avec une technique à l’ancienne bien éprouvée est d’une grande lisibilité (rarement plus de trois bandes par planche). On sent bien que Bruno Loth décrit des faits et personnages réels, avec l’affect qui l’accompagne. Très à l’aise pour faire sentir les détails qui comptent à ses yeux, il se montre moins à son avantage sur le scénario que je trouve un peu léger par moments. Globalement, l’album donne plusieurs fois la sensation de passer d’une anecdote à l’autre sans véritable transition ou lien tangible, sinon la progression temporelle. Ainsi, on passe de 1935 à 1936 sans le réaliser vraiment. De plus, on ne réalise qu’en cours d’album pourquoi Jacques a abandonné ses études (maladie de la mère = ressources financières délicates), sans que jamais il donne le sentiment d’accepter un quelconque sacrifice.

Héritage familial

Enfin, la personnalité de Jacques transparaît bien. Au fil des anecdotes, on sent la nature de ses relations avec son frère ainsi qu’avec sa mère. La principale influence de Jacques, c’est celle de son père, ouvrier ajusteur ayant gagné son indépendance à force d’économies pour devenir chauffeur de taxi. Anticlérical convaincu, fervent de l’aphorisme de Blanqui « Ni Dieu ni maître », il espérait pour son fils Jacques un meilleur avenir qu’ouvrier.

La valeur du travail

Alors, même si on aimerait en savoir davantage sur le personnage et sur tout ce qu’il a pu vivre, on peut retenir une chose que Jacques Loth a certainement transmise à son fils Bruno : l’amour du travail bien fait ! En complément, on trouve en fin d’album un dossier de 10 pages comprenant des documents familiaux (iconographiques notamment) et d’autres qui donnent une idée de l’atmosphère au chantier naval et enfin sur l’époque et les auberges de jeunesse.

Apprenti – Mémoires d’avant-guerre, Bruno Loth

La boîte à bulles, janvier 2011, 96 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

The Hunchback of Notre-Dame : deux adaptations pour poids lourds par Worsley et Dieterle

0

The Hunchback of Notre-Dame sont deux adaptations de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo ; un roman revisité par Worsley et par Dieterle. Lon Chaney et Charles Laughton, tous deux très engagés dans ces films, incarnent de façon bouleversante le rôle de Quasimodo.

Selon les adaptations du roman français de Victor Hugo, le titre peut changer :  le titre anglo-saxon s’attache au personnage de Quasimodo, le bossu de Notre-Dame, The Hunchback of Notre-Dame. Dans les adaptations de Worley et Dieterle, les cinéastes mettent en avant leur source d’inspiration : le roman de Victor Hugo. Dans son générique sur fond de vitrail, Worsley fait d’emblée référence à l’auteur « VICTOR HUGO’S CLASSIC » avant que n’apparaisse le premier carton « Notre-Dame, the Cathedral Church of Paris. » (Une représentation de Notre-Dame figure à côté du carton). Chez Dieterle, le générique se déroule au son des cloches et de chants religieux. La référence à Hugo est également immédiate « RKO Pictures INC presents Victor Hugo’s immortal Classic : The Hunchback of Notre-Dame (sous titré Quasimodo) ». Puis apparaît le nom de l’interprète principal « Charles Laughton as The Hunchback » (seul comédien et personnage mentionné en début du générique). Ici, nous sommes en présence de trois références : le titre de la traduction anglo-saxonne de l’oeuvre originale, un sous-titrage qui indique dès le générique le prénom de Quasimodo, promu personnage principal de l’oeuvre et le nom de l’acteur qui interprète ce personnage. Dans le roman, le personnage de Quasimodo est fortement lié à celui de l’archidiacre de Notre-Dame, Claude Frollo, qui a décidé d’adopter Quasimodo, enfant laid et difforme trouvé sur le parvis de l’église et qui avait été laissé par des bohémiens à la place d’une merveilleuse petite fille, Agnès, qu’ils avaient enlevée. Le personnage de Claude Frollo dans le roman est un personnage complexe : il a la vocation de la prêtrise mais il est montré aussi dans sa condition d’homme. Il a la charge de son frère, Jehan, depuis la mort de ses parents. C’est en pensant à son frère qu’il recueille Quasimodo. Jehan, dans le roman, finira par se faire truand. Il mourra lors de l’attaque de la cathédrale, de la main même de Quasimodo, son frère adoptif. Claude Frollo comme Quasimodo deviennent amoureux de la jeune Agnès qui passe pour gitane et qui a pour nom Esmeralda ; Claude Frollo se détournant de son fils adoptif, c’est elle qui viendra devant tous assouvir la soif de Quasimodo sur le pilori. Dans « Une larme pour une goutte d’eau », Hugo nous décrit le supplice infamant du pilori « il régnait autour des marches infâmes du pilori un tel préjugé de honte et d’ignominie qu’il eût suffi pour repousser le bon Samaritain ». Cette vision infamante se trouvait déjà dans l’oeuvre de Chrétien de Troyes : Le Chevalier à la Charrette (Lancelot), écrite entre 1177 et 1181 : « A l’époque, on utilisait les charrettes Comme l’on use du pilori de nos jours. […] on jugeait De la sorte les charrettes, comme des choses cruelles, Que l’on entendit pour la première fois : « Quand charrette verras et rencontreras. Fais sur toi le signe de croix et souviens-toi de Dieu, pour que malheur ne t’arrive point ». Au cinéma, la notion d’injustice et d’humiliation l’emporte sur celle d’infamie. Chez Worsley, Quasimodo est enchaîné au pilori et tire sur ses chaînes de façon désespérée. Les bourreaux le fouettent d’un air sadique et la foule se réjouit de ce spectacle. Après le supplice du fouet vient celui du pilori, position humiliante pour le condamné. Jehan n’intervient pas dans cette séquence, ce qui montre la noirceur du personnage qui ne considère Quasimodo que comme son « esclave ». Au contraire Dom Claude monte sur l’instrument de torture, une fois le châtiment terminé, et détache les liens de Quasimodo. Par ce geste, il montre sa compassion envers ce dernier.

Dieterle a situé le châtiment Place de Grève. Le peuple hue Quasimodo, seuls les ouvriers de Notre-Dame et Gringoire s’indignent de son sort. Ce dernier désirera intervenir auprès du juge pour cesser le supplice de Quasimodo mais cela se révèle impossible car une fois sorti de la cathédrale, il est soumis à la loi des hommes. Lorsque la foule maltraite Quasimodo, on prévient le juge Frollo que Quasimodo est sur le pilori. Lorsque Quasimodo réclame à boire, il remarque la présence de Frollo qui s’avance à cheval vers lui, le sonneur pense qu’il vient pour l’aider. Frollo s’arrête face à Quasimodo puis passe son chemin en l’ignorant. Cette indifférence indigne Gringoire qui incarne la révolte contre l’injustice et la cruauté. Pour cette scène de confrontation Frollo/Quasimodo, Dieterle est le réalisateur le plus conforme à la vision hugolienne. Ce n’est qu’à la fin du roman que Quasimodo comprend progressivement la véritable personnalité de son père adoptif et la part qui est la sienne dans le sort d’Esmeralda. Quasimodo ne pourra supporter l’attitude de Frollo, lorsque celui-ci manifestera bruyamment sa satisfaction de voir l’Egyptienne mourir. Chez Hugo, Frollo va mourir des mains de Quasimodo comme dans les adaptations qui nous occupent. Seulement, si dans le roman le geste de Quasimodo est sans objet précis, il n’en n’est  pas de même chez Worsley et Dieterle. Dans l’adaptation muette, Quasimodo tue Frollo pour protéger Esmeralda, et dans la version parlante, le sonneur tue pour se protéger de lui. Dans ces adaptations, Frollo est plus menaçant que dans le roman puisqu’il est en possession d’une arme blanche : un poignard. Parmi les personnages principaux de l’histoire, Esmeralda est la prétendue étrangère par qui le scandale arrive et qui déclenche le désir des hommes et en particulier celui de Frollo. Quasimodo, pour sa part, évolue lui aussi du fait de l’arrivée de la bohémienne. D’abord simple observateur et esclave obéissant de Frollo, il devient un acteur autonome et révolté. Il commence d’abord à ne pas respecter les consignes en se mêlant à la Fête des Fous et surtout il sauve Esmeralda de la pendaison et la défend lors de l’assaut de la cathédrale. Le comportement des personnages masculins à l’égard d’Esmeralda révèle leurs véritables facettes parfois multiples et leurs ambiguïtés. Dans les adaptations, les personnages de Claude Frollo et Jehan ont été modifiés. Chez Worsley et Dieterle, les rôles sont en quelque sorte intervertis : Claude Frollo (Dom Claude) est archidiacre comme chez Hugo mais ce n’est pas lui le père adoptif de Quasimodo. C’est son frère Jehan qui est devenu « le méchant », toujours représenté de noir vêtu (sauf lorsqu’il est vêtu de blanc pour tromper Esmeralda emprisonnée), qui se sert de Quasimodo comme esclave alors que Claude est un personnage positif. L’un et l’autre ont fait de Jehan un juge ou quelque chose d’équivalent, Dieterle, pour répondre aux exigences du code de censure régissant la production des films, dit Code Hays du nom du sénateur qui est à son origine. On notera toutefois qu’avec des approches opposées aux personnages, les scénaristes de Worsley et de Dieterle ont utilisé la présence des deux frères Frollo avant tout pour symboliser la double face (Dr Jekyll et Mr Hyde) du Claude Frollo de Hugo.

A propos des acteurs : Lon Chaney (1880-1944) et Charles Laughton (1899-1962)

En 1923, Irving Thalberg était devenu producteur des studios Universal et se devait de produire une oeuvre prestigieuse. L’idée d’adapter le roman français venait de Lon Chaney lui-même. Il fut appuyé par Thalberg, qui décida Carl Laemmle, président d’Universal City, à entreprendre cette nouvelle adaptation du roman de Victor Hugo. C’est Lon Chaney aussi qui participa au choix du réalisateur : il aurait désiré un réalisateur prestigieux tel Erich Von Stroheim mais les studios préféraient un réalisateur de seconde zone qui pourrait « boucler » rapidement le film. Le choix se porta finalement sur Wallace Worsley , qui fut un bon compromis, car ce cinéaste avait déjà collaboré avec Lon Chaney dans quatre films dont The Penalty, premier grand succès du réalisateur.  Lon Chaney (1880-1944) acteur très connu du muet, venait de s’affirmer dans The Penalty (1920) film dans lequel il interprétait un homme sans jambes et y avait connu un grand succès. Chaney était désireux d’interpréter le personnage de Quasimodo depuis 1920. L’acteur connaissait parfaitement le livre et travaillait étroitement en collaboration avec le scénariste Edward T. Lowe Jr. et l’adaptatrice Perley Sheehan. Patsy Ruth Miller se souvient également que lorsqu’elle avait été pressentie pour le rôle d’Esmeralda, elle n’avait pas rencontré le réalisateur, mais Lon Chaney, qui lui avait longuement expliqué l’importance de son personnage et sa philosophie de l’oeuvre. Lon Chaney avait à coeur d’être fidèle au personnage de Hugo, du moins dans sa représentation physique. Alfred Grasso avait trouvé une édition rare de Notre-Dame de Paris dans laquelle étaient reproduits des croquis de la main de Victor Hugo représentant Quasimodo. Chaney s’en était inspiré. L’acteur avait également forgé sa propre conception de la morale du personnage, insistant sur son sens du sacrifice et du renoncement, facultés qu’il développera dans d’autres personnages par la suite. Selon le site ciné-club « Chaque jour de tournage, la transformation de Lon Chaney en Quasimodo lui demandait quatre heures de travail (l’acteur créait lui-même son propre maquillage). Il portait sur la poitrine un plastron, sur les épaules des bourrelets de footballeur, et sur le dos une bosse de caoutchouc. L’ensemble atteignait les 35 kg. Différentes attaches reliaient les bourrelets des épaules au bas du plastron, de telle manière qu’il était impossible au comédien de se tenir debout.  »

De l’avis de nombreux cinéphiles, la composition de Chaney fut le chef-d’oeuvre de sa carrière, et l’un des maquillages les plus extraordinaires du cinéma. Fils de parents sourds-muets, Chaney dut vite apprendre à s’exprimer avec son visage et son corps. Son jeu d’acteur était conçu pour le détail et le gros plan, donc adapté au cinéma. Sa mort l’a fait entrer dans la légende. En 1930, après son seul film parlant, le remake du Club des Trois de Jack Conway, il est atteint d’un cancer des cordes vocales qui l’empêche de parler. Le succès du film fut immense et le film n’échappa pas à la classification chère à Hollywood : The Hunchback of Notre-Dame fut considéré comme un « film d’horreur », domaine de prédilection de Lon Chaney, connu sous le nom de « l’homme aux mille visages ».

A partir de 1920 naît le cinéma parlant. Wilhelm (dit William) Dieterle commença comme acteur de théâtre puis devint réalisateur de cinéma en 1928. Ses premières oeuvres se remarquent d’emblée par l’audace des sujets traités comme la misère sexuelle des prisonniers de droit commun (Chaînes, 1928), la biographie du roi fou de Bavière (Ludwig der Zweite, König von Bayern) où il s’octroie le rôle vedette. Il quitte l’Allemagne au moment de la montée du nazisme. A la veille de la guerre, il se spécialise dans des films biographiques de Pasteur ou de Zola. Il réalise The Hunchback of Notre-Dame en 1939. Le film sera distribué en France en 1940 sous le titre de Quasimodo. Dieterle est proche de l’expressionnisme allemand : il aime jouer du contraste entre le noir et le blanc. On peut alors comprendre le choix du noir et du blanc alors qu’en 1939, un film disposant d’un budget de plus de deux millions de dollars peut être tourné en couleurs : le noir est mis en valeur par le gris et le blanc pour former un éventail d’ombres qui poussent ainsi le film vers le fantastique. Il y a une convergence incontestable des thèmes de prédilection de Dieterle et de Victor Hugo, notamment la liberté et la misère, qui créent un lien entre romantisme et expressionnisme à travers The Hunchback of Notre-Dame (1939). Le roman de Hugo intéresse Dieterle car il relève ses propres centres d’intérêts : le monstrueux physique (Quasimodo), mais aussi moral (Frollo), la liberté (presse et cloches) et la misère incarnée par le peuple (les truands et la Cour des Miracles). Dieterle, aidé de Bruno Frank, l’adaptateur, a modifié fortement le scénario hugolien en opposant superstition et tyrannie aux idéaux démocratiques. Un parallélisme est fortement suggéré dans le film avec les horreurs du nazisme : à travers la persécution d’Esmeralda parce qu’elle est bohémienne et celle de Quasimodo parce qu’il est difforme. Jehan Frollo, interprété par Cedric Hardwicke, apparaît comme un prédécesseur de Hitler qui persécute les bohémiens, les juifs et tous les « indésirables ». Comme le souligne L’Avant -Scène du Cinéma, Dieterle, en pacifiste et progressiste se doit d’ignorer la conclusion tragique du roman de Victor Hugo. Hugo parle de la fin d’une époque, le Moyen-Age, alors que Dieterle veut peindre « l’aube d’une ère nouvelle ». Dieterle a dû composer avec les exigences du code Hays depuis 1930 jusqu’en 1966. Dans le domaine religieux, un prêtre ne pouvait ni être présenté de façon comique, ni comme un méchant, etc., la sexualité -les danses suggestives, par exemple- était prohibée, tout comme les exécutions capitales, la torture, la brutalité… On peut mesurer l’impact que peuvent avoir ces règles sur le traitement des personnages tels que Quasimodo, Esmeralda, Frollo. Dès 1935,  Thalberg avait proposé le rôle de Quasimodo à Charles Laughton qui s’était investi dans le personnage quatre ans avant le tournage, en lisant le livre de Hugo, en apprenant des répliques en français pour mieux rendre le « monstre hugolien » et non celui d’un film d’horreur. L’interprétation de Laughton contribua au succès du film et renforça le mythe de Quasimodo aux Etats-Unis. Durant le tournage, l’acteur lisait le roman de Hugo autant que le scénario du film. D’après l’acteur Callow, chaque scène où l’on voit Laughton est « imprégnée de ce sentiment de l’appartenance à toute la vie de l’humanité », ce que confirme Dieterle qui voit en lui le symbole de la manifestation contre l’injustice et la barbarie. La légende veut que la performance de Laughton au moment où il sonnait les cloches était telle que le réalisateur oublia de dire « cut » à la fin de la scène. Comme s’il y avait là une volonté commune de l’acteur et du réalisateur d’appeler à l’insurrection contre l’oppression nazie. La scène a été tournée le jour de l’invasion de la Pologne. Pour rendre crédible son personnage, l’acteur effectuait un travail gigantesque, s’infligeant même une souffrance physique pour réellement sentir les tourments de Quasimodo, au pilori par exemple. Laughton s’est également souvent opposé au maquilleur, Perc Westorme, pour imposer sa perception physique de Quasimodo. La préparation et le maquillage de l’acteur nécessitaient deux heures et demie chaque jour. Il avait le visage couvert de prothèses et sa bosse de caoutchouc pesait plus de deux kilos. Si la plupart des critiques français et américains ont aimé le film, certains, comme ceux du New York Times, traitent le film de « freak show » et le trouvent trop « rugueux pour les sensibilités modernes ». Quoi qu’il en soit, le film fut un succès et les coûts de la réalisation s’élevant à 1,8 millions de dollars ont été largement couverts par des recettes dépassant 3 millions de dollars.

Vers sa destinée, de John Ford : Henry Fonda en Abraham Lincoln, chez BQHL

Sorti en début d’année aux éditions BQHL, Vers sa destinée de John Ford fait peau neuve en DVD et Blu-Ray. L’occasion de redécouvrir un film exceptionnel consacré aux débuts d’Abraham Lincoln, ici incarné avec force et justesse par le grand Henry Fonda.

Les histoires de John Ford ont toujours une certaine portée mythologique, et même ses incursions dans le « réel », comme avec Vers sa destinée, retraçant les débuts d’Abraham Lincoln en politique, sont encore des façons de peindre de grandes paraboles universelles. Ford ne réalise pas ici de film politique à proprement parler, ni même de biopic ou de portrait de quelque héros ; « Young Mr. Lincoln » est une tranche de vie d’un jeune homme presque anonyme, dans les campagnes de l’Illinois, qui va découvrir le droit et appréhender la puissance du langage, écrit comme oral. Bref, un récit étonnamment quelconque pour un futur président à ce point légendaire. Ou comme le dit le commentateur Noël Simsolo : John Ford, lui-même admirateur de Lincoln, va « le démystifier pour mieux renforcer son mythe. ». C’est cela, le cinéma de Ford : des films d’une simplicité évangélique dans lesquels on peut s’abîmer tant il y a à en dire.

Pour incarner ce Lincoln : Henry Fonda, alors en pleine ascension, mais qui refusera dans un premier temps le rôle de peur, premièrement, d’être à jamais emprisonné dans le costume d’un tel personnage en cas de succès, et deuxièmement, de voir sa carrière avortée et sa réputation salie en cas d’échec cuisant. Mais Ford saura le convaincre, et c’est tant mieux. Grandi par des talonnettes, métamorphosé par une prothèse nasale, Fonda est à la fois méconnaissable physiquement et comme un poisson dans l’eau psychologiquement : il est l’acteur hollywoodien aimable et charismatique par excellence. Autour de lui, les habituelles têtes connues de Ford, de son frère Francis Ford à Ward Bond, en passant par Donald Meek.

Vers sa destinée est un film de procès, avant tout, mêlé d’enquête et de chronique familiale. Dans cette petite ville de Springfield, Lincoln est un jeune avocat désœuvré qui sera sollicité par une triste histoire de meurtre, où les deux fils d’une certaine Mme Clay seront accusés d’avoir poignardé quelque concitoyen. Alors que la justice demande à cette mère désemparée, seule témoin du crime, de désigner lequel de ses fils est le porteur du coup fatal, Lincoln, convaincu que quelque chose cloche, va tout tenter pour percer le mystère et découvrir la vérité.

Un personnage fordien

Ford, ne pouvant faire autre chose que du Ford, s’approprie à merveille cette histoire d’une simplicité confondante pour y développer un personnage de Lincoln ambigu, aussi nonchalant que mélancolique, humble, obsédé par la vérité, mais aussi malin et sarcastique. Comme à son habitude, le cinéaste n’oppose pas des héros vertueux à des méchants absolument mauvais, mais montre des gens qui cherchent, des gens qui trompent et se trompent. Personne n’est tout à fait naïf, saint ou diabolique, mais chacun est un pôle de complexités. Lincoln, personnage jeune et aimable, animé par l’idéal de justice, n’est pourtant pas un homme accompli, mais au contraire un éternel étudiant du monde qui confesse sans honte ce qui lui manque en espérant convertir ses parts d’ombre en zones de lumière.

Souvent représenté se balançant sur une chaise, les jambes croisées sur la table, jouant de sa harpe juive (sorte d’harmonica), les yeux rêveurs ou plongés dans ses livres, cet Abraham Lincoln est d’une nonchalance étonnante. Dès le début, on le voit déchiffrer son livre de droit sous un arbre, les pieds en l’air, tel un rêveur idéaliste. Durant le procès, il feuillette avec oisiveté des livres piochés dans une étagère, en attendant que le procureur ait fini son monologue.

Ainsi peut-on l’entendre, tantôt, se moquer du nom d’un suspect de manière totalement gratuite et hors de propos, et tantôt montrer une infinie compassion pour ses congénères. Il fera preuve de beaucoup d’ironie et de sarcasme durant le procès, moquant gentiment l’adversaire ou les us et coutumes des tribunaux. Il y fera autant de blagues pour amuser la cour que de discrets clins d’œil complices, profondément rassurants et bienveillants. Un personnage aussi blanc que noir, et très humain.

Un homme comme vous

Car le plus souvent, on entendra le jeune « Abe » confesser ses propres failles. En effet, il se considère davantage « comme une bête de somme » que comme un intellectuel, lui qui vient de la campagne où on ne lit pas, ou si peu. Quand on le félicite pour son prestigieux métier d’avocat, il répond qu’il est payé pour se tourner les pouces, faute de clients. « Je suis un piètre avocat, sans expérience », lance-t-il à Mme Clay avant d’avoir à défendre ses fils au tribunal. Quand on lui demande s’il est lié à la riche famille Lincoln du Massachusetts, il dit qu’il y a erreur car sa famille à lui est « d’une médiocrité rare ». Et quand il prévient Mary qu’il ne sait pas danser, quand celle-ci l’y invite, avant d’accepter tout de même, elle conclut la danse par un « j’ai eu l’impression que vous labouriez des pieds » qui le ramène encore à sa condition première de paysan. Bref, là où son adversaire politique fait admirablement la cour, à Mary comme aux citoyens qu’il espère rallier à sa cause, Lincoln préfère quant à lui la transparence.

Il sait « être vrai », et semble incapable de prétendre avoir l’air, comme en témoigne sa gêne tout au long de la soirée mondaine à laquelle il semble forcé d’assister. Après avoir dansé, il sort en silence sur le balcon et admire le fleuve qui s’écoule au loin ; un fleuve symbole de cette ruralité qui l’appelle, le rappelle, qui fait écho à ses racines et dont la contemplation laisse apparaître sur son visage l’extrême solitude qu’il éprouve au sein de ce milieu sophistiqué.

Au contraire, sa rencontre avec les Clay, qu’il devra défendre, lui permet de renouer avec le milieu d’où il vient et de se sentir chez lui. Ainsi se tisse une relation quasi maternelle avec Mme Clay, relation surprenante et touchante. Au gré de leurs confessions réciproques, notamment à propos des êtres chers qu’ils ont chacun perdus, Mme Clay devient une mère de substitution à celle morte dans sa jeunesse, et Lincoln devient inversement le sauveur de ses fils (dont l’aîné, nommé Adam sans hasard aucun, prend la responsabilité de ce péché originel ayant ébranlé la paix quotidienne de la ville).

Petit Christ…

La dimension christique du personnage est d’ailleurs on ne peut plus évidente et soulignée par la mise en scène. Par exemple, lorsque les villageois décident de lyncher les fils Clay accusés de meurtre avant même que le procès n’ait commencé, Lincoln se met en travers de la foule et, plutôt que d’entamer un discours, expose son corps aux coups. Que ceux qui veulent leur faire la peau s’en prennent plutôt à moi, s’il le faut, semble-t-il dire alors. Puis c’est par la parole qu’il cherchera l’apaisement, et donc la justice.

Et son génie est de se mettre lui-même en cause pour intégrer la foule à son discours, et s’intégrer lui-même à la foule. Il n’évite pas le lynchage en disant que « c’est mal » ou en faisant de belles phrases, mais en avouant qu’il a besoin, en avocat débutant, d’un client, et que ce serait le priver d’une occasion d’avoir du travail. Après ce trait d’humour noir, et après avoir apostrophé certains meneurs personnellement, créant ainsi un vrai lien humain entre orateur et auditoire – il ne parle pas en avocat mais en concitoyen et ami –, la foule amusée et mise dans la poche, il peut enfin se lancer dans un monologue contre la violence et les tentatives de faire justice soi-même.

La force de Lincoln vient donc de cette proximité et de cette intimité qu’il parvient instantanément à tisser avec ceux qui l’écoutent. Et si ses mots font autorité, c’est parce que ce qu’il dit est fondamentalement vrai, et non pas parachuté comme une bonne morale assénée d’en-haut, mais éveillé à la conscience de chacun, par chacun, au nom du bon sens. Il crée l’empathie, non pas pour persuader en appuyant sur les bons sentiments, mais pour rendre chaque réflexion et conversation humaine et non mécanique. Et Dieu sait si la scène du procès nous rappelle à quel point un tribunal fonctionne mécaniquement en dépit, parfois, du bon sens…

… ou grand Malin ?

Et pourtant, ce Lincoln-là n’est pas un ange, en témoignent son costume et son chapeau qui lui donnent l’apparence d’un magicien, d’un diablotin longiligne. On notera même chez lui une certaine jubilation perverse à voir l’un des suspects s’enfoncer dans son mensonge, jouant alors son jeu avec une fausse naïveté machiavélique. Imparfait, comme nous l’avons vu au regard de ses nombreuses failles assumées, il s’avère également gentiment tricheur et quelque peu de mauvaise foi. Ces motifs centraux de la tricherie et du mensonge entreront en dissonance avec sa quête éperdue de vérité quant à l’affaire des fils Clay.

On s’étonne d’abord, avec amusement, de le voir tricher au jeu du tir à la corde, où il accroche discrètement son extrémité à la roue d’une charrette pour faire gagner son équipe. Aussi, il triche dès ses premières affaires en tant qu’avocat, préférant dédommager lui-même ses clients plutôt que de devoir aller devant un tribunal pour quelques broutilles de paysans. D’une certaine façon, c’est la rencontre avec Mme Clay qui lui fera prendre au sérieux son rôle d’avocat, et transformera son léger cynisme de jeune débutant en ferveur passionnée.

Vers sa destinée, mais laquelle ?

Lincoln triche encore lorsqu’il se recueille sur la tombe de sa bien-aimée, Ann. Se demandant s’il doit continuer sa carrière dans le droit, ou bien retourner à sa vie de paysan, il décide de remettre son futur entre les mains du hasard. Il laisse tomber un bâton : s’il pointe en direction de la tombe d’Ann, il persévère ; s’il pointe vers lui, il abandonne. Le sourire en coin, Lincoln donne une légère impulsion au bâton afin qu’il tombe du côté de la stèle, trahissant son envie irrépressible de réussir malgré les doutes. « Peut-être l’ai-je un peu aidé à tomber vers vous… », admet-il. Cette scène, aussi émouvante que déterminante pour la psychologie du personnage, est éminemment fordienne (et n’est pas sans rappeler une scène de recueillement analogue dans son Judge Priest).

La transition entre Ann vivante puis sa stèle funéraire, entrecoupée d’un plan sur l’écoulement du fleuve (encore lui), cristallise toute la mélancolie héraclitéenne de Ford, et ici de Lincoln : mélancolie du temps qui passe, des êtres qui disparaissent, des décisions qui se succèdent dans le flot ininterrompu de la vie. À ce symbolisme s’ajoute un message fondamental sur la responsabilité et le destin. Lincoln sera tout seul pour accomplir sa destinée, s’il en est une. Ann ne sera pas là pour l’aider, ni le hasard, ni même Dieu. Sa « destinée » n’est autre que celle qu’il se forgera lui-même, et rien ni personne n’en décidera pour lui.

La fin du film ramène Lincoln à sa dimension prophétique, rappelant Moïse gravissant le Mont Sinaï pour y recevoir la table des lois. Vent, éclair et pluie accompagnent son passage et sa disparition devant la caméra. Un plan qui fait encore écho à l’image du fleuve héraclitéen : les éléments se déchaînent, Lincoln entre dans le champ, passe et disparaît de l’autre côté du cadre, comme une vague, laissant la caméra, fixe, contempler l’héritage que ce fascinant personnage laissera sur ce monde continuant lui aussi sa route.

Avis sur la présente édition :

Une copie visuellement magnifique faisant honneur aux noirs et blancs déjà remarquables, uniquement en version originale sous-titrée. Le film est accompagné de deux entretiens passionnants (avec Noël Simsolo (39min) et Jean Douchet (17min)), qui permettent de pousser la réflexion jusque dans l’analyse technique de scènes très précises. De quoi ravir les cinéphiles.

Rétrospective Studio Ghibli : Arrietty, le petit monde des chapardeurs, une histoire d’atmosphères

Sorti en France en 2011, Arrietty est une production Ghibli marquée par la volonté de trouver des successeurs à Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Hiromasa Yonebayashi, formé comme animateur, réalise ce film qui montre aussi un besoin du studio de Totoro de chercher d’autres terrains de jeu dans la littérature anglo-saxonne.

Synopsis : Shô, un jeune garçon âgé de 12 ans est en convalescence chez sa grand-mère et sa domestique, dans l’attente d’une grave opération. Dans le jardin de cette vieille maison de la campagne Tokyoïte vivent des chapardeurs, Arrietty et ses parents. La rencontre est inévitable entre deux peuples qui ont toujours fait en sorte de ne jamais se rencontrer.

Petites mains, grandes œuvres

L’œuvre des studios Ghibli est incarnée par le génie de ses illustres fondateurs depuis 1985, au point de nous en faire oublier les nombreuses petites mains qui ont gratté des tonnes de papier pour elle. La promotion d’un nom de la nouvelle génération n’est ainsi pas anodine, surtout quand ce nouveau réalisateur sort des rangs de ces stakhanovistes de la feuille et du croquis. Des petites mains sortent de l’ombre pour mettre en scène l’espèce féerique des chapardeurs, ces minuscules créatures toutes droites sorties de l’imaginaire le plus enfantin. Qui n’a jamais regardé sous son lit pour y voir des petites bêtes ? Les Minipouss de Jean Chalopin, les Fraggle Rock de Jim Henson dès 1983 s’inspiraient en série animée du livre de Mary Norton, Le Petit Monde des Borrowers, publié en 1952. Il est également un classique directement adapté à de multiples reprises depuis 1973, ce qui constitue un vrai défi relevé par les équipes du studio.

Des racines et des ailes

Le style Ghibli est si iconique d’un Japon stylisé avec minutie qu’il est très difficile de l’imaginer venir s’approprier d’autres univers. Si l’Histoire d’Arrietty est transposée au Japon en 2010, la nature d’un récit moins foisonnant et plus linéaire que les scripts originaux comme Le Voyage de Chihiro se ressent assez rapidement. Les enjeux sont clairs et bien délimités. La morale du chapardage porte en elle les reproches d’un discours occidental sur ses propres travers, rogné par un consumérisme dévastateur. Les chapardeurs/borrowers ne prennent ainsi que ce dont ils ont besoin, rien de plus. A l’image de cette gourmandise d’Arrietty dans le film, qui tente d’embarquer un énorme morceau de sucre pas totalement vital, ce qui provoque la rencontre avec le jeune Shô, cette fois-ci les enjeux du discours sont totalement identifiés par un public qui a porté les films de Ghibli pour son orientalisme. Le risque est très présent : ce film n’est clairement pas le plus dépaysant de la saga.

Des atouts dans son jeu

Si regarder Arrietty comme une simple œuvre de transition, mineure par ses ambitions est tentant, il est nécessaire de lui rendre justice. Le premier challenge est en terme d’animation de réfléchir à des échelles de plan et des idées de mise en scène très inventives pour crédibiliser une rencontre aussi improbable. Le jeu des ombres chinoises, jouant sur les voix et les non-dits, lors de la première rencontre entre Shô et Arrietty est une vraie trouvaille qui valide la mise en avant d’un animateur à la réalisation. Si iconographiquement les personnages du film sont très loin d’être les plus inventifs, reprenant des visages croisés pêle-mêle dans Nausicaä ou bien Princesse Mononoké, ceci se fera au profit d’une bluette originale sous bien des aspects.

Fuis-moi, je te suis…

Alité, malade, affaibli et imposant au regard de notre héroïne, Shô est un cœur à conquérir, pour supporter une prochaine opération qui s’annonce, jamais dévoilée, mais suffisamment sérieuse pour qu’il envisage langoureusement vivre peut-être ses derniers jours, au calme chez sa grand-mère. Il ressort de ce jeune homme une forme de fatalité, de clairvoyance le posant en face d’Arrietty comme une figure mature sur cet aspect du rapport à l’autre et à la vie. Arrietty, elle, du bas de ses 14 ans, est encore dans un apprentissage du chapardage, pas encore marquée par un fatalisme qu’on pourrait attendre de la part de la représentante d’une espèce comptant seulement 3 représentants quand le récit commence. Ainsi, malgré une scène de dispute, image d’Épinal de la romance anglo-saxonne, pas très utile dans cette adaptation-là, force est de constater que les personnages ici inversent le schéma classique des amourettes ghiblesques : une jeune femme sage, un jeune homme immature.

Emporté par la mort

L’histoire d’amour impossible à laquelle personne, pas même eux, ne croit porte en elle une trace crépusculaire, très présente jusqu’à la scène de fin. On aurait aimé, à un choix scénaristique ou deux près, que cette dernière scène se rapproche un peu plus du déchirement du tombeau des lucioles, mais elle porte sur ses petites épaules les marques des dernières œuvres du studio, avant qu’il annonce sa fermeture : une forme de fatalité, qui a toujours la taille du regret.

Bande annonce

Fiche technique

Titre original : Karigurashi no Arrietty (借りぐらしのアリエッティ?)
Titre français : Arrietty, le petit monde des chapardeurs
Titre anglais : The Secret World of Arrietty
Réalisation : Hiromasa Yonebayashi
Scénario : Hayao Miyazaki et Keiko Niwa, d’après le roman Les Chapardeurs de Mary Norton
Musique : Cécile Corbel
Production Toshio Suzuki pour le studio Ghibli
Sociétés de distribution :
Drapeau du Japon Toho
Drapeau des États-Unis Drapeau du Canada Drapeau de la France Walt Disney Pictures/Disney France
Drapeau du Royaume-Uni Optimum Releasing
Langue originale : japonais
Société de doublage : Dubbing Brothers (France)
Durée : 94 minutes
Dates de sortie :
Japon : 17 juillet 2010
France : 30 novembre 2010 (avant-première au Ciné Cité des Halles à Paris avec Hiromasa Yonebayashi et Cécile Corbel) ; 12 janvier 2011 (sortie nationale)
Belgique : 6 avril 2011
États-Unis, Canada : 17 février 2012

Funny Games U.S. : un remake viscéral à l’identique

Funny Games U.S. est un drôle d’énergumène. Un remake aux particularités bien distinctes, et qui derrière sa violence insoutenable, cache des velléités paradoxales. 

Un remake plan par plan

Les remakes au cinéma sont devenus monnaie courante, et leur existence se base soit sur un motif financier soit artistique. Réhabiliter une ancienne franchise, surfer sur un film ayant marqué toute une génération, se réapproprier une œuvre dont la portée pourrait faire écho à notre modernité, remettre au gout du jour un récit intemporel, faire du cash sur le dos d’une marque évidente et populaire… Toutes les raisons sont bonnes ou mauvaises pour faire du remake le vilain petit canard de la grande famille du cinéma lorsqu’on se met à idéaliser le processus créatif. Surtout que le remake n’a pas forcément bonne presse, à cause de la peur qui consisterait à voir l’identité et la personnalité de l’original disparaître dans une production lisse, moralisatrice et calibrée. Mais ce serait réducteur de caractériser le remake uniquement du mauvais côté de la barrière car les exemples de bons remakes sont heureusement plus nombreux qu’on pourrait le croire. 

Funny Games U.S., quant à lui, sort de la masse. Il est l’élève un peu perturbateur de la classe. Le premier de la classe, qui met un classeur entre lui et son camarade de bureau, pour ne pas être copié. Il croit dur comme fer en ce qu’il dit, et serait prêt à tout pour voir la lumière des projecteurs se braquer sur lui. Quitte à se répéter une deuxième fois pour asseoir son autorité et sa crédibilité. Mot pour mot… Plan par plan… Pour le meilleur et pour le pire… Non content de voir sa première version de Funny Games faire un flop aux yeux de la jeunesse américaine, qu’il considère comme assoiffée de sang et imbibée de violence, le « professeur » autrichien, Michael Haneke, ne baisse pas les bras et remet le couvert avec ce remake, presque identique à l’original de 1997, du même nom, Funny Games. Un même réalisateur, faisant un remake de l’un de ses propres films, plan pour plan, c’est assez rare pour le souligner. 

Dans un coin de bord de mer, une famille va vivre l’enfer, sous le joug de la perversité maligne et mystérieuse de deux adolescents. Pour ce faire, alors que le décor sera le même, le réalisateur changera tout son casting et s’acoquinera de Naomi Watts, Tim Roth (acteur de Reservoir Dogs ou Pulp Fiction (sic)…) et surtout de Michael Pitt, véritable vicieux au visage d’ange et au sourire narquois déstabilisant. Tout de blanc vêtus, écartant tout symbolisme d’appartenance sociale, les deux jeunes hommes de Funny Games U.S., avec leur chevelure blonde, leur politesse épuisante de manipulation, leur assurance maladive, leur phrasé condescendant à la logique illogique (un cassage de jambe à coup de club de golf équivaut à une gifle), embourbent l’esprit de leurs interlocuteurs jouant le jeu du question/réponse sans véritables questions et sans véritables finalités.

Leur but est inconnu, ils s’amusent de la turpitude de l’autre, symbole d’une vision presque nihiliste des relations humaines. Et comme dans l’original, la tension va monter crescendo et l’home invasion va devenir presque insoutenable pour le spectateur, impuissant devant l’agissement des deux agresseurs et mis K.O. lors du twist aux deux tiers des films.

Un remake comme leçon de morale

La raison de la naissance de ce nouveau long métrage n’est pas commerciale – pas uniquement on va dire – mais elle se situe surtout dans la philosophie que Haneke entretient vis-à-vis de son art, et dans son intérêt presque pédagogique en ce qu’il raconte. Il voulait avant tout toucher le public américain, qu’il jugeait être l’épicentre. Et quand on voit les débats d’aujourd’hui autour de la réception de Parasite aux USA et des films étrangers avec des sous-titres, il est plausible que Haneke visait juste à l’époque en voulant américaniser son œuvre pour la rendre plus audible.

Le réalisateur a une relation toute particulière avec la violence sanglante montrée au cinéma. Le cinéaste perd un peu son latin devant la perte du symbolisme de cette dite violence, de sa « déréalisation », et d’une banalisation rigolarde devant un acte meurtrier : ce qui le pousse à rejeter par exemple le cinéma de Woo et de Tarantino. Là où ces deux derniers aiment esthétiser la violence, et en faire un divertissement, il ne cesse de se questionner sur la nature récréative de cette représentation, et de notre rapport en tant que spectateur à notre désensibilisation à la mort en tant que telle. 

Avec son diptyque Funny Games, Haneke nous gratifie d’une œuvre sombre, dérangeante au possible qui coince le spectateur sur son propre siège, nous faisant témoin des pires démons de l’être humain. Pour Haneke la violence n’a rien d’amusant et n’a pas sa place dans une quelconque chorégraphie cinématographique. C’est un geste froid, profondément austère, naturaliste, à l’image de la plupart de ses films où il se targue de montrer l’insoutenable avec le plus grand des détachements (La Pianiste…). 

L’intelligence de la facétie des dialogues, cette impression de temps réel, le découpage parfait de ses longs plans-séquences captant la souffrance psychique et physique avec talent, la soudaineté d’une haine pulsionnelle font de Funny Games U.S., un huis clos pervers, où l’on se sent impuissant (complice ?) du calvaire vécu par une famille lambda. Sa position moralisatrice se dessine dans un cynisme paternel à l’état brut, dévoilant presque un plaisir malsain à montrer deux jeunes hommes candides rembobiner le seul espoir apparent du film et à nous faire passer par tous les états. Haneke prend la place des agresseurs pendant qu’on ressent la déchéance des victimes, et nous interroge sur notre plaisir morbide à ressentir de la satisfaction lors de séance de ce type de films.

Un remake comme autoparodie ?

Pris stricto sensu, Funny Games U.S., derrière son reflet siamois, est une œuvre qui brille par son motif viscéral et ne perd en aucun cas la puissance de l’original. En ce sens, pour ceux qui n’auraient pas vu l’original, cette version américanisée garde ce sentiment de souffre et de violence gratuite, qui fait de la « franchise » Funny Games un étalon du genre. Pourtant, pendant que Funny Games premier du nom nous questionnait donc sur le visage de la violence au cinéma, Funny Games U.S. déplace quant lui la problématique vers un tout autre aspect : son cinéaste et la réussite de son entreprise. Les chiffres montrent que le public américain n’a pas non plus été très friand de cette version à l’identique, ce qui n’est pas étonnant vu l’austérité et le manque de moral de ce cinéma loin des carcans de la globalité du cinéma local.

Malgré la méticulosité et la force d’interprétation de Funny Games U.S., apercevoir un cinéaste s’évertuer à répéter son discours sans en changer un seul mot, et l’observer s’auto-persuader de la puissance de son premier jet, sans se remettre en question ni acclimater son récit au public visé, cela démontre l’erreur et la complaisance même du projet en question, qui malheureusement au lieu de devenir le grand cas d’étude sociologique que voulait son réalisateur, n’est pas moins qu’une énième possibilité pour certains ou certaines de se foutre les pétoches devant une œuvre de « niche ». Funny Games U.S. devient donc tout ce que ne voulait pas Michael Haneke : un divertissement horrifique de luxe. Sur la forme, cette version américaine est un petit bijou sadique, brillant et ricaneur qui mettra même à rude épreuve les plus vaillants d’entre nous, mais qui sur le fond, dévoile une vanité parodique et l’étroitesse d’esprit d’un projet « incompris » et à la ligne d’horizon bien fine pour être visible.

Funny Games U.S. – Bande Annonce