« Trashed » : les ordures pour indicateurs

Derf Backderf est un ancien éboueur devenu journaliste, puis auteur-dessinateur de BD. Trashed puise dans ses expériences personnelles pour raconter l’Amérique à travers les yeux des travailleurs invisibilisés qui s’échinent à la garder présentable.

Au départ, il y a un parcours classique de décrochage scolaire. J.B. tourne précocement le dos à la fac, vit quelque temps en dilettante chez sa mère, avant de répondre à une annonce municipale… Il décroche un job d’éboueur, intègre une équipe haute en couleurs et assiste, médusé, au spectacle d’un monde absurde, consumériste et corrompu.

Il y a d’abord le travail, harassant. Par tous les temps, J.B. débarrasse une petite ville de l’Ohio de ses déchets. En été, ces derniers forment ce que lui et ses collègues appellent une « marmite », un bouilli nauséabond d’ordures en voie de putréfaction. En hiver, c’est le froid et les tempêtes de neige, les sacs collés à la route par le gel et les déchets agglutinés formant des cubes indissociables. De tout temps, il y a les bouteilles de pisse que des routiers trop pressés jettent par la fenêtre de leur camion, les litières même pas vidées laissées à ses bons soins, les encombrants abandonnés négligemment sur le trottoir, les animaux morts, les langes pleins à craquer ou les déchets toxiques dissimulés dans des sacs…

Il y a ensuite les moyens. « Betty », comme l’appellent affectueusement les éboueurs, fonctionne plutôt bien. Mais à la moindre panne, J.B. et ses collègues doivent embarquer dans un camion aux airs de guimbarde en fin de vie. Le tracteur servant à tondre les pelouses n’est pas en meilleur état : faute de freins, son utilisateur finit par percuter les stèles commémoratives du cimetière. De toute façon, J.B, comme la plupart des employés municipaux qu’il côtoie, a un contrat précaire et un salaire plutôt chiche. Pis, il s’attend à ce que le traitement des déchets soit bientôt privatisé, comme c’est le cas dans de nombreuses localités avoisinantes. L’avenir lui donnera partiellement raison, puisque l’ancestrale décharge publique fermera ses portes… Qui la regrettera, sinon ceux qui s’y rendaient quotidiennement ?

Ingénieusement, Derf Backderf se sert de son héros comme d’un révélateur. En prélevant les ordures des habitants de sa ville, J.B. parvient à appréhender une réalité qui échappe au commun des mortels : la corruption (les listes du compost à livrer), les vices cachés (les collections pornographiques jetées aux oubliettes, le drapeau nazi décorant un salon), les petits mensonges (la tête d’un cerf accidenté tranchée pour faire croire à un trophée de chasse), la gentrification, les plaintes, l’hostilité… « Imagine l’économie comme un immense tube digestif. Et nous on est là, devant le trou du cul du libéralisme, à nettoyer. » Cette assertion morose ne sort pas de nulle part. Derf Backderf rappelle judicieusement que les ordures demeurent un indicateur économique reconnu et étudié. Plus on en produit, mieux se portent les affaires. Pour toute considération écologique, repassez plus tard.

Tricolore (noir, blanc, bleu-gris), doté de dessins soignés (et rebutants quand il le faut), Trashed se distingue par un point de vue singulier, un propos d’une justesse rare et de nombreuses ruptures de ton. Derf Backderf y propose une galerie de personnages loufoques, une vision désenchantée de l’Amérique, et il assortit le tout d’un précieux dossier explicatif en marge de cette bande dessinée.

Trashed, Derf Backderf
Çà et là, septembre 2015, 237 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

I Want Your Sex : l’apocalypse fait de la résistance

Après dix ans de gestation, le nouveau Gregg Araki porté par Olivia Wilde et Cooper Hoffman, "I Want Your Sex" débarque enfin en salles. Entre fantasme de muse, rapport de domination et lettre d'amour pop et acidulée à la Gen Z, le cinéaste de 66 ans flirte avec son époque sans jamais vraiment la bouleverser.

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Sur la route d’Omaha : le pari de la retenue

Présenté au Festival de Sundance et à Deauville en 2025, "Sur la route d'Omaha" suit un père et ses deux enfants contraints de quitter leur maison du jour au lendemain. Sans jamais céder au misérabilisme, Cole Webley signe un road movie d'une grande délicatesse, où chaque étape révèle ce qu'une famille tente encore de préserver lorsque tout semble lui échapper.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Gendarmes : L’album du film » : en coulisses

À mi-chemin entre le making-of et l'album hommage, "Les Gendarmes : L'album du film" vient accompagner l'adaptation cinématographique de la célèbre série publiée aux éditions Bamboo. Au fil des pages, il raconte la production d'un long métrage, les dilemmes d'une adaptation, tout en revenant sur les nombreux métiers du cinéma. 

« L’Odyssée » : un monument de la littérature adapté en BD

Avec Nootilus, son nouveau label consacré aux classiques revisités, les éditions Bamboo ouvre le bal en s'attaquant à l'un des récits les plus fondateurs de la culture occidentale. Un pari ambitieux, tant L'Odyssée d'Homère irrigue encore aujourd'hui notre imaginaire collectif. 

L’homme gribouillé, à l’aspect monstrueux

« - Dis-donc, tu vois qui c’est, Pierre Inféri ? - Ben oui, vous m’en avez parlé hier. Juste avant de… - Exactement, j’ai rendez-vous demain chez lui, à Enghien, pour déjeuner et faire la maquette de son prochain livre. Il est maniaque, il refuse d’envoyer quoi que ce soit par la poste. Si tu y allais à ma place ? Ça ferait bien dans ton rapport de stage, non ? - Mais, euh… Vous disiez qu’il était… Euh… - Répugnant. Oui - … Qu’il passe son temps à essayer de vous tripoter… Et qu’il a… - … six doigts à chaque main, oui. On a l’impression de se faire peloter par une mygale, c’est ignoble ! - Franchement, je préférerais pas… - Je ne te laisse pas le choix, tu y vas, et, en échange, j’oublie que tu es tout le temps en retard. - Hein, mais tout à l’heure, vous disiez… »