L’armée des 12 singes : une jetée plus loin

En 1995, à la veille de tourner L‘armée des 12 singes, Terry Gilliam, le monty python le plus malchanceux de l’Histoire sort d’une adaptation tombée à l’eau d’un conte de Dickens. Une perle de plus sur un chapelet de projets avortés qui laisseront à jamais une chapelle de cinéphiles démunie face à tant d’injustice. Le cinéaste est pourtant sur la jetée, prêt à embarquer pour son plus grand succès commercial, un film dont on verra longtemps la trace après son passage.

Synopsis de La Jetée (1962) : L’histoire débute à Paris, après la  » Troisième Guerre mondiale  » et la destruction nucléaire de toute la surface de la Terre. Le héros est le cobaye de scientifiques qui cherchent à rétablir un corridor temporel afin de permettre aux hommes du futur de transporter des vivres, des médicaments et des sources d’énergie : « D’appeler le passé et l’avenir au secours du présent ». Il a été choisi en raison de sa très bonne mémoire visuelle : il garde une image très forte et présente d’un événement vécu pendant son enfance, lors d’une promenade avec sa mère sur la jetée de l’aéroport d’Orly.

Synopsis de L’Armée des 12 singes (1995) : Nous sommes en l’an 2035. Les quelques milliers d’habitants qui restent sur notre planète sont contraints de vivre sous terre. La surface du globe est devenue inhabitable à la suite d’un virus ayant décimé 99% de la population. Les survivants mettent tous leurs espoirs dans un voyage à travers le temps pour découvrir les causes de la catastrophe et la prévenir. C’est James Cole, hanté depuis des années par une image incompréhensible, qui est désigné pour cette mission.

« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance »

Le remake est une discipline difficile à défendre au premier abord. Assumer la démarche de refaire, de détricoter le travail d’un ou d’une autre, dans le but premier de l’améliorer, ou, à défaut, d’en faire quelque chose de bon, mais de différent peut même apparaître assez illogique. C’est une logique de producteur, pas le bon, le mécène, l’autre, celui qui crée l’offre pour que la demande obéisse : « vous voulez ce film ? Non, il ne vous plaira pas comme ça. Je vous le refais » Le cinéphile est un spectateur hanté par des images d’enfance. Un film ne sert à rien, ne produit rien, ne sauve pas de vies tout de suite, et pourtant il est indispensable. Qu’on touche à son doudou de cette façon, et il froncera les sourcils, dans une superbe imitation de Marlon Brando. Pourtant, dans le choix de L’Armée des 12 singes, l’idée du remake est tout à fait matricielle avec la matière première, le chef d’œuvre de Chris Marker.

28 minutes pour vivre

La Jetée est un film de science-fiction français expérimental, de Chris Marker, sorti en 1962, d’une durée de 28 minutes. N’en jetez plus, nous allons faire de la science. Sur 100 personnes, allez, prenons des américains moyens pour les besoins de cette caricature décomplexée, aucun ne sera blessé pendant l’expérience. Ils doivent juste écouter la première phrase de ce paragraphe. Bon, voici les résultats: 10 personnes partent de la salle après « film », 30 après « français », 5 après « expérimental », 30 autres après « Science-fiction », dont 15 en rigolant, après « 1962 », 15 jeunes de plus sortent en renâclant, sur les 20 qui restent, 10 demandent pourquoi parle t-on d’un film, alors qu’il dure seulement 28 minutes, et 5 se réveillent, en se demandant ce qu’ils foutent là. Allez, on arrondira à une dizaine de personnes ce public qui finalement verra un film peu connu du grand public, alors qu’il est pourtant libre d’accès. Ceux qui découvriront une œuvre monumentale en parleront à tous les autres membres du public test avec passion, leur demandant de retourner voir ce film sur le champ.

La seule expérience qu’il fallait

La Jetée cumule les difficultés, le test universitaire hautement fiable réalisé plus haut le prouve. Et pourtant, il est le seul film de science-fiction qui devrait rester à voir, si on ne devait en garder qu’un après une éventuelle 3ème Guerre mondiale. Comment raconter de manière aussi vertigineuse et palpitante une pandémie, la fin du Monde où 1% de l’humanité survit, soit un virus plus violent qu’un Corona mettant déjà la planète de travers avec des statistiques moins élevées, avec un seul plan filmé ? Vous avez une demi-heure. Des photogrammes, une voix-off, monocorde et inquiétante, une envoûtante bande-son et le cinéma repoussé dans ses propres contradictions. A une époque où le style des grands studios de l’après-guerre, déjà cassé en deux par les nouvelles générations, voulant des caméras mouvantes, des caméras-stylos, des plans longs, tourner en extérieur, Chris Marker revient à l’esthétique pure, le dispositif apparaissant le plus basique pour un récit d’une complexité folle. Et on en revient.

Une jetée pour les rassembler tous

Un film retraçant les aventures d’un homme hanté par sa mémoire défaillante, voyageant dans le temps, questionne l’idée même des images et de nos propres choix de mise en scène. Qu’est-ce que la mémoire ? Est-elle honnête avec moi ? Le suis-je quand je raconte mes souvenirs, quand j’essaie de les lire ou de les comprendre ? Que peut-il avoir comme questionnement plus essentiel pour un film ? Assez peu. Mais c’est sur ce terrain-là que l’idée du remake se justifie pleinement. Robert Kosberg, le producteur délégué du film de Gilliam est un fervent admirateur de la matière première de Chris Marker. Il fait des pieds et des mains pour appâter Universal, qui accepte l’idée de le refaire. Une logique qui peut apparaître purement industrielle, dénuée d’émotions, quand on est porté par la poésie de La Jetée, mais un nouvel écrin se construit : « la colonne vertébrale est la même, mais cela débouche sur deux univers très différents » (Terry Gilliam)

La planète des 12 singes

L’Armée des 12 singes amplifie les questionnements de Chris Marker sur la mémoire, notre perception de la réalité, auxquelles Terry Gilliam ajoute avec pertinence ses propres interrogations sur les nouvelles technologies et le scientisme. Les scènes d’interrogatoire du héros, incarné par Bruce Willis, rendent poignantes et terrifiantes ce trope scénaristique du syndrome de Cassandre, si propre au cinéma post-apocalyptique. Un acteur en vogue a été séduit par le projet, transformé pour le tournage et devenu un heureux mécène le temps d’un film, en acceptant de diminuer ses imposants cachets pour interpréter un personnage maladif à qui on va en donner beaucoup.

N’en jetez plus

L’Armée des 12 singes est une grande dinguerie jubilatoire pour ses aficionados. Inventif, perturbant et si loin des académismes des studios américains, il est défendu corps et âme. Pour ses détracteurs, cette folie visuelle, très chargée à chaque plan, a provoqué quelques remous lors de sa sortie, y compris en France, un terrain où Terry le « looseur » magnifique a souvent été accueilli à bras ouverts. Mais au-delà du terrain critique, ce no man’s land, rarement la méthode du remake n’aura autant été justifiée que pour redonner vie à un petit film par sa seule durée, immense claque visuelle et narrative qui méritait le souffle des Studios Universal en apnée après un Waterworld noyé sous les dettes et la nullité. Avec un projet de 30 millions de dollars, assez court pour un film de SF des années 90, La Jetée a refait le tour du Monde avec son grand frère, contaminant des regards par milliers sur le sens premier des images et de ce qu’on en fait, sur les dérives de la science sans contrôle, le dérèglement d’un Monde très connecté et devenu artificiel. Moi ça me rappelle un truc. Et vous ?

L’armée des 12 singes: bande annonce

Fiche technique

Titre : L’Armée des douze singes
Titre original : 12 Monkeys
Réalisation : Terry Gilliam
Scénario : David Webb Peoples et Janet Peoples, d’après La Jetée de Chris Marker
Décors : Jeffrey Beecroft
Costumes : Julie Weiss
Photographie : Roger Pratt
Montage : Mick Audsley
Musique : Paul Buckmaster
Production : Charles Roven
Sociétés de production : Atlas Entertainment, Classico et Universal Pictures
Sociétés de distribution : Universal Pictures (États-Unis) ; UGC Fox Distribution (France), Ascot Elite (Suisse romande)
Budget : 29 000 000 $2
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleurs — 1,85:1 — son DTS — 35 mm
Genre : science-fiction, thriller
Durée : 129 minutes

La jetée: bande annonce

Fiche technique

Titre : La Jetée
Réalisation : Chris Marker
Scénario : Chris Marker
Photographie : Chris Marker – Jean-César Chiabaut
Son : Antoine Bonfanti
Musique : Trevor Duncan et liturgie russe du samedi saint, interprétée par les chœurs de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky ; utilisation de « Devant ta croix » de Piotr Gontcharov (xixe siècle)
Voix : Jean Négroni
Montage : Jean Ravel
Production et distribution : Argos Films, avec la participation du service de la recherche de la RTF1
Date de sortie : 16 février 1962
Film français
Genre : science-fiction, fantastique
Durée : 28 minutes
Support : 35 mm, noir et blanc

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
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