Chez Gallimard paraît une nouvelle édition de Mon encyclopédie du ciel et de l’espace, un ouvrage collectif de vulgarisation scientifique qui s’adresse aux 6-9 ans. La version précédente s’était écoulée à plus de 33 000 exemplaires.
L’affirmer revient à enfoncer une porte ouverte : l’Univers est immense. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il est en expansion constante, peut-être accompagné d’univers parallèles (les « multivers ») et potentiellement nanti d’une matière noire invisible (celle sur laquelle travaille Sheldon Cooper dans The Big Bang Theory). Big Bang… Cette théorie s’est progressivement imposée dans la communauté scientifique : l’Univers serait né il y a treize milliards d’années à partir d’un état particulièrement dense et chaud. Un point minuscule qui libéra une telle quantité d’énergie qu’il permit de créer le temps et l’espace. Des centaines de milliers d’années plus tard, les gaz qui s’en sont échappés avaient fait leur œuvre et formé les étoiles, les planètes et les galaxies que nous connaissons aujourd’hui.
L’homme s’est de tous temps passionné pour l’espace. Pour en percer les mystères, il utilise les technologies les plus avancées et y envoie des astronautes – étymologiquement des « navigateurs des étoiles ». Comme on peut notamment l’apercevoir dans le film Proxima, la préparation des astronautes est physiquement et psychologiquement éprouvante. Dans l’espace, une chose aussi simple que visser un boulon a tout d’une entreprise périlleuse. Des mois d’études et d’entraînement, notamment en multi-axe et apesanteur, permettent aux astronautes de se mettre en condition avant une mission spatiale. Si tout le monde connaît l’histoire de Neil Armstrong, premier homme à avoir marché sur la surface de la lune (le 20 juillet 1969), les sondes Viking, le Mars Express ou le rover Curiosity demeurent plus confidentiels, malgré les avancées scientifiques suspendues à leurs trouvailles.
Le regard de la science sur l’espace est d’autant plus important que les questions fusent. La Galaxie a vu se porter sur elle des mythes indiens, hindous ou égyptiens. Elle a ensuite attisé la curiosité et l’imagination de personnalités telles que William Herschel, Percival Lowell ou H.G. Wells. La recherche des extraterrestres a conduit les scientifiques à analyser les signaux artificiels et à envoyer des messages codés à travers l’espace. L’existence de planètes similaires à la nôtre occupe les astronomes : ils espèrent trouver parmi les exoplanètes situées en dehors de notre système solaire des terres habitables capables d’abriter la vie. Quant aux étoiles, elles ne cessent de fasciner, et pas seulement ceux qui en ont fait leur métier !
Tous ces éléments sont développés à hauteur d’enfant dans Mon encyclopédie du ciel et de l’espace. Ils se fondent dans des fiches thématiques richement illustrées et augmentées, si nécessaire, d’encadrés explicatifs. Parmi les sujets abordés, on retrouve également le Soleil, la Voie lactée, les étoiles filantes, les ovnis, les trous noirs, les phases de la lune ou encore les constellations. En fin d’ouvrage se trouvent par ailleurs un quiz, un glossaire ou une ludique section « Vrai ou faux ? ». De quoi apprendre en s’amusant.
Mon encyclopédie du ciel et de l’espace, ouvrage collectif Gallimard Jeunesse, juillet 2020, 128 pages
Dans un monde chaotique, deux frères fuient la ville. Sans projet précis, ils vont découvrir qu’en dehors de la ville, tout ne tourne pas rond non plus. La faune et la flore subissent également une atmosphère pesante.
Ciao bitume et… bonjour la campagne ! C’est dans cet esprit que les deux personnages organisent leur évasion d’un univers qu’ils ne supportent plus. On remarque néanmoins qu’on ne sait pas grand-chose de cet univers que fuient les garçons, puisqu’on ne les voit croiser personne en ville. C’est un peu plus tard, en lisant les titres sur ce qui ressemble à un journal local que les doutes se confirment : Thomas Verhille nous emmène dans une sorte de futur relativement proche où tout se déglingue. Le nom du journal donne le ton : Le Bordel !
Fuir, à tout prix
Très complices, les deux garçons ont trouvé un véhicule original pour leur expédition. Ils se ressemblent au point de passer pour des jumeaux. Leurs prénoms restant indéfinis, pour les distinguer on note juste que l’un porte une casquette et l’autre un bonnet. Ils affirment avoir fui un foyer et n’avoir pas de parents. De toute façon, ils ne comptent pas revenir en arrière.
Au vert
Que cherchent-ils exactement ? Sans doute avant tout fuir un univers bétonné où dominent le noir et la dureté (symbole : le bitume). Mais la campagne leur réserve quelques surprises, dès les premières personnes sur qui ils vont tomber. Sans doute un peu trop confiants et naïfs, ils ne voient pas venir un accident qui va servir de révélateur. Il s’avère que dans ce monde bousillé, la campagne abrite quelques énergumènes qu’ils auraient été bien avisés d’éviter.
Une tranquillité toute relative
Bien entendu, le hasard et les circonstances s’enchaînent et les deux garçons vont affronter quelques situations totalement inattendues qui vont montrer l’étendue de leur imprévoyance, mais aussi de leur opportunisme. Ils vont donc croiser davantage de monde à la campagne qu’en ville. Il ne faudrait pas en déduire que les campagnes se seraient repeuplées. Non, elles semblent au contraire servir de refuge à quelques marginaux qui y trouvent le moyen de s’y livrer à leurs activités sans trop attirer l’attention. On y trouve même une jeune femme qui vit dans une cabane comme dans un western, avec quelques bêtes qu’elle élève dans une prairie. Autant dire que c’est la seule personne inoffensive (sauf si elle doit défendre son territoire), car les autres cultivent des inimitiés qui tournent à l’obsession agressive. Les garçons vont se retrouver au milieu de querelles qui pourraient dégénérer. Leur position se fragilise rapidement.
Demain les chiens
Ce que Thomas Verhille laisse entendre dans cette BD, c’est que si notre monde se dégrade, les conséquences ne seront pas seulement supportées par telles ou telles catégories d’individus (qu’elles soient sociales, régionales ou de classes d’âges par exemple). Il fait bien sentir que les habitants de la planète sont comme les passagers d’un même bateau : en cas de tempête, nul ne peut échapper au danger. À ce titre, il fait sentir ce que la dégradation de la planète peut entraîner pour le règne animal. Petite parenthèse pour rappeler ce que nous savons tous désormais : beaucoup d’espèces sont menacées, ce qui n’est pas de l’ordre de l’information à traiter à la légère, parmi d’autres en apparence plus graves. Le jour où disparaîtra le tigre du Bengale (pour donner un exemple) sonnera comme un puissant signal d’alarme pour l’espèce humaine. Car d’autres disparitions suivront, comme d’autres l’auront précédées. À quoi bon se montrer capable d’observer et signaler ces disparitions, si nous ne sommes pas capables de les empêcher ? Bref, le dessinateur met en scène un déséquilibre qui passe par le fait que, désormais, les chiens pullulent à l’état sauvage, dans la nature. Les quelques autres espèces qu’on aperçoit au détour de certaines planches présentent souvent un aspect suspect (comme si elles avaient subi des mutations génétiques suite à des irradiations), surtout aux alentours de la ville. Concrètement, les hommes supportent assez mal l’évolution de leurs conditions de vie. Ils deviennent assez nerveux et des chiens en subissent les conséquences. Pas étonnant qu’ils se montrent eux aussi agressifs et nerveux. Très significatif, le terrible cauchemar subi par l’un de ces chiens.
Construire, jusqu’à la folie ?
Alors, si Thomas Verhille pèche un peu en laissant ses lecteurs imaginer la vie dans la ville (dominée par des chantiers de construction), il compense très largement avec ce qu’il fait vivre aux garçons qui fuient cette ville. Le comportement des uns et des autres est assez révélateur d’un état d’esprit général (les quelques titres sur le journal qu’on aperçoit ne laissent aucun espoir d’accalmie). Concrètement, il fait sentir qu’il en faudrait sans doute bien peu par rapport à ce que nous connaissons déjà pour initier un retour à la barbarie.
Un premier album réussi
Ce constat très pessimiste est mis en scène de manière quasi réaliste par le dessin soigné (impressionnant de maîtrise) de Thomas Verhille qui propose un noir et blanc de qualité mettant bien en valeur son sens des situations choc. Très à l’aise pour tout ce qui relève des décors notamment, il maîtrise bien les possibilités offertes par les codes de la BD (et ose à bon escient quelques cases de grande taille), en faisant sortir le texte des phylactères pour accentuer certains effets (bruits plus ou moins forts). Intelligent, son scénario enchaîne des péripéties qui ajoutent régulièrement du piquant. N’oublions pas la scène d’ouverture en trompe-l’œil, particulièrement réussie. On peut aussi remarquer vers la fin qu’on va vers une éclipse de Lune, relativisant le désastre terrestre par rapport à la course immuable des astres. Bref, avec un album pas spécialement épais ou bavard (112 pages, format 20 x 27,5 cm), Thomas Verhille nous embarque dans un univers légèrement décalé (suffisamment pour créer le malaise) où la puissance des images produit des impressions durables.
Ciao bitume, Thomas Verhille
6 Pieds sous Terre (collection monotrème), mars 2020, 112 pages
Khaled et Dobbs proposent chez Comix Buro la bande dessinée Hit the road. Celle-ci s’articule autour d’une vengeance personnelle et met aux prises des criminels endurcis tous liés, d’une manière ou d’une autre, à une jeune femme en quête d’émancipation.
Vicky a beau se faire doucement une place dans l’organisation criminelle de sa grand-mère, elle aspire secrètement à une carrière de tatoueuse indépendante. Au début de Hit the road, on la trouve sillonnant la ville de Reno à la recherche d’une clinique d’avortement clandestine. Parallèlement, Clyde sort de prison et s’apprête, avec l’aide de son frère Joe, à récupérer ce qui lui revient de droit. Le trait d’union entre ces deux personnages aux destins bientôt croisés ? Granny, une matriarche régnant d’une main de fer sur la mafia locale, grand-mère de l’une et fossoyeuse de l’autre, puisqu’elle l’envoya en prison sans le moindre scrupule.
Enseignant en histoire du cinéma, Dobbs aurait du mal à cacher ses filiations tutélaires : son récit de gangsters, traversé par une figure féminine virginale – à ceci près qu’elle cherche à avorter –, s’inscrit dans une veine cinégénique évidente et évoque notamment les frères Coen, par sa violence, ses caractères ou les ressorts dramatiques employés. Aux dessins, Khaled ne fait rien pour tempérer cette impression : un coucher de soleil sur des vallées désertiques, la faune urbaine nocturne, une place prépondérante accordée aux voitures, un mégot déformant le reflet d’une enseigne lumineuse en formant des ondes dans une flaque d’eau, une scène dans un café-restaurant perdu au milieu de nulle part, un braquage de clowns rappelant forcément The Dark Knight, des rencontres inopinées et/ou violentes… Les vignettes sont sublimes et les tableaux de la vie nocturne ou de la nature figurent parmi les plus remarquables de l’album.
Si le déroulement du récit s’avère plutôt classique, il nous réserve toutefois quelques surprises. Mais ce qui marque au premier coup d’œil, au-delà des relations familiales toxiques (à travers trois générations), c’est la noirceur qui caractérise chaque personnage : Hit the road est peuplé de gangsters, de violeurs, de magouilleurs, de tortionnaires… Quand Vicky demande son chemin, elle s’adresse à une femme à moitié nue à l’arrière d’un club. Lorsqu’elle et Clyde portent assistance à un couple dont le véhicule est tombé en panne, l’homme qu’ils secourent se révèle être violent et menaçant. Même la nature se montre impitoyable, à travers les rapaces et les serpents…
Ces derniers se lestent traditionnellement d’un pouvoir symbolique fort. Dans nos représentations, ils ont partie liée avec la guérison, la renaissance, mais aussi la mort. Est-ce un hasard si Dobbs et Khaled les emploient précisément à ces trois fins ? Car Hit the road, aussi désabusé soit-il, se clôture par un assassinat mais surtout un double accomplissement. Une alliance de circonstance suffit parfois à déjouer les pièges les plus retors.
On l’a vu, cette bande dessinée supporte plusieurs degrés de lecture, objectivés par des références cinématographiques ou l’usage d’animaux fortement connotés. Pour conclure, laissons le scénariste Dobbs nous en livrer un bref aperçu :
Dans Hit the Road, il y a un constant langage cinématographique et symbolique : du surcadrage enfermant les personnages, par exemple, aux multiples significations profondes des animaux croisés tout au long du récit, en passant par certains hommages à plusieurs réalisateurs américains, l’apparition de quelques véhicules iconiques, et le jeu portant sur les clichés des protagonistes du film noir, du film de casse, de l’horreur et du road-movie…
Hit the road, Khaled (dessin) et Dobbs (scénario) Comix Buro, juillet 2020, 48 pages
Premier film de la réalisatrice argentine Ana Garcia Blaya, Les Meilleures Intentions est une chronique familiale juste et émouvante, qui fait penser à Hirokazu Kore-eda. Le film sort dans nos salles le 15 juillet.
D’un côté, nous avons Gustavo, musicien amateur et propriétaire d’un magasin de musique à Buenos Aires. Personnage bohème, Gustavo ressemble un peu à un ado attardé dans le corps d’un trentenaire. Son minuscule appartement est un vrai fouillis de vêtements, de vaisselle et d’instruments de musique, et il passe une grande partie de son temps à fumer des joints et à faire la fête avec ses amis.
De l’autre côté, nous avons Ceci, qui semble être l’exact opposé : stricte, organisée, vivant dans un appartement lumineux, spacieux et bien rangé.
Entre les deux, il y a les trois enfants que Gustavo et Ceci ont eus, Amanda, Manu et Laura (dite Lala). Trois enfants qui, comme toujours dans les cas de séparation, passent leur temps à aller d’un parent à l’autre.
Puis, un jour, Ceci annonce à Gustavo qu’elle et son conjoint vont partir au Paraguay car une meilleure opportunité de travail s’y est présentée, et qu’ils emmènent les enfants avec eux.
Chronique d’une famille décomposée ? Les Meilleures Intentions parle de cela, évidemment, mais ne s’y limite pas et, surtout, ne tombe pas dans le piège du larmoyant mélo.
Le premier film d’Ana Garcia Blaya est d’abord une chronique familiale vue à hauteur d’enfant. Pendant une grande partie du film nous adoptons le point de vue de l’aînée, Amanda, 10 ans. Une enfant qui aime son père, qui est heureuse d’être avec lui, de profiter des moments de liberté qu’offre le mode de vie bohème de Gustavo, et qui, en même temps, se retrouve obligée d’assumer, parfois, le rôle de l’autorité parentale, à tel point que son père n’hésite pas à la surnommer “Ceci junior”.
Il suffit de quelques plans, en ouverture de film, pour comprendre que Manda est habituée à se débrouiller seule, à prendre ses propres décisions, et ainsi à combler certaines lacunes de son père. Ainsi, c’est elle qui va, seule, faire les démarches pour demander une bourse scolaire, ce dont Gustavo n’avait jamais eu la moindre idée. L’une des réussites du film provient du fait que jamais la réalisatrice ne juge les personnages. Il ne s’agit pas ici de prendre le parti du père joyeusement bohème contre la mère trop stricte, ou de la mère réaliste contre le père immature. Comme des enfants aiment leurs deux parents, nous sommes amenés à voir les qualités de chacun des personnages. Comme l’indique le titre, nous sommes amenés à voir en chacun “les meilleures intentions”, à voir comment, malgré leurs différences, Gustavo et Ceci sont avant tout prêts à tout mettre de côté pour le bien de leurs enfants.
D’ailleurs, le film va aussi montrer l’évolution de Gustavo, prêt à assumer plus clairement ses obligations parentales, à vraiment gagner sa vie, avoir un meilleur logement… La situation oblige le père à comprendre les limites de son mode de vie, qui peut être idéal pour un célibataire mais qui convient peut-être peu à un père de famille.
Les Meilleurs Intentions va principalement se concentrer sur les émotions vécues par les personnages. La réalisatrice va réussir à capter les instants de vie, sans jamais insister ou forcer les choses. C’est la justesse du ton qui constitue peut-être la première qualité du film.
Ana Garcia Blaya ne le cache pas : son film est fortement autobiographique. Elle en avait écrit le scénario il y a une dizaine d’années maintenant, mais c’est à la mort de son père qu’elle a décidé de faire le film à proprement parler.
De fait, Les Meilleures Intentions nous propose une reconstitution remarquable des années 90, d’autant plus intéressante qu’elle sait se faire discrète et ne pas voler la vedette aux protagonistes. Parmi ce souci de reconstitution, la cinéaste n’oublie pas de parler de la crise économique qui frappe l’Argentine et qui pèse sur les décisions des personnages. C’est à cause de la crise que Ceci doit partir à l’étranger. C’est à cause de la crise que le magasin de Gustavo ne fonctionne pas.
Le film est constitué, en partie, d’images prises au caméscope, qui à la fois renforcent l’immersion au sein de cette famille et de cette époque et ciblent encore plus les émotions. Ces images renvoient aussi au caractère autobiographique du film, puisque, tout à la fin, nous avons les véritables images du père de la cinéaste…
La musique tient aussi une place importante, voire essentielle. Elle participe pleinement à la reconstitution, elle accentue aussi l’aspect autobiographique et colle au personnage de Gustavo. Cela donne certaines belles scènes, où l’histoire est suspendue le temps d’une chanson.
En bref, Les Meilleures Intentions est un beau premier film, une chronique familiale tendre et émouvante, qui sait ne pas tomber dans les pièges ou les facilités scénaristiques.
Synopsis : Buenos Aires, dans les années 90. Trois frère et soeurs, Amanda, Manu et Laura, vivent par alternance chez leur père, Gustavo, et leur mère, Ceci. Un jour, Ceci annonce à Gustavo qu’elle part vivre à Asuncion, au Paraguay, et qu’elle compte amener les enfants avec elle.
Les Meilleures Intentions : bande annonce
Les Meilleures Intentions : fiche technique
Titre original : Las Buenas Intenciones
Scénario et réalisation : Ana Garcia Blaya
Interprètes : Javier Drolas (Gustavo), Amanda Minujin (Amanda), Ezequiel Fontenla (Manu), Carmela Minujin (Lala)
Photographie : Soledad Rodriguez
Montage : Rosario Suarez, Joaquin Elizalde
Musique : Ripe Banana Skins
Production : Francisco Alcaro, Juana Garcia Blaya, Joaquin Marques Borchex, Juan Pablo Miller, Emiliano Riasol
Société de production : Bla Bla Cine, INCAA, Tarea Fina, Nos
Société de distribution : Epicentre Films
Date de sortie en France : 15 juillet 2020
Durée : 87 minutes
Genre : chronique familiale Argentine – 2019
La sélection Un Certain Regard avait mis l’accent, l’an dernier, sur les histoires de femmes, et particulièrement de femmes brisées en quête de reconstruction. Adam partage ainsi de nombreux thèmes avec un autre grand film de cette sélection, Une Grande Fille de Kantemir Balagov: la sororité, la grossesse, l’abandon, le deuil, le travail manuel. Pour un premier long-métrage, la réalisatrice Maryam Touzani impressionne d’ailleurs par sa capacité à mêler ces notions tout en racontant une histoire simple, limpide, jamais confuse et encore moins larmoyante. Ce sont des évocations, des regards, des sourires, des chansons, qui laissent entrevoir les cicatrices des deux protagonistes, dont la colère et le désespoir sont contrebalancés par la joie de vivre d’une gamine solaire, qui sert de médiation aux mots quand les maux sont trop grands.
Le récit coule, de la rencontre de Samia, jeune femme enceinte errant dans les rues, avec Abla, mère et veuve au visage grave, qui la recueille. Le trio se forme, l’ambiance est d’abord électrique : Samia a peur de déranger, de faire parler dans le voisinage, d’attenter à la réputation de sa bienfaitrice ; laquelle, d’ailleurs, ne lui laisse rien passer et lui fait bien comprendre qu’elle n’est pas la bienvenue, que son accueil n’est que temporaire. Bien sûr, la méfiance et l’hostilité se muent progressivement en respect et, sinon en sympathie dans un premier temps, au moins en empathie. La fille d’Abla permet, comme nous le disions, d’apaiser les relations, en étant à l’écoute de sa mère tout en mettant sa débrouille au service de Samia du haut de ses huit ans. L’amertume et le fracas du réel ne sont jamais loin, et la fin du film a d’ailleurs le bon goût de laisser en suspens certaines décisions, certains doutes. Par la délicatesse du jeu de ses actrices (superbes Lubna Azabla et Nisrin Erradi), par la pudeur de sa caméra, Touzani donne la priorité à la réparation des âmes. Des éléments déclencheurs, perturbateurs, nous ne saurons presque rien ; l’important sera de constater comment chaque petit détail, chaque attention, chaque signe de solidarité féminine posera un pavé de plus sur le chemin de l’amitié et de l’apaisement. Préparer des pâtisseries à l’improviste, ressortir des vieux disques pour exorciser de vieux démons, dire bonne nuit, apprendre à pétrir une pâte, et plus simplement vivre ensemble seront autant de « péripéties » salutaires.
Les hommes sont absents ; le seul courtisan d’Abla n’est jamais vraiment pris au sérieux, il sert davantage à rappeler au spectateur que dans cette société, une femme seule est souvent mal vue, et qu’elle ferait bien de trouver un mari. Laissant toujours ce rappel à la réalité sociale à distance (littéralement, en laissant toujours ce personnage masculin sur le pied de la porte), la mise en scène creuse au contraire l’intimité de ce foyer de femmes, portant toute son attention aux petits gestes (et notamment à ce travail manuel de boulangères aux accents métaphoriques évidents), aux regards durs et hésitants. Le cadre ne dépasse jamais les frontières de la maison, hormis au début et, on le devine, à la fin. L’intérieur pacifié prend l’allure d’un nouveau Jardin d’Eden, et ces trois femmes l’allure d’une nouvelle Trinité. Mais la naissance d’un nouveau-né, d’un « Adam », posera la question de l’équilibre. Peut-on élever un enfant dans ce semblant de paradis retrouvé ? Doit-on le livrer au monde des hommes ? Symbole du péché, symbole de la chute et en même temps créature chérie de Dieu, Adam est tout ceci à la fois pour Samia. Il n’est pas encore là mais il est l’enjeu du film : un tiraillement entre le bien et le mal, l’amour et l’abandon.
Ce qui est passionnant, dans le film de Maryam Touzani, c’est le pressentiment de ce qui n’est pas montré, ce qui échappe au récit, n’est qu’à peine évoqué (la mort d’un mari, une grossesse indésirée) ; le pressentiment des peines qu’ont dû endurer Samia et Abla avant de se rencontrer, qu’elles tentent de dépasser jour après jour mais que les plaies encore béantes peuvent à tout moment raviver. Et le pressentiment, donc, de la suite, de ce qui vient après la fin du récit pour ces femmes. Le passé et l’avenir sont pour elles incertains, dangereux ; mais le présent doux-amer du film, dans la réunification maladroite d’un foyer, est à la fois la promesse d’une paix possible et l’éphémère illusion d’une parenthèse enchantée.
Adam – Bande-annonce
Synopsis : Dans la Médina de Casablanca, Abla, veuve et mère d’une fillette de 8 ans, tient un magasin de pâtisseries marocaines. Quand Samia, une jeune femme enceinte frappe à sa porte, Abla est loin d’imaginer que sa vie changera à jamais. Une rencontre fortuite du destin, deux femmes en fuite, et un chemin vers l’essentiel.
Caractéristiques du DVD :
Langue : Arabe (Dolby Digital 5.1)
Sous-titres : Français
Format : 16:9 compatible 4/3 format d’origine respecté 1.85
Audio : Stéréo
Durée : 98 Minutes
Contenu additionnel :
2 courts-métrages de Maryam Touzani :
– Aya va à la plage (19min)
– Quand ils dorment (17min)
La jeune Écossaise Eva Riley marche dans les pas de ses aînés britanniques avec son premier long métrage, l’Envolée, naturaliste sur un fond de difficulté sociale. Mais elle finit par faire un pas de côté, puisque son sujet, c’est la relation frère-sœur, et le coming of age de sa jeune protagoniste.
SynopsisLeigh, 14 ans, vit dans la banlieue de Brighton avec un père souvent absent. C’est une gymnaste douée qui s’entraîne intensément pour sa première compétition. Lorsqu’un demi-frère plus âgé apparaît une nuit sur le seuil de sa porte, son existence solitaire vacille. La méfiance fait place à des sensations inconnues et grisantes. Leigh s’ouvre à un monde nouveau.
O’ Brother
Voilà un film éminemment britannique qui n’a aucune sortie de prévue au Royaume-Uni. Le Coronavirus est passé par là… Depuis le 22 Juin, les spectateurs français ont le bonheur de pouvoir à nouveau fréquenter les salles obscures, et de profiter de petites pépites comme cette Envolée de la jeune Écossaise Eva Riley .
Le film s’ouvre sur un gros plan de Leigh (Frankie Box), ou plutôt de sa tête à l’envers sur une barre d’entraînement dans son gymnase. Leigh est une apprentie gymnaste. Son corps veut bien, mais son cœur est ailleurs, et ses exercices d’entraînement sont laborieux. De fait, c’est toute la vie de Leigh qui est à l’envers, chamboulée. Eva Riley choisit de concentrer son récit sur une période très courte, 5 jours à peine. Taciturne, timide, Leigh est surtout livrée à une solitude pesante. Son père, dépressif, est présent par intermittence (il vit sans davantage de joie chez sa maîtresse plutôt qu’avec sa fille). Sa mère est absente, on devine qu’elle est morte, mais Leigh n’en parle jamais. L’argent se fait très rare, et Leigh ne sait pas où trouver les 50£ dont elle a besoin pour la grande compétition qui se profile. Seule, sa coach Gemma (Sharlene Whyte) fait figure de parent, et représente la seule source d’un semblant de tendresse.
L’arrivée de Joe (Alfie Deegan), un demi-frère sorti de nulle part, le fils adultérin d’un père volage, va quelque peu changer le périmètre de son existence. Bien qu’étant un fils attentionné, désireux de partager une intimité avec ce père qui lui a manqué, bien qu’étant un frère plein d’égards en si peu de temps, Joe est une autre graine qui a poussé au gré du vent, ambitionnant de vivre de larcins plus grands que les précédents. Joe n’est pas plus armé pour la vie que sa petite sœur Leigh.
Vu ainsi, le film peut paraître rejoindre la cohorte des films sociaux britanniques, avec évidemment Ken Loach comme porte-étendard, mais avec des ramifications comme par exemple les films de Shane Meadows, Ne pas Avaler de Gary Oldman, Tyrannosaur de Paddy Considine, ou Broken de Rufus Norris. Mais, en réalité, le film est moins social qu’il n’y paraît, et plus intime qu’on ne le croit. La pauvreté et le désordre familial ne sont pas le sujet, ils sont une sorte de toile de fond ; le sujet , c’est Leigh. Sa souffrance, sa solitude, ses petites joies, ses doutes, ses désirs en déshérence qui s’accrochent où ils peuvent comme une plante sans tuteur. Le sujet, c’est ce rapport nouveau, inquiétant tout autant que grisant, avec un frère à peine fréquentable, mais un frère sur qui elle peut compter.
Eva Riley filme d’une façon juste, d’une manière plutôt minimaliste, mais dont les plans serrés sur la jeune Frankie Box, une actrice non professionnelle, débutante en tout cas, sont empreints de vérité. En cela, l’Envolée se rapproche davantage du cinéma de Andrea Arnold, de Fish Tank en particulier, qui met également en scène une adolescente comme Leigh, mais aussi de American Honey, où l’appartenance à un groupe, aussi hétéroclite soit-il, galvanise Star, la jeune protagoniste qui partait en chute libre dans sa famille décomposée. Dans l’Envolée, le visage taciturne de Leigh s’illumine au contact des amis que son demi-frère s’est fait rapidement dans le coin, la hardiesse et l’assurance lui viennent sous le regard de Joe et de ses amis. Tout d’un coup, les gestes mais surtout la grâce lui viennent sous l’œil attendri de son frère ; tout d’un coup, les collines de Brighton, où la réalisatrice Eva Riley habite, et de sa banlieue sont baignées de soleil, de rires, capturées dans des plans plus larges et qui respirent, comme si la souffrance lâchait enfin son emprise sur la jeune Leigh qui retrouve une joie de vivre.
L’envolée est un film intimiste très réussi, naturaliste, mais pas trop. Les personnages gardent leur mystère tout en livrant une émotion à fleur de peau, et laissent présager d’un avenir prometteur de la part de la jeune scénariste / réalisatrice écossaise…
L’envolée – Bande annonce
L’envolée – Fiche technique
Titre original : Perfect 10
Réalisateur : Eva Riley
Scénario : Eva Riley
Interprétation : Frankie Box (Leigh), Alfie Deegan (Joe), Sharlene Whyte (Gemma), William Ash (Rob), Billy Mogford (Reece)
Photographie : Steven Cameron Ferguson
Montage : Abolfazl Talooni
Musique : Terrence Dunn
Producteurs : Jacob Thomas, Valentina Brazzini, Bertrand Faivre
Maisons de production : BBC Films, British Film Institute (BFI), Creative England, Ngauruhoe Film, , The Bureau, iFeatures
Distribution (France) : Arizona Distribution
Durée : 83 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 08 Juillet 2020
Royaume-Uni – 2019
Retour sur The Saviour, l’une des récentes sorties phares de Spectrum Films, éditeur indépendant consacrant son énergie à la richesse du cinéma asiatique. Réalisé par Ronny Yu (La Mariée aux cheveux blancs, aussi disponible chez l’éditeur), le film peut enfin être (re)découvert en France dans une édition combo Blu-ray/DVD aux bonus soignés mais au master vidéo peu satisfaisant.
Synopsis : L’inspecteur Tong et son nouveau partenaire Cheng enquêtent sur un tueur en série psychopathe qui assassine des prostituées. Ils remontent la piste sanglante jusqu’au fils du magnat Kwok. Désespéré d’attraper le tueur, Tong utilise sa propre petite amie comme appât pour attirer Kwok dans l’action.
The Saviour : Flic Story
Premier film de Ronny Yu en tant que réalisateur solo, The Saviour est à (re)découvrir chez Spectrum Films, éditeur consacré à la valorisation du cinéma asiatique. Marqué par les études américaines de son jeune cinéaste, le polar hongkongais sorti en salles en 1980 croise les références du cinéma de genre américain et européen. Le tueur fou et le flic héroïque tendance « j’allume les bad guys » évoquent Dirty Harry, tandis que les scènes de meurtres respirent le giallo et rendent hommage à The Shining. On peut aussi évoquer un geste créatif qui semble appartenir au zeitgeist cinématographique de l’époque tant il traverse The Saviour ainsi qu’un autre grand premier long métrage de cinéma : Thief réalisé par Michael Mann en 1981. En effet, les deux films captent les personnages dans des décors urbains réels et illuminés comme un rêve ou un cauchemar. Une forme à la fois visuelle et narrative qui atteindra son paroxysme dès le troisième long métrage de Mann, Manhunter, et qu’on pourra retrouver dans d’autres grands films de la nouvelle vague hongkongaise tels que Le Bras armé de la loi de Johnny Mak, dont le dernier acte fut très marqué par un autre grand morceau de cinéma américain, French Connection de William Friedkin.
Comptant parmi les grands instigateurs de la nouvelle vague du polar hongkongais, The Saviour réussit la rencontre de ses maîtres en les détournant, en les altérant, nous embarquant ainsi dans une intrigue aux figures d’abord identifiables puis rapidement surprenantes. Pop et sensible, généreux et malin, le film de Ronny Yu montre un savoir-faire qui sait répondre aux sens du spectateur de cinéma. Comme l’ont noté l’équipe de Capture Mag dans le podcast STEROIDS qui complète le film, on pourra lui trouver quelques manques concernant l’accomplissement de certains axes narratifs. Toutefois le métrage l’emporte sur ces possibles notes spectatoriales pour joyeusement nous emballer dans un superbe moment de cinéma.
Un tueur en série par là, un tueur à gages par ici, les meurtres s’enchaînent dans The Saviour – Spectrum Films.
The Saviour : une édition Blu-ray en demi-teinte
Il n’est jamais agréable d’évoquer les défauts du travail d’un éditeur indépendant oeuvrant sans relâche pour nous sortir de l’ombre quelques merveilles à revoir ou découvrir dans de bonnes conditions vidéo.
Certes, les compléments du film sont plus que solides : une présentation riche du long métrage de Ronny Yu par Arnaud Lanuque dans un décor extérieur (une rue, pour être clair) pas forcément adapté pour concentrer le spectateur sur le débit de l’essayiste derrière l’ouvrage dédié au cinéma hongkongais Police vs Syndicats du crime. S’en suit un autre très important bonus animé par Julien Sévéon, mine d’érudition connue par les cinéphiles tant dans les librairies que dans les suppléments de nombreuses éditions vidéo. L’auteur revient sur la carrière de Ronny Yu, de ses premiers films – tels que The Saviour – à ses plus récents travaux (Fearless, notamment) en n’oubliant pas de revenir sur ses shows horrifiques américains que sont La Fiancée de Chucky et Freddy vs. Jason. Ce retour conséquent animé par Sévéon permet de relativiser la place du cinéaste dans nos cinéphilies comme dans le cinéma. Et ça n’est pas fini : le formidable podcast de Capture Mag, STEROIDS, s’invite pour revenir le temps de dix-huit minutes sur The Saviour. Le podcast est ici animé par les passionnés et passionnants Stéphane Moïssakis et Julien Dupuy qui évoquent les inspirations américaines portant le film, sa générosité ou encore les failles de ce premier long métrage conçu en tant que réalisateur solo. Enfin on trouve la bande-annonce originale du film.
Le positif explicité, venons-en à la présentation de The Saviour. Le métrage de Yu, invisible en France depuis sa sortie VHS sous le titre de La Justice d’un Flic, fait un retour vidéo en dent-de-scie avec un master HD qui, selon l’auteur de cet article et celui du test rédigé sur Retro-HD, risque de fortement diviser. D’abord, le film est ici présenté en 1080HD 50i (soit vingt-cinq images par seconde créées par entrelacement – coucou Sidonis Calysta feat. Lifeforce) et non en 24p (vingt-quatre images pleines par secondes), ce qui amène des problèmes de reproduction de détails tels que les lignes du tableau dans le bureau du commissaire lors d’un mouvement de caméra. Il est ensuite à redécouvrir avec une définition relativement correcte malmenée par une gestion du grain au rabais. Si le grain peut parfois être fortement présent, il est dans l’ensemble fortement amoindri, probablement à coup d’anti-grain plus ou moins utilisé tout au long du métrage et certainement avec du DNR (Digital Noise Reduction – en français, la réduction de bruit numérique). DNR qui est ici visible comme le nez au milieu de la figure avec des macroblocs grossièrement notables sur tout le film. Il y a peu à redire du côté de la colorimétrie agréablement saturée (est-ce d’origine ou une modification du jour ?) Heureusement tant laprésentation HD du film tend plutôt à en dégrader l’expérience plutôt qu’à l’élever dans nos chaumières. Du côté du son, la très bonne VO l’emporte largement sur la VF ici incomplète et étouffée.
Comme écrit plus haut, il n’est jamais agréable de noter les défauts d’une édition qui a surement été conçue avec passion. Mais The Saviour est hélas loin d’en constituer une vraiment satisfaisante, notamment à cause de la présentation décevante du film. En attendant une possible réédition dans un avenir plus ou moins lointain, Spectrum Films vous propose certainement le meilleur moyen de (re)découvrir le métrage de Ronny Yu et ce qui l’entoure.
L’inspecteur Tong en pleine action dans The Saviour, un film de Ronny Yu – Spectrum Films.
En 2019, Amazon Prime Video dévoilait sa nouvelle série mettant en vedette Orlando Bloom. Mais le beau Britannique n’est pas la seule surprise de ce programme : son esthétique résolument steampunk est aussi à apprécier. A l’occasion du tournage de la saison 2, Le Mag du Ciné revient sur la première partie.
Le titre ne permettant pas de deviner le sujet, il est bon de savoir que Carnival Row se déroule dans un univers de fantasy en pleine ère industrielle, dans lequel cohabitent dans une entente relative humains, fées, pucks (sortes de faunes), et autres créatures magiques. Plusieurs intrigues se mêlent : politique, romantique, sociétale, le tout flirtant avec le gore.
Une plongée dans un univers passionnant
La force de Carnival Row est son univers très réussi, entre bonne société (presque victorienne) en pleine industrialisation, et fantastique, par le biais des êtres magiques, dans la République de Burgue, pays peuplé d’humains dans lequel se sont réfugiés fées et pucks suite à la guerre. Il y a peu de bonnes séries steampunk et celle-ci a le mérite d’être dépaysante.
Les scènes se déroulent autant dans des intérieurs bourgeois guindés que dans des rues mal famées rappelant le Londres de Jack L’Eventreur. On suit avec intérêt la vie de tous les jours des personnages. Dans ce monde, les humains règnent en maîtres et méprisent les « faes » (en V.O.), soit les créatures magiques au sang jugé inférieur et cantonnées aux tâches ingrates de la société (travaux et ménages pour les pucks, prostitution pour les fées, qui semblent en majorité de sexe féminin).
Plusieurs intrigues tiennent le rythme
L’autre point fort de Carnival Row est son rythme, jamais ralenti, et ce grâce au passage d’une intrigue à l’autre, qui ne permettent pas au spectateur de relâcher son attention. Entre la romance amour-haine qu’entretiennent en secret Rycroft Philostrate, inspecteur humain au grand cœur (Orlando Bloom) et Vignette Stonemoss, fée réfugiée de guerre (Cara Delevingne), les machinations politiques des deux clans rivaux pro et contre les créatures magiques, les meurtres sauvages et monstrueux qui ensanglantent la ville et l’arrivée d’un puck riche dans un quartier où on les méprise, le spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer.
La série réserve de plus son lot de mystères et de surprises qui donneront envie de regarder l’épisode suivant sans attendre.
Une distribution en forme
Enfin, la crédibilité des acteurs achève de rendre ce programme prenant et de fidéliser le spectateur. Orlando Bloom, d’ordinaire déjà très juste, est ici particulièrement convaincant en inspecteur torturé, essayant de lutter contre la corruption de son monde. La série marque son grand retour sur nos écrans (certes sur le petit écran, mais ce dernier a pris toujours plus d’importance par rapport au cinéma) de manière réussie, pour cet acteur propulsé au rang de superstar dans sa vingtaine, mais ayant finalement effectué une consécration en demi-teinte.
Jared Harris (Mad Men, Fringe, The Expanse, The Crown) est excellent en chancelier, dirigeant la République de Burgue, secondé par Piety, son épouse aux dents longues, incarnée par Indira Varma (Game of Thrones). Quant à Tamzin Merchant (Les Tudors) et David Gyasi (Cloud Atlas, Interstellar), ils se donnent la réplique à la perfection. Petit bémol pour Cara Delevingne (Suicide Squad) : bien que physiquement parfaite pour incarner la fée Vignette Stonemoss, cette habituée des catwalks a parfois des réactions un peu caricaturales, notamment des colères qui sonnent faux.
Carnival Row est une série à voir, parce qu’elle apporte quelque chose de nouveau : beaucoup de mystère et une forme très soignée font mouche. La première saison compte 8 épisodes d’environ 50-70 min, tous disponibles sur Amazon Prime Video. Une deuxième saison est en tournage.
Carnival Row : bande-annonce
Synopsis : Dans un univers steampunk où se mêlent société victorienne et créatures magiques, l’inspecteur Rycroft Philostrate enquête sur des meurtres tout en essayant de vivre une relation secrète avec la fée Vignette Stonemoss…
Carnival Row – Fiche technique
Création : René Echevarria et Travis Beacham
Production : Legendary Television, Amazon Studios
Casting : Orlando Bloom, Cara Delevingne, Tamzin Merchant, David Gyasi, Indira Varma, Jared Harris…
Diffusion : Amazon Prime Video
Nombre de saisons : 1, saison 2 en tournage
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : 50-70 min
Date de diffusion originale : 30 août 2019 Pays : Etats-Unis
L’emblématique et sulfureux Crash de David Cronenberg passe de nouveau dans nos salles de cinéma, dans sa version restaurée. Pour notre plus grand plaisir.
Crash est l’adaptation du roman homonyme de J. G. Ballard. C’est tout bonnement la description d’une addiction, d’une longue virée en enfer : une addiction qui mélange les effluves de la douleur, de la jouissance et du plaisir pour en faire un tout indissociable. Une expérience marquante. Grâce au matériel de base, David Cronenberg arrive à dessiner les traits d’une liberté abrasive, celle qui enchaîne les individus à leurs propres stigmates obsessionnels.
À la fois irréel par son aspect fantasmatique, mais paradoxalement inclus dans un environnement cohérent avec notre réalité, Crash matérialise l’imagerie d’une société où le consumérisme imprègne nos besoins les plus primaires mais bouleverse également l’intensité de nos désirs. Le corps dans le cinéma de David Cronenberg n’est pas un vulgaire artifice : c’est le premier réceptacle faisant face à la modernité du monde (Videodrome). En ce sens, Crash s’éprend des spasmes d’une sexualité débridée et qui détonne par son exaltation pour l’autodestruction. La machine, matérialisée par la voiture, n’est pas évoquée comme étant la simple métaphore de la puissance sexuelle, mais devient un prolongement du corps humain et un artefact du destin des personnages.
Pour ce faire, le réalisateur canadien discerne avec un regard froid cette étincelle de douleur, ce moment de flottement vers une jouissance mortelle. Crash est l’abrupt récit de James Ballard : victime d’un accident de voiture, il finit criblé de cicatrices. Abonnés au libertinage, lui et sa femme vont alors s’engouffrer dans leurs pulsions et s’enfoncer dans un fétichisme déviant. Broyer, manipuler, déchirer les fragments du corps pour mieux faire rejaillir cette frénésie charnelle, telle est la volonté du réalisateur. Crash est un film qui exalte autant qu’il fait mal et répond parfaitement à cette idée même de l’oeuvre vue comme « un caillou dans une chaussure ».
C’est le visage de ce capitalisme qui végète, qui ne cesse de vouloir délimiter sa frustration. Il s’amuse de jeunes adultes qui s’ennuient et qui essayent de travestir leur quotidien et accroître leur sensibilité. S’appuyant sur une mise en scène suivant la trame de l’épure, évoquée par l’horizontalité du cadre et la méticulosité du montage, David Cronenberg fait de Crash un pur processus de mortification du plaisir et nous insère dans un antre clos, décharné, morbide, une ville fantôme aux routes vidées par la mort. Il dissèque un monde où la matérialité de la technologie nous envahit, nous domine presque et transfigure nos pensées, où les éraflures de voitures sont imaginées comme des caresses venant du souffle évaporé du vent, et où l’odeur de la taule froissée remplace l’odeur suave de l’humain.
David Cronenberg nous amène sur les routes, dans des parkings, à l’arrière des voitures : des lieux nouveaux propices à toutes les folies. C’est là où réside la soif de liberté du film : exhumer des passions inconscientes. Cette sensation de perdition sur le bitume n’en est que plus enivrante. Le réalisateur ne joue jamais la carte du questionnement moral, mais dévoile ce sentiment de nihilisme avec appétence : il exhale le penchant d’une petite communauté de personnes pour ce goût du risque et cette dépendance à l’adrénaline suicidaire. Pour preuve, Crash contient de multiples scènes de sexes qui sont alors dépeintes comme des rituels rendant hommage à la mécanisation du monde et à cet attrait du sang sacrificiel.
Cristallisé par une imagerie érotique, au versant satirique et parodique, Crash réussit idéalement cette introspection dans les fantasmes humains. Les plaies ou les cicatrices représentent dès lors le mariage vers la résurrection : des saillies qui attirent la mystification du désir et la fêlure de la tristesse. David Cronenberg nous délivre donc un film organique qui prolonge notre vertige face au néant, où la technologie créée par l’homme entraîne la mutation de notre existence et modifie les liens humains les plus douloureux. Une brillante leçon de vie vers la mort.
Bande Annonce – Crash
Fiche Technique – Crash
Réalisatrice : David Cronenberg
Scénario : David Cronenberg
Compositeur : Howard Shore
Sociétés de distribution : Carlotta Films
Durée : 1h40
Genre: Drame
Date de ressortie : 8 juillet 2020
L’adorable grand danois de « Mystère et Cie » fait son retour au cinéma dans Scooby!, crossover à la sauce smartphone et pop culture réalisé par Tony Cervone. Une version 2020 du mythique cartoon signé Hanna-Barbera qui s’adresse avant tout au jeune public mais dénature au passage cette curieuse bande d’adolescents pas comme les autres, toujours prête à résoudre d’étranges énigmes en démasquant d’inquiétants fantômes. Ici, les méthodes d’investigation peu ordinaires de Fred, Daphné, Véra, Sammy et Scooby-Doo, inspirent un scénario bancal, tâtonnant entre nostalgie et modernité.
On nous promet un super Scooby-Snack. Est-ce une arnaque ? Après la récente adaptation animée de La Famille Addams sortie en décembre dernier, c’est au tour de Scooby-Doo, le chien gourmand, peureux et gaffeur, issu de la série culte produite par William Hanna et Joseph Barbera, de faire son retour sur grand écran.
Sobrement intitulé Scooby!, le film d’animation réalisé par Tony Cervone, connu notamment pour son travail sur Tom & Jerry et le Magicien d’Oz, veut remettre au goût du jour les célèbres personnages du Gang « Mystère et Cie » créés en 1969. Comme toujours, rien ne vaut l’original.
À l’instar des indétrônables Princesses de l’univers Disney, ridiculisées lors de leur improbable rencontre avec Vanellope dansRalph 2.0, le club des cinq californiens, qui, à bord de son van aux couleurs psychédéliques, traque les spectres, momies, vampires, pirates, zombies et autres sorciers vaudou, a subi un lifting 3D raté.
En effet, après une première métamorphose « live-action » peu convaincante sous la direction de Raja Gosnell (Les Schtroumpfs) en 2002, le chien détective obsédé par la nourriture, ainsi que ses fidèles acolytes, Fred Jones (conducteur de la Mystery Machine et concepteur des célèbres pièges à fantômes de l’équipe), Daphné Blake (fashion victim dont la curiosité naturelle aide toujours à résoudre les énigmes), Véra Dinkley (cerveau de la bande qui utilise la science pour examiner les indices et confondre le suspect), et Sammy Rogers (grand amateur de sandwiches), deviennent des héros de jeux-vidéo virevoltant dans tous les sens.
Humour, action, aventure et frissons : tels sont les ingrédients indémodables qui composent la recette d’un cartoon de la licence Scooby-Doo. Ici, la traditionnelle enquête menée par la fine équipe a été abandonnée au profit d’une intrigue prévisible et standardisée desservie par un graphisme flashy mais tout à fait impersonnel. Alors que la première rencontre entre Sammy et Scooby sur la plage de Venice Beach semblait être une piste intéressante offrant de réelles opportunités narratives, les stéréotypes viennent, au bout d’un quart d’heure, supplanter la relation d’amitié de notre attachant tandem.
Le réalisateur malmène la mascotte de Mystère et Cie qui sert de prétexte à l’élaboration de son patchwork. Tony Cervone dissémine en vain des clins d’œil maladroits à d’autres personnages phares des studios d’animation Hanna-Barbera tels que les deux gredins Satanas et Diabolo — voyageant à bord d’un engin à l’allure disgracieuse faisant écho à leur fameuse « Démone 00 Grand Sport » —, le Capitaine Caverne et Brenda, l’une des trois Teen Angels — laquelle a vraisemblablement perdu en cours de route ses amies Lili et Babette —, puis le super-héros Blue Falcon et son chien-robot Dynomutt, sans pour autant convoquer la patte visuelle caractéristique des créateurs de Hong Kong Fou Fou, Les Jetson, Les Pierrafeu et Les Fous du volant (on se demande d’ailleurs pourquoi le Professeur Maboulette, inventeur plus loufoque encore, manque à l’appel).
Car, si l’hommage à l’animateur Iwao Takamoto et la reconstitution fidèle du générique originel demeurent appréciables, le long-métrage n’a pas le charme du Rallye des Monstres (1988), de L’École des Sorcières (1988), de L’Île aux Zombies (1998) ou de Scooby-Doo et les Extraterrestres (2000) dont il s’inspire en partie. Il semblait plus judicieux de se défaire de cette ribambelle d’adjuvants anecdotiques pour pouvoir exploiter les iconiques malfrats masqués de la série, parmi lesquels : le Fantôme du clown, Barbe Rousse le Pirate, la Sorcière du Marais, l’insaisissable passe-muraille ou encore Mano Tiki Tia…
En dehors de quelques gags plutôt réussis et de rares moments touchants, aucune réplique ne swingue. Le scénario aussi farfelu que bancal — vous l’aurez compris, l’origin story est rapidement balayée puisqu’il s’agit ici de faire cohabiter tous ces protagonistes partis à Athènes combattre Cerbère, le chien des Enfers —, reste fragilisé par des références indigestes à la pop culture (pour Halloween, Daphné et Véra sont déguisées en Wonder Woman et Ruth Bader Ginsburg) et aux réseaux sociaux. Avez-vous déjà entendu Sammy fredonner le refrain de Shallow interprétée par Lady Gaga dans le remake d’A Star Is Born signé Bradley Cooper ? Maintenant, oui. Le caméo inattendu de Simon Cowell, juré de X Factor et America’s Got Talent, s’avère lui aussi navrant. Publicité oblige, la maison Warner Bros. profite également de l’occasion pour intercaler des allusions abracadabrantes à sa franchise Harry Potter entre deux boutades « swag » qui feront sourire la génération Netflix et Tinder.
En somme, ce « Scooby contre Satanas« coche toutes les cases du film d’animation mainstream, étouffé par le monde artificiel du web et des nouvelles technologies qu’il dépeint. Quant au jeune public qui risque de confondre le gang avec des Sims (notons qu’en 2015, les Sentinelles de l’air créés et animés en Supermarionation par Sylvia et Gerry Anderson au milieu des années 1960, ont subi le même traitement dans le spin-off de la série culte Thunderbirds), il n’est pas certain que ce reboot insipide lui donne l’envie de découvrir les épisodes de la série originale. Les fans de l’iconographie beatnik de Scooby-Doo, où es-tu ?, réalisée par Joe Ruby et Ken Spears, passeront leur chemin. Et ils auront raison.
Sévan Lesaffre
Scooby! — Bande-annonce
Synopsis : Découvrez comment Sammy et Scooby, amis pour la vie, se sont rencontrés et associés aux détectives en herbe Fred, Daphné et Véra pour créer la célèbre équipe Mystère et Cie. Après avoir résolu des centaines d’affaires et vécu d’innombrables aventures, Scooby-Doo et sa bande doivent désormais s’attaquer à leur énigme la plus redoutable : un complot fomenté par le diabolique Satanas, destiné à déchaîner les forces du chien-fantôme Cerbère.
Scooby! – Fiche technique
Avec les voix originales de : Zac Efron, Will Forte, Gina Rodriguez, Amanda Seyfried, Kiersey Clemons, Jason Isaacs, Tracy Morgan, Ken Jeong, Mark Wahlberg, Simon Cowell…
Scénario : Adam Sztykiel, Jack Donaldson, Derek Elliott, Matt Lieberman d’après les personnages créés par William Hanna et Joseph Barbera
Production : Pam Coats, Allison Abbate
Montage : Vanara Taing, Ryan Flosey
Musique : Junkie XL
Distributeur : Warner Bros. France
Durée : 1h35
Genre : Animation / Comédie
Date de sortie : 8 juillet 2020
Paru d’abord en version censurée, Les Voyages de Gulliver est le roman le plus célèbre de Jonathan Swift, dans lequel l’auteur expose ses idées politiques. À travers quatre voyages successifs, Gulliver va découvrir des sociétés imaginaires très différentes du royaume britannique.
Les Voyages de Gulliver est un roman multiple, dense. Le lecteur peut y retrouver une parodie des romans de voyages, réels ou imaginaires, à la mode en ce début de XVIIIème siècle (rappelons que Robinson Crusoë est paru juste deux ans avant le roman de Swift), une attaque contre les mœurs anglaises de son temps, ainsi qu’une critique politique féroce, qui se termine par un véritable traité de misanthropie. Sur le plan politique, le roman propose plusieurs régimes imaginaires qui permettent à Jonathan Swift, derrière la candeur de son personnage, de mettre en lumière les dysfonctionnements du système politique britannique. Ces royaumes imaginaires entrent aussi bien dans la catégorie de l’utopie que de la dystopie.
Selon un procédé littéraire déjà connu et qui sera employé par la suite de nombreuses fois, le voyage et la découverte de nouvelles cultures permettent de relativiser notre culture. Swift se permet ainsi d’inventer des peuples qui n’ont jamais entendu parler des Anglais. Les Lilliputiens refusent d’admettre qu’un pays de “géants” puisse exister. Après avoir été un géant auprès à Lilliput, voilà que Gulliver est minuscule auprès à Brobdingnag, passant ainsi de l’orgueil à l’humilité. Mais le plus grand coup porté à l’orgueil anglais se trouve sans doute dans la quatrième et dernière partie, dans laquelle Gulliver arrive au pays des Houyhnhnms, qui sont des chevaux intelligents vivant en société. Dans ce pays, ce sont les humains qui sont réduits à l’état bestial, ne sachant pas lire, écrire ou parler. L’humain, un animal comme les autres ? Et encore, semble répondre Swift : l’homme est un animal peu doué, sans grandes qualités…
Ce que Gulliver découvre surtout au fil de ses voyages, ce sont d’autres façons de gouverner. Cela permet à Swift à la fois de se moquer de la politique britannique, et en même temps de placer quelques-unes de ses idées.
Son idée principale est exprimée aussi bien chez les Lilliputiens qu’à Brobdingnag : il n’existe aucune “science politique”, et être politicien n’est pas un métier à part entière, qui nécessiterait un savoir (ou un savoir-faire) particulier. Au contraire, ce qui devrait être requis d’un dirigeant politique, c’est du bon sens, de la raison, et du sens moral.
Ainsi :
“Le gouvernement des hommes étant en effet une nécessité naturelle, ils [les Lilliputiens] supposent qu’une intelligence normale sera toujours à la hauteur de son rôle et que la Providence n’eut jamais le dessein de rendre la conduite des affaires publiques si mystérieuse et si difficile qu’on la dût réserver à quelques rares génies – tels qu’il n’en naît guère que deux ou trois par siècle. Ils pensent au contraire que la loyauté, la justice, la tempérance et autres vertus sont à la portée de tous, et que la pratique de ces vertus, aidée de quelque expérience et d’une intention honnête, peut donner à tout citoyen capacité pour servir son pays, sauf aux postes qui exigent des connaissances spéciales.” (partie 1, chapitre 6)
Derrière ce propos, il est facile de voir l’attaque dirigée contre la noblesse britannique (ou n’importe quel régime aristocratique, d’ailleurs) qui prétend qu’une éducation particulière est nécessaire pour savoir diriger les affaires publiques.
Le contre-exemple politique, la “dystopie” absolue selon Swift, se trouve à Laputa et Balnibarbi, dans la troisième partie du roman. Laputa est une île flottante, et cette situation est fortement symbolique : les habitants de Laputa sont, comme on le dirait de nos jours, “hors sol”, complètement coupés de la terre, c’est-à-dire de la réalité. Les habitants de Laputa, qui forment une classe sociale fermée, sont des grands théoriciens. Ils n’ont que mépris pour tout ce qui est pratique, pragmatique. Leur esprit est tout le temps tourné vers l’abstraction la plus élevée. Ils sont d’ailleurs tellement absorbés dans ces réflexions qu’ils ne parviennent même pas à suivre une conversation ordinaire. Cette distraction est d’ailleurs une des caractéristiques cocasses des Laputiens : n’étant jamais attentifs à ce qui se trouve face à eux, ils parviennent toujours à perdre leur chemin, et ils sont tous cocus…
Pire : le résultat de leurs réflexions est toujours strictement du domaine de l’abstraction et ne peut connaître aucune application pratique. De fait, les habitants de Laputa sont incapables de coudre un vêtement ou de construire un bâtiment, puisque tout ce qui est pratique leur est étranger.
Ce sont toujours les théories fumeuses qui sont à l’origine des ennuis rencontrés par la population de Balnibarbi, la partie continentale de Laputa. C’était un pays plutôt bien géré et qui, auparavant, fonctionnait bien, lorsque les “experts” sont arrivés avec leurs théories, toutes issues de recherches en laboratoires. Ordre était donné d’appliquer ces théories dans la réalité. Ces idées révolutionnaires bouleversent le pays et, avec les experts, plus rien de fonctionne. Derrière l’humour débridé de ces chapitres, on peut ressentir une amertume chez Swift, et l’attaque porte toujours ses fruits…
L’utopie, quant à elle, se trouve en partie chez le roi juste et plein de raison de Brobdingnag, mais surtout chez les Houyhnhnms. Ces chevaux doués de raison ont construit un état basé sur la raison et l’éducation, dépourvu de grandes théories stériles, mais ne connaissant ni le mensonge, ni l’hypocrisie. Même en étant considéré comme un être inférieur, proche des Yahoos (les humains retournés à la bestialité), Gulliver se sentira tellement bien là-bas qu’il ne voudra en partir que sous la contrainte, et sans vouloir retourner dans une société humaine.
Entre les mises en lumière des dysfonctionnement de la politique britannique et l’annonce des idées de Swift, Les Voyages de Gulliver se dressent en un formidable roman politique, utilisant souvent l’arme d’un humour qui cache mal les aigreurs de l’auteur.
Dans la représentation d’un système qui s’engouffre dans ses propres commodités, Sion Sono est un poil à gratter comme il y en a peu. Le prolifique cinéaste japonais, connu pour des œuvres telles que Suicide Club ou même Why Don’t You Play in Hell?, aime à travers ses films mettre un coup de pied dans la fourmilière d’une société japonaise asphyxiée par son train de vie infernal et sa déshumanisation progressive.
Pourtant, quand on pense au réalisateur, une œuvre compile toutes ses obsessions et son envie de cartographier le quotidien japonais : sa trilogie de la haine. Composée de Love Exposure, Cold Fish et Guilty of Romance, cette trilogie étudie avec minutie et beaucoup d’ironie, le foyer standard japonais. Là où Love Exposure va s’évertuer à accompagner l’adolescence et la peur du sectarisme, Cold Fish va mettre à mal la masculinité, l’autorité et la fronde du « bon père de famille », et enfin pour finir, Guilty of Romance va se questionner sur la place de la femme et de son désir dans la vie nocturne japonaise.
Les trois films, bien que différents dans leur tonalité et leur genre, forment une mosaïque passionnante d’un Japon qui se désagrège petit à petit et dont le besoin de faire ressortir ses émotions les plus primitives pour enfin exister devient alors inévitable. L’enclos familial n’est qu’un mirage où chaque individualité bouillonne et ne demande qu’à exploser en plein vol. Que cela se matérialise par la voie d’un travail rébarbatif ou hiérarchisant, ou à l’intérieur d’un sanctuaire familial engoncé dans ses valeurs et qui restreint tout type de communication, ou que cela soit à cause de cette période délicate et enivrante qu’est l’adolescence, Sion Sono a cette ambition de casser toutes les barrières que s’impose cette dite société, et puise dans son talent protéiforme pour permettre à ses personnages de s’absoudre de cette épée de Damoclès qui régit leur vie.
Malgré une forme différente et une ambition qui diverge en fonction du sujet – là où Guilty of Romance est plus sexualisant et viscéral dans sa mise en scène, Cold Fish se veut beaucoup plus gore –, le réalisateur veut franchir la même ligne d’arrivée à chaque fois : celle de voir une société où le libre arbitre, la liberté d’être enfin soi-même et de prendre conscience de son identité, prennent le pas sur un quotidien aliénant. Cette décrépitude, il la scalpe avec folie. Il aime grossir les traits, pour toucher souvent au burlesque et à la satire, mais surtout pour aller au bout de sa vision des choses. Une vision qui s’interroge autant sur l’organique, la place du corps et sa représentation (Megumi Kagurazaka) que sur l’esprit et son affranchissement.
C’est un magma parfois indéchiffrable où tout s’imbrique, où ça crie et braille tout le temps : la vie amoureuse, le refoulement des pulsions, la critique sociale, la standardisation de la vie maritale, l’aveuglement de la foi religieuse, la dislocation familiale, ou même le conflit entre génération. Tout est bon pour enfin imploser et voir le vrai visage d’une société qui se calfeutre dans ses aprioris. C’est alors que Sion Sono s’en donne à cœur joie, tant dans le fond que dans la forme. Son style visuel, qui fait des acrobaties entre le potache et le lyrisme, souvent proche d’un Takeshi Miike – entre un érotisme féminin sulfureux et magnétique et une violence sèche qui dégouline sur tous les murs du cadre –, est au diapason de récits qui montent crescendo en tension.
Mais au-delà de ces trois histoires, qui vont du thriller au road trip, de l’étude de caractère à la comédie sardonique (la conférence des pervers dans Love Exposure), du film d’horreur au pamphlet existentiel, c’est surtout la vision pessimiste et presque misanthrope du cinéaste qui l’emporte. Car malgré ce basculement dans la vie des personnages principaux, ce pas en avant est presque souvent vain et une nouvelle fois révélateur d’une société au ralenti. Dans la folie sanglante finale de Cold Fish, l’émancipation sexuelle déroutante et objectivante de Guilty of Romance, ou cette escapade amoureuse dans Love Exposure, l’univers de chacun de ces trois films se retrouve au bord de la falaise : les personnages n’ont plus qu’à sauter.