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Nous Autres, d’Evguenii Zamiatine : le totalitarisme mathématique

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Si, de nos jours, il nous arrive encore de parler du roman Nous autres (ou Nous, selon les traductions), de Evguenii Zamiatine, c’est pour signaler sa formidable postérité, comprenant, entre autres, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell. Mais il ne faut pas oublier que le roman lui-même est un chef-d’œuvre, tant dans le propos que dans sa forme.

Même si cet aspect a tendance à disparaître dans les traductions, l’écriture du roman est magnifique, offrant des images, des métaphores absolument superbes. Une écriture d’une grande précision et déployant une belle poésie.
Mais c’est le propos surtout qui nous surprend par son incroyable modernité. Sorti il y a tout juste un siècle, en 1920, écrit par quelqu’un qui fut un bolchévik convaincu avant de quitter le Parti en 1917, le roman est la preuve d’une impressionnante lucidité, alliée à une grande imagination.

La société mathématique
Nous autres se déroule dans un futur lointain mais imprécis. Une grande Guerre de Deux Cents Ans a opposé villes et campagnes et a conduit les survivants à vivre enfermés dans des mégalopoles encerclées de fortes murailles. Plusieurs siècles plus tard, nous sommes dans un monde entièrement placé sous le contrôle de la logique mathématique et de la géométrie. Le narrateur s’extasie devant la beauté géométrique des immeubles ou la pureté d’une droite. Les chiffres ont toujours raison, ils constituent même la seule raison, et la beauté des équations est sans pareille.
Tout ce qui relève de la vie spirituelle a été irrémédiablement éradiqué. La musique a été remplacée par des œuvres composées par des machines (et le parallèle avec des œuvres générées par des IA actuellement saute aux yeux). La religion est considérée comme un barbarisme antique, ainsi que tout ce qui fait la vie actuelle. À ce titre, au cours du roman, nous apprenons la mise en place de La Grande Opération, à laquelle tout le monde sera soumis, et qui vise à éliminer cette chose néfaste qu’est l’imagination !

L’individu et la société
Le roman est constitué de plusieurs notes écrites par un des habitants de cet Etat Unique. Cela nous permet d’avoir un point de vue intérieur. Nous découvrons la vie quotidienne dans ce monde mathématique et comment la propagande et l’organisation sociale ont façonné un nouveau type de citoyen (ce qui est le rêve de tous les totalitarismes).
Notre narrateur s’appelle D-503. Oui, parce que les noms ont disparu, remplacés par des numéros (avec une lettre : consonne pour des numéros mâles, voyelle pour des numéros femelles). Voilà une idée symboliquement forte : un nom, c’est une personnalité, donc une individualité. Or, dans un monde totalitaire (même si le terme « totalitaire », en 1920, était encore anachronique), l’individu n’existe pas, et c’est bien cela que nous dit le narrateur, dès le titre.
En effet, le titre apporte deux indications :
_ « nous », c’est la création d’un groupe. Nous, cela remplace Je. C’est une pluralité à la place d’une individualité.
_ mais « nous », c’est aussi ce qui permet de se distinguer d’« eux », c’est donc une séparation.
Ainsi, le titre permet de recouvrir les deux parties du roman.
Dans le début du roman, D-503 est un numéro comme tous les autres, une partie de ce « nous » qu’il est si fier d’arborer. D’ailleurs, bien souvent, il parle en employant le « nous », noyant sa personnalité (personnalité qui se doit d’être étouffée, voire inexistante) dans un tout dont il sent la grandeur.
L’unité impersonnelle de la société est garantie par la Table des heures. Présente dans chaque appartement, elle permet à chacun de savoir ce qu’il doit faire à n’importe quel moment de la journée. Ainsi, tout le monde fait exactement la même chose à la même heure : se lever, manger, se laver, sortir de son logement, etc.
Et pour augmenter encore cette cohésion, tous les murs sont… en verre ! Ainsi, tout le monde peut voir ce que font ses voisins. Ce souci de transparence absolue est renforcé par la présence des Gardiens, police politique qui peut, à tout moment, faire irruption chez les numéros. Même les élections se font à main levée, et sous la surveillance des Gardiens.

L’irrésistible ascension de l’âme
Produit de siècles de propagande et d’organisation étatique, D-503 est parfaitement convaincu que tout ceci est beau, que c’est ce que l’on pourrait appeler « la fin de l’histoire », le niveau suprême de la civilisation. Il est parfaitement conscient de la disparition des libertés individuelles, et, répétant les thèses du pouvoir, il perçoit ceci comme un grand progrès. Ainsi, dans la 7ème note, peut-il écrire sincèrement :

« La liberté et le crime sont aussi intimement liés que, si vous voulez, le mouvement d’un avion et sa vitesse. Si la vitesse de l’avion est nulle, il reste immobile, et si la liberté de l’homme est nulle, il ne commet pas de crime. C’est clair. Le seul moyen de délivrer l’homme du crime, c’est de le délivrer de la liberté. »

D-503 est l’exemple de cet homme moderne que la société totalitaire cherche à créer, à tel point qu’il envisage de se dénoncer lui-même lorsqu’il commence à avoir des pensées hors-cadre.
Mais au sein de cette cité froide et sans âme, toute de verre et de géométrie, se trouve une antique maison dans laquelle D-503 se retrouvera à plusieurs reprises, et qui tiendra un rôle important dans l’action. D’un point de vue topologique, l’histoire va essentiellement se dérouler dans deux lieux qui s’opposent : l’appartement de D-503 et cette vieille maison. D’un côté, le logement de verre, sans âme, et de l’autre, la bicoque crasseuse mais pleine de vie et de surprises. La symbolique est très forte et décrit parfaitement le dilemme qui va s’installer chez D-503.
Car, inévitablement, ce numéro va être atteint d’une maladie infâmante : une âme. Une âme qui va naître suite à l’attirance illogique qu’il va ressentir envers un numéro femelle, pour qui il éprouve des sentiments, certes contrastés, mais des sentiments quand même. Et, de fil en aiguille, nous allons assister à l’irrésistible ascension de l’âme chez D-503, qui ne va plus former un « nous » avec les autres numéros.

Bien entendu, les parallèles avec ce que deviendra l’URSS sous la direction de Staline, ainsi que le Reich hitlérien, sont flagrants. La disparition de l’individu au profit d’un être nouveau façonné par une idéologie qui se veut scientifique, la surveillance permanente de toute la population, les effets de la propagande qui déforme l’histoire et donne une vision biaisée de la réalité… L’œuvre de Zamiatine est un roman fascinant, tant l’auteur a su cerner les enjeux des totalitarismes à venir, tout en nous livrant une œuvre littéraire d’une grande beauté et d’une grande qualité d’écriture.

Sorry we missed you : Uber et contre tous

Du haut de son trépied, Ken Loach le vieux tribun continue de filmer les relégués avec une détermination sans failles. A 84 ans, il a traversé les années Thatcher jusqu’au Brexit et offre encore inlassablement ses plans depuis les années 60 à tous les timides dont ils refusent la défaite. Les moulins finiront bien par tomber.

Synopsis : Ricky, Abby et leurs deux enfants vivent à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille avec dévouement pour des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les jobs mal payés ; ils réalisent que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais ! Une réelle opportunité semble leur être offerte par la révolution numérique : Abby vend alors sa voiture pour que Ricky puisse acheter une camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte. Mais les dérives de ce nouveau monde moderne auront des répercussions majeures sur toute la famille… 

Ma petite entreprise

Ricky a la belle vie, il aimerait bien avoir un camion neuf et s’embarquer dans un boulot d’indépendant, stable et gratifiant. Le synopsis est malheureusement clair, juste au-dessus : ceci n’arrivera pas. Paumé par le sournois mécanisme attirant les bienveillants naïfs, ici incarné par un contremaître chauve du plus bel effet, il sent assez rapidement la pente se prononcer vers l’enchaînement dramatique qu’il n’oserait pas voir au cinéma. Recruté sur de belles promesses, emballé par l’odeur du neuf, il est déjà perdu par la nouvelle division du travail, uberisée, déshumanisée : trêve de mots valises, il est bien plus le nouvel héros malgré lui d’un autre Family Life.

La vie de famille

1967, une jeune schizophrène troublait la vie feutrée de ses parents oppresseurs, seigneurs dans leur salon qui n’aurait pas déplu à la V1 de Suzanne Boyle. Depuis ces scènes, ces atmosphères, d’autres gueules ont suivi, d’autres causes ont pris le pas. Pour les détracteurs du free cinema enragé, engagé sur le dos de ses protagonistes pour trouver gain de cause à coup de scripts de Ted Laverty plus poignants les uns que les autres, difficile aujourd’hui encore de prendre le train en marche. Ricky s’épuise à éponger les dettes et à courir après ses rendements, Abby la mère, se perd à aller soigner les grand-mères à domicile, sans voiture, vendue pour l’investissement de départ, et sans enfants, qu’ils perdent progressivement, sournoisement même, sans avoir une seule seconde à leur consacrer.

Juste à côté

En 2019, Ken loach tourne donc encore, engage des personnages de parents courageux et perdus, n’ayant plus les outils pour engager vers l’avenir des progénitures aussi paumées qu’elles, à en devenir aussi cyniques que tonton Uber. Bienvenue donc dans des champs et contre-champs sur mesure pour immortaliser les crises successives de la cellule familiale, des structures sociales et économiques du royaume qui vient de passer le brexit mais ne sait pas offrir une retraite méritée à son plus cinéaste des soldats. Il y a 52 ans, des parents voulaient protéger la société de leur fille, maintenant la société n’arrive plus à protéger leurs enfants de ses propres dérives. L’aîné vacille, cynique et lucide, insensible aux misères parentales, que la cadette équilibre en accompagnant les efforts de ses parents comme une petite fée de Disney. Ken Loach dépeint ici un quotidien juste à côté de chez vous, juste à côté de ce que la réalité voudra bien tolérer comme écart. Un poil plus scénarisé, un tout petit peu stylisé, mais toujours aussi profondément réaliste: après tout, le drame, ça ne pousse pas dans les arbres.

Une marque déposée

Alors on pourrait se lasser devant tant de misères avec un petit s, renâcler à retourner voir un « Ken Loach » comme une marque déposée, un film parfait pour se sensibiliser le temps d’une heure et quelques minutes. On pourrait même plagier l’abbé du merveilleux Ridicule de Patrice Leconte, annônant que les malheurs des pauvres gens est aussi dans l’ennui que leurs histoires provoquent dès leur énoncé. Mais un jour peut-être aucun autre ne reprendra le temps de filmer ces petites histoires, ces tous petites histoires qui ne font que se répéter, depuis plus de 50 ans de portraits plus ou moins similaires, dont on devra se demander un jour combien ils pèsent tous réunis dans l’escarcelle du cinéma britannique. Ici pas de rois, pas de reines, juste des bouts de Dickens qui ne comprendront jamais comment chaque cuvée de cinéma social a réussi à prouver qu’on a passé un demi-siècle à se faire bien plus de mal que de bien, pour par exemple ces tâches aussi vitales que de livrer à l’heure, le plus vite possible, des tas de conneries achetées sur Amazon.

Bande annonce : Sorry we missed you

Fiche technique : Sorry we missed you

Réalisation : Ken Loach
Scénario et dialogues : Paul Laverty
Direction artistique : Julie Ann Horan
Décors : Fergus Clegg
Costumes : Jo Slater
Son : Kevin Brazier
Directeur de la photographie : Robbie Ryan
Cadreuse : Sarah Cunningham
Montage : Jonathan Morris, assisté de Rachel Durance
Musique : George Fenton
Production : Rebecca O’Brien (productrice) ; Pascal Caucheteux, Grégoire Sorlat et Vincent Maraval (producteurs délégués) ; Eimhear McMahon (producteur exécutif) ; Philippe Logie (producteur associé)
Sociétés de production : Why Not Productions, Sixteen Films, France 2 Cinéma, Les Films du Fleuve, British Film Institute, BBC Films
Sociétés de distribution : Wild Bunch (exportation-distribution internationale), Le Pacte (France)
Budget : 5,6 millions d’euros5
Pays d’origine : Royaume-Uni, France, Belgique
Langue : anglais
Format : couleur – 1.85 : 1 – 16 mm
Genre : drame
Durée : 101 minutes
Dates de sortie France 16 mai 2019 (Festival de Cannes 2019), 23 octobre 2019 (sortie nationale)

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La redécouverte de La Roue, d’Abel Gance, aux éditions Pathé

Quelques mois après sa présentation au Festival Lumière, La Roue sort en coffret DVD et Blu-ray, dans une superbe copie restaurée et une version presque complète. Une édition à la hauteur de l’événement.

La Roue, c’est un film né de la démesure d’Abel Gance, démiurge génial et inventeur de nouvelles formes cinématographiques. Ici, le cinéaste nous propose une tragédie moderne dont la durée complète était de huit heures, mais au fil du temps les cinéphiles durent se contenter de versions tronquées plus ou moins honteuses. D’où l’événement proposé ici par Pathé : une copie de sept heures, magnifiquement restaurée par la fondation Jérôme-Seydoux.

Une tragédie moderne.
Lors d’une catastrophe ferroviaire, le cheminot Sisif recueille une petite fille et l’adopte. Quinze ans plus tard, la jeune Norma et Elie croient toujours qu’ils sont frères et sœurs, et seul Sisif connaît la vérité. Seulement, Sisif n’est plus ce qu’il était. Lui qui était si intelligent qu’il inventait des techniques nouvelles, lui qui était si motivé par son travail, lui qui était tellement intouchable qu’il pouvait se permettre d’envoyer paître ses supérieurs hiérarchiques, le voilà devenu une loque humaine, dépressif, alcoolique…
Le sous-titre de La Roue annonce la couleur : “Tragédie des temps modernes, en un prologue et quatre époques”. Et Gance fait tout, en effet, pour donner un aspect de tragédie à son histoire. La roue est alors le symbole d’un destin, d’une fatalité qui écrase les individus. Le film est parsemé de citations de différents auteurs sur ce thème, comme par exemple celle-ci, puisée chez Victor Hugo :

“je sais que la création est une grande roue qui ne peut se mouvoir sans écraser personne.”

Quoi que puisse faire Sisif, il est prisonnier de cette fatalité qui va le faire chuter dans les profondeurs du désespoir. Une déchéance qui n’est pas sans rappeler celle du Dernier des hommes, de Murnau. Le nom même de Sisif donne une grandeur tragique au protagoniste du film, et le voir, sans cesse, monter son train à crémaillère sur les pentes du Mont Blanc, dans la troisième partie du film, renforce le parallèle avec le personnage mythologique.
Le train joue un double rôle dans ce film. D’un côté il représente la modernité, dans cette “tragédie des temps modernes”. Mais il est aussi une figure de cette fatalité, aussi bien par l’image de la roue (de la locomotive) que par la métaphore du rail, représentant une destinée dont on ne peut s’échapper. D’ailleurs, symboliquement, la cabane où vivent Sisif et ses enfants, dans les deux premières époques, est “encadrée de rails”.

Sept heures
La question que l’on serait en droit de se poser, c’est : “mais que peut-on vraiment dire sur un sujet de drame psychologique, pendant sept heures, d’un film muet de surcroît ?”
Par une savante alternance entre scènes intimistes et moments grandioses, le film enchaîne les changements de rythme. Le récit instauré par Gance nous propose d’impressionnantes montées de tension qui sont, souvent, liées au train lui-même. Ainsi, dans la deuxième époque, par deux reprises, Sisif tente de se faire tuer par sa locomotive, lors de scènes fortes qui marquent le spectateur.
Lors de ces scènes, Abel Gance fait preuve d’une audace technique rare. Il nous montre des plans prodigieux d’inventivité, doublés d’une grande maîtrise du montage. Surimpression d’images, colorisation des négatifs, magnifique jeu sur les lumières (surtout dans les scènes où Sisif perd progressivement la vue, renforçant encore son aspect mythologique en le rapprochant d’Œdipe), tout contribue à une grande expressivité des scènes.
De plus, le changement radical de décor à partir de la troisième époque, où l’on passe de la noirceur et de l’emprisonnement urbain aux cimes du massif du Mont Blanc, permet un renouvellement de l’atmosphère du film. En bref, Abel Gance emploie tous les moyens à sa disposition pour que la durée phénoménale de son film ne soit en aucun cas une gêne pour les spectateurs. Bien au contraire, les 416 minutes de La Roue permettent au cinéaste de développer son histoire, de créer des personnages complexes et de développer comme il se doit cette impression de fatalité.

Le film… et le reste
Avec cette édition, Pathé ne se moque pas des cinéphiles. On ne le dira jamais assez, le travail qui a abouti à cette version est exceptionnel. La restauration est une grande réussite et rend justice au travail esthétique d’Abel Gance.
Le film est réparti sur les trois premiers disques, et le quatrième est consacré aux compléments de programme. Ce disque se compose principalement de courts documentaires. Les habitués des éditions Pathé retrouveront sans surprise une actualité d’époque, et nous avons droit aussi à un film sur le tournage de La Roue, document réalisé par l’assistant réalisateur d’Abel Gance, qui n’était autre que le poète et romancier Blaise Cendrars.
Le coffret est aussi accompagné d’un livret de 140 pages qui revient précisément sur le travail de restauration et la recherche musicale.
L’ensemble constitue un événement rare dans le domaine de l’édition de films et rend un juste hommage à une œuvre monumentale.

Caractéristiques :
Durée du film : 416 minutes (6h56mn)
Noir et blanc avec quelques colorisations d’époque
Son 5.1 ou 2.0
Sous-titres : anglais, allemand.

Compléments de programme :
La Roue, un chef d’oeuvre restauré
Autour de La Roue
Avant/Après la restauration du film
Scènes coupées
Archive : l’occupation de la Ruhr par les troupes françaises en 1923
Abel Gance dans “L’histoire du cinéma par ceux qui l’ont fait”
Abel Gance dans “cinéastes de notre temps”
Livret de 140 pages

La Roue – Bande annonce

Filles de joie : une réouverture des salles sous le signe du féminin

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Filles de joie sort sur les écrans après près de 100 jours sans salles obscures. Le film suit le parcours de trois femmes dont la prostitution est le gagne-pain. Au-delà, les réalisateurs tentent de regarder quelle solidarité se noue entre ces femmes et quels regards sont portés sur le féminin. C’est quoi une « pute » ? Pourquoi les hommes qui adorent les fréquenter, adorent surtout les détester ? Comment sortir de ce schéma ? Autant de questions que le film soulève, s’intéressant aussi au destin social de ses héroïnes.

A retrouver en DVD dès le 21/10/2020.

A l’assaut de leurs corps

Filles de joie fait immédiatement écho au grand film français sur la prostitution, L’Apollonide – souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello. Les deux film partagent en effet une même tête d’affiche, qui endosse le rôle de « la mère » ou encore la patronne : Noémie Lvovsky. Cependant, là où Bonello choisissait la fin d’un monde, Frédéric Fonteyne, Anne Paulicevich parlent du monde d’aujourd’hui, de ses galères et de ses solidarités. Ainsi, on ne gâchera pas le plaisir en disant que le film commence là où il se terminera, on le sent tout de suite. Quelque chose a eu lieu, un drame ou une libération, il pleut et trois femmes ensemble n’ont pas l’air de s’en préoccuper. Le film décrira ensuite les événements, les conditions sociales qui ont mené à cet état. Forcément, l’écueil est toujours de chercher à « raconter » comment on en arrive là sans tomber dans le misérabilisme. Le film s’en sort assez bien car il s’attache à trois destins et n’en filme que des « moments », sans en faire de simples parcours vers l’enfer.

L’Apollonide – souvenirs de la maison close était un film vibrant, vivant, dans lequel le féminin s’écrivait en lutte contre sa destinée, tout en étant étouffé dans ses convictions. Dans Filles de joie, ce sont encore des luttes que les femmes écrivent, des destinées forcées où le masculin est bien trop souvent une menace. Oui, certes, on pourrait trouver les destinées des personnages un peu clichées, mais la force du scénario est de ne dépeindre ces quotidiens que par petites touches. Un rendez-vous pôle emploi, une dispute, un repas en famille, autant de scènes où l’une des trois héroïnes étouffe et veut prendre sa vie en mains. Est-ce aussi simple que cela ? Le film dira que non et qu’il est plus facile de s’en sortir ou de croire ces destinées misérabilistes quand on n’est pas dedans. Le film échappe à ce misérabilisme par des flash-back qui sont autant d’instants choisis avec soin et bien mis en scène et parce qu’ils mettent dans le « présent » des trois femmes des éléments en tension.

Regarder les femmes

D’abord, la relation entre les trois femmes est très fragile, toujours prête à exploser. Ensuite, le rapport au masculin est teinté d’une attirance, d’un désir de trouver l’amour, mais parachuté dans la violence et la domination.  On ne le dira jamais assez, même si ça ne concerne pas toutes les relations fort heureusement. Le discours est celui d’un enfermement, d’une prise de conscience aussi qui s’accompagne d’une lutte pour la dignité. Ainsi, le personnage campé par Noémie Lvosky est certainement le seul qui est confronté directement dans son cercle familial au regard porté sur le fait qu’elle se prostitue. Et cela entraîne des rapports de forces étranges, notamment avec sa fille qui ne voyant pas cela d’un bon œil, ne se sort pas non plus, dans la construction de son apparence, du regard porté sur elle. Ou encore ce fils qui « prend » l’argent mais préférerait peut-être ne pas trop savoir d’où il vient. On  n’est pas seulement dans la survie, c’est ce qui constitue un discours social plus pertinent.

Enfin, le film réfléchit également à la manière de filmer l’acte de prostitution en lui-même, autre point commun avec LApollonide. Et c’est dans ces instants partagés entre femmes que les actrices sont les plus formidables. On y croit et leur jeu n’est jamais en retrait, jamais un vrai jeu qui réfléchit à ce qu’il donne à voir, c’est un jeu qui donne. Sara Forestier, Noemie Lvovksy et Annabelle Lengronne sont excellentes et il faut le souligner, leur trio est formidable. Parce qu’on ne joue pas vraiment à se prostituer, sauf peut-être chez Ozon et son Jeune et Jolie. Le rapport au sexe est encore montré comme tabou et bien souvent, même si le discours est avant tout social, parfois féministe, le film ne juge pas ses héroïnes. Peut-être que l’écueil principal est le regard sur le masculin, mais quand on étouffe on veut tout exploser autour de soi. Le féminin a ainsi une revanche à prendre, quitte à ne pas y aller par quatre chemins ! On aura ainsi une pensée tout le long du film pour des discours plus « borderline » sur la prostitution, qui y apportent plus de recul, et on ira lorgner du côté de Virginie Despentes. Les deux regards sont intéressants, le film parvient à sortir peu à peu les héroïnes d’un simple statut de victimes, elles agissent. Heureusement, le film semble avoir compris qu’il amorçait une véritable réflexion, sa toute dernière scène en est l’illustration parfaite. Encore une fois, tout est une question de regards…

Filles de joie : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Tz6n_5wHTAE

Filles de joie : Fiche technique

Synopsis : Axelle, Dominique et Conso partagent un secret. Elles mènent une double vie. Elles se retrouvent tous les matins sur le parking de la cité pour prendre la route et aller travailler de l’autre côté de la frontière. Là, elles deviennent Athéna, Circé et Héra dans une maison close. Filles de joie, héroïnes du quotidien, chacune se bat pour sa famille, pour garder sa dignité. Mais quand la vie de l’une est en danger, elles s’unissent pour faire face à l’adversité.

Réalisateurs : Frédéric Fonteyne, Anne Paulicevich
Interprètes : Noemie Lvovsky, Sara Forestier, Anabelle Lengronne, Nicolas Cazalé, Jonas Bloquet, Sergi Lopez, Salomé Dewaels
Scénario : Anne Paulicevich
Photographie : Juliette Van Dormael
Montage : Damien Keyeux
Sociétés de production : Versus Production, Les Films du Poisson, Prime Time
Distribution : KMBO
Date de sortie : 22 juin 2020 et en DVD dès le 21/10/2020
Durée : 91 minutes
Genre : drame

Belgique- France – 2020

Benni de Nora Fingscheidt : portrait d’une souffrance

Dans un film âpre sur l’enfance et la réinsertion de cette dernière dans le monde adulte, Nora Fingscheidt dresse le portrait beau et douloureux d’une jeune enfant en colère. 

L’enfance est depuis toujours disséquée par le biais du cinéma : des 400 coups de François Truffaut jusqu’à Morse de Tomas Alfredson, cette période de la vie est une rampe de lancement pouvant nous immerger dans des récits initiatiques où le monde des enfants se télescope parfois durement avec le monde adulte. Ce télescopage, entre violence et incompréhension, est l’épicentre du film de Nora Fingscheidt. Pourtant, Benni n’est pas qu’un simple récit d’apprentissage mais se veut aussi et surtout la description d’un système institutionnel par palier qui demeure parfois vite impuissant dans l’optique de réussir sa mission : sauver des enfances difficiles. 

C’est le récit d’une jeune enfant de 9 ans qui va de foyer en foyer et qui malgré les thérapies, n’arrive pas à canaliser sa colère et sa soif d’amour. Benni, couverte de bleus mais au regard d’un ange, est une « guerrière » qui frappe, insulte, méprise et crache sur tout ce qui l’embête. Mais dès le départ, au lieu d’en faire un démon et un versant du mal absolu comme peuvent le faire certains films d’horreur, la cinéaste arrive à placer le curseur de l’empathie, et nous montre que Benni, est comme beaucoup d’entre eux, c’est à dire une  victime collatérale d’un système qui n’est malheureusement pas étanche. 

Entre des parents aux abois et dont l’immaturité autant humaine que sociale désarçonne, des foyers frileux de devoir se frotter à des enfants turbulents que tout le monde rejette, des services sociaux qui croulent sous les demandes, des auxiliaires de vie qui n’arrivent plus à prendre du recul et qui prennent en pleine figure la dureté du quotidien de ces gamins, Benni n’élude aucun sujet d’une réalité qui n’a jamais été aussi tangible et ne ferme les yeux devant aucun traumatisme, sans voyeurisme aucun. Mais lorsque la jeune Benni accompagne son auxiliaire de vie Michael pour un séjour de 3 semaines dans la forêt, pour une cure d’air frais, on aurait pu craindre l’effet « Pascal le grand frère » et les grandes leçons de vie du père de substitution pour que tout revienne à la normale. 

Miraculeusement le film ne tombe pas dans le piège de la catharsis éhontée mais au contraire profite du calme ambiant et de cette nature boueuse et verdoyante pour faire coller sa caméra à ce décorum organique. Là où la ville faisait retentir le chaos des cris, la violence du rejet familial et les pulsions de bagarre, la foret permet au long métrage de souffler et de s’accorder quelques moments de suspensions, une apesanteur presque sensorielle à voir cette enfant se confronter au vide qui l’accompagne : le spectateur comme elle, ressentent mutuellement tout le désarroi qui sort des pores de son esprit. Ce vide étant accompagné de deux versants : celui du traumatisme et celui du manque d’affectation. Ayant vécu un étouffement lorsqu’elle était plus jeune, il est impossible de toucher le visage de Benni sans qu’elle vrille et devienne une furie que personne n’arrête. Mais au delà cet événement, Benni n’a qu’un souhait : revivre avec sa mère. 

Ce rejet et ce manque d’affectation sont aussi une source de colère et de tristesse. A force d’accumuler les séquences de crise et les colères incessantes, à force de voir le récit jouer la carte de la confrontation permanente entre Benni et le monde extérieur, autant adulte qu’enfantin, le film de Nora Fingscheidt aura pu accoucher d’une souris et être en perpétuel trop plein. Pourtant grâce à la vélocité de la caméra, à la bienveillance du regard de la réalisatrice, au casting touchant par son incarnation abrasive, et grâce à la pertinence de son propos, Benni arrive à contourner les pièges et construire une oeuvre qui est à la fois à hauteur d’enfant mais aussi à hauteur d’hommes : en arrivant à nous émouvoir et nous déchirer le coeur en voyant les cris de rage d’une gamine être rejetée une énième fois par sa mère et voir les adultes qui l’accompagnent dévastés par le destin qui s’acharne. Difficile de ne pas finir le film avec le coeur en lambeaux devant le dernier regard lointain entre Benni et Michael, tels deux animaux indomptables en fuite, puis cette dernière séquence qui n’est pas sans rappeler Mommy de Xavier Dolan. 

Bande Annonce – Benni

Fiche Technique – Benni

Réalisatrice : Nora Fingscheidt
Scénario : Nora Fingscheidt
Compositrice : John Gürtler
Sociétés de distribution : Ad Vitam
Durée : 1h58
Genre: Drame
Date de sortie :  22 juin 2020

 

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3.5

« La Fabrique du consommateur » : comment s’est formée la société marchande

Maître de conférences à l’Université de Saint-Étienne, Anthony Galluzzo étudie les cultures de consommation à travers le temps. Il publie aux Éditions La Découverte « une histoire de la société marchande » aussi passionnante que documentée.

Plusieurs facteurs ont présidé au développement de la société marchande. Parmi eux, Anthony Galluzzo pointe d’abord la représentation de l’espace. Aux communautés sédentaires et insulaires qui ont longtemps constitué la norme ont succédé des sociétés marquées par une mondialisation progressive, où les distances ont été bouleversées par le rail, les routes maritimes, le bitume – et enfin le ciel. La polyculture autarcique des débuts a été entamée durant le XIXe siècle, puis abandonnée au profit d’une mobilité marchande caractérisée par des réseaux d’interdépendance : l’argent, né du travail, s’échange contre des marchandises qu’on ne produit plus, ce qui aboutit bientôt à instituer des rapports distants et fétiches avec elles. L’objet consommé est désormais « étrange » et « étranger », frappé d’une marque visant à rassurer et fidéliser le consommateur. Entre 1880 et 1920 apparaissent ainsi (déjà) des géants comme Heinz, Kellogg’s ou Coca-Cola. C’est le début d’une révolution.

Cette dernière, comme toutes les autres, est multidimensionnelle. La publicité investit l’espace urbain, les magasins élaborent des scénographies commerciales, la rotation s’accélère dans les rayons, la mode est aux prix écrasés, les flâneurs pénètrent d’autant plus facilement dans les commerces que toute une série de services y est désormais associée : restauration, poste, garderie, salon de coiffure, etc. Anthony Galluzzo note que « les grands magasins ont en quelque sorte discipliné la population. Ils ont développé chez elle l’habitude de contempler la marchandise et ont banalisé son achat. » Les signes distinctifs de la bourgeoisie vont ruisseler jusqu’aux classes plus modestes : les chinoiseries, les bibelots, tout ce qui a jusqu’ici caractérisé l’apparat ostentatoire tend à se propager, chacun cherchant à s’affirmer, dans une lutte statutaire, par des objets-signes (Jean Baudrillard et Thorstein Veblen, cités, ne disaient pas autre chose). La marchandise glisse dans la hiérarchie sociale à mesure qu’elle se démocratise : une fois adopté par les classes inférieures, un produit est aussitôt banalisé et dévalué. C’est probablement pour cette raison que les collections d’art se distinguent : emblème de l’unicité contre la manufacture, elles participent à un narratif flatteur et ô combien porteur de sens.

Alphabétisation du consommateur

La Fabrique du consommateur pose un regard panoptique sur la société marchande. On y raconte les liens d’interdépendance entre journaux et annonceurs, l’individualisme prenant le pas sur la communauté, l’impératif de la performance, le marketing à hauteur d’enfants, les catalogues comme « chalandise virtuelle », le cinéma en « hiatus représentatif », précisément comme les magazines, dont l’auteur regrette le peu de prise avec la réalité et pointe les trois fonctions fondamentales : « l’éducation à la consommation, l’implémentation d’un imaginaire social et la normalisation de la marchandise » . Les images et leur circulation sont vues comme une « alphabétisation du consommateur ». Plus généralement, « la marchandise s’impose en signe universel, devient un langage parlé de tous ». Chaque nouveau média amène son lot de représentations inédites et ses propres modes de vie. Il existe en outre une « tension du désir », sans cesse réinvestie et portée sur de nouveaux objets. Anthony Galluzzo verbalise toutes ces choses avec beaucoup d’à-propos, et souvent exemples à l’appui.

Sur la foule, la publicité et la propagande, l’auteur opère un détour utile par Gustave Le Bon, Gabriel Tarde, Walter Lippmann ou Edward Bernays. Il théorise ensuite des procédés résumés en ces termes dans le film de Jan Kounen 99 francs : « Tout s’achète : l’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi… Surtout moi. L’homme est un produit comme les autres. Avec une date limite de vente. Je suis publicitaire. Je suis de ceux qui vous font rêver des choses que vous n’aurez jamais : ciel toujours bleu, nanas jamais moches, bonheur parfait retouché sur Photoshop. Vous croyez que j’embellis le monde ? Perdu, je le bousille. » C’est Ivy Lee soignant l’image de John D. Rockefeller après le massacre de Ludlow, le Committee On Public Information de George Creel vendant la guerre aux Américains en 1917, Edward Bernays organisant un happening féministe où la cigarette devient rien de moins qu’une « torche de la liberté ».

Il est difficile de quantifier les effets cumulatifs et normatifs de la publicité. Anthony Galluzzo en relève toutefois les différents positionnements : mise en avant de la séduction, la jeunesse ou le charisme, promesse de bonheur, formation d’une identité symbolique en « prêt-à-porter », retournement des normes avec le « Think Small » de Volkswagen (1958) puis avec Volvo ou Dodge, jeux de distinction-affiliation par des objets-signes (mods et rockers, par exemple), etc. Même la contre-culture, en apparence en butte contre le système marchand, doit avant tout se concevoir comme « une culture de consommation, car elle repose sur le narcissisme et la monstration, sur les signes extérieurs et leur mise en scène ».

L’homme ne coupe plus son bois et ne conditionne plus sa viande lui-même. Il se rend désormais à l’usine ou au bureau et rapporte ensuite au foyer de quoi se chauffer et se nourrir. Les maisons bourgeoises ont quant à elles fait place nette aux maisons modernes, le facteur discriminant ne disparaissant pas pour autant : ce ne sont plus bibelots ou salons d’apparat qui attisent les convoitises, mais plutôt l’ergonomie, les gadgets, les nouvelles technologies. Anthony Galluzzo décrit judicieusement le domicile moderne comme un espace privé de consommation. Après avoir évoqué Internet ou le marketing à destination des enfants et des adolescents, il clôture son ouvrage en reprécisant deux faits importants : d’une part, « l’invisibilisation de l’infrastructure renforce le fétichisme de la marchandise, l’abstraction totale du produit, dont le consommateur est moins l’utilisateur que le spectateur » ; d’autre part, « l’histoire de la consommation est principalement celle de l’accélération de la circulation des marchandises et de leurs images ».

La Fabrique du consommateur, Anthony Galluzzo
La Découverte (Zones), juin 2020, 264 pages

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4.5

« La Bombe » : de la réaction en chaîne de Leó Szilárd à Hiroshima

La Bombe a été une entreprise de création titanesque. Pour narrer la genèse de la première arme atomique, les scénaristes Didier Alcante et L. F. Bollée ont exploré pendant cinq ans la documentation disponible, effectué des voyages d’étude, recoupé les sources et discuté le moindre point d’achoppement. Ils avouent eux-mêmes avoir parfois passé des mois entiers sur une seule scène… Le résultat valait-il de s’infliger cette peine ? Très certainement, à en juger par la qualité de ce roman graphique de quelque 450 planches, donnant à voir les protagonistes, célèbres ou méconnus, tant scientifiques, industriels ou militaires que politiques, ayant œuvré à une authentique révolution armée et géopolitique.

Prenons les choses à revers. À la fin de ce roman graphique sont mis en parallèle des tableaux aux tonalités opposées : pendant que l’état-major américain, personnifié par le président Harry Truman ou le général Leslie Groves, se félicite du largage de « Little Boy » sur Hiroshima, le dessinateur Denis Rodier alterne les auto-congratulations entendues avec des vignettes glaçantes de cadavres carbonisés, de désolation urbaine et de rescapés en sursis. Il y a là tous les questionnements philosophiques et enjeux militaires qu’a impliqué l’élaboration de la bombe A : la course à l’arme nucléaire que narrent avec brio les deux auteurs a probablement déterminé l’issue de la Seconde guerre mondiale, mais elle a aussi plongé les scientifiques du projet Manhattan – mais pas que – dans l’incertitude la plus absolue. La recherche sur la fission à base d’uranium ou de plutonium servait-elle la paix ou la destruction ? Cette ambivalence, prégnante tout au long de l’album, est parfaitement caractérisée par le personnage de Leó Szilárd. Ce physicien hongro-américain aujourd’hui quelque peu oublié a été un promoteur précoce de la bombe atomique avant d’en déceler les dangers et de prôner une coordination nucléaire internationale.

La bombe atomique a été le fruit d’un long cheminement. Aux postulats théoriques succédèrent les expérimentations, tandis que les nations belligérantes se dressaient les unes contre les autres afin d’obtenir la primeur dans un champ de recherche militaire particulièrement disputé – aux États-Unis le projet Manhattan et les laboratoires de Los Alamos ou Oak Ridge, à l’Allemagne le programme nucléaire de Werner Heisenberg, à l’URSS des travaux dopés par les révélations de l’espion Klaus Fuchs, au Japon l’Institut de recherche physique et chimique… La Bombe détaille par le menu la rivalité scientifique qui opposait alors les pays engagés dans la guerre. C’est une bataille capitale, en blouse blanche, qui se menait dans les coulisses et émergeait occasionnellement à la faveur d’opérations spectaculaires, telles que celles menées par les Alliés à Vemork, en Norvège, en vue de saboter une usine nazie productrice d’eau lourde. La bombe A se trouve également à l’origine du naufrage de l’USS Indianapolis. Le croiseur transportait plusieurs de ses composants avant d’être torpillé et coulé par la Marine impériale japonaise. Son équipage fit ensuite l’objet d’une attaque de requins…

Tous ces épisodes de la Seconde guerre mondiale figurent en bonne place dans le roman graphique de Didier Alcante et L. F. Bollée. Si les deux scénaristes peuvent se prévaloir d’un récit étayé et au plus près des faits historiques, le travail de Denis Rodier mérite lui aussi d’être salué. Ses dessins allient indiscutablement finesse, sophistication et puissance suggestive. De nombreuses planches marquantes jalonnent ainsi la lecture : la tour construite dans une vallée désertique pour un premier test nucléaire, la ronde des requins sous les rescapés américains de l’USS Indianapolis, les tragédies familiales vécues par Klaus Fuchs, les disparitions de Mussolini et Hitler, la construction du chantier ferroviaire pour relier Bangkok à Rangoon et, bien entendu, les représentations d’Hiroshima avant, pendant et après la bombe… La Bombe est aussi l’occasion de (re)découvrir des personnages tombés en désuétude : Werner Heisenberg, dont l’implication dans le programme nucléaire allemand demeure ambivalente ; Henry Stimson, secrétaire d’État indéboulonnable ; Enrico Fermi, prix Nobel fuyant l’Italie fasciste ; enfin, les précités Leó Szilárd et Leslie Groves, respectivement scientifique et militaire, incarnant en quelque sorte le doute et la foi envers la bombe atomique. Si la Seconde guerre mondiale n’apparaît finalement qu’en toile de fond, certains de ses « impensés » sont enfin mis en lumière, à l’instar du plan de sécurisation de l’uranium congolais ou des essais cliniques américains non consentis.

La Bombe, Didier Alcante et L. F. Bollée (scénario), Denis Rodier (dessin)
Glénat, mars 2020, 472 pages

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5

La collection « Le Fil de l’Histoire » se penche sur le Titanic

Pour ceux qui l’ignorent, la collection « Le Fil de l’Histoire » s’adresse aux enfants en leur apportant une information taillée à leur mesure sur des sujets aussi variés que les gladiateurs, les Vikings ou l’or noir. Nous avions récemment évoqué la parution d’un album consacré au Mur de Berlin, en voici un nouveau sur le Titanic.

Souvenez-vous : en 1997 paraissait un film-phénomène, Titanic, réalisé par James Cameron. Pendant plus de trois heures haletantes, les spectateurs étaient appelés à revivre la catastrophe maritime la plus célèbre de l’histoire, dans le sillage d’un couple formé de Leonardo DiCaprio et Kate Winslet. L’immense succès de ce long métrage a offert à plusieurs générations un imaginaire collectif : un immense et majestueux paquebot, réputé insubmersible, tailladé par la glace d’un iceberg ; des classes sociales spatialement ségrégationnées ; un navire prenant l’eau, brisé en deux et sombrant dans les profondeurs de l’océan Atlantique…

Ariane et Nino, les personnages-phares de cette collection publiée chez Dupuis, nous emmènent précisément au cœur de ce long voyage, scénarisé par le docteur en histoire Fabrice Erre et dessiné par Sylvain Savoia. La compagnie anglaise White Star Line a en 1907 le projet fou de concevoir un bateau de 269 mètres de long, capable de transporter plus de 3500 personnes. Des triplés « mégatransatlantique » voient le jour : le Titanic bien sûr, mais aussi ses jumeaux l’Olympic et le Britannic, conçus selon les mêmes plans de Thomas Andrews. Les deux premiers cités sont construits simultanément en Irlande, dès 1909, sur un chantier naval employant plus de 11 000 personnes. En avril 1912, le Titanic quitte le port de Southampton avec à son bord 890 membres d’équipages et plus de 1300 passagers… La suite est connue et cet album recoupe dans une très large mesure le film de James Cameron : on y narre l’apparat du Titanic, les activités y étant prévues, les différentes « classes » et la succession de malchances menant à la catastrophe – problèmes de télégraphe, vigie dépourvu de jumelles, cinq compartiments inondés là où quatre auraient été gérables, opérateur-radio du bateau le plus proche, le Californian, parti se coucher, etc.

Cet album aide à comprendre pourquoi le Titanic a pu imprimer sa légende, mais surtout comment une telle catastrophe a été rendue possible. Parce que réputé insubmersible, les exercices d’usage n’y ont pas été répétés et les canots de sauvetage n’y étaient pas prévus en suffisance pour évacuer l’ensemble des passagers. Pour compléter son information, le lecteur trouvera en appendice de cette édition des plans du Titanic, quelques anecdotes amusantes (dont les prémonitions littéraires de William Thomas Stead), un fil chronologique ou encore une brève évocation de plusieurs personnalités historiques (le capitaine Smith, Molly Brown ou encore la rescapée Violet Constance Jessop, une infirmière qui connaîtra un incident sur les trois jumeaux et assistera aux deux naufrages, le sister-ship Britannic ayant coulé en mer Egée lors de sa sixième traversée).

Le Titanic, Fabrice Erre et Sylvain Savoia
Dupuis, juin 2020, 48 pages

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3.5

Le bruit des gens : Nikesko signe un autoportrait façon Joconde

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Cet album présente la vie d’un jeune homme moderne qui cherche sa place dans la société. L’argument principal consiste à illustrer toutes les situations auxquelles il fait face du fait de sa surdité.

Attention quand même, Nicolas n’est pas complètement sourd, seulement malentendant. De plus, il n’est pas muet, même s’il affiche son militantisme en faveur de la langue des sourds. Précision, ce n’est pas un simple langage et cette langue présente quelques avantages (utilisable par exemple dans des ambiances bruyantes ou bien derrière une paroi vitrée). Par contre, ce n’est pas une langue universelle. Lire cette BD met dans une situation de découverte et compréhension d’un handicap méconnu (part non négligeable de la production BD), en explorant pas mal de situations de la vie courante. L’auteur a le bon goût de ne pas en faire un album destiné à faire pleurer dans les chaumières. En effet, son personnage (brun, fine moustache, décontracté, plutôt élégant) ne se débrouille pas mal dans la vie et surtout il joue parfois de son handicap pour retourner certaines situations en sa faveur (il fait par moments celui qui n’entend rien et ne comprend donc rien du tout). Il en profite pour échapper à des discours qui l’ennuient.

Pas seulement malentendant

L’autre argument principal de cette BD, c’est que le personnage principal se révèle vite gay. Autre bonne idée de cette BD, l’auteur (Nikesko, alias Nicolas Combes, illustrateur, graphiste et comédien) et son personnage ne présentent jamais cela comme un handicap supplémentaire. Le personnage vit sa préférence sexuelle de façon très naturelle et décomplexée, même si l’album ne va pas au-delà de quelques scènes de drague. On remarque d’ailleurs que si le personnage croise pas mal d’hommes, il rencontre aussi quelques femmes. L’album illustre donc aisément le fait que les femmes recherchent parfois ces amitiés avec des hommes avec qui la séduction physique ne peut absolument pas jouer. Par contre, si elles peuvent alors se sentir plus en confiance qu’en d’autres circonstances, ici les situations ne vont jamais bien loin. Et c’est le principal reproche que je ferai à cet album au charme certain : il se contente d’illustrer pas mal de situations avec une touche caractéristique de légèreté plutôt que chercher l’exploration en profondeur. D’ailleurs, l’album se présente comme une succession de sketches ou situations (forte connotation autobiographique), sans véritable fil directeur sinon l’inventaire de ce que peut rencontrer un malentendant, de surcroît homosexuel. Il est vrai qu’on évite ainsi un album qui pourrait rebuter un public pas directement concerné. Au contraire, ici, nous avons un album épais (224 pages) qui se lit relativement rapidement, car il comporte rarement plus de deux dessins par planche et parce que les dialogues ne sont pas spécialement envahissants. Le style de dessin est plutôt agréable, avec un trait net et des dessins lisibles qui ne s’embarrassent jamais de détails superflus. Globalement, les couleurs sont assez pimpantes et soulignent le fait que la BD suit ses personnages sur quatre saisons consécutives.

L’air du temps

Concrètement, par rapport au titre choisi Le bruit des gens, j’attendais une BD qui ironiserait d’une façon ou d’une autre sur notre société où les gens considèrent qu’il faut absolument faire du bruit pour exister. En gros, j’attendais quelque chose qui irait dans le sens de l’adage popularisé par la pièce de Shakespeare Beaucoup de bruit pour rien. Au lieu de cela, on réalise au fil des pages que le personnage cherche surtout à trouver sa place dans la société en adoptant tous ses tics. Or, dans un milieu porté sur la communication à outrance et un vocabulaire axé sur les préoccupations des jeunes, les comportements sont très stéréotypés. À part un peu de militantisme en faveur de sa minorité malentendante, Nicolas se comporte en personnage typique de sa génération. Bien qu’il entende mal et qu’il soit gay, il peut se fondre dans la masse. On obtient donc une BD un peu trop futile et qui manque de profondeur, mais plutôt agréable dans l’ensemble (avec pas mal de situations qui prêtent à sourire), qui a tendance à caresser dans le sens du poil la jeune génération qui pourra se reconnaître dans les personnages, situations et mentalités.

Le bruit des gens, Nikesko (Nicolas Combes)

Les éditions Lapin (collection A5), février 2020, 224 pages

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3

« Gandhi » : Raj britannique et non-violence

Ariane et Nino, les personnages emblématiques de la collection « Le Fil de l’Histoire » (Dupuis), se penchent cette fois sur Gandhi, présenté comme un « soldat de la paix ». Sa lutte en faveur de l’indépendance indienne et la réconciliation entre les communautés hindouistes et musulmanes, mais aussi ses méthodes de protestation basées sur la non-violence, irriguent ce petit album didactique.

Comment dépasser l’icône pour toucher aux fondements de l’homme ? Comment présenter l’une des personnalités les plus sanctifiées du XXe siècle en demeurant dans une juste mesure ? Surtout, comment procéder dès lors qu’on doit s’astreindre à un format d’une trentaine de planches dessinées, de nature à privilégier les raccourcis au détriment de la nuance ? Le professeur d’histoire-géographique Fabrice Erre et le dessinateur Sylvain Savoia n’ont pas eu tâche aisée au moment de portraiturer le Mahatma (« Grand âme ») Gandhi pour la collection « Le Fil de l’Histoire », éditée chez Dupuis.

Ce petit album ne pouvait être sans sacrifier quelques épisodes de la vie ou de la postérité de Gandhi : l’impact du Mahatma sur le continent asiatique ou sur les leaders noirs américains est passé sous silence (si ce n’est dans les annexes), tout comme ses funérailles grandioses, regroupant quelque 50 000 Hindous, après qu’un extrémiste musulman l’a assassiné à coups de révolver. L’essentiel est toutefois présent. En octobre 1962, le Premier ministre indien Jawaharlal Nehru le résumait en ces termes dans Le Monde Diplomatique : « Gandhi nous a demandé de regarder le monde avec des yeux ouverts et pleins d’amitié et non avec des yeux injectés de sang. Nous ne pouvons toujours réussir à cause de nos nombreuses faiblesses. Mais ce message, nous l’avons toujours à l’esprit. »

Car celui qui fut marié à 13 ans, qui fit des études de droit à Londres et qui découvrit le racisme en Afrique du Sud fut un apôtre de la non-violence. De retour en Inde en 1914, à 45 ans, il lutta pour la swaraj (l’indépendance du pays) en s’adonnant aux jeûnes, en s’accoutumant aux détentions arbitraires, en organisation de gigantesques marches pacifiques comme celle du sel. Mais celui que Winston Churchill surnommait inamicalement « le petit fakir » connut aussi des échecs, sur lesquels Fabrice Erre ne manque pas de revenir. En 1919, une manifestation à Amritsar fit 379 morts et plus de 1200 blessés après que la police britannique a ouvert le feu sur la foule. Plus tard, au moment de l’indépendance, le Parti du Congrès et la Ligue musulmane se déchirèrent sur fond de violences ethniques malgré les efforts de conciliation de Gandhi.

Comme à l’accoutumée dans cette collection didactique à destination des enfants, les dernières pages de l’album donnent lieu à quelques repères utiles ; elles contiennent des explications sur le concept de non-violence et sur les Indes britanniques, mais aussi un fil chronologique biographique et l’évocation de plusieurs personnages historiques tels que la militante britannique Annie Besant ou l’ancien gouverneur général du Pakistan Muhammad Ali Jinnah. On y apprend notamment que Léon Tolstoï eut une grande influence sur Gandhi, à tel point que ce dernier donna le nom de l’auteur russe à l’un de ses ashrams. Martin Luther King, Nelson Mandela et Aung San Suu Kyi font quant à eux figure d’héritiers de la philosophie gandhienne.

Gandhi, Fabrice Erre et Sylvain Savoia
Dupuis, juin 2020, 48 pages

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3.5

À cause d’un assassinat (1974) : La mécanique de l’ombre

Inspiré par les assassinats de John et Robert Kennedy, À cause d’un assassinat est un véritable précipité du cinéma paranoïaque qui engloutit peu à peu les écrans américains : pessimiste, glacial et dans un doute absolu envers les institutions, toutes coupables de mensonge et de violer les règles élémentaires de la transparence démocratique. Très proche de la fiction hitchcockienne, utilisant aussi bien les arguments du thriller politique que du film fantastique, il s’emploie à retranscrire le profond désarroi des États-Unis.

Quatrième film d’Alan J. Pakula et deuxième volet de ce qui est devenu une « trilogie de l’angoisse », À cause d’un assassinat tente d’évoquer par la forme la propagande, la manipulation du subconscient par l’entremise de l’image. Il prolonge ainsi la démarche initiée par Klute trois ans plus tôt, qui mêlait voyeurisme et domination, en exposant très explicitement la nature manipulatrice du spectacle qu’il véhicule. Il le fait en dérogeant aux règles établies, en faisant exploser les limites d’une forme mensongère dont la principale stratégie est l’invisibilité : la force du pouvoir repose justement sur le fait qu’il « n’existe » pas, qu’il est anonyme, décentralisé et dès lors « impossible » à cibler. Une notion que le titre original véhicule fort bien : The Parallax View, qui se traduit par la « vision décalée » renvoyant aussi bien au phénomène optique que doit prendre parfois en compte le tireur d’élite qu’au sens abstrait de « prendre une chose pour une autre » ou « ne pas voir les choses telles qu’elles sont ».

Les choses, pourtant, nous semblons bien les voir, du moins au début du film où un meurtre se déroule directement sous nos yeux : un candidat à la présidence est tué, lors d’une conférence de presse-buffet, par l’un des serveurs. Si la séquence nous révèle clairement l’existence de complices, la justice aura une lecture bien différente des faits puisqu’elle statuera sur la présence d’un tueur unique. À travers cette allusion évidente aux événements de 1963, en confrontant directement les faits avec leur jugement, le film se fait doucement subversif en interpellant le spectateur sur les errements volontaires des pouvoirs en place.

Si l’enjeu du dévoilement du complot – le choix d’un journaliste pour y parvenir est ainsi un vrai appel pour les médias à (re)devenir un contre-pouvoir – est de taille, l’essentiel du film peut paraître aujourd’hui un peu poussif. A cause d’un assassinat est tout entier conçu autour de quelques séquences fortes : la boucle des conférences de presse (deuxième et dernière séquence du film) annonçant la clôture de l’enquête, les deux meurtres (première et avant-dernière séquence) et le test de recrutement chez Parallax Corporation. À l’inverse, le reste du film paraît parfois emprunté ou maladroit, à l’image de ce scénario relativement timide dans sa dénonciation, de ces personnages peu travaillés (attitudes incohérentes, manque de consistance psychologique), ou de ces scènes d’action qui font office de remplissage.

Pour autant les quelques séquences clés du film viennent mettre en avant une envie d’en découdre évidente, une volonté de représenter le trouble qui caractérise l’après Kennedy : il s’agit moins de s’étendre sur la notion de vérité que sur la place prise par la mystification. D’où cette image qui ouvre et clôt le film, celle d’une commission d’enquête siégeant dans l’ombre, niant jusqu’à l’existence d’un complot dont le scénario a pourtant révélé l’existence. Cette répétition souligne le cynisme du constat : le système qui bloque l’accès à la vérité est trop bien construit, trop bien installé, pour être renversé par un seul homme. L’image qui boucle la boucle est aussi impénétrable que celle sur laquelle débutait le film. Pas de happy end, le spectateur assiste impuissant à l’établissement d’une version officielle des faits qui contredit tout ce dont il a été témoin. Le voilà réduit au silence par une mise en scène qui, au lieu de le réconforter, alimente sa colère. À cause d’un assassinat n’est pas comme tant d’autres un film sur l’injustice. C’est un film injuste, et la dextérité de son discours repose en grande partie sur cette nuance.

All the President’s Men offrira deux ans plus tard une mince lueur d’espoir au public américain – réhabilitant le système (tout en le remettant une fois de plus en question) en réaffirmant ce potentiel effectif, ici réfuté, d’un contre-pouvoir capable d’exposer ce qui se trame dans les coulisses. Mais ici même le journaliste, héros politique par excellence, est incapable de sauver la démocratie en péril. Gangrenée de l’intérieur, celle-ci n’offre plus qu’une façade à des conflits se déroulant dans l’ombre, à l’abri des regards. Il n’est donc pas surprenant que l’impeccable direction photo de Gordon Willis soit à ce point obscure, l’image gravitant parfois vers les frontières du visible – comme si tout contribuait à étouffer le champ de vision, à accentuer l’impression d’un réel illisible, impossible à déchiffrer. Willis, de plus, cadre l’architecture moderne de manière à exacerber le sentiment d’aliénation qu’inspire la complexité de ses formes chargées, torturées.

Un sentiment que Pakula exacerbe tout particulièrement lors du test de recrutement chez la mystérieuse Parallax Corporation. Scène centrale du film, prolongeant d’une certaine façon le Orange mécanique de Kubrick, elle explicite parfaitement ce qu’est la manipulation par l’image et l’angoisse qu’elle diffuse : en faisant de la projection test les images mêmes de son film, Pakula place le spectateur dans la même position d’inconfort que le personnage ! Durant cinq minutes défilent à une vitesse de plus en plus grande une succession d’images classées autour de grands thèmes (amour, mère, père, moi, maison, patrie, dieu, ennemi, bonheur). La catégorie « ennemi » présente ainsi des photogrammes d’Hitler, de Mao et Castro ; « bonheur » montre des monceaux de dollars, des bouteilles d’alcool, une bonne tranche de barbaque, une femme nue et une voiture. En soi, ce sont les obsessions américaines qui sont condensées dans ce bref montage. Le rythme s’accélérant, les images des différentes parties s’invertissent. « Bonheur » dévoile alors successivement un couple au bain, la Maison blanche, puis un bon coup de poing dans un nez ; « patrie » s’incarne dans des vues de meurtres et de violences raciales ; « dieu » dans celles du Ku Klux Klan et « moi » devient un super héros valeureux. À cause d’un assassinat échappe alors à sa condition de thriller pour se faire militant et vindicatif, illustrant par la forme les craintes éprouvées par la population à l’égard d’un pouvoir manipulateur et lobotomisant.

Synopsis : Le 4 juillet 1971, le sénateur démocrate Carroll, candidat à la Présidence des Etats-Unis, est tué lors d’une réception sous les yeux de nombreux invités. Une commission d’enquête conclut à l’acte d’un déséquilibré. Les témoins meurent accidentellement les uns après les autres au cours des trois années qui suivent. Le journaliste désabusé Joe Frady décide de mener une enquête approfondie sur ces disparitions mystérieuses.

À cause d’un assassinat : Bande-Annonce

À cause d’un assassinat : Fiche technique

Réalisation : Alan J. Pakula
Scénario : Alan J. Pakula
Photographie : Gordon Willis
Musique : Michael Small
Production : Robert Jiras, Gabriel Katzka (en), Charles H. Maguire, Alan J. Pakula et Warren Beatty
Genre : Thriller
Durée : 102 minutes
Date de sortie : 16 avril 1975 (France)

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3.5

La Montagne sacrée, d’Alejandro Jodorowsky : la mystique pour pulvériser l’ordre établi

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Pour ce cycle consacré aux films anti-système, revenons sur La Montagne sacrée d’Alejandro Jodorowsky, quintessence d’un cinéma expérimental et subversif, pour un créateur de génie qui l’est tout autant.

Le cinéma d’Alejandro Jodorowsky est hors-normes, littéralement parlant. Le réalisateur chilien fait des films non pas pour gagner de l’argent mais, selon ses propres mots, pour en perdre. Ce qu’il recherche, à travers ses expérimentations artistiques, a toujours été de transmettre une certaine vision de l’humanité et donc de la société. Farouchement opposé au fonctionnement de l’industrie cinématographique, mais aussi du modèle capitaliste en général, de la société de consommation et autres affres de la modernité occidentale, ses films sont de véritables pamphlets philosophiques et politiques. Il n’y a qu’à voir le saisissant documentaire Jodorowsky’s Dune pour cerner immédiatement le personnage et prendre la mesure de son dégoût du règne de l’argent, de la quête de pouvoir (politique et financier), et sa volonté perpétuelle de s’affranchir d’un système formaté et balisé qui lui dicte comment créer ses œuvres d’art. Dune aurait peut-être été le chef-d’œuvre de Jodorowsky, son film ultime – ou pas. En son absence, La Montagne sacrée lui vole incontestablement ce titre. Sommet formel et thématique de son cinéma expérimental, symboliste, psychanalysant et bien sûr hautement mystique, le film pourrait presque faire office de « manifeste » de la pensée de son créateur. Jodorowsky se sert d’une narration aux allures de voyage initiatique (aux consonances éminemment bibliques) pour renverser les idoles, se faire iconoclaste et dénoncer la société de son temps – et du nôtre.

Les piliers de la terre

Pour résumer, La Montagne sacrée se construit en deux parties. Dans la première, nous suivons un homme ressemblant trait pour trait à Jésus Christ qui déambule dans une ville, visiblement sous le joug d’un régime totalitaire. Au sommet d’une tour, il fait la rencontre d’un Maître alchimiste qui lui propose de lui enseigner le secret de l’immortalité. Pour cela, notre Jésus-hippie doit réunir sept apôtres, présentés comme les grands « voleurs » de ce monde – c’est-à-dire les élites de la société moderne, ceux qui incarnent les différents piliers du système, de cet ordre établi que Jodorowsky entend pulvériser par le grotesque, le surréalisme voire le psychédélique. Parmi ces « apôtres », nous trouverons un magnat d’une entreprise de cosmétiques, une fabricante d’armes, un collectionneur d’art, un idéologue en charge de l’endoctrinement de la jeunesse, un conseiller politique et financier, un chef de police et un architecte businessman. La présentation de chacun d’eux est l’occasion d’une critique féroce de chaque secteur de la société, donnant lieu à des scénettes déjantées toujours très empreintes de sexualité à portée psychanalytique, comme partout dans le cinéma de Jodorowsky.

Ces portraits-robots mis bout à bout, la vue d’ensemble est sans appel. Jodorowsky accuse un monde où tout est devenu idéologique (au point d’être clairement assimilé au nazisme), où tout devient compétition, source de conflit et de haine de l’autre. La vie se mécanise, se manufacture, s’exporte, se multiplie jusqu’à se vider de toute signification, pour finalement se consommer massivement. La sexualité, l’identité physique, l’art, l’éducation, la guerre, la religion, et même la mort font les frais de l’industrialisation mondiale. Tout devient commerce, et le seul Dieu encore vivant se nomme « l’argent ». Par la métaphore, certes peu subtile, des excréments changés en or, Jodorowsky appuie cette idée selon laquelle les objets que nous idolâtrons, que nous convoitons, associés à la monétarisation de nos désirs, n’ont aucune valeur profonde. Ils ont l’apparence de l’or, mais leur essence est fécale. On crée des machines à plaisir, des visages interchangeables à l’envi, on fait de l’art un luxe réservé aux élites, on apprend aux jeunes à rabaisser l’autre pour se grandir soi-même, on réprime militairement son peuple à la moindre revendication, on vend des petites statues du Christ en espérant vendre en même temps de la foi, etc. D’ailleurs, sur ce dernier point, Jodorowsky a toujours été particulièrement amer ; dans tous ses films, la religion en prend un coup, non pas en tant que telle, mais en tant qu’institution ayant elle-même sombré dans l’économie de marché. Dans La Montagne sacrée, les fidèles que l’on voit sortir de l’église ne sont autres que des prostituées. Le message a le mérite d’être clair.

Réparer les vivants

La deuxième partie du film raconte alors l’ascension de la fameuse « montagne sacrée », au sommet de laquelle les huit personnages, guidés par le Maître alchimiste, seront censés trouver le secret de l’immortalité. Un demi-mensonge, en réalité. Car le but de l’ascension est moins de découvrir le secret de l’immortalité que de renouer, au contraire, avec leur condition mortelle et de l’embrasser. « Vous avez pouvoir et argent, mais vous êtes mortels », or « La possession est la peine ultime ». Pour cela, il leur faut brûler, « tuer » leur argent ainsi qu’un mannequin à l’effigie de chacun. Ainsi, ils se délestent à la fois de leur individualisme, de leur soif de possession et de pouvoir, et détruisent leur « moi social », figé, rigidifié par le formatage social tel le mannequin de cire. En se libérant de leurs illusions, en abandonnant leurs idoles, en se dépouillant physiquement et spirituellement, ils tentent de retrouver leur « moi profond », symboliquement noyé. « Lorsque le moi pense : ceci est moi, ceci est à moi ; il s’emprisonne et oublie le moi profond ». Une fois ce dernier retrouvé, il est possible de renouer avec le réel le plus primordial (la terre, la mer, et la nature en général). « La terre est votre véritable chair ».

Jodorowsky insiste sur le rapport conflictuel mais nécessaire entre l’âme et le corps. Dans tous ses films, et dans le fonctionnement même de sa « psychomagie », le corps est en même temps le tombeau et l’autel, l’emprisonnement et la liberté. Dans La Montagne sacrée, ce rapport se traduit par une obsession de la nourriture, de la digestion symbolique et littérale de corps extérieurs en tous genres. Chez Jodorowsky, l’homme est ce qu’il mange – et c’est de cette boulimie qu’il devra s’écarter pour retrouver ce qu’il est au fond de lui, « à jeun ». Par les cheveux que l’on coupe frénétiquement, par les membres qui manquent ou qu’on arrache, le corps est éprouvé et décomposé. L’âme, qui le possède, doit un jour le rendre pour pouvoir renaître autrement : une renaissance non pas en un autre corps humain individuel, mais en un groupe, en un grand Tout qui est la Création même. Une quête de soi, de l’autre, de la Nature, au gré de scènes de pur mysticisme et de méditations philosophiques.

Une quête qui ne pouvait prendre que la forme d’une ascension, parce qu’elle est un voyage vertical, à l’inverse d’une société marchande où tout repose sur des échanges horizontaux, latéraux, sans transcendance aucune. À ce sujet, les personnages rencontrent un colosse qui se dit l’homme le plus fort du monde, capable de traverser la matière. Mais il ne se déplace qu’horizontalement, il ne peut pas aller de haut en bas. Il est incapable, à tout hasard, de gravir la montagne sacrée. Il incarne cet homme moderne qui détruit tout sur son passage, regarde toujours devant lui mais sans ne plus jamais ni regarder vers le haut (vers le Ciel, vers Dieu), ni vers le bas (vers la Terre, vers la mort). « Ce n’est pas la peur de tomber qui te retient, mais celle de grimper », dira l’un des « apôtres ». Et Nietzsche n’est pas bien loin.

La Montagne sacrée est un trip, un film coup-de-poing, une expérience sensorielle et mystique déroutante qu’il ne faut pas prendre pour ce qu’elle n’est pas. Cinématographiquement, l’œuvre est imparfaite, tant dans son rythme que dans sa mise en scène. Le symbolisme est parfois lourd, les métaphores manquent de subtilité, l’iconoclasme est répétitif. C’est un film qui se vit pleinement, dans tous ses excès et sa grossièreté, ou qui se rejette – parfois pour les mêmes raisons. À l’image de son twist final, La Montagne sacrée brise les codes du début à la fin, interrogeant la réalité et le rapport aux images. Nous devenons comme ce couple de touristes qui, au début, se prend en photo à tout-va, posant en pleine scène d’agression sexuelle, puis de meurtre. Nous cherchons à nous immortaliser en capturant ces instants tantôt gores, glauques, insoutenables, et tantôt insignifiants. Mais Jodorowsky nous répond qu’il vaut mieux apprendre à mourir, pour devenir « plus humains que jamais ». Nous étions dans un conte de fées, mais nous nous sommes réveillés. La Montagne sacrée est l’immortalisation d’un éveil à la mortalité.