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Les Furtifs d’Alain Damasio : un combat littéraire et alternatif

Avec Les Furtifs, Alain Damasio continue son exode littéraire dans les contrées dystopiques d’une société aliénée et viciée par sa technocratie insidieuse et liberticide. 

Comme lors de La Horde du Contrevent, Les Furtifs parle d’une société en quête de repaires, proche de la nôtre, une France de 2040 aliénée par la technologie et le marketing (les forfaits qui régulent nos vies et nos loisirs), la hiérarchie capitaliste où l’égalité et l’équité n’existent plus et où l’existence étatique se fait de plus en plus nébuleuse et privatisée pour voir des villes devenir la propriété de grandes industries libérales. Un monde entrecoupé par des rebellions politiques ou armées qui font par exemple écho aux bagues que portent beaucoup de citoyens, une sorte de traceur high-tech, chose qui permet d’effacer notre semblant de liberté pour nous calfeutrer dans un confort utilitariste et numérique. 

C’est alors que nous suivons Lorca, qui entre dans un groupe militaire qui a pour but d’étudier et de chasser les Furtifs : des sortes d’animaux invisibles et indomptables, aux pouvoirs sensoriels incroyables. Animaux qui, selon Lorca, ont un rapprochement avec la disparition de sa petite fille… Durant plus de 700 pages, l’auteur nous fait voyager d’un paysage à un autre, d’un langage à un autre, d’un genre à un autre et surtout d’une pensée à une autre. Le souffle épique de l’action se mélange avec l’ambition du discours politique tout comme il rentre en phase avec la poésie émotionnelle qui circule dans les veines du livre. Le lecteur, lui, parfois dérouté par quelques longueurs, plonge à corps perdu dans cette fresque qui mêle toujours la petite histoire à la grande.

On pourrait déceler bien des influences philosophiques ou des ramifications littéraires dans Les Furtifs, mais bizarrement, et pour n’en citer qu’une, l’oeuvre se rapproche énormément d’un film tel que Le Congrès d’Ari Folman, notamment grâce à cette juxtaposition de l’intimité parentale, de la peur de la mort et du deuil, et de la description presque morbide d’une société holographique. Là où beaucoup de récits utopiques ou dystopiques, que cela soit dans la littérature ou dans le cinéma, font souvent cohabiter l’idée de dématérialisation de l’humain et la montée en puissance l’intelligence artificielle, Les Furtifs voit plus la technologie comme un effacement plutôt qu’une prolongation de la pensée humaine : une vision utilitariste de la politique de demain, vue comme un instrument de contrôle. Alain Damasio souhaite combattre cette surveillance consciente et presque consentante du peuple assagi par son assujettissement à l’ordre. 

Sous sa forme alarmiste, Alain Damasio joue avec les mots et les ruptures linguistiques, comme pour donner à cette dystopie/utopie une visage pluriel, où malgré la différence de langage, il se cache une osmose qui dépasse les frontières autant culturelles que technologiques. Car derrière ce visage sombre, Alain Damasio semble enclin à vouloir trouver des solutions ou même des alternatives de vie (ZAG). On passe d’un narrateur à un autre, d’une vision du monde à une autre. Le style de l’écrivain plaît ou ne plaît pas, prône une caractérisation parfois globalisante et sociétale des différentes couches sociales et culturelles mais ne joue jamais la carte de l’essentialisation. Au contraire, Alain Damasio, au travers de cette diversité de cultures et de points de vue, tend à rassembler autour de ce que nous sommes : l’humain qui est en nous, notre libre arbitre à se révolter ou non, ou à se conformer ou non. Alain Damasio, notamment au travers de ses êtres invisibles que sont les Furtifs, cherche à trouver un point de fuite face à un « réseau trop intrusif ». 

Bizarrement, consciemment ou inconsciemment, Alain Damasio ne combat pas uniquement le monde qu’il décrit par les thématiques, ses personnages ou l’acheminement de son récit, aussi foisonnant que sentimental, mais aussi grâce à sa plume et sa capacité à voir en l’écriture un univers qui jouit lui-même de sa liberté de tonalité.  Comme si le livre en lui-même, dans sa forme existante et matérielle était déjà un objet de lutte. Comme si Alain Damasio était lui-même un personnage de l’histoire, un combattant qui, par ses écrits, voulait rendre hommage à l’humain, ses imperfections, son intraçabilité et son émotion débordante. 

Certains trouveront qu’il est un poète, un humaniste assez rare, un doux rêveur un brin naïf pour qui la liberté de l’humain et son insaisissabilité deviennent la pierre philosophale de notre existence. Pendant que d’autres verront en lui un technophobe, un écrivain et penseur qui parfois manque de distance et de nuance dans sa description du monde et qui n’arrive pas à s’affranchir de sa peur de la technologie pour en voir les bienfaits. Mais c’est aussi dans cette plongée littéraire jusqu’au-boutiste, qui parfois vire à l’emphase, qu’Alain Damasio donne du panache et de la profondeur à ses écrits science-fictionnels, comme peu de personnes savent le faire. 

La Belle Noiseuse : l’autel de la création

Rares sont les films monstres comme l’est par exemple La Belle Noiseuse de Jacques Rivette. Des films qui vous embarquent dans un antre où le pouvoir de création prend le dessus sur tout le reste. 

Dans une grande et belle maison du Sud de la France, un peintre, vivant avec sa femme, semble perdre foi en son art. Mais grâce à sa rencontre avec la douce et belle Marianne, il va essayer de recommencer (ou terminer) une œuvre laissée en suspens pendant des années entières. C’est alors qu’un huis clos va pouvoir prendre forme, dans deux lieux distincts : l’atelier de création où Edouard va travailler d’arrache-pied avec son modèle Marianne, et deuxièmement, la maison familiale où les errements et les tensions entre couple vont alors s’exposer au grand jour. Même si La Belle Noiseuse prend parfois des airs de vaudeville, de ménage à trois ou de romance fracturée (magnifique couple qu’est celui de Edouard et Liz), c’est plus le poids de l’art sur l’artiste que de l’artiste sur l’art qui alimente la sève du film. 

Long de par sa durée, déroutant par son rythme qui se laisse divaguer sous la chaleur de l’été, le bruit du crayon contre la toile et les diverses déambulations dans ce décorum bucolique et bourgeois à souhait, La Belle Noiseuse est un monstre à deux têtes, celles de Michel Piccoli et Emmanuelle Béart. Lui est le peintre, et elle, le modèle. Sauf qu’au fil des heures de travail, le statut de chacun va s’étioler ou évoluer pour prendre la place de l’autre. Lui, paraît comme le loup dévoreur, destructeur et machiavélique et elle, la brebis, tendre et prête à se faire dévorer par son bourreau à qui elle montre son intimité. La création est le maître mot, le fil rouge même de l’œuvre : tant dans sa matière filmique, avec ses longues séquence de peinture, que par ses thématiques qui dérivent autant dans le théorique que dans l’organique. 

Ses nombreux coups de crayon ou de pinceau, ses nombreuses minutes de chamailleries et de discordes ténébreuses pour trouver la bonne position du modèle nu, le temps qu’il faut pour trouver une complémentarité, les doutes des personnages quant à la valeur de ce tableau, un regard artistique sur l’aspect dominant/dominé durant la conception artistique ou même le questionnement de chacun quant à leur rôle dans ce processus de création. Car même si le film s’interroge sur le rôle de la création dans une vie, sur le travail de mémoire ou même dans un couple, regardant de près la dévotion de l’Homme pour son art et la capacité qu’a ce dernier à se plonger corps et âme dans cette addiction presque divine, c’est avant tout le processus et l’arrière du décor qui obsèdent la caméra de Jacques Rivette et le scénario de Pascal Bonitzer. 

Une caméra, qui derrière la sensualité du cadre et l’attraction émanée par le corps nu d’Emmanuel Béart ne tombe jamais dans le piège du voyeurisme mais au contraire, passionne avec une démarche qui demeure toujours artistique. La caméra de Rivette, notamment dans les scènes de l’atelier, ne sexualise jamais le corps d’Emmanuelle Béart. L’image prend le pouls du regard du peintre Edouard, aussi lâche que gouvernant, neutre que fasciné, matérialiste qu’humain, tyrannique que désespérément troublé et fragile. C’est cette fragilité et cette ambiguïté dans le schéma d’invention qui dans cette bulle intemporelle qu’est l’atelier de création, voient naitre cette relation si spéciale entre les deux personnages et leurs mises à nu mutuelles, au sens propre comme au figuré. 

Plus les minutes avancent, plus le suspense autour de l’achèvement de la peinture devient grand. Pourtant, plus les croquis abondent, plus le sang et les larmes coulent, plus les essais se multiplient et plus la résultante de la création devient secondaire, pour se faire dépasser par le Graal que cherchent les deux protagonistes : une liberté d’esprit et de chair, une quiétude du souvenir et un libre arbitre superposant l’art au quotidien comme ce fameux « Non » frondeur et ricaneur de Marianne à son amant Nicolas. A l’instar de son personnage, Jacques Rivette fait de son film une peinture immense, imparfaite mais débordante de générosité et d’obstination sur la transcendance de l’Humain et son propre pouvoir de création.

La Belle Noiseuse – Bande Annonce

La Belle Noiseuse – Fiche Technique  

Réalisateur : Jacques Rivette
Casting : Michel Piccoli, Emmanuelle Béart, Jane Birkin…
Scénario : Pascal Bonitzer, Christine Laurent, Jacques Rivette
Durée : 4h00
Date de sortie : 4 septembre 1991

 

Que valent les séries I May Destroy you, Perry Mason (2020) ?

Qu’est-il arrivé à Arabella, protagoniste de I may destroy you ? Et que faisait Perry Mason avant d’être l’avocat le plus célèbre du petit écran ? Si ce mois de juin nous a proposé relativement peu de nouvelles séries, ces deux pilotes nous entraînent dans des univers de qualité.

I May Destroy You : Rape, Drugs and more

Michaela Coel, l’actrice et showrunneuse de Chewing-gum, revient sur HBO (et OCS en France) avec I May Destroy You. Une série dramatique qui n’est pas à juger par son pilote car même le trailer vous en dévoilera plus. Arabella, interprétée par Michaela, est une jeune auteure londonienne nouvellement connue, qui revient d’un voyage en Italie, et censée rendre un travail le lendemain à ses éditeurs. En manque d’inspiration, elle se tente plutôt à faire la tournée des bars avec ses amis, avant d’écrire. Le lendemain, blackout total. Seule une cicatrice et des hématomes lui rappellent qu’elle s’est fait droguer et violer la veille.

Un premier épisode très troublant, qui passe l’événement dramatique principal, en se concentrant exclusivement sur le point de vue de l’héroïne. A la place, l’épisode est focalisé sur ce personnage féminin marginal et libre, mais aussi totalement désarmé face à une telle agression.

Et la maîtrise de la série dans cette mise en scène toujours subjective. A coup de flashbacks très rapides, les souvenirs imprécis d’Arabella font réaliser au spectateur la complexité d’être “victime” d’un trauma dont on n’a aucun souvenirs. Un ton très naturel, parfois ironique, sur ce processus de réalisation de l’agression, qui passe au début par le déni, la sous-estimation du drame, avant d’entrer dans l’acceptation et la prise de parole.

I May Destroy You n’est pas qu’une dramédie. Elle est d’autant plus puissante qu’elle s’inspire du vécu réel de sa réalisatrice. La série agit comme catharsis pour sa réalisatrice mais aussi de témoignage plus fidèle qui résonnera, malheureusement, aussi pour d’autres femmes ayant vécu la même situation.

Céline Lacroix

5

Perry Mason

Pour les connaisseurs de séries américaines, Perry Mason est un nom légendaire, le plus célèbre avocat du petit écran. Pendant des années, d’abord dans les années 50-60, puis dans les années 80, il a dirigé des enquêtes pour innocenter ses clients lors d’épisodes qui étaient autant de suspenses judiciaires.

L’idée de faire un prequel à ces séries, racontant l’origine de Perry Mason, pouvait laisser sceptique. Et pourtant, ce pilote est très convaincant, puisqu’il ne tente pas d’imiter la série originale, mais s’en éloigne fortement, déjouant ainsi les pièges habituels des prequels.

D’abord par le genre. Nous ne sommes pas ici dans un suspense judiciaire, mais dans un film noir. Nous voici plongés dans l’Amérique de la Grande Crise du début des années 30, un monde violent et volontiers immoral. Or, il va être vite question de moralité dans cet épisode.

Et c’est là l’autre différence majeure avec la série. L’avocat vertueux est ici un détective privé, surtout privé de scrupules. Un de ces fouille-poubelles qui n’hésitent pas à traquer les adultères. Au début de l’épisode, il suit un acteur célèbre de l’ère muette, alors que le studio avec lequel il a un contrat ne cherche qu’une petite excuse pour faire jouer la clause d’immoralité et rompre leur collaboration.

La question de la moralité des personnages va avoir de l’importance, et visiblement, Perry Mason n’est pas un exemple de bonne tenue morale. Le personnage a tout du loser : solitaire, ruiné, volontiers violent, apparemment viré de l’armée après avoir fait la Première Guerre mondiale…

Mais voilà que se présente une enquête qui sort de l’ordinaire. Un kidnapping qui tourne mal, le couple Dodson qui perd et son argent, et son enfant, retrouvé mort avec les paupières cousues…

On pourrait reprocher à ce pilote d’insister un peu trop sur le glauque, et ce serait bien le seul reproche à lui faire. Pour le reste, la reconstitution est passionnante, l’ambiance est très sombre, le casting est excellent, avec quelques seconds rôles prestigieux : John Lithgow, Robert Patrick…

Un pilote qui donne fortement envie de voir la suite.

https://www.youtube.com/watch?v=CHGgmL0g0O0

3.5

Hervé Aubert

 

« Le Molosse surgi du soleil » : Stephen King en instantané

Coincé entre La Part des ténèbres et Bazaar, Le Molosse surgi du soleil prend pour cadre la petite ville de Castle Rock et s’inscrit dans le sillage d’un adolescent de quinze ans, Kevin Delevan, aux prises avec un mystérieux Polaroid Soleil 660…

L’irruption progressive du fantastique dans le monde réel est un trait constitutif des romans de Stephen King. De Shining à Dôme, l’auteur américain n’a eu de cesse d’interroger les individus et les structures – psychologiques, familiales, sociétales, régaliennes – à travers une réalité contaminée par l’horreur ou le surnaturel. Le Molosse surgi du soleil ne déroge en rien à la règle : c’est à l’occasion d’un anniversaire tout ce qu’il y a de plus banal que Kevin Delevan, adolescent de quinze ans, reçoit un Polaroid Soleil 660 aussitôt lesté d’un épais voile de mystère. Et pour cause : au lieu de restituer la réalité sur les clichés qu’il développe, cet appareil photographique régurgite une suite d’instantanés tirés d’un univers parallèle. Partant, une question demeure en suspens : jusqu’à quel point ce dernier peut-il s’immiscer dans la réalité ?

De Castle Rock et ses environs, cadre familier aux lecteurs attentifs de Stephen King, nous ne percevrons que des pans marginaux : la famille Delevan, vite réduite à Kevin et son père John ; un brocanteur-usurier peu sympathique, « Pop » Merrill ; quelques « chapeliers fous » toujours prêts à dégainer leur chéquier pour goûter ne serait-ce qu’à un ersatz de paranormal. Bien que Stephen King se délecte manifestement à se jouer de ces personnages (« Pop » arnaquant John, puis cherchant à réitérer en dupant son fils, les descriptions mordantes des sœurs Pus ou de l’industriel Cedric McCarty, etc.), on n’atteint jamais ni la profondeur psychologique ni le relief de caractère affichés dans les chefs-d’œuvre du maître de l’horreur. Il faudra se faire une raison : cette histoire restera mineure et confidentielle dans une bibliographie comprenant des dizaines de romans marquants, tant pour leurs qualités intrinsèques que pour leur impact sur la culture populaire.

Le reste relève d’une recette aussi célèbre qu’inimitable. Stephen King embarque ses lecteurs dans un récit où le doute et la paranoïa grandissent en même temps que les zones d’ombre s’opacifient. Kevin, John et « Pop », dont les liens semblent sans cesse réinterrogés, essaient à trois de percer le mystère et de combattre une menace aussi diffuse qu’inquiétante. La progression de l’intrigue a beau être convenue, on ne décroche que rarement, tant le sens de la narration de Stephen King demeure efficace et à hauteur d’homme. Ce « molosse » hantant des photographies de Polaroid n’est peut-être pas le monstre le plus réussi d’un univers littéraire particulièrement fécond, mais il permet toutefois de verbaliser le pouvoir de l’image et les interactions entre l’imaginaire et le réel. C’est déjà appréciable pour ce qui ne constituait au départ que la moitié du recueil Minuit 4.

Le Molosse surgi du soleil, Stephen King
Albin Michel, juin 2020, 320 pages

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3

« Fichue famille » : fractures hollandaises

Quand les Indes hollandaises ont donné naissance à l’Indonésie indépendante à la fin des années 1940, elles ont occasionné, par ricochet, toutes sortes de situations complexes. Pendant que le plus grand archipel du monde prenait en main sa destinée, les départs de familles recomposées vers les Pays-Bas se multipliaient. Fichue famille se penche sur l’une d’entre elles.

Au départ, il y a un roman en soixante tableaux d’Adriaan van Dis. Ce célèbre écrivain néerlandais y brosse le portrait de son père, un Hollandais venu d’Indonésie et cherchant désormais à se faire une place en Europe. Avec Fichue famille, le scénariste et illustrateur Peter van Dongen décide d’adapter ce bouquin en bande dessinée. Il y trouve en effet l’écho de sa vie personnelle. Car le dessinateur de Blake & Mortimer a lui-même un père hollandais et une mère indonésienne, c’est-à-dire une histoire personnelle liée à la colonisation.

Comment se faire accepter en tant qu’étrangers dans un pays d’Europe occidentale ? Peter van Dongen irrigue son récit de regards acrimonieux, de commentaires déplacés, de soupçons illégitimes. Il en va notamment ainsi quand des Hollandais fantasment sur le train de vie de la famille Java ou lorsqu’on accuse le père d’avoir bénéficié d’une propriété offerte par l’État. Dans les années 1950 comme aujourd’hui, il est difficile pour des allochtones de se faire accepter dans leur pays d’accueil. Et l’intégration ou le sentiment de bien-être en demeurent profondément affectés.

Le « Gosse » est l’autre versant majeur de cette bande dessinée. Il est rejeté par ses sœurs car différent et né aux Pays-Bas. Fils unique de M. Java (ses filles ont été le fruit de la première union de leur mère avec un Indonésien), il est systématiquement associé à son père et ses failles : le désœuvrement, l’intransigeance, la maladie psychiatrique… Il faut dire que son passé comporte des épisodes douloureux : le paternel est rescapé des camps japonais et a longtemps attendu, en vain, des nouvelles de sa première femme. Quoi qu’il en soit, le « Gosse » (c’est ainsi qu’on le surnomme) se perd plus souvent qu’à son tour dans son imagination : il revit la guerre par procuration et dialogue avec un frère imaginaire.

Cette famille aux fêlures béantes est symptomatique. De l’immédiat post-colonialisme, des identités multiples, de l’insertion des étrangers en Europe occidentale… Fichue famille constitue en ce sens un témoignage précieux, partiellement autobiographique, posté à hauteur d’enfant. Cet album montre la difficulté de prendre langue avec une société tierce lorsque tout la pousse à dire : « On n’est pas en Indonésie ici ». Cette remarque s’appliquera notamment à l’absence de scolarité du « Gosse » ou à la musique que M. Java et sa femme écoutent chez eux. Leur relation à tous deux avec leur fils constitue par ailleurs un sujet important, bien développé par Peter van Dongen, dont le travail d’écriture, multidimensionnel, et les dessins, de teintes jaunes-vertes-bleues, méritent certainement le coup d’œil.

Fichue famille, Peter van Dongen
Dupuis, juin 2020, 128 pages

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3.5

« Mohamed Ali, Kinshasa 1974 » : retour sur un combat légendaire

C’est un duel qui appartient à l’histoire, « le combat du siècle » : The Rumble in the Jungle (littéralement « le combat dans la jungle ») opposa Mohamed Ali et George Foreman au Zaïre pour le titre de champion du monde de boxe, catégorie poids lourds. Chez Dupuis, le photojournaliste Abbas, le scénariste Jean David Morvan et le dessinateur Rafael Ortiz en restituent les enjeux dans un album à la lisière du photoreportage et du roman graphique.

Sur la forme, il y a peu à redire. Les vignettes dessinées en couleurs cohabitent avec d’autres en noir et blanc ou avec des photographies inédites du photojournaliste Abbas, le tout sur des planches élaborées avec soin et originalité. La poésie du dessin le dispute à la rigueur ou l’âpreté de la photographie, sans que leur alternance vienne jamais gêner la lecture. Les deux arts de l’image s’enrichissent là où d’aucuns auraient pu craindre qu’ils ne se parasitent. Mohamed Ali, Kinshasa 1974 n’en est que plus intéressant : la mise en parallèle du travail d’Abbas et de Rafael Ortiz procède par similitude et détachement. Les individus et les situations se ressemblent, mais ce qui s’en dégage diffère. Au réalisme clinique d’un appareil de prise de vues répondent les traits fins d’un dessinateur qui interprète et remodèle les faits.

Sur le fond, l’album s’avère instructif. Non seulement Jean David Morvan expose une partie de la jeunesse de Mohamed Ali et George Foreman, mais il contextualise surtout le combat. Mohamed Ali est une figure controversée, animée d’un fort sentiment d’identité, inquiétée aux États-Unis pour son refus de combattre au Vietnam et très commentée du fait de ses liens avec Malcolm X ou Elijah Muhammad. Au moment de défier George Foreman, il a la peur au ventre, mais multiplie pourtant les provocations. Son adversaire, à qui il entend reprendre le titre de champion du monde poids lourds, est perçu négativement au Zaïre, où se déroule le combat. Il fait l’erreur d’y emmener son chien, alors que l’animal est considéré comme un symbole du régime colonial. Son discours diffère considérablement de celui de Mohamed Ali : là où il vante l’Amérique et ses opportunités (malgré une enfance difficile dans un ghetto de Houston), l’objecteur de conscience converti à l’islam sunnite n’avait pas hésité, quelques années plus tôt, à rappeler qu’« aucun Vietcong ne l’a jamais traité de nègre ». Les Zaïrois ont fait leur choix : ils acclameront le rebelle Ali plutôt que l’implacable Foreman.

Ces deux personnalités ne sont pas les seules à faire l’objet de l’attention de Jean David Morvan. Donald King, qui a chèrement vendu le combat à Joseph Mobutu sur fond d’indépendance et de fierté nationale recouvrées, est présenté pour ce qu’il est : un ancien bookmaker coupable de meurtres devenu organisateur d’événements lucratifs. Si le combat eut lieu dans l’ancien Congo belge, ce n’est pas un hasard et cet album l’explique de manière claire et concise. De même, les provocations de Mohamed Ali ne furent pas gratuites : elles ont contribué à exaspérer et lasser un adversaire plus puissant que lui. Les commentaires inspirés par Abbas s’avèrent à cet égard précieux : ils narrent la manière dont Ali a toisé et moqué Foreman pendant toute la durée du combat. Graphiquement et scénaristiquement réussi, Mohamed Ali, Kinshasa 1974 comporte en outre un appendice racontant sa genèse et la collaboration de Jean David Morvan avec l’agence Magnum Photos. Le lecteur y trouvera également les vingt planches inutilisées dessinées par Horacio Altuna, initialement pressenti sur le projet.

Mohamed Ali, Kinshasa 1974, Abbas, Jean David Morvan, Rafael Ortiz
Dupuis, juin 2020, 136 pages

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4

« Déclic » : se prémunir face aux géants du Web

Anne-Sophie Jacques et Maxime Guedj publient aux éditions Les Arènes un ouvrage intitulé Déclic et appelant les utilisateurs à se réapproprier les outils du numérique pour faire renaître les espoirs du début de l’Internet : la liberté, l’information, le partage…

Dans son autobiographie intitulée Mémoires vives, le lanceur d’alerte Edward Snowden écrivait ceci : « Prétendre que vous n’accordez aucune importance au concept de vie privée parce que vous n’avez rien à cacher n’est pas très différent que d’affirmer que vous n’avez que faire de la liberté d’expression parce que vous n’avez rien à dire, ou que la liberté de culte vous indiffère puisque vous ne croyez pas en Dieu, ou encore que vous vous moquez éperdument de la liberté de réunion parce que vous êtes agoraphobe, paresseux et antisocial. » À lire Anne-Sophie Jacques et Maxime Guedj, la remarque prend tout son sens. Google sait tout de nos déplacements, de nos rendez-vous professionnels ou personnels, de nos centres d’intérêt. Facebook nous maintient sous son emprise dans une relation asymétrique où la seule négociation possible consiste à quitter le réseau et renoncer à ses services. Dans ces firmes comme ailleurs, les neurosciences ont fait leur œuvre : après avoir collecté les données des utilisateurs, on cherche à prédire leurs besoins. On crée des attentes, on exploite les biais cognitifs, on met en place des outils d’analyse du Big Data. Et les auteurs de noter : « Le schéma d’extraction est donc le suivant : nous sommes conquis par un service, souvent gratuit, qui nous rend dépendants et à qui nous livrons toujours plus de données personnelles. Ces informations permettent à ce service d’anticiper nos besoins futurs, en développant de nouvelles fonctionnalités qui ne manqueront pas de nous séduire, puis de nous rendre accros, même lorsque le service devient payant – tout en continuant à récolter nos données pour anticiper nos besoins futurs, ainsi de suite… La boucle est bouclée. »

Si les GAFAM font valoir une puissance de feu tentaculaire, il est difficile d’en tempérer les excès. Anne-Sophie Jacques et Maxime Guedj rapportent par exemple que « suite à l’affaire Cambridge Analytica, Facebook a été condamnée le 12 juillet 2019 à une amende record de 5 milliards de dollars. Le chef d’accusation est clair : l’entreprise a été reconnue coupable d’avoir « trompé ses utilisateurs et compromis leur choix de protéger leurs données privées ». Même pas mal. Au lendemain de l’annonce de la sanction financière, la valorisation de l’entreprise a augmenté de 6 milliards de dollars. » Les auteurs racontent aussi comment Android, système d’exploitation mobile mis à disposition de tous par Google, permet au géant de la Silicon Valley d’installer sur nos smartphones toutes ses applications par défaut. Un krach boursier mémorable coûta au numérique 100 000 emplois et 145 milliards de dollars entre 2000 et 2001, ce qui entama à peine sa marche en avant. Elle est inexorable : « Même une application telle que Météo-France, fournie par un service public, collecte la localisation de ses utilisateurs et communique avec une dizaine de régies publicitaires, dont Facebook, Google, Twitter et Amazon pour les plus connues. » Quant à Edward Snowden et Brittany Kaiser, ils ont respectivement démontré les liens entre les organismes de renseignement et les GAFAM, et entre ces derniers et la propagande électorale. Comment, dans ces conditions, espérer revenir à l’esprit d’émancipation, de partage et de connaissance qui a présidé aux débuts de l’Internet (sur lesquels les auteurs reviennent amplement) ?

C’est ici, après avoir évoqué pêle-mêle la nomophobie, les photographies de Babycakes Romero, le travail des community managers, l’open source, la neutralité du net ou la naissance de l’interface graphique chez Xerox, qu’entre en scène un manuel d’auto-défense numérique composé de quinze fiches pratiques. Ces dernières, bien à part dans l’ouvrage, donnent des indications précieuses au lecteur sur le choix de ses mots de passe, sur l’emploi d’un VPN, sur Firefox et ses extensions, sur le navigateur Tor, sur les moteurs de recherche « alternatifs » (comprendre : à Google), sur les différents services de messagerie ou sur la manière de s’informer sur Internet. C’est par des moyens déjà disponibles mais encore méconnus, judicieusement mis en lumière dans Déclic, que l’utilisateur de services numériques pourra se réapproprier des outils que les deux auteurs estiment dévoyés.

Déclic, Anne-Sophie Jacques et Maxime Guedj
Les Arènes, février 2020, 240 pages

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3

Les traducteurs afghans : opération Enduring Freedom (liberté immuable)…

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Après le terrible attentat du 11 septembre 2001, la guerre a fait rage en Afghanistan, en raison de la présence d’Oussama ben Laden quelque part dans les montagnes. En tant qu’alliée des Etats-Unis (et membre de l’OTAN), la France y est intervenue militairement, de 2001 à 2014. La période court de la présidence de Jacques Chirac (1995-2007) à celle de François Hollande (2012-2017), en passant par celle de Nicolas Sarkozy (2007-2012).

L’objectif était la guerre contre le terrorisme. Pour établir le contact avec les chefs locaux, l’armée française a décidé de recourir à des interprètes (tarjuman) afghans pour l’accompagner dans ses actions. De jeunes afghans n’ayant pas froid aux yeux ont donc vécu ce conflit de l’intérieur, avec la conviction de faire leur possible pour ramener la paix dans le pays. Leur position était déjà particulièrement dangereuse, car nombre de leurs compatriotes les considéraient comme des traîtres. Après le départ des soldats français, leur position s’est encore fragilisée et les mesures d’intimidation, les menaces et les actes de violence morale et physique se sont multipliés à leur encontre. Beaucoup ont demandé l’asile politique à la France.

Accompagnement défaillant

Autant dire que du côté français, rien n’était en place pour faire face à cette demande. Il faut dire que ce sont plusieurs centaines d’Afghans qui ont ainsi fait des demandes auprès de l’État français. Les tarjumans se sont retrouvés face à une administration un peu débordée qui, dans bien des cas, mit un certain temps avant de répondre. On apprend qu’il n’était pas question d’accueillir ces traducteurs sur simple demande. Des critères furent établis afin de sélectionner celles et ceux (et leurs familles) qui avaient un réel besoin de protection.

L’histoire vraie de quelques-uns

Cette BD raconte l’itinéraire de trois de ces tarjumans : Abdul Razeq Adeel, Shekib Daqiq et Zainullah Oryakhail, dit Orya. Il s’agit donc d’une histoire vraie et surtout d’un plaidoyer pour ces oubliés de l’histoire récente, qui se considèrent comme laissés-pour-compte par la France.

Pourquoi en faire une BD ?

Je suis assez partagé par cette BD qui me paraissait importante au moment où je l’ai découverte en librairie. Et effectivement, elle l’est, du simple fait de son titre et de ce qu’il sous-entend. Cette BD fait partie des éléments dignes d’être diffusés, afin que des faits regrettables soient connus et disséqués en raison de leur gravité. Par contre, après lecture (120 pages avec la postface), je reste perplexe, car la BD elle-même ne m’a pas marqué, en tout cas très peu par rapport au contenu du discours d’ensemble. À vrai dire, ma conclusion serait que le passage de divers témoignages (dont 3 constituent le corps du récit), du simple témoignage oral, écrit et photographique à cette BD manque d’impact. Le choix du noir et blanc n’est pas en cause. À mon avis, les concepteurs ont fait leur job, mais sans réelle inspiration. Sauf sur quelques illustrations pleine planche (à l’image de celle qui fait la couverture), le dessin (dû à Pierre Thyss), globalement, me déçoit, en particulier pour la représentation des personnages (assez impersonnelle selon mon ressenti) et tout ce qui fait les décors (beaucoup trop d’arrondis, alors que la tension aurait pu être marquée au contraire par toutes sortes d’angles aigus et autres cassures). Soit le trait manque tout simplement de caractère, soit c’est voulu pour attirer un lectorat suffisamment nombreux. La deuxième hypothèse me paraît assez plausible, car le but de cette histoire vraie est quand même d’attirer l’attention publique sur cette défaillance de l’État français et tout ce qu’elle a pu entrainer. La BD souligne l’intervention d’une avocate française nommée Caroline Decroix qui signe la préface (texte clair qui permet de bien situer les enjeux).

Les combats menés

La BD présente quelques situations de combat, mais bien trop peu pour faire comprendre la complexité des enjeux qui motivent le conflit (avec ses différentes factions, sans doute assez mouvantes). Elle se concentre davantage sur ce que vivent les traducteurs du titre. Leur véritable combat commence évidemment avec le retrait des troupes françaises. Leur parcours se situe entre procédures administratives marquées par la lenteur et souvent l’incompréhension, ainsi que par ce qu’ils vivent dans leur pays et leurs tentatives pour le fuir par tous les moyens.

Précieux témoignage

Situé en fin d’album, le dossier complémentaire élaboré par les scénaristes (Brice Andlauer et Quentin Müller) constitue un complément de témoignage particulièrement intéressant, car révélateur. Il conforte mon opinion selon laquelle l’impact de cette histoire passe avant tout par les témoignages recueillis qui sont émouvants, alors que la BD elle-même ne restera pas dans les annales. Son mérite consiste cependant à mettre en lumière un aspect très méconnu des opérations militaires menées en Afghanistan après l’attentat du 11 septembre 2001.

Les traducteurs afghans, Andlauer – Müller – Thyss

La boîte à bulles, février 2020, 112 pages

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3

L’Affaire Marcus Nelson : Kojak et les « Droits Miranda »

L’Affaire Marcus Nelson est le titre de l’épisode pilote de la série Kojak, avec Telly Savalas. Mais ce long téléfilm de 2h20 peut très bien se voir comme une œuvre à part entière, dressant un portrait désabusé de la société américaine.

Tous ceux qui ont vu des séries policières états-uniennes ces cinquante dernières années sont familiers du procédé, que l’on voit encore et encore, au point de le connaître par cœur.
Un policier arrête un suspect et lui “lit ses droits”, sans quoi l’arrestation peut être invalidée.
Cette formalité n’a pas toujours existé. Elle découle de l’affaire Miranda, qui a secoué le monde policier et judiciaire des Etats-Unis dans les années 60.
Dix ans après l’affaire, en 1973, celle-ci est portée à l’écran en un téléfilm de 2h20 intitulé L’Affaire Marcus Nelson (The Marcus Nelson Murders). Les circonstances ont été changées : nom des personnages, lieu de l’action (qui passe de l’Arizona à New-York City). Mais les faits et le déroulé restent, globalement, similaires.
Deux jeunes femmes, Jo-Ann Marcus et Kathy Nelson, sont brutalement assassinées chez elles. L’affaire est tellement horrible (et médiatisée) qu’un énorme déploiement de policiers est affecté sur l’enquête.
Un peu plus tard, une femme subit une tentative de viol. Le criminel s’enfuit grâce à l’intervention d’un policier. Un jeune homme, Lewis Humes, est arrêté et reconnu par la victime. Dans ses poches, un policier trouve une photo et croit y identifier Jo-Ann Marcus. Après un interrogatoire pour le moins musclé, et qui s’est déroulé sans la présence d’un avocat, le jeune paumé reconnaît tout ce dont on veut ben l’accuser.
C’est alors qu’intervient un lieutenant de police qui ne partage pas la liesse générale face à l’arrestation d’un si grand criminel. Bien habillé, la voix grave, amateur de cigares et surtout entièrement chauve, le lieutenant Theo Kojak trouve des failles dans les “aveux” du suspect : comment est-il entré dans l’immeuble sans se faire repérer par le gardien ? Pourquoi désigne-t-il la seconde victime comme “la mère”, alors que les deux victimes avaient le même âge ? Et si, sur la fameuse photo qui a tout déclenché, ce n’était pas Jo-Ann Marcus ?

L’Affaire Marcus Nelson est un téléfilm d’une longueur rare, mais toujours passionnant, et sert donc de pilote à la fameuse série Kojak. Si la reconstitution des meurtres, au début, semble un peu maladroite, le reste du film est remarquable.
D’abord par son ambiance. Nous sommes plongés dans un monde glauque, sombre. Le film nous propose une immersion dans le New York crade, les immeubles insalubres, les rues infréquentables, les ruines de bâtiments jonchant les rues….
La population qui réside ici est à l’image du décor. Les quartiers que nous voyons sont peuplés de losers, de paumés, de junkies, et d’analphabètes. C’est d’ailleurs cela qui va être la source des problèmes de Lewis Humes : le personnage est peu cultivé, il ne connaît pas le fonctionnement de la justice, il ne sait pas quels sont ses droits et ne comprend, finalement, même pas qu’il risque gros en avouant des crimes qu’il n’a pas commis. Les notions d’aveu, de crime et de “charges retenues” lui sont étrangères. L’Affaire Marcus Nelson montre bien comment la justice états-unienne, de part son fonctionnement ordinaire, est injuste, puisqu’une personne pauvre et sans carnet d’adresse a peu de chances d’avoir des droits égaux. Ainsi, Lewis Humes a droit à deux procès pendant le film, le premier avec un avocat commis d’office et qui sera incapable de saisir quoi que ce soit, et le second avec un ténor du barreau (interprété par l’excellent José Ferrer, sobre et affûté comme un scalpel).
L’écriture du scénario est remarquable. Tout s’enchaîne avec une logique implacable, le déroulement de l’action irréprochable. Ici, aucun deus ex machina, aucun twist, aucun retournement de dernière minute sorti de nulle part.
Si Kojak est le personnage principal et le narrateur, il n’est pas pour autant un héros invincible. Le film en fait un être humain, avec ses dégoûts, ses passions, ses coups de colère même. Le protagoniste suit le réalisme qui semble être le maître mot de L’Affaire Marcus Nelson. Réalisme dans le déroulement de l’enquête, réalisme des personnages, réalisme de la description sociale d’une Amérique des paumés.
Pilote de la série Kojak, L’Affaire Marcus Nelson peut se voir comme un film à part entière, un polar doublé d’un thriller judiciaire, saupoudré de critique sociale. Un film passionnant.

L’Affaire Marcus Nelson : fiche technique

Titre original : The Marcus Nelson murders
Réalisateur : Joseph Sargent
Scénario : Abby Mann
Interprétation : Telly Savalas (Lieutenant Theo Kojak), Ned Beatty (Détective Dan Corrigan), Gene Woodbury (Lewis Humes), José Ferrer (Jake Weinhaus), Lorraine Gary (Ruthie).
Photographie : Mario Tosi
Montage : Carl Pingitore, Richard M. Sprague
Musique : Billy Goldenberg
Production : Matthew Rapf
Société de production : Universal Studios
Société de distribution : Universal Studios
Genre : drame, policier
Durée : 138 minutes
Etats-Unis – 1973

Boy, de Taika Waititi : mon père, ce barjot

1984 – Nouvelle-Zélande. Boy, 11 ans et son petit frère Hector vivent avec leur grand-mère depuis la mort de leur mère. L’adolescent s’est créé un univers mental dont les figures fantasmées sont le chanteur Mickael Jackson et son propre père, en prison depuis des années. Lorsque celui-ci réapparait, la confrontation avec la réalité est compliquée, tant pour le père que pour ses deux fils. Sorti en 2010, Boy est le deuxième long métrage de Taika Waititi. Le réalisateur de Hunt for the Wilderpeople et Jojo Rabbit signe là un beau film initiatique avec des personnages singuliers et cette touche d’humour déjanté qu’on lui connait.

Une narration à hauteur d’enfant

Si le scénario de Boy est sans véritable surprise – une relation père-fils compliquée mais somme toute assez classique, et une histoire de magot enterré dans un champ quelque peu artificielle -il n’en est pas de même de la réalisation quant à elle tout à fait originale. Taika Waititi opte pour une focalisation qui donne la part belle à l’enfance. La première partie du film nous introduit dans l’univers de Boy et de son frère. Un village maori où les vicissitudes du quotidien (scolarité compliquée, situation économique précaire) côtoient toutes sortes de petits bonheurs : les camarades du village, Michael Jackson en idole pop ou la chèvre « Leaf »à l’appétit à toute épreuve. Un mélange de réalisme social et d’imaginaire parfaitement retranscrits par les audaces du réalisateur : parenthèses dessinées, montage dynamique et ruptures de ton.

Des personnages attachants

Pour incarner les deux  frères, Taika Waititi a trouvé deux jeunes acteurs sans aucune expérience préalable mais qui s’en sortent parfaitement bien. Boy en ado attachant ; Hector génial en garçonnet transcendant, par la croyance en ses pouvoirs magiques, la culpabilité liée à la mort de sa mère à sa naissance. A la marge, l’histoire met en scène d’autres personnages singuliers qui gravitent dans l’univers des enfants et nourrissent leur imaginaire : l’épicière qui ne s’en laisse pas compter, le fou du village pas si bête ou encore les deux acolytes du père pas piqués des hannetons. Taika Waititi, non content de diriger tout ce petit monde, incarne lui-même avec une jubilation ostensible le père complètement barré.

1984, Michael Jackson et pop culture

Taika Waititi est d’autant plus à l’aise avec cette histoire qu’il s’inspire de sa propre enfance. Le tournage se déroule ainsi dans sa région d’origine, la maison du film étant même son ancien foyer familial. Mais c’est aussi l’époque de sa propre adolescence que le réalisateur choisit comme cadre pour son film. Cette année 1984 qui vit Mickael Jackson devenir une icône mondiale avec son clip Thriller. (Ne manquez pas la chorégraphie post générique !). L’occasion de mesurer une fois de plus à quel point la culture américaine s’est imposée comme référence jusque dans les coins les plus isolés de la planète. Ce rêve américain, celui des films, de la musique pop et des grosses voitures qui parlait aussi dans les années 80 à une jeunesse maori en marge de l’ascension sociale néo-zélandaise.

Un feel good movie à découvrir et partager en famille.

Bande annonce :

Fiche technique : Boy

  • Réalisation : Taika Waititi
  • Scénario : Taika Waititi
  • Directeur de la photographie : Adam Clark
  • Montage : Chris Plummer
  • Musique : The Phoenix Foundation
  • Producteur : Cliff Curtis, Emanuel Michael et Ainsley Gardiner
  • Production : Unison Films et Whenua Films
  • Distribution :  Paladin et Les Films du Préau
  • Pays : Nouvelle-Zélande
  • Lieu de tournage : Waihau Bay, Nouvelle-Zélande
  • Genre : Comédie dramatique
  • Dates de sortie : Janvier 2010 (Etats-Unis) ; Septembre 2012 (France)

 

 

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4

Quand les tambours s’arrêteront, d’Hugo Fregonese

Avec la réédition de ce western peu connu du grand public, Sidonis offre l’occasion de redécouvrir une merveille de série B. Tourné en quelques jours avec un budget dérisoire, Apache Drums (1951) porte la double signature du génial producteur Val Lewton et du réalisateur argentin Hugo Fregonese.

Nulle star au casting, décors réduits à la portion congrue, mais un scénario tendu et des personnages parfaitement ciselés. « Malgré le peu d’argent dont nous disposions, écrira Lewton à sa mère à l’issue du tournage, nous souhaitions réaliser un western original ». Pari gagné. Et il ajoute : « Si le film marche, j’ai l’espoir de pouvoir produire d’autres films ». Ce sera en réalité son dernier, Val Lewton décède à 46 ans, juste avant la sortie du film.

Un western atypique

Le décor est celui de la petite ville de Spanish Boot près de la frontière mexicaine. Une tribu apache, privée des terres qui étaient les siennes, décide d’attaquer la ville. Les habitants se retranchent dans l’église repoussant tant bien que mal les assaillants. Alors que la nuit survient, le son des tambours annonce l’imminence d’autres attaques. Réunis par les circonstances, le maire de la ville et un joueur de poker qui en avait été chassé, vont mettre de côté leur rivalité amoureuse. On retrouve ici des thématiques chères à Val Lewton : la lutte pour la survie, l’imprévisibilité du danger et la résilience face à la mort. Les personnages non standards sont également caractéristiques des goûts du producteur : le bad boy qui se refait, le révérend qui doute, le héros faillible…

Peu de moyens mais des idées

A défaut de moyens, la mise en scène d’Hugo Fregonese se fait inventive, contournant les problèmes. Par exemple en composant avec le hors-champ. A l’instar des habitants retranchés, on imagine d’autant plus les indiens qu’on ne les voit pas. Un dispositif qui permet de faire des économies de figurants mais qui en réalité participe grandement au charme du film : cette atmosphère tendue, lourde de menaces dans le huis clos de l’église. Autre originalité d’Apache Drums, la bande sonore. La litanie des tambours à laquelle répondent tantôt les chants (hymne gallois entonné par les hommes, berceuse traditionnelle chantée par les femmes), tantôt les silences annonciateurs d’attaque.

Ombres et lumières

Mais c’est surtout pour la qualité de sa photographie qu’Apache Drums mérite sa réputation d’œuvre à part. Lewtow, qui n’apprécie rien tant que les atmosphères de nuit (La Féline, Leopard man)  trouve ici matière à s’exprimer. Il confie au chef opérateur Charles P. Boyle le soin de composer avec cette contrainte nocturne. Le résultat tout en ombres et clairs-obscurs est somptueux. De même que le travail sur l’opposition intérieur/extérieur via les fenêtres où surgissent les assaillants. Ne serait-ce que pour sa dimension visuelle, le film mérite qu’on s’y intéresse. D’autant qu’il ressort ici en combo DVD/Blu-Ray dans une superbe version restaurée.

Bande annonce : Quand les tambours s’arrêteront

Fiche technique : Quand les tambours s’arrêteront

  • Titre français : Quand les tambours s’arrêteront
  • Titre original : Apache Drums
  • Réalisateur : Hugo Fregonese
  • Scénario : David Chandler, d’après le roman Stand at Spanish Boot de Harry Brown
  • Musique : Hans J. Salter
  • Directeur de la photographie : Charles P. Boyle
  • Directeurs artistiques : Robert Clatworthy et Berrnard Herzbrun
  • Décors de plateau : A. Roland Fields et Russell A. Gausman
  • Costumes : Bill Thomas
  • Montage : Milton Carruth
  • Producteur : Val Lewton pour Universal Pictures
  • Genre : Western
  • Couleurs (Technicolor) – 75 minutes
  • Date de sortie : Etats-Unis : avril 1951

Contenu :

  • Edition spéciale sous fourreau
  • Combo DVD/BLU RAY
  • Master Haute définition
  • Image et son restaurés
  • Compléments : présentation du film par Bertrand Tavernier et Patrick Brion

 

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4

La saison 6 de Bosch et les failles de la justice américaine

La saison 6 de la série Bosch suit principalement le roman A Genoux, et nous propose une mise à nu des failles du système judiciaire américain. Une formidable saison, tendue, nerveuse, passionnante et dramatique.

Cet article révèle des éléments des saisons précédentes.

Cette saison six, et avant-dernière, se révèle vite être une des meilleures de la série adaptée des romans de Michael Connelly. L’action est dense, le rythme est soutenu, l’ambiance est sombre.
Si elle se déroule onze mois après la saison précédente, cette saison 6 en est cependant la suite directe. Certaines actions, commencées précédemment, continuent ici.
C’est le cas de l’affaire qui occupe J. Edgar. Depuis la saison 5, une enquête parallèle donne plus d’importance à un personnage qui a pris de l’ampleur au fil des saisons. Le meurtre de Gary Wise, informateur de J. Edgar, va confronter le policier à son passé haïtien. Cette saison 6 va prolonger l’enquête autour de deux flics ripoux qui remettent en circulation des armes prises lors des enquêtes, mais aussi et surtout autour du personnage de Jacques Avril, que J. Edgar soupçonne d’avoir dirigé des escadrons de la mort en Haïti.
L’enquête principale de cette saison 6 tourne autour du meurtre de Stanley Kent. Travaillant dans un hôpital, il a été victime d’un chantage l’obligeant à voler une quantité importante du césium employé pour le traitement du cancer. Le FBI est sur le coup, puisque le césium peut servir à fabriquer des “bombes sales”.
Du coup, nous assistons au traditionnel conflit entre le FBI et les policiers, chacun cherchant à empiéter sur les prérogatives de l’autre. L’enquête va vite se diriger vers les “citoyens souverains” (“freemen on the land”), des libertariens qui pensent que le gouvernement exerce une pression anti-démocratique sur les citoyens, et qui refusent donc de se soumettre aux lois et aux taxes fédérales. FBI et police sont d’accord pour intervenir en douceur, mais une interpellation tourne mal.
En même temps, Bosch va ouvrir un dossier classé, celui sur meurtre de la jeune Daisy Clayton (14 ans), meurtre qui a été attribué à un tueur en série surnommé Le Boucher.
Et pendant ce temps-là, le chef Irving se lance dans la campagne pour les municipales de Los Angeles, et Maddy, la fille de Bosch, décroche un stage chez l’avocate Honey Chandler.

Dans un premier temps, toutes ces actions donnent une densité à la saison, très riche en rebondissements et en action. Même si la série garde son rythme lent et continue à insister sur l’ambiance, elle n’en reste pas moins absolument passionnante. La tension va croissant au fil des épisodes. Grâce à un scénario remarquable, jamais ces multiples actions ne sont sacrifiées ou abandonnées en cours de route, elles sont menées de front et contribuent toutes à la tension dramatique de la saison.
Mais surtout, l’ensemble de ces actions permettent de dresser le constat des failles du système judiciaire américain. Un thème qui tient à cœur à Michael Connelly, et que l’on retrouve souvent au fil de ses romans. Entre les arrangements avec les tueurs et les dommages et intérêts versés à des criminels, la saison montre comment il est facile de jouer avec la justice. Ce constat se distille tout au long de la saison, en se basant sur une reconstitution fine et précise du système judiciaire américain. C’est toute la question de l’égalité des citoyens face à la loi qui se pose ici, avec des éléments de réponse très pessimistes. D’ailleurs, il se dégage de cette saison une impression sombre et triste (à l’image de la superbe version de la chanson « What a wonderful world », qui clôt la saison sur une note de mélancolie).
L’interprétation est, comme toujours, d’une grande justesse, et la réalisation sait instaurer une ambiance nocturne de film noir. Au fil des saisons, Bosch se définit non seulement comme une adaptation sérieuse des romans de Connelly, mais aussi comme une des grandes séries policières actuelles, renouvelée pour une septième et ultime saison.

Bosch, saison 6 : bande annonce

Bosch, saison 6 : fiche technique

Créateur : Eric Overmyer
Réalisateur : Ernest R. Dickerson, Alex Zakrzewski…
Scénaristes : Michael Connelly, Shaz Bennett…
INterprétation : Titus Welliver( Harry Bosch), Jamie Hector (J. Edgar), Ami Aquino (Lieutenant Grace Billets), Lance Redick (Chef Irving), Madison Lintz (Maddeleine Bosch), Abby Brammell (Heather Strout), Treva Etienne (Jacques Avril), V. I. P. (Daisy Clayton), Jamie Anne Allman (Elizabeth Clayton)
Photographie : Patrick Cady, Michael McDonough
Montage : Steven Cohen, Kevin Casey
Musique : Jesse Voccia
Production : Mark Douglas, Titus Welliver…
Société de production : Hieronymus Pictures, Fabrik Entertainment, Amazon Studios
Société de distribution : Amazon Studios
Durée : 10 X 42 minutes
Genre : policier, drame
Etats-Unis – 2020