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France de Bruno Dumont : la reine mise à nu

3.5

Bruno Dumont poursuit avec France une filmographie complexe, labyrinthique. Une filmographie à taille humaine, parfois incomprise, dans laquelle il brouille sans cesse les pistes. Cette fois, c’est de nouveau avec l’image d’une actrice qu’il joue (après Juliette Binoche notamment), s’amusant à nous entraîner sur un chemin pour finalement en bifurquer totalement. Le réalisateur dit pourtant de France qu’il est un de ses films les plus « simples » (en opposition au plus ténu Jeanne, son précédent long métrage). C’est un portrait au vitriol, parfois redondant, souvent caustique, parfois émouvant, mais surtout faussement ridicule. Une satire du journalisme TV. Un portrait que Christophe était venu sublimer de sa musique et de sa voix. A voir en salles dès le 25/08/2021 après sa présentation à Cannes début juillet.

Au bord de soi

Si l’on s’en tient à sa bande annonce ou à ses première minutes (assez savoureuses avec Blanche Gardin, Emmanuel Macron et Léa Seydoux dans un trio malgré lui très bien senti), on pourrait penser que France est une comédie bien potache à la française. Or, comme souvent avec Bruno Dumont, il n’en est rien. Son synopsis suggère d’abord que France est un portrait. On pense parfois, avec le sérieux en moins, à Marilyne de Guillaume Galienne pour ce portrait où l’héroïne est malmenée, puis magnifiée la seconde d’après. Sauf que là où Galienne aime tirer sur la corde sensible, Dumont préfère les sentiers de l’exagération et les flirts avec le ridicule. Il dit lui-même que son personnage s’élève, pas très haut cependant, mais que c’est pour lui la définition même de la grâce : s’élever, pour un personnage, de là où il est. France est touchante en ce qu’elle retombe sans cesse dans les travers qu’elle pense éviter. Elle déteste la fausseté des relations, mais crée sans cesse du faux, du fabriqué. Elle pleure surtout avec une sincérité grave, percutante. Et l’instant d’après, elle utilise ces larmes pour ses reportages, pour une émotion sans vérité, elle. Elle confond tout, le beau et le vulgaire, le beau et le vrai, le vrai et le construit. Certes, elle va sur le terrain et se confronte à la réalité des bombardements, mais pour trouver ensuite tout formidable. « Formidable d’avoir survécu ? » lui demande un interprète, « Efficace » rétorque-t-elle alors avant de commander du vin blanc. C’est d’ailleurs cette efficacité qui fait audience qu’elle va sans cesse chercher. Son rouge à lèvres toujours impeccable étant l’image même de cette folie de l’audimat. Dumont s’amuse à mettre en scène (il le dit lui-même, cette collaboration ayant été désirée par les deux protagonistes) Léa Seydoux, la reine du cinéma, la fille de, l’icône et à écorner cette image, à jouer avec elle. Cherche-t-il lui-même une vérité qu’il refabrique ensuite de toute pièce ? On est parfois déstabilisés, en tant que spectateurs, par cette mise en  abyme permanente. Le journalisme est du cinéma, France est du cinéma, Léa Seydoux est actrice, France est une journaliste. France est un personnage joué par une actrice qui joue un personnage qui lui-même joue à la journaliste… Bref, c’est parfois vertigineux. Et pendant 2h14, Dumont répète les scènes à l’infini, jusqu’à l’écœurement presque. Cependant, personne n’avait aussi bien filmé Léa Seydoux depuis longtemps. Son visage en larmes n’est pas sans rappeler celui du très beau L’enfant d’en haut d’ Ursula Meier. Comme dans Jeanne, Bruno Dumont filme ce visage de face (parfois légèrement en hauteur, forçant son héroïne à regarder vers le ciel), dans de longs plans qui prennent leur temps, laissent entrer le silence.

Dans nos télévisions s’invente le vide

Bruno Dumont prétend ensuite parler « d’un pays, le nôtre et d’un système, celui des médias » (toujours selon le synopsis du film présenté dans le dossier de presse), les deux allant de pair. Il propose en effet une satire de nos médias télévisuels par-delà de notre manière de consommer des images, de regarder le monde. L’émission de France De Meurs (on pourrait en dire beaucoup sur ce nom, on vous laisse apprécier) s’intitule d’ailleurs « un regard sur le monde ». Or, c’est surtout une mise en scène du monde qu’elle propose sans cesse. Alors Dumont exagère, ou pas, les traits et construit une élite intellectuelle qui parle bien sur les plateaux et se lâche une fois les micros coupés. Au final, Lou alias Blanche Gardin trouve tout beau, même la misère, trouve tout génial, même la mort: « les icônes sont faites de boue » dit-elle à France quand elle tombe au plus bas. On n’est pas loin de Kylie Minogue se faisant croquer le doigt par M. Merde chez Leos Carax (Holy Motors). Mais même quand elle pense avoir touché le fond, France a encore beaucoup à creuser. Dumont parle d’un pays qui va mal aussi, peut-être un peu rapidement, la guerre rôde, les gens vont mal, n’ont pas toujours de quoi se nourrir, vivent dans des mondes hermétiques (non France ne deviendra pas Mère Thérèsa). Le nombre de portes ouvertes qu’enfonce Bruno Dumont est impressionnant. Mais l’espace d’un instant, il dévoile aussi nos travers. Il mène sa barque et son portrait. Un court séjour à la montagne, un chant en latin, une brève passion qui s’avèrera bien plus, un accident de voiture, sont autant d’instants où Bruno Dumont recherche désespérément le sublime. Il joue aussi avec nos codes, choisissant de faire un genre de comédie à la française, en choisissant pour mari de France, Benjamin Biolay. L’acteur s’était illustré aux côtés de Karin Viard dans Les Apparences. Ici, le couple paraît aussi improbable que de réussir à imaginer Benjamin Biolay, le chanteur, dans une comédie ! C’est aussi le cynisme dénoncé qui devient celui que le scénario se plait à distiller çà et là. Le film n’oublie pas d’être drôle (merci Blanche Gardin) notamment avec le gag de l’amoureux transis qui ne cesse de débarquer de nulle part, mais peine un peu plus dans les émotions ou du moins montre qu’elles sont fabriquées et confinent donc parfois au ridicule. Le film est une double facette permanente.

Médias 

Les médias sont donc savoureusement dépeints, décriés, moqués. On est loin du dernier Sympathie pour le diable ou encore de la vague de films sur les médias vus comme des lanceurs d’alertes (Pentagon Papers…). Ici, les médias sont une industrie au service de laquelle les journalistes vendent leur âme. Surtout quand ils officient pour la télévision. Le règne des images et de l’audimat ne font pas bon ménage. Bruno Dumont nous parle alors du cinéma, qui n’est jamais tant dans la communication que quand il s’appelle téléfilm ou quand il est consommé à outrance, sans longueurs ni défauts. La boucle est alors bouclée, le piège se referme sur France qui essaye tant bien que mal de changer, d’aimer, d’observer le monde, de le comprendre. Bruno Dumont la transporte même dans ses terres bénies du nord où elle s’émeut d’un champ de patates. Champ que Bruno Dumont sublime lui-même en le filmant avec sa caméra amoureuse. C’est en changeant peu à peu son regard, sans la faire radicalement changer, que Dumont élève France. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la partition (et la voix déchirante) de Christophe vient sans cesse en opposition aux images comme pour éclairer le portrait d’un personnage aussi détestable que complexe. Quelques notes s’élèvent et c’est tout le film qui prend de la hauteur, qui nous regarde à travers ses silences et le regard percutant de son héroïne face caméra.

Bande-annonce : France

Fiche technique : France

Synopsis : « France » est à la fois le portrait d’une femme, journaliste à la télévision, d’un pays, le nôtre, et d’un système, celui des médias.

Réalisateur : Bruno Dumont
Scénario : Bruno Dumont
Interprètes : Léa Seydoux, Blanche Gardin, Benjamin Biolay, Emanuele Arioli, Gaëtan Amiel
Photographie : David Chambille
Montage : Nicolas Bier
Compositeur : Christophe
Sociétés de production : 3B Productions, Arte France Cinema, Red Baloon Film GmbH, Scope Pictures,  Tea Time Films
Distributeur : ARP Selection
Durée : 134 minutes
Genre: Comédie dramatique
Date de sortie : 25 août 2021

Compétition officielle festival de Cannes 2021

France – 2020

 

 

 

 

« Créatures : 2. La Grande Nuit » : menaces en série

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Dans le premier tome de Créatures, intitulé « La Ville qui ne dort jamais », Stéphane Betbeder et Djief mettaient en images un New York dystopique et post-apocalyptique, tout en sondant, à hauteur d’enfants, la dynamique de groupe et l’ancrage familial. « La Grande Nuit » poursuit dans cette même veine, mais voit son récit dynamisé.

« La brume qui fait vriller » s’approche à grands pas, Testo et la Taupe font du « papy-sitting » avec un professeur à moitié sénile, Vanille est à la recherche de son frère Minus, Chief et la Crado négocient auprès d’elle des réserves de nourriture en échange de leur aide… Dans ce second tome de Créatures, le groupe d’enfants qui s’était auparavant formé a périclité et le lecteur est amené à suivre en parallèle les péripéties des uns et des autres. Ce qui faisait le sel de « La Ville qui ne dort jamais » n’a pas disparu pour autant : un New York assiégé par les « baveux », fondu dans des couleurs jaunes-vertes ; des enfants cherchant à s’affirmer tout en démontrant une incommensurable résilience ; des menaces diverses et variées…

Stéphane Betbeder et Djief parviennent sans mal à donner un nouveau souffle à leur récit : tous les protagonistes ont une quête à mener et vont être confrontés à une forme ou l’autre d’adversité. Certaines planches très aérées permettent à Djief d’exprimer toute l’étendue de son talent, comme c’était déjà le cas dans l’introduction du premier tome. Il faut lui reconnaître une authentique capacité à donner corps à une métropole en perdition : des voitures éventrées abandonnées sur un pont, des conteneurs empilés de manière anarchique, des souterrains envahis par une entité mystérieuse, des édifices en ruines sur lesquels fond une brume épaisse… L’emploi d’une palette chromatique très efficace et cohérente sublime l’univers qu’il portraiture.

Si les grands thèmes brassés dans cet opus ne dérogent pas à ce qui a été mis en place dans le premier album, l’action s’y déroule à un rythme effréné. Surtout, la menace « dont on ne doit pas prononcer le nom » et qui plane sur New York et (désormais) sa banlieue est un peu plus identifiable, avec pour effet final de placer les protagonistes dans une situation en apparence inextricable. Cela présage un prochain tome tout aussi riche en rebondissements et probablement déterminant quant aux relations encore indécises entre Vanille et les autres enfants. En attendant, on appréciera « La Grande Nuit » pour ses tableaux apocalyptiques et la réaffirmation (jamais stérile) de ses enjeux.

Créatures : 2. La Grande Nuit, Stéphane Betbeder et Djief
Dupuis, août 2021, 72 pages

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3.5

« 11 septembre » : une autre histoire des attentats

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Publiée aux éditions Delcourt, l’intégrale de 11 septembre se base sur une histoire contre-factuelle nourrie par les soupçons de l’agent du FBI John Patrick O’Neill, surnommé le Prince des Ténèbres. Ce dernier a tôt vu dans le groupe terroriste al-Qaïda une menace pour la sécurité intérieure américaine. Mais ses cris d’alarme sont restés lettre morte…

Son histoire est tellement improbable qu’elle en devient glaçante. En qualité d’agent du FBI, John Patrick O’Neill a alerté ses supérieurs sur la menace que constituait à ses yeux, pour les États-Unis, le groupe al-Qaïda. Il ne fut toutefois pas entendu et finit sa carrière en qualité de chef de la sécurité du World Trade Center, un poste qu’il commença à occuper quinze jours à peine avant les attentats du 11 septembre, au cours desquels il perdit la vie. Funeste destin que celui de l’homme qui soupçonnait Ben Laden de vouloir détourner des avions (le projet Bojinka) et qui ne résiste désormais à l’oubli qu’à la faveur des hommages qu’on lui rend ponctuellement – dont celui de Fred Duval, Jean-Pierre Pécau, Fred Blanchard et Igor Kordey. John Patrick O’Neill n’est toutefois pas le seul point d’ancrage de cette bande dessinée, puisqu’Ali Mohamed, agent double égyptien, sergent de l’armée américaine, formateur de terroristes et concepteur des attentats de Nairobi et du 11 septembre (oui, tout cela à la fois) y occupe également une place de choix.

Dans ce récit contre-factuel, John Kerry et Barack Obama ont pris la place de George W. Bush et Dick Cheney après le premier mandat du président républicain. John Patrick O’Neill et ses collègues, mais aussi l’ancien membre de la CIA Robert Baer, s’intéressent de près aux activités d’Oussama Ben Laden et de ses hommes. Les attentats du World Trade Center en 1993 ou visant Hosni Moubarak en 1995 ou Clinton à Manille sont, parmi beaucoup d’autres, évoqués dans l’album. C’est l’un des éléments qui caractérise le mieux 11 septembre : par une entreprise de fiction très documentée, les auteurs restituent avec soin ce qui fait l’étoffe d’un groupe terroriste dont les agissements ont été longtemps méjugés. Les liens entre OBL et les Américains – d’abord le soutien, ensuite la haine – mais aussi les Saoudiens – il a construit partout dans le royaume – ou les Soudanais, figurent en bonne place dans l’album, tout comme l’influence d’Aramco ou le conflit israélo-palestinien. Et certaines lignes de dialogues ne laissent planer aucun doute sur ce qu’était la politique américaine au cours des années Bush. « Le pétrole et les Bush, c’est une vieille histoire, c’est même l’origine de leur fortune. Alors ils ne vont pas cracher dans la soupe, même si elle est amère. » Ou sur la prétendue volonté de coopération entre les agences états-uniennes : « Il paraît, oui, et il paraît aussi qu’un type habillé en rouge va descendre dans ma cheminée le 25 décembre ! »

D’une traque obstinée et difficile, celle d’un groupe terroriste longtemps resté sous les radars américains, Fred Duval, Jean-Pierre Pécau, Fred Blanchard et Igor Kordey tirent un récit haletant, étayé et édifiant quant à la situation géopolitique des années 1990-2000. S’il est parfois difficile de faire le tri entre la part romancée et factuelle de 11 septembre, il n’en demeure pas moins que le lecteur trouvera dans cet album autant de sujets de réflexion que de fausses pistes, autant de personnages réels mais méconnus que d’intrigues imaginées de toutes pièces. Avec à la clef, notamment, une nouvelle mouture des printemps arabes.

Jour J : 11 septembre, Fred Duval, Jean-Pierre Pécau, Fred Blanchard et Igor Kordey
Delcourt, juin 2021, 200 pages

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3.5

Compartiment tueurs (1965) et Z (1969), de Costa-Gavras : combat et divertissement

Dans le cadre de la collection qu’Arte Editions consacre à Costa-Gavras (qui compte aujourd’hui plus d’une dizaine de titres), on s’intéresse aujourd’hui à deux œuvres extrêmement différentes du cinéaste franco-grec. D’une part un classique multi-primé du cinéma politique, de l’autre un polar déroutant d’un artiste qui venait de prendre son envol. Le plaisir le plus intense du cinéphile ne se trouve pas nécessairement là où on l’attendait… 

Compartiment tueurs (1965)

Belle (re)découverte que ce premier opus du cinéaste, doublée d’une réédition datée de 2016 intéressante à plus d’un titre. Le charme que dégage le film est renforcé par les conditions peu habituelles dans lesquelles il est né. Ayant quitté sa Grèce natale où l’engagement communiste de son père lui fermait toutes les portes dans le contexte de la guerre civile qui voit le pays se situer sur le « ligne de front » des deux blocs de la guerre froide, Konstantinos Gavras part étudier en France. Diplômé de l’IDHEC, il entame comme tant d’autres un parcours d’assistant-réalisateur, notamment pour Verneuil, Clément ou Demy. Il aurait pu en rester à ce statut d’homme de l’ombre. Mais son amitié avec le couple Montand-Signoret (rencontré sur le tournage du Jour et de la nuit de René Clément) et son talent qui lui permet d’adapter le premier roman policier de Sébastien Japrisot Compartiment tueurs, sur lequel de grands noms se sont pourtant cassés les dents avant lui, lui font franchir un pas que peu ont franchi. L’assistant-réalisateur se lance alors dans le grand bain.

Quand celui qui se fera dorénavant appeler Costa-Gavras parle de Compartiment tueurs comme d’un « film d’amis », l’on ne peut que constater que tout le monde n’a pas le même carnet d’adresses ! Car question distribution, on aura rarement vu un premier film d’un metteur en scène avec une telle brochette de stars. Montand et Signoret ont en effet emmené dans leurs bagages une série de figures bien connues du cinéma d’avant-guerre, ainsi que quelques futures stars de la Nouvelle Vague : Jacques Perrin, Pierre Mondy, Jean-Louis Trintignant, Charles Denner, Michel Piccoli et d’autres, sans oublier Catherine Allégret, la fille de Signoret issue de son premier mariage avec le réalisateur Yves Allégret. En considérant en outre qu’il s’agit de la première fois que le couple le plus célèbre de France joue ensemble depuis 1957 (Les Sorcières de Salem de Raymond Rouleau), il est évident qu’il y avait là de quoi séduire un large public.

Costa-Gavras révèle pourtant un talent qui ne se borne pas à la direction de comédiens illustres. Avec son enquête policière à la Agatha Christie à partir de la découverte d’une femme assassinée dans le compartiment d’un train, Compartiment tueurs est une œuvre inédite pour un cinéaste surtout connu pour ses films politiques. Sa mise en scène, déjà très impressionnante, indique un tournant historique. Elle se situe en effet à cheval entre cinéma français classique et futures audaces de la Nouvelle Vague, le tout mis en valeur par un noir et blanc à la fois brut et gracieux. Les monologues intérieurs de René Cabourg (Michel Piccoli, excellent), la poursuite finale digne d’un film noir hollywoodien, le plaisir évident pris par Montand et Signoret lors de leur délicieuse scène ensemble… Costa-Gavras livre une œuvre à la fois originale et étonnamment maîtrisée pour une « première ». Mieux encore, son scénario offre un rôle marquant à chaque comédien, comme dans un Cluedo géant qui ne vire pas au ludique : Mondy en commissaire autoritaire et expéditif, Montand (qui assume un accent du Midi prononcé) en inspecteur fatigué mais malicieux, Perrin en jeune ingénu en rupture de ban, Allégret en jeune fille fraîche mais à qui on ne la fait pas, Piccoli en obsédé répugnant, Denner en contestataire véhément, Signoret en actrice sur le retour engoncée dans ses manières désuètes, et Trintignant en séducteur froid et cruel. Chacun livre une partition sans faille !

Enfin, malgré le sujet à mille lieues du militantisme, on trouve déjà dans ce film quelques touches politiques, comme des indices de la suite de la carrière du metteur en scène : l’exemplaire du Capital entrevu dans la valise de Daniel (Perrin), le fossé qui sépare le commissaire Tarquin (Mondy) de son fils, symbole des temps qui changent, la référence à l’apartheid, etc. Complément tueurs vaut bien mieux qu’une curiosité dans la carrière de Costa-Gavras, il s’agit tout simplement d’un film superbe qu’on prend plaisir à (re)voir !

Pour ne rien gâcher, Arte a inclus dans cette édition quelques suppléments fort intéressants. On y trouve notamment Les ratés, le premier court-métrage de Costa-Gavras daté de 1958 et restauré lui aussi en 2016. Ce travail de fin d’études réalisé à l’IDHEC révèle déjà le talent de cadrage et la souplesse des mouvements d’appareil du cinéaste d’origine grecque. Le spectateur a également droit à un extrait de l’émission télévisée Grand écran datée d’avril 1965. Celle-ci capte Costa-Gavras sur le vif lors du tournage de Compartiment tueurs et comprend des interviews du metteur en scène débutant, mais aussi de Simone Signoret, Yves Montand, Jacques Perrin et Catherine Allégret. Enfin, le DVD/Blu-ray comporte un supplément non seulement récent (2016) mais passionnant lui aussi : une conversation entre le critique cinéma du Monde Samuel Blumenfeld et Costa-Gavras. Ce dernier revient sur ses débuts avec une simplicité désarmante, beaucoup de sincérité et de générosité. Il évoque entre autres son passage peu commun d’assistant à réalisateur, sa relation d’amitié avec le couple Montand-Signoret, et l’utilisation originale du scope – le cinéaste aimait l’idée d’utiliser ce format dans un film de petits espaces (le train, les appartements, le commissariat filmé comme une ruche, etc.), afin d’en accentuer le contraste.

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

4

Z (1969) 

En passant de Compartiment tueurs à Z, on passe du Costa-Gavras le moins connu au plus connu ! Il n’y a pourtant que quatre années et un film (Un homme de trop/1967) qui séparent ces deux œuvres (qui partagent en outre plusieurs comédiens), mais cela suffit pour que le cinéaste ait trouvé son style et accouche d’un premier magnum opus. Z sera en effet acclamé tant par le public que par la critique, avec à la clé de nombreuses récompenses dont le Prix du jury et le Prix d’interprétation masculine (pour Trintignant) à Cannes et deux Oscars (dont celui du meilleur film en langue étrangère, pour le compte de l’Algérie, l’œuvre étant une coproduction franco-algérienne).

Son histoire familiale, la convergence de vues avec le couple politisé Montand-Signoret et Mai 68 ont achevé la trajectoire de Costa-Gavras le menant au cinéma politique. La lecture du roman Z de l’écrivain grec Vassilis Vassilikos, publié en 1966 et portant sur l’assassinat du député Grigoris Lambrakis trois ans auparavant, lui fournit un sujet idéal – car faisant le lien entre ses convictions et ses origines. L’actualité politique de la Grèce lui donne en outre une signification particulière, le pays vivant sous la dictature des colonels depuis avril 1967 – le meurtre de Lambrakis en fut un des préludes. De fait, et même sans jamais offrir de références précises (le pays où se déroule l’action n’est pas mentionné), le film assume son réquisitoire contre le régime grec dès l’intertitre introductif : « Toute ressemblance avec des événements réels, des personnes mortes ou vivantes n’est pas le fait du hasard. Elle est volontaire. »

La structure originale du film, qui le fait dévier d’une prémisse politique assez littérale (la tension monte entre un chef de l’opposition souhaitant tenir une conférence sur le désarmement, et le gouvernement et les forces de l’ordre qui n’y voient que subversion, dans le contexte de la Guerre froide) vers une enquête politico-judiciaire, en constitue à la fois la force et la faiblesse. La force car Z change de visage à partir de l’assassinat du député campé par Yves Montand par des contre-manifestants qui ont, à l’évidence, été téléguidés. Alors que la gendarmerie fait tout pour que le drame soit classé comme un simple accident, les partisans du « Docteur » assassiné s’évertuent à prouver le contraire. Le basculement narratif provoque littéralement un changement de regard du spectateur. Les personnages de la première partie du film disparaissent (Montand) ou voient leur importance diminuer (les amis du député, dont les principaux sont interprétés par Charles Denner et Bernard Fresson), au profit du jeune juge d’instruction chargé de l’affaire, joué par Jean-Louis Trintignant. Un héros identifié à près de la moitié du film, voilà qui n’est pas banal ! La structure du film le rend néanmoins quelque peu confus, et l’enquête du juge qui finit par viser tout l’appareil militaire, quoique brillamment écrite et filmée, fait presque regretter la première partie plus chaotique, menaçante et rythmée. Le scénario se perd également dans certains détails de l’organisation de l’assassinat, qui n’ont pas grand intérêt alors le spectateur a aisément deviné qui sont les commanditaires du forfait.

D’autres aspects de Z nous semblent avoir mal vieilli. Fidèle à son habitude, Costa-Gavras (et son scénariste également très marqué à gauche, Jorge Semprún) y a réduit le combat idéologique à des postures morales individuelles, dans une logique idéaliste qui voudrait que la probité d’un seul homme puisse tout changer – même si le carton final, très pessimiste, compense cette impression, il faut le souligner. Qu’un juge d’instruction qui ne soit pas « aux ordres » puisse exercer son métier plus ou moins librement dans une dictature militaire paraît déjà peu probable, mais alors que dire de son action légale l’amenant à condamner tous les plus hauts responsables de la gendarmerie ? Le cinéma politique ultérieur, et notamment le cinéma italien des années 1970, peindra avec plus d’acuité, de nuance et de cynisme, la réalité de la corruption du pouvoir – dont les tenants n’ont pas besoin de porter des uniformes d’officier, bien au contraire…

Le sentiment (curieusement) mitigé que nous laisse le film se voit confirmé par des suppléments très maigres, qui contrastent avec l’édition de Compartiment tueurs (cf. supra). Comment expliquer le choix de l’éditeur de ne proposer que deux documents d’époque à l’intérêt quasiment nul ? Le court (3 min) « entretien » de Costa-Gavras et Perrin n’est en réalité constitué que de bribes de conversation dans une atmosphère bruyante et chaotique. L’extrait de l’émission de France Inter Le masque et la plume de février 1976, retransmise sur France 3, vaut à peine mieux. L’étiquette politique de la radio y est confirmée de manière presque caricaturale, les personnalités réunies pour discuter de ce qu’est le cinéma politique étant exclusivement de gauche – c’est une époque où l’écrivain et critique Jean-Louis Bory, par ailleurs franchement irritant, citait tout naturellement le Grand Timonier en pleine émission… Tous ces intellectuels encartés aiment beaucoup s’écouter parler, le brouhaha étant inversement proportionnel à l’intérêt des propos. Invité spécial, le scénariste de Z, Jorge Semprún sort aisément du lot lorsqu’il évoque les conditions de réalisation d’un tel film (il souligne l’aide déterminante de Jacques Perrin dans son financement), mais aussi le caractère militant ou non de Z, l’opposition entre art et politique, et comment concilier efficacité de la forme et sincérité du message. C’est hélas trop peu pour justifier l’achat de cette édition qui fait bien peu de cas du long-métrage le plus célèbre de Costa-Gavras… Le spectateur averti peut par contre se rabattre sur celle de Compartiment tueurs les yeux fermés !

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

1.5

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

Compartiment tueurs

  • Les ratés (IDHEC, 1958)
  • Premiers jours de tournage (1965)
  • Huit clos en cinémascope, Costa-Gavras et Samuel Blumenfeld (2016)
  • Bande-annonce originale

Z

  • Costa-Gavras et Jacques Perrin (1969)
  • Le masque et la plume (extraits, 1976)
  • Bande-annonce originale

Les géants en petit format : Solitude de la pitié, de Jean Giono

Jean Giono était un grand romancier, mais aussi un fin observateur de son environnement provençal. Il écrivit de nombreux textes à visée purement descriptive, sortes de témoignages de ses contemplations de la nature et des hommes. Solitude de la pitié, son premier recueil de nouvelles, est un de ces assemblages d’impressions picturales, où l’on découvre cette humanité perdue dans son lien à la nature ; une nature qui est partout, et pourtant étrangère.

Un recueil exhaustif et diversifié

Quand on connaît un peu la littérature de Giono, plonger dans ce recueil n’a rien de dépaysant : on y retrouve cette même attention portée aux lieux, aux odeurs, aux couleurs, à cette nature longuement examinée dans sa dimension tantôt sensuelle et poétique, tantôt dégoûtante et brutale. L’écriture est à mi-chemin entre la chronique impressionniste, à la manière de son déroutant Manosque-des-plateaux, et les histoires humaines plus classiques tels qu’on les découvre dans sa « Trilogie de Pan », à peu près au même moment, au début des années 30.

Certaines nouvelles n’ont clairement d’autre but que de faire ressentir une atmosphère, comme ce Philemon qui dépèce un cochon au fil de pages très graphiques et sanglantes. D’autres prennent le pouls d’un quotidien rural à la fois anonyme et universel, comme cette Peur de la terre où deux paysans boivent du vin dans le petit café du village, avant de partir vers ces champs qui semblent les attendre, à l’horizon. D’autres encore s’apparentent à des contes moraux, comme le récit donnant son titre au recueil, Solitude de la pitié, où un curé exploite deux vagabonds pour les faire réparer son puits, en échange d’une aumône ridicule. Et puis, beaucoup d’entre elles dressent des portraits typiques d’hommes ou de femmes de la Provence : dans Sylvie, l’on découvre une jeune femme en plein apprentissage des rudiments de la vie paysanne ; dans Jofroi de la Maussan – texte extraordinaire qui inspirera Marcel Pagnol pour son film éponyme –, un vieillard vend un bout de terre qu’il n’a plus la force d’entretenir, mais menace de se suicider en voyant que le nouveau propriétaire veut « assassiner » ses arbres pour pouvoir semer son grain ; il y a aussi Joselet, un solitaire qui « mange le soleil », vit une vie sereine en harmonie avec l’ordre de la nature, mais au prix du « gros sacrifice » : l’amour humain ; on pense enfin à l’émouvant Fidélin de La Main, cet aveugle qui explique à un passant comment, depuis qu’il a perdu la vue, il a commencé à voir le monde à travers le toucher et la sensibilité de ses mains.

Mais surtout, Solitude de la pitié raconte le conflit permanent qui oppose ces êtres à leur environnement. Sur ce point, le Prélude de Pan est peut-être le récit le plus frappant : c’est l’histoire d’une transe collective, d’une partie de débauche paysanne où la grivoiserie flirte avec la franche vulgarité (« On se réveilla dans un village qui suintait toutes sortes de jus, qui puait comme un melon pourri. J’étais vautré dans du crottin de cheval. ») ; et face à ces gens sales et bruyants, le silence de la nature est encore plus effrayant, comme si c’était au sein des éléments que le Mal se reposait, en attendant d’intervenir pour provoquer quelque désastre.

Deux mondes que tout oppose…

Les hommes et les femmes qui parcourent la Provence de Giono sont de minuscules brins de vie, de tout petits destins écrasés sous le poids d’un ordre des choses immuable et sans pitié. Pour autant, il n’y a pas vraiment de dieu chez Giono ; et si la nature porte en elle une dimension sacrée, elle n’incarne ni la bonté et la miséricorde, ni le mal et le châtiment. Elle n’est ni diabolique ni angélique : elle est, et c’est tout. Aussi, les revers qu’elle fait subir aux hommes (un incendie, une sécheresse, une noyade, etc.) sont moins des vengeances préméditées que de tragiques ironies du sort. Mais l’on sent bien qu’il existe toujours une forme de lien causal entre les actes des hommes et les réponses des éléments. L’incendie d’Un de Baumugnes concorde avec la descente aux enfers d’une communauté villageoise, tout comme la régénérescence des champs dans Regain va de pair avec l’amour naissant d’un couple plein de bonnes intentions.

À l’instar des relations humaines, la relation à l’environnement est une relation d’être vivant à être vivant, et même de personne à personne. C’est ce que croient les deux personnages du Mouton, qui en contemplant un paysage s’imaginent que l’ensemble forme un grand animal (avec son squelette d’arbres, sa silhouette de montagnes, sa laine de nuages, etc.). « C’est une colline couchée comme une brebis lasse dans les boues du torrent ». C’est ce que croyait aussi le vieux Jofroi, qui accordait à ses arbres une dignité morale égale à celle de ses concitoyens. C’est encore ce que raconte Champs, où un père de famille livre un combat acharné à sa terre (par le feu, la semence, le labour), comme s’il se battait avec l’homme au bras duquel il a vu partir sa femme et sa fille.

En fait, Solitude de la pitié parle de l’impossible harmonie de l’homme avec la nature, et de la solitude existentielle des ces paysans qui cherchent toute leur vie à en percer le secret, en vain. « Des hommes perdus sur des radeaux… en pleine terre », peut-on lire dans Radeaux perdus. Un autre titre de nouvelle éminemment évocateur : La Grande Barrière. C’est l’histoire d’une séparation éternelle entre humains et animaux, où un homme prend en pitié un oiseau agonisant, se penche au-dessus de lui pour le réconforter dans ses derniers instants, mais ne lui transmet en réalité que de la terreur. « Il n’y avait qu’à donner de la pitié, c’était la seule chose à faire : de la pitié, tout un plein cœur de pitié, pour adoucir, pour dire à la bête : “Non, tu vois, quelqu’un souffre de ta souffrance, tu n’es pas seule. Je ne peux pas te guérir, mais je peux encore te garder.” Je caressais ; la bête ne se plaignait plus. Et alors, en regardant la hase dans les yeux, j’ai vu qu’elle ne se plaignait plus parce que j’étais pour elle encore plus terrible que les corbeaux. […] J’étais l’homme et j’avais tué tout espoir. La bête mourait de peur sous ma pitié incomprise ; ma main qui caressait était plus cruelle que le bec du freux. Une grande barrière nous séparait. […] Il en a fallu de nos méchancetés entassées pendant des siècles pour la rendre aussi solide. »

… qu’il faut chercher à réunir

À lire ces pages proprement bouleversantes, on ressent la grande tristesse de Giono de rendre compte de cette fracture entre l’homme et la nature. L’homme s’est métaphysiquement détaché de son environnement ; il est seul face au reste du vivant. Et la fin du recueil ne va pas en s’arrangeant. Au pays des coupeurs d’arbres parle de ce qu’un lieu qui n’est plus éveillait comme émotions, comme odeurs ou images, quels animaux y vivaient, comment les arbres se déployaient… avant que tout soit rasé pour en faire un boulevard à usines. Malgré ce pessimisme apparent, Giono lance un appel : il n’est peut-être pas trop tard. Destruction de Paris est une ode à la campagne salutaire, en même temps que la condamnation d’une capitale où l’on cours vers un bonheur introuvable. « Il n’y aura de bonheur pour toi, homme, que le jour où tu seras dans le soleil debout à côté de moi. Viens, dis la bonne nouvelle autour de toi. Viens, venez tous ; il n’y aura de bonheur pour vous que le jour où les grands arbres crèveront les rues, où le poids des lianes fera crouler l’obélisque et courber la tour Eiffel ; où devant les guichets du Louvre on n’entendra plus que le léger bruit des cosses mûres qui s’ouvrent et des graines sauvages qui tombent ; le jour où, des cavernes du métro, des sangliers éblouis sortiront en tremblant de la queue. »

Car malgré l’irrésorbable fossé qui sépare l’homme et la nature, ce n’est qu’en essayant de la rejoindre que nous pouvons espérer trouver un sens à nos vies. Magnétisme témoigne encore de la solitude des hommes des campagnes, mais dépeint surtout ces dernières comme des jardins d’Eden immaculés. « Il y a donc beaucoup de ciel, beaucoup d’air entre ces hommes quand ils sont sortis du village pour leur travail. Ce qu’ils respirent, ça n’a pas le goût du déjà respiré. L’air qu’ils avalent ne sort pas du boyau des autres. Il est pur et à la source. C’est bon d’un côté mais c’est mauvais de l’autre, étant donné que cette pureté, il faut l’acheter avec sa solitude et son désespoir. » Le destin a toujours avec Giono quelque chose de tragique, et en même temps de profondément apaisant. Car l’ambivalence de toute chose est maintenue. Solitude de la pitié est presque un manuel philosophique : il examine les hommes et les femmes dans ce qu’ils ont de plus bestial et orgueilleux, mais aussi de sublime ; il examine la nature dans ce qu’elle a de plus violent et injuste, et en même temps de poétique ; il fait enfin le constat de l’impossible conciliation des deux mondes, et pourtant de la nécessité vitale de chercher à accomplir cet impossible.

« Il y a bien longtemps que je désire écrire un roman dans lequel on entendrait chanter le monde. Dans tous les livres actuels on donne à mon avis une trop grande place aux êtres mesquins et l’on néglige de nous faire percevoir le halètement des beaux habitants de l’univers. Les graines dont on ensemence les livres, on les achète toujours au même grainier. On sème beaucoup l’amour sous toutes ses formes et c’est une plante bien abâtardie ; encore une ou deux poignées d’autres graines et c’est tout. Tout ça d’ailleurs se sème sur l’homme. Je sais bien qu’on ne peut guère concevoir un roman sans homme, puisqu’il y en a dans le monde. Ce qu’il faudrait, c’est le mettre à sa place, ne pas le faire le centre de tout, être assez humble pour s’apercevoir qu’une montagne existe non seulement comme hauteur et largeur mais comme poids, effluves, gestes, puissance d’envoûtement, paroles, sympathie. Un fleuve est un personnage, avec ses rages et ses amours, sa force, son dieu, son hasard, ses maladies, sa faim d’aventures. Les rivières, les sources sont des personnages : elles aiment, elles trompent, elles mentent, elles trahissent, elles sont belles, elles s’habillent de joncs et de mousses. Les forêts respirent. […] Je sais que, quelquefois, on s’est servi d’un fleuve pour faire charrier à travers un roman des alluvions de terreur, de mystère ou de force. Je sais qu’on s’est servi des montagnes et que tous les jours on se sert encore de la terre et des champs. On fait chanter les oiseaux dans les forêts. […] Oui, on s’est servi de tout ça. Il ne faut pas s’en servir. Il faut le voir. Il faut, je crois, voir, aimer, comprendre, haïr l’entourage des hommes, le monde d’autour, comme on est obligé de regarder, d’aimer, de détester profondément les hommes pour les peindre. Il ne faut plus isoler le personnage-homme, l’ensemencer de simples graines habituelles, mais le montrer tel qu’il est, c’est-à-dire traversé, imbibé, lourd et lumineux des effluves, des influences, du chant du monde. Pour qui a vécu un peu de temps dans un petit hameau de montagne par exemple, il est inutile de dire combien cette montagne tient de place dans les conversations des hommes. Pour un village de pêcheurs, c’est la mer ; pour un village des terres, ce sont les champs, les blés et les prés. On ne peut pas isoler l’homme. Il n’est pas isolé. Le visage de la terre est dans son cœur. »
« Le chant du monde », extrait de Solitude de la pitié.

Edgar P. Jacobs : un pacte avec Blake et Mortimer

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Nouvelle édition, revue et augmentée, d’un ouvrage paru en 2003 sous le titre La Damnation d’Edgar P. Jacobs, cette biographie d’Edgar P. Jacobs désormais intitulée Un pacte avec Blake et Mortimer fait revivre le dessinateur sous nos yeux. On comprend comment et pourquoi il est passé à la postérité pour une série BD emblématique, alors qu’il se rêvait en baryton à l’affiche des meilleurs opéras en Belgique.

Ce livre relativement épais (384 pages) comblera les admirateurs du dessinateur qui a bâti sa réputation quasiment exclusivement autour de la série Blake et Mortimer appréciée par plusieurs générations, fait notable car significatif d’une époque où la BD ne faisait encore qu’émerger. D’ailleurs, Edgar P. Jacobs restait un peu dubitatif vis-à-vis de ce qu’on appelle l’École franco-belge. Il considérait qu’en fait la désormais réputée ligne claire s’est imposée naturellement, du fait des conditions d’impressions, pour rendre les planches parfaitement lisibles. Ce qui amène à évoquer sa relation avec Hergé, le dessinateur de Tintin, avec qui il entretint une longue et solide amitié basée sur une estime réciproque. Hergé employa un temps Jacobs pour la refonte de ses albums qu’il voulait en couleurs et avec un graphisme épuré. Dans cette tâche, Jacobs donna toute satisfaction. À tel point qu’Hergé aurait voulu que Jacobs s’y consacre entièrement. Ce fut un motif de – légère – discorde, car Jacobs n’accepta jamais, considérant qu’il avait besoin de temps pour ses propres œuvres. La question de la rémunération de Jabobs mit également en valeur une certaine différence d’appréciation de la situation entre les deux dessinateurs. Il semblerait que la vraie raison qui fit naître une sorte de rivalité entre eux, c’est qu’Hergé aurait préféré que Jacobs ne se présente jamais comme une sorte de concurrent à ce qu’il produisait lui-même. Ce qui n’empêcha pas la parution des aventures de Blake et Mortimer dans le Journal Tintin. Pour divers points sensibles (l’évolution de leurs vies sentimentales par exemple), Jacobs et Hergé devinrent moins proches au fil des années et l’apparition (ou la mise en évidence) d’une certaine tendance à la paranoïa chez Jacobs en devint une sorte de révélateur. Il faut dire que le succès obtenu par Tintin fit de l’ombre à Blake et Mortimer. Par extension, Jacobs n’obtint pas de son vivant la reconnaissance à laquelle il pouvait légitimement aspirer, surtout en comparaison avec celle reçue par Hergé.

Jacobs au travail

Le dessinateur se fit la réputation de quelqu’un qui livrait régulièrement ses planches avec du retard. En contrepartie, il acquit aussi la réputation de quelqu’un de très attaché aux détails. L’anecdote célèbre qui va dans ce sens, c’est son inflexible patience avant de finir une planche de son ultime album (Les 3 formules de professeur Sato), parce qu’il attendait la réception de la photo d’une poubelle utilisée à Tokyo. La biographie s’attarde judicieusement sur l’enfance de Jacobs, à une époque difficile, ainsi que sur ses rencontres (notamment l’amitié qu’il conserva malgré beaucoup de péripéties pas faciles avec Jacques van Melkebeke, qu’il consulta régulièrement pour discuter du scénario de chacun de ses albums, mais qui ne sera jamais crédité parce qu’il n’intervenait qu’à titre amical et juste pour donner des idées et émettre des avis). Les auteurs s’attardent aussi sur sa carrière avortée au théâtre lyrique pour justifier le goût de Jacobs pour des situations particulièrement théâtrales, mises en scène en soignant chaque détail. Ils signalent les influences qu’il eut à ses débuts pour expliquer sa façon de faire, avec beaucoup de textes pour expliquer la progression de l’action, commenter les faits et gestes de ses protagonistes. Mais peut-on sérieusement envisager un Edgar P. Jacobs produisant autre chose parce qu’il aurait travaillé autrement ? Il a eu tout le temps de réfléchir à son travail et ses méthodes, observer celui des autres (avec leurs évolutions). À mon avis, s’il a persisté dans la voie que nous connaissons, c’est parce qu’elle correspondait vraiment à sa personnalité.

Chronologie des événements

Cette biographie la respecte, ce qui a son importance, notamment pour comprendre comment Jacobs, qui ne se destinait pas à la BD, est devenu une référence dans ce domaine. Passionné depuis toujours par les effets théâtraux, il avait eu l’occasion d’assister dans sa jeunesse à des représentations d’opéra. Fasciné, il avait trouvé un univers à la mesure de ses ambitions. De fait, il devint baryton et tenta de percer dans cette voie. Pour cela, le Belge qu’il était ira jusque Lille. Las, cela ne lui permit jamais de faire bouillir la marmite. Comme il dessinait, il eut des commandes, notamment pour des catalogues, puis pour illustrer La Guerre des mondes d’HG Wells, roman qui le fascina au point d’exercer une réelle influence sur son œuvre future. Au gré des rencontres et des circonstances, il finit par élaborer sa première bande dessinée, Le Rayon U clairement inspiré par Flash Gordon d’Alex Raymond (c’était une commande). Sa carrière est lancée et il s’attaque à Blake et Mortimer, sans bien sûr imaginer le succès promis à cette série.

De la jeunesse besogneuse à la reconnaissance

Il faut savoir que le futur dessinateur est né dans un milieu particulier, puisque son père était sergent de ville. Ce qui veut dire que Jacobs a eu une éducation placée sous le signe de l’autorité. La famille vivait en toute modestie et les visées en direction de l’opéra ou du dessin (formation à l’Académie royale des Beaux-Arts) n’éveillaient pas un écho spécialement favorable. De plus, Jacobs commença à chercher du travail pendant la guerre. Une période où sa vie sentimentale émergeait. Il se maria et eut le besoin crucial de gagner sa vie, ce que le dessin lui permit. Son goût pour les effets théâtraux trouva un terrain favorable dans les aventures de Blake et Mortimer, où régulièrement des dessins de grande taille, soignés dans tous les détails, marquent l’imaginaire des lecteurs (lectrices), jusqu’à intégrer ce qu’on pourrait désigner comme le panthéon de la BD.

L’héritage

Jacobs a proposé une autobiographie intitulée Un opéra de papier (parution : décembre 1981) qui aurait pu (dû ?) devenir définitive. Mais le dessinateur rechignait à parler de sa vie privée, considérant que son œuvre devait se suffire à elle-même. C’était oublier (ou mésestimer) l’influence qu’elle pouvait avoir sur son œuvre. Cette biographie cosignée Benoît Mouchard et François Rivière, connaisseurs et familiers du dessinateur, comble ces omissions. Ils ont le bon goût de retranscrire des parties significatives d’entretiens, ainsi que de se reporter quand cela se révèle nécessaire à ce que Jacobs lui-même écrivait (sources assez diverses). Leur description de la fin de vie du dessinateur (mort en 1987), est assez poignante et détaille comment et pourquoi ses albums ont pu trouver les prolongements que l’on connaît, avec des réussites diverses mais aucune vraiment à la hauteur de ce qu’il faisait à son meilleur (Le Mystère de la Grande Pyramide, La Marque jaune et Le Piège diabolique). Un ouvrage donc recommandable pour toute personne s’intéressant de près à l’œuvre d’Edgar P. Jacobs. Enfin, comment conclure sans évoquer le personnage d’Olrik, le méchant tellement réussi que Jacobs le réutilisait presque à chaque nouvel album ? Le dessinateur reconnaissait qu’il s’agissait du personnage auquel il s’identifiait le plus facilement.

Edgar P. Jacobs : un pacte avec Blake et Mortimer, Benoît Mouchard et François Rivière
Les Impressions Nouvelles, août 2021, 384 pages
Note des lecteurs1 Note
3.5

Les bons soldats du cinéma combattent toujours du bon côté

Cette semaine, le Parlement européen a récompensé trois films européens exceptionnels pour le Prix du public LUX : « Collectif » d’Alexander Nanau, « Corpus Christi » de Jan Komasa et « Another Round » de Thomas Vinterberg, aussi adepte de https://www.playamo.com/fr-CA/games/slots. Nous, en tant que jury derrière la ligne de front, avons fait de notre mieux pour proposer des nominations qui reflètent la beauté et la diversité de notre cinéma européen et qui ont des histoires fortes et attrayantes à raconter au public à travers le continent.

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source : https://www.pexels.com/fr-fr/photo/silhouette-d-homme-debout-devant-le-microphone-3379934/

Le voyage des seize longs mois de pandémie pour donner vie au Prix du public LUX dans des conditions incertaines est une mission qui, en tant que président d’honneur du jury LUX, a été une mission précieuse, complexe et parfois ardue. Et c’est juste l’organisation d’un événement de remise de prix.Imaginez à quoi ressemblent les luttes et les difficultés pour ces bons soldats du cinéma qui n’ont cessé de se battre pour leurs projets et de produire des films dans des conditions encore plus pénibles. Je salue tous les cinéastes qui ont le courage de leurs convictions artistiques et se battent quotidiennement contre vents et marées au nom de l’art.

Sans le cinéma lui-même, le film et les artistes cinématographiques, il n’y a pas de festivals, de cinémas, de streamers ou d’activités auxiliaires qui soutiennent le travail et les artistes. C’est donc ici que nous devons d’abord chercher à fournir l’aide dont les producteurs ont tant besoin et veiller à ce que nos artistes soient soutenus dans une phase de transition pour entrer dans la nouvelle étape de la production, et permettre au cycle de vie d’un film et de ses cinéastes de recommencer, puis le reste peut suivre.

Mais nous devons être clairs sur le fait que le reste de l’industrie doit travailler pour soutenir ce premier principe, tout le reste peut être reconstruit à partir de là. Comme Shakespeare l’a si bien dit : la pièce est la chose.

Spécimens du programme « Immersion »

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L’illustration de couverture ne peut qu’attirer l’attention. Effectivement, cet album signé Léo Quievreux ne manque pas d’originalité, tant par son scénario que par son traitement graphique. Il faut savoir que Spécimens prolonge Le programme immersion (2015) et Immersion (2018) dont les illustrations de couvertures étaient déjà dans le même style.

Situé dans un futur proche, Le programme immersion montre plusieurs groupes d’espions et une organisation criminelle se disputer la récupération du prototype de la machine EP1 (Elephant Program One), dérobé par Anna qui opère pour le compte de la NAIA. Le boîtier en question permettrait d’inspecter les souvenirs des agents auxquels on le brancherait (situation finale de l’album) et dévoilerait des champs mentaux inexplorés.

Le second volet

Immersion s’ouvre sur le procès de Per Esperen, membre de l’Agence (en lutte contre la NAIA) et accusé d’avoir utilisé le boîtier EP1 à des fins personnelles. Mais Esperen et son adversaire Le Chauve restent hors de portée de la réalité, prisonniers de l’espace mental issu de la connexion d’Esperen au boîtier. Les dirigeants de l’Agence réalisent que le programme leur échappe complètement. La connexion d’autres agents ne fait qu’apporter davantage de confusion, distorsions, dysfonctionnements, etc. Le programme semble désormais fonctionner dans une logique dévoratrice…

Le troisième volet

Dans Spécimens, une certaine Monica (mère de Stanley et Alexander) se propose d’explorer ce qu’il reste du programme. Étant donné que des signaux ont été observés dernièrement, il semblerait que le broyeur (destiné à détruire toute trace de ce programme devenu incontrôlable) n’ait pas été totalement efficace. Contacté par Monica, le Président de l’Agence lui donne son accord. Dans le même temps, on comprend qu’Alexander (visage impassible, comme s’il portait un masque) est déjà en action, à pister les traces de personnes en contact avec le programme en question. Mais l’intervention de son frère, Stanley, dont le visage apparaît complètement flou, donne à réfléchir. Alexander est en contact (agence d’Essex) avec un groupe qui lui présente les fiches signalétique d’agents impliqués dans le programme. On va jusqu’à lui présenter les « originaux » qui sont au nombre de sept, chacun allongé sur un lit, dans une vaste salle. L’ensemble ne peut que rappeler la salle de la clinique où les victimes des sept boules de cristal sont présentées à Tintin dans une scène que les amateurs connaissent très bien (d’ailleurs, comme chez Hergé, un huitième lit encore vide, reste disponible).

Suite et fin ?

Les péripéties s’enchaînent tout au long des 80 planches, avec pas mal de surprises jusqu’à l’ultime planche où ne figure pas le mot fin, comme s’il fallait attendre un nouveau prolongement à l’ensemble déjà existant.

Un programme à effets déroutants

Autant dire qu’il vaut largement mieux connaître les deux albums précédents pour bien profiter de celui-ci. À vrai dire, il m’est impossible de garantir que l’ensemble soit vraiment clair, tant l’auteur s’ingénie à brouiller les pistes. Ici, bien des planches ne comportent aucun dialogue et d’autres comportent des dialogues en italien (non traduits), ce qui contribue à l’effet général et incite à l’interprétation. Après tout, pourquoi pas, étant donné la volonté de nous introduire dans un univers qui échappe à ce qu’on pourrait appeler la réalité tangible, ce que l’auteur agrémente de décors aux traits géométriques. On comprend néanmoins que la connexion au boîtier implique des conséquences particulières, l’une d’elles étant semble-t-il l’apparition de clones, ce qui évidemment ne simplifie pas la donne.

L’univers de Léo Quievreux

Alors, même si le scénario a de quoi laisser perplexe, on apprécie l’aspect esthétique, avec un noir et blanc de qualité. Outre l’illustration de couverture qui marque par un aspect très géométrique qui retranscrit de manière convaincante l’univers parallèle issu de la connexion avec une machine, l’auteur se montre aussi à l’aise pour faire sentir les effets inattendus de la machine que pour montrer un décor hyper réaliste digne d’un dessinateur particulièrement rigoureux. L’album met donc en lumière la capacité de Léo Quievreux à embarquer son public dans un univers virtuel où il se fait un malin plaisir de brouiller les pistes. De plus, l’aspect esthétique mérite le détour.

Spécimens, Léo Quievreux
Éditions Matière, mai 2021, 84 pages
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Les géants en petit format : Le Masque de la Mort Rouge, Edgar Allan Poe

En 1842, Edgar Allan Poe publie Le Masque de la Mort Rouge. La nouvelle paraît d’abord dans le Graham’s Magazine, avant d’être reprise dans le recueil Nouvelles histoires extraordinaires, publié en France en 1857, avec une traduction de Charles Baudelaire en personne. Plus qu’une nouvelle fantastique, Le Masque de la Mort Rouge flirte avec plusieurs styles, en faisant un récit mémorable

Fantastique ou autre ?

Si Le Masque de la Mort Rouge est si marquant, c’est pour son ambiance très prégnante, partie essentielle du récit. Celle-ci est due au fait que la nouvelle n’est pas un texte fantastique classique, du moins pas de ceux écrits au XIXème siècle. Pas d’incursion fantastique dans la société contemporaine de l’auteur, Edgar Allan Poe nous transporte dans une atmosphère difficile à situer historiquement : Moyen-Âge ? Renaissance ? L’intrigue tourne autour du prince Prospero, reclus dans son abbaye avec ses quelques centaines de courtisans préférés, conviés à des mois d’indescriptibles fêtes derrière les hautes murailles qui les préservent de la mort rouge
Conte macabre, récit onirique, texte fantastique ? Poe mélange les genres et nous emporte dans cet univers étrange où se mêlent bals masqués et peste rouge.
Un univers qui n’est pas sans rappeler le gothique. On sent pourtant qu’avec ce texte court, l’écrivain se permet une liberté difficilement atteignable dans un roman. C’est au bénéfice du lecteur qui, avec Le Masque de la Mort Rouge, profite d’un récit et d’un décor singuliers, presque fascinants. La dernière fête du prince Prospero a lieu dans une succession de salles biscornues, toutes pourvues d’une unique couleur qui orne les murs, le mobilier et même les vitres des fenêtres. Toutes sauf la salle noire, à travers les vitres de laquelle se déverse une lumière rouge sang… Cette nouvelle d’ambiance, aussi effrayante que savoureuse, est un régal.

La mystérieuse mort rouge, ennemi implacable…

En plus d’une atmosphère délicieusement angoissante, à la fois attirante tout en étant trouble, Edgar Allan Poe nous fait découvrir une maladie fatale qui emporte tous ceux sur qui elle abat son dévolu : la mort rouge. Un parallèle évident avec la mort noire, autrement dit la peste noire (pandémie de peste bubonique et peste pulmonaire) qui, dans les années 1300, a emporté entre un tiers et la moitié de la population d’Europe, faisant vingt-cinq millions de morts. Une maladie qui comme la mort rouge, emporte en très peu de temps et s’avère presque toujours fatale (notamment pour la peste pulmonaire).
La mort rouge, cette maladie d’un autre genre (qui, dès les premières lignes, est définie comme une peste) balaie la population du monde en laissant sa marque sur les visages sous la forme de taches écarlates glissées sous la peau. De quoi glacer le sang de bien des lecteurs. Le prince Prospero a pris ses précautions : à l’abri derrière les fortifications de son abbaye, il nargue la mort rouge.

et moralisateur ?

Bien sûr, il n’en sortira pas vivant. Pas plus que ses courtisans. Point de spoiler ici : le récit est cousu de fil blanc. Couru d’avance pour ainsi dire. Dès les premières lignes de cette nouvelle qui évoque la mort rouge, le lecteur sait d’avance que les personnages n’y échapperont pas. Quel serait l’intérêt sinon ?

Cependant, Edgar Allan Poe ne se contente pas d’une simple contamination malheureuse, comme celle de la peste ou de n’importe quel virus – déjà assez glaçante, avouons-le. À l’aide du fantastique, il fait se glisser dans son récit aux airs de conte, la maladie qui aurait dû rester incapable de franchir les portes scellées de la forteresse.
Le texte prend alors ici une allure moralisatrice : les courtisans et le prince qui défient la mort en s’amusant sans honte tandis que le peuple se meurt tombent un à un, foudroyés par une apparition dissimulée dans un costume qui reprend les stigmates de la maladie. L’homme, tout puissant face à la nature, à la maladie ? Certainement pas, celle-ci, mystérieuse et magique, se faufile et se glisse pour pénétrer d’une manière ou d’une autre dans le sanctuaire humain – son château-fort ou son corps.
Superbe métaphore du caractère implacable de la maladie que nous livre ici l’écrivain… lui-même confronté à des maladies mortelles habituelles à cette époque (choléra, tuberculose…). Avec Le Masque de la Mort Rouge, Edgar Allan Poe nous laisse une lecture incontournable pour les amateurs d’ambiance gothique. 

Trois Samouraïs hors-la-loi, de Hideo Gosha, entre film d’action et drame social

Classique du chanbara, ce film de sabre nippon, Trois Samouraïs hors-la-loi est un grand film sombre et violent. Hideo Gosha sait bousculer les codes du genre et produit une œuvre désabusée, à mi-chemin entre le film d’action et le drame social.

Synopsis : un rônin, samouraï sans maître, errant en quête d’un toit, se réfugie dans un moulin et découvre que trois paysans s’y cachent. Ils ont enlevé la fille de l’administrateur du shogun. Le rônin, Sakon Shiba, décide de les aider.

Trois Samouraïs hors-la-loi est le premier film réalisé par Hideo Gosha. Sous certains aspects, il est possible d’affirmer que la film est à la fois un chanbara (un film de sabre japonais mettant en scène des samouraïs) et un film social.

Trois Samouraïs hors-la-loi est donc avant tout un film d’action parfaitement réussi. Alors qu’il a une durée relativement courte (95 minutes), le film est doté d’un scénario (écrit par Hideo Gosha lui-même) complexe et riche en rebondissements. Trois Samouraïs hors-la-loi réunit certains des codes du genre : les duels au katana, l’annonce d’un grand combat final qui tient largement ses promesses, le personnage du samouraï errant et l’antagoniste cruel. Le scénario fait alterner scènes d’action et scènes plus dramatiques avec une remarquable science du rythme : la tension dramatique va crescendo et le spectateur est, comme les personnages, constamment sous tension. Enfin le film dégage une violence crue qui peut être assez impressionnante, que ce soit lors d’une scène où un des personnages est fouetté, ou pour la mort de certains personnages secondaires.
Cela est dû à une mise en scène qui maîtrise ses effets. Les cadrages sont parfois originaux, obliques. Le noir et blanc laisse beaucoup de place aux ombres, aux ténèbres. Hideo Gosha emploie souvent des gros plans qui scrutent les visages en souffrance ou montrent le sang s’écoulant d’une plaie mortelle. Mais surtout, Trois Samouraïs hors-la-loi bénéficie d’un montage sec, nerveux, voire brutal, qui laisse parfois le spectateur estomaqué. Si l’esthétique habituelle des duels de sabres est respectée, la qualité visuelle ne masque jamais la violence des échanges, mais les met en pleine lumière. Comme si chaque coup de sabre nous était destiné. Comme si chaque agonisant expirait en nous regardant dans les yeux.

Alors, certes, Trois Samouraïs hors-la-loi respecte le genre du chanbara. Mais nous sommes en 1964. Presque dix ans après Les Sept Samouraïs de Kurosawa. Deux ans après Harakiri, de Masaki Kobayashi. Faire un chanbara traditionnel, comme ce qui se faisait quinze ans plus tôt, n’est plus guère possible. Aussi le film de Hideo Gosha bouleverse certains des codes du genre.
L’une des originalités du film se situe dans la psychologie des personnages. Si l’antagoniste, l’administrateur Matsushita, reste invariablement le méchant, et si le rônin Sakon Shiba reste, lui aussi, ferme dans ses décisions, les autres personnages se caractérisent par leur volubilité. Les samouraïs du film de Hideo Gosha ne sont plus guidés par le respect absolu de leur code d’honneur, mais par des considérations toutes personnelles. D’ailleurs, ce code d’honneur est foulé aux pieds par Matsushita lui-même. C’est donc la morale personnelle, le for intérieur, qui décide des actions menées par les personnages.
De plus, les samouraïs sont décrits comme de pauvres hères vagabondant à la recherche d’un toit et de nourriture. Sakura préfère être en prison, car là au moins il est logé et nourri. Kikyo, quant à lui, s’est vendu à l’administrateur Mastushita contre le confort d’une vie bien réglée. Au fil du film, on va les voir tiraillés entre leur éthique et le souci du confort. Sakon Shiba est là en contrepoint, reprenant la figure presque classique du samouraï qui donne sa vie pour une cause juste sans hésiter un seul instant et sans dévier de sa route.

L’autre intérêt de ce film est son aspect social. L’action du film montre une révolte paysanne contre l’administrateur, accusé d’accabler les agriculteurs de taxes. Le film de Hideo Gosha met en évidence la hiérarchie stricte qui structure la société nippone. Les classes sociales sont complètement cloisonnées. Aya, la fille kidnappée, ignore tout de la vie des paysans.
Et au milieu se trouvent les samouraïs. Dans cette hiérarchie sociale cloisonnée, les rônins ont deux attitudes possibles. Soit ils protègent l’ordre social, aussi injuste soit-il, et confirment ainsi ce cloisonnement hermétique entre les classes sociales. Soit ils décident, par l’aide qu’ils apportent aux paysans, de changer les choses. De faire tomber les cloisons. Et si cela semble sans effet sur l’administrateur Mastushita, ce n’est pas le cas en ce qui concerne sa fille, bien qu’elle fût victime d’enlèvement par ces mêmes paysans.
En bref, il est possible d’affirmer que Trois Samouraïs hors-la-loi est un grand film d’aventures et d’action doublé d’un intense drame politique qui présente de façon désabusée la situation sociale nippone.

Trois Samouraïs hors-la-loi : bande annonce

Trois Samouraïs hors-la-loi : fiche technique

Titre original : 三匹の侍, Sanbiki no samurai
Réalisation : Hideo Gosha
Scénario : Hideao Gosha, Keiichi Abe, Gin’ichi Kishimoto, Eizaburo Shiba
Interprétation : Tetsurô Tanba (Sakon Shiba), Isamu Nagato (Kyôjûrô Sakura), Mikijirô Hira (Einosuke Kikyo), Miyuki Kuwano (Aya), Tatsyua Ishiguro (Matsushita)
Photographie : Tadashi Sakai
Montage : Kazuo Ôta
Musique : Toshiaki Tsushima
Production : Gin’ichi Kishimoto, Tetsurô Tanba
Société de production : Samuraï Productions
Société de distribution : Sinfonia Films
Date de sortie en France : 10 juillet 1991
Genre : chanbara
Durée : 94 minutes
Japon – 1964

La Loi de Téhéran, de Saeed Roustayi : à bout de souffle

Pour son second long-métrage, le jeune (29 ans à la sortie du film) metteur en scène iranien Saeed Roustayi a marqué de son empreinte un cinéma national particulièrement foisonnant. Si les conditions de tournage éprouvantes et la défiance des autorités rapprochent Roustayi de ses illustres compatriotes, le choix du polar, le sujet (la lutte contre la drogue) et le rythme haletant du film lui confèrent assurément une singularité. Le cinéaste est encore un diamant brut, et sa Loi de Téhéran n’est pas dépourvue d’erreurs de jeunesse, mais son parcours est à suivre de très près, désormais. 

En Iran, le trafic et la consommation de drogue sont sévèrement punis par la loi. Le premier crime est même passible de la peine de mort lorsque la vente concerne 5 kilos de produit, voire seulement 30 grammes dans le cas de l’héroïne. L’Etat a décidé d’appliquer cette tolérance zéro face à une consommation en forte augmentation dans le contexte d’un pays qui compte jusqu’à 25% de chômeurs et où les stupéfiants sont désormais largement disponibles. On ne s’étonnera donc pas qu’une grande partie des peines capitales en Iran sont prononcées contre des trafiquants de drogue. C’est ce sujet brûlant qu’a saisi le jeune cinéaste Saeed Roustayi pour son polar La Loi de Téhéran (Metri Shesh Va Nim), dont il est également le scénariste. Le film est consacré à la traque du trafiquant Naser Khakzad (Navid Mohammadzadeh) par l’équipe dirigée par l’énergique lieutenant Samad Majidi (Peyman Maadi). Sorti dans les salles iraniennes il y a déjà plus de deux ans, présenté dans les festivals du monde entier depuis lors, il a remporté plusieurs prix (notamment au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, en 2020) et rencontré un vrai succès populaire en Iran.

Plusieurs éléments sont à mettre à l’actif du film, à commencer par cette première demi-heure menée tambour battant à partir d’une séquence initiale de poursuite d’un petit dealer à travers les rues de la capitale iranienne. On comprend rapidement que le principe est ici celui de l’action permanente, non pas celle de scènes choc (fusillades, poursuites ou bagarres) finalement assez rares, mais celle qu’incarne un héros en mouvement permanent, qui s’acharne à faire tomber le trafiquant Khakzad. Nulle intériorité ou travail réflexif chez le lieutenant Majidi ; il sait où il veut en venir et n’hésite pas à employer des méthodes expéditives pour provoquer des aveux : menaces, intimidations, chantage. Les méthodes parfois brutales des forces de l’ordre n’empêchent pourtant pas celles-ci de s’inscrire dans un cadre légal bien visible et parfois tatillon, qui exige un respect des procédures d’enquête et ne tolère guère la corruption policière (auquel résiste le probe Majidi malgré des offres de pots-de-vin mirobolantes). On reconnaîtra donc aussi à Roustayi de faire preuve de nuance en ne livrant pas une énième variation de thriller policier musclé.

Vivant une histoire sentimentale compliquée avec une épouse à qui il ose à peine avouer le métier qu’il exerce, Majidi veut atteindre son but le plus rapidement possible – il démissionnera d’ailleurs dès cet objectif atteint. Ce qui donne lieu à un enchaînement de séquences d’interrogatoires tous fructueux, séquences certes quelque peu naïves (nul n’ignore que le travail policier exige beaucoup de temps et de patience), mais qui ont le mérite de conserver un rythme soutenu. On en comprend aussi plus tard l’avantage scénaristique : La Loi de Téhéran a en effet comme particularité de débuter comme une chasse à l’homme, mais celle-ci se termine rapidement, le film basculant alors dans une confrontation implacable entre le protagoniste et l’antagoniste, jusqu’à les placer presque au même niveau.

L’œuvre de Saeed Roustayi marque également par son vérisme manifeste. Cinéaste déterminé, débrouillard et tout-terrain comme bon nombre de ses compatriotes, il a réussi à donner une image très réaliste du fléau de la drogue dans les rues de Téhéran, n’hésitant pas à engager des centaines de vrais toxicomanes pour les besoins de certaines séquences, bataillant pour obtenir des autorités les permis de production nécessaires, et consacrant six mois de préproduction afin de reconstituer les décors réels auxquels il n’a pas eu accès. Il en résulte une peinture saisissante d’authenticité de la rue iranienne, de ses déshérités et de ceux qui ne ménagent pas leurs efforts dans l’exercice d’une mission qui ressemble à un tonneau des Danaïdes. Le plus remarquable est que, sur un plan visuel et de mise en scène, le style nerveux et le souci de réalisme du film n’empêchent pas Roustayi de livrer bon nombre d’images à l’esthétique léchée ainsi que des séquences mises en scène de manière très impressionnante. On pense ainsi à la descente de police dans le chantier de construction rempli de toxicomanes de tout poil, ou aux séquences de la grande cellule bondée, véritable mer de misère humaine filmée comme un organe vivant, grouillement dangereux et imprévisible. Pour un second long-métrage, et compte tenu des conditions de tournage décrites plus haut, quel tour de force !

Toutes ces qualités confèrent une force inouïe à la première partie du film mais nourrissent un espoir disproportionné concernant la suite. Car, hélas, celle-ci a du mal à garder le cap. D’abord, fidèle à une regrettable tendance actuelle, La Loi de Téhéran est beaucoup trop long. Cette durée harasse d’autant plus le spectateur que le film est étonnamment bavard pour du cinéma de genre (cela fuse du début à la fin !) et que le rythme ne connaît aucune baisse de régime. En coupant 30 minutes de métrage au montage, Saeed Roustayi aurait gardé l’effet d’uppercut de son film en resserrant son intrigue sur l’essentiel. Car, une fois que démarre la confrontation entre le policier et le trafiquant, celle-ci est régulièrement polluée par des récits secondaires tirés en longueur et sans rapport entre eux. On dirait que dans toute la seconde moitié du film, le metteur en scène a hésité entre polar viril concentré sur ses deux personnages principaux (à la Heat, si l’on veut), collection de vignettes pour illustrer sa peinture du Téhéran d’en bas, et discrète critique sociale qu’on a du mal à saisir clairement (quelle position défend le cinéaste ?)… Sans parler des rebondissements incessants dans la procédure d’inculpation du trafiquant Khakzad, dont le but est de faire douter le spectateur quant à l’issue, mais la ficelle scénaristique est tellement utilisée qu’elle finit par lasser.

Roustayi aime aussi se regarder filmer, ce qu’illustrent les nombreuses séquences certes très bien mises en scène, mais exagérément rallongées au moyen de micro-rebondissements à l’artificialité croissante. Le même principe s’applique à la direction des acteurs. Peyman Maadi (déjà remarqué dans Une séparation d’Asghar Farhadi) et Navid Mohammadzadeh sont époustouflants, il faut le souligner, mais leurs nombreux numéros d’acteurs finissent eux aussi par nuire à l’efficacité du film. Les longs monologues de Mohammadzadeh, par exemple, brassant tout le répertoire émotionnel du comédien dans un flot de paroles, manquent ainsi du naturel que le cinéaste a pourtant recherché dans sa représentation de Téhéran. Dommage car, on le répète, il n’y a aucun reproche à formuler vis-à-vis de la distribution. Elle manque seulement de direction et d’un sens de la mesure. Gageons que Saeed Roustayi, qui est un très jeune metteur en scène bourré de qualités, gagnera rapidement en maturité et saura progresser sur ces quelques points. En attendant, il a mis le polar iranien sur la carte du monde, ce qui n’est déjà pas si mal.

Synopsis : Au terme d’une traque de plusieurs années, Samad, flic obstiné aux méthodes expéditives, met enfin la main sur le parrain de la drogue Nasser K. Alors qu’il pensait l’affaire classée, la confrontation avec le cerveau du réseau va prendre une toute autre tournure…

La Loi de Téhéran : Bande-annonce

La Loi de Téhéran : Fiche technique

Titre original : Metri Shesh Va Nim
Réalisateur : Saeed Roustayi
Scénario : Saeed Roustayi
Interprétation : Peyman Maadi (Samad Majidi), Navid Mohammadzadeh (Naser Khakzad), Parinaz Izadyar (Elham), Farhad Aslani (le juge), Houman Kiai (Hamid)
Photographie : Hooman Behmanesh
Montage : Bahram Dehghan
Musique : Peyman Yazdanian
Producteurs : Hossein Hadianfar et Jamal Sadatian
Société de production : Boshra Film
Durée : 131 min.
Genre : Crime
Date de sortie : 28 juillet 2021
Iran – 2019

Note des lecteurs2 Notes

3.5

Les géants en petit format : Le Chat noir d’Edgar Allan Poe

Le Chat noir est une nouvelle écrite par Edgar Allan Poe en 1843. Elle paraît d’abord dans les pages de l’hebdomadaire The Saturday Evening Post avant de paraître dans le recueil Nouvelles histoires extraordinaires en 1857 sous la houlette et la traduction de Charles Baudelaire. Cette étude, souvent glaçante, de la folie, mélange habilement réalité et fantastique dans un récit resserré et non dénué d’humour aussi noir que le héros à quatre pattes qui donne son titre à la nouvelle. L’occasion pour nous de parler d’Edgar Allan Poe à l’occasion de la série d’analyses « les géants en petit format ».

Maléfice et culpabilité 

Le chat noir est très souvent associé au malheur, au diable et à la malchance. Edgar Allan Poe ne s’y est pas trompé en publiant, en 1843, sa nouvelle Le Chat noir. Le récit débute directement sur cette idée que le chat noir serait une entité maléfique, porteuse d’une mauvaise nouvelle. L’auteur annonce donc ses intentions dès les premières lignes : « En parlant de son intelligence, ma femme, qui au fond n’était pas peu pénétrée de superstition, faisait de fréquentes allusions à l’ancienne croyance populaire qui regardait tous les chats noirs comme des sorcières déguisées ». Cette phrase vient en directe opposition avec la description faite (dans les premiers paragraphes du récit) du caractère du personnage principal qui aime les animaux, leur compagnie douce et rassurante. L’auteur met ainsi directement en parallèle l’amitié du chat noir et de l’homme avec le changement du caractère de ce dernier. La haine progressive que le personnage principal va développer pour son chat Pluton est synonyme de la naissance de sa folie. Folie ou devrait-on plutôt dire alcoolisme le poussant aux pires exactions sans conscience aucune de ses actes. Sa conscience est présente, il pleure ou regrette immédiatement en agissant mais cela ne l’arrête cependant pas puisqu’il est alors sous emprise (de sa folie, du chat, de l’alcool ?…)

Un récit habile

L’habileté du récit tient au fait que, commençant comme une honnête confession, il va peu à peu basculer entre fantastique et réalité pour mieux exposer la folie aux yeux du lecteur. Les indices sont disséminés dès le début de la lecture, mais tout est fait pour apparaître stupéfiant comme un tour de magie (noire !) :  « Cependant, je ne suis pas fou, — et très certainement je ne rêve pas » /« […] quelque intelligence plus calme, plus logique et beaucoup moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances que je raconte avec terreur qu’une succession ordinaire de causes et d’effets très naturels ». Ces deux passages qui ponctuent le premier paragraphe de la nouvelle font directement écho à la note d’intention du récit : nous mettre dans la tête du personnage, vraisemblablement très atteint par ce qu’il a vécu. Surtout, nous positionner du côté des lecteurs rationnels qui devront faire la part des choses entre fantastique et réalité. Ou plutôt, il nous appartient, à nous lecteurs, de trouver une cohérence aux évènements qui nous sont proposés. Cependant, le récit très impressionnant trouve aussi sa source dans le fantastique, l’inexplicable et le lecteur pourra, comme le personnage, se laisser simplement impressionner (« torturé », « pétrifié », « anéanti » comme l’est le « je » du texte).

Entre deux mondes 

Le récit nous plonge successivement dans les deux états. Ainsi, plus le récit avance de manière cruelle et dramatique, plus l’auteur tente de faire le lien entre les sévices affligés au chat noir et une sorte de vengeance perverse au-delà de la mort : « Je ne cherche pas à établir une liaison de cause à effet entre l’atrocité et le désastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je rends compte d’une chaîne de faits, — et je ne veux pas négliger un seul anneau ». Ce passage intervient juste après le récit d’un incendie destructeur survenu la nuit suivant la pendaison gratuite du chat noir par le personnage principal. Cette concordance de faits, centrés autour d’un seul et même animal, n’est pas sans rappeler le roman japonais Le Chat dans le cercueil (Koike Mariko,  1990). Plus le récit avance, plus l’on sait que l’on va inévitablement vers un drame. Les deux chats possèdent un point commun : leur beauté et l’exclusivité des relations tissées avec un humain en particulier. Si Lala est blanche, elle n’en n’est pas moins inquiétante, sa quiétude n’étant qu’une apparence. Pluton, lui, est d’emblé présenté comme une sorcière ou plutôt comme une excuse du « je » pour expliquer ses actes. Dans Le Chat dans le cercueil, l’auteur (le « je ») du récit n’est qu’un témoin des actes odieux perpétrés, il n’en n’est pas l’auteur contrairement au personnage du récit récit d’Edgar Allan Poe. Le chat noir est donc un catalyseur de perversité pour l’esprit du personnage qui tente d’apaiser sa conscience.

La question de la responsabilité est sans cesse développée par Poe, elle nous guide tout au long de la nouvelle. Désormais disponible dans des ouvrages auprès d’autres récits de l’auteur, Le Chat noir est un classique, une étude de mœurs passionnante. Edgar Allan Poe questionne la cruauté qui réside en chacun de nous et la manière de gérer sa propre culpabilité. Tout cela en un récit resserré d’une dizaine de pages qui contient, dès les premières lignes, sa propre chute. En effet, la mort du personnage y est imminente tout comme sa folie qu’il se plait pourtant à nier. Cependant, les faits parlent d’eux-mêmes quelle que soit l’explication rationnelle ou irrationnelle finalement retenue par l’esprit du lecteur.