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Maudit mardi, doux mercredi

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Achille vit sur un amour qui date de plus de dix ans. Depuis tout ce temps, d’une manière ou une autre, il s’est perdu. Retrouvera-t-il celle qui reste chère à son cœur ? D’ailleurs, que devient-elle ? Et si le destin avait bien voulu qu’elle se souvienne de lui comme il se souvient d’elle ?

L’histoire comporte deux albums d’égale épaisseur (58 et 56 pages) qui se valent (même style, même ambiance), la lecture du premier incitant fortement à passer au deuxième (les planches comportent une seule numérotation, comme si l’auteur avait envisagé un unique album). L’histoire débute sur une plage où, à l’aide de jumelles, Achille observe un paquebot passer au large. En même temps que l’orage, une mouette (à moins que ce soit un goéland) l’approche et lui annonce qu’il mourra un mardi, justifiant pleinement le titre du diptyque (qui a vu le jour grâce au soutien participatif de potentiels lecteurs-lectrices séduits par le projet). Ce début illustre parfaitement l’ambiance voulue par Nicolas Vadot (dessinateur, scénariste et coloriste), car on hésite d’emblée entre folie, fantasme, onirisme et fantastique. Le talent du dessinateur sera, entre autres, de faire en sorte que le lecteur (la lectrice) oscille entre toutes ces hypothèses au fil des planches.

Mardi fatal… et les autres jours ?

Convaincu un peu facilement, le mardi Achille se méfie de tout (mort… de trouille) pour revivre le mercredi. Hormis le mardi, il considère que rien ne peut lui arriver. Jusqu’au jour où sa réflexion l’amène à imaginer un accident, par exemple, dont il survivrait un certain temps avant de s’éteindre un mardi. Alors, sa méfiance s’accroit.

Les doutes sur l’histoire d’amour

Ce qui donne un tour aussi étrange que personnel à cette histoire, c’est ce qu’on enregistre au fur et à mesure sur le personnage d’Achille et son histoire avec Rebecca. La narration présente des courriers que Rebecca a adressés à Achille. Apparemment, ils se connaissaient et s’aimaient, avant que la vie les sépare physiquement (dans son premier courrier, Rebecca annonce son départ précipité pour Hawkmoon, « question de survie »). Mais on ne sait pas trop ce qu’il s’est passé et il semble qu’Achille n’ait jamais répondu aux lettres de Rebecca. Achille semble vivre en solitaire, loin de tout, mais la première scène le montre sur une plage située en contrebas d’une maison. Quand il décide de faire son possible pour retrouver Rebecca, il parvient (à moins que ce ne soit qu’en pensées) à prendre le bateau pour rejoindre Hawkmoon (le nom suggère une ville imaginaire).

À Hawkmoon

Achille s’y présente diminué physiquement (et donc complexé), puisqu’il marche avec deux prothèses (en bois), à la place des pieds, des objets qu’il fixe à l’aide de vis. Un peu perdu, il profite des indications d’une jolie serveuse qu’il intrigue au point qu’elle se souviendra de lui bien plus tard, une fois qu’elle aura changé complètement d’activité (autre point permettant à l’auteur d’entretenir le doute). Depuis l’époque où ils s’aimaient, si Rebecca n’a pas oublié Achille, elle est devenue mère de famille. Par contre, sa vie sentimentale ne s’est jamais stabilisée. Là aussi, on pourrait considérer que pour Achille c’est sa chance ultime d’aller au bout de son amour pour elle. Au contraire, n’est-ce pas un fantasme qui lui permet de garder espoir alors qu’il est désespérément loin d’elle ? Et puis, à Hawkmoon, Achille trouve une ambiance particulière, surtout dans l’hôtel où il trouve une chambre, non loin de chez Rebecca (ce qui se révélera une maladresse). Il croise plusieurs fois un homme en forme de silhouette sombre trimballant un étui à instrument de musique, à la façon des tueurs qui transportent plus ou moins discrètement une arme à feu. Bref, même s’il l’a retrouvée, Achille peut-il s’en sortir pour construire quelque chose avec Rebecca, des années après ?

Entre fantastique et folie douce

Avec Maudit mardi ! Nicolas Vadot propose une histoire d’amour aux accents d’étrangeté, laissant ses lecteurs/lectrices dans le doute. Cette incertitude entretenue avec intelligence maintient constamment l’attention. Le dessinateur apporte régulièrement des éléments qui entretiennent le suspense aussi bien du côté de l’histoire d’amour que de l’état mental réel d’Achille. On sent que l’auteur tient particulièrement à cette atmosphère qui flirte régulièrement avec un fantastique léger. Malheureusement, dans chacun des deux albums, un détail ou un enchaînement déroute tellement qu’on se dit qu’il utilise une pirouette scénaristique pour poursuivre ce qui l’intéresse. Et ce qui l’intéresse, c’est d’entretenir cette atmosphère d’étrangeté en se faisant plaisir sur les dessins. Autant dire que l’aspect esthétique est une vraie réussite. Tout en prenant son temps pour instaurer une ambiance personnelle (avec donc ses petits défauts), Nicolas Vadot montre les lieux fréquentés par ses personnages et propose quelques planches de pure atmosphère, quasiment sans dialogue, avec des dessins de tailles multiples selon ce qui l’intéresse. De plus, il nous fait profiter d’un joli coup de crayon, technique qui lui convient parfaitement, et ce d’autant plus que sa façon d’utiliser les couleurs est un régal pour les yeux. Autant dire que cette BD peut s’apprécier pour le seul plaisir des yeux, entre la mise en scène, les positions et mouvements des personnages, ainsi que l’harmonie des couleurs (en partie au crayon ou à la craie, mais aussi au pinceau type aquarelle me semble-t-il). Le tout ne peut qu’être apprécié des amateurs d’aventures et de grands espaces, ainsi que de suspense psychologique.

Maudit mardi !, Nicolas Vadot
Sandawe ; bandes-dessinées éditions : sorti le 24 août 2011 (tome 1) et le 29 août 2012 (tome 2)


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Attaché de presse littéraire, interview (I) : Antoine Bertrand

Le Mag du Ciné a décidé de se pencher sur un métier peu connu du grand public : l’attaché de presse, et plus spécifiquement celui dont l’activité est directement liée au monde de l’édition.

Nous avons décidé de soumettre plusieurs professionnels, venus d’horizons divers, dotés de statuts différents, à un même questionnaire. L’objectif ? Effeuiller le métier en laissant à ceux qui l’exercent au quotidien le soin de verbaliser leurs ressentis et leurs expériences.

C’est Antoine Bertrand, attaché de presse indépendant travaillant pour des éditeurs tels que Lux, La Fabrique ou Anamosa, qui inaugure cette série d’interviews.

Pourriez-vous décrire brièvement votre activité d’attaché de presse littéraire ?

En effet, la signification d’attaché de presse est assez large, et celle d’attaché de presse littéraire assez spécifique en conséquence. Comme attaché de presse, on peut très bien promouvoir une marque de chaussure, une personnalité politique, un restaurant, ou donc un livre. Récemment, LinkedIn m’a même informé que la Préfecture de Police de Paris cherchait un attaché de presse… Bref, promouvoir un livre peut couvrir encore des procédés différents selon que l’on promeut un livre d’une star de la télé, un essai d’universitaire ou un roman. Je défends essentiellement des essais depuis plusieurs années, après avoir été attaché de presse généraliste. Travailleur indépendant, j’ai pris goût, avec beaucoup d’intérêt, à la promotion d’essais : généralement des essais
« critiques », engagés ou pas, mais qui en tout cas questionnent le monde ou les sociétés dans lesquelles nous évoluons. Il s’agit d’essais d’histoire, de philosophie, de réflexion sur l’écologie, sur le genre, etc. Plus personnellement, j’ai besoin que mon travail intègre ma manière de vivre et de penser, la politique m’intéresse beaucoup, la conscience citoyenne est pour moi primordiale, et la promotion de ces ouvrages, non seulement enrichit ma pensée mais canalise aussi ma colère, il faut bien le dire. Je défends aussi quelques romans mais assez peu, je marche plutôt aux coups de cœur de ce côté-là. Je prends comme exemple les brillants romans de Laurine Roux, que je promeus pour les éditions du Sonneur. La différence entre la promotion d’un roman et celle d’un essai est à mon sens la suivante : un essai peut intéresser un(e) journaliste plusieurs mois après sa parution, pour un dossier sur un sujet semblable ou pour réagir à une actualité. Un roman a une espérance de vie dans la presse plus réduite, d’environ trois mois. Je dirais donc qu’il y a du travail sur le long terme pour un essai (même s’il est toujours important d’avoir de la presse au moment de la parution et dans les semaines qui suivent sa parution, tant que le livre en question est bien placé en librairie, les articles pouvant influencer le choix du lecteur), et plus urgent pour le roman. J’ai aussi le sentiment d’échanger de manière plus constructive avec des journalistes qui traitent les essais, avec davantage de dialogue et d’ouverture au monde. Le milieu strictement littéraire est à mon sens beaucoup trop refermé sur lui- même. Ainsi, à côté des éditions du Sonneur, je travaille pour des maisons d’édition de science humaine ou de philosophie telles qu’Anamosa, Apogée, les Éditions du Détour, les Éditions du Commun, La Fabrique, Ici-bas, Le Passager clandestin, Lux éditeur ou encore Le Pommier. J’ai différents contrats avec chacune de ces maisons ; certaines me confient tous leurs titres, d’autres un titre, ou deux ou trois titres par semestre.

Après vous avoir expliqué ma situation, je dirais que le travail d’attaché de presse littéraire consiste à rendre visible un livre dans la presse écrite, sur Internet, à la radio et à la télé, afin de donner envie aux potentiels lecteurs de l’acheter et de le lire. Le travail se fait donc surtout en amont, avec l’établissement d’une liste de journalistes ciblés, susceptibles d’accrocher avec le livre concerné et d’en faire écho dans la presse. C’est avant la parution que les échanges avec la maison d’édition et l’auteur sont fondamentaux pour avancer ensemble dans la même direction. Ensuite, il s’agit de suivre la vie médiatique du livre, de répondre aux sollicitations reçues pour l’auteur, de relancer les journalistes et de confirmer leur intérêt. Un travail de promotion parfaitement réussi, c’est quand le livre vole de ses propres ailes, nous échappe, et que les retombées presse vont plus vite qu’on ne l’aurait imaginé. Ça n’arrive pas tous les jours, mais ça m’arrive parfois. Pour résumer, je dirais que tout est une affaire de kairos : savoir donner la bonne information à la bonne personne au bon moment.

Quels sont vos rapports avec les auteurs ?

Comme je l’ai dit, l’échange avec les auteurs est fondamental avant la parution du livre. C’est là que nous décidons ensemble de la direction de la promotion : va-t-on viser de la presse grand public en priorité ? Ou une presse plus militante pour fonder un socle ? Envisage-t-on de publier des bonnes feuilles (extraits du livre) dans un hebdomadaire ou un quotidien ou un mensuel avant parution ? Nous échangeons sur ces points, puis j’établis la liste des journalistes. L’auteur peut, s’il le souhaite, me faire part de ses contacts privilégiés dans la presse ou m’adresser des suggestions. Je suis toujours preneur même si, au final, c’est l’éditrice, ou l’éditeur, et moi qui décidons à qui nous envoyons le livre, ou qui nous contactons.

Travailleur indépendant, je n’ai pas toujours le temps, une fois le livre paru, d’accompagner les auteurs aux émissions, je le fais parfois, j’aime bien cela, surtout à la radio (je travaille essentiellement avec Radio France), qui est un univers que j’aime énormément. Cela est entendu par les éditrices, les éditeurs et les auteurs. Ça ne pose jamais de problème avec les personnes avec lesquelles je travaille. Un jour, il y a longtemps, un auteur arrivant dans un festival pensait qu’un attaché de presse était un porteur de valise : il a été très déçu. Ici je précise qu’il y a une vieille tradition dans le monde littéraire qui veut que l’attaché de presse soit à la fois le confident, l’accompagnateur, le réceptacle des états d’âmes des auteurs. Je refuse cela, c’est du livre dont je m’occupe et c’est à la maison d’édition qui m’engage que j’ai des comptes à rendre. Par exemple, je ne travaillerai jamais pour un auteur sans l’intermédiaire d’une maison d’édition. Après, tous les auteurs ne demandent pas cette présence un peu pathétique, c’est très rare de rencontrer un tel individu parmi les auteurs des maisons pour lesquelles je travaille. J’ai une théorie qui vaut ce qu’elle vaut : les auteurs ressemblent à leurs éditeurs. Ce qui n’est pas invraisemblable quand il s’agit bien souvent de réseaux qui amènent à des rencontres qui ont du sens. Et comme je ne travaille que pour des éditrices ou des éditeurs que j’apprécie, je me trouve très rarement dans une impasse relationnelle avec un auteur. Ceci dit, bien sûr, j’échange volontiers avec les auteurs, je les tiens informés de l’avancée de mon travail, je réponds à leurs questions éventuelles sur la promotion, certains, certaines, sont même devenu.e.s des camarades, voire des copain.ine.s. Je pense par exemple à une autrice des éditions Anamosa avec laquelle j’adore passer trente minutes au téléphone à parler politique ou avec laquelle je me suis déjà rendu à une manif. C’est précieux.

Comment défendre un ouvrage en 2021, sur un marché devenu pléthorique ?

Quand je défends un livre, j’essaie de ne pas trop me soucier du contexte. Je pars du principe que la promotion aura des résultats si tout le monde travaille bien. Alors peu m’importe le nombre d’ouvrages publiés parallèlement. Ce qu’on défend, c’est toujours la singularité d’un livre. Même si les places sont assez chères, il faut travailler comme si tout était possible, sinon je ne vois pas comment ça peut fonctionner. Ensuite, on peut diversifier les approches. En effet, il y a plein de médias en ligne, de grande qualité, qui ont plus de possibilités, davantage de place pour multiplier les recensions, avec lesquels je travaille volontiers.

L’avènement relativement récent des webzines, des blogs littéraires, voire des chaînes YouTube spécialisées, a-t-il modifié votre manière de travailler ?

Pour préciser ma dernière réponse ici, cet avènement m’offre une diversité intéressante, élargit mon cercle, me permet d’obtenir plus d’échos à un livre. Mais je continue à côté le même travail qu’avant auprès de la presse plus classique, mais de grande qualité, comme Le Monde, Libé, Politis, Télérama… Il y a de très bonnes choses qui se font sur Internet, et je n’établis pas de hiérarchie dans tout cela, si ce n’est que je m’assure que le livre sera traité de manière intelligente et que sa visibilité sera assez grande. Auprès de ces nouveaux médias en ligne, je crois travailler comme je travaille par ailleurs, je propose, je réponds, je mets en relation si besoin.

Comment se porte l’économie du livre ces dernières années ?

Depuis que j’ai commencé mon métier, en 2003, j’entends que c’est la crise, que c’est très difficile. Je ne nie pas que l’économie du livre est fragile, et particulière, mais je m’y suis habitué. Je crois que l’intérêt pour la lecture s’est accru avec la pandémie et que les questions que nous nous posons tous, ou presque, sur le monde qui nous entoure, ont renforcé l’intérêt des citoyens pour les essais. C’est une bonne chose au moins dans tout ce bazar. Enfin, je répète ici que je m’occupe relativement peu du contexte quand je défends un livre, ou je m’en arrange, chaque situation que j’ai connue (à part le premier confinement) recelait des possibilités.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ?

Ce qui a d’abord été très surprenant, dans le moment de sidération que nous avons tous vécu lors de ce premier confinement en 2020, c’est que les éditrices et les éditeurs avec lesquels je travaille m’ont demandé d’arrêter mes missions, non pas pour des raisons économiques, car ils ont tous été fidèles et honnêtes, mais parce que, comme les librairies étaient fermées, il était préférable d’obtenir de la presse plus tard, à leur réouverture, quand les livres seraient disponibles à la vente dans ces librairies. Mon travail me demande d’être réactif, présent, de travailler parfois dans l’urgence (pour répondre aux sollicitations envoyées aux auteurs, pour envoyer un visuel de couverture à un journal, etc), et soudain, tout s’arrêtait. Il y avait un côté vertigineux. Puis, dès que les librairies ont ouvert de nouveau, tout le monde était au taquet pour rattraper le temps perdu. J’ai donc parcouru des montagnes russes. Le plus pénible a été le report d’un certain nombre de titres et la surcharge de travail, en conséquence, quelques mois ou un an plus tard. Maintenant, de mon côté, l’harmonie est revenue.

Est-il toujours aisé de travailler en bonne intelligence avec les journalistes ?

Ahah. Je dirais : ça dépend avec lesquels. En grande majorité, oui. Il y a beaucoup de journalistes très professionnels, excellents lecteurs, critiques, précis. Ce qui est compliqué, c’est que certains journalistes, qui peuvent être bons, ça n’a pas de rapport, ne répondent jamais. C’est compliqué de savoir où en est un livre dans une rédaction dès lors qu’on n’obtient pas de réponse.

D’autant que je suis censé donné des réponses aux maisons d’édition qui m’engagent (c’est important pour elles d’avoir une vision au moins hebdomadaire de l’avancée en presse afin de prévenir les représentants qui eux-mêmes préviendront les libraires qu’une demande importante du livre peut arriver après la publication d’un article ou la diffusion d’une émission à telle date). Il y a parfois du mépris aussi, assez rare, mais il y en a : des journalistes qui ne parlent pas aux attachés de presse. Je n’ai pas grand-chose à dire sur eux, je pense simplement que c’est dommage et que certains livres passent à la trappe à cause de leur attitude. Enfin, il y a des journalistes qui sont devenus des copains, certains des amis que je fréquente régulièrement et avec lesquels on ne parle pas simplement de travail. Mais ce n’est pas parce qu’on est amis qu’ils sélectionneront davantage les livres dont je m’occupe, ils les sélectionnent quand ces ouvrages les intéressent. Après, cela peut être régulier s’il s’agit d’affinités électives. Ma responsabilité, comme attaché de presse, reste la même : leur donner la bonne information au bon moment.

Résider « Dans le ventre du Dragon »

Mathieu Gabella et Christophe Swal publient aux éditions Glénat le premier tome du triptyque Dans le ventre du Dragon, intitulé « Udo ». Ancré dans le fantasy, redéfinissant des créatures légendaires, il réunit plusieurs protagonistes cherchant à abattre un dragon gigantesque de l’intérieur…

Le Hobbit ou Game of Thrones l’ont récemment rappelé à notre bon souvenir : les dragons demeurent des créatures indissociables des récits fantasy, ou plus prosaïquement imaginaires. Mathieu Gabella et Christophe Swal ne s’y trompent pas en les rangeant parmi les protagonistes principaux de leur triptyque Dans le ventre du Dragon, dont le point de départ a de quoi éveiller la curiosité. Phylogène d’Esquamate, fils de scientifiques dracologues, Wei, pirate chinois capable de dresser les dragons, et Udo von Winkelried, descendant d’une énigmatique lignée de chasseurs de dragons, s’associent pour venir à bout d’un cracheur de feu titanesque. Avec cette singularité : pour vaincre le monstre ailé, ils devront l’attaquer de l’intérieur !

Cet argument donne le ton : « Udo » est tout entier voué à l’action et au spectacle, même s’il n’en oublie pas pour autant de caractériser ses personnages et de donner à sa mythologie des fondations solides. Ainsi, on apprend que les écailles de dragon se transforment en or une fois ces derniers sans vie, que leurs excréments constituent des pierres précieuses, que la draconnite, confondue avec la « pierre philosophale », permet de communiquer sans entrave et de transformer les êtres vivants… par le simple fait d’un regard. Udo, qui donne son nom à l’album, souffre d’une malédiction affectant son apparence, mais le dotant de pouvoirs spécifiques. « L’histoire familiale dit que les descendants de Siegfried étaient plus forts à chaque génération, qu’ils vivaient plus longtemps… » Les premières planches de cette bande dessinée en livrent les secrets : Siegfried parvient à l’invincibilité en même temps qu’il subit une profonde altération bio-génétique.

Durant leurs péripéties, bénéficiant du trait inspiré de Christophe Swal, les trois protagonistes, flanqués de la soeur de Wei et d’un dragon asservi, vont se découvrir (exemple : le domicile-musée, protégé par un pont-levis, de Phylogène d’Esquamate) autant qu’ils vont découvrir (les créatures hybrides mi-loup mi-dragon). Une fois avalés par le monstre qu’ils traquent, ils vont par ailleurs faire face à l’inattendu et à des menaces laissées en suspens en fin d’album… Entretemps, le lecteur aura l’occasion de se familiariser avec la lignée von Winkelried et de rassembler les pièces d’un puzzle fantasy qui prend peu à peu forme. Plutôt engageant, ce premier épisode de Dans le ventre du Dragon nous laisse en appétit pour la suite…

Dans le ventre du Dragon : Udo, Mathieu Gabella et Christophe Swal
Glénat, février 2022, 56 pages

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« La Ballade d’Hugo » à travers l’art et le XXe siècle

Les éditions Glénat publient La Ballade d’Hugo, de Bepi Vigna et Mauro de Luca. Biographie d’un monstre sacré du neuvième art augmentée de documents passionnants, l’album bénéficie des dessins à l’aquarelle et des couleurs douces de Mauro de Luca.

En 1939, Addis-Abeba n’est autre qu’un énième bastion fasciste. Conformément aux appétits coloniaux des puissances européennes, Benito Mussolini a prévu de faire venir pas moins de 60 000 Italiens en Afrique orientale, si l’on en croit les films de propagande projetés sur grand écran. La rhétorique est convenue, presque empruntée : construction de routes, de chemins de fer, de ports… Le futur maître vénitien du neuvième art Hugo Pratt débarque en Afrique à la suite de la mise en place de son père au contrôle de la frontière abyssinienne. Déjà, on comprend que sa jeunesse entre en résonance avec l’histoire mouvementée du XXe siècle. Mais aussi qu’elle comprend des périodes de gravité comme de légèreté. Les premières incluent le contact étroit avec la guerre, les assertions de son père (« Tu dois être fier d’appartenir à la police coloniale. Tu ne peux plus aller à l’école… C’est la guerre, et tu es le plus jeune soldat de Mussolini »), son embrigadement dans la police maritime allemande ou ses séjours en prison. Les secondes passent par les flirts, la lecture des illustrés et l’attrait pour l’art plus généralement, qui lui vaudra plus tard un départ vers l’Argentine.

Dessiné avec passion et sensibilité, La Ballade d’Hugo caractérise avec poésie le parcours d’un jeune homme qui « veut vivre comme dans les romans et les films ». L’album témoigne aussi de la période qui succède directement à la Seconde guerre mondiale, où la reconstruction et la paix s’accompagnent d’un désir de renouveau, qui se cristallise dans les fantasmes dont l’Amérique est porteuse – le jazz, les métropoles, le mouvement… « Après ces années de guerre, les gens recouvraient l’envie de rêver… » Elliptique et assez chiche en ce qui concerne son caractère biographique, cette bande dessinée n’en demeure pas moins réussie : elle parvient à inscrire une figure respectée du neuvième art dans son époque, tout en énonçant la soif de liberté qui animait alors une bonne partie de la jeunesse occidentale et dont il constitue une forme d’incarnation. Elle se complète par ailleurs de trois dossiers assez substantiels, se penchant sur la naissance de Corto Maltese, la publication de Sgt. Kirk (« la revue devint instantanément une sorte de catalyseur pour les personnalités peuplant le monde du graphisme et de la communication ») et la création de la société Uragano Comics. Augmenté de photographies, de couvertures de revue et d’illustrations originales, La Ballade d’Hugo tient lieu de bel hommage à un auteur de bandes dessinées notamment passé par Les Humanoïdes associés, Glénat ou Casterman.

La Ballade d’Hugo, Bepi Vigna et Mauro de Luca
Glénat, février 2022, 128 pages

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3.5

« Amour cru » : obsessions

Les scénaristes El Diablo et Gyl-N s’associent au dessinateur Grégory Mardon à l’occasion d’Amour cru, un one-shot érotique dédié aux expériences sexuelles alternatives.

La situation de départ d’Amour cru est relativement anodine : Mélina et Charlie sont deux amies au tempérament opposé, la première s’épanouissant en se montrant frivole, la seconde apparaissant plus introvertie et conservatrice en amour. « J’ai pas forcément besoin de me taper trois mecs par semaine », résume d’ailleurs cette dernière à l’attention de son amie, qui s’envoie en l’air dans les toilettes d’une discothèque dès la cinquième planche de l’album. C’est l’une des dimensions principales du récit : les deux femmes s’apprécient, mais ne se comprennent pas forcément, à tel point que la relation naissante entre Charlie et Alan, un galeriste, suscite le désarroi de Mélina. Son amie a beau lui répéter que « c’est un mec très classe, avec beaucoup de goût » et qu’elle n’« arrive pas à lui voir un défaut », elle demeure suspicieuse. « C’est moi ou le mec est froid comme un glaçon ? », se demande-t-elle à l’issue de leur première rencontre.

Amour cru va cependant rapidement déborder le cadre de l’incommunicabilité. Certes, les deux femmes s’éloignent, mais c’est surtout au moment où Mélina va découvrir les jeux sexuels anthropophages de Charlie et Alan qu’on atteint le point de bascule. Comment doit-elle réagir ? Faut-il qu’elle avertisse la police ? À quel point son amie est-elle devenue déviante ? Retournement complet des rôles : la femme aux mœurs légères, qui se donne à des inconnus et se livre au sexe par écrans interposés, joue les vierges effarouchées devant les pratiques alternatives de son amie, jusque-là considérée comme une rabat-joie incapable de jouir de l’instant présent. Grégory Mardon explore sans détour cet état de fait, puisque des dessins érotiques émaillent la lecture de l’album et entrecoupent les réflexions des deux personnages principaux.

Le problème d’Amour cru, c’est que cette audace formelle est rapidement condamnée à circuler en circuit fermé. « C’est devenu comme une drogue. Plus elle me bouffe, plus je jouis », assène Alan à Mélina, elle-même de plus en plus intriguée quant à l’anthropophagie (et on peut s’interroger sur la crédibilité de cette énorme ficelle scénaristique). Au-delà de ce petit jeu triangulaire et des déviances qu’il supporte, force est de constater qu’El Diablo et Gyl-N ne proposent pas grand-chose à leurs lecteurs. Certes, après la septicémie de son amant, Charlie est accusée de tentative d’homicide et de mise en danger de la vie d’autrui, puis soignée dans un hôpital psychiatrique. On peut donc arguer qu’on questionne la pathologisation de certaines orientations sexuelles – ce qui a bien entendu une résonance particulière dans l’histoire de l’humanité. Mais c’est bien peu au regard des 120 pages qui composent Amour cru et ce, d’autant plus que les dessins laissent eux aussi plutôt de marbre.

Amour cru, El Diablo, Gyl-N et Grégory Mardon
Glénat, février 2022, 120 pages

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2.5

« Le Journal » : antagonismes sur fresque historique

Les éditions Bamboo publient Le Journal, du scénariste Patrice Ordas et du dessinateur Philippe Tarral. Traversant la grande Histoire américaine, le récit s’appuie sur un antagonisme profond entre le journaliste Nathan Prius et le directeur de publication qui lui a mis le pied à l’étrier, George Ellis.

Trois éléments s’enchevêtrent dans Le Journal : l’histoire américaine, la démocratisation des journaux et la rivalité, portée à incandescence, entre les deux principaux protagonistes de Patrice Ordas, Nathan Prius et George Ellis. Le récit débute en 1781, en pleine guerre d’indépendance. Soldat, Nathan Prius note scrupuleusement ce qu’il peut observer sur le front : il écrit sur du papier d’amorce, sous la pluie, les pages du Liberty Sentinel, que George Ellis intègre ensuite dans le Richmond News. Mais ce dernier s’attribue volontiers des mérites illusoires. Il affirme amender les textes de son reporter, et en corriger les scories. Il n’en faut pas plus pour que le divorce entre les deux hommes soit prononcé : Nathan Prius décide de publier à son compte, mais un mensonge du proripétaire du Richmond News, par ailleurs décrit comme un « anglican, conservateur et loyaliste », l’envoie derrière les barreaux…

Patrice Ordas et Philippe Tarral se plaisent à portraiturer une époque trouble, où l’on peut éprouver de l’amitié pour un loyaliste parce qu’on a servi avec lui dans une milice contre les Français, pourtant eux-mêmes partenaires aujourd’hui dans la quête d’indépendance des Américains contre les Britanniques. Ils reconvertissent Nathan Prius en « moine copiste », chargé de mettre au net des testaments ou des inventaires de dot, ce qui lui permettra d’ailleurs de rencontrer sa future épouse Charlotte, victime d’un mariage arrangé, avant de reprendre ses activités éditoriales. Il faut dire que la presse a le vent en poupe et que les articles de Nathan Prius sur l’univers carcéral ont rencontré leur public : « Des crieurs l’apprennent par cœur pour le réciter au carrefour… Il faudrait peut-être trouver un moyen de les faire payer… Tes articles sur les prisons ont beaucoup plu… Surtout aux familles dont un proche est en geôle. » Mais dès qu’il s’agit de journaux, ce diable de George Ellis n’est jamais loin : il envoie des miliciens chasser les crieurs, avant de proposer à son ancien journaliste de lui prêter sa presse à bras en échange d’articles sur l’épopée du major général Arthur Saint Clair, parti lutter contre des Indiens.

La mission Saint Clair se solde par un échec cuisant : les forces américaines perdent 950 miliciens sur les 1000 que comptait la brigade. Blessé, Nathan Prius échappe de peu à la mort et voit en sus Ellis revenir sur ses promesses. « Nathan regarde avec tristesse l’espace vide, dégagé dans l’attente d’un matériel qui ne viendra pas. » Pis, on apprend au journaliste : « Ellis se barde de plus en plus de graisse et d’argent chaque jour. Il fait fortune avec tes chroniques indiennes, qu’il prétend tenir d’un survivant anonyme ! » Patrice Ordas et Philippe Tarral échafaudent ainsi une rivalité au long cours, bientôt doublement mortelle, sur fond d’entreprises éditoriales et de conflits américains. Accordant un soin particulier à la psychologie et aux intérêts de leurs personnages, mais aussi aux représentations dessinées de l’époque (très convaincantes), le duo en charge du Journal parvient en moins de 60 pages à mettre en discussion et en images les antagonismes politiques et humains d’une époque où tout était encore à écrire : la destinée d’une jeune nation, mais aussi la manière dont elle va être couchée sur papier. C’est dense, ingénieux et passionnant.

Le Journal, Patrice Ordas et Philippe Tarral
Bamboo, mars 2022, 56 pages

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La Propriété de Varsovie

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La propriété, c’est celle que la famille de Régina Segal avait abandonnée à Varsovie en 1939 pour échapper aux Nazis. Qu’est-elle devenue et est-ce possible d’en profiter à nouveau ? Voilà ce que Régina et sa petite-fille Mica veulent savoir en faisant le voyage de Tel-Aviv à Varsovie plus de 60 ans après.

Mica, charmante Israélienne d’environ 25 ans, accompagne sa grand-mère jusqu’à Varsovie, pour tenter de rentrer en possession de ce bien de famille abandonné dans l’urgence. Bien évidemment, depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. D’ailleurs, Régina qui était une jeune fille avec l’avenir devant elle est désormais une vieille dame un peu capricieuse qui ne réalise pas toujours la portée de ses actes, au point qu’on peut se demander si elle ne commence pas à perdre la tête. Déjà, il semblerait qu’elle n’ait pas dit grand-chose à Mica sur la nature réelle de la propriété qu’elle cherche à récupérer : un simple appartement ou bien un immeuble ? Et à quelle adresse ? Détient-elle un titre de propriété ou va-t-elle le rechercher sur place ? D’autre part, pourquoi se décide-t-elle à entreprendre le voyage à ce moment, alors qu’elle aurait pu l’envisager depuis longtemps ?

Entre spoliation et héritage familial

La suite va répondre à ces questions, tout en abordant beaucoup d’autres points tout au long de sept chapitres (aux longueurs très inégales), correspondant aux sept journées du voyage aller-retour de Régina et Mica. Il est donc question du devenir des Juifs qui ont fui la Pologne pendant la guerre, pour aller vivre en Israël (sans oublier les victimes des nazis, puisque l’avion emmène des jeunes qui doivent visiter des camps de concentration). La question de la spoliation de leurs biens polonais est évoquée par le biais d’une fiction qui vaut quelques surprises, en particulier parce que l’histoire de la famille Segal se révèle plus compliquée que ce qu’on imagine d’abord. Dans cette famille, la propriété de Varsovie, probablement devenue un peu mythique, est semble-t-il perçue comme un potentiel héritage de valeur (humour juif autour de l’intérêt supposé pour l’argent). Dans l’histoire intervient alors la position trouble de Tzilla, tante de Mica et sœur de son père mort il y a peu. Craignant que sa part d’héritage ne lui échappe (ou cherchant à accélérer le mouvement), Tzilla s’est débrouillée pour que son ami Avram Yagodnik surveille Régina et sa petite-fille à Varsovie. Avram a un alibi pour prendre le même avion qu’elles, mais son physique et son comportement ne correspondent absolument pas à la discrétion nécessaire, ce qui nous vaut quelques situations de type comédie.

L’objectif avoué peut en cacher un autre

Avec son style qui tient beaucoup de la ligne claire, on n’attend pas forcément de Rutu Modan une BD complexe. Sa complexité émerge donc progressivement, après un début où une certaine loufoquerie peut inciter à se demander où la dessinatrice veut en venir. Dès l’aéroport (Tel-Aviv), Régina fait tourner en bourrique aussi bien sa petite-fille que les douaniers. Bien présent, l’humour imprègne tout l’album, avec ses nombreuses incongruités. La complexité vient autant de l’intrigue où les différents personnages agissent chacun selon des intérêts différents, mais aussi selon leur passé (celui de Régina notamment, mais également celui de ceux qui sont restés en Pologne) et leur vécu. L’album montre avec un bonheur certain la vie du moment à Varsovie, avec l’héritage du passé que certains aimeraient carrément faire revivre. On réalise progressivement que Régina ne pense pas qu’à récupérer un bien immobilier. À l’hôtel, dans un bottin, elle repère l’adresse d’un endroit (comme un restaurant, dans un appartement) où elle va demander une spécialité culinaire avec d’autres idées derrière la tête…

Maîtrise narrative

Rutu Modan se montre également très inspirée pour explorer les possibilités narratives du médium BD. Ainsi, elle utilise trois polices de caractères différentes pour trois langages différents, selon les situations et les personnages (hébreu, polonais et anglais). L’album comportant la mention « traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech », on peut supposer que la version française retranscrit assez fidèlement ses intentions. Ainsi, par moments, certains interlocuteurs ne peuvent pas se comprendre. Pour le faire sentir, la dessinatrice place des gribouillis dans certaines bulles, avant qu’un autre personnage traduise à celui qui n’a pas compris, ce qui permet au lecteur (à la lectrice) de comprendre à son tour. Dans le même registre inventif, Rutu Modan met deux personnages côte à côte tous les deux au téléphone en même temps, mais avec deux interlocuteurs différents. On découvre les deux conversations en parallèle, car elles font toutes deux avancer l’intrigue. Cela ressemble beaucoup à une situation de split screen au cinéma, sauf qu’on remarque que cela fonctionne avec la BD car on peut suivre les deux conversations, alors que cela ne fonctionnerait pas au cinéma car les deux conversations se mêleraient pour créer de la confusion. Ces particularités de narration ne visent pas à souligner la maîtrise de Rutu Modan, car elles sont systématiquement au service de son intrigue.

Une originalité bien élaborée

On trouve donc émotion et fantaisie dans cette BD (Fauve d’Angoulême : Prix spécial du jury 2014) qui aborde des sujets particulièrement graves. Ceci est à mettre en parallèle avec son aspect esthétique. La ligne claire donne une bonne visibilité et un réel confort de lecture (ce qui compte pour un roman graphique de 232 pages), alors que la narration entrecroise pas mal de fils qui demandent par moments à être démêlés. Par ailleurs, la lisibilité du dessin tient au fait que l’essentiel des planches comporte trois bandes, le reste étant sur deux bandes. À noter que Rutu Modan a bénéficié d’une assistance pour le scénario (Tirza Biron) et pour la colorisation (Hila Noam et Michal Bergman). Ces indications figurent en fin d’album, l’ultime page étant présentée comme un générique de film attribuant un nom d’acteur pour chaque personnage de la BD, tout en précisant que tous les personnages sont bien fictifs. Cela m’incite à penser que Rutu Modan a pris comme modèles physiques, les personnes citées dans ce générique.

La Propriété, Rutu Modan
Actes sud BD, octobre 2013
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4

Rien à foutre d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, décollage immédiat

Rien à foutre est un titre qui annonce la couleur. Sous les traits lumineux de l’excellente Adèle Exarchopoulos, les cinéastes dessinent avec talent une jeunesse désenchantée, minée par une société de plus en plus mercantile et individualiste.

Synopsis de Rien à foutre :  Cassandre, 26 ans, est hôtesse de l’air dans une compagnie low-cost. Vivant au jour le jour, elle enchaine les vols et les fêtes sans lendemain, fidèle à son pseudo Tinder «Carpe Diem». Une existence sans attaches, en forme de fuite en avant, qui la comble en apparence. Alors que la pression de sa compagnie redouble, Cassandre finit par perdre pied. Saura-t-elle affronter les douleurs enfouies et revenir vers ceux qu’elle a laissés au sol ?

 

Lost in translation

Il y a tant à dire sur Rien à foutre, le premier long d’Emmanuel Marre et de sa compagne Julie Lecoustre, présenté à la semaine de la Critique au festival de Cannes en Juillet 2021.

Présenter d’emblée les deux réalisateurs  comme un couple n’est pas anodin ni gratuit. Ce travail d’équipe, comme en général leur méthode de travail (mélange de professionnels et de non professionnels, notamment), est l’antithèse de l’un des thèmes principaux de leur film : l’ultra-moderne solitude d’une certaine jeunesse d’aujourd’hui. Cassandre (Adèle Exarchopoulos, belle et presque mystérieuse) est une partie de cette jeunesse, une hôtesse de l’air de 26 ans, dans une compagnie moyen-courrier low-cost comme il en prolifère. Son éternel air détaché, toujours un peu au bord de l’ahurissement,  rend parfaitement compte du propos du film, le manque d’attachement, ainsi que le côté très mélancolique du film.

Rien à foutre est divisé en deux parties pas si distinctes, puisque le tout est traversé par la lumière d’Exarchopoulos.  Dans sa première moitié, les cinéastes ont à cœur de mettre en exergue la brutalité d’un métier qui ne fait plus rêver que les gamines de huit ans et moins. Un métier féminin où pourtant, même les syndicalistes qui poussent les hôtesses à faire la grève sont des hommes. Un emploi qui isole terriblement, où les plus proches confidents ne sont que d’autres hôtesses et stewards avec qui on cohabite, loin de chez soi, dans des banlieues lointaines de villes touristiques sans relief. Emmanuel Marre expliquait sur les ondes que l’idée de ce scenario leur était venue lors d’un voyage, en ayant croisé le chemin d’une vraie hôtesse en larmes, en proie à un chagrin dont elle n’avait personne à qui le partager.

Le film a un côté métronomique qui ponctue la lassitude et l’ennui qui accompagnent la vie de Cassandre et de ses collègues. Basée à Lanzarote, elle tient le coup grâce aux shots répétitifs qu’elle s’octroie tous les soirs en boîte de nuit. Martelant le pavé avec ses talons et sa valise cabine, dans un silence assourdissant, Cassandre promène sa solitude d’homme en homme, de plage en plage, ad nauseam

Dans l’attente de jours qu’elle espère meilleurs, d’une compagnie-étalon qu’elle rêve  de rejoindre, la protagoniste revient sur le plancher des vaches. Elle retrouve ses amis d’enfance, engoncés dans une vie encore plus médiocre que la sienne, sans la perspective d’un glamour qui n’existe pas, mais que Cassandre dépeint, d’ailleurs plus à elle-même qu’aux autres. Elle retrouve la douceur d’une famille, aussi brisée soit-elle. Cette deuxième partie de film est peut-être un peu moins bien réussie, car elle n’est sous-tendue que par une intrigue assez mince qui ne peut décemment pas se développer outre-mesure. On remarquera toutefois le travail d’Adèle Exarchopoulos, qui donne vie à ces respirations ténues, avec un regard, l’esquisse d’un sourire, la tête comme toujours dans le ciel, ce ciel si ingrat qui ne lui pardonne rien.

Rien à foutre est , comme son titre l’indique, un très beau film sur une situation étrangement nihiliste, dont la dernière séquence, plutôt que de ramener la féérie du spectacle qui s’y joue et la joie d’une hôtesse qui a gravi un échelon de plus dans son métier, donne à voir une réalité plutôt glaçante : où qu’elle soit, l’histoire de Cassandre semble être un éternel recommencement d’une vie rêvée qui vire un peu à la fois au désenchantement quasi-permanent .

 

Rien à foutre – Bande annonce

 

Rien à foutre – Fiche technique

Réalisateur : Emmanuel Marre & Julie Lecoustre
Scénario : Emmanuel Marre & Julie Lecoustre, en collaboration avec Mariette Désert

Interprétation : Adèle Exarchopoulos (Cassandre Wassels), Alexandre Perrier (Jean Wassels), Mara Taquin (Mélissa Wassels), Arthur Egloff (Arthur), Tamara Al Saadi (Dounia), David Martinez Pinon (Superviseur Base), Soraya Amate (Colocataire Cassandre), Martina Amato (Colocataire Cassandre)
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Nicolas Rumpl
Producteur : Benoit Roland, Coproducteur : Alexandre Perrier
Maisons de Production : Wrong Men North, Kidam
Distribution (France) : Condor Distribution
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  02 Mars2022
France – Belgique – 2021

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4

« Le Salaire du Diable » : la justice cannibalisée par le pouvoir

Rimini Éditions propose en combo DVD/bluray Le Salaire du Diable, de Jack Arnold. À mi-chemin entre le western et le film noir, le long métrage, qui met en scène Orson Welles et Jeff Chandler, interroge l’éthique de conviction et de responsabilité d’un shérif en butte aux puissances financières locales.

Un jeune ranchero est tiré d’un baraquement surpeuplé et violemment traîné jusqu’à une grange voisine. Deux hommes le passent à tabac, il résiste tant bien que mal, ce qui provoque une escalade qui lui sera fatale. Le vieux Juan Cisneros, tapi dans l’ombre, a tout observé. Il décide d’en aviser la police locale. Comme tous ses compagnons d’infortune, Juan Martin était tenu de « travailler comme un chien sans se plaindre ». Mais le contremaître Ed Yates et son second Chet Huneker ont cette fois franchi les limites de l’inacceptable : ils s’en sont pris physiquement à un ouvrier agricole mexicain, sans autre forme de procès. Le point de bascule intervient très tôt dans Le Salaire du Diable : après quelques minutes d’un récit qui n’en compte que 80, Jack Arnold tient déjà sa victime, ses coupables, son enquêteur et protagoniste principal, mais aussi cette ambiance hybride, partagée entre les grands espaces arides du western et les éclairages nocturnes, accentués, des films noirs. Le meurtre de Juan Martin en constitue d’ailleurs une sorte d’apothéose : lumière vacillante, accès de violence mutique et encore inexpliquée, bracero assassiné dans un domaine agricole…

Virgil Renchler (convaincant Orson Welles) règne en maître sur le Golden Empire, un ranch ayant pignon sur rue, s’étendant sur plusieurs kilomètres, et employant près de 500 immigrés clandestins mexicains, à qui l’on demande de « travailler sous le soleil pour une petite paie ». Au moment de la sortie du Salaire du Diable en 1957, des lois visent à entraver l’emploi de braceros aux États-Unis ; ils sont accusés de concurrencer déloyalement les braves travailleurs américains. Cette résonance politique rattache évidemment le long métrage de Jack Arnold à un contexte sociopolitique bien palpable. Le Salaire du Diable met d’ailleurs les formes quand il s’agit d’énoncer – et de dénoncer – les conditions de vie des rancheros : la chaleur suffocante qui afflige les travailleurs mexicains est objectivée par l’omniprésence des ventilateurs (au commissariat de police, au funérarium, chez le coiffeur…) ; tandis que Juan se rase dans un baraquement rempli de miséreux, des collaborateurs de Virgil Renchler, aveuglés par la haine, apparaissent dans un miroir avant de le rouer de coups ; l’adjoint au shérif, trop conscient de la puissance économique du Golden Empire, prête à peine attention au récit glaçant de Juan Cisneros : « Tu ne vas pas prendre cette histoire au sérieux ? », lance-t-il à son supérieur Ben Sadler.

Ce dernier, campé par un excellent Jeff Chandler, est caractérisé en humaniste dès ses premières apparitions à l’écran. Il fait d’abord preuve de prévenance face à un ivrogne, avant de se laisser guider par son éthique de conviction et de se présenter aux portes du vaste Golden Empire, où le gardien des lieux lui fait remarquer qu’il est « le seul homme de loi à franchir cette porte depuis qu'[il est] là ». Il est néanmoins reçu séance tenante dans le bureau luxueux de Virgil Renchler, qui ne tarde pas à l’intimider : « Si vous persistez à m’embêter, le comté aura un nouveau shérif. » Là-bas, face aux imposantes cornes d’ivoire accrochées aux murs et aux volumineux cigares consommés par son hôte, symboles d’une consommation ostentatoire (selon le modèle conceptuel de Thorstein Veblen), le shérif ne se démonte pas : il aspire à aller au bout de son enquête et ce, même si de nouveaux témoignages contradictoires (et mensongers) seront bientôt déposés et qu’« un meurtre comporte toujours des ennuis ».

Entreprise collective (quel film ne l’est pas ?), Le Salaire du Diable bénéficie de l’excellent travail de son scénariste Gene L. Coon, ainsi que de la photographie, inspirée des films noirs, d’Arthur E. Arling. Tandis que ce dernier contribue à donner un allant sépulcral au long métrage, l’auteur s’échine à ancrer son histoire dans un contexte sociopolitique brûlant. Si le traditionnel whodunit reste parfaitement étranger au film de Jack Arnold (aucun mystère à élucider), les répercussions du meurtre de Juan Martin font en revanche l’objet de longs développements, qui forment le cœur du récit. Dans un discours éloquent et mémorable, le shérif Ben Sadler admoneste les habitants de la petite localité rurale qu’il sert et protège : « Je suis un contribuable qui défend la loi », « rien n’a jamais su vous sortir de votre apathie, pas même un meurtre », « vous n’avez rien dans le ventre »… Si l’homme exprime ainsi ses doléances, c’est à la suite des avertissements ininterrompus qui lui ont été adressés, visant à décourager et discréditer son enquête : on le somme de tenir compte de « ce que Renchler représente pour la ville », on lui promet « la mort de notre commerce », on prédit que « la ville serait ruinée ». Cette toute-puissance financière qui se projette sur les institutions locales transparaît à chaque instant, dans les interpellations comme dans les attitudes, à travers chaque parole et chaque regard, mais le shérif y répond en usant d’un symbole fort : il brandit avec énergie le Code pénal, argument massue sur lequel toute considération arbitraire, ou assujettie à l’argent, ne peut que trébucher.

Au Golden Empire, tout le monde ne considère cependant pas la disparition de Juan Martin avec indifférence ou légèreté. Skippy, la fille de Virgil, apparaît profondément affectée par ce qui est arrivé au jeune ranchero. « Personne n’osait m’approcher, aucun garçon de la ville », « je ne connaissais personne, excepté Juan », explique-t-elle au shérif Ben Sadler. Enfermée dans une prison dorée, coupable de ne pas avoir donné suite à l’intérêt d’Ed Yates à son égard, elle avance, comme pour se persuader de sa parfaite innocuité dans cette sordide affaire : « Il n’y avait entre nous que d’innocentes distractions. » Pour le spectateur, le personnage de Skippy agit comme un puissant révélateur : de la peur qu’inspire son puissant paternel (aucun homme ne s’est jamais risqué à lui faire la cour), mais aussi du jusqu’au-boutisme parfois criminel de ceux, trop vernis, à qui l’on ne peut désormais plus rien refuser (le contremaître punit, en concertation avec son patron, l’ouvrier immigré qui a eu, à ses yeux, l’outrecuidance de courtiser celle qu’il convoite).

TECHNIQUE & BONUS

Sur le plan technique, cette édition apparaît particulièrement probante, dénuée d’imperfections et dotée d’une image parfaitement stable. Si les suppléments sont rares, on retiendra néanmoins cette longue interview du spécialiste du cinéma Florent Fourcart, qui inscrit Le Salaire du Diable à cheval entre le western et le film noir, avant d’en présenter le metteur en scène, Jack Arnold, comme un artisan respectable du cinéma fantastique et un grand maître de la série B (venant, notons-le, du documentaire de propagande). Le critique insiste sur la dimension sociale et humaniste du film, bien ancré dans son époque. Il en verbalise la modernité et revient également sur la présence d’Orson Welles au générique, rappelant que le célèbre cinéaste cachetonnait régulièrement pour financer ses propres projets, souvent conçus en dehors des circuits de production traditionnels.

Bande-annonce :

Fiche technique :

Date de sortie : 15 février 2022
Editeur : RIMINI EDITIONS
Edition : Combo Blu-ray + DVD, Digipack, 2 DVD, PAL, Tous publics
Région : 2
Audio : français – DTS HD Master Audio / anglais – DTS HD Master Audio
Vidéo : Format 16/9 compatible 4/3, Format cinéma respecté 2.35, Format BD-50, Film en Noir et Blanc
Sous-titres : Français
Master haute définition
Boîtier Digipack avec étui
Contient :
– le Blu-ray du film (80′)
– le DVD du film (77′)
Entretien avec Florent Fourcart, spécialiste de l’Histoire au cinéma (2021, 22’55 »)
Bande-annonce (2’16 », VO)

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3.5

Le Ciel de Nantes à l’Odéon : des gens qui s’aiment, qui se racontent

4.5

Christophe Honoré est à l’affiche du théâtre de l’Odéon du 8 mars au 3 avril avec sa pièce Le Ciel de Nantes (texte créé en mars 2021 et paru en octobre de la même année aux éditions Les solitaires intempestifs). Après un passage par le théâtre qui fait cinéma pendant la pandémie avec Guermantes, Christophe Honoré fait de la salle de spectacle un cinéma à ciel ouvert pour mieux évoquer les souvenirs, leur éclatante fausseté et sa vie, tout simplement.

« Je peux vivre sans toi, oui mais, je ne peux vivre sans t’aimer. »

Le spectacle de Christophe Honoré commence par un long commentaire d’images imaginaires qu’on ne voit pas, bientôt interrompu par un commentaire réel d’un personnage qui s’offusque. Voilà qu’Honoré ose mettre de la poésie dans les bombardements à l’aide d’une coccinelle dont un enfant compterait les taches. De suite, le ton est donné : Le Ciel de Nantes ne sera qu’une grande interruption dans la litanie de souvenirs que le film  (non tourné) aurait dû être. D’ailleurs, on est au théâtre, sur scène. Celui qui prétend s’appeler Christophe n’est pas le metteur en scène face à ses acteurs (comme c’était le cas dans Guermantes), mais bien un acteur qui rejoue, pour le metteur en scène, le rôle du cinéaste. Cette mise en abyme vertigineuse ne cessera d’être, tout le long des 2h15 du Ciel de Nantes, un jeu permanent. Honoré se balade dans ses souvenirs, faisant revivre les morts, conscients qu’ils sont morts, dans d’autres corps. Même sa mère, encore en vie, est jouée par Julien Honoré, qui n’est autre que le frère de Christophe Honoré. Il ne jouera jamais son propre rôle, celui du frère qui, aurait pu, à trois ans, perdre son grand frère dans un accident de voiture. C’est ce récit-là et bien d’autres que retranscrit Le Ciel de Nantes.

Familles 

Après Les Chansons d’amour, Le Livre pour enfants ou encore Ton Père, récits, entre autres, autobiographiques, Christophe Honoré s’attaque au récit de sa famille. Il convoque sa grand-mère, un oncle, une tante, un grand-père aussi pour raconter un récit familial fait de suicides, de folie, de détestations et de vrais beaux moments. Bref, Christophe Honoré parle de la famille, celle qui se réunit inlassablement autour d’une table dans un espace commun, fragile mais constituant. Ici, l’espace est d’abord la salle de cinéma reconstituée, mais l’écran est dans le dos des personnages puisque c’est au spectateur avant tout que le récit s’adresse. Bientôt, l’appartement de la grand-mère apparaît sur scène, dans un film, et envahit même un temps la salle de cinéma défigurée, transformée en salon des souvenirs. Dans ce récit familial et intime, Honoré convoque également sa famille de cinéma le temps d’une séquence où il s’attache à prouver combien il était vain de vouloir, au cinéma, raconter sa famille : « Quand les gens ont vraiment existé, on a du mal à les faire jouer par d’autres. On cherche des ressemblances qui sont toujours vaines, et finit par régner un sentiment de ridicule… ». Pourtant, il y a eu des essais caméra qu’ici celui redevenu un temps réalisateur filme avec Anaïs Demoustier, Ludivine Sagnier, Vincent Lacoste, Pierre Deladonchamps… autant d’acteurs qui ont traversé le cinéma du réalisateur et qui font la famille qu’il ose exposer depuis toujours. Une famille un peu bourgeoise, toujours de Paris ou du moins à Paris, loin de Rostrenen. Dans Les Chansons d’amour, la Bretagne est ainsi évoquée à travers un cinéma parisien et un amour tout aussi parisien (bien que sentant la pluie, l’océan et les crêpes au citron). Christophe Honoré s’interroge sur ses choix, sur la place qu’a réellement sa famille dans son art, sur ce qu’il a osé montrer.

L’Histoire et des histoires 

Comment confronter ses souvenirs à ceux des autres, disparus, dont les histoires dorment désormais dans des cercueils froids que de film en film Honoré a comme rêvé de remplacer : « Comme je l’envie cette terre de province qui sert ton corps entre ses bras » (Reims, chanson extraite du film Les Bien-aimés). Car « Christ »  est devenu Christophe Honoré, le réalisateur parisien qui se revendique « de province » et qui pourtant peuple son cinéma de figures loin d’être provinciales. Son œuvre est cependant éclectique, touche à tout, elle recrée les souvenirs communs des Malheurs de Sophie, à la princesse de Clèves (La Belle personne) en passant par Les Métamorphoses. C’est aussi une œuvre qui traverse les époques : Nouveau Roman, Plaire aimer, et courir vite ou Les Idoles. On pense aussi aux Bien-aimés, qui des années 60 avec Prague aux attentats du 11 septembre 2001, avec Jeunesse se passe. Que des titres composés pour le cinéaste par Alex Beaupain. On entend d’ailleurs Les yeux au ciel réinterprétée sur scène:  « Et ma mère s’installe au micro, elle chante. Et je me cache tellement j’ai honte et tellement j’ai envie de pleurer ». Notre émotion est tout aussi grande de réentendre ce texte bouleversant qui nous rappelle des images de cinéma. Pourtant, de cinéma il ne sera pas question puisque le film ne se fera pas. Il y a trop de risque que les images prennent le pas sur ce qui a réellement existé : « Je n’ai pas besoin d’une histoire, j’ai besoin de vous ». C’est exactement le souffle qui traverse toute l’œuvre de Christophe Honoré.

Juste la fin du monde

C’est pourquoi dans une mise en scène extrêmement vivante, Honoré convoque les morts pour ce qu’ils sont, des êtres qui revisitent avec lui leur vie, l’interrompent, détruisent la rêverie pour donner leurs vérités. Dans cet espace ludique qu’est le jeu scénique, Honoré offre une partition à chacun, de fausses apartés comme lui seul en a le secret, on se souvient des adresses caméras de Louis Garrel dans Dans Paris. Ici encore, les déchirures comme les mots d’amour se disent toujours en chansons, au micro (souvent utilisé aussi au beau milieu des dialogues comme pour donner du poids à la parole de chacun). C’est Jacques qui chante presque à la fin de la pièce un air qui se termine par « On était tous fous, qu’est-ce que ça gueulait, mais qu’est-ce qu’on était bien ». Dans ce foutoir, ces larmes, ce « concours de souffrance » comme l’appelle le père Puig (le grand-père, sorte de figure néfaste qui tente de dire sa vérité), Honoré parvient à distiller un peu d’humour, de légèreté, dans cet amour cruel qui réunit les êtres qui s’aiment sans le vouloir vraiment, qui se détruisent parce que tout doit se terminer… Il tente de saisir les bons moments, sans rayer le malheur. À travers un chassé-croisé permanent, des images de cinéma, des décors qui sont sur scène puis sur l’écran, en faisant traverser l’écran à sa famille reconstituée, Honoré tente de mettre à distance, de rêver sa vie, de la revivre, de faire renaître. Mais c’est vers une inéluctable « fin du monde » (on pense souvent à Juste la fin du monde au cours de la pièce) qu’il se rend pour rendre plus forts que jamais ces mots entendus dans son cinéma : « je peux vivre sans toi, oui, mais, je ne peux vivre sans t’aimer ».

Le metteur en scène s’interroge alors sur sa place dans le monde, la force du cinéma, de l’art en général, et sur ce besoin de raconter des histoires, quand un seul être vous manque… et que tout disparaît. On est dans le souvenir du souvenir, qui devient un souvenir commun, un souvenir intime : « Je ne sais plus si ma vie a vraiment croisé votre vie ». On est chez Proust ou chez Duras, tout s’efface, tout se recréer, à l’infini. Il y a matière pour mourir, pour ressusciter, pour être incarné, désincarné, reprendre forme. Il n’y a pas une vérité, il y a mille vérités qu’inlassablement le metteur en scène remet sur le dos de la création pour faire une œuvre hybride peuplée de fantômes, mais surtout transpercée de toutes parts par la vie, les fulgurances. Non décidément « le passé ne passe pas », mais il peut devenir œuvre d’art, de réflexion, de déconstruction permanente et au final… de rêve éveillé !

Corps

Dans ce rêve éveillé, les corps ont une importance vraiment particulière. Que ce soit le premier oncle et son expérience des corps torturés pendant la guerre d’Algérie, le second et ses poumons meurtris ou à travers le personnage de la mère qui refuse d’entendre parler du suicide de son frère. Ou encore par l’image jamais représentée du corps de Claudie qui s’effondre quatre étages plus bas. Surtout, le corps de « Kiki » et de ses dix enfants qu’elle a du porter, accoucher… Enfin, le corps, omniprésent, gargantuesque – un temps envahissant la scène, la dévorant- du grand-père violent, ce corps aussi auquel Honoré donne la parole. Au milieu, il y a Christophe et sa volonté de rappeler à sa grand-mère, qui trouve son homosexualité dégueulasse, tout ce qui a été entre eux, d’enjeux et de danses. Il est clairement ce pont sur la rivière, qui fait le lien entre tous.

Ces corps rarement vu au théâtre, ces corps populaires, sont mis sur le devant de la scène, et Honoré les fait danser, valser… Il y a volonté de représenter, de transfigurer la mémoire par le jeu. A ce jeu-là justement, les acteurs sont tous formidables dans leur partition, sans se prendre trop au sérieux, portant une parole souvent volubile, qui explose, s’expose enfin. A côté de Chiara Mastroianni, fidèle parmi les fidèles, et de Julien Honoré, on a plaisir à (re)découvrir les autres acteurs, à les voir devenir les fantômes du théâtre d’Honoré, en chair et en os, s’affrontant au corps à corps, au verbe, bref existant enfin malgré leur disparition inéluctable de la scène comme du monde.

Le Ciel de Nantes : bande-annonce

Le Ciel de Nantes : fiche technique

Odette, dite Mémé Kiki, veuve de guerre, a eu dix enfants, dont huit avec le père Puig. Parmi eux, Jacques, Claudie, Marie-Do. Sur fond d’histoire sociale, de luttes ouvrières, d’immigration, de guerre d’Algérie, de montée de l’extrême-droite, l’intrigue entrelace six destins sur trois générations.

Texte et mise en scène : Christophe Honoré
Interprètes : Youssouf Abi-Ayad, Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Chiara Mastroianni, Stéphane Roger, Marlène Saldana
Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy
Lumières : Dominique Bruguière
Costumes : Pascaline Chavanne
Production : Elizabeth Gay, Sylvain Didry, Clémence Huckel, Colin Pitrat
Durée : 2h15
Au théâtre de l’Odéon du 8 mars au 3 avril 2022

France – 2021

Belfast, de Kenneth Branagh : nostalgie et naphtaline

Après une série de grosses productions – et quelques semaines à peine après son catastrophique Mort sur le Nil –, admettons qu’on n’avait pas vu venir ce nouveau film de Kenneth Branagh, de loin son projet le plus personnel. Tourné en noir et blanc, Belfast est une ode à la capitale de l’Irlande du Nord, à travers les souvenirs personnels du cinéaste qui y a vécu l’avènement des « Troubles » entre catholiques et protestants. Si le film transpire l’amour sincère pour la ville, la nostalgie de Branagh (également scénariste) a ôté aux images de son enfance toute l’âpreté qu’exigeait la période historique dans laquelle elles s’inscrivent. Bien trop policé, Belfast se présente dès lors comme un drame familial très gentillet, dont l’empreinte demeure superficielle. C’est bien connu, la nostalgie embellit toujours le passé. 

Alors que Belfast lui permet de devenir le premier homme à être nominé dans sept catégories différentes aux Oscars, on ne peut que s’étonner à nouveau du parcours improbable de Kenneth Branagh. Nord-Irlandais de naissance et de cœur, on rappellera qu’il fut formé à la très réputée Royal Academy of Dramatic Art de Londres (dont il est le Président depuis 2014) et sembla se destiner au théâtre, créant avec David Parfitt la Renaissance Theatre Company en 1987. Que ce soit sur les planches ou au cinéma où il fit ses premiers pas dès la fin des années 80, Branagh se spécialisa dans les adaptations de Shakespeare, jouant dans ou mettant en scène (il passa à la direction et à l’écriture dès son premier film, Henry V) six adaptations de ses œuvres, une fidélité qui aboutira assez logiquement à l’incarnation du Barde par Branagh lui-même dans All is True (2008), qu’il met également en scène. C’est plus globalement avec la grande littérature que Branagh entretient un rapport étroit, adaptant au cours de sa carrière Mary Shelley (Frankenstein/1994), Tchekhov (le court-métrage Le Chant du cygne/1992) ou Agatha Christie (Le Crime de l’Orient-Express/2017 et Mort sur le Nil/2022).

Ce surdoué pétri de littérature classique se perdit néanmoins en route dès 2007 et son mauvais remake du Limier de Mankiewicz. A travers une conversion dont seul Hollywood à le secret, Branagh se vit alors propulsé à la direction d’une succession de blockbusters que des producteurs américains mal avisés eurent le mauvais goût de lui confier. Voir ainsi le réalisateur des remarquables Beaucoup de bruit pour rien et Hamlet signer, quelque vingt années plus tard, des superproductions Marvel (Thor) ou des films d’action à grand spectacle (The Ryan Initiative), sans parler de l’affreuse adaptation en live action de Cendrillon, a de quoi laisser pantois. Le naufrage complet de Mort sur le Nil, sorti il y a quelques semaines, ne fit que confirmer l’enlisement de Kenneth Branagh dans des superproductions sans génie et indignes de son talent. Le pire est encore que ses qualités de comédien aient suivi la même pente ascendante : dans la caricature involontairement grotesque qu’il nous a offert d’Hercule Poirot dans sa récente adaptation d’Agatha Christie, on chercherait en vain les traces du grand acteur shakespearien qu’il fut.

L’homme semblant décidément adepte des volte-face, c’est entre le susnommé Mort sur le Nil et une autre grosse production de science-fiction sortie sur Disney+ (Artemis Fowl), que Kenneth Branagh a décidé de sortir son opus le plus personnel, Belfast, qu’il a également écrit et coproduit. Racontant l’enfance de Buddy (Jude Hill) dans le Belfast en proie aux premiers affrontements entre catholiques et protestants à la fin des années 1960, il ne fait aucun doute que l’œuvre est largement autobiographique. Branagh est en effet né à Belfast en 1960, ville qu’il quitta à l’âge de neuf ans pour échapper à la violence, tout comme le jeune protagoniste de son film. Comme souvent dans ces cas-là, la proximité du cinéaste/auteur avec son sujet confère à Belfast une sincérité qui affleure à chaque seconde. Elle se reflète aussi dans la démarche parfaitement cohérente : tournage essentiellement effectué à Belfast, casting irlandais (à l’exception notable de Judi Dench) et bande-son entièrement réalisée par Van Morrison, lui aussi un natif de Belfast. Il existe hélas un revers de la médaille à cette ode sincère à la ville qui l’a vu naître et au partage de souvenirs personnels : Kenneth Branagh est resté englué dans un sentimentalisme débordant qui idéalise les images de l’enfance au point de leur ôter toute âpreté. Une tendance parfaitement humaine, mais qui aboutit à une œuvre mignonne et tiède.

Le ver est dans le fruit dès les premières images du film, révélant des décors connus et moins connus de la ville irlandaise actuelle. Ce véritable clip promotionnel digne d’un office de tourisme (le film a été produit par l’agence nationale du cinéma nord-irlandais, ceci explique cela) évolue soudain, au moyen d’un astucieux travelling vertical, vers un chromatisme noir et blanc signalant le changement d’époque pour un lieu identique. Une affection sincère se traduisant par des séquences léchées et artificielles, un choix esthétique qui se veut le gage d’un cinéma d’auteur : Kenneth Branagh dévoile immédiatement les limites de son projet artistique. Cette entrée en matière aurait pu se justifier si l’idée avait été que la belle et chaleureuse capitale nord-irlandaise avait aujourd’hui surmonté le tragique de son histoire. C’est, du reste, ce que suggère le synopsis du film, dont la seconde séquence montre justement le saccage d’une paisible rue de la ville par des émeutiers protestants, qui souhaitent faire déguerpir les familles catholiques par la terreur. Kenneth Branagh s’est trouvé face à un paradoxe : comment décrire une enfance heureuse dans le cadre d’une époque et d’un décor soumis à la violence ? Le résultat est l’évacuation presque totale de cette dernière, au point où même le climax de la prise d’otage de la mère de famille se solde par une pirouette humoristique absurde.

En réalité, Branagh n’assume pas le cadre qu’il installe, comme allergique à la violence qu’il ne veut pas voir souiller sa nostalgie d’enfant déraciné. En résulte une œuvre particulièrement lisse et gentillette, sorte de comédie sociale de Ken Loach à l’irlandaise. Manque toutefois à l’appel l’authenticité de ce qui est montré à l’écran : Loach dénonce et fait rire en même temps, car l’incroyable vérité qui se dégage de ses personnages combine tout naturellement ces deux aspects. Rien de tel dans Belfast, une œuvre bien trop prudente et dépourvue d’ambiguïté pour pouvoir prétendre à une telle ambition. On chercherait en vain des aspérités dans ce récit pourtant situé dans une période ô combien tragique. Les personnages sont parfaitement artificiels : un jeune couple parfait, un gamin irrésistible (qui commet des bêtises mais, rassurez-vous, rien de bien grave), des grands-parents rêvés, des voisins qui s’adorent, etc. Même le « méchant » loyaliste protestant n’est que vaguement inquiétant, sa présence à l’écran étant par ailleurs réduite au minimum et son sort réglé en un tour de main. Le décor du film est à l’avenant : une rue où les habitants et leurs enfants passent leurs journées dehors dans la joie et la bonne humeur, le tout agrémenté des accords chaleureux de Van Morrison… Le déracinement, sujet essentiel, est presque entièrement vidé du chagrin, de la détresse, de la souffrance qu’entraîne une telle épreuve. Même l’image en noir et blanc est trop parfaite, trop léchée, et achève de donner au film sa puissante fragrance de naphtaline. Comme attendu, Belfast se termine par une lénifiante leçon de morale du père à son fils, l’assurant qu’il pourra ramener à la maison l’élue de son choix, quelle que soit son obédience religieuse (« si elle est gentille et juste, et que vous vous respectez, elle et sa famille seront toujours les bienvenus dans notre maison »). Le carton final rendant hommage « à ceux qui ont été perdus » au cours du conflit irlandais constitue enfin une cruelle contradiction : quelle légitimité un film ayant systématiquement évacué toute forme de violence possède-t-il pour évoquer la mémoire de ses victimes ?

Un sujet très personnel qui se traduit par des décors de théâtre, des personnages artificiels et une ville qui n’existe qu’à travers le miroir déformant de la nostalgie : tel est le paradoxe de Belfast. Cette critique intransigeante ne prétend pas ignorer les qualités formelles de l’œuvre, sa simplicité touchante, l’interprétation impeccable de la plupart de ses comédiens (en particulier les vétérans Judi Dench et Ciarán Hinds, ainsi que le jeune Jude Hill à la bouille adorable) ou encore sa bande-son enlevée, qui assurent au spectateur de passer un moment parfaitement agréable. Son écriture à l’extrême limite de la niaiserie – voire de la malhonnêteté – l’empêche hélas de réaliser son potentiel. Les longues années d’errance artistique de Kenneth Branagh ont visiblement laissé des traces, même lorsqu’il se lance dans des entreprises heureusement fort éloignées de ses standards récents…

Synopsis : La vie d’une famille ouvrière et l’enfance de leur jeune fils pendant le tumulte de la fin des années 1960 dans la capitale de l’Irlande du Nord. 

Belfast : Bande-annonce

Belfast : Fiche technique

Réalisateur : Kenneth Branagh
Scénario : Kenneth Branagh
Interprétation : Jude Hill (Buddy), Caitríona Balfe (la mère de Buddy), Jamie Dornan (le père de Buddy), Judi Dench (grand-mère), Ciarán Hinds (grand-père), Lewis McAskie (Will)
Photographie : Haris Zambarloukos
Montage : Úna Ní Dhonghaíle
Musique : Van Morrison
Producteurs : Laura Berwick, Kenneth Branagh, Becca Kovacik et Tamar Thomas
Sociétés de production : Northern Ireland Screen et TKBC
Durée : 97 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 2 mars 2022
Royaume-Uni – 2021

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3

The Batman de Matt Reeves : The Dark Nietzsche

Las d’être devenu, sous la coupe de Zack Snyder, un simple rouage du DCEU (DC Extended Universe), l’icône octogénaire que représente Batman semblait crier de tout son être pour qu’on allume (encore) le Bat-Signal. Mais encore fallait-il que ce signal – comprenez l’intention – se démarque de ses prédécesseurs. Exit donc le baroque burtonnien et la solennité nolanienne et place au nihilisme de Matt Reeves, qui en misant sur un minimalisme doublé d’un profond désespoir, parvient à réintroduire la noirceur comme pierre angulaire du récit.

Back in Black

Révéré au-delà de l’imaginable par une cohorte de cinéphiles trop heureux de voir la légendaire némésis de Batman enfin investir la parcelle sombre de sa psyché, Joker (Todd Phillips), avec le recul, se posait plus en constat qu’autre chose. Celui de voir la Warner, sans doute rincée après une décennie de mainmise « édulcorée » par Marvel, assumer sa différence dans tout ce foutoir super-héroïque et privilégier le gravitas à l’emphase caractéristique du MCU. Mais plus encore qu’un ancrage émotionnel qui se distinguerait du voisin, la Warner avait aussi, avec ce film, entériné un principe aux airs de ligne directrice : son recours à une noirceur directement issue de références extérieures au monde des comics. D’aucuns répondront que cette approche peut se parer d’une lecture élitiste puisque condamnant de facto l’intarissable vivier d’histoires apporté par le média susnommé, mais il serait plus avisé d’y voir là l’amorce d’une véritable introspection de la Warner. Après tout, elle est tout autant sujette que Marvel au problème sous-tendu par l’exploitation quasi industrielle du genre : comment instaurer une nouvelle dynamique à des personnages exploités depuis plusieurs décennies ? 

Et là ou Marvel semble opter pour l’engraissement (en atteste l’expansion incontrôlée de son multivers) quitte à relayer cette problématique de renouveau aux calendes grecques, Warner ose le pari (audacieux) de l’épure.

Désosser l’icône pour en saisir à nouveau l’essence, quitte à prendre la « substance » dans d’autres médias (philosophie, cinéma, littérature…).

C’est-à-dire, revenir aux fondamentaux du personnage. Orphelin milliardaire oui (même si dieu merci, on évitera une nouvelle mise à mort de ses parents) mais surtout entité fantasmagorique ayant dompté l’obscurité et dont les talents de détective en font l’enquêteur le plus craint de tout Gotham City. Sans surprises, ce sont ces deux derniers éléments, étonnamment peu utilisés par toutes ses précédentes itérations cinématographiques, qui occupent l’espace ici. Nous voilà donc en prise avec un Batman « frais » dans la mesure ou il ne sévit que depuis deux ans, sans but avoué. Pétris de vengeance quitte à ce que ça soit le surnom par lequel il est mentionné le plus souvent dans le film, notre justicier se cherche dans une Gotham dépravée qui semble avoir abdiqué au profit du crime et du désespoir. La ville, sur-éclairée chez Nolan devient sous le scope de Greig Fraser (Dune, Rogue One) un gouffre qui matérialiserait presque le célèbre aphorisme de Nietzsche : « Si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi ». Mais au milieu de cet enfer monochrome dominé par un score lancinant de Michael Giacchino, on sera surpris de voir le Batman campé par Robert Pattinson apparaître tout aussi indéchiffrable que l’abîme qu’il tente de résorber. Surpris oui, mais pas étonné dans la mesure ou dès sa promotion, la mouture signée Matt Reeves utilisait plus que de raison l’emblématique tube de Nirvana, Something In The Way. Une musique dépressive dont la tonalité a vite fait de l’ériger en étendard grunge, à la fois pessimiste, punk et rebelle.

De facto, voir son alter ego, Bruce Wayne apparaître comme une entité rebelle, dépressive et fantomatique en diable (en atteste son temps de présence relativement réduit) sonne comme une lettre d’intention de la part de Matt Reeves, qui amorce l’autre thématique majeure du métrage : la vision décadente des puissants. 

Anarchy in the D.C

Ça n’est ainsi pas pour rien que le principal ennemi, alias le Riddler (impressionnant Paul Dano), au-delà d’une habile réadaptation, s’en prend à eux plutôt qu’à Batman. Il n’y a qu’à voir la manière qu’a Reeves d’interroger l’héritage de la famille Wayne (jusqu’ici traité de manière intouchable par les précédents films) pour comprendre que c’est aux symboles de pouvoir qu’il s’attaque. Ici, Batman, tributaire d’un certain pouvoir n’en est pas moins caractérisé comme un instrument de peur dont les agissements sont directement liés aux désidératas d’un rebelle parqué dans sa cave et n’ayant pas encore digéré le trauma de la perte de ses parents. Dès lors, l’idée d’user de symboles apparaît, à défaut d’être innovante, pertinente dans la mesure ou cela permet de voir le principal ennemi viser une entité qu’il estime plus dangereuse voire nocive que Batman. Et puisque Batman incarne depuis toujours le sauveur de Gotham, quid du fait que ce sont ces mêmes gens qu’il se charge de défendre qui ont transformé la ville en enfer sur terre ? De cette idée découle finalement un bouleversement assez édifiant : les prétendus gentils ne le sont que parce qu’ils revêtent des symboles qui les dépeignent comme tels.

Ce changement de paradigme, jamais abordé chez Snyder et à peine chez Nolan, a le chic de brouiller les pistes et de rendre donc totalement acceptable la mutation opérée chez le Riddler qui passe d’un intellectuel porté sur les devinettes, à un proto-terroriste qui véhicule des discours pour exacerber les tensions populistes et ainsi déployer une vengeance qu’il juge salvatrice et surtout compensatoire. Pour autant, si l’effort est louable que d’user des tourments de notre Batman pour en faire une métonymie de toute une cité en proie au chaos, reste que la radicalité revendiquée par Reeves tend à rencontrer quelques accrocs en cours de route.

Déjà, l’on pourra déplorer que la radicalité susnommée ne s’affiche paradoxalement pas sur les deux aspects les plus attendus dès lors qu’on aborde le cas Batman : la violence d’une part, et l’ancrage politique d’autre part. La première omission pourra facilement s’expliquer par l’inscription du film en tant que PG-13, heureusement contrebalancée par un recours au sound-design qui donne consistance aux coups donnés par notre justicier en collants. Mais quid de la dimension politique ? Batman, sans doute par la noirceur qu’il revendique depuis sa création, a toujours été un terreau fertile pour coucher à l’écran toutes les craintes de ses auteurs. Si Nolan en son temps usait du Joker pour dépeindre la résurgence du terrorisme et de Bane de l’anarchie, reste que Reeves façonne peu ou prou le même discours ici. Bien que teinté d’une portée prémonitoire tant la montée populiste exacerbée par le Riddler tend à sévèrement se rapprocher de l’appel aux armes qu’avait poussé les joyeux lurons ayant investi le Capitole il y a un an, The Batman se montre peu inspiré dans son message qui pointe les puissants comme responsables de tous les maux qu’ils cherchent paradoxalement à endiguer.

Néanmoins, face à cette densité esthétique et thématique qui réconciliera sans nul doute les amateurs du genre et ceux prompts à voir un film de super-héros qui lorgne vers le film noir et le thriller, The Batman reste un spectacle unique. Son utilisation du noir, son pessimisme, sa foi innée dans le story-telling et la mise en scène lui permettent sans efforts de se hisser parmi les meilleures itérations du genre et l’on serait bien avisé d’y voir dans les défauts susvisés, qu’une simple peccadille pouvant s’expliquer par la durée homérique du métrage.

Relecture brillante, désespérée et nihiliste d’un héros qu’on croyait connaitre par cœur, The Batman signée Matt Reeves s’avère être une proposition de cinéma détonnante dans le tout venant hollywoodien, tant elle use d’une radicalité ayant déserté le genre depuis belle lurette. On aurait pu apprécier que le scénario se pare de cette même velléité jusqu’au-boutiste mais face à la pression d’une telle entreprise, on pardonnera volontiers à Matt Reeves pour avoir réussi le temps d’un film à nous redonner peur dans le noir profond. Sublime !

The Batman : Bande-Annonce 

The Batman : Fiche Technique

Titre : The Batman
Réalisateur : Matt Reeves
Photographie : Greig Fraser
Musique : Michael Giacchino
Scénario : Matt Reeves & Peter Craig
Casting : Robert Pattinson (Batman), Paul Dano (The Riddler), Zoé Kravitz (Catwoman), Colin Farrell (Oswald Cobblepot), Jeffrey Wright (Commissaire Gordon), Andy Serkis (Alfred Pennyworth), John Turturro (Carmine Falcone), Peter Sarsgaard (Gil Colson), Barry Kheogan (Stanley Merkel)
Production : Matt Reeves & Dylan Clarke & DC Films
Distribution : Warner Bros
Durée : 175min
Genre : Super-Héros/Thriller
Sortie : 02 Mars 2022

Etats-Unis – 2022

Note des lecteurs1 Note

4