Michaël Sanlaville publie aux éditions Glénat le manga Banana Sioule, qui prend pour objet un sport ultra-violent et pour héroïne la jeune Hélèna, fille d’agriculteur aux talents insoupçonnés.
Ils étaient plus de trois milliards à suivre la dernière finale de Ligue 1, sur leur téléviseur ou en streaming sur Internet. La sioule est le nouveau sport à la mode. Dangereux, violent, dépourvu de règles, arbitraire, il attise la curiosité des foules et bénéficie d’un espace médiatique des plus généreux. Michaël Sanlaville récupère à cet égard un peu du Rollerball de Norman Jewison, sans le culte du collectif et la critique du communisme qui le sous-tendaient. Ce premier tome de Banana Sioule s’intéresse avant tout à l’adolescente qui lui prête son nom : Hélèna, fille d’un agriculteur désireux de la voir poursuivre des études, quand cette dernière aimerait pourtant s’investir dans la ferme familiale.
Les divergences de vues entre le père et sa fille forment l’un des axes de Banana Sioule. Les amitiés adolescentes s’y ajoutent. D’un dessin vivant et épuré, où le mouvement fait l’objet d’un soin particulier, Michaël Sanlaville va faire se rencontrer Hélèna et la sioule, sport à travers lequel elle s’épanouit et suscite l’admiration de ses nouveaux amis, incapables de suivre le rythme malgré leur entraînement. Si le trait est agréable à l’œil et le récit mené tambour battant, on reste sur notre faim d’un point de vue scénaristique : les tensions dans la ferme familiale sont certes éventées, mais on a le sentiment que tout reste en suspens, tant en ce qui concerne l’avenir d’Hélèna que le passé de son père, exagérément courroucé par ses décisions.
Là où Michaël Sanlaville produit discrètement ses effets, c’est dans la description des cercles juvéniles. Il y a une vraie tendresse dans l’évocation de ces adolescents, dans leur gravité comme dans leur insouciance, se retrouvant autour d’un terrain vague ou d’un point d’eau, se rassemblant le temps d’une soirée ou d’un après-midi. Quand Hélèna apprend sa sélection pour une compétition de sioule, ses amis lui tombent dans les bras, tandis que son père, par contraste, va s’y opposer farouchement. Il y a là, par exemple, un symbole universel d’incommunicabilité entre les attentes et les espoirs des uns et des autres, à travers le spectre des rôles (parents/enfants) et des générations. Il reste maintenant à savoir où tout ceci va nous mener…
Banana Sioule, Michaël Sanlaville Glénat, mars 2022, 208 pages
Les éditions Autrement publient l’ouvrage Génération infertile ?. Les journalistes Estelle Dautry, Victor Point et Pauline Pellissier y font le point sur les causes et les conséquences de ce qui demeure un impensé de nos sociétés contemporaines.
Estelle Dautry, Victor Point et Pauline Pellissier ont tous trois rencontré des difficultés au moment de fonder leur famille. Cette expérience, souvent perçue comme traumatique, a motivé l’écriture de Génération infertile ?, un livre-enquête pour lequel ils ont sollicité des médecins, des experts, des représentants de la société civile, mais aussi, bien entendu, des personnes directement touchées par l’infertilité. Ce phénomène est d’ailleurs bien plus répandu qu’il n’y paraît, puisque – et c’est l’un des premiers enseignements du livre – il touche approximativement un couple sur six.
Une multitude de variables entrent en ligne de compte lorsqu’il s’agit de mesurer les risques d’infertilité : âge, tabagisme, alcoolisme, obésité, perturbateurs endocriniens, endométriose, syndrome des ovaires polykystiques, azoospermie, troubles érectiles, incompatibilité génétique… Les auteurs verbalisent et explicitent chacun de ces points, tout en épinglant les évolutions de nos sociétés : des études plus longues et la prise de la pilule contraceptive aboutissent à une conception plus tardive et une altération hormonale qui limitent les chances de procréation et retardent l’éventuelle découverte de problèmes gynécologiques.
Quand il faut se faire aider, le parcours n’a rien d’une sinécure. Estelle Dautry, Victor Point et Pauline Pellissier dénoncent un système à deux vitesses (public/privé, France/international) défavorables aux plus modestes. Ils se questionnent sur les modalités de remboursement des actes médicaux, sur les délais d’attente (notamment pour les dons d’ovocytes), mais aussi sur une certaine maltraitance médicale (par maladresse, incompétence, voire malveillance).
En matière de conception, il peut être difficile de se relever de ses échecs. Le partenaire qui « fait défaut » tend à culpabiliser, à détourner les yeux de ceux qui parviennent à fonder une famille, à vivre chaque conseil comme une blessure, chaque obstacle comme une injustice. La douleur est encore accentuée par une société qui a érigé la parentalité en modèle. Et à cela s’ajoutent un déficit d’information et un personnel médical pas toujours formé en conséquence à l’infertilité. Sans compter toutes ses stars vieillissantes qui semblent enfanter sans le moindre problème et dont on loue la maternité tardive à grand renfort de pathos.
Après avoir objectivé les causes et conséquences de l’infertilité, les auteurs avancent quelques pistes d’amélioration, parmi lesquelles la mise en place d’un bilan de fertilité gratuit, le refinancement de l’hôpital et de la recherche ou encore une législation plus ferme sur les perturbateurs endocriniens. Cri d’alarme, puissant témoignage, Génération infertile ? devrait trouver un public attentif, entre détresse (celle de ceux qui en souffrent) et business (car nombreux sont ceux, spécialistes-charlatans en tête, qui tirent profit de la souffrance des infertiles).
Génération infertile ?, Estelle Dautry, Victor Point et Pauline Pellissier Autrement, mars 2022, 272 pages
Premier tome de la série L’Enfer pour Aube, « Paris Apache » réunit le scénariste Philippe Pelaez et le dessinateur Tiburce Oger pour un album sophistiqué, s’inscrivant dans l’immédiat post-Commune de Paris.
Nous sommes en janvier 1903. La Commune de Paris a laissé des traces indélébiles. La France apparaît déchirée, scindée en classes sociales ne parvenant plus à se comprendre. Une narration très littéraire nous apprend que la plèbe se forme de « visages brunis par la crasse », de « mains jeunes et déjà calleuses », « peuple répudié » habitant « un dédale de planches vermoulues et de tôles percées ». Pour ceux qui s’estiment au-dessus de cette populace, il n’y a là qu’Apaches et communards. Et ces derniers sont peut-être les pires : « Ils ont incendié, pillé, saccagé ! Ils ont failli faire de la capitale un monceau de ruines… »D’un trait fin et somptueux, cantonné à un noir et blanc duquel ne s’extrait qu’un rouge ponctuel, Tiburce Oger peint ces bidonvilles parisiens dans lesquels les notables n’osent même plus mettre les pieds. Et pendant ce temps, Philippe Pelaez exprime les tensions exacerbées qui fracturent une France encore malade de sa Révolution.
C’est dans ce contexte qu’un conseiller du ministre des Travaux public, un inspecteur du Conseil général des Ponts et Chaussées et un élu municipal se trouvent visés par un attentat à la grenade perpétré dans un train. Eugène Flaquier, décrit comme un « Apache » sous prétexte qu’il est « né dans les quartiers populaires », interroge les témoins. Bientôt, on suspecte les Bretons, « premiers fournisseurs de nos tribunaux », « un cancer qui incube en ce moment même dans le ventre de Paris ». Engagés sur un immense chantier parisien, les migrants intérieurs ne sont pas épargnés par les jugements racistes et/ou à l’emporte-pièce. On décrit ainsi les Bretons, indispensables à l’économie parisienne, comme des « nègres blancs », à la fois « fourbes, sales, superstitieux et violents ». L’Enfer pour Aube radiographie sans fard une époque dreyfusarde rendue au dernier degré de l’indignité. Et c’est précisément pour la confondre, et même la briser, qu’un mystérieux justicier sème la mort et le chaos sur sa route. Son identité sera éventée en fin d’album et, sans grande surprise, directement connectée à la Révolution française.
Attaque des grands magasins Dufayel, exécutions sommaires, attentats divers… L’enquête policière est l’occasion de se familiariser notamment avec l’inspecteur Gosselin, mal en point, dépendant de médicaments et de drogues pour contrôler ses douleurs – mais aussi ses nerfs. Dans les quartiers populaires, pendant ce temps, le « voltigeur » recrute une main-d’œuvre corvéable et prête à l’assister dans sa déconstruction de la bourgeoisie parisienne. Il faut dire qu’il paie, et plutôt bien, dans des endroits où règnent habituellement la promiscuité, l’indigence et la tuberculose. Le Louis d’or qu’il laisse comme une carte de visite en dit long sur ses motivations. « Nous étions la chienlit qu’on écrase, la flamme qu’on éteint, la révolte qu’on piétine », lira-t-on un peu plus tard, à un moment où L’Enfer pour Aube met en scène le camp de Satory, véritable « enfer sur terre », où ont croupi des milliers de révolutionnaires en attendant la maladie, les châtiments, les humiliations et souvent la mort.
En clercs, Philippe Pelaez et Tiburce Oger s’approprient un Paris en ébullition, y intègrent une résistance jusqu’au-boutiste et construisent un récit ingénieux à cheval entre la critique sociale et l’enquête policière. Aussi inspirés dans le texte que dans le dessin, les deux bédéistes usent aussi de traits d’humour et de personnages pathétiques pour mieux caractériser une époque charnière, hantée par le racisme et les divisions sociales, à l’incommunicabilité prononcée. C’est beau et passionnant.
L’Enfer pour Aube : « Paris Apache », Philippe Pelaez et Tiburce Oger Soleil, mars 2022, 68 pages
La collection « Histoire & Destins » des éditions Delcourt accueille en son sein Le Chirurgien de Diên Biên Phu, de Jean-Pierre Pécau et Vladimir Davidenko. Ces derniers reviennent sur la personnalité de Jacques Gindrey, affecté à l’antenne chirurgicale mobile de Diên Biên Phu, où il soignera et opérera durant 57 jours presque sans discontinuer.
S’il existe deux sentiments universellement liés à la guerre, c’est bien l’urgence et l’horreur. En racontant comment le chirurgien Jacques Gindrey s’est démené au front, à Diên Biên Phu, pour venir en aide aux soldats français blessés, le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Vladimir Davidenko les déversent à larges flots dans leur album. Car il faut se méfier des apparences : la petite antenne médicale disposée au milieu de paysages magnifiques dissimule à peine l’effroi environnant. Ce sont des points d’appui subissant les vagues successives des Viêts, des villages incendiés afin qu’ils ne servent pas de refuges aux combattants ennemis, une menace tapie dans l’ombre face à laquelle seule une protection famélique vous prémunit.
Le récit débute en novembre 1953. Jacques Gindrey et sa compagne attendent un enfant. Il n’a pas encore vingt-sept ans. Mais le chirurgien reçoit un ordre de mission : il va s’envoler pour l’Asie, l’Indochine plus spécifiquement, où il va secourir des militaires blessés, en pleine saison des pluies, et alors même qu’on lui répète à l’envi que les Viêts n’ont pas d’artillerie. Ces derniers ont néanmoins des capacités de nuisance significatives. Et la métaphore du jeu de go prend alors tout son sens : « On ne prend un pion de son adversaire que lorsqu’il est totalement encerclé. » Ainsi, attaquant de nuit, « à dix contre un », les forces ennemies vont battre en brèche les lignes françaises, un échec militaire qui préfigure le drame médical qui va se jouer à Diên Biên Phu : les blessés affluent, la détresse est immense et les équipes de Jacques Gindrey cherchent à y répondre avec les moyens (insuffisants) du bord – à l’image de cette tente trouée qui tient à peine debout face aux pluies torrentielles.
Agréablement mis en vignettes, attaché à une personnalité incarnant l’abnégation et le sens du devoir, Le Chirurgien de Diên Biên Phu nous immerge dans la guerre, mais aussi dans la culture locale : les filles qui se baignent nues, l’alcool de riz (le choum), les villages typiques, etc. Jean-Pierre Pécau et Vladimir Davidenko parviennent à une synthèse honorable entre la chair humaine et l’action belliqueuse, entre l’Histoire et les situations particulières qui en découlent. Il manque peut-être un peu de contexte à l’album, mais l’essentiel est ailleurs : dans cette course effrénée contre la mort, bercée par le son des balles et des explosions, justifiée par une éthique inébranlable.
Le Chirurgien de Diên Biên Phu, Jean-Pierre Pécau et Vladimir Davidenko Delcourt, mars 2022, 60 pages
Enseignant-chercheur et psychologue français, Olivier Houdé publie Apprendre à résister aux éditions Flammarion, dans la collection « Champs essais ». Il s’y penche sur les apprentissages, notamment durant l’enfance, ainsi que sur les biais cognitifs rencontrés tout au long de la vie.
Pour Olivier Houdé, la complexité de nos systèmes cognitifs ne fait aucun doute. Dotés de quelque 86 milliards de neurones, nos cerveaux se distinguent aussi par trois systèmes œuvrant de concert, l’heuristique basé sur la spontanéité et les expériences passées, l’algorithme exact qui rationalise et examine les informations et le cortex préfrontal, censé arbitrer les dissonances engendrées par les deux premiers cités. S’opposant au modèle conceptuel de Jean Piaget, jugé incomplet, mais aussi à celui de Daniel Kahneman, insatisfaisant, Olivier Houdé postule qu’il faut s’exercer pour apprendre à inhiber nos pensées erronées, et s’inscrit à l’encontre des modèles dits en escalier (par grades d’acquis). Les éléments neuro-cognitifs mis en lumière par l’imagerie cérébrale et les nouvelles technologies (TEP, IRM fonctionnelle, EEG à haute densité…) apportent de l’eau à son moulin.
L’observation des réactions visuelles à des événements impossibles ou inattendus tend à démontrer que le bébé, dès ses premiers mois, possède un noyau dur de connaissances sur les contacts, l’unité et la permanence de l’objet, ainsi que sur les phénomènes de continuité. Olivier Houdé y ajoute volontiers les schémas statistiques. Les recherches les plus récentes épinglent en effet les limites du modèle de Piaget. Elles font aussi dire à l’auteur qu’il faut lutter contre ses idées préprogrammées, à l’exemple de l’erreur A-non-B, ou à l’heuristique longueur = nombre, voire aux biais relatifs aux inclusions/catégorisations, ou de représentation. Apprendre à résister s’appréhende ainsi comme un voyage au tréfonds de nos systèmes cognitifs, à la rencontre de l’amorçage négatif ou de l’heuristique de croyance (si la conclusion est crédible, on l’accepte sans examen, mais si elle ne l’est pas, on cherche à vérifier qu’elle découle bien des prémisses…). L’ouvrage, très intéressant, se conclut par une longue interview qui en résume certains points.
Si l’évocation des biais cognitifs est loin d’être exhaustive (la bande dessinée L’Esprit critique couvre par exemple un spectre bien plus large), Apprendre à résister verbalise avec succès, et force exemples, la manière dont notre esprit peut se retourner contre nous-mêmes, en cédant à la facilité et aux intuitions. Le « système 3 », c’est-à-dire le cortex préfrontal, y apparaît comme un garant du cartésianisme (ou, plus prosaïquement, de la déduction logique et factuelle). C’est en papillonnant avec érudition autour de lui qu’Olivier Houdé charpente son essai.
Apprendre à résister, Olivier Houdé Flammarion/Champs essais, mars 2022, 144 pages
Par son rythme effréné, qui ne laisse pas de place à l’apitoiement inutile, A plein temps offre un regard dense et combatif sur la débrouille. Le film s’offre comme une expérience sensorielle, presque un thriller social avec une Laure Calamy toujours aussi juste.
Elle court, elle court…
Dès les premières minutes d’A plein temps, Julie court après son RER. Elle y entre de justesse et la suite du trajet est identique : une course. Une course qui plus est minutée et qui peut à tout moment faire déraper la journée. Le montage, très minutieux et comme minuté, fait d’A plein temps une sorte de thriller où l’enjeu n’est pas tant un événement marquant/violent que le quotidien. Comment arriver jusqu’à demain en gardant la tête hors de l’eau ? Julie n’a pas vraiment le temps de se poser cette question entre les trajets en pleine grève des transports, ses entretiens d’embauche en plein boulot, et le boulot justement qui l’aspire un peu plus chaque jour. Il y a aussi les enfants et la voisine/nounou qui, de plus en plus, se fatiguent et ce père qui ne répond pas aux appels. Dans son métier cependant, Julie le répète à la nouvelle qu’elle doit former sans en avoir le temps, il faut être « invisible ». La voilà donc soumise au silence contre une grève qu’elle ne peut rejeter mais qui la paralyse quand elle voudrait se mouvoir tant et plus. Un silence qu’elle vit aussi dans son métier et dans sa vie : pas le moment de se plaindre, de faire une erreur, « au prix où ils payent la chambre, ils peuvent tout se permettre ». Même les pires dégradations, une scène de nettoyage au karcher (qui fait un écho assez bravache à certains discours politiques) d’une chambre de luxe, nous en donne un aperçu.
Invisible mais mouvementée
Eric Gravel dresse surtout, comme dans son précédent film Crash test Aglaé, un portrait de femme. Et pas n’importe quelle femme : une femme qui ne ploie pas, qui reste debout face aux difficultés. Pourtant, Julie ne maîtrise plus sa vie qui est, comme celle d’Aglaé l’était, soumise au rythme imposé par le travail. Elle ne peut s’en extirper et c’est là toute la force du propos : comment Julie va faire un pas de côté en tentant de contrevenir à ce rythme. Et comment, en apparence, elle va courir à sa perte. De son premier souffle dans un lit, images en gros plan qui ouvrent le film, à son dernier regard rempli de larmes tourné vers ses enfants, Julie ne se pose jamais et le spectateur non plus. Accompagnée par la musique, la course de Julie n’en n’est que plus intense, dans ce Paris peu filmé ainsi : noyé sous la pluie, métallique, grouillant de monde, mais d’un monde qu’on ne voit pas, presque sans visage. Le film est tourné au présent, on ne sait rien ni du passé, ni de l’avenir de Julie, juste ce présent qui court, court et qui reflète celui de beaucoup de gens. Ainsi, Eric Gravel joue avec les transports, le trajets, qui deviennent des enjeux centraux du film, un enjeu que le réalisateur transforme, dans le chaos général, en une survie. « Je voulais raconter une histoire de gens qui prennent le train tous les jours, qui font des aller-retours et je me demandais comment en faire quelque chose alors que pour les gens qui le vivent, c’est assez épuisant et stressant » (Eric Gravel dans Le Quotidien du cinéma).
Je suis venue, j’ai couru, j’ai vécu…
Le ton est donné dès les premières scènes d’un sommeil qui se transforme en journée millimétrée. Eric Gravel, dans sa volonté de filmer le rapport au travail, s’attache également à filmer les gestes techniques des femmes de chambre. Loin des reportages à la 66 minutes, on entre véritablement dans leur quotidien travaillé : leurs gestes, leurs habitudes, leur empressement également. Eric Gravel filme aussi les rapports entre les personnages, que ce soit les femmes de chambre dans une solidarité rarement présente, parce que l’épuisement les entraîne toutes, ou entre ceux qui ne sont pas du même monde. On voit ainsi Julie se transformer pour aller passer un entretien (par deux fois dans des conditions bien différentes). Les regards ont ainsi une importance capitale dans le film, car ils dessinent rapidement les liens des personnages entre eux, les liens de classes ou les luttes. On pense notamment aux scènes lors de l’anniversaire du fils de Julie, entre elle et un voisin, serviable mais désintéressé (ce qui donne une scène de réparation de chauffe-eau assez hilarante), son amie qui capte sa détresse sans la verbaliser avec elle ou encore lorsque le cadeau, qu’elle a mis tant d’acharnement à trouver, blesse finalement son fils. Tout s’enchaîne à un rythme soutenu et chaque scène fait sens, même dans l’apparente répétition des trajets.
A ce jeu social et funambule, Laure Calamy est merveilleuse. Elle rend ce personnage aussi impalpable que vivant, par tous ces gestes, ces regards, cette intensité aussi qui se dégage d’elle. Quand les larmes coulent, Julie les fait disparaître, et elle ne se tait pas, au contraire, elle fonce, quitte à tout perdre. Or, c’est en pariant qu’elle va gagner, soit terminer la journée pour passer à la suivante, qu’elle reste vivante.
A plein temps : Bande annonce
A temps plein : Fiche technique
Synopsis : Julie se démène seule pour élever ses deux enfants à la campagne et garder son travail dans un palace parisien. Quand elle obtient enfin un entretien pour un poste correspondant à ses aspirations, une grève générale éclate, paralysant les transports. C’est tout le fragile équilibre de Julie qui vacille. Elle va alors se lancer dans une course effrénée, au risque de sombrer.
Réalisation : Eric Gravel
Scénario : Eric Gravel
Interprètes : Laure Calamy, Anne Suarez, Geneviève Mnich, Nolan Arizmendi, Sasha Lemaître Cremaschi, Cyril Gueï, Agathe Dronne
Photographie : Victor Seguin
Montage : Mathilde Van de Moortel
Sociétés de production : Novoprod, France 2 cinéma
Distributeur : Haut et court
Durée : 87 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 16 mars 2022
La collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa accueille un nouveau titre, Public, du directeur de recherche au CNRS Antoine Vauchez.
Au croisement des sciences politiques et économiques, certaines notions voient leur permanence sémantique altérée par le temps. Antoine Vauchez ne s’y trompe pas en questionnant le mot public, initialement porteur d’un intérêt collectif exprimé démocratiquement, mais depuis longtemps – au moins depuis Thatcher et Reagan – passé à la lessiveuse du New Management Public et des réformes néolibérales. L’eau, la santé ou le réseau routier constituent autant de « biens » essentiels dont la gestion a été bouleversée, voire transférée, à la suite d’une rencontre avec l’économie de marché. Cela fait dire à Antoine Vauchez que le public s’appréhende désormais comme un « signifiant flottant », malmené par un déficit démocratique ostensible et des considérations technocratiques souvent repliées autour de la mise en concurrence des acteurs économiques.
Les entreprises publiques ne sont plus que des entités hybrides sur lesquelles pèsent les principes managériaux du toyotisme et du lean management. « Les mastodontes de l’économie publique (France Télécom, EDF, la Poste, SNCF, etc.) se sont ainsi transformés en personnes morales de droit privé, détenues par des capitaux majoritairement publics mais gérées comme autant d’actifs privés. Ce faisant, ils sont devenus les vecteurs d’une forme de « privatisation endogène » (ou « interne ») de l’État, diffusant en son sein les méthodes, les normes voire les modèles idéologiques de l’entreprise et des marchés privés. »Et l’auteur de rappeler que la multiplication des agences de régulation n’est qu’une manière euphémique d’entériner le renoncement de l’État au nom d’une concurrence pilotée depuis Bruxelles et érigée en valeur absolue. Les difficultés éprouvées par les gouvernements nationaux à s’opposer au GAFAM n’en est qu’une énième démonstration.
Qu’est-ce que le public à l’heure des critères de convergence européens, du pantouflage, des portes tournantes, de la promotion des marchés privés en lieu et place des services collectifs ? Comment défendre l’intérêt général quand l’intérêt particulier, à coups d’intrusions ou de reconversions, s’invite toujours plus dans l’élaboration des normes ? Ces questions sous-tendent bien entendu l’opuscule d’Antoine Vauchez, qui n’omet pas non plus de commenter l’influence croissante des cabinets de conseil ou la critique quasi pavlovienne des fonctionnaires, tout en rappelant qu’avec Emmanuel Macron, la révolution néo-managériale et pro-business a désormais ses ronds de serviette… à l’Élysée.
Par moments, on croirait lire Frédéric Lordon (l’absence d’alternance politique en raison de règles économiques coulées dans le marbre européen), à d’autres Coralie Lemke (Health Data Hub, gestion des données confidentielles, etc.), mais invariablement, c’est le souci de republiciser et remotiver l’État qui irrigue Public. Loin d’une supposée supériorité des marchés pour créer des incitants. À mille lieues du droit dérogatoire qui protège les grandes sociétés des responsabilités de leurs comportements prédateurs ou écocides. Pour repenser la démocratie, les communs et le collectif. Bref, le public.
Public, Antoine Vauchez Anamosa, mars 2022, 104 pages
Storyboarder, réalisateur, auteur et dessinateur, Alexis Bacci publie le roman graphique Dérives aux éditions Glénat. Le journaliste Takeshi Noda y quitte Tokyo pour la baie d’Ago, campagne nippone reculée, où il enquête sur les ama, des pêcheuses apnéistes issues d’une tradition pluri-millénaire.
En septembre 2001, tandis que les États-Unis sont frappés de plein fouet par les attentats les plus meurtriers jamais perpétrés sur leur sol, le journaliste Takeshi Noda, qui vient de publier un article sulfureux sur des gangs de motards, est envoyé à 700 kilomètres de Tokyo en compagnie de Koji, un jeune stagiaire plutôt taiseux. Il va y mener une enquête sur les ama, ces vieilles femmes pratiquant la pêche sous-marine selon une tradition ancestrale. Son intégration dans cette communauté méconnue, et les histoires qu’il va en tirer, vont former le cœur de Dérives, roman graphique intimiste et plus substantiel qu’il n’y paraît.
Arbitrairement divisé en fonction de codes chromatiques (jaune, rouge, vert, bleu…), Dérives constitue d’abord l’évocation d’un métier dont l’ancienneté est inversement proportionnelle à la popularité. Encore 70 000 dans les années 1950, les ama ne sont plus que 3000 un demi-siècle plus tard, au moment où Takeshi interroge quelques-unes d’entre elles. Les vocations se transmettent de mère en fille, mais la pratique de la pêche sous-marine est entravée par l’épuisement des ressources naturelles, la protection de certains sites ou encore l’activité illégale de braconniers. Collégial en apparence, le métier peut pourtant se révéler source de tensions et de jalousies. Il supporte par ailleurs toute une série de récits dont on peine à mesurer le degré d’exactitude : les cales remplies d’or clandestin issu du pacte tripartite signé entre Rome, Berlin et Tokyo le disputent ainsi à l’histoire d’une ama protégée par un monstre des mers à tentacules – rappelons, et ce n’est pas un hasard, que les yokai regorgent de ces créatures chargées de symbolisme.
Le soin accordé par Alexis Bacci aux dessins participe évidemment à la grande poésie de Dérives. Le roman graphique, attaché aux traditions nippones, intimiste par la manière dont se dévoilent les ama, va s’hybrider au contact d’une disparition teintée de fantastique.« Nous étions considérées comme une sous-caste à la solde des yakuzas locaux. La police a conclu à une simple noyade. Affaire classée. » Takeshi va pourtant se montrer fasciné par cette affaire au point de repousser son retour à Tokyo et d’investiguer lui-même sur les lieux du drame… Mais nous vous ménageons cependant la conclusion de cette excursion sous-marine. Entretemps, le scénariste et dessinateur français aura eu le temps d’éventer ces histoires de provinciales parties étudier dans la capitale et finissant par épouser un fils de noble famille, ces descendants de samouraïs devenus grands armateurs ou encore les rumeurs dont on affublait volontiers certaines ama, par pure jalousie.
Car c’est tout cela qui forme l’étoffe de Dérives. Alexis Bacci prend certes un risque mesuré en immergeant le lecteur francophone dans les régions reculées du Japon, au contact de pêcheuses traditionnelles en voie de raréfaction. Mais il a le bon goût de rendre contagieuse la curiosité de son principal protagoniste, Takeshi allant de découverte en découverte au même rythme que ses lecteurs. Le tout apparaît finalement original et passionnant – et ce malgré une séquence érotique, intervenant au début du récit, dont on peine à comprendre la réelle motivation.
Dérives, Alexis Bacci Glénat, mars 2022, 232 pages
Le scénariste Damian et le dessinateur Alex Fuentes publient le second tome de Perdus dans le futur aux éditions Dupuis. On y retrouve de jeunes adolescents confrontés aux affres post-apocalyptiques de la société des écrans…
Piero, Sara, Mei, Arnold et Driss, jeunes lycéens unis dans l’épreuve, ont effectué un saut temporel les ayant expédiés auprès des Templiers, réfugiés dans un futur pour le moins étrange. Avec peine, ils ont réussi à s’en extraire pour rejoindre leur monde… Du moins, c’est ce qu’ils espéraient, mais ce second tome, intitulé « Piégés », les cantonne cette fois dans un avenir privé d’adultes, où ils séjournent sans joie dans un parc d’attractions dépeuplé, tandis qu’au-dehors, les humains prisonniers de mondes virtuels n’ont pas su prendre à temps la pleine mesure du drame qui se jouait sous leur fenêtre. Beaucoup sont ainsi décédés dans leur canapé, leurs lunettes VR vissées sur le nez…
Voilà donc le groupe de jeunes héros en 2112, dans une réalité où l’humanité a succombé à l’apocalypse écologique et à la prolifération des écrans. Là où l’épisode inaugural se penchait volontiers sur le harcèlement et les effets de groupe, cette suite se montre plus critique vis-à-vis des nouvelles technologies, tout en conservant ce qui faisait l’étoffe de la série : l’action, l’humour, les épopées initiatrices. « Seuls les quelques adultes qui ont pu s’éloigner à temps du monde digital sont parvenus à survivre », prévient-on Piero et ses nouveaux amis. Il ne reste dès lors plus à ces jeunes héros qu’à corriger la formule censée les ramener chez eux et à prévenir l’humanité de la funeste destinée qui l’attend. Mais les choses ne seront bien entendu pas aussi simples…
Ainsi, dans une ambiance post-apocalyptique rappelant parfois The Walking Dead (les quartiers abandonnés et leurs maisons visitées afin de trouver des produits de première nécessité), on découvre comment la société des écrans a profondément affecté la psychologie humaine. « Ces enfants ont grandi tout seuls. Leurs parents passaient leur temps connectés. Sans presque aucune interaction humaine. Sans limites. Leur niveau d’empathie est pratiquement nul. » Pour Piero, Sara, Mei, Arnold et Driss, le chemin vers leur époque est parsemé d’embûches. Il passe par un agriculteur gardant jalousement ses récoltes, par des bandes organisées ensauvagées s’imaginant dans un jeu vidéo et, naturellement, par l’apprivoisement d’un univers inconnu aux codes insoupçonnés. L’ensemble est prenant, plutôt ingénieux et toujours très agréable sur le plan graphique.
Perdus dans le futur : Piégés, Damian et Alex Fuentes Dupuis, mars 2022, 112 pages
Dog Man n’est pas un enquêteur comme les autres. Et pour cause : il est le fruit du croisement improbable entre un policier et son chien, victimes d’un terrible attentat. Et pour ceux qui ont en tête l’image de policiers grassouillets friands de beignets (Les Simpson) ou, au contraire, rigoureux et mus par un sens personnel de la justice (Bosch, Luther, etc.), il y a de quoi être décontenancé.Dog Man arrive au commissariat en remuant la queue, il lèche le visage de ses collègues, ou les mordille en guise de salutations. Quand il ne se roule pas dans des poissons morts…
Cette description sommaire suffit probablement à décrire l’étoffe absurde de Dog Man. Dav Pilkey s’adresse avant tout aux jeunes lecteurs et leur propose des récits taillés à leur mesure, vivifiants, comiques, frayant avec le non-sens. L’ironie se porte d’ailleurs sur toute chose : un policier caractérisé par son état hybride, un chef à la mémoire défaillante, une animalerie perçue comme un magasin de bonbons, des enquêtes policières improbables, des personnages tous plus pathétiques (mais attachants) les uns que les autres.
Quelques facéties viennent se glisser dans l’album. C’est un squelette de Caninosaure Rex employé à mauvais escient. C’est un rayon d’amour aux effets incontrôlés. C’est une balle d’énergie pure… inévitablement rattrapée par Dog Man. Ce sont des produits surannés – cabines téléphoniques, fax, journaux, magnétoscopes… – gentiment tournés en dérision, en rappelant que les jeunes d’aujourd’hui n’en connaissent parfois même plus le nom. Enlevé, rafraîchissant, capable de toucher à la fois les plus jeunes et leurs parents, ce second tome de Dog Man s’inscrit dans les pas de son prédécesseur. Pour notre plus grand plaisir.
Dog Man : Déchaîné, Dav Pilkey Dupuis, mars 2022, 240 pages
Les éditions La Fabrique publient Rester barbare, de la journaliste Louisa Yousfi. Altérité, stéréotypisation, rapports de domination, émancipation forment le cœur battant d’une réflexion dense, résultant d’une plume portée à incandescence.
Rester barbare s’ouvre avec le romancier et poète algérien Kateb Yacine et se referme sur le groupe de rap français PNL. Les traits d’union entre le classicisme littéraire du premier, lauréat du Grand Prix national des Lettres en 1987, et la musique autotunée des seconds, connus pour avoir défrayé la chronique judiciaire, sont plus nombreux en profondeur qu’en surface. Comme le rappelait à dessein France Culture en 2017 à l’occasion d’une émission intitulée « Écrire dans la langue de l’autre », Kateb Yacine a déclaré en 1966 : « La francophonie est une machine politique néo-coloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français. » Figures de l’altérité exploitant et/ou subvertissant la langue pour mieux se distinguer, Kateb Yacine et PNL nourrissent la réflexion, rédigée en clerc, de Louisa Yousfi.
Cette dernière, journaliste proche du Parti des Indigènes de la République, questionne l’acculturation (qu’elle oppose à la liberté d’être soi-même), verbalise la redoutable aptitude de Chester Himes à extirper de nos cerveaux leurs pensées les plus honteuses, revient sur les prophéties autoréalisatrices du racisme, générateur de « monstres » par l’ostracisme qu’elle s’évertue à plaquer sur l’autre, bouté par anticipation hors de la civilisation. Ce point pourrait se résumer en une acrobatie sémantique. Ainsi, Louisa Yousfi explique à quoi tient la fine membrane qui sépare le sauvage du barbare : le premier serait ingénu et à civiliser là où le second serait brutal et inassimilable. Et l’auteure de compléter sa réflexion en épinglant ceux qui prétendent défendre l’étranger en insistant sur sa vulnérabilité, en l’infantilisant, en le cantonnant à une posture victimaire qui le diminue bien plus qu’elle ne l’élève.
« Dire l’ensauvagement est un processus intégrationniste, ce n’est pas sociologiser les raisons d’être de nos monstres intérieurs en remontant la généalogie de toutes nos carences civilisationnelles, c’est dire : nos monstres ne naissent pas à cause d’un manque de vous, ils naissent d’un trop de vous – trop de France, trop d’Empire. Ils naissent à votre contact et c’est à votre contact toujours qu’ils prennent forme et déterminent peu à peu leurs missions (auto)destructrices. » Sartre écrivait que « l’enfer, c’est les autres ». Souvent appréhendée à contresens, cette assertion énonçait pourtant une réalité simple : l’incapacité à s’extraire du jugement d’autrui. À certains égards, Louisa Yousfi emboîte le pas du philosophe français : le regard du dominant enferme le dominé, dont la barbarie n’apparaît alors qu’en réaction à finalité émancipatrice. Selon l’auteure, et ça prêtera forcément à discussion, Mehdi Meklat a été angélisé, puis sacrifié sur l’autel d’une dualité numérique qui lui conférait pourtant une certaine épaisseur. Booba serait quant à lui l’expression d’un « ça » décomplexé, refusant d’épouser les codes et de marcher dans les clous.
Au milieu de ce petit essai passionnant sont évoqués les attentats du 11 septembre. Louisa Yousfi exprime avec beaucoup d’honnêteté les sentiments confus que ce terrible attentat a occasionnés chez elle. Il n’est aucunement question d’en minimiser l’horreur, mais elle ose toutefois cette interrogation : doit-on pleurer les victimes innocentes d’une super-puissance planétaire, alors même qu’on ferme depuis longtemps les yeux sur les millions de morts que l’Histoire a comptés sur d’autres continents, moins en vue, voire oubliés ? Elle se demande dans quelle mesure ce drame, bien réel, ne s’inscrirait pas comme une sorte d’effet boomerang. « Croyaient-ils vraiment que leurs espaces-temps ne se croiseraient jamais ? Qu’à force de marcher les yeux fermés ils ne rencontreraient pas un de ces fantômes prêt à leur faire la peau ? »
Rester barbare, Louisa Yousfi La Fabrique, mars 2022, 160 pages
Le scénariste Jérôme Le Gris et le dessinateur et coloriste Nicolas Siner s’associent à l’occasion de la série Lord Gravestone, dont l’excellent premier tome, « Le Baiser rouge », vient de paraître aux éditions Glénat.
Les premières pages du « Baiser rouge » prennent pour cadre l’Angleterre de 1806. John Gravestone est encore un enfant, dont le père, Lord Luther, est parti combattre des monstres, par conviction. Le lecteur ne va pas tarder à découvrir que derrière cette ouverture se cache un profond traumatisme qui affectera toujours le jeune héros, très bien caractérisé, presque vingt années plus tard : la mort de sa mère, traquée par une meute de loups, et son refus, par peur, de la serrer une dernière fois contre lui. Il n’en faut pas plus à Jérôme Le Gris et Nicolas Siner pour fixer les repères graphiques et scénaristiques de ce premier tome : John va se frotter à des créatures surnaturelles, mû par une certaine tradition familiale, le tout dans un univers victorien pré-Draculaet éminemment sépulcral.
Le baiser rouge est l’antichambre du vampirisme, une première étape préfigurant la transformation d’un être humain en une créature assoiffée de sang. Cette dernière va être éventée à travers l’histoire de Camilla von Holbein, fille unique d’un bourgeois de Leipzig tombée sous le charme d’un vampire, le prince Achéron. Tandis que Lord Luther et son frère Théophile cherchent à mettre fin aux agissements de ce dernier, ils blessent par mégarde Camilla, qui ne sera sauvée qu’à la faveur du fameux baiser rouge. Cette histoire est doublement engageante : bien ficelée, elle constitue un arc narratif passionnant ; mais en sus, elle est annonciatrice d’une vengeance à venir, qui se portera évidemment sur John Gravestone…
Un autre arc va venir se glisser dans « Baiser rouge ». John s’éprend de Mary, qu’il finit par épouser dans le dos de son père, lequel, passablement irrité, le menace de mort le jour de leur union. En plus d’entrer en résonance avec l’époque victorienne, ce mariage interdit va servir de prétexte à l’enchevêtrement des arches narratives, puisque Camilla en profite pour se rappeler au bon souvenir des Gravestone (dont le nom, vous en conviendrez, est pour le moins programmatique). Ces intrigues, rondement menées, prennent place dans une imagerie que ne renieraient pas Tim Burton ou Francis Ford Coppola. Nicolas Siner met ainsi son sens du cadre et ses traits fins au service d’un album particulièrement réussi.
Lord Gravestone : Le Baiser rouge, Jérôme Le Gris et Nicolas Siner Glénat, mars 2022, 56 pages