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En corps : danser encore et encore

En corps est le nouveau film de Cédric Klapisch. Le réalisateur y filme une danseuse blessée qui doit réapprendre à vivre et à danser. Elle doit surtout accepter de se réapproprier un corps habitué à travailler la danse d’une certaine manière et faire entrer la douleur, la perte dans sa vie, quitte à réintroduire des figures délaissées et faire une rencontre déterminante avec elle-même. Une œuvre intense qui laisse aussi la part belle aux personnages (aux clowns !) secondaires comme Klapisch les affectionnent depuis Le Péril jeune.

La danseuse 

La séquence d’ouverture d’En corps justifie à elle seule d’aller voir le film au cinéma. Plongé, pendant quinze minutes quasi sans parole, dans les coulisses, dans la salle et sur la scène d’un ballet de danse classique, le spectateur est émerveillé. Cédric Klapisch offre un parcours sensoriel dans les pas d’Elise. Il donne à voir, à sentir le corps de la danseuse en mouvement et tout ce qui s’agite autour d’elle alors que, quand elle danse, le temps semble s’arrêter, se suspendre. Le réalisateur capte la légèreté au vol alors que c’est la lourdeur qui empli la tête d’Elise. Elle se voit trahie et ne peut le supporter dans sa chair. Nous savons ce vers quoi cette séquence d’ouverture impeccablement chorégraphiée mène. Elle est donc également tendue vers sa chute (dans tous les sens du terme), ce qui ne fait que renforcer sa force. D’autant qu’elle est scindée par le générique, brusque changement de tonalité (par la musique) et véritable petit court métrage à lui tout seul. Une belle séquence, intense, qui nous laisse aussi groggy que la protagoniste une fois bouclée.

Une fois encore, Cédric Klapisch comme avec le récent Ce qui nous lie, explore un univers dans son entièreté avec ses codes, ses contraintes et le challenge qu’il représente pour le personnage. Dans Ce qui nous lie, l’enjeu était pour Juliette (Ana Girardot) de se faire un nom dans la viticulture après la mort de son père alors que pour Elise, l’enjeu est autant de réapprendre à vivre qu’à danser. Il ne s’agit plus de s’élever sur ses pointes, dans des pirouettes parfaites de maîtrise, bref de rêver, mais de s’ancrer dans le sol, la réalité et de ressentir d’autres sensations, de créer de nouvelles images. Et Elise va peu à peu s’enthousiasmer pour cette manière de danser qu’elle découvre ou plutôt éprouve enfin. Pour créer une émotion et une langue nouvelles, qui parleront à son âme, véritablement, elle redessine complètement sa destinée. L’enjeu, quand elle rejoint une résidence d’artistes avec un couple d’amis propriétaires d’un food truck (l’une est une ancienne danseuse blessée), n’est pas de savoir si elle va redanser, cela ne fait aucun doute, mais comment elle va éprouver de nouveau la danse. Quel langage du corps va s’offrir à nous. Ce n’est pas anodin si elle doit d’abord jouer un corps de femme morte, qu’un homme fait danser, avant de peu à peu reprendre possession de son corps. Elle qui se plaignait de ne jouer dans les ballets classiques que des femmes allant vers la mort, des fantômes, va faire le chemin inverse : celui vers la vie.

En équilibre

Au milieu de tout ce rapport au corps, vraiment magnifiquement mis en scène, Cédric Klapisch déroule les autres rouages de ses comédies : des personnages secondaires savoureux, paumés, mais plein d’une vitalité salvatrice, ou encore les rapports entre les fratries. Juliette avait deux frères (François Civil et Pio Marmaï présents également au casting d‘En corps) quand Elise a deux sœurs et surtout un père à rencontrer. Certes, elle le connait déjà, mais c’est aussi vers son regard, son émotion qu’elle tente d’aller. Ajoutez à cela une Josiane (Muriel Robin) philosophe de comptoir (peut-être le personnage le moins réussi parce qu’il débite des évidences béates) et Cédric Klapisch déroule un tapis rouge pour la reconstruction de son héroïne. Comme il sait si bien le faire, le réalisateur distille de vrais beaux moments d’émotions, d’autres de franche rigolade. Il n’oublie pas non plus de montrer des personnages qui résistent aux regards trop figés qui voudraient les retenir de s’élever. Les plus beaux moments, à l’image de Polina, danser sa vie (de Valérie Müller et Angelin Preljocaj, 2016), restent les chorégraphies ou les moments passés entre Elise et la compagnie de danse contemporaine qui tente de résister au vent en dansant, en s’accrochant les uns aux autres. C’est en filmant ces amitiés, cette solidarité ou encore la gaucherie d’un père finalement en larmes que Klapisch est à son meilleur.

Le réalisateur permet à nos yeux de briller en regardant deux danseuses de ballet tenter de prouver que, non, le « tutu c[e n’]est [pas] culcul ». Là encore, tout est une question de regards, Cédric Klapisch opposant longuement le sacré (la danse classique, la passion, la douleur) et le profane (le hip hop, la cuisine, le corps manipulé par le kiné), soit des personnages très « terre à terre » (le père, le cuisinier) et d’autres plus dans le rêve (les danseuses, Josiane), quand Elise va faire le pont entre ces deux mondes… Ainsi En corps aurait pu s’appeler « en équilibre » : « Il peut y avoir un aspect énervant dans le côté noble et grandiloquent dans la danse, qu’elle soit classique ou contemporaine. Et j’aime le fait que ce personnage puisse balancer «le tutu, c’est cucul !», comme pour démonter ce côté poussiéreux, mignon ou académique. Car si j’aime la danse et la musique classique, je comprends parfaitement qu’un gamin de 15 ans puisse trouver ça ringard. Je tenais à pointer ça même si n’avait rien de simple. Tout comme il a été difficile de doser les moments de danse et de jeu mais aussi opposer des moments poétiques cassés par des parties plus triviales. Mais c’était autant de passages obligés qui ont construit la colonne vertébrale d’En corps«  (extrait du dossier de presse du film)… Un équilibre parfaitement trouvé, comme souvent tout le long des quinze films d’un réalisateur qui s’intéresse à ce qui lie les être entre eux et comment un être, brusquement, change de chemin pour recommencer sa vie. Cédric Klapisch ne cesse de nous emmener vers la lumière.

En corps : Bande annonce

En corps : Fiche technique

Synopsis : Elise, 26 ans est une grande danseuse classique. Elle se blesse pendant un spectacle et apprend qu’elle ne pourra plus danser. Dès lors sa vie va être bouleversée, Elise va devoir apprendre à se réparer… Entre Paris et la Bretagne, au gré des rencontres et des expériences, des déceptions et des espoirs, Elise va se rapprocher d’une compagnie de danse contemporaine. Cette nouvelle façon de danser va lui permettre de retrouver un nouvel élan et aussi une nouvelle façon de vivre.

Réalisation : Cédric Klapisch
Scénario : Cédric Klapisch, Santiago Amigorena
Interprètes : Marion Barbeau, Pio Marmaï,  François Civil, Denis Podalydès, Souheila Yacoub, Muriel Robin, Mehdi Baki
Photographie : Alexis Kavyrchine
Son : Cyril Moisson, Nicolas Moreau, Cyril Holtz
Montage : Anne-Sophie Bion
Musique : Hofesh Shechter, Thomas Bangalter
Costumes : Anne Schotte
Société de production : Ce qui me meut
Distribution : StudioCanal
Durée : 118 min
Date de sortie : 30 mars 2022
Gendre : Comédie dramatique

France – 2021

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« Le Cannabis » : état des lieux

Politiste et chercheuse en sociologie, Ivana Obradovic publie aux éditions La Découverte, dans la collection « Repères », l’opuscule Le Cannabis, qui fait le point sur l’état actuel des connaissances à propos de cette drogue, ses marchés et ses consommateurs.

Culture millénaire, le cannabis, issu du chanvre, supporte autant d’usages – récréatif, médical, industriel – que de représentations – criminalité, marginalité, festivité. Dans un ouvrage symptomatique de la collection qui l’accueille, alliant pédagogie et concision, Ivana Obradovic revient sur le cannabis, ses effets, les politiques y étant associées, ses marchés ou encore ses modes de consommation. L’auteure rappelle que cette plante traditionnelle a d’abord servi pour la confection de vêtements, l’alimentation et la pharmacopée, voire dans le cadre de rituels religieux, notamment en Chine, dès 2500 avant notre ère. Son usage à des fins psychoactives se généralise à partir du XIXe siècle, et notamment en Europe. Des cercles haschischins de Jacques-Joseph Moreau de Tours jusqu’à la contre-culture hippie des années 1960-1970 et aux dépénalisations/légalisations actuelles, c’est toute une histoire, mouvementée, balançant entre prohibition, panique morale et acceptation graduelle, qui nous est contée avec didactisme.

Le cannabis est une question sensible. Et bien plus vaste qu’il n’y paraît. On en retrouve la trace, souvent sans même le savoir, dans plus de 25 000 produits : papeterie, cosmétique, alimentation, biocarburant, bâtiment, chimie… L’agence de protection de l’environnement américaine affirme même que le chanvre pourrait faciliter la transition énergétique ! Sur le plan sanitaire, ses effets semblent moins inquiétants que l’alcool ou le tabac, car le cannabis n’entraîne ni dépendance ni neurotoxicité, bien qu’il soit parfois associé à une baisse des résultats scolaires, dans certaines circonstances, ou qu’il puisse, dans le cas d’une consommation durable et problématique, entraîner des troubles de l’apprentissage et de l’attention, une altération de la mémoire ou une perturbation du sommeil. Ivana Obradovic s’intéresse aussi à la sociologie des consommateurs : il s’agit souvent d’hommes jeunes et urbains. Et si la consommation chez les jeunes stagne aujourd’hui après avoir augmenté durant des décennies, on continue de retrouver des usages ponctuels au sein des classes aisées et une consommation plus aiguë dans les milieux populaires.

Passionnant et très circonstancié, Le Cannabis fourmille de données précieuses. On apprend ainsi que dans les pays qui ont légalisé le cannabis, les usages problématiques se révèlent jusqu’à 25% supérieurs à la moyenne, mais que les mineurs tendent quant à eux à moins se tourner vers cette drogue dite douce. L’Europe demeure une zone de forte consommation, puisque plus de 5% de sa population consomme du cannabis au moins une fois dans l’année. C’est la drogue illicite la plus consommée, produite et vendue dans le monde ; le cannabis représente 54% du marché mondial des drogues illicites et est estimé à 162 milliards de dollars par an. En France, son coût social serait de l’ordre de 8 milliards d’euros… Et le regard transversal d’Ivana Obradovic nous invite à nous plonger dans les modèles hollandais (avec notamment les coffee shops se fournissant sur des marchés noirs), français (forte répression, importante consommation), canadien (grand exportateur mondial), américain (profitabilité fiscale, hypothèse de la fin des injustices judiciaires) ou encore uruguayen (gestion étatisée, fiscalité basse).

L’opuscule revient aussi sur la théorie de l’escalade, qu’il réfute. Il raconte comment la consommation de cannabis a été présentée comme un fléau social, notamment par le chef du bureau fédéral des narcotiques Harry Anslinger, avant que Richard Nixon ne déclare ouvertement la guerre aux drogues sur fond de contestation sociale relative à la guerre au Vietnam. Il se penche sur les voies d’acheminement du cannabis, sur ses points d’entrée en Europe (via l’Espagne ou l’Albanie notamment), sur ses lieux de production (Maroc, Afghanistan, etc.). Il expose le modèle pyramidal de l’offre criminelle, entre grands trafiquants, bras droits, guetteurs, dealers, coupeurs ou encore nourrices. Dans toutes ces dimensions, Le Cannabis cherche avant tout à objectiver son objet d’étude, sur lequel circulent nombre de raccourcis et de contre-vérités. Et il le fait avec grand succès.

Le Cannabis, Ivana Obradovic
La Découverte, mars 2022, 128 pages

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4

« Retour aux communs » : préserver l’écologique et le social

Directeur de recherche émérite au CNRS, Michel Magny publie Retour aux communs aux éditions Le Pommier. Il y remonte aux origines des sociétés humaines et explique de quelle façon ces dernières se sont constituées et ont altéré le monde dans lequel elles se sont implantées.

Retour aux communs a quelque chose de vertigineux. Avec érudition, Michel Magny y retrace l’évolution humaine, la formation des sociétés et leurs répercussions sur les écosystèmes. Son format relativement modeste (250 pages) est trompeur en ce sens qu’il ne dit rien de l’acuité du regard de l’auteur. Car ce petit essai a tout d’un indispensable : riche et édifiant quant à nos ancêtres, il poursuit ses honorables ambitions didactiques en se penchant sur l’anthropocène et les deux « communs » qu’il érige en fondamentaux : l’écologique et le social.

Dans un premier temps, Michel Magny synthétise en clerc l’évolution darwinienne. « Notre mobilité s’enracine d’abord dans l’autonomie des premiers Eucaryotes avec leurs cils et leurs flagelles, puis dans les nageoires des poissons du Silurien, et dans les pattes des Tétrapodes du Dévonien. La remarquable symétrie retracée par Leonard de Vinci dans L’Homme de Vitruve est celle esquissée par les premiers bilatériens de l’Édiacarien il y a plus de 500 millions d’années. La similitude de la teneur en sel de notre sang et de l’eau de mer nous renvoie à nos ancêtres aquatiques et à la première niche écologique qui a hébergé la vie avant sa sortie des eaux marines. En définitive, chaque organe, chaque partie de notre corps, chaque fonction de notre organisme est un héritage légué par un ancêtre plus ou moins lointain à de multiples descendants. » Il poursuit sa démonstration en mettant en corrélation l’évolution de la taille de nos cerveaux et la bipédie, le langage, ainsi que la vie en société.

Les réflexions écologiques nourrissent abondamment Retour aux communs. Michel Magny évoque l’érosion de la biodiversité, l’acidification des océans, les aérosols, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore ou encore la pollution d’origine chimique. Au cours d’un argumentaire étayé, il s’appuie sur les rapports Brundtland, Meadows mais surtout Steffen et Rockström. Ces deux derniers scientifiques ont proposé en 2009 une vaste étude sur les limites planétaires, ces seuils au-delà desquels l’humanité se mettrait elle-même, ainsi que son habitat, en danger. Très pédagogue, Michel Magny énonce les neufs paramètres naturels retenus dans le rapport et explique l’urgence de revoir nos modèles pour ne pas aboutir à une situation irrémédiable.

L’anthropocène, qui « désigne le fait que les humains apparaissent désormais comme une véritable force géologique, plus puissante que nombre de facteurs ou processus naturels », réside dans une dynamique multifactorielle. Le stockage des biens, le double tournant de 1776 – l’indépendance des États-Unis et la parution de La Richesses des Nations d’Adam Smith –, les révolutions industrielles, l’émergence à partir des années 1980 du néolibéralisme économique, l’urbanisation du monde ont tous contribué, parmi bien d’autres facteurs, à déstabiliser durablement nos écosystèmes. Après ses considérations historico-biologiques, Michel Magny dérive ainsi vers l’économie, la sociologie et l’écologie, dressant un large panorama de l’activité humaine et de ses conséquences environnementales.

À ses yeux, le développement et le maintien de la communauté des vivants sur la planète implique une « révolution copernicienne » : « Prenant le contre-pied de l’idéologie néolibérale, elle s’articule autour d’un projet borné par les limites de notre planète et ayant pour boussole la double préoccupation de maintenir la durabilité des deux communs hors desquels nous perdons à la fois notre essence et notre existence, c’est-à-dire la société qui nous fait humains et la communauté biotique qui nous fait vivants. » Pour en démontrer l’urgence, Michel Magny passe par Darwin, Elinor Ostrom, Hannah Arendt, Jean-Jacques Rousseau et toute une panoplie de scientifiques qu’il serait vain d’énumérer ici. Documenté, impeccablement mis en perspective, Retour aux communs est une somme indispensable mais empreinte d’un souci d’accessibilité, donnant la pleine mesure des grands enjeux écologiques et sociaux de demain en sondant ce qui a présidé, hier, à leur formation.

Retour aux communs, Michel Magny
Le Pommier, mars 2022, 250 pages

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5

« Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre » : fin de règne

Enseignante en histoire et géographie, Anne-Lise Melquiond s’intéresse dans Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre (Playlist Society) aux séries télévisées post-apocalyptiques et à leurs versants visuel et narratif.

Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre est d’abord un exercice compilatoire. De The Walking Dead à The Last Man on Earth en passant par The 100, Designated Survivor, Revolution ou Jericho, Anne-Lise Melquiond tourne autour des séries télévisées post-apocalyptiques comme un papillon autour d’un lampadaire. Elle en extrait des motifs, des symboles et des figures qui questionnent ces sociétés altérées, fractionnées, en perdition et souvent en butte aux résonances de l’histoire. Ce dernier point est d’ailleurs explicité à travers l’exemple des Indiens, qui revient plusieurs fois dans l’ouvrage. Évidemment, à ce petit jeu, The Walking Dead occupe une place de choix. Anne-Lise Melquiond y voit une densité inédite, un jeu sur la notion de frontière, une redéfinition perpétuelle de la gouvernance et de la justice, mais aussi un personnage-phare, Rick Grimes, renvoyant puissamment au western – chapeau, étoile de shérif, pistolet, personnalité dépositaire du pouvoir et de l’ordre…

Le titre annonce clairement la teneur de cet essai : Anne-Lise Melquiond axe sa réflexion sur les États-Unis, à travers ses représentations, sa géographie, son histoire et ses considérations sociopolitiques, le tout exposé à la lumière profuse des séries télévisées post-apocalyptiques. Pourquoi imagine-t-on des villes en ruines en repensant à The Walking Dead alors qu’elles demeurent quasi intactes ? Que dit The Last Man on Earth de la société de consommation ? Comment Battlestar Galactica ou Revolution s’imprègnent-ils de politique ? Que dit la temporalité de 24 Heures chrono ? Comment est racontée l’apocalypse dans la plupart de ces récits ? Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre est aussi une affaire de fuites, de résilience, d’antagonismes humains, de symboles (le Capitole, la Maison-Blanche, le Mémorial de Lincoln, la frontière mexicaine…). Tous ces points alimentent la réflexion dense et comparative d’Anne-Lise Melquiond, qui s’autorise aussi quelques détours par la philosophie ou le cinéma.

Les tonalités sont variées, les images parfois insupportables (notamment dans The Walking Dead), les menaces plurielles, les espoirs antinomiques, mais Anne-Lise Melquiond pointe cependant deux impensés des séries télévisées post-apocalyptiques : la catastrophe écologique et le capitalisme. Elle argue en effet que tout est échafaudé de telle sorte que l’imaginaire collectif est privé de la première et incapable de se projeter en dehors du second. Jusqu’à quand ?

Apocalypse Show, quand l’Amérique s’effondre, Anne-Lise Melquiond
Playlist Society, septembre 2021, 160 pages

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3

« Mon papa dessine des femmes nues » : filiations

Philippe Dupuy s’affranchit des codes de la bande dessinée et publie aux éditions Dupuis, dans la collection « Aire Libre », Mon papa dessine des femmes nues, un album hybride s’apparentant à une conversation elliptique avec son fils Hippolyte.

Il a plus de soixante ans et une bibliographie longue comme la cinquième avenue de Manhattan. Philippe Dupuy parvient pourtant à se réinventer et à interroger les codes de la bande dessinée avec un one-shot personnel, intime même, bien nommé Mon papa dessine des femmes nues. Il y convie son fils Hippolyte, personnage central et dessinateur secondaire, avec lequel il entretient une longue conversation émaillée de réflexions sur la vie, la parentalité, la nudité, l’écologie ou l’art (des tableaux de Paul Cézanne, Francisco de Goya, Jean Dubuffet ou Vincent Van Gogh aux installations d’Elias Crespin ou de la plasticienne japonaise Takako Saito).

Sur la forme, cet album étonnant mêle les couleurs au noir et blanc, la réappropriation d’œuvres d’art aux collages et aux esquisses, une organisation des planches classique à des essais plus libres, voire anarchiques. Dans une certaine mesure, cette ivresse graphique, sans bornes ni rivages, peut s’apparenter à l’exacte traduction de la psyché de son auteur. Car Philippe Dupuy livre beaucoup de lui-même dans Mon papa dessine des femmes nues. Devenu père sur le tard, il cherche à se positionner au regard de familles plus archétypales. Sensible aux arts, il en reproduit les chefs-d’œuvre tout en tentant d’y sensibiliser son fils, souvent interloqué, parfois très critique, mais davantage porté, comme tous les jeunes de son âge (dix ans), vers Iron Man, Black Panther, Pokémon et quelques installations artistiques ludiques et/ou spectaculaires.

Le dialogue filial entrepris dans la bande dessinée trouve un écho dans l‘hybridation de certaines planches, dont la composition ajoute aux traits du père ceux du fils, les deux prenant langue dans le neuvième des arts (si on s’en tient à une acception large). On voyage aussi en compagnie des deux protagonistes, à Taipei, où Hippolyte loue les « petits rituels d’une vie différente », pendant que son père Philippe considère avec gravité « cette part d’insouciance à jamais perdue » pour lui. Plus loin, dans un très sensible « Temps additionnel », l’auteur évoque le temps qui passe, « le regard (qui) se pose autrement », « la perspective (qui) change ». En remontant le fil de l’album, le lecteur trouvera un hommage ébahi aux livres, une métaphore de l’écocide, une évocation de la nudité dans les différents courants artistiques…

Il est difficile de mettre des mots sur un album échappant à toute étiquette. S’il ne fallait retenir qu’une chose de la démarche de Philippe Dupuy, ce serait probablement sa sincérité. Transparence, paternité, fascination pour les arts s’entremêlent le temps de quelque 160 pages d’une générosité insoupçonnée. Mon papa dessine des femmes nues laissera probablement certains lecteurs sur le bord du chemin. Mais ceux qui sauront apprécier la dialectique autocentrée de Philippe Dupuy auront du mal à lâcher l’album avant d’en avoir lu l’intégralité. Pas seulement parce qu’on peut s’y retrouver, mais aussi pour la justesse qui s’en dégage.

Mon papa dessine des femmes nues, Philippe Dupuy
Dupuis, mars 2022, 168 pages

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4

« Trop tôt pour toi, gamin ! », le 35e tome de Cédric est disponible

Les éditions Dupuis hébergent quelques classiques de la bande dessinée jeunesse. Aux côtés de Spirou ou Marsupilami se tient ainsi Cédric, de Cauvin et Laudec, dont le trente-cinquième tome vient de paraître.

Depuis ses débuts, Cédric se caractérise par plusieurs invariants. Huit ans, plus facétieux que studieux, Cédric Dupont y tient le rôle-titre. L’intrigue est principalement axée sur lui, ses amis et sa famille. Cette dernière comprend son père, vendeur de carpettes, sa mère, qui travaille dans une boulangerie, et son pépé, éternel râleur qui n’hésite pas à communiquer ouvertement son mépris pour son beau-fils. Ce dernier point, tout comme l’amour secret de Cédric pour sa camarade de classe chinoise Chen, participent du comique de répétition et irriguent bien entendu « Trop tôt pour toi, gamin ! ». Ainsi, dans le récit « Rêve brisé », Cédric apparaît de très mauvaise humeur parce que Marie-Rose, sa mère, l’a réveillé alors qu’il était sur le point d’embrasser Chen dans un rêve…

Parmi les running gags de la série, il y a cette scène, vue et revue : passablement courroucé, Cédric se réfugie dans les toilettes de l’école, pour y passer ses nerfs sur tout ce qui lui tombe sous la main. Cela se produit lorsqu’il subit une mauvaise blague ou lorsque son rival Nicolas offre à Chen une poupée japonaise. Du côté familial, Cédric continue d’exercer une influence discrète sur son grand-père (qu’il parvient par exemple à faire sortir de la maison), ramène enfin plusieurs bulletins satisfaisants et assiste, impuissant, aux disputes entourant les programmes télévisés du soir. Cauvin et Laudec font souvent mouche et le personnage de pépé n’y est pas pour rien, puisqu’il apparaît volontiers, par son caractère renfrogné, comme un élément perturbateur.

« Trop tôt pour toi, gamin ! » se distingue aussi par la mauvaise passe traversée par Lily, par la difficulté qu’a Cédric d’avouer ses sentiments à Chen, par la loi de Murphy s’appliquant à son père, par une évocation amusée du télétravail ou par des stratagèmes, tels que celui consistant à rendre Chen jalouse, tombant pathétiquement à l’eau. Cauvin et Laudec ne déploient pas des trésors d’inventivité mais exploitent habilement ce qui a fait le succès de la série jusque-là. Cela suffit à reproduire, pour la trente-cinquième fois, le charme et l’attrait de Cédric. Avec parfois, quelques références glissées çà et là (Harry Potter, Boule & Bill, festival d’Angoulême, Donald Trump, Spirou, etc.).

Cédric : Trop tôt pour toi, gamin !, Cauvin et Laudec
Dupuis, mars 2022, 48 pages

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Attaché de presse littéraire, interview (II) : Elisabeth Tielemans

Le Mag du Ciné a décidé de se pencher sur un métier peu connu du grand public : l’attaché de presse, et plus spécifiquement celui dont l’activité est directement liée au monde de l’édition.

Nous avons décidé de soumettre plusieurs professionnels, venus d’horizons divers, dotés de statuts différents, à un même questionnaire. L’objectif ? Effeuiller le métier en laissant à ceux qui l’exercent au quotidien le soin de verbaliser leurs ressentis et leurs expériences.

Rencontre avec Elisabeth Tielemans, créatrice et responsable de l’agence Mauvaise Herbe.

Pourriez-vous décrire brièvement votre activité d’attachée de presse littéraire ?
Ma mission est de promouvoir et faire rayonner les livres et les maisons d’édition pour lesquelles nous travaillons. Pour cela, j’envoie des informations sur les nouveautés, je réponds aux demandes, j’envoie les livres (avec des catalogues, des communiqués, des petits mots, selon), je relance, je cible… Mais aussi, nous organisons des événements comme nos deux derniers « Little Livres » à la Villette ou des rencontres avec les professionnels. Nous créons aussi des petits cadeaux sympas comme des calendriers.

Quels sont vos rapports avec les auteurs ?
J’ai toujours de bons rapports avec les artistes, je les aime et mon but est vraiment de mettre en valeur leur travail et qu’ils trouvent leur lectorat ; en tout cas, je fais ce que je peux pour ça.

Comment défendre un ouvrage en 2021, sur un marché devenu pléthorique ?
Le défendre quand même. De plus, j’ai la chance de travailler pour des petites maisons d’édition indépendantes qui ne publient pas à outrance , et dont, justement, chaque livre mérite d’être défendu. Il faut trouver le bon médium, un titre pourra avoir moins de critiques presse, mais il sera bien mis en avant par les libraires, ou bien il sera sélectionné pour un prix, et puis parfois il y a tout !

L’avènement relativement récent des webzines, des blogs littéraires, voire des chaînes YouTube spécialisées, a-t-il modifié votre manière de travailler ?
Il y a aussi pléthore de médias pour les livres et on s’y perd assez vite. Nous avons créé une page Instagram Mauvaise Herbe un peu pour ça, pour diffuser l’information d’une autre manière et à la manière de ces nouveaux médias. En revanche, Youtube, moi, je ne suis pas trop : je mets ma collègue sur le coup !

Comment se porte l’économie du livre ces dernières années ?
D’après les différents articles dans des revues spécialisées, l’économie générale est plutôt bonne, même s’il est toujours assez difficile pour les petites maisons d’édition indépendantes d’accéder à une bonne mise en place en librairie et de sortir la tête de l’eau.

Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur vos activités ?
Je travaillais pour une grande maison d’édition indépendante québécoise avant la crise, mais elle a préféré au premier confinement cesser partiellement et temporairement ses activités en France. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de créer ma propre agence. J’ai trouvé en fait presque aussitôt plusieurs maisons d’édition avec lesquelles travailler et j’ai même maintenant une collègue pour pouvoir répondre aux demandes. Donc sur mon parcours professionnel, cette crise aura été plutôt bénéfique…

Est-il toujours aisé de travailler en bonne intelligence avec les journalistes ?
Il faut s’adapter aux différentes personnalités, mettre de l’intention dans ce que l’on fait, c’est toujours un plaisir je trouve d’échanger autour des livres, c’est une passion partagée finalement.

Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot : au cœur du Monde ouvrier depuis les années 50

En 1h23 Jean-Gabriel Périot parcourt en archives une histoire intime et politique du monde ouvrier français depuis la libération. A travers un texte de Didier Eribon et sur la voix off d’Adèle Haenel, un récit humain, dense et ambitieux se tisse dans un grand film documentaire.

Les temps sont durs pour les élections. L’abstention a grondé lors des derniers scrutions nationaux et municipaux, pointant le manque de repères d’une large partie de l’électorat français. C’est ici que naît l’intérêt d’imaginer un cinéma courant après une quête de sens à la fois personnelle et collective. Pourquoi et pour qui vais-je voter, mais surtout qu’est ce que cela dit profondément de moi?

D’une densité incroyable sur ces questions dans le fond, le film comprend par le biais d’un parcours autobiographique des questions de groupe et de citoyenneté. Ces images d’archives, souvent connotées négativement quand on les convoque, sont ici sélectionnées avec autant d’empathie qu’elles en évoquent. Revoir des ouvriers et des ouvrières sur les machines-outils, d’autres évoquer leur quotidien compliqué interpelle. Une mère de famille raconte qu’un fruit par jour représente un budget énorme. Les combats changent, mais certains ne devraient pas être occultés dans notre société des images.

Avec un fond rappelant la caméra-stylo, le cinéma direct et militant des années soixante et d’un Marin Karmitz tournant des films co-écrits avec des ouvrières avant qu’il ne fonde MK2 (coup pour coup, 1972), on pourrait percevoir le grand film de Jean-Gabriel Périot pour ce qu’il n’est pas. Pourtant, malgré ou plutôt grâce à cette galerie de portraits poignants, personne ne tend une urne à sa sortie. Des visages sont mis en scène, des noms se posent sur les maux traversant la société actuelle française. Le racisme par exemple. Il est étudié ici au sein de familles délaissées, échappant à l’abstraction avec laquelle il est souvent mentionné. Chaque grand mot est évoqué à hauteur humaine, car le récit apporte une profondeur historique par des touches vibrantes : les témoignages de ceux qui les ont vécus.

Un ouvrier évoque ses mains douloureuses, lui empêchant de toucher tendrement sa femme en rentrant le soir. Un autre, la vingtaine, parle de ces lycéens qu’il croise en allant à l’usine, parce qu’il pensait que l’école après 14 ans, ce n’était pas fait pour lui. Une mère de famille témoigne de la vie  de famille très compliquée à tenir entre deux boulots. Une large partie de ses propos ont été entendus et sont connus, mais peu l’ont été en regard caméra. C’est une des grandes forces de ce film, rendant à leurs auteurs une parole devenue collective et souvent détricotée dans l’Histoire, noyée de chiffres.

Ce documentaire rappelle également qu’un tel film s’écrit, se pense et se dirige. Pour Notre-Dame brûle, Jean-Jacques Annaud a refusé de réaliser un documentaire. La raison invoquée se retrouve dans une featurette Pathé où il déclare que « le documentaire informe, quand la fiction provoque des émotions » . C’est ici qu’il est important de rappeler que ce cinéma-là est celui non seulement des émotions, mais aussi des sensations et de la réflexion. Celui dans lequel on peut regarder pour trouver ce qu’on y projette.

Bande annonce : Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot

Fiche technique : Retour à Reims

Scénario Jean-Gabriel Périot
Image Julia Mingo
Son Yoland Decarsin, Xavier Thibault, Laure Arto
Montage Jean-Gabriel Périot
Musique Michel Cloup
Voix-off Adèle Haenel

Hercule (1997): dessous d’une BO originale

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Sorti aux Etats-Unis le 13 Juin 1997, Hercule est l’un des long-métrages disney les moins cités par le public. Ni les personnages, ni les musiques ne sont citées comme marquantes contrairement à Aladdin ou la Belle et la Bête par exemple. Et pourtant, c’est peut-être l’un des rares long-métrages d’animation à oser des influences musicales intéressantes et originales. Retour sur un chef d’œuvre trop peu appréciée à notre goût.

Cela fait près d’une décennie que l’écurie Disney s’est lancé dans les Live action et Hercule semble ne pas échapper à cela. Si cela fait peur, c’est bien pour la possible disparition de la musique. Dans Mulan, point de musique, dans le Roi Lion non-plus, par contre, La Belle et la Bête y a eu droit. Dans l’éventualité où Hercule soit musical, cela serait formidable d’avoir une réadaptation de sa Bande originale. B.O originale s’il en est puisqu’on mélange Mythologie grecque ET tradition Gospel.

Synopsis : Le film revisite pour les enfants la légende d’Hercule, fils de Zeus et d’Héra. Celui-ci est vu par son oncle Hadès comme un obstacle à son projet à long terme de conquête du monde. Alors il le rend mortel. Hercule grandit adopté par des parents humains mais gardant un résidu de son immortalité : sa force hors du commun. Pour pouvoir regagner l’Olympe, il doit devenir un héros, et il part donc à la recherche de Philoctète, un satyre qui a été l’entraineur de tous les héros de l’Antiquité Grecque.

Dans cet article, notre focus principal est la musique. Les films disney sont des films musicaux dès le début, mais beaucoup de sorties des années 90 ont marqué par leur B.O. La Belle et la Bête d’abord pour laquelle Alan Menken obtient un Oscar de la meilleure chanson originale pour un film en 1991, puis Aladdin qui adopte un ton à mi-chemin entre le Cabaret et les tons Orientaux. Plus connu pour la ballade « ce rêve bleu »  (A whole New World) qui reste l’objet d’une certaine dévotion populaire (et parodique) obtient un Oscar en 1993 et enfin, un Oscar en 1995 pour Pocahontas. Alan Menken est aussi sur le projet d’Hercule  qui sort en 1997 et explore  des influences qui n’ont rien en commun, mais qui mises ensemble donnent ce ton particulier et éclectique.

Ainsi, découvrons ce qui fait d’Hercule ou plutôt de sa musique une bande originale incontournable.

Influence de la tradition grecque ancienne:

Muses…

A première vue, cinq femmes en chiton sortant d’une amphore à figure noir pour chanter sur des airs pop et surtout gospel n’ont rien de grec… MAIS, nonobstant leur nombre inexacte, et bien ce ne sont pas moins que les Muses que nous avons là.

Les Muses sont les Déesses des Arts et de la Culture, filles de Zeus et Mnémosyne, déesse de la Mémoire. A l’origine, elles sont 9 : Calliope, Melpomène, Erato, Euterpe, Polymnie, Terpsichore, Clio, Thalie et Uranie. Mais dans le film, elles ne sont que 5 : Calliope (poésie épique), Melpomène (Tragédie), Clio (Histoire), Terpsichore (Danse) et Thalie (Comédie). C’est dommage d’avoir éliminé Polymnie qui est la Muse de la Musique, mais considérant que le nombre des interprètes était aussi cinq, peut être est-ce par aspect pratique ou mieux, un hommage.

En effet, les cinq interprètent originelles sont:  Lillias White, LaChanze, Roz Ryan, Cheryl Freeman and Vanéese Y. Thomas. Les muses, en plus d’être interprétées par elles, en ont aussi les caractéristiques physiques.  Par exemple, Lillias White qui est Calliope, a la même coiffure. Thalia a le même physique voluptueux que son interprète Roz Ryan.  Les cinq interpètes durant une interview , ont dit que Menken leur a demandé de mettre leur propre personnalité dans le rôle, il ne leur a pas juste demandé de chanter ce qui écrit dans la partition. Du coup, cette personnalité si distincte de chaque muse, même si leur réplique ne dépasse pas un caméo en fait des femmes « vrais et nuancées ». Cela s’exprime dans la musique aussi, avec celles qui rallongent les notes en chantant par exemple. Toutes ont un charme, Thalia est drôle et accessible, Calliope est irresistible et charmeuse, Melpomène est plus théâtrale, et Terpsichore, la plus dynamique de toutes.

Choeurs…

L’influence grecque ne s’arrête pas là, car en plus de l’inspiration des muses, la tradition dramatique grecque antique est aussi mise en avant par ces mêmes muses. Les anciennes pièces de théâtre utilisaient un chorus comme narrateur pour relater les aventures des personnages. Ici, les Muses se font relais du narrateur qui relatent en musique l’origine du pouvoir de Zeus, la lutte contre les titans, qui est aussi Hadès, ce qu’il advint d’Hercule quand il est retrouvé par ses parents ou même la victoire finale. C’est peut-être là la seule divergence à la tradition, car elles relatent une fin heureuse, alors qu’en majorité, le Choeur est un élément tragique.

Et mythes

https://www.youtube.com/watch?v=yOL-EJZjmp0

Les références grecques sonores s’arrêtent là et c’est peut-être bien mieux ainsi. Il est certain que la dynamique du film n’aurait pas été pareil au son d’un Aulos ou d’une cythare.

A l’époque de la sortie du film, la Grèce n’a pas apprécié ce Disney car il modifie le mythe « originel ».  Mais il faut savoir que les mythes grecs existent en plusieurs versions. Beaucoup de villes antiques grecques auraient pour fondateur originel Hercule (ou plutôt Héraklès) comme Pergame en Turquie actuelle, alors que jamais dans les mythes connus comme les 12 travaux, il n’y a eu de traces de son passage. C’est lié au fait que les mythes fondateurs donnaient un certain prestige à une cité et un rattachement à la communauté.

Le mythe des 12 travaux est en partie relaté par la chanson « Zéro à Héros » qui est le point musical culminant du film. C’est à partir de là qu’Hercule connait le succès. Dans la chanson, tel un superman, il est montré auréolé de succès, devenant un produit marketing de Thèbes, combatant des créatures qui ne sont même pas liées à sa légende comme la Gorgone Méduse, qui est une créature vaincue par Persée ou le Minotaure qui sera vaincu par Thésée.

Le Gospel

Le genre est tout d’abord musical et très lié aux églises protestantes des communautés afro-américaines. Les chants sont rythmés et entrainants mais ont pour vocation principale de prier ensemble ou de raconter des mythes bibliques. Donc, par cet aspect narratif, le gospel n’est pas une mauvaise idée pour raconter l’histoire de notre demi-dieu.

C’est aussi une forme que nous trouvons valorisante, puisque nous sommes dans les années 90 et il n’y a aucun dessin animé qui représente les communautés afro-américaines de cette manière. Faire de ces Muses des déesses de l’Art et leur donner la possibilité de narrer l’histoire donne une certaine importance à leur rôle. Leur grain de voix est tout aussi incroyable et donne envie d’écouter, de danser, de chanter avec elles. D’ailleurs, qu’elles soient en version Française ou Anglaise, la B.O est tout simplement magnifique.

C’est aussi un trait intéressant d’utiliser des genres enfants du Gospel tel le Blues, pour raconter la tristesse de la perte d’Hercule par ses parents. Et c’est aussi malheureux de se dire qu’une valorisation du patrimoine musical afro-américain ne sera faite que près de 15 ans plus tard avec La Princesse et la Grenouille à travers une héroïne noire.

Conclusion

Hercule est un film disney à la B.O iconoclaste considérant le lieu, la tradition choisie et l’histoire, mais ce mélange hétéroclite ne représente pas grand chose, si l’on omet le genre musical gospel  et ses dérivés  qui sont composés avec habilités pour en faire cette oeuvre magnifique qui ravit ceux qui ont grandi avec.

Si la popularité auprès du (jeune) public est discutable, la B.O a quand même obtenu un disque d’or aux USA  pour avoir vendu 500 000 unités. Les interprètes féminines des muses sont à l’origine de cette appréciation, pour leur capacité vocale impressionnante, en version originale ou française d’ailleurs. Mais ce talent a été habilement coordonné par Alan Menken. En espérant d’ailleurs que si le Live-Action est musical, qu’elles soient du casting.

Sources pour rédiger cet article:

Why ‘Hercules’ Has The Best Disney Soundtrack Of All Time par Taylor Briant, nylon ;

Alan Menken, wikipedia ; IMdB

Alan Menken tells stories behind 7 classic Disney songs par Marc Snetiker, EW  ;

Hercules (soundtrack) , wikipedia ;

Hercule, wikipedia français , wikipedia anglais;

Muses, wikipedia ;

Choeurs, Wikipédia ;

 

Le Grand Silence : un western italien hors norme

1964. Le monde entier s’apprête à découvrir Pour une poignée de dollars qui lancera le premier volet de l’éclatante Trilogie du Dollar de Sergio Leone. Deux années plus tard, Sergio Corbucci s’inspirera du personnage de Clint Eastwood pour réaliser un western brutal et crépusculaire avec Django. Deux classiques, deux réalisateurs italiens issus du péplum qui revigoreront alors un genre en plein déclin. Bien moins considéré que la première itération du personnage culte, encore moins face aux films influents de son homologue italien, Sergio Corbucci réalisera pourtant une œuvre audacieuse en 1968. Le Grand Silence rejoint assurément ces grands westerns à l’italienne qui bouleverseront le genre. À l’occasion de sa ressortie en copie restaurée 4K, retour sur une œuvre d’une beauté formelle saisissante au récit sombre et impitoyable. 

D’authentiques personnages archétypaux 

À la manière de Django, Sergio Corbucci nous plonge dans une suite logique des propositions novatrices de son ami et rival Sergio Leone. Le personnage de Clint Eastwood est toujours au-dessus des têtes. Mais cette-fois ci, à la différence d’un avatar équivalent, le personnage de Silence, solidement interprété par un Jean-Louis Trintignant inspiré, finit par se différencier totalement. Pistolero muet et authentique, Silencio surprend par sa sensibilité, semblant porter un fardeau éternel. Un héros westernien, apparaissant somme toute classique, qui dévoilera une complexité rare dans le genre jusqu’à un final sidérant. L’antagoniste est également à contre-courant, Klaus Kinski se révélant être un impressionnant chasseur de primes, d’une cruauté courtoise et terrifiante. Tous les seconds rôles auront eux-aussi une écriture savamment pensée, de l’archétype de la jeune veuve westernienne interprétée par une afro-américaine (Vonetta McGee dans son premier rôle au cinéma) au shérif nuancé et prépondérant campé par un Frank Wolff aux antipodes de ses rôles habituels, à l’affiche la même année du magnifique Il était une fois dans l’Ouest.

Une forme au service d’une œuvre politique

Formellement, Le Grand Silence n’a pas à rougir face aux plus beaux westerns. Les montagnes enneigées capturées dans les Dolomites, catalyseurs de la mélancolie et de la noirceur du récit, sont d’une beauté éclatante. Dès les premières minutes, le ton est donné par le travail opératique de Silvano Ippoliti. Renforçant les contrastes face à la blancheur immaculée de la neige, le chef-opérateur travaille une imagerie froide et lancinante dévouée à un propos singulier. S’inspirant des nombreux massacres perpétués en 1898 aux États-Unis, Sergio Corbucci nous livre sa vision politique du grand Ouest américain dans toute sa perfidie. D’une violence prééminente, Le Grand Silence tire sa révérence en affrontant le mal d’une barbarie devenue monnaie courante. Souhaitant explorer un certain réalisme, le cinéaste n’hésitera pas à céder à un pessimisme rarement vu dans le western. Une hauteur de vue hautement symbolique s’inscrivant dans un genre en pleine résurrection. Tout cela consolidé par une bande originale délicate et mélancolique signée Ennio Morricone, bien loin de ses compositions grandiloquentes pour Sergio Leone.

Bande Annonce – Le Grand Silence

Synopsis : Hiver 1898, dans les montagnes de l’Utah, des paysans et bûcherons sont devenus hors-la-loi pour survivre. Des chasseurs de primes, dirigés par le doucereux mais cruel Tigrero, sont payés pour les abattre. Pauline, dont le mari a été tué par Tigrero, engage Silence, un pistolero muet pour la venger.

Fiche Technique – Le Grand Silence

Titre original : Il grande Silenzio
France / Italie – 1968 – 1h46 – Visa 35320
Avec Jean-Louis Trintignant, Klaus Kinski, Franck Wolff, Vonetta McGee
Sortie le 30 mars 2022
Version restaurée 4K

 

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4

Mortelle randonnée : Je vous salue Marie

Vous ne connaissez pas Claude Miller ? Mais vous aimez la verve énervée de Michel Audiard ? Bonne nouvelle. LeMagduciné s’est replongé dans l’une des collaborations les plus iconiques du mythique tandem. A la clé : Mortelle Randonnée, un chef-d’œuvre plastique et scénaristique où brillent l’immense Michel Serrault et l’incandescente Isabelle Adjani.

Miller, Audiard et les autres

Mortelle randonnée. Derrière ces deux mots se cache un film sous-estimé. Sorti en mars 1983, cet objet filmique ouvertement arty et radical n’avait rien pour plaire à une intelligentsia en mal d’intrigues godardiennes. Il faut dire qu’avec Claude Miller à la réalisation, Michel Audiard au scénario, le film a de quoi être explosif. L’un est un jeune cinéaste promis à un bel avenir. C’est à lui que l’on doit La meilleure façon de marcher (1975), la première œuvre cinématographique française à aborder de front l’homosexualité masculine. C’est également lui qui réalise le très noir Garde à vue (1981), devenu depuis une référence absolue en matière de huis-clos policier. L’autre est un vieux de la vieille, un monument du septième art hexagonal. Entre 1949 et 1985, ce dernier n’écrit pas moins d’une quarantaine de scénarios et de dialogues. Parmi ces derniers, citons (pour faire court) Un signe en hiver (1962), Les Tontons flingueurs (1964) ou encore Le marginal (1983).

Ce combo explosif fait valdinguer les standards de son époque. Mortelle randonnée coche toutes les cases du polar tortueux sans jamais s’y conformer totalement. Du roman éponyme de Marc Behm, il ne reste rien ou presque. Les deux compères sapent les bases mêmes de leur style. Ils concoctent une œuvre unique combinant une esthétique léchée matinée d’ironie. En bons tontons flingueurs, le duo dynamite aussi bien la narration que les genres cinématographiques.

Ni polar ni film noir, adaptation autant que (re)création, Mortelle randonnée échappe à toute classification. Mélange disparate de plusieurs influences, tour à tour comique et désespérée, le film narre les aventures d’un détective privé (Michel Serrault) au bout du rouleau. Surnommé l’Œil, ce dernier est sommé d’enquêter sur une mystérieuse jeune femme Catherine Leiris (Isabelle Adjani) soupçonnée d’éliminer ses riches amants. Le personnage se retrouve bientôt imbriqué dans une course poursuite effrénée aux quatre coins de l’Europe. La force du film tient au parallèle, voire à la complicité qui se noue, de façon indirecte, entre le traqueur et la traquée.

Au nom du père

Mortelle randonnée est un film sur le deuil impossible. L’Œil est un homme brisé par la perte de sa fille Marie. Refusant de croire à sa mort, il se balade partout avec une photo de classe des années 50, attendant le moment fatidique où il pourra (enfin) passer à l’intérieur de l’image. A défaut d’y pénétrer, le détective rencontre Catherine Leiris. Le détective est intrigué par cette Beauté diaphane au charme magnétique. Le personnage s’amuse de cette meurtrière qui ne s’ingénie même pas à nettoyer ses scènes de crimes. Intrigué et bientôt fasciné, il se met à la suivre partout, voir plus ou moins en elle, le fantôme ressuscité de sa petite Marie.

Il n’y a qu’un pas entre le détective en maraude et l’ange gardien. Pas que franchit tout naturellement le personnage principal.Le détective reprend son rôle de Pater Familias déchu au profit d’une meurtrière en mal d’amour (paternel). Car, si le héros nage en plein transfert, il n’est pas le seul. Catherine Leiris voit également dans le personnage une sorte de père improvisé. Chacun des deux protagonistes voit en l’autre une figure providentielle de remplacement. La relation filiale est ainsi au cœur de l’intrigue. Cette affirmation apparaît d’autant plus vraie concernant l’équipe technique du film. En effet, Michel Serrault et Michel Audiard avaient eux-mêmes perdu un enfant dans un accident de la route quelques années auparavant.

La relation père-fille qui jalonne l’ensemble du film est donc sous-tendue par des drames bien réels. Ces informations biographiques ajoutent une couleur funèbre à une œuvre déjà fortement marquée par la mort. Catherine Leiris est elle-aussi à la recherche d’un père. Le récit des origines familiales, et plus particulièrement, le souvenir de la perte sont omniprésents dans le film. La jeune femme est hantée par un passé qui ne passe pas à l’instar du détective. La mort autant que l’enquête apparaissent ainsi, dans les deux cas, pour le détective et la tueuse comme une fuite en avant, une perpétuelle traque contre soi-même. La fin du film est déjà – de fait – contenue de son début. Catherine Leiris et L’Œil auront beau jouer à cache-cache, leur tragicomédie familiale meurtrière ne peut durer indéfiniment. Le spectateur devient, en somme, le témoin privilégié du lien qui unit deux êtres cabossés par la vie.

Une parabole œdipienne du star-system

Catherine Leiris et L’Œil jouent sciemment cache-cache. Ils ont parfaitement conscience que leur tragicomédie (familiale) meurtrière ne peut durer indéfiniment. Le spectateur devient, en quelque sorte, le témoin privilégié du lien qui unit deux êtres cabossés par la vie. L’Œil et Catherine réincarnent à leur manière les figures mythiques du détective privé et de la femme fatale. Le film réinvente les codes du film noir classique.

Il est aisé de voir dans la relation entre les deux personnages la métaphore de la toxicité du star-system. La belle Catherine Leiris (alias Isabelle Adjani) est traquée par un homme dont l’attitude paternaliste frôle ouvertement la prédation. Le charme de la mente religieuse est indissociable de celui de son actrice. Isabelle Adjani est, aux débuts des années 80, une star dont les moindres faits et gestes sont scrutés par des photographes (masculins). L’actrice fait l’objet de nombreuses spéculations à l’instar du personnage qu’elle interprète. Catherine Leiris est également poursuivie par un inconnu qui la photographie à son insu et s’introduit dans sa vie privée

Le Bleu est une couleur cinématographique 

La force du film tient au rôle qui est alloué à la voix off. L’Œil occupe une double fonction. Il occupe à la fois la place du héros et celle du narrateur. Le protagoniste comment en permanence à haute voix les faits et gestes de celle qu’il observe. L’obsession qu’il connaît progressivement envers Catherine Leiris gagne également le public. Nous ressentons d’autant plus les émotions du personnage qu’il les énonce à voix haute. L’énonciation renforce l’identification au héros.

Michel Serrault magnifie les dialogues de Michel Audiard. Avec lui, l’ironie d’une réplique devient un morceau d’anthologie. Il sait insuffler à son personnage une ambiguïté qui le rend lui-même fascinant aux yeux du public. Sa performance marque les esprits et hante longtemps après la rétine du spectateur. Comment ne pas non évoquer celle d’Isabelle Adjani ? Alors aux faites de sa gloire, la comédienne livre une prestation pour le moins incroyable, oscillant sans cesse entre la pudeur explosive et la violence glacée. Il faudrait aussi parler des interprétations de Guy Marchand et de Stéphane Audran. Seconds couteaux indispensables à l’architecture de l’histoire, ces derniers réussi la gageure de réunir la bêtise grasse et la brutalité absurde.

La magie du cinéma 

Il importe peu au cinéaste et à son scénariste que l’histoire et les évènements qu’elle relate paraissent crédibles. Tout se joue dans l’impact du langage et la puissance de l’image. De Paris à Bruxelles, en passant par Baden-Baden et Monaco, les personnages vont et viennent, pour finir par atterrir dans une banlieue parisienne, coincée entre des hôtels miteux et des café-restaurant aux comptoirs en zinc.

Tout est trop beau pour être vrai. La vitesse avec laquelle changent les décors aussi bien que l’enchaînement des meurtres défie les lois de la pesanteur (du réel). Telle est la magie du cinéma. Cette prestidigitation doit beaucoup à la photographie de l’immense Pierre Lhomme qui signe là l’un de ses chefs-d’œuvre. L’omniprésence du bleu dans le film est tout sauf hasardeuse. Traditionnellement associée à la Vierge Marie, la présence de cette gamme chromatique constitue un élément symbolique teinté d’ironie amère. A cela s’ajoute une esthétique volontairement orientée du côté du kitsch.

Comme si Miller et Audiard avaient déjà conscience que leur film leur échappait. Mortelle Randonnée est ainsi venue instantanément peupler le mausolée des œuvres 80’s où la richesse visuelle foutraque concoure avec l’inventivité verbale la plus folle. Un chef-d’œuvre triste aux allures fantastique à (re)voir de toute urgence.

 Bande-annonce – Mortelle Randonnée

Fiche Technique – Mortelle Randonnée

Titre : Mortelle Randonnée

Réalisation : Claude Miller
Scénario : Michel Audiard et Jacques Audiard, adapté du roman du même nom de Marc Behm
Interprétation : Michel Serrault (L’Œil), Isabelle Adjani (Catherine Leiris), Stépahne Audran (Germaine), Guy Marchand (L’homme pâle), Sami Frey (Ralph Forbes).
Directeur de la photographie : Pierre Lhomme
Décors : Jean-Pierre Kohut-Svelko
Montage : Albert Jurgenson
Musique : Carla Bley, Franz Schubert
Production : Téléma Productions, TF1 films productions
Durée : 2 heures
Genre : crime, thriller, romance
Pays : France
Sortie : 9 mars 1983

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4.3

Eaux profondes, d’Adrian Lyne : liaisons fatales

Le retour du cinéaste britannique Adrian Lyne (9 Semaines ½, Liaison fatale) après un silence radio de deux décennies, ne manque pas de surprendre. Le mini-événement s’avère toutefois un pétard mouillé. Renouant avec la veine du thriller érotique qui l’a rendu célèbre, Lyne en livre une version atone et à peine incarnée, notamment par un Ben Affleck complètement sorti de sa zone de confort. Eaux profondes est le premier film érotique produit par Disney (via 20th Century Studios) depuis un autre fameux navet, Color of Night, en 1994. Espérons que ce soit le dernier. 

Si le nom d’Adrian Lyne n’est sans doute plus très familier pour la jeune génération, il faut rappeler que le metteur en scène britannique fut une sorte de roi Midas du début des années 80 à la première moitié des années 90. S’il remporta son premier succès planétaire – malgré des critiques désastreuses – avec le musical Flashdance en 1983, Lyne s’imposa rapidement, et durablement, comme un spécialiste du genre érotique. Il signa ainsi notamment les œuvres ô combien cultes 9 Semaines ½ (1986), Liaison fatale (1987) et Proposition indécente (1993), parmi lesquelles il convient de ne pas oublier le très recommandable – quoique dans un genre différent – L’Échelle de Jacob (1990). Le cinéaste, qui a fait toute sa carrière aux États-Unis, chatouilla un peu trop le puritanisme de sa patrie d’adoption en adaptant en 1997 le roman de Nabokov Lolita, une production de prestige au casting dominé par Jeremy Irons, un bon film qui fut hélas boudé outre-Atlantique. Après un nouvel opus érotique assez subtil mais peu inspiré, Infidèle (2002), Adrian Lyne partit s’installer en France et on n’entendit plus parler de lui pendant près de vingt ans.

A vrai dire, son retour inattendu faillit tourner au vinaigre avant même la sortie d’Eaux profondes, initialement prévue en novembre 2020, repoussée à trois reprises avant que le film ne soit tout simplement retiré du calendrier. Finalement, il fut récupéré par la plateforme de vidéo à la demande Hulu (dont le propriétaire est Disney) pour son exploitation américaine, et confié à Amazon Prime à l’international. Ce discret déclassement dans l’ordre des priorités des sociétés de production est sans nul doute la version contemporaine de ce que les mélomanes des années 90 connaissaient sous l’appellation explicite de « direct to video »…

La signification de ce sort peu enviable est d’autant plus claire lorsque l’on considère, outre le retour de Lyne derrière la caméra à plus de 80 ans, son budget conséquent (près de 50 millions de dollars) et son casting de stars dominé par le duo Ben Affleck-Ana de Armas, qui auraient dû lui valoir en toute logique un autre traitement. L’emballage et l’effet d’annonce ne peuvent en effet dissimuler bien longtemps les carences d’une œuvre qui s’apparente à un ersatz de ce qu’Adrian Lyne maîtrisait parfaitement il y a trente ans…

Le film est une adaptation d’un roman de Patricia Highsmith publié en en 1957, déjà porté à l’écran en 1981 par Michel Deville, avec Isabelle Huppert et Jean-Louis Trintignant dans le rôle du drôle de couple. Dans un patelin de Louisiane, le mariage de Vic et Melinda Van Allen ne semble plus tenir qu’à une vague conservation des apparences, leur fille Trixie et la fortune de Vic, un ingénieur en robotique ayant développé une puce installée sur les drones de combat de l’armée américaine. Un autre élément assure cet équilibre précaire : Vic accepte de fermer les yeux sur les nombreux écarts de son épouse, qui en profite allègrement. Poussé dans ses retranchements, le placide Vic cède pourtant à la jalousie… et commence à zigouiller un à un les amants de Melinda.

De cette intrigue toxique imaginée par une auteure auquel le cinéma doit beaucoup, Lyne et ses scénaristes Zach Helm et Sam Levinson ont tiré une histoire qui prend l’ornière dès le départ. Eaux profondes repose en effet sur deux éléments essentiels, son couple de protagonistes et la tension psychologique sur fond de sexe et de jalousie. Or, aucun des deux ne fonctionne. Choix de casting, direction d’acteurs et construction des personnages se conjuguent pour faire de Vic et Melinda un couple auquel on ne croit jamais. Ben Affleck et Ana de Armas semblent jouer chacun une partition différente, la seconde dans le registre sensuel et insupportable d’une nymphomane provocatrice, tandis que le premier force le sous-jeu et l’apathie, le rendant particulièrement peu crédible tant comme partenaire sexuel auquel Melinda se donne de temps en temps, que comme prédateur éliminant les conquêtes de son épouse. La relation ambiguë et perverse entre mari et femme, centrale dans le roman et indispensable à l’intrigue, est ici incompréhensible (Vic ne pourrait supporter le comportement d’une telle femme que par un amour qu’il exprime avec mollesse mais n’incarne jamais). Pire, l’évolution des personnages au gré des homicides de Vic les rend de plus en plus incohérents. Un exemple parmi d’autres : totalement paniquée après le meurtre du séduisant Charlie, Melinda est persuadée de la culpabilité de son mari et est logiquement furieuse. Quelques minutes plus tard, plus rien n’y paraît ; la voilà séduite à nouveau par Vic qu’elle croyait dépourvu d’amour-propre…

Créer une telle relation malsaine et perverse nécessitait une subtilité dont Eaux profondes est hélas dépourvu. Le scénario semble sans cesse hésiter entre plusieurs voies, finissant par les emprunter toutes l’une après l’autre. Ainsi, l’absence de réaction de Vic le présente comme un être faible et dominé, subissant son sort avec résignation. Remonte alors à la surface la nature profonde de cet un animal à sang froid, énigmatique et cruel, suggéré par une improbable passion pour les… escargots. Quant à Melinda, on se demande bien quelle est sa motivation profonde, le film se contentant d’exploiter l’indéniable sex-appeal d’Ana de Armas sans lui donner plus d’épaisseur, si ce n’est via quelques volte-face improbables… La tension sexuelle, pourtant le « fonds de commerce » d’Adrian Lyne, ne convainc guère plus, l’absence d’alchimie entre de Armas et Affleck étant patente – en même temps, quel étrange choix de casting que Ben Affleck pour ce type de rôle ! Ne reste alors que la sensualité de la comédienne cubaine, insuffisante pour rendre ce couple crédible (voire seulement sexy) à l’écran. Last but not least, le suspense de la dernière séquence de poursuite mène à une conclusion au ridicule consommé, comme jadis dans les modestes téléfilms américains diffusés sur TF1 sous l’étiquette « Hollywood Night »…

Eaux profondes, c’est comme du Adrian Lyne tourné par un admirateur d’Adrian Lyne. Tous les éléments sont là, mais la mayonnaise ne prend jamais. Sans que le film ne soit un ratage complet (il se regarde sans déplaisir), le moins que l’on puisse dire est que le grand retour du cinéaste britannique se fait dans l’indifférence la plus complète. Faut-il dès lors encore lui souhaiter un avenir au cinéma ? Nous, en tout cas, préférons garder du cinéaste le souvenir des grandes heures…

Synopsis : Vic et Melinda Van Allen forment un couple aisé de la Nouvelle-Orléans dont le mariage s’écroule sous le poids de la rancœur, de la jalousie et du doute. Alors que leurs provocations et manipulations mutuelles s’intensifient, les choses se transforment en un jeu mortel du chat et de la souris lorsque les amants de Melinda commencent à disparaître. 

Eaux profondes : Bande-annonce

Eaux profondes : Fiche technique

Titre original : Deep Water
Réalisateur : Adrian Lyne
Scénario : Zach Helm et Sam Levinson (d’après Eaux profondes de Patricia Highsmith (1957))
Interprétation : Ben Affleck (Vic Van Allen), Ana de Armas (Melinda Van Allen), Tracy Letts (Don Wilson), Grace Jenkins (Trixie Van Allen)
Photographie : Eigil Bryld
Montage : Tim Squyres et Andrew Mondshein
Musique : Marco Beltrami
Producteurs : Arnon Milchan, Guymon Casady, Benjamin Forkner et Anthony Katagas
Sociétés de production : 20th Century Studios, Regency Enterprises, Entertainment One, New Regency, Keep Your Head Entertainment 360 et Film Rites
Durée : 115 min.
Genre : Thriller érotique
Date de sortie : 18 mars 2022
États-Unis – 2022

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2.5