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Thor Love and Thunder de Taika Waititi : plus enclume que marteau

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Pour deux scènes (réjouissantes) conjuguant autant l’imaginaire de John Carpenter que celui de Fritz Lang (si si !), Thor Love and Thunder se borne le reste du temps à proposer une application (très) bête et méchante du cahier des charges marvellien, saupoudré du vernis faussement cool & désinvolte de la plus grande arnaque d’Hollywood : Taika Waititi…

Quitte à verser dans la référence, chose d’ailleurs fort à propos dans le cas de ce Thor Love and Thunder, on va oser une analogie. Si possible, avec une oeuvre décriée et donc plus sujette à la moquerie vu que ça a l’air d’être l’apanage du bonhomme. 

Prenons donc Prometheus. 

Dans la mouture signée Ridley Scott, l’antipathique David (Michael Fassbender) justifiait ses actes par une tirade aux airs de leitmotiv : « les grandes choses ont de petits commencements » On passera sur le sens de ladite phrase, a priori compréhensible par toutes & tous, pour n’en retenir que son application concrète. Car il suffira seulement d’un plan de cône de glace (!!) pour cerner l’étendue du problème qui semble gangréner de l’intérieur ce Thor Love And Thunder. Puisque en utilisant le gantelet de Thanos, responsable rappelons-le d’un génocide planétaire dans le dyptique Avengers Infinty War/Endgame, comme logo d’une enseigne de glace, Taika Waititi fait plus qu’affirmer sa voix dissonante au sein du MCU. Non, il en sape sciemment toute la gravité et instaure la désinvolture comme mètre-étalon de son récit. D’aucuns répondront que c’est précisément cette formule, largement usitée dans Thor Ragnarok, qui avait transformé le film en l’un des plus appréciés du MCU. Et ils auront raison car cette relecture gonzo de l’Odyssée d’Ulysse appelait de tout son être l’humour justement. Or, dans le cas de Thor Love and Thunder, la donne a changé : point question d’une apocalypse ancestrale ici mais bien la fusion de 2 des arcs les plus dramatiques du Dieu du Tonnerre. D’abord, l’arc Mighty Thor (où l’ex-amour du roi d’Asgard, condamnée par un cancer, se transforme en égal du Dieu nordique) puis l’arc Gorr (ou un humanoïde extraterrestre se décidait au moyen d’une arme redoutable à dessouder toutes les figures divines de la galaxie).

Tiens, Valhalla du boudin…

2 arcs a priori irréconciliables avec le ton rigolard et faussement béta déployé par Waititi que ce dernier va pourtant tenter de fusionner. Las, Waititi n’est ni Midas ni Prométhée. Incapable de transformer en or son scénario de plomb & encore moins de retrouver le semblant de feu sacré qui faisait justement le sel de son Ragnarok, il va ainsi s’échiner 2 heures durant à prouver toute son incompétence à construire une dramaturgie. Car c’est peut-être bien sur ce point-là que le ratage se révèle le plus foudroyant. Incapable d’assembler correctement ses inspirations (qui lorgnent autant du coté du SNL que d’Ingmar Bergman) & ses envies de cinéma au cahier des charges du studio, Thor Love And Thunder semble ainsi d’emblée évoluer en pilotage automatique. A l’exception notable de l’ouverture (réussie) sur Christian Bale, l’entame brille ainsi par sa désinvolture. Entre SFX bazardés sur l’autel du rire, introduction au forceps (& donc inutile) de la clique des Gardiens de la Galaxie) & scènes d’actions dévitalisées, tout sonne terriblement faux. Un constat d’autant plus renforcé quand Korg (un alias de Waititi) se la joue narrateur de la vie du Dieu nordique pour les rares du fond n’étant pas au fait des 28 films précédents de la firme. Ça pourrait éventuellement passer pour le compte d’une blague à l’image du film, conscient de lui-même et bardé d’orgueil, mais ce simple rappel agit déjà comme une redite mais surtout un déni. Puisqu’à détricoter tout ce qu’Avengers Endgame a fait du personnage pour en donner un énième reboot, Waititi se refuse à donner à son héros et au lore qui l’entoure, l’évolution qui pourrait transformer l’entreprise en projet qui vaille un minimum la peine que l’on s’y intéresse. Difficile dès lors de donner du crédit au spectacle qui défile sous nos yeux. Trop timoré pour convaincre et trop benêt pour susciter le rire, le film égraine ses rares bonnes idées sans le moindre génie (on soulignera un joli passage en N&B que n’aurait pas renié Fritz Lang). Mais à ce stade, difficile de feindre la surprise à la vue de ce naufrage tant la messe a déjà été dite avec Ragnarok, qu’il duplique sans âme. On compile ici & là des hits sentant bon les 80’s (dont 4 des Gun’s & Roses), des scènes d’action très colorées à grands renforts de fonds verts disgracieux et on ose verser dans la gravité lors du dernier quart d’heure, mais ça sera insuffisant pour distiller de la nouveauté sur ce morne divertissement qu’il serait préférable d’oublier fissa…

A l’exception d’un 3ème acte qui parvient un temps (seulement) à donner l’illusion que Taika Waititi a repris les rennes de la nouvelle mouture du MCU, Thor Love & Thunder est peut-être le signe annonciateur d’une phase inéluctable dans le grand édifice marvellien : la lassitude. C’est en tout cas la seule chose qui puisse expliquer le ratage foudroyant de cette 4ème aventure du Dieu du Tonnerre qui échoue sur tous les plans et nous laisse craindre le pire pour la suite de la phase IV. 

Thor : Love And Thunder : Bande-Annonce

Thor : Love And Thunder : Fiche Technique

Réalisateur : Taika Waititi
Scénario : Taika Waititi & Jennifer Kaytin Robinson
Casting : Chris Hemsworth (Thor), Nathalie Portman (Jane Foster/Mighty Thor), Christian Bale (Gorr), Tessa Thompson (Valkyrie), Taika Waititi (Korg), Jaimie Alexander (Sif), Russell Crowe (Zeus), Chris Pratt (Star-Lord), Pom Klementieff (Mantis), Dave Bautista (Drax), Karen Gillan (Nebula), Bradley Cooper (Rocket), Vin Diesel (Groot),
Musique : Michael Giacchino
Photographie : Barry Baz Idoine
Montage : Maryann Brandonn
Production : Kevin Feige & Marvel Studios
Distribution : Walt Disney Studio Productions
Durée : 119 minutes
Genre : Super-héros

Etats-Unis – 2022

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« Falkland » : une guerre de diversion

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La collection « Les Grandes Batailles navales » des éditions Glénat s’enrichit d’un nouveau titre portant sur l’archipel des Falkland. Britanniques et Argentins s’y sont affrontés durant plus de deux mois, pour des motifs controversés.

Rien ne laissait présumer que les Malouines, une terre aride et inhospitalière de quelques kilomètres carrés, allaient devenir le théâtre d’un conflit majeur de la fin du XXe siècle. C’est pourtant là-bas, très loin du continent européen, que les Britanniques, alors quatrième puissance militaire mondiale, vont mobiliser une imposante armada armée pour faire face aux prétentions territoriales argentines. En 1981, un proche de Videla s’empare du pouvoir en Argentine : le général Leopoldo Galtieri rappelle au monde que ce grand pays d’Amérique latine ne cesse depuis son indépendance de se mouvoir entre une démocratie de façade et une dictature de nature.

Comme l’expriment parfaitement Jean-Yves Delitte et Marco Bianchini, l’incompréhension et le désarroi sont de mise dans les rangs militaires, quel que soit le camp scruté. « Je pensais qu’ils étaient nos alliés et qu’ils partageaient nos idées… On m’a toujours dit qu’ils avaient mené une lutte sans merci contre tout ce qui ressemble à du communiste… », pense-t-on dans l’armée britannique. « Si nos généraux ont décidé d’envahir cette terre, c’est pour détourner l’attention du peuple », se dit-on parmi les soldats argentins. Et de fait, les Malouines répondent à un besoin criant de trouver une cause nationale permettant de reléguer au second plan les nombreux motifs de mécontentement populaire. « Notre beau pays est gangrené par une multitude de problèmes économiques », rappelle ainsi Agustin, un militaire incrédule.

C’est l’une des forces de Falkland que d’énoncer l’état d’esprit qui prévaut alors. Alternant points de vue britannique et argentin, l’album met en scène des hommes ordinaires rattrapés par une guerre en tout point absurde. L’un préférerait fêter l’anniversaire de sa femme au pays plutôt que de participer à ce simulacre belliciste coûteux en vies humaines, l’autre rechigne à courber l’échine devant des conseillers nazis accueillis à bras ouverts par ses dirigeants après la Seconde guerre mondiale. Certains demeurent sensibles à la propagande ou justifient leurs actes par des griefs annexes, d’autres appréhendent mieux les tenants et aboutissants de cette « ridicule aventure » motivée par la « stupide incompétence » de quelques politiciens manipulateurs (lesquels n’hésitent pas, par exemple, à recourir au napalm).

Marco Bianchini restitue très bien l’horreur des théâtres de guerre. Il suffit ainsi de se pencher sur la page 41 pour en saisir tout l’effroi : camions en ruines, cadavres jonchant le sol, matériel laissé à l’abandon… Si les justifications apportées à la guerre sont lacunaires et fallacieuses, la désolation qu’elle provoque n’en demeure pas moins bien réelle. Dans un dossier explicatif glissé en fin d’album, les auteurs rappellent ainsi comment des provocations maritimes ont pu déboucher sur une crise diplomatique et une invasion militaire. Le contexte y est exposé avec pédagogie, cela allant des escadrons de la mort et des prisonniers politiques argentins à la puissance de la Grande-Bretagne sous Margaret Thatcher.

Falkland, Jean-Yves Delitte et Marco Bianchini
Glénat, juillet 2022, 56 pages

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3.5

« Un dernier soir à Pékin » : en quête de souvenirs

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Les éditions Glénat publient Un dernier soir à Pékin, de Golo Zhao. Le scénariste et dessinateur livre un récit intimiste, construit sur base de flashbacks, tous associés à des plats alimentaires.

He Liu sillonne un Pékin enneigé en compagnie de sa petite amie. Pour la première fois, il va véritablement se livrer à elle, s’épancher sur son passé. Golo Zhao nous présente ces confessions sous forme de quatre flashbacks intimement liés à des spécialités culinaires locales. Et le premier récit est déjà l’occasion de prendre le pouls des mutations sociales et économiques à l’œuvre dans un pays-continent désormais confortablement installé parmi les géants de ce monde.

En sa qualité de narrateur et personnage principal, He Liu raconte une ville industrielle typique de celles qui ont « raté le virage du changement » et qui produisent désormais en jet continu « des travailleurs condamnés à une vie de misère ». « Une ville furieusement bâtie autour de l’industrie, qui a connu son heure de gloire au siècle dernier, dans les années 1970 et 1980 », et qui ne s’est jamais vraiment remise de l’épuisement pourtant prévisible des ressources minières. Aux bouleversements économiques s’ajoutent pour celui qui n’est alors encore qu’un adolescent les traumatismes familiaux : He Liu vit la plupart du temps seul dans le « vieil appartement glacial » de son père, accaparé par son travail, et fraîchement divorcé. « Pour échapper à cette ville, il ne nous reste que les études », lui souffle-t-on comme un avertissement, à lui qui n’a pas le moindre projet d’avenir, qui passe ses journées à traîner avec le peu fréquentable Li Junji. Heureusement, le jeune garçon fera une rencontre formatrice avec un père de substitution. C’est cette dimension filiale qui confère à ce premier flashback toute sa poésie et sa tendresse. Mais Golo Zhao va toutefois outrepasser ce cadre, puisqu’il expose les affres du capitalisme à la chinoise, auquel il n’oublie pas d’adosser les injections autoritaires – à travers par exemple les affiches destinées à promouvoir la politique de l’enfant unique ou l’autonomie ouvrière.

Les autres récits sont à l’avenant, bien qu’ils paraissent à la fois plus ouverts (quant à leur interprétation) et moins denses (quant à leur transversalité, notamment sociopolitique). On y découvre « Bouboule », spécialiste des jeux d’arcade doublé d’un médiateur obstiné dans les conflits de genre des cours de récréation, et dont la scolarité est menacée par la maladie. On y suit les aventures de He Liu et Zuo Ya, laissés seuls, et occupés à voler de la nourriture dans une cantine pendant que leurs pères se tuent à la tâche. On y apprend enfin que la petite amie à qui ces histoires sont contées a vécu une enfance difficile : il lui fallait, au prix d’une longue marche, traverser les montagnes pour se rendre à l’école et, plus tard, elle prétexterait un régime draconien pour expliquer qu’elle ne mange dans les restaurants collectifs qu’avec parcimonie, et seulement les aliments les moins onéreux, faute d’argent.

Un dernier soir à Pékin n’a rien de spectaculaire, ni dans le propos ni dans le dessin. Il s’agit de récits échappant à toute linéarité temporelle, portés à hauteur d’homme, de femme, d’enfant, verbalisant leurs (més)aventures dans une Chine en pleine mutation, où le chômage, l’indigence, la criminalité, le communisme, les valeurs morales et familiales (en déclin) tendent à s’entremêler jusqu’à former une bouillie quasi indéfinissable – et pourtant parfaitement verbalisée par Golo Zhao. La dimension douce-amère de ce gigantesque pays, son rapport dysfonctionnel au capitalisme, ses existences parfois laissées en jachère trouvent une formidable chambre d’écho dans les allégories saisonnières et alimentaires inscrites au cœur de l’album. Entre sensibilité et satire.

Un dernier soir à Pékin, Golo Zhao
Glénat, juillet 2022, 256 pages

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3.5

« Avoir du génie ou en crever ! » : L’Œuvre, d’Emile Zola

L’Œuvre, c’est le roman sur la création artistique. Pour ce quatorzième roman du cycle des Rougon-Macquart, Zola prend exemple sur son ami d’enfance Cézanne, mais se met aussi lui-même en scène dans un livre sombre, marqué par la mort et la désillusion.

Il y a plusieurs façons d’aborder L’Œuvre, quatorzième roman des Rougon-Macquart, placé entre deux des romans les plus marquants du cycle, Germinal et La Terre.
D’un côté, on peut, bien entendu, le prendre dans l’économie du cycle de Zola. Le personnage principal ici est Claude Lantier, le frère d’Etienne (le protagoniste de Germinal) et le fils de Gervaise (de l’Assommoir); nous avons même, dans les ultimes pages du roman, une petite figuration d’Octave Mouret, cousin de Claude Lantier et protagoniste de Pot-Bouille et Au Bonheur des dames. Nous sommes là dans ce que l’on peut considérer comme une des phases les plus puissantes du cycle : une écriture forte, des images terribles, une volonté de ne rien cacher, y compris des choses les plus horribles et tristes. Comme dans les meilleurs Zola, L’Œuvre est un roman qui secoue, qui remue, dont le lecteur est dans ses petits souliers tout du long. C’est superbement écrit, mais c’est du brutal, du tragique (on le sent dès le début, que ça finira mal, et les théories pseudo-médicales qui servent de bases scientifiques au cycle romanesque laisse peu de place au doute quant à l’issue du roman).
L’Œuvre est d’abord le portrait d’un homme. Claude Lantier est avant tout un artiste, un homme qui voit le monde à travers le prisme du regard créateur. Il faut le voir, lors d’une promenade avec sa femme bien-aimée, s’arrêter brutalement, littéralement happé par une vision de la ville, voyant le monde comme une œuvre potentielle qu’il n’aurait qu’à recueillir pour le déposer sur une toile. Cette vision artistique du monde est soulignée par les extraordinaires descriptions écrites par Zola. L’auteur, par la force de ses mots, transforme les paysages en œuvres d’art. Il invoque la lumière, les ombres et les couleurs pour dessiner le monde comme une succession de sublimes tableaux. Dès le premier des douze chapitres, Zola nous montre un Paris inédit, fantomatique, presque terrifiant, éclairé à la seule lumière d’un monumental orage. Dans ces descriptions, le souci de réalisme disparaît sous le regard de l’artiste. Le prisme de la création artistique projette sur le monde la vision subjective d’un créateur. L’ensemble du monde est devenu une œuvre d’art (Proust aura parfois des pages similaires, quelques décennies plus tard).
Mais l’art, pour Claude, n’est pas seulement une façon de voir le monde. L’art est la vie entière du peintre. Claude est un personnage qui préfère les œuvres d’art à la réalité. Car cette confrontation entre le réel et sa représentation est un des thèmes majeurs du roman. Au moment du Salon qui occupe le dixième chapitre, Sandoz, l’écrivain ami de Zola, explique : avant, aucun tableau ne pouvait rivaliser avec la nature, alors que de nos jours, certains tableaux lui tiennent tête. C’est représenter la réalité de la façon la plus juste qui est en jeu ici. L’un des problèmes de Claude, surtout du grand tableau qui l’occupe pendant des années dans la dernière partie du roman, c’est de chercher à ajouter à la nature, de ne pas se contenter de la montrer mais de créer des symboles qui alourdissent l’ensemble et le rendent incompréhensible.
Les preuves du rapport compliqué qu’entretient Claude avec l’art et la réalité se trouvent symboliquement réunis dans la scène de la mort de Jacques. Le garçon meurt, et Claude, pour tout sentiment, prend une toile et peint le cadavre de son fils. Cette toile sert littéralement d’écran pour Claude : un écran placé entre lui et son fils, pour masquer la réalité et réguler l’expression de ses émotions. La tristesse de Claude n’aboutit pas à des crises de larmes comme le fait sa femme, mais à un tableau rempli de pathos.
Claude propulse ses émotions, mais aussi ses désirs, ses envies, sur les toiles. Ses tableaux sont l’expression directe de ses mouvements intérieurs. Le problème, c’est que les toiles en viennent à remplacer la réalité. Ainsi, il avoue tranquillement qu’il préfère le tableau représentant Christine, à ce que la même Christine est devenue dans la réalité. Zola emploie un vocabulaire plein de sensualité pour parler des femmes présentes dans les tableaux (là où Claude avoue lui-même que ses relations avec les femmes dans la vie réelle sont pour le moins compliquées, et qu’il n’est absolument pas attiré par elles). Ce n’est pas un hasard si, petit à petit, Christine va voir la peinture comme une concurrente amoureuse, et va développer une jalousie à son égard.

Mais l’art va petit à petit devenir pour Claude une obsession confinant à la folie. Les ultimes chapitres sont terribles : le peintre perd le sens des réalité, il est hanté par la toile que laquelle il travaille depuis des années maintenant, au point de devenir une sorte de fantôme obnubilé par le tableau. Il croit même entendre la femme à demi-peinte l’appeler. On atteint alors un sommet dans la coupure avec la réalité : tout est sacrifié sur l’autel de l’art, au nom de ce tableau synonyme de folie.

Claude est un personnage paradoxal. D’un côté, il est le génie, le précurseur, l’artiste novateur. Dans le Salon du chapitre 10, il voit à quel point il a inspiré toute une génération d’artistes. Même ceux qui le rejetaient dans le passé le suivent désormais. Sous certains aspects, il a tout réussi, allant jusqu’à transformer la peinture. Son génie transparaît très vite : ses ébauches sont superbes…
… mais il semble incapable de finir un tableau correctement. Une fois le premier jet lancé sur la toile, il gâte tout en cherchant à créer des effets, à insérer des personnages qui n’ont rien à faire là, etc. Claude est un génie et un raté à la fois. Il est rejeté, isolé, moqué, malgré son influence, ou peut-être à cause d’elle d’ailleurs : il faut voir l’attitude ambivalente de Fagerolles, qui s’est toujours considéré comme l’élève de Claude, son disciple, et qui a garde constamment comme une gêne, presque une rancune, surtout au sommet de son succès.
Au demeurant, aucun des personnages du roman ne semble avoir réussi. Si L’Œuvre est centrée autour de Claude, toute une constellation d’artistes gravite autour du peintre : l’écrivain Sandoz, l’architecte Dubuche, le peintre Fagerolles, le sculpteur Mahoudeau et plusieurs autres. Un groupe qui apparaît soudé et plein des promesses, mais aussi des intransigeances de la jeunesse au début du roman. Sur ce plan, l’Œuvre est construit sur un jeu de miroir, au deuxième chapitre répond le onzième et avant-dernier : tous les deux montrent un dîner qui réunit les amis d’enfance. La première scène montre un groupe complice partageant les mêmes préoccupations, les mêmes discours sur l’art, la même vision de la création et, pour beaucoup d’entre eux, une enfance commune. La seconde scène montre un groupe qui se déchire, qui renie son passé, qui passe son temps dans la haine mutuelle, la rancœur de n’avoir pas réussi, de n’avoir pas accompli son œuvre maîtresse, de ne pas s’être fait une place. L’échec est collectif, mais un collectif fait d’individualités désormais éparses et opposées. Seuls Sandoz et Claude restent amis.
Cette scène, terrible, s’inscrit dans tout un final marqué par le spectre de la mort, et qui occupe quasiment le dernier tiers du roman. Mort de l’enfant et mort d’un couple (mais y a-t-il vraiment eu un couple ?), mort de l’amitié, qui signe la coupure définitive avec un passé chaleureux, mort des ambitions artistiques et des rêves de grandeur, mort de la passion créatrice, etc. Même le sort réservé au tableau de Claude, exposé à un endroit où personne ne peut le voir, est pire que celui du Salon des refusés au début du roman : au moins, à ce moment-là, on le voyait, il attirait l’attention et les commentaires, alors qu’à la fin il est tout simplement inexistant, au point que même ses amis n’arrivent pas à le trouver.
Cette mort artistique est, peu ou prou, celle de quasiment tous les personnages du roman, sauf l’écrivain Sandoz. Dubuche, dont les constructions sont irréalisables, avoue qu’il a raté sa vie. La Baigneuse de Mahoudeau s’écroule et finit rapetissée, ridicule. Même ceux qui semblent connaître la réussite dissimulent mal les fêlures qui vont sous peu se transformer en gouffre.

L’Œuvre est un roman marqué aussi par une description très réaliste de la pratique de l’art. Le monde des peintres bohèmes est ici débarrassé de tout apparat romantique. L’artiste est constamment pris entre ses idées, sa volonté d’appliquer ses théories, et le monde commercial qui se nourrit sur les artistes eux-mêmes. Il y a d’un côté la volonté d’une intransigeance, d’une pureté théorique, et de l’autre la nécessité de gagner sa vie et qui aboutit souvent à des concessions dont tous ont honte. Parmi ces acteurs importants du monde de l’art, Zola met en scène la presse et les critiques, le Salon et ses jurés (qui se livrent à des tractations dans lesquelles l’esthétique n’a finalement que peu de place), les institutions officielles qui définissent ce que doit être le bon goût national, les marchands d’art, etc. L’auteur de L’Œuvre fait un tour d’horizon complet des enjeux modernes de la création artistique.
À cela s’ajoute, comme toujours chez Zola, un réalisme documentaire né d’une observation minutieuse. Les techniques employées par les peintres ou les sculpteurs sont décrites ici avec une précision rare.
Enfin, L’Œuvre est un des rares romans dans lesquels Zola intervient lui-même comme personnage. Sandoz, c’est Zola. L’écrivain ne laisse aucun doute là-dessus : ainsi, Sandoz présente son grand projet littéraire qui n’est autre que les Rougon Macquart, l’histoire d’une famille sous plusieurs générations permettant d’illustrer des théories sur la transmission de caractères, mais aussi de dresser un portrait de la France du Second Empire en mettant en lumière les différentes couches sociales du pays. À partir de là, Zola va calquer le destin du personnage sur le sien : les critiques violemment braqués contre ses romans, la célébrité et la fortune, etc. Tout concorde pour dire que Sandoz est un personnage autobiographique.
Cela ne donne que plus de valeur aux propos de Sandoz lorsqu’il parle des affres de l’écriture. À travers ce paragraphe, c’est Zola lui-même qui parle de son art :

« Le travail a pris mon existence. Peu à peu, il m’a volé ma mère, ma femme, tout ce que j’aime. C’est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le travail m’empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer une bouffée de grand air ; puis, il me suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain ; puis il m’accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n’ai le pouvoir d’arrêter l’oeuvre en train, dont la végétation continue, jusqu’au fond de mon sommeil… Et plus un être n’existe en dehors, je monde embrasser ma mère, tellement distrait, que dix minutes après l’avoir quittée, je me demande si je lui ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n’a pas de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent. Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes, et j’en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage ; mais est-ce que je puis m’échapper des pattes du monstre ! Tout de suite, je retombe au somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché, tant pis si une d’elles est restée en détresse ! La maison rira ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur… Non ! Non ! Plus rien n’est à moi, j’ai rêvé des repos à la campagne, des voyages lointains, dans mes jours de misère ; et, aujourd’hui que je pourrais me contenter, l’oeuvre commencée est là qui me cloître : pas une sortie au soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse ! Jusqu’à ma volonté qui y passe, l’habitude est prise, j’ai fermé la porte au monde derrière moi, et j’ai jeté la clef par la fenêtre… Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n’y aura plus rien, plus rien ! » (chapitre IX)

Même dans la réussite, le travail artistique reste brutal et envahissant. Peu de romans présentent une vision aussi sombre du processus de création artistique.

Tom et Lisa 1910 et jusqu’après la Grande guerre

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Ce deuxième tome de La fortune des Winczlav suit donc Vanko 1848 toujours sur un scénario de Jean Van Hamme et des dessins de Philippe Berthet. Il nous apprend enfin l’origine annoncée de la fortune des Winczlav et s’intéresse à la descendance de Vanko.

L’album commence par un terrible accident qui décime toute une famille, faisant de Tom (Tommy) – fils de Milan et donc petit-fils de Vanko – l’héritier d’un véritable empire, celui bâti par la famille O’Casey propriétaire de la marque de whiskey irlandais du même nom. Le tout représente une somme très importante ainsi qu’une magnifique propriété. Si Tom hérite de tout cela, en réalité seul l’argent l’intéresse, car il laisse un fondé de pouvoir diriger cet empire. Tom envoie quand même des nouvelles à sa mère (Julie), partie depuis longtemps (il était tout petit), en Europe avec sa fille (Lisa), qui est donc la sœur de Tom. Julie voulait protéger sa fille de l’influence regrettable de Milan, son père. Avec les nouvelles, Tom envoie un gros chèque qui profite à sa sœur qui a le pilotage d’avions comme passion, ce qui nous vaudra un certain nombre de planches en vues aériennes. De plus, Lisa participera à la Grande guerre et rencontrera même le fameux pilote allemand surnommé Le Baron Rouge. Une idylle aurait pu se nouer mais Le Baron Rouge se fait abattre un beau matin, alors qu’il avait à peine 25 ans. Le scénario de Jean Van Hamme joue sur le fait qu’on n’a jamais pu identifier avec certitude qui avait réussi à abattre le pilote allemand.

Exploration de thèmes rebattus

Encore une fois, on sent que cet album était prévu à la base comme un roman, en particulier lors des longs échanges épistolaires entre Lisa et sa mère qui séjourne aux États-Unis. Comme dans l’album précédent, les péripéties sortent du chapeau de Van Hamme sans qu’il réussisse à nous passionner. Même les parties aériennes restent assez plates, malgré quelques combats (les manœuvres des pilotes restent bien vagues), la crédibilité venant essentiellement des décors (tranchées, dirigeable, etc.). En dehors de cette partie, l’essentiel tourne encore une fois autour de l’argent et de l’amour (disons surtout de la séduction). Un des points fondamentaux du récit concerne une découverte que Tom fait dans la propriété dont il hérite, en découvrant une grotte obstruée dont il ne peut résister à l’envie de comprendre pourquoi elle reste ainsi (suite à une sorte d’interdit toujours respecté jusque-là). Les lecteurs-lectrices du premier album comprennent immédiatement ce qui s’est passé quand Tom fait la découverte de ce qui était caché aux yeux de tous depuis fort longtemps. L’album est quand même un peu plus agréable que le précédent, en particulier grâce aux séquences aériennes qui aèrent l’ensemble et procurent de l’action bienvenue. Mais Van Hamme ne peut pas s’empêcher d’exploiter ses connaissances pour multiplier les points d’accroche dans l’intrigue. Ainsi, il fait de Lisa une employée de Louis Blériot, ce qui nous vaut une nouvelle histoire de gros sous liée à l’évolution des entreprises qui s’intéressent à l’essor de l’aviation. Et n’oublions pas la Prohibition (survolée).

Tom

En début d’album, Tom vit avec Sandy, une jeune brune mignonne et arriviste, très calculatrice au caractère autoritaire. De plus, elle considère que l’argent lui donne tous les droits. Et comme tout sera à son nom, elle va tout diriger à son idée, faisant de Tom un homme entretenu, ce qui convient bien à ce grand dadais un peu naïf et qui aime se la couler douce. Mais leur rachat d’un saloon en début d’album tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, car le scénario néglige d’expliquer comment et pourquoi ils en sont arrivés là. Une fois dans la peau de l’héritier, Tom s’éloigne de Sandy et se montre insensible à ses soucis.

Julie

La réception du gros chèque de Tom incite sa mère à revenir en Amérique, où un certain Eamon Flanagan lui explique la situation financière florissante de l’entreprise O’Casey et le je-m’en-foutisme de Tom qui se contente de profiter de son héritage. Comme par hasard, Flanagan se révèle être un ancien admirateur de Julie du temps où elle participait au show de Buffalo Bill en tirant à la carabine et il n’aura de cesse de la séduire. On note donc les liens toujours aussi forts de l’intrigue avec la séduction et l’argent (au détriment de l’aspect humain). Le thème de l’argent (majeur, omniprésent) revient avec le crack boursier de Wall street (1929), qui amènera finalement Tom à trouver sa voie, de façon très pragmatique, pour ne pas dire cynique.

Promotion

Pour conclure ces observations sur le deuxième tome de La fortune des Winczlav, impossible d’échapper à l’analyse du titre, qui, aussi simple qu’efficace, laisse entendre qu’il est essentiellement question d’argent (plus que de bonne fortune), dans ce diptyque qui montre l’ascension d’une lignée, avec tout ce que cela peut entraîner sur les individus la composant. À noter également la campagne publicitaire autour de ce diptyque, puisque de grands panneaux (estimation 4 m x 3 m) sont visibles dans certaines stations du métro parisien, montrant en grande taille les couvertures des deux albums sur fond d’une vignette agrandie autant que possible du drame humain (mais anonyme) lié au crack de Wall street. Une telle campagne publicitaire pour de la BD reste encore tellement rare. Elle dénote à mon avis un objectif élevé au niveau des ventes. Ceci dit, il existe tant d’autres albums qui mériteraient une meilleure diffusion. Il semblerait qu’on applique un principe simple, à savoir que l’argent attire l’argent.

Tom et Lisa 1910 – La fortune des Winczlav (tome 2), Jean Van Hamme et Philippe Berthet
Dupuis, mai 2022

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Vanko 1848, du Monténégro à l’Amérique

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Vanko 1848 inaugure un cycle de trois albums intitulé La fortune des Winczlav, en lien direct avec la série Largo Winch (voir le sticker sur la couverture). Joli coup éditorial ou production alimentaire ? La curiosité pousse évidemment à explorer l’album. On y trouve les nombreuses péripéties de Vanko Winczlav, médecin originaire du Monténégro (comme Largo Winch), fuyant son pays pour des raisons politiques.

L’album regorge de péripéties sur près de deux décennies (la belle affaire), puisqu’il commence en 1848 au Monténégro et se termine en Amérique, après la fin de la guerre de Sécession (1865). La narration s’intéresse essentiellement à Vanko et à tous celles et ceux qui constituent son entourage au fil des années. Et il faut dire qu’il bouge pas mal et pas seulement d’un continent à un autre. Les femmes lui tombent dans les bras, mais il doit faire face à de nombreuses situations tragiques. Il est notamment accusé de meurtre, ce qui lui vaudra la prison, puis une réquisition pour la guerre de Sécession. Même lorsqu’il croit pouvoir retrouver la liberté, il déchante, ce qui l’incite à choisir de disparaître au point de se faire oublier. Nous suivons donc ensuite les mésaventures subies par sa famille, sa femme et ses enfants (deux garçons) qui grandissent, jusqu’à atteindre l’âge adulte. Chacun ses aspirations et projets qui les mènent l’un dans l’ouest, l’autre dans le sud.

Scénario et dessin

Signé Jean Van Hamme, le scénario pourrait être le meilleur atout de l’album. En fait, il mêle quelques points forts, avec des repères historiques comme l’utilisation de la machine à coudre Singer et l’effervescence autour de l’exploitation pétrolière grâce à l’usage des derricks (même si on n’atteint pas ici une originalité extrême), ainsi que les très troubles relations autour du père de celle que Vanko épouse. Ces points ouvrent l’éventail des possibles pour les albums qui suivront, tout en enrobant le tout dans un ensemble survolant la période historique choisie. Sinon, on achève cet album avec la regrettable impression qu’en scénariste chevronné, Jean Van Hamme dispose d’un catalogue exhaustif de péripéties possibles à combiner et qu’il en arrange quelques-unes au gré de son inspiration, tout en gardant en tête les principes de base qui aboutiront à un album à succès, à savoir de l’amour (et ses multiples facettes possibles), des luttes de pouvoir et des personnages en quête de fortune, sans dédaigner bien sûr des scènes d’action et un soupçon d’exotisme. On peut donc dire que le scénario peut faire son effet pour des lecteurs/lectrices pas trop exigeant(e)s. Malheureusement, une lecture attentive laisse apparaître toutes les ficelles d’un album qui montre rapidement ses limites, en allant un peu vite pour enchainer les péripéties sur une période relativement longue. Il faut que cela bouge et qu’on ne s’attarde pas trop sur les différents alea. On a malheureusement l’impression que Philippe Berthet, le dessinateur, remplit un contrat. Ce qu’il propose, en accord avec le scénario, se révèle assez plat. On n’a pas le temps de s’attacher à certains personnages et le dessin lui-même manque de caractère. Tout est assez lisse et les couleurs (de Meephe Versaevel) assez décevantes (seules les scènes nocturnes ressortent vraiment). En dépit d’un travail soigné, on ne se passionne jamais pour ce que relatent les quelque 54 planches de l’album. À sa décharge, on peut imaginer que ce premier album soit le plus faible de l’ensemble, mais qu’il permette une présentation d’un univers avec une belle galerie de personnages qui devraient encore nous valoir un joli nombre de péripéties.

Le lien avec Largo Winch

N’oublions pas que cet album propose d’expliquer l’origine de la fortune des Winczlav, en prolongement de la série Largo Winch dont elle reprend quelques thèmes (héritage Van Hamme), mais diffère grandement par son dessinateur. Dessinée par Philippe Francq et scénarisée par Jean Van Hamme jusqu’au n°20, Largo Winch comprend un second cycle qui pour l’instant comprend les n°21-23, avec Eric Giacommetti comme scénariste. Ici, l’inspiration moyenne de Philippe Berthet transparaît par exemple dans les visages féminins : celle que Vanko épouse rappelle étrangement Dottie, l’un des personnages principaux de la série Pin-up (sur un scénario de Yann). Mon impression est donc que Van Hamme poursuit son exploration d’un bon filon, mais qu’il lui manque quand même un petit quelque chose pour renouveler son inspiration. De nouveaux personnages, cela ne suffit pas, surtout quand on tourne régulièrement autour des mêmes thèmes. Je qualifierai donc cet album de BD de scénariste, car elle est à mon avis un peu bavarde. Ce qui nous ramène à Largo Winch, dont il faut savoir qu’il s’agit d’une série adaptée de romans du même Van Hamme qui se montre insatiable pour mettre en valeur ses productions.

Vanko 1848 (La Fortune des Winczlav – 1), Jean Van Hamme et Philippe Berthet
Dupuis, mars 2021


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2.5

Pendant ce temps, que devient le voisin ?

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Cet album qui faisait partie de la sélection officielle pour le festival d’Angoulême 2021 nous vient de Suède. Pelle Forshed prend le prétexte d’une disparition surprenante pour ironiser (en pratiquant l’humour noir) sur les états d’esprit de ses concitoyens.

L’album est centré sur un garçon nommé Sten qui habite dans une maison d’une banlieue propre de Stockholm. À la mort de son grand-père, il a hérité d’une collection d’insectes épinglés dans des boîtes. Son grand-père l’avait probablement initié, car Sten connaît beaucoup d’espèces et en ajoute régulièrement à la collection. Cela lui prend beaucoup de temps, ce qui inquiète ses parents qui trouvent qu’avec cette activité il se renferme et risque de ne jamais avoir de copains. Ils préféreraient franchement le voir sortir régulièrement pour faire du skate avec les garçons de son âge, ceux qu’il côtoie à l’école. Il faut dire qu’à l’école, il traîne une réputation d’empailleur depuis qu’il a récupéré une pie morte dans la cour de récréation. Ajoutons qu’il utilise un produit dégageant une odeur caractéristique, ce qui n’arrange pas son cas. Les rumeurs naissent pour un rien et se propagent à une vitesse inimaginable.

Une disparition

Le vrai souci se situe dans la maison des voisins, celle que les parents de Sten observent sans même le chercher particulièrement. Une famille vient d’y emménager. Or, à peine installés, voilà que le père s’est volatilisé et personne n’y comprend rien, surtout pas sa femme qui fait comme elle peut, aidée par sa sœur, pour s’occuper des deux enfants.

Une dépression

Du côté des parents de Sten, la situation n’est pas brillante. En effet, la mère qui prépare une thèse n’arrive pas à la finir. Elle travaille sur des théories à tendance existentialistes et relativise beaucoup trop l’importance de son travail par rapport à la vie quotidienne. Bref, à force de réfléchir, elle se trouve bloquée avec le moral à zéro, complètement dépressive. Bien entendu, cela rejaillit sur le moral général dans la maison, donc sur ceux de son mari et de Sten.

Des discussions

Même si la police fait son possible dans l’affaire de la disparition, aucune piste n’émerge et selon l’opinion générale, le disparu est mort. Dans ces conditions, il n’y a qu’un pas pour imaginer qu’il a été assassiné. Dans une petite ville résidentielle où il ne se passe quasiment rien, cela donne un sujet de réflexion et de discussions. Chacun.e se fait son idée.

Les ados

Avec ce roman graphique (191 pages), Pelle Forshed fait sentir à sa façon l’état d’esprit de ses concitoyens, en mêlant une quantité assez impressionnante de détails qui font mouche. Ainsi, il évoque l’univers des ados avec justesse, montrant un certain mal-être du côté de Sten qui se passionne pour quelque chose qui ne peut que l’isoler. Très rapidement, on sent comme ses parents qu’il se crée des inimitiés sans même le chercher. Les autres autour de lui ne sont pas spécialement nombreux, mais un meneur se manifeste sans tarder, pour dire ce qu’il faut penser de Sten et en faire le bouc émissaire tout trouvé. Sten a beau minimiser leur action, ils se montrent impitoyables et finissent par le traiter sans ménagement. Jusqu’où ira la méchanceté gratuite ?

Chez les voisins

L’angoisse monte avec l’incompréhension. Plus le temps passe, moins la police se fait d’illusions (d’ailleurs, les policiers ne sont jamais montrés, on sait juste ce qu’ils ont donné comme informations et rien n’indique qu’ils aient mené une enquête de voisinage). L’épouse du disparu ne peut pas croire à une fugue, alors qu’il venait de se donner à fond pour leur installation. Considérant que son mari est mort, elle développe des idées noires qui se manifestent par ce qu’elle recherche sur Internet.

Le disparu

Étant donné qu’il venait d’arriver, personne n’a rien à en dire, sauf l’auteur qui s’arrange très astucieusement pour nous en dire plus sur son état d’esprit en arrivant dans cette banlieue. Il avait tout prévu… sauf le petit dérapage aux conséquences vertigineuses.

Le style de Pelle Forshed

Le dessinateur vise une forme d’épure en n’insistant pas du côté des détails de description (silhouettes et visages pas spécialement fouillés), mais n’hésitant pas à donner des allures caractéristiques qui visent le ridicule. Surtout, il ose quelques visages qui ne mettent vraiment pas les personnages à leur avantage (voir le père de Sten). Souvent minimalistes, les décors reflètent un état d’esprit qui ne laisse aucune place pour l’originalité, dont la caractéristique se retrouve chez les parents de Sten, en particulier son père. La mère de Sten serait plus ouverte, mais elle est tellement perdue dans ses réflexions existentialistes liées à son travail de recherche qu’elle a quasiment perdu tout contact avec la réalité. On la voit souvent emmitouflée dans un peignoir immense qui lui donne une allure informe, comme si elle niait toute féminité. Si le dessin peut donc surprendre par un graphisme assez neutre, on réalise que la BD comprend néanmoins quantité de détails significatifs (et intrigants, comme ces disques noirs, dans des petits carrés blancs sur quelques coins de bas de planches). On sent rapidement que Pelle Forshed ironise à sa façon sur le mode de vie de ses contemporains, très uniformisé et tourné vers la rationalisation (beaucoup de communication par mails et SMS), au détriment de l’humain. Dans ces conditions, les individus risquent l’isolement et négligent leur rapport avec l’élément naturel qui pourrait leur apporter un certain réconfort (nette opposition de couleurs, entre des couchers de soleil flamboyants et un univers plutôt sombre). Parmi les détails significatifs, on note tout ce qui tourne autour d’un masque. Enfin, Pelle Forshed apporte tout son soin à la composition de ses vignettes (voir également l’illustration de couverture, très réussie, avec le jeune Sten devant un grillage, dans une ambiance sombre) et à un scénario qui ménage ses effets.

Pendant ce temps, Pelle Forshed
L’Agrume, septembre 2020
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3.5

La série Obi-Wan Kenobi remontée par un fan : mieux que l’original ?

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Lorsque Disney a dévoilé la sortie d’une mini-série Star Wars faisant suite à l’épisode trois et suivant Obi-Wan Kenobi, l’un des personnages les plus populaires de la franchise, la toile s’est enflammée. Le retour d’Ewan McGregor et d’Hayden Christensen dans leur rôle garantissait déjà le succès du projet.

Cependant, lorsque la série est sortie, les critiques se sont avérées véhémentes et plutôt négatives de la part de la communauté Star Wars. Alors que la première saison de la série de Disney+ s’est terminée il y a peu, les fans spéculent en tous les cas sur une éventuelle deuxième saison. Tous les paris sont ouverts, à tel point qu’ils seraient dignes de figurer chez betFIRST.

Un réalisateur fan de la saga a décidé de remonter toute la série dans une version de 2h30 pour offrir sa vision de ce qu’aurait pu être le projet. Une version qui ampute plusieurs sous-intrigues, mais apporte également des ajouts censés donner plus de sens à certaines situations.

obi-wanQue change ce nouveau montage ?

Cette nouvelle version ne dure donc que 2h30, tandis que la série dure environ 5 heures. Kai Patterson, le réalisateur qui a remonté la série, a donc coupé de nombreux passages. Ainsi, les nouveaux personnages comme les Inquisiteurs ont moins de temps d’écran et certains dialogues ou combats qui traînaient en longueur ont été coupés.

Le résultat s’avère bien plus dynamique avec des plans plus nerveux, et la sensation au visionnage est totalement différente. De plus, cette version ajoute les musiques originales des films et Patterson a tourné des plans supplémentaires.

Le changement le plus notable survient au moment du premier affrontement entre Kenobi et l’infâme Dark Vador, au cours duquel le méchant finit par laisser le héros s’enfuir. Avec l’incrustation d’un Stormtrooper et une ligne de dialogue de la part du seigneur Sith la scène devient sensée.

Les ajouts de voix off et une disposition alternative des scènes donne également un sentiment plus intense à la série. Certaines scènes jugées ridicules par les fans ont disparu et étrangement, cette version raccourcie semble avoir plus de budget par moment que la série.

Le personnage de Leia qui est très présent dans la série voit plusieurs de ses scènes raccourcies ou coupées. Il en va de même pour Reva et Luke Skywalker, qui sont bien moins présents.

Est-il possible de regarder cette version ? 

Kai Patterson a publié son montage en ligne et il est disponible gratuitement : le réalisateur a annoncé qu’il ne tirerait aucun profit du projet. Vous pouvez donc vous rendre sur son site pour le visionner et vous faire votre propre idée de ce nouveau montage, certes imparfait, mais qui offre une vision nouvelle de la série de Disney+.

StormtroopersUne meilleure version que la série ?

Si vous n’avez pas eu l’occasion de regarder la série, nous vous recommandons de la regarder pour comprendre les changements opérés. Mais que ce soit la série ou le remontage, les deux versions sont loin d’être parfaites. Et à moins d’être un expert de la galaxie lointaine, fort lointaine, vous risquez d’être perdus.

Top 5 : Les meilleurs films de casino

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Depuis les débuts du cinéma, il y a eu tellement de films sur l’univers des casinos qu’ils pourraient presque constituer un genre à part entière. Certains films de casinos sont en outre de véritables bijoux, autant par le jeu des acteurs que par leur réalisation.

Ces films peuvent nous raconter l’histoire d’un casse légendaire ou du parcours d’un baron de la pègre, ou même se focaliser entièrement sur l’univers des jeux de cartes et des jeux d’argent.

Ce qui est sûr c’est que ces chefs d’œuvre n’ont pas fini de nous plonger dans une ambiance digne des meilleures salles de casinos de www.bet777.be, le temps d’un film.

Découvrez notre classement des cinq meilleurs films de casinos et n’hésitez pas à nous donner votre avis sur notre sélection.

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Les meilleurs films de casino des années 80 et 90

Rain Man : un film fort en émotions

Rain Man est un chef-d’œuvre sorti en 1988 avec Tom Cruise et Dustin Hoffman. La performance délivrée par leur duo est à couper le souffle. La preuve, le film a été récompensé par quatre Oscars et deux Golden Globes.

Casino : le film le plus réaliste

Ce classique co-écrit et réalisé par Martin Scorsese et sorti en 1995 nous offre le meilleur de Robert de Niro, Joe Pesci et Sharon Stone. C’est une véritable plongée dans le monde de la pègre et des casinos de Las Vegas dans les années 70.

Las Vegas Parano : le film le plus déjanté

Si vous êtes à la recherche d’un film un peu plus excentrique, regardez cette pépite sortie en 1998. Embarquez pour une odyssée de deux heures avec Johnny Depp et Benicio Del Toro dans les tréfonds de Las Vegas.

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Les meilleurs films de casino des années 2000 à aujourd’hui

Ocean’s eleven : le plus gros casting

Sorti en 2001, c’est le film qui donnera naissance à la franchise “Ocean’s”. C’est un film de casinos incontournable où l’on retrouve George Clooney, Julia Roberts, Matt Damon, Brad Pitt, Don Cheadle, Andy García et bien d’autres.

Casino Royale : le premier film James Bond de Daniel Craig

Impossible de faire un classement des meilleurs films de casinos sans mentionner James Bond. Dans ce film de 2006, l’espion britannique amateur de casinos et de Martini est incarné pour la première fois par Daniel Craig. Ce film est considéré comme étant le meilleur film James Bond de Daniel Craig.

Notre coup de coeur

Il a été difficile de faire un choix parmi tous les chefs-d’œuvre qui ont été réalisés autour du thème des casinos et de Las Vegas. Le film qui arrive en tête de notre sélection est Casino de Scorsese (1995). C’est l’histoire de la vie de Frank Rosenthal qui a inspiré le personnage joué par Robert De Niro, au côté d’un incroyable Joe Pesci.

Si vous ne l’avez pas déjà vu ou que vous l’avez oublié, regardez le dans sa version remasterisée en 4K car contrairement aux acteurs, le film n’a pas pris une ride.

Guest post

 

Le cinéma fusionnel d’Edgar Wright

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Depuis Shaun of the Dead en 2004, Edgar Wright bâtit une filmographie majeure, appréciée à la fois du public et de la critique. Si cette œuvre revisite de multiples genres du septième art, muée par la cinéphilie du réalisateur anglais, elle n’en adopte pas moins une vision du monde forte qui demeure opus après opus. Celle-ci a un mot d’ordre : fusion.

Edgar Wright est de ces cinéastes qui signent un film dès son premier plan. L’affirmation a certes de quoi dérouter même si l’esthète anglais est un réalisateur phare de sa génération, faisant sienne une faculté propre aux grands noms du septième art. En effet, que pourrait-il y avoir de semblable entre la gracieuse danse d’Ellie au début de Last Night in Soho, dernière sortie de Wright, avec un Shaun au regard perdu qui, en 2004, est mis à l’amende par sa petite amie dans un pub ? Les premiers plans jumeaux d’Hot Fuzz et du Dernier Pub avant la fin du monde nous mettent sur la piste, lorsque des personnages partent d’un flou lointain pour parvenir au seuil de la caméra.

Avec ces images en tête, la danse d’Ellie qui commence au fond d’un couloir pour se rapprocher de l’objectif devient beaucoup plus familière. De même que l’air hébété du personnage éponyme de Shaun of the Dead, dont la petite amie prend littéralement la place à l’avant-plan grâce à un travelling arrière. Éclipsant une banque de l’autre côté de la rue par une menaçante roue de voiture, l’entame du film à braquages Baby Driver confirme la récurrence du cinéaste sur une confrontation de deux profondeurs de l’image. Jusqu’à la pousser au paroxysme dans Scott Pilgrim, où un travelling arrière sur le groupe de rock s’éternise à la faveur d’effets spéciaux (cette fois à l’écran-titre et non au premier plan), pour enfin expirer à l’apparition du public de la répétition.

Culture et fiction

Les ouvertures de Wright n’ont rien d’une manie formelle. Elles incarnent une note d’intention renvoyant à l’interaction des deux mondes de son œuvre. D’un côté la culture, de l’autre la fiction, qui s’impactent telles des plaques tectoniques. La culture, c’est l’état de départ dans lequel les protagonistes sont plongés. Ainsi pour la Trilogie Cornetto[1] : la banlieue londonienne de Shaun, la police anglaise du surefficient Nicholas Angel, les années 80 du vieil adolescent Gary King. La fiction, c’est l’univers cinématographique qui s’abat sur les individus et leur caractérisation culturelle : les zombies de George Romero pour Shaun, une conjuration digne de La Nuit des juges – mâtinée de références à des films tels que Scream, Point Break et Bad Boys 2 – pour Nicholas, les body snatchers pour Gary.

Un point commun relie les pôles culturel et fictionnel : ils sont chacun standardisés, ou composés de copies. En cela, la figure du zombie de Shaun of the Dead fait merveille, à laquelle répond la répétitive banlieue. Wright y filme un Shaun enchaîné à un quotidien sans cesse revécu, et le générique du film repose sur des motifs visuels dupliqués. De même pour Hot Fuzz puisque les conjurés de Sandford, où Nicholas enquête, en font une ville modèle en éliminant ses habitants fâcheux, tandis que le héros est un standard de la police londonienne. Il se présente en outre à travers les trois 7 de son matricule, sa discussion reproduite à 3 reprises avec ses supérieurs, ou la scène avec son ex de la police scientifique, entourée de ses clones, tous en blouse et masque. Concernant Le Dernier Pub, il y a d’un côté une série de 12 bars à écumer (elle-même copie d’un barathon déjà tenté jadis), et de l’autre une entité extraterrestre qui manufacture l’humanité en ersatz dépersonnalisés.

Fusion

Le paradigme trouve sa finalité quand le culturel et le fictionnel fusionnent pour créer de l’originalité. L’épilogue de Shaun of the Dead narre ainsi que les zombies ont trouvé leur place dans la société et ne sont donc plus seulement des bipèdes titubants, tandis que l’invasion a permis à Shaun de régénérer sa vie amoureuse. Hot Fuzz se termine avec un Nicholas singularisé par l’esprit de Bad Boys 2, dans une ville de Sandford qu’il a débarrassée de son uniformisation. Et dans Le Dernier Pub, les doublures d’humains trouvent finalement une voie personnelle dans le monde postapocalyptique… où un certain Gary King, entouré de comparses clones, vit enfin ses rêves de grandeur et d’aventure.

La vision de Wright s’applique bien entendu en dehors de sa Trilogie Cornetto. Scott Pilgrim est un adolescent nord-américain typique, baigné de pop culture. À ce titre une fiction de jeu vidéo lui tombe dessus, soit vaincre sept boss pour mériter la princesse (le personnage de Ramona). Les boss sont une ligue d’anciens petits amis de la princesse, donc des déclinaisons dans un même registre, à laquelle répond la propre lignée des conquêtes passées de Scott. (Parmi d’autres motifs décalqués, comme le personnage de Knives devenant le sosie de Ramona.) Tout est bien qui finit bien lorsque les deux jeunes gens accèdent pleinement l’un à l’autre pour vivre une relation cette fois exceptionnelle. Baby Driver, c’est ce chauffeur fou de musique, aux multiples iPod et paires de lunettes noires, qui ramène les quatre mêmes cafés après chaque braquage. Là, il évolue dans le polar, où Doc monte des équipes à la chaîne pour autant de vols, ce qui le mène en prison pour devenir un des nombreux détenus-clones vêtus de blanc. La synthèse a lieu au terme du film puisque Baby, toujours baigné de sa culture (musicale), est désormais un repris de justice du monde de fiction. Il part alors sur les routes avec sa promise pour écouter des chansons et vivre un idéal. Last Night in Soho ne déroge pas à la règle. Ellie y est une étudiante en mode entourée de camarades stéréotypées, surtout qu’elles répètent d’une bouche à l’autre certaines répliques. En parallèle, l’héroïne évolue dans le genre giallo à travers l’histoire de Sandie, une tueuse en série des années soixante. Lors de l’unification finale, Sandie devient le reflet d’Ellie après un défilé atypique de la jeune couturière, avec des lumières importées de Suspiria et des robes très Swinging London.

Un principe incontournable

L’angle fusionnel révèle comment le documentaire The Sparks Brothers, du nom du groupe de rock révéré par Wright, s’est imposé chez le réalisateur. L’opus retrace la carrière des frères Sparks, dont Russel est « une sorte de chanteur traditionnel » (« a sort of traditional singer »), « le beau gosse » (« the pretty boy »). Son aîné Ron, qui relate comment les séances de cinéma de son enfance ont influencé les chansons qu’il écrit, incarne pour sa part une présence « étrange, bizarre » (« strange, odd »). Le duo se partage donc entre un pôle culturel, celui du frontman classique du monde rock, et un pôle décalé empreint de fiction. Avec à la clé la jonction des dissemblances – au cœur de l’originalité du groupe–, tant des témoins soulignent la symbiose des frères. Le terme du documentaire en vient même à affirmer que Ron et Russel sont une sorte d’entité unique à deux têtes : à la faveur d’un trucage numérique, Wright les filme enlever des masques pour montrer que l’un est l’autre et vice-versa.

Fondateur des longs-métrages, le mélange du culturel et du fictionnel impacte aussi l’essence de nombreuses scènes. C’est notamment le cas dans Shaun of the Dead lorsque Shaun et Ed, vissés au pub symbolique de leur vie de banlieusards, imaginent ses habitués en archétypes de films d’exploitation pour égayer leur soirée. Autre exemple, le principe anime le retour de Scott Pilgrim chez lui quand il raconte sa soirée galante à son colocataire. S’il s’agit d’un moment anodin pour de jeunes nord-américains, la scène est ici retranscrite avec une signature musicale de Seinfeld, saupoudrée des rires et applaudissements typiques de la célèbre sitcom.

Outre la confrontation des deux dimensions, le précepte de fusion se décline via une multitextualité vorace. Elle s’impose entre images (le policier Fisher cerné par sa description sur un paperboard dans Hot Fuzz), entre sons (Shaun et Danny faisant le bœuf avec les râles d’un zombie lointain), et bien sûr entre ces deux expressions du cinéma : une véritable religion chez Wright, présente dans le passage de Scott Pilgrim décrit ci-avant, dont le seul Baby Driver a érigé un temple de celluloïd. Le film frappe notamment lorsque le héros, marchant dans la rue écouteurs sur les oreilles, croisent des inscriptions diverses (sur un mur, un trottoir, etc.) qui surlignent par l’image les paroles de la chanson écoutée. Et pour être complet sur les assemblages du cinéaste, encore faudrait-il aussi explorer son goût pour les contractions de mots, ou les scènes de mixages musicaux des protagonistes.

Les yeux braqués sur le rétroviseur

Au jeu des hypothèses, le pôle culturel, soit le milieu où le personnage baigne, se rapporte sans doute pour Wright aux premières décennies de son existence, celle d’un jeune Anglais au contact des arts pop. Et le pôle de fiction concerne plus spécifiquement sa cinéphilie bien connue. Au fond, des choses assez banales, propres aux standardisations du réalisateur, mais dont la rencontre engendre du nouveau. Le quotidien répétitif d’un vingtenaire lambda d’un côté, avec son pub et ses disques, l’intérêt répandu pour les zombies au cinéma de l’autre, fusionnent alors pour donner l’unique Shaun of the Dead.

Ce mécanisme artistique explique la nostalgie montante d’Edgar Wright puisque sa culture et sa cinéphilie, cristallisées dans sa jeunesse, aimante sa créativité dans le passé à mesure que les années s’envolent. Le Dernier Pub avant la fin du monde regrette la starburckisation des pubs et se termine dans une postapocalypse qui régresse le monde de plusieurs siècles. Last Night in Soho voit la jeune Ellie s’inspirer d’un Swinging London révolu, une nostalgie si proche d’un Baby sortant de prison dans un fantasme noir et blanc de Route 66. Bien que The Sparks Brothers démontre que le duo a toujours habité son époque, le cinéaste clôt même son documentaire par un générique de photos du groupe de la plus récente à la plus ancienne. Un syndrome qui gagne le baby driver Wright, amoureux fou de la highway cinéma. Peut-être destiné, comme son oncle Tarantino, à y rouler les yeux braqués sur le rétroviseur.

[1] Du nom des trois films de Wright co-écrits avec Simon Pegg et mettant en scène ce dernier avec Nick Frost : Shaun of the Dead (2004), Hot Fuzz (2007) et Le Dernier Pub avant la fin du monde (2013).

 

La Nuit du 12 de Dominik Moll : un thriller social réussi

La Nuit du 12 pourrait bien être le meilleur film de Dominik Moll à ce jour. Le cinéaste atteint un niveau de maîtrise de son art, avec un beau film minimaliste mais sous tension.

Synopsis de La Nuit du 12 :  À la PJ chaque enquêteur tombe un jour ou l’autre sur un crime qu’il n’arrive pas à résoudre et qui le hante. Pour Yohan c’est le meurtre de Clara. Les interrogatoires se succèdent, les suspects ne manquent pas, et les doutes de Yohan ne cessent de grandir. Une seule chose est certaine, le crime a eu lieu la nuit du 12.

C’est arrivé près de chez vous

La Nuit du 12 est sans doute un des meilleurs films de Dominik Moll. Différentes caractéristiques de son œuvre qu’on retrouve ici et là semblent réunies ici dans un agencement, et surtout une épure impeccables. Si le thème qui traverse le film est celui d’une société masculine globalement violente sur les femmes, on y retrouve la même tension inquiétante que dans le récent Seules les Bêtes, ou depuis plus lointain, pour ne citer qu’eux, dans Harry, un ami qui vous veut du bien. Les décors montagneux sont également présents ici, comme dans ses autres films ; cette nature encaissée, enchâssée parmi les cols des Arves, et qu’avec Patrick Ghiringhelli, son directeur de la photographie, il capte dans toutes ses dimensions, large et étouffante à la fois, est un personnage à part entière de La Nuit du 12, comme elle était fortement présente ailleurs, empruntée aux Causses ou au Cantal.

Annoncée d’emblée en incipit comme faisant partie des enquêtes jamais élucidées, l’histoire racontée dans le film est certes un thriller, mais qui ne promet pas la révélation finale ni le twist de dernière seconde. Et pourtant, ce récit, tiré du livre 18.3, une année à la PJ de Pauline Guéna, est tout aussi palpitant, si ce n’est plus, tant la réalisation maîtrisée du cinéaste fait mouche. L’enquête s’appuie sur l’ histoire vraie d’une jeune fille immolée par un inconnu sur son chemin, de retour d’une soirée chez sa meilleure amie Nanie (Pauline Serieys), habitant à quelques pas de là. Tout comme dans un thriller classique, la vie de Clara est détricotée pour tenter de récolter des indices. Et tout comme dans tout thriller, c’est  le pire de sa vie qu’on écume en le faisant remonter à la surface. Le tout sous couvert de préjugés malsains liés à sa condition même de femme, de jolie jeune femme.

En plus d’avoir été assassinée, elle est mise à nu par la police et la société. Dans une des très belles scènes du film qui évoque presque Edward Hopper dans sa construction , un interrogatoire mené par le capitaine Yohan (Bastien Bouillon, parfait dans le rôle), Nanie, dévastée, dira en substance « je suis horrifiée de m’entendre dire ces saloperies – les hommes avec qui Clara a couché, ceux qui la dégoûtaient ou au contraire qu’elle désirait – sur mon amie, mon amie que j’aime et qui m’a aimée, et  qui me manque tant »…

La Nuit du 12 est clairement à charge contre le féminicide, et plus généralement contre la violence faite aux femmes, sans que cela soit du vitriol. Les policiers ici sont des êtres humains aux antipodes des flics virilistes comme on a pu les voir récemment dans Bac Nord de Cédric Jimenez, ou encore La Loi de Téhéran de Saeed Roustaee. On les voit buvant du Perrier à un pot de  départ en retraite, bataillant contre la photocopieuse, ou brisés par le désamour de leur femme (Bouli Lanners nous impressionne une fois de plus dans un rôle très fort, et dans une des scènes clés du film). On les suit dans leur vie quotidienne de flic de la PJ, quand ils sont incapables de sortir un mot face à des parents détruits, ou quand ils doivent encaisser la violence et/ou la bêtise des suspects. Alors, le féminicide vu par leurs yeux, l’incompréhension de la part de tels professionnels aguerris mais sensibles rendent l’acte d’autant plus anormal et injuste.

Ce film repose sur un équilibre savamment dosé, entre l’ordinaire de la PJ et la violence du crime féminicide. L’humanisme de Yohan, sa douceur lunaire presque, la tendresse bourrue de son partenaire Marceau (Bouli Lanners), et la normalité affolante de ses hommes , s’opposent à la relative sauvagerie des hommes du dehors, ces suspects qui font très peu de cas des femmes avec qui ils vivent ou ne vivent pas. Cette dichotomie d’un monde loin justement d’être « normal »  est la clé de voute de la réussite de ce film : elle évite la démagogie potentielle d’un monde post #MeToo qui dépeindrait une situation idéale et bienveillante qui n’existe pas en fait dans la réalité. Beau, pertinent, interpellant, la Nuit du 12 est un grand film d’ambiance intelligemment pensé, qui offre au spectateur plus que ce qu’il en attendait, et qui confirme le retour en force du Dominik Moll de ses débuts, un retour amorcé avec Seules les Bêtes. Une très belle surprise de plus d’un été pas si morne après tout.

La nuit du 12– Bande annonce  

La nuit du 12 – Fiche technique

Réalisateur : Dominik Moll
Scénario : Dominik Moll & Gilles Marchand, sur une adaptation de « 18.3, une année à la PJ » de Pauline Guéna
Interprétation : Bastien Bouillon (Capitaine Yohan Vivès), Bouli Lanners (Marceau), Théo Cholbi (Willy), Johann Dionnet (Fred),  Mouna Soualem (Nadia), Pauline Serieys (Nanie), Lula Cotton-Frapier (Clara Royer), Charline Paul (Mme Royer), Matthieu Rozé (M. Royer), Anouk Grinberg (La juge)
Photographie : Patrick Ghiringhelli
Montage : Laurent Rouan
Musique : Olivier Marguerit
Producteurs : Caroline Benjo, Barbara Letellier, Carole Scotta Coproducteurs : Jacques-Henri Bronckart, Gwennaëlle Libert
Maisons de Production : Haut et Court , Coproduction : Versus Production, Auvergne Rhône-Alpes Cinéma, RTBF, VOO, BE TV
Distribution (France) : Haut et Court
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  13 Juillet 2022
France Belgique – 2022

Les personnages LGBT+ forts et inspirants

Nous venons de passer le mois des fiertés, et à cette occasion, nous organisons un cycle sur les séries LGBT+. Revenons ensemble sur les personnages de cette communauté qui nous inspirent par leur force de caractère et leurs actions. Les 5 séries choisies ci-dessous l’ont été pour leur choix d’avoir inclus au moins un protagoniste LBGT, dans un rôle principal positif, inspirant et sans que l’orientation sexuelle de l’individu ne soit qu’un détail mais un élément essentiel de son mode de vie et dont le traitement est une indication sur la force de sa personnalité (personnage fier, qui revendique sa différence sans honte).

  • Pose :

La série Pose nous permet de découvrir l’univers des transexuels et drag queens du New York des années 80. En suivant une famille reconstituée composée de jeunes gays et femmes transsexuelles, nous découvrons leur vie semée d’embûches. Victimes d’homophobie et de transphobies, mais aussi de racisme, ces personnes sont souvent réduites à la prostitution ou au trafic de drogue.
Pourtant, Blanca, une femme transexuelle un peu plus âgée, décide d’accueillir dans son petit appartement quelques jeunes à peine majeurs et de les aider à trouver un meilleur travail et à s’accepter, mais aussi se faire accepter… Tout au long des trois saisons, on découvre une femme forte, impressionnante, qui ne perd jamais espoir malgré un parcours jalonné de difficultés, de mépris, d’escroqueries et d’agressions… Sans même évoquer l’apparition du VIH, alors encore inconnu, qui décime cette communauté, dans l’indifférence des autorités qui jugent cette maladie comme un virus ne s’en prenant qu’aux homosexuels et aux prostituées.
Blanca est un modèle, comme d’autres personnages de la série qui prendront exemple sur elle, notamment ses amis et sa famille : Elektra, Pray Tell, Angel, etc. Blanca est interprétée par l’actrice transexuelle MJ Rodriguez.

 

  • Vikings :

Qui ne se souvient pas de Lagertha, la fière guerrière et conquérante de la série Vikings ? Parfaitement jouée par Katheryn Winnick, Lagertha est une cheffe de guerre, épouse de Ragnar Lothbrok, qui part à la conquête de l’Angleterre. Plus qu’une compagne, Lagertha joue un rôle décisif dans l’histoire des Vikings de Kattegat, en Norvège. Alors que son mari prend une seconde épouse, Lagertha refuse de se laisser insulter et le quitte pour régner sur son propre domaine, aux côtés d’une nouvelle compagne, Astrid.
Sa bisexualité n’est jamais vue comme une faiblesse, elle n’est même pas remise en question ou particulièrement remarquée, les vikings faisant preuve d’une grande tolérance sexuelle.

  • Glee :

Entre Blaine et Santana, la guerre du personnage gay le plus fort de la série Glee est déclarée ! Le premier (Darren Criss) est un jeune homme sûr de lui, créatif et talentueux qui ne laisserait personne lui faire honte pour sa sexualité. La seconde (la regrettée Naya Rivera) est une adolescente déterminée, caractérielle et toujours prête à se défendre ou à défendre ses amis – dont Blaine. L’un comme l’autre, tout au long des 6 saisons de Glee, sont dépeints comme des protagonistes sûrs d’eux et de leurs droits, des modèles à suivre pour toute une génération d’adolescents complexés – membres de la communauté LGBT+ ou pas. D’autres personnages gays ou trans sont aussi inspirants dans la série, comme Unique, le coach Sheldon Beiste, mais aussi Kurt et Brittany, qui sont respectivement les compagnons de Blaine et Santana.

  • The Bold Type – De celles qui osent :

Directrice Social Media de Scarlet, un grand magazine féminin, Kat Edison (Aisha Dee) part interviewer Adeena, une photographe iranienne, pour les réseaux sociaux de Scarlet. Dès la rencontre, le courant passe avec l’artiste féministe et lesbienne, troublant Kat, qui se croit encore hétéro.
Le spectateur suivra, tout au long des 5 saisons, Kat découvrir et accepter sa sexualité sans que cela ne pose des problèmes à sa vie menée tambour battant. Kat est en effet « de celles qui osent » et n’a jamais honte de son caractère fort et de sa personnalité très extravagante et sûre d’elle. Non seulement Kat est forte pour elle-même, mais elle l’est aussi pour les autres, essayant d’utiliser son influence et sa voix pour venir en aide à d’autres personnes gays ou non blanches – Kat est métisse – dans le besoin.

  • Sense8 :

Créée par les réalisatrices transexuelles Lana et Lilly Wachowski, Sense8 est peut-être la série où les personnages LGBT+ forts ne manquent pas… Puisqu’ils doivent notamment lutter pour leur survie – leur vie n’est pas mise en péril à cause de leur orientation sexuelle mais parce qu’ils disposent de capacités cognitives surnaturelles. Qu’il s’agisse de Nomi, femme transexuelle que sa famille continue à considérer comme un homme, et qui vit à présent en couple lesbien avec Amanita ; ou de Lito, acteur mexicain et stéréotype de l’homme fort dans des films d’actions, qui aime en cachette Hernando, en ajoutant à cette liste leur entourage, en apparence hétérosexuelle, mais qui découvre le sexe LGBT de manière ponctuelle, sous la forme de plans à plusieurs, Sense8 est une série clairement progressiste, qui nous montre avec fierté que les personnes gays, bi, trans, etc., sont inspirantes et qu’il ne sert à rien de les stigmatiser pour leur différence.

Si vous ne connaissez pas encore ces séries, découvrez-les avec leur intrigue variée, dans différents lieux, genres et époques.