« Un dernier soir à Pékin » : en quête de souvenirs

Les éditions Glénat publient Un dernier soir à Pékin, de Golo Zhao. Le scénariste et dessinateur livre un récit intimiste, construit sur base de flashbacks, tous associés à des plats alimentaires.

He Liu sillonne un Pékin enneigé en compagnie de sa petite amie. Pour la première fois, il va véritablement se livrer à elle, s’épancher sur son passé. Golo Zhao nous présente ces confessions sous forme de quatre flashbacks intimement liés à des spécialités culinaires locales. Et le premier récit est déjà l’occasion de prendre le pouls des mutations sociales et économiques à l’œuvre dans un pays-continent désormais confortablement installé parmi les géants de ce monde.

En sa qualité de narrateur et personnage principal, He Liu raconte une ville industrielle typique de celles qui ont « raté le virage du changement » et qui produisent désormais en jet continu « des travailleurs condamnés à une vie de misère ». « Une ville furieusement bâtie autour de l’industrie, qui a connu son heure de gloire au siècle dernier, dans les années 1970 et 1980 », et qui ne s’est jamais vraiment remise de l’épuisement pourtant prévisible des ressources minières. Aux bouleversements économiques s’ajoutent pour celui qui n’est alors encore qu’un adolescent les traumatismes familiaux : He Liu vit la plupart du temps seul dans le « vieil appartement glacial » de son père, accaparé par son travail, et fraîchement divorcé. « Pour échapper à cette ville, il ne nous reste que les études », lui souffle-t-on comme un avertissement, à lui qui n’a pas le moindre projet d’avenir, qui passe ses journées à traîner avec le peu fréquentable Li Junji. Heureusement, le jeune garçon fera une rencontre formatrice avec un père de substitution. C’est cette dimension filiale qui confère à ce premier flashback toute sa poésie et sa tendresse. Mais Golo Zhao va toutefois outrepasser ce cadre, puisqu’il expose les affres du capitalisme à la chinoise, auquel il n’oublie pas d’adosser les injections autoritaires – à travers par exemple les affiches destinées à promouvoir la politique de l’enfant unique ou l’autonomie ouvrière.

Les autres récits sont à l’avenant, bien qu’ils paraissent à la fois plus ouverts (quant à leur interprétation) et moins denses (quant à leur transversalité, notamment sociopolitique). On y découvre « Bouboule », spécialiste des jeux d’arcade doublé d’un médiateur obstiné dans les conflits de genre des cours de récréation, et dont la scolarité est menacée par la maladie. On y suit les aventures de He Liu et Zuo Ya, laissés seuls, et occupés à voler de la nourriture dans une cantine pendant que leurs pères se tuent à la tâche. On y apprend enfin que la petite amie à qui ces histoires sont contées a vécu une enfance difficile : il lui fallait, au prix d’une longue marche, traverser les montagnes pour se rendre à l’école et, plus tard, elle prétexterait un régime draconien pour expliquer qu’elle ne mange dans les restaurants collectifs qu’avec parcimonie, et seulement les aliments les moins onéreux, faute d’argent.

Un dernier soir à Pékin n’a rien de spectaculaire, ni dans le propos ni dans le dessin. Il s’agit de récits échappant à toute linéarité temporelle, portés à hauteur d’homme, de femme, d’enfant, verbalisant leurs (més)aventures dans une Chine en pleine mutation, où le chômage, l’indigence, la criminalité, le communisme, les valeurs morales et familiales (en déclin) tendent à s’entremêler jusqu’à former une bouillie quasi indéfinissable – et pourtant parfaitement verbalisée par Golo Zhao. La dimension douce-amère de ce gigantesque pays, son rapport dysfonctionnel au capitalisme, ses existences parfois laissées en jachère trouvent une formidable chambre d’écho dans les allégories saisonnières et alimentaires inscrites au cœur de l’album. Entre sensibilité et satire.

Un dernier soir à Pékin, Golo Zhao
Glénat, juillet 2022, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.