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The descent, au cœur de l’abîme

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Après la sortie de deux courts-métrages et celle de l’estimé Dog soldiers, en 2002, le Britannique Neil Marshall revient 3 années plus tard avec The Descent. Derrière le titre, lapidaire, une œuvre franchissant à coups de piolets tous les écueils du cinéma de genre pour devenir une œuvre culte, un véritable chef d’œuvre mettant en scène les enfermements physiques et psychologiques dans l’attendrissant écrin de la série B d’horreur.

Synopsis : En plein milieu du massif des Appalaches, six jeunes femmes se donnent rendez-vous pour une expédition spéléologique. Soudain, un éboulement bloque le chemin du retour. Alors qu’elles tentent de trouver une autre issue, elles réalisent qu’elles ne sont pas seules. Quelque chose est là, sous terre, avec elles… Quelque chose de terriblement dangereux décidé à les traquer une à une..  

L’enfermement masculin

The Descent commence en plein air, dans des espaces rêvés où le rafting est une activité du dimanche comme une autre : une rivière sauvage, une épaisse forêt. 3 jeunes femmes hurlent de plaisir et défient l’écume des eaux vives jusqu’aux plus calmes, où à l’arrivée un père de famille et une petite attendent une mère et une compagne. Dans la scène suivante, l’enfermement commence à se construire par petites touches autour de regards gênants, tacites, dessinant une gêne qu’on sait reconnaître, presque clichée : le malaise règne dans cette présentation idéalisée, construisant entre l’héroïne, sa meilleure amie et son mari un manège à trois enserrant déjà la bouffée de nature dans un champ scénaristique très conventionnel. Les images respirent, pas les personnages, surtout l’homme. Le premier enfermement de The Descent, dessiné finement, est celui du mâle, le vrai, taciturne, renfermé sur lui-même, refusant d’avouer à sa compagne, incarnée par Shauna Mac Donald, l’infidélité que le spectateur a devinée malgré lui. Une seconde après, sec scénaristiquement, fluide graphiquement, dans un accident de la route glaçant et surprenant, le mari meurt, l’enfant aussi. Auraient-ils pu vivre si cet homme n’avait pas été contrarié par ce qu’il refusait d’avouer ? Retenir des sentiments revient à pourrir, tuer à petites doses ou à grands flots de tristesse. Quand Sarah se réveille en plein hôpital et endeuillée, les lumières la suivent dans un long couloir et s’éteignent derrière elle pour l’attraper dans un brouillard de noir. L’effet visuel, s’il est saisissant, a été vu des dizaines de fois, dans l’excellente saga The Grudge  par exemple mais reprend le fil tissé dès les premières minutes. Les espaces ne sont qu’illusoires, rien ne peut laisser cette héroïne respirer de nouveau.

L’enfermement comme un deuil

Neil Marshall monte dans le projet après un Dog Soldiers apprécié mais décrié globalement pour son manque de sérieux. Le groupe de militaires paumés pendant un exercice dans une forêt voisine a séduit, mais voir des gros bras hyper virilisés, dignes des héros des actioners à la grande époque du cinéma américain pendant l’ère Reagan affronter un loup garou n’avait pas troublé tous les repères du film de genre, aussi gourmant soit-il. Pour The Descent, le cinéaste a exigé que le groupe de spéléologistes descendant dans une grotte inexplorée pour une thérapie de groupe soit exclusivement constitué de femmes. Le scénario reconstruit sur ces bases et cette intuition, il a dû réapprendre à les filmer et surtout les écouter. Comment parlent-elles, comment fonctionne ce groupe inconnu qu’il ne connaissait pas, lui comme beaucoup d’autres ? Ainsi, The Descent raconte aussi comment le regard masculin redécouvre un monde inexploré qu’il n’a jamais cherché à connaître dans tous ses aspects, déjà en 2005. Un enfermement se dessine, 6 aventurières dans une grotte. Au-delà d’une métaphore un peu balourde sur les symboliques masculines et féminines dans la nature, la construction de cet implacable huis clos est le plus bel hommage au deuil de personnages de femmes que les hommes n’ont pas voulu dessiner, écrire ou mettre en scène, pris eux-mêmes dans des étaux mentaux depuis plusieurs générations. Et il est poignant qu’un homme réalise les aventures de ces héroïnes devant s’enfermer pour en sortir.

Une belle enceinte

Raconter le deuil d’une mère dans un espace clos a de quoi donner du travail à beaucoup de psychologues, mais d’autres films de genre ont choisi ce parti pris, à commencer par Alien, le film matriciel, où le vaisseau devient un corps suintant, accouchant lui-même du monstre. The Descent dessine l’espace sombre, rougeâtre, rieur du fœtus qu’il ne cherche pas à cacher. C’est ce qui en fait un film féminin, non pas seulement par la seule mention de ses personnages, dont d’autres se seraient contentés, mais ici et c’est fondamental par sa structure même. On ne gravit pas de montagnes, on ne cherche ni la surenchère, ni à aller plus loin, mais l’intériorité comme un espace cinématographique rarement imaginé avec autant de sens auparavant dans le cinéma de genre. Le deuil est un sentiment à expulser, évacuer, tout comme les remords : mais pour cela il faut accepter de le regarder dans les yeux.

Il fait trop sombre là-dedans

Quand la bande-son exceptionnelle de David Julyan, rappelant les grandes heures d’Howard Shore évoque à grands coups de nappes éthérées les espaces mentaux dans lequel The Descent opère réellement, la mise en scène s’acharne à coincer de plus en plus ses protagonistes dans des cadres défiant toute idée cinématographique. Un casque sur le nez masquant la moitié du visage, des lumières aveuglantes, une veine entre deux grottes s’effondrant sur elles-mêmes, rien n’apparaît littéralement filmable dans ces territoires-là. On n’imaginerait même pas comment une comédienne pourrait s’épanouir engoncée de la sorte. Depuis, d’autres expérimentations plus ou moins réussies ont repoussé ces limites, Buried en tête, mais en 2005, même finalement reconstitué en studio, le paysage de The Descent se construit autour d’un refus des espaces conquis par le cinéma et de tous ses repères. Las, on oublie presque que ce survival se raccroche à quelques repères visuels et scénaristiques en incluant des monstres aveugles apparaissant au bout d’une petite heure, après avoir boulotté quelques autres mineurs qui eux étaient venus dans une optique de conquête masculine, prompte à rouler des mécaniques sur les photos. Les héroïnes de The Descent, elles, sourient sur la photo de groupe qu’elles prennent avant de partir. Le plaisir est au centre de tout, au départ, pour nourrir un récit à 6 têtes cloîtré mais ouvrant les esprits. Et malgré l’affreuse fin « heureuse » américaine, tuant l’idée même de cet enfermement jusqu’auboutiste, sans même évoquer la sinistre suite réalisée en 2009 par Jon Harris, The Descent matérialise l’étouffement de ces personnages de femmes dans des carcans qui n’ont jamais été à leur hauteur. Quand le cinéma de genre a décidé, il y a bientôt 20 ans maintenant, de poser ses piolets dans ce coin-là, c’était donc sous la houlette de Neil Marschall, pour affronter un de ses démons bien plus terrifiants que les crawlers aveugles régnant dans ces caves. Il en est ressorti un souffle vivifiant dans un film de morts esthétiques, stylisées, martyrisées et sacrifiées de femmes pour autre chose que leurs gloires personnelles et leur processus d’héroïsation. D’autres films sortiront, plongeant leur regard dans les abîmes en se rappelant que si le cinéma sort d’une chambre fermée, c’est aussi pour apprendre à mieux emprisonner le réel, des instants suspendus enfermant pour l’éternité dans des photos ou sur des bobines les plus belles des libérations.

Fiche technique

Réalisation : Neil Marshall
Scénario : Neil Marshall
Décors : Simon Bowles
Costumes : Nancy Thompson
Photographie : Sam McCurdy
Montage : Jon Harris
Musique : David Julyan
Production : Christian Colson
Société de production : Celador Films
Sociétés de distribution : Pathé Distribution (Royaume-Uni), La Fabrique de films (France), Lionsgate (États-Unis), eOne (Canada)
Budget : 3 500 000 de livres1
Pays d’origine : Royaume-Uni
Format : couleur – 2.35 : 1 – Dolby EX 6.1 – 35 mm
Genre : horreur
Durée : 100 minutes
Film interdit aux moins de 16 ans en France et au Québec

Distribution

Shauna Macdonald (VF : Nathalie Régnier) : Sarah Carter
Natalie Mendoza (VF : Karine Foviau) : Juno « June » Kaplan
Alex Reid (VF : Danièle Douet) : Elizabeth « Beth » O’Brien
Saskia Mulder (VF : Annabelle Roux) : Rebecca Vernet
MyAnna Buring (VF : Nathalie Spitzer) : Samantha « Sam » Vernet
Nora-Jane Noone (VF : Stéphanie Lafforgue) : Holly
Oliver Milburn (VQ : Frédéric Paquet) : Paul Carter
Molly Kayll : Jessica Carter

Bande annonce

Au Musée des Jouets de Montauban, des objets intemporels mais en mutation permanente

Entre une majestueuse grue Meccano, un peloton de coureurs cyclistes miniatures et une imposante maquette circassienne, le Musée des Jouets a de quoi attiser notre curiosité. Ça tombe plutôt bien : toutes les interrogations nées de nos pérégrinations muséales trouvent des réponses circonstanciées auprès des bénévoles qui encadrent et enrichissent une visite pour le moins passionnante.

Légèrement en retrait du centre historique de Montauban, à quelques minutes à peine de la Place nationale, le Musée des Jouets accueille plusieurs dizaines de milliers de pièces dans un vaste espace de 600m2 où cohabitent jeux en bois, maquettes de toutes sortes, collections de trains électriques, bibliothèque, aires ludiques, petits soldats, voitures miniatures, poupées, bateaux à vapeur ou encore éléments de construction Meccano. Né de la volonté d’un ancien ingénieur d’Airbus, le Musée des Jouets aurait pu voir le jour à Toulouse, où Gérard Misraï projetait d’instaurer une Cité du jouet nantie de sa collection personnelle, comprenant à l’époque quelque 20 000 pièces. Ne parvenant pas à mener à bien ce dessein originel, c’est finalement à Montauban que se sont installés, au grand plaisir de ses visiteurs, le musée et son association à but non lucratif, la Cité des enfants. Une soixantaine d’adhérents, tous bénévoles, s’emploient quotidiennement à y exposer et contextualiser des milliers d’objets retraçant plus d’un siècle de jeux. Ainsi, aux modèles standardisés issus des chaînes de montage industrielles se juxtaposent, souvent accompagnés d’écriteaux explicatifs, des créations artisanales uniques, offertes au musée par des collectionneurs sensibles à son projet culturel et associatif.

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Crédits : Musée des Jouets

Contrairement à la plupart des institutions patrimoniales, le Musée des Jouets permet au visiteur de procéder à des essais, de manipuler certains objets et d’assister à des démonstrations (trains électriques, systèmes Meccano, bateaux propulsés par jet de vapeur…). Particulièrement affables et passionnés, ses bénévoles accompagnent volontiers les plus curieux, gracieusement, pour leur narrer l’histoire de certaines pièces ornant les étagères du musée. Se dévoilent tour à tour sous les yeux de ceux qui arpentent ses allées des soldats de papier créés à la suite d’un manque de métal après la Seconde guerre mondiale, un ours Teddy baptisé ainsi en hommage à Theodore Roosevelt, des maquettes sophistiquées provenant de l’Académie des miniatures d’Albi ou encore des poupées allemandes des années 1950, inspirées des femmes modernes de l’époque, telles que Brigitte Bardot ou Marilyn Monroe, et bientôt récupérées par Mattel pour dessiner puis lancer les célèbres Barbie.

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Crédits : Musée des Jouets

La visite apparaît doublement instructive : elle témoigne non seulement du caractère immémorial du jeu mais aussi des points de rupture ingénieuriaux survenus au cours du siècle passé. Car à la continuité objectivée à la faveur des Lego, des Meccano, des voitures miniatures ou des petits soldats se mêlent des mutations industrielles liées à la sécurité et la prévention. Le Musée des Jouets possède en effet dans sa riche collection des jeux à parties contondantes, des dinettes électriques en tôle, des ateliers à marteaux lourds et scies coupantes… Si l’on peut observer une perpétuation de l’objet dans sa représentation et son usage, il a cependant parfois subi une authentique révolution au regard de ses processus de fabrication et de contrôle. De nouveaux matériaux (en plastique, le plus souvent) et de nouvelles formes (surtout angulaires) se sont ainsi démocratisés afin de se conformer aux nouvelles prescriptions de sécurité.

Tandis que les adultes papillonnent çà et là, redécouvrant parfois, sous un jour nouveau, les jouets de leur enfance, les plus jeunes ont tout le loisir d’investir un espace de jeu leur étant entièrement dédié. Il ne faudrait surtout pas occasionner la moindre frustration dans le chef de nos petites têtes blondes : regarder et apprendre, c’est bien, tester et s’amuser, c’est encore mieux !

Le Musée des Jouets, 770 Boulevard Blaise Doumerc, 82000 Montauban

Arras Film Festival : Family Life avec les films The quiet girl, Les Miens, Reste un peu

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Comme le disait Orelsan, la famille c’est que des emmerdes. Des repas qui n’en finissent pas avec des gens qu’on est obligé de voir, de l’argent jeté par les fenêtres à Noël et aux anniversaires, des névroses dont on ne se débarrasse jamais vraiment. Et accessoirement des films boursouflés chargés comme la dinde du réveillon qui accablent plus qu’ils ne libèrent le spectateur de son quotidien. Ca tombe bien, c’est aussi le thème de ce troisième jour de l’Arras Film Festival.

Reste un peu de  Gad Elmaleh

Dans la catégorie « Je fais un film parce que je peux le faire », Gad Elmaleh a demandé à son chef op de faire des heures sup pour filmer son autofiction. Reste un peu parle de lui, Gad qui revient des States pour se convertir au catholicisme sans le dire à ses parents. Évidemment le secret est vite éventé, la mère juive se sent en concurrence avec la vierge Marie, le père est dans tous ses états, et le fils ne sait plus s’il doit faire trempette dans l’eau du baptême. Voilà voilà. La religion, c’est un sujet de société mais pas un film en soit. Elmaleh en représentation dit tout haut ce qu’il ne pense pas derrière la caméra, filme ses parents et ses potes en train de chercher leurs mots, et met en scène sa psychanalyse au frais du spectateur et les dix euros que lui ont coûté sa place de cinéma.

Les Miens de Roschdy Zem

Plus intéressant bien qu’inabouti, Les Miens prend lui aussi les outils du cinéma-vérité (logique avec Maïwenn en co-scénariste) pour raconter comment une famille se retrouve confrontée à sa dysfonctionnalité après l’accident du frère incarné par Sami Bouajila. Sur un personnage timide et effacé qui tourne 36 fois sa langue dans sa bouche avant de parler, Bouajila de la Tourette se met à sortir ses quatre vérités en trois mots à un casting pléthorique. C’est clairement la meilleure partie du film, parce que disruptive et même cathartique, dans un genre souvent plombé par ses rushs de dialogues raccordés au petit bonheur la chance au montage. Décidément l’un des meilleurs acteurs français, Bouajila en mode « tape qu’un coup » vise le KO sur un crochet verbal ou un uppercut du regard, sans chercher les combinaisons dans lesquelles se perdent ses proches.

Puis, Roschy Zem l’acteur s’impose au film de Roschdy Zem réalisateur en recentrant le récit sur son personnage wonder-boy qui reconnecte avec le vrai sens de la vie au contact de son frère handicapé. Une variation de Rain Man caméra à l’épaule qui ne s’imposait pas, et ne cohabite pas bien avec la première.

C’est un peu le même souci rencontré par Neneh Superstar, qui ne décide jamais vraiment quel film il doit raconter. Celui qui croise le film danse et d’entrainement, où une gamine de la Courneuve, surdouée et noire intègre le centre de formation de l’opéra de Paris, et se heurte aux bâtons que lui met dans les roues une vieille institution, et surtout une prof qui avance le racisme à visage découvert. Dans l’autre la dite marâtre mue en freak défiguré par la haine d’elle-même et de ses origines maghrébines, et pousse à l’échec la fillette qu’elle devrait prendre sous son aile. A l’écran, Maïwenn insuffle une souffrance palpable à son personnage qui transpire à l’écran et confère un beau relief à son personnage. Pas suffisant néanmoins pour faire la jonction entre deux films qui fonctionnent bien séparément mais se marient moyennement bien ensemble, et génèrent des lags dans le récit parfois rédhibitoire. Ce malgré une frontalité dans le traitement du racisme qui impose au spectateur révolté le stoïcisme contraint qui s’impose à ses personnages le subissent. Néanmoins, le film constitue une vitrine de choix pour ses acteurs, particulièrement pour Steve Tientcheu, daron sûr qui tient les murs et enveloppe le cadre comme Jean Gabin. Et surtout l’incroyable Oumy Bruni Garrel, tornade de charisme qui met le spectateur dans sa poche dès sa première apparition. Une graine de superstar que l’on est assurément appelé à revoir.

The quiet girl de Colm Bairéad 

Enfin, on terminera cette journée avec quelques mots sur un film dont on vous implore à genoux de guetter la sortie française. Carton monstre sorti de nulle part qui a brisé quelques records en Irlande, The Quiet Girl fait partie qui rappellent pourquoi le cinéma. L’histoire est toute simple : une gamine mutique est envoyée par sa famille rongée par les non-dits passer un été à la campagne chez les cousins de sa mère. On vous venir : la petite va s’éveiller à la vie et à la parole entourée d’amour et d’eau fraiche. Et oui, mais pas tout à fait. Car si la petite va s’épanouir, le film continue de respecter le silence qui devient le moyen de communication élevé par lesquels communiquent les personnages. Le spectateur se laisse absorber par le grand écran dans ces espaces mentaux que seuls des personnes très proches et très aimantes peuvent partager.

The quiet girl est une expérience méditative et spirituelle au sens premier du terme, qui nous fait entendre la musique de l’âme quand se taisent les bruits du monde. Le réalisateur Colm Bairéad ne dit rien qui n’est plus important que le silence, et ne bouge sa caméra qu’en une seule occasion : lorsque la petite fille s’élance pour crever l’abcès qui existait encore avec ses parents de cœur. KO debout, des carafes d’eau dans les pupilles et le for intérieur apaisé : on sort du film débarrassé d’un poids qu’on ne pensait même pas trimballer. Puissance.

Arras Film Festival : Apocalypse soon avec les films Couleurs de l’incendie, En plein feu, Plus que jamais

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Le coup d’envoi est donné, les athlètes viennent de quitter la ligne de départ pour s’élancer sur la piste : le marathon de l’Arras Film Festival 23ème du nom a démarré, et comme de coutume il se court à l’allure d’un sprint. Pas le temps de niaiser, ni de regretter le verre de trop de la veille. C’est dans le dur qu’on se découvre des super-pouvoirs, et c’est en persistant qu’on apprend à s’en servir. Faire un festival, c’est comme entrer dans la salle de l’esprit et du temps dans Dragon Ball Z : une bulle temporelle dans laquelle on entre simple mortel, et dont on ressort Super-Sayien.

Un sentiment d’urgence débordé par celui qui anime les films présentés aujourd’hui. Car Couleurs de l’incendie et En plein feu l’annoncent : la maison brule, et il est trop tard pour s’inquiéter. Dire cela ce n’est même pas céder à la tentation du jeu de mot facile (quoique), mais prendre acte de la juxtaposition matinale de deux films qui travaillent une même idée du cinéma en étant situé chacun à l’opposé du spectre.

Couleurs de l’incendie de Clovis Cornillac

Clovis, roi des francs

Quatrième film en tant que réalisateur de Clovis Cornillac et adaptation éponyme du roman de Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie fait partie de ces montagnes que le commun des cinéastes est condamné à regarder en contre-plongée. Dense, peuplé d’intrigues et de sous-intrigues et d’autant de personnages qui entrecroisent la petite et la grande histoire sur plusieurs années, Couleurs de l’incendie pèse son poids en doliprane et en nuit blanches pour ses instigateurs.

Le résultat n’en est que plus évident, la gourmandise de cinéma de Cornillac se conjuguant à l’ambition du récit et sublime le parcours de l’héroïne incarnée par Léa Drucker. Riche héritière broyée et ruinée par les associés de son défunt père dans l’entre-guerre, Madeleine commence le film à terre se rélève en gagnant dans la  gagnant ses gallons de justicière qui sème les graines de sa vengeance jusqu’au bureau du IIIème Reich. Mata Hari rencontre Beatrix Kiddo et Cornillac explose les coutures du film d’époque pour offrir un moment de cinéma en majuscule qui se permet jusqu’à un détour par l’imagerie steampunk. La partition de Couleurs de l’incendie multiplie les instruments, mais le réalisateur et son orchestre parviennent à faire des si avec des ré sans (presque) aucune fausses notes. Acteur passé derrière la caméra sur le tard, Cornillac a la réalisation dans le sang, la générosité du cinéaste qui fait confiance dans la capacité du spectateur à investir pour s’abandonner spectateur aux images qu’il déploie sur l’écran. Une conception de cinéma totale à la candeur revendiquée, qu’il ne faut pas confondre avec de la béatitude. Car Cornillac a suffisamment le sens de l’histoire et des histoires pour imprimer le fantôme du présent entre les plans, et mettre l’air du temps en état d’alerte sans enfoncer des portes ouvertes.

En plein feu de Quentin Reynaud

Le fils de l’homme

Solide postulant au carré VIP du « Nos réalisateurs français ont du talent », Quentin Reynaud vient d’ajouter un argument de poids pour sa candidature avec En plein feu. En essayant de fuir un gigantesque feu de forêt qui menace leur habitation, un père et son fils se retrouvent coincés face au monstre dans un embouteillage. « Pourquoi ils ne sortent pas de la voiture ? » est la première question susceptible de venir à l’esprit du spectateur même moyennement averti. Quentin Reynaud y répond avec un sens du hors-champ shyamanalesque, qui mise sur la capacité du spectateur à se projeter sur la base d’informations savamment distillées au compte-goute. Des bribes de flash info à la radio, une fumée qui s’épaissit, des véhicules qui s’entassent : avant même d’avoir compris, il est déjà trop tard. L’étau se referme sur les protagonistes, le véhicule se transforme en sarcophage.

L’humanité se résume soudainement là, dans cet espace vital qui se rétrécit à vue d’œil alors que la planète est en feu. L’allégorie n’a pas besoin de plus pour être explicite. Ça requiert une maitrise du médium supérieure à la moyenne, et des acteurs susceptibles d’investir les silences et les non-dits. Ca tombe bien : entre l’épaisseur ronde d’André Dussolier et la fragilité émaciée d’Alex Lutz, Reynaud manipule une alchimie d’éléments qui imprime à l’écran l’histoire racontée à quart de mots entre un père et son fils. On regrettera que la seconde partie de ce Gravity dans les flammes se termine comme le Gerry de Gus Van Sant : une errance  dans les limbes qui n’est plus que symbolique du deuil que le personnage de Lutz doit cautériser face à la mort. Dommage.

Plus que jamais d’Emily Atef

La mort ne lui va pas si bien

De deuil, il en aussi question dans Plus que jamais, portait d’une Vicky Krieps atteinte d’une maladie quasiment incurable, qui choisit la solitude et l’isolement au grand dam de son conjoint incarné par le défunt Gaspard Ulliel. Comment inclure le public dans le drame d’un personnage qui exclut tout le monde de son drame ? La question est passionnante, mais malheureusement la réalisatrice Émily Atef ne trouve jamais vraiment de réponses. « Les vivants ne peuvent pas comprendre les morts », et le spectateur en bonne santé en est pour ses frais. La caméra ne lâche pas son actrice, mais la mise en scène instaure une distance entre nous et elle qui ne s’estompe jamais durant les deux longues heures que dure le film.

Bref, encore une fois l’Arras Film Festival nous prouve une chose : il y a un cinéma français qui se porte bien, pour peu que l’on arrête de parler de celui qui va mal.

 

A l’Ouest rien de nouveau et les horreurs de la guerre, sur Netflix

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Edward Berger propose une nouvelle adaptation du roman d’Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau, un des plus célèbres romans sur la Première Guerre mondiale. Diffusée sur Netflix, cette belle et douloureuse adaptation est plus fidèle à l’esprit qu’à la lettre du roman.

A quelques jours de la commémoration du 104ème anniversaire de l’armistice de 1918, A l’Ouest rien de nouveau, diffusé sur Netflix, se présente comme une nouvelle et très belle adaptation du roman pacifiste d’Erich Maria Remarque publié en 1923. Aux commandes, on trouve Edward Berger, cinéaste allemand qui, auparavant, avait réalisé, entre autres, plusieurs épisodes de la série The Terror, d’après Dan Simmons.
Les qualités et les défauts du film sautent aux yeux dès les premières minutes.
D’un côté, A l’Ouest rien de nouveau propose une véritable immersion au cœur des tranchées. La scène d’ouverture est très parlante : nous suivons un jeune soldat allemand terrifié par l’assaut à venir, face à des ennemis d’autant plus terrifiants qu’ils sont quasiment invisibles. Un soldat trop jeune, totalement inexpérimenté, que, visiblement, rien ne préparait à cette horreur de devoir tuer ou être tué, va devoir s’extraire de l’abri tout relatif de la tranchée pour se ruer vers une mort quasi-certaine. La scène est à la fois spectaculaire par sa mise en scène totalement immersive, et profondément humaine, insistant sur la pression et la terreur que subissent des millions de jeunes hommes.
Cette scène insiste aussi sur l’aspect déshumanisant de la guerre, caractéristique qui se retrouvera dans l’ensemble du film. Les soldat, des hommes avec leur famille, leurs amis, leurs désirs, leur envie de vivre, se retrouvent transformés en chair à canon, puis en cadavres auxquels on ne fait même plus attention tant ils parsèment chaque mètre carré de terrain boueux. Des corps entassés les uns sur les autres, balancés dans des fosses communes après avoir extrait tout ce qui pouvait être utile : l’uniforme, les bottes, tout ce qui pourra servir au suivant. La guerre devient une usine de mort où les régiments viennent se faire tuer à la chaîne. Cet aspect déshumanisant se retrouve dans l’ensemble du film, tout étant fait pour que les personnages perdent toute identité, toute personnalité.
L’enfermement est un des leitmotivs esthétiques du film. Les personnages sont tous prisonniers, n’ayant aucune solution pour s’en sortir. Même lorsqu’il ne s’agit pas d’une tranchée, les protagonistes se trouvent visuellement enfermés dans une forêt, une rue, un bâtiment. Ainsi, bien avant d’être sur le front, on peut voir Paul, l’un des protagonistes du film, parcourir les rues d’une petite ville du Nord de l’Allemagne, et cette rue est filmée exactement comme les tranchées, enserrée dans des murs qui bouchent tout horizon, coupent toute vue et enferment le personnage. Les moments où ils se trouvent dans un vaste espace, ils sont écrasés dans un plan large qui les réduit à l’état d’un vague point sur l’horizon. Quant au ciel, il est soit absent, soit bouché.
Du point de vue de ces jeunes hommes, la guerre apparaît comme une fatalité qui leur tombe dessus, une machine infernale qui ne leur laisse aucune liberté. Depuis le discours officiel qui va les galvaniser pour qu’ils s’engagent jusqu’à la marche vers les tranchées, les personnages ne sont libres d’aucun choix. Montrer le chaos, l’enfer du front en ouverture donne une vision plus sombre encore de l’engagement de ces jeunes Allemands, qui partent vers la guerre en blaguant, en chantant joyeusement et en étant convaincus qu’en deux semaines ils seront à Paris. C’est un sentiment de fatalité qui s’abat sur le film, encore renforcé par une musique certes un peu lourde mais efficace. La fatalité d’une jeunesse qui file en chantant vers sa mort quasi certaine.

Placer la grande majorité de l’action du film au mois de novembre 18, à quelques jours, voire quelques heures, de l’armistice, renforce le caractère absurde et inhumain du déchaînement de violence auquel on assiste. Ce sentiment d’absurdité est encore plus fort lorsque l’on voit que l’Etat-major allemand sait que tout est perdu et que la perpétuation de ces massacres est vaine.
Le film se construit alors sur un contraste entre le quotidien des soldats sur le front et la vie des diplomates qui négocient l’armistice dans le train, à Compiègne. Les scènes avec ces diplomates insistent trop lourdement sur cette opposition entre l’opulence et le bien-être des uns et le sort terrible que subissent les autres. Le constant aller-retour entre les deux situations, entre le chaos et la sérénité, est trop flagrant, trop insistant. C’est sans doute là le défaut majeur du film, défaut que l’on oublie facilement face à toutes les qualités de cette nouvelle adaptation d’A l’Ouest rien de nouveau.

Visuellement, A l’Ouest rien de nouveau nous offre un spectacle remarquable. On pourrait considérer que ce souci esthétique, cette volonté de faire des images parfois superbes, ne rend pas assez compte des conditions infectes de la vie dans les tranchées, des maladies, des parasites, etc. Mais, d’abord, Edward Berger ne prétend jamais au réalisme dans son film. Et ensuite, l’esthétique très travaillée a son rôle : transformer le front en un enfer rempli de visions apocalyptiques baignées dans la lumière irréelle et mouvante des fusées éclairantes ou des torches humaines.
Ainsi, Berger emploie beaucoup de clairs-obscurs sous-éclairés, comme si le monde ne parvenait pas à émerger des ténèbres (et la fin de la guerre n’est en rien une promesse de retour à la lumière, puisque l’on entend déjà des propos comme « la social-démocratie est la fin de l’humanité », propos tenus par un général allemand et qui préfigurent la suite des événements).
Cela est aussi renforcé par le jeu des regards, très important dans le film. Edward Berger filme souvent ses personnages de face, en gros plan, insistant sur leur regard, sur l’horreur qui s’y lit, rappelant inévitablement ce qu’avait fait Elem Klimov dans Requiem pour un massacre. C’est donc une caractéristique de toutes les guerres qui est montrée là : son horreur.

A l’Ouest rien de nouveau : bande annonce

A l’Ouest rien de nouveau : fiche technique

Titre original : Im Westen nichts Neues
Réalisation : Edward Berger
Scénario : Edward Berger, Lesley Paterson, Ian Stokell
Interprétation : Felix Kammerer (paul Bäumer), Albricht Schuch (Stanislaus Katczinsky), Aaron Hilmer (Albert Kropp), Moritz Klaus (Franz Müller)
Photographie : James Friend
Montage : Sven Budelmann
Musique : Volker Bertelmann
Production : Edward Berger, Daniel Marc Dreifuss, Malte Grunert
Sociétés de production : Amusement Park Films, Rocket Science, Sliding Down Rainbows Entertainment
Société de distribution : Netflix
Date de sortie : 28 octobre 2022
Durée : 148 minutes
Genre : drame
Allemagne – 2022

Note des lecteurs3 Notes
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H6R3 : Shakespeare in love

Vous aimez le théâtre de Shakespeare ? Vous pensiez qu’il était impossible de jouer, coup sur coup, et dans leur intégralité, Henry VI et Richard III ? Vous vous trompez. Thomas Jolly et ses équipes l’ont fait. C’était en juin 2022 au Théâtre Le Quai à Angers. De cette création pharaonique est née H6R3, une série documentaire en huit épisodes réalisée par Thomasz Namerla. A la clé : une œuvre dense qui relate, avec force et humour, le travail acharné d’une troupe qui (ré)affirme que le théâtre doit être un art révolutionnaire.

Looking for Richard (and Henry)

Qu’est-ce H6R3 ? Est-ce le nom d’une nouvelle molécule pour médicament ? La suite de THX 1138, le célèbre film de science-fiction de Georges Lucas ? Ni l’un ni l’autre. Vous donnez votre langue au chat ? Ce mystérieux acronyme fait référence au théâtre de Shakespeare. H6 renvoie à la pièce Henry VI tandis que R3 évoque celle de Richard III. Celle-ci constitue le dernier maillon historique d’une œuvre monumentale, qui avec les trois parties d’Henry VI, forme ce qu’on appelle la première tétralogie du dramaturge anglais. Pour comprendre la portée de l’ensemble. Souvenons-nous que Henri VI et Richard III regroupe à eux deux dix-neuf actes, plus de deux cents personnages et quelque dix mille vers. Excusez du peu.

S’attaquer à telle œuvre monstre aurait pu en effrayer plus d’un. Il y a huit ans, un metteur en scène du nom de Thomas Jolly révolutionnait le Festival d’Avignon. Son adaptation d’Henry VI, d’une durée de dix-huit heures, s’affirmait déjà comme un pari (réussi). L’œuvre est parachevée par la troupe quatre ans plus tard, avec la création de Richard III. Le temps a passé. Thomas Jolly est aujourd’hui devenu un artiste que l’on ne présente plus. Son nom constitue actuellement l’antonomase du théâtre français. S’il est aujourd’hui respecté, le metteur en scène est, cependant, resté fidèle à son art – et à Shakespeare. Il a, en effet, choisi le Centre National Dramatique Le Quai d’Angers, dont il est l’actuel directeur, pour mettre en scène, vingt-quatre heures durant, et dans son intégralité, la tétralogie shakespearienne.

De-là pouvons-nous enfin mettre fin à l’énigme initiale. Pour accompagner ce projet gargantuesque, qui d’autre que l’invention des frères Lumières ? Si le théâtre a souvent été un objet cinématographique, l’inverse n’est toujours vrai. Le septième art est, certes, un habitué de la captation théâtrale. Rares sont les séries documentaires qui reviennent sur les coulisses d’une création sur les planches, surtout lorsque celle-ci dure une journée, et porte le sceau jollyien et shakespearien. H6R3 est un mélange de théâtre filmé, de captation cinématographique et de série enjouée qui tente de capter, en huit épisodes, l’aventure inédite d’une troupe animée par la passion du jeu (et de la vie qui l’accompagne).

L’important, c’est le théâtre (et la famille)

« Comment développer de l’imaginaire chez le spectateur ? », demande l’une des comédiennes face caméra. « Sans le perdre », pourrait-on ajouter. Voilà posé en peu de mots le dilemme qui sied à toute adaptation théâtrale, mais aussi à toute captation cinématographique. Aborder Shakespeare constitue bien souvent un casse-tête, sinon un sacerdoce bien connu des metteur.se.s en scènes. Impossible n’est pas Thomas Jolly, rétorquerons-nous. L’exigence et l’exhaustivité qui habitent son projet relèvent plusieurs défis.

Citons tout de go celui posé par Boileau dans L’Art Poétique (1674). « Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. », disait l’homme de lettres, voilà plus de trois siècles. Cette règle des trois unités, qu’on nous a tant martelée à l’école, lors de leçons sur les bases de la tragédie classique, consiste à renforcer l’illusion théâtrale en réduisant le fossé entre action et représentation. La crainte de perdre le public devrait donc être – en théorie – le cadet des soucis de la troupe. L’unité de lieu favorise une immersion qui encourage l’identification du spectateur au personnage. Pourtant, en pratique, les choses s’avèrent autrement plus compliquées. Car, si Boileau est contenté, Shakespeare attend encore de voir son public comblé – et son théâtre comble. Comment faire du théâtre un lieu de vie ? Comment pallier l’angoisse de la salle vide – et du bide ? Ce sont ces interrogations existentielles, discussions et autres débats artistiques que capte la caméra de Thomasz Namerla.

La familia grande

Le théâtre est un art (du) collectif. Si un réalisateur peut assumer plusieurs casquettes, allant de l’écriture du scénario à celle du montage, un metteur en scène peut difficilement se passer de sa compagnie. Ici, elle se nomme La Piccola Familia (traduisez « petite famille » en italien). H6R3 ne raconte pas seulement l’avènement d’une immense création théâtrale. La série relate, avant tout, le quotidien d’une troupe de théâtre animée par la volonté de créer quelque chose de grandiose, dont la géniale démesure se fait l’écho scénique de l’œuvre shakespearienne. Le séquençage sériel permet de prendre toute la mesure du travail titanesque livré par la troupe depuis une décennie. Depuis le découpage de la pièce à l’étiquetage des costumes, tout est détaillé, exposé, montré.

En résulte une série drôle, intelligente et instructive qui donne à voir autant qu’à entendre ce qu’est une création théâtrale. Dans Faits et croyances (1840), Victor Hugo rappelle qu’« une pièce de théâtre, c’est quelqu’un. C’est une voix qui parle, c’est un esprit qui s’éclaire, c’est une conscience qui avertit. » H6R3 réaffirme, à sa suite, qu’une pièce de théâtre, c’est (avant tout) le miroir d’une troupe. C’est sa voix qui parle, son esprit qui s’éclaire, c’est sa conscience artistique qui (nous) avertit. 

Bande-annonce – H6R3

Fiche technique – H6R3

Série documentaire diffusée les jeudis en 2è partie de soirée le 24 novembre (épisodes 1 et 2), le 1er décembre (épisodes 3 et 4), le 8 décembre (épisodes 5 et 6). Rediffusions les vendredis le 25 novembre, les 2 et 9 décembre et du 13 au 15 décembre à 9.10 sur France 3 Pays de la Loire.
Disponible en replay sur france.tv

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« Qatar, le lustre et l’Orient » : le territoire des loups

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La collection « Encrages » des éditions Delcourt accueille Qatar, le lustre et l’Orient, de Victor Valentini et Emmanuel Picq. Les auteurs y reviennent sur l’histoire de ce petit territoire désertique coincé entre l’Arabie saoudite et l’Iran, dans un Moyen-Orient divisé où les appétits des uns entrent souvent en contradiction avec les positions des autres.

Il n’est pas une journée sans que la caisse de résonance médiatique ne rappelle à notre bon souvenir les dessous de l’organisation de la Coupe du monde de football au Qatar. Les uns reprennent les chiffres du Guardian sur le nombre de travailleurs étrangers morts sur les chantiers, les autres mettent l’accent sur la corruption et les arrangements tacites ayant présidé à la désignation de Doha comme pays organisateur ou insistent à dessein sur les enjeux environnementaux sous-jacents. D’autres rédactions, plus rares, se penchent sur la dimension géopolitique qui entoure l’événement, sur l’évolution du droit social local ou sur les réseaux occidentaux que se sont offerts, à coups de milliards, les Qataris, bien aidés par le fonds d’investissement QIA. Mais avec Qatar, le lustre et l’Orient, le scénariste Victor Valentini et le dessinateur Emmanuel Picq se montrent un peu plus ambitieux : ils apportent une lumière profuse sur des questions historiques et contextuelles trop souvent passées sous silence – on notera toutefois, dans un même registre, la parution d’un excellent hors série du Canard Enchaîné intitulé « Qatar, l’envers du décor ».

Adoptant la forme d’une bande dessinée non romanesque, mais très documentée, Victor Valentini et Emmanuel Picq racontent la genèse, l’ascension et les lignes de tension d’un pays qui, après été sous la coupe des Ottomans et des Britanniques, a dû attendre 1971 pour acquérir définitivement son indépendance – au moment de la fin du protectorat britannique et tandis que se formaient parallèlement les Émirats arabes unis. D’une économie dépendant de la perle, puis traversant une crise profonde dans les années 1940, le Qatar est devenu une puissance économique parfois insolante, du fait de réserves de gaz parmi les plus importantes au monde. On trouve ainsi, aujourd’hui, des traces de participation qatarie chez Volkswagen, EADS, Lagardère, Miramax ou encore Total. Le soft power ne saurait cependant s’en contenter, raison pour laquelle furent actés l’achat du PSG, les rapprochements économico-diplomatiques avec la France (notamment sous Nicolas Sarkozy, où les relations bilatérales furent idylliques) ou encore la création et la promotion d’Al Jazeera, sur les ruines de l’ancienne antenne arabe de la BBC.

Dans un album où les cartouches ont une importance significative, la monarchie absolue qatarie se voit peu à peu mise à nue. Les alternances politiques souvent douloureuses (et parricides), la nécessité de se placer sous l’égide d’un grand frère protecteur (britannique, américain), les dissensions avec les voisins arabes, l’eau et les services publics gratuits comme facteurs de légitimité, le rôle intérieur et international de la mère du prince héritier Moza al-Missned, l’occidentalisation de la péninsule, le blocus organisé par des pays rivaux, les révoltes arabes et le soutien au frérisme figurent tous en bonne place dans le récit. Les auteurs reviennent aussi sur la création de l’État d’Israël, de l’OPEP et du Conseil de coopération du Golfe, sur les chocs pétroliers, la guerre Iran-Irak ou encore le 11 septembre et ses conséquences, tant militaires que diplomatiques. Car ce minuscule confetti, à peine perceptible sur la carte du monde, est partie prenante dans toute une série d’événements parmi les plus notables de l’ère contemporaine. Le tout entre une convention fiscale avantageuse signée avec la France et une guerre au Yémen doublée d’un drame humanitaire. Tout cela méritait bien un examen attentif et approfondi. Victor Valentini et Emmanuel Picq s’y attellent avec succès.

Qatar, le lustre et l’Orient, Victor Valentini et Emmanuel Picq
Delcourt/Encrages, novembre 2022, 96 pages

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« Kiss the Sky » : du rififi au riff

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Jean-Michel Dupont et Mezzo publient le premier tome de Kiss the Sky aux éditions Glénat. Ils s’y penchent sur les premiers pas du jeune Jimi Hendrix dans un microcosme musical qui fait alors figure, pour lui, d’échappatoire…

Si sa carrière internationale a tôt été entravée par une mort précoce, survenue à l’âge de vingt-sept ans, Jimi Hendrix a néanmoins eu le temps de marquer durablement de son empreinte le monde de la musique, au point d’être régulièrement cité parmi les guitaristes les plus talentueux de l’histoire. Mais le chemin vers le succès ne fut pas sans obstacle pour cet Afro-américain d’ascendance amérindienne. Le scénariste Jean-Michel Dupont et le dessinateur Mezzo, déjà réunis à l’occasion de l’album Love in Vain, qui portait sur un autre guitariste mythique décédé à 27 ans (Robert Johnson), narrent ainsi l’enfance à la Dickens de James Marshall Hendrix, ainsi que ses premiers pas, peu glorieux, sur scène et dans l’industrie musicale.

Fils d’une mère alcoolique et d’un père mobilisé qu’il ne verra pas avant ses trois ans, le jeune Hendrix grandit dans un foyer hautement dysfonctionnel, marqué du sceau de l’adultère et de la rancœur. Dans un noir et blanc fort à propos et à l’aide de traits fins et très personnels, ce premier volume de Kiss the Sky revient amplement sur les déboires vécus par le futur guitariste durant son enfance et son adolescence. Baladé de foyer en foyer, entretenant une relation complexe avec une mère démissionnaire et un père pouvant se montrer aussi attentionné qu’absent, il est tour à tour rejeté par l’école et l’armée, qui le poussent un peu plus à embrasser la carrière musicale dont il rêve. Cette épopée vers la célébrité ne se fera pas sans heurts, entre vols d’instruments, contrats précaires ou non honorés, crises d’orgueil et déconvenues…

Jean-Michel Dupont et Mezzo ne manquent pas de dévoiler l’abnégation sans faille du jeune Jimi Hendrix, capable de rebondir sans cesse dans l’épreuve. Ils le mettent en vignettes dans des solos enfiévrés pour aussitôt raconter ses évictions successives à la suite d’un car raté (souvent à cause des femmes) ou des tensions induites par la jalousie (parce qu’il volait régulièrement la vedette à d’autres artistes). Son itinéraire musical, qui passe par BB King, Curtis Mayfield, Sam Cooke ou Little Richard, est cependant formateur, en plus de constituer un formidable baromètre des forces alors en présence. Mais Jimi va s’abîmer plus souvent qu’à son tour, ce qui le rendra amer face au succès précoce d’un certain Eric Clapton… Aussi, en reprenant chaque étape de son étonnant parcours, Kiss the Sky va échafauder le portrait d’un artiste longtemps maudit, et irrémédiablement tourmenté.

Somptueux sur le plan graphique, l’entreprise pèche cependant quelque peu en négligeant certains personnages secondaires et en focalisant son propos davantage sur les événements de la vie de Jimi Hendrix que sur ses reliefs psychologiques. Ainsi, après une ouverture menée d’une main de maître, les auteurs passent surtout en revue les collaborations qui s’initient puis périclitent, les moments de flottement qui en découlent, mais en délaissant parfois trop ostensiblement la chair humaine escomptée quand on se penche sur une telle personnalité. Bien entendu, tout cela n’est qu’une question de gradation et n’enlève rien aux qualités, bien réelles, d’un album qui devrait ravir tout amateur de musique.

Kiss the Sky, Jean-Michel Dupont et Mezzo
Glénat, octobre 2022, 88 pages

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Hermione Granger rejoint « La Fabrique des héros »

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La collection « La Fabrique des héros » des éditions Les Impressions nouvelles accueille un nouvel opuscule, consacré à Hermione Granger et sous-titré « Lectrice de Harry Potter ». L’auteur Tanguy Habrand, maître de conférences à l’Université de Liège, y questionne son amour des livres, son altruisme, son esprit critique ou encore ses origines moldues. Tout en lui accordant la place qui lui revient de droit.

« Lectrice de Harry Potter ». C’est peut-être pour répondre à un complexe d’infériorité, ou à un sentiment d’illégimité, que la moldue Hermione Granger compulse attentivement tous les ouvrages de magie qui lui tombent sous la main. Il faut dire que le monde parallèle des magiciens – régi par ses propres lois, symboles, ministères ou médias – se montre parfois peu enclin à l’ouverture. Tanguy Habrand rappelle par exemple dans son opuscule que la maison Serpentard, l’une des quatre de Poudlard, s’attachait à exclure ces individus nés d’une famille sans pouvoir, et vus d’un œil d’autant plus critique qu’ils étaient supposés appartenir à un ordre inférieur (idée que l’auteur bat en brèche).

Comme elle l’a déjà réalisé à l’endroit de Batman, Nosferatu ou Dark Vador, la collection « La Fabrique des héros » accueille Hermione Granger avec cette promesse sous-jacente : radiographier la personne (Emma Watson), le personnage (Hermione) et la persona (ses représentations les plus usuelles). L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur une analogie entre l’engagement politique d’Emma Watson, adepte du bookcrossing et à la tête d’un club de lecture, et la passion dévorante d’Hermione pour la lecture. Tanguy Habrand ne manque pas une occasion de narrer sa course contre le temps dans le but d’apprendre et l’avance qu’elle en tire dans son parcours à Poudlard, tant en ce qui concerne la magie que son environnement immédiat. L’auteur y apporte toutefois des nuances importantes : la figure de l’élève je-sais-tout se double d’une humanité débordante (l’exemple de son combat progressiste en faveur des elfes de maison en atteste) et d’un altruisme à toute épreuve (tôt exprimé à destination de Neville), tandis que sa connaissance fine du milieu dans lequel elle évolue lui permet quelques raccourcis commodes (Tanguy Habrand parle même de hacking).

Par le truchement d’Hermione, Tanguy Habrand analyse les systèmes médiatiques différenciés (mais en miroir) des deux mondes de Harry Potter. Il inscrit d’ailleurs l’élève dans une gradation critique, de la sacralisation des livres à leur interrogation cartésienne, lui permettant de désamorcer propagande et désinformation en identifiant les sources problématiques. Il rappelle ce que sa caractérisation et sa persona doivent à son physique ingrat (ses cheveux, sa dentition) et à une popularité en berne, résultat de résultats scolaires spectaculaires et d’un cruel manque de facétie. Ses relations avec Ron, Drago ou ses différents professeurs sont passés au crible, au même titre que sa place dans la saga – et de sa propension à phagocyter, par moments, l’espace dévolu à Harry.

Hermione Granger permettra aux amateurs de Harry Potter de décentrer le regard et de s’exposer, peut-être, à de nouvelles grilles de lecture. Il éclaire surtout un personnage féminin fort, attachant, en voie d’initiation, auquel tout un chacun peut s’identifier. Une élève assidue, complexe, faisant montre de sensibilité à l’égard des plus vulnérables et de courage face à ceux, nombreux, porteurs d’injustices et de vilenies. La problématisation proposée à cet égard par Tanguy Habrand est passionnante, limpide et étayée.

Hermione Granger : Lectrice de Harry Potter, Tanguy Habrand
Les Impressions nouvelles, novembre 2022, 144 pages

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Jean-Philippe Costes part « À la recherche du mystérieux Cary Grant » 

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Docteur en sciences politiques, auteur des Subversifs hollywoodiens, Jean-Philippe Costes se penche aux éditions LettMotif sur un comédien mythique mais néanmoins mystérieux. Et c’est à partir d’une filmographie caractérisée par la pluralité et la fécondité qu’il cherche à décrypter ce qui constituait l’étoffe du génial Cary Grant, souvent aperçu devant la caméra d’Alfred Hitchcock, Howard Hawks, George Cukor ou encore Stanley Donen.

Il a réconcilié la screwball comedy, loufoque et centrée autour des questions de mœurs, et la comédie sophistiquée. Il s’est distingué chez Alfred Hitchcock, Leo McCarey ou Howard Hawks. Il avait tout du gendre idéal, charmeur et charismatique, avec cette capacité rare à jouer sur tous les tableaux, facétieux comme dramatiques, réussissant des écarts programmatiques sans jamais sombrer dans le ridicule ou la performance outrée. Cary Grant fait incontestablement partie de ces grandes figures hollywoodiennes passées à la postérité, indissociables de son temps, irrémédiablement associées à certains metteurs en scène auprès desquels il s’est bâti célébrité et estime. À cet égard, l’entreprise de démystification (appelons-la ainsi) à laquelle s’astreint l’essayiste Jean-Philippe Costes n’en est que plus passionnante. En papillonnant dans la filmographie d’Archibald Alec Leach, son nom au civil, auquel fera d’ailleurs allusion Charles Crichton dans Un poisson nommé Wanda, l’auteur des Subversifs hollywoodiens va identifier les tournants et les traits caractéristiques d’un comédien hors pair, jusqu’à l’éclairer tout entier à la lumière de ses performances cinématographiques.

Rentier, sous-marinier, vedette de Broadway, dandy, capitaine de croiseur, scientifique : il n’est pas un rôle dans lequel Cary Grant est incapable de se fondre avec talent et conviction. Et si Jean-Philippe Costes insiste à dessein sur son physique apollinien, sur sa jeunesse quasi intemporelle ou sur son aptitude à opérer des synthèses de genres ou de tonalités, il verbalise aussi la manière dont « Archie » s’est fait le héros du quotidien, un Monsieur-tout-le-monde illuminant des films tels qu’Un million, clefs en main, où il incarne un membre de la classe moyenne américaine, ou La Justice des hommes, dans lequel il campe, dans une veine shakespearienne, un ouvrier contestataire. Un personnage sulfureux dans La Dame du vendredi, un baroudeur dans Gunga Din, un espion qui s’ignore dans La Mort aux trousses… Non seulement Cary Grant s’investit et investit des pans entiers de l’actorat, entre « perfection divine » et « imperfection humaine », mais il s’illustre en sus au cours de moments de grâce que Jean-Philippe Costes ne manque pas d’épingler, à l’instar des « pointillés érotiques » des Enchaînés qui envoient valser le Code Hays ou de cette « lutte prométhéenne » sur les flancs du mont Rushmore dans La Mort aux trousses.

Tandis qu’il interroge la personnalité, les personnages et la persona de Cary Grant, Jean-Philippe Costes remonte le temps pour dévoiler les dessous d’un gamin en quête de lumière, troquant malgré lui les acclamations des stades pour le feu des projecteurs. C’est ce jeune « Archie », encore adolescent, qui, au panache, va se faire une place au théâtre et dans les comédies musicales. Le triomphe populaire, la consécration hollywoodienne ne viendront que bien plus tard, après des dizaines de films où le comédien ne déméritera pourtant pas – tant s’en faut ! Entretemps, trop téméraire, il sera contraint de jouer l’homme-sandwich dans un hippodrome ou de vendre des cravates dans les rues de New-York… La gloire n’a rien d’une sinécure, c’est un parcours parsemé d’embûches. Et pour mettre toutes les chances de son côté, « Archie », le petit Anglais de Bristol, deviendra Cary et s’établira à Los Angeles, déjà capitale du cinéma mondial. Analysant les jeunes années hollywoodiennes du futur comédien fétiche d’Alfred Hitchcock, Jean-Philippe Costes ne distingue alors que « quelques îlots d’espérance dans [un] océan de médiocrité ».  

Après cette parenthèse revenant sur les origines de celui que l’on appelle désormais Cary Grant, Jean-Philippe Costes reprend ses pérégrinations bio-cinématographiques. Il pointe « vingt années d’efforts, de doutes, de déceptions et de rebuffades en tout genre pour devenir une idole ». Il n’omet pas le fait qu’une vénération aujourd’hui unanime n’a pas empêché, jadis, l’indifférence polie avec laquelle certains rôles dramatiques du grand Cary ont pu être accueillis par le public. Il raconte à quel point l’acteur britannique a été la victime d’une image archétypale qui a fini, en quelque sorte, par le phagocyter, au point de le priver de certains rôles. À la recherche du mystérieux Cary Grant dépasse aussi le cadre filmique pour se pencher sur les nombreuses romances (et donc séparations) de ce séducteur sans pareil. Pour mettre en lumière son émancipation précoce du système des studios et sa capacité à négocier des cachets importants. Ainsi, le talentueux comédien se doublait volontiers d’un homme d’affaires redoutable. Et l’on peut légitimement se demander qui, de ces deux entités, a choisi de sacrifier une partie de ses émoluments pour soutenir l’effort de guerre des Alliés. Cette dualité, on la retrouve d’ailleurs dans toute son étendue dans le binôme Archibald Alec Leach/Cary Grant. Jean-Philippe Costes ne manque ainsi pas de rappeler qu’elle a été énoncée par les maîtresses et les collaborateurs du comédien britannique, bientôt naturalisé américain. L’acteur éclatant avait ses fêlures, notamment maternelles, le séducteur sophistiqué refusait les mondanités et abîmait les femmes qu’il fréquentait, l’individu affable et spontané entretenait un rapport ambivalent au passé, l’homme riche comptait jalousement ses sous…

C’est (aussi) à cet égard qu’À la recherche du mystérieux Cary Grant prend tout son sens. Jean-Philippe Costes s’emploie à y mettre en exergue le puissant écho qui lie les rôles de Cary Grant (dans toute sa grandeur) et les convictions ou sensibilités d’ « Archie » (plus volontiers renvoyé à une certaine petitesse). Visions de la bourgeoisie, de l’amour, du couple, de la subversion, des valeurs traditionnelles, de l’amitié virile se parent ainsi d’un double discours que l’auteur décrypte en clerc. Une fois agglomérées, elles confèrent des indications précieuses sur la nature profonde de ce décidément « mystérieux Cary Grant ».    

À la recherche du mystérieux Cary Grant, Jean-Philippe Costes 
LettMotif, octobre 2022, 264 pages

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« Atlas de l’invisible » : rendre compte de ce qui n’est pas perceptible

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Les éditions Autrement publient l’Atlas de l’invisible, de James Cheshire et Oliver Uberti. Exploitant toutes sortes de données spatiales, économiques, sociales et environnementales, les auteurs élaborent une soixantaine de cartes pour mieux appréhender le monde qui nous entoure.

Professeur de géographie et cartographie à l’University College de Londres, James Cheshire s’associe à l’ancien rédacteur en chef du National Geographic Oliver Uberti pour construire et commenter des projections cartographiques originales et souvent édifiantes. Ces derniers mois, la pandémie de Covid-19 a très bien illustré la manière dont les cartes et leurs points chauds permettaient d’objectiver des situations complexes. Ainsi, à l’occasion de l’étude des premiers foyers infectieux en Grande-Bretagne, des cartographes ont rendu visibles les clusters de Manchester, Londres, Liverpool, Newcastle ou Birmingham. Les métropoles anglaises se muaient soudainement en agglomérats de ronds rouges indiquant des aires géographiques de forte contamination. Mais l’invisible n’est pas seulement une question de taille – comme dans le cas de la circulation d’un virus – mais aussi de distance et de perspective. Et cela, l’ouvrage en témoigne amplement.

Des chercheurs de quatre continents se sont penchés sur les traversées de la traite négrière et ont constitué une base de données consultable en ligne. 360000 cas de transfert transatlantique ont été passés au crible. Une carte tirée de ces analyses fait montre de débarquements au Brésil très nombreux, puisqu’ils représentent près de la moitié des 10,7 millions d’Africains extraits de force de leurs terres. Plus loin, ce sont les noms qui font l’objet d’une cartographie, ou la précocité du génie humain, à travers des artistes tels que De Vinci, Goya, Van Gogh, Braque ou Munch, dont les œuvres maîtresses sont situées sur une représentation sous forme de soleil dont la principale variable est l’âge d’exécution. On apprend ainsi que les deux tiers des œuvres étudiées ont été réalisées par des artistes âgés de 30 à 40 ans. Selon l’université de Princeton, 900 000 ménages américains au moins ont été expulsés de leur domicile en 2016, dont plus d’un tiers dans dix États où la législation est particulièrement favorable aux propriétaires. Un rapide coup d’œil sur une carte nous permet de comprendre que ce sont avant tout les communautés noires qui sont les victimes de ces expulsions, à Charleston, Richmond, Hampton ou Jackson.

Cet Atlas de l’invisible explique aussi comment Berghaus et Humboldt ont réinventé la carte avec des zones de végétation, des illustrations botaniques et des diagrammes montrant des vues poétiques de processus naturels. Florence Nightingale invente quant à elle les diagrammes à secteurs pour exposer les causes saisonnières de mortalité dans l’armée britannique. John Snow jette de son côté les bases de la cartographie épidémiologique moderne en retraçant les ravages du choléra dans les rues de Soho à Londres. L’outil cartographique se modernise alors peu à peu et les spécialistes du domaine apprennent à montrer des chemins, des tendances, et pas seulement des lieux. À cet égard, il est intéressant de noter que les migrations peuvent désormais se mesurer grâce aux données des téléphones portables, qui aident aussi à combler les lacunes des recensements et à obtenir une meilleure image, en temps réel, des populations et de leurs points d’ancrage. En 2015, tandis que le Népal est frappé par une série de séismes, les personnes déplacées sont détectées grâce à leur téléphone portable et les secours sont dirigés vers les zones les plus pertinentes.

De l’ADN permettant d’identifier des facteurs de risque génétiques aux cartes de navigation circonstanciées de Maury en passant par le tracé des frontières ou l’étude des réseaux routiers et des flux commerciaux africains pour prédire la transmission du virus Ébola, James Cheshire et Oliver Uberti mettent en lumière de nombreuses questions, en démontrant à chaque fois la pertinence de la cartographie dans l’objectivation de phénomènes réels mais invisibles. À l’heure du changement climatique, des mesures statistiques sur les incendies, les inondations, la pollution atmosphérique ou l’élévation du niveau des mers, ainsi que leur traitement cartographique, constituent par exemple des outils précieux pour éveiller les populations, et les responsables politiques qui les gouvernent, à des enjeux difficilement perceptibles à l’œil nu, et parfois lointains. D’une urgence moindre, les cartes peuvent aussi offrir une radiographie plus sensible des vélos en libre service, ou illustrer la corrélation évidente entre le niveau de bien-être d’un pays et son PIB par habitant (à quelques exceptions près).

Les travaux de WEB Du Bois et d’Ida Wells ont quant à eux éclairé les conditions de vie des Noirs aux Etats-Unis. D’autres ont mis en évidence, à travers des graphiques édifiants, l’inégalité des charges domestiques selon le genre dans différents pays du monde. Il en ressort que la Suède et le Danemark font par exemple bien mieux que la Turquie, la Corée du Sud ou le Mexique. En Inde, c’est pire, puisque les femmes font en moyenne 460 % de plus que les hommes ! Quoi qu’il en soit, James Cheshire et Oliver Uberti ne cessent de remettre la cartographie en première ligne dans l’étude de phénomènes complexes et difficiles à décrypter. Cet Atlas de l’invisible témoigne des avancées faites en la matière et du caractère indispensable de cet outil.

Atlas de l’invisible, James Cheshire et Oliver Uberti
Autrement, octobre 2022, 216 pages

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4.5

Enola Holmes 2, un vrai coup d’éclat

Lésées par des effets numériques de plus en plus bâclés ou par des scénaristes en grève, les productions Netflix peinent désormais à satisfaire le public. Bien sûr, quelques œuvres continuent de sortir du lot en se révélant de très haute tenue. Mais force est de constater que le géant du streaming a perdu de sa superbe. Et, quand il tient une bonne idée, il ne peut s’empêcher de l’étirer jusqu’à l’écœurement. On ne souhaite pas cela à Enola Holmes car, en deux films, la sœur cadette du plus grand détective du monde parvient à se frayer un très joli chemin dans les meilleures productions de la plateforme… pour peu que l’on adhère à son style. 

Holmes, Enola Holmes.

Si vous avez raté le premier Enola Holmes, sorti en 2020, voici de quoi vous rattraper. Interprétée par Millie Bobbie Brown, star planétaire depuis le succès de Stranger Things, la jeune détective avait particulièrement séduit une partie du public. Agréablement promenés dans le Londres victorien, nous y découvrions 2 heures durant une jeune adolescente particulièrement têtue et bien plus émotive que ses deux frères, Sherlock et Mycroft. Pour pleinement accueillir le projet, il fallait en accepter le ton léger malgré une enquête assez sérieuse et quelques moments dramatiques. Il valait mieux, aussi, apprécier de voir un 4ème mur constamment brisé. (Pour les nouveaux venus, briser le 4ème mur signifie s’adresser directement au spectateur.)  Ensuite, les « anti-woke » ou les plus misogynes avaient également pesté face au ton progressiste et féministe du film. Enfin, et surtout, certains avaient été déçus de la présence mineure d’Henry Cavill, impeccable dans son rôle de Sherlock Holmes.  Pour cette suite, difficile de véritablement trancher. Les plus virulents face au mouvement féministe vont très certainement hurler au scandale face à certains choix de casting et les adeptes de l’immersion s’arracheront les cheveux lors des nombreuses fois ou Enola s’adresse à nous. En revanche, ceux qui avaient été déçus du ton trop variable du premier film se laisseront séduire par une suite qui s’éparpille moins et les fans d’Henry Cavill seront ravis de voir un Sherlock Holmes bien plus présent. Oui, je l’affirme : Enola Holmes 2 est mieux, bien mieux que son ainé.

Élémentaire, ma chère Enola.

Nous retrouvons notre jeune détective pleine d’espoir grâce à l’ouverture de son cabinet. Malheureusement, son statut de femme et son très jeune âge auront raison de la plupart de ses clients. Tous, sauf une. Quand une jeune fille lui propose sa première enquête officielle, Enola saute sur l’occasion. L’affaire : retrouver une femme disparue. Seuls indices : une lettre d’un mystérieux amant et son emploi d’ouvrière dans une fabrique d’allumettes. Difficile de pouvoir en dire plus. L’enquête, qui constitue l’élément principal du long-métrage, se révèle fort bien menée et bourrée de rebondissements. Les découvertes d’Enola iront même jusqu’à croiser celles de son frère, Sherlock. Car oui, comme je l’ai dit plus tôt, le détective occupe ici une place bien plus importante que dans le premier film. Disons le clairement, il vole même la vedette lors de ses scènes. Sûr de lui, méticuleux et d’un charisme affolant, le personnage campé par Henry Cavill se révèle digne de son personnage, malgré la barre presque inatteignable placée par Benedict Cumberbatch dans l’exceptionnelle série Sherlock. On rêve presque d’un film centré sur lui, avant de comprendre que c’est peut-être déjà dans les plans de Netflix, comme la plateforme en a l’habitude. La relation entre le frère et la sœur est particulièrement agréable, l’un faisant office de mentor pour l’autre. Leurs interactions sont drôles et touchantes, malgré leur caractère, tout aussi différents que similaires. Si Enola enquête de prime abord sur une disparition, l’autre Holmes bloque sur une enquête, pour la première fois de sa vie. Quelqu’un le met au défi. Bien sûr, vous devinez bien de qui il s’agit et cet article ne dira rien de plus à ce sujet. Durant un peu plus de 2 heures, les deux intrigues s’entremêlent avec efficacité et un sens du rythme impeccable (là où le premier opus montrait d’évidents signes de faiblesse).

La réalisation n’est pas en reste et Enola Holmes 2 fourmille de bonnes idées qui aident grandement à maintenir le rythme. Brillante et inventive, la mise en scène de cette suite offre à Netflix un véritable vent de fraîcheur. Malheureusement, encore une fois, Harry Bradbeer doit composer avec le manque de budget imposé par le géant du streaming, pour qui rater les fonds verts est devenue une sorte de signature. Si les décors sont souvent agréables et inspirés, ils n’en restent pas moins trop peu variés dans leurs ambiances. On reste trop souvent dans les mêmes styles d’endroits. Dommage. Londres est belle, mais rend fausse. On est bien loin des deux opus des années 2010 avec Robert Downey Jr. Difficile de comprendre pourquoi Netflix s’évertue à freiner son budget pour la quasi intégralité de ses productions. Les rares fois où la plateforme s’est autorisée à lever le pied, cela a pourtant donné de véritables bijoux. Même constat pour les rares scènes d’action, difficilement lisibles et au montage épileptique.  Malgré tout, difficile de bouder Enola Holmes 2 pour ses quelques défauts techniques. L’écriture se révèle plaisante, tout comme ses personnages principaux, même si la production peine encore à savoir quoi faire du compagnon d’aventure d’Enola, Lord Tewkesbury. Millie Bobbie Brown s’amuse véritablement avec sa nouvelle héroïne et le spectateur s’évade avec elle. Si Netflix propose un troisième épisode, elle pourrait facilement gommer les quelques imperfections de ce second opus. Bien sûr, avec la plateforme, difficile de savoir. Elle a peut-être déjà prévu 5 suites, deux spin-off et trois séries…

Bande-annonce : Enola Holmes 2

Fiche Technique : Enola Holmes 2

Réalisation : Harry Bradbeer
Scénario : Jack Thorne
Durée : 2h09
Casting : Millie Bobbie Brown / Henry Cavill / Elena Bonham Carter / David Thewlis.
Disponibilité : Netflix depuis le 04 Novembre.

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3.8