Un festival de cinéma, c’est comme un film : pour accrocher le spectateur il ne faut pas se louper sur l’entrée en matière, et mettre d’emblée les petits plats dans les grands. Autant dire que le film Chœur de rockers, sélectionné pour l’ouverture de cette 23ème édition de l’Arras Film Festival, était comme de coutume attendu au tournant. Peut-être plus encore que d’habitude en fait, surtout après une édition 2022 qui fit vibrer le (grand) cinéma sur la corde d’un « Nous, ensemble » retrouvé et dûment célébré après 2 ans de confinement.
Bref, l’attente est fébrile, et la cible placée dans le dos de l’heureux élu fait la taille du bar plus que du jeu de fléchettes. Mais heureusement, Chœur de rockers porte bien le costume. À tel point qu’il passe l’envie au spectateur d’opérer un tir groupé sur des points de fabrication pourtant turgescents. Entre les blancs cramés et la mise au point défaillante de certains plans, la cataracte du chef op’ devient un problème de correction visuelle d’un film qui a égaré ses lunettes de vues. Du coup, cata, on allume le bûcher et on en parle plus ? Ben même pas. Le cinéma c’est pas qu’un concours d’optique ma pauvre Lucette, et comme son titre l’indique, Chœur de rockers s’adresse à notre palpitant. En clignant des yeux certes, mais avec le regard franc et des flammes de malice dans l’iris. À l’instar de ses personnages finalement, chorale du 3ème âge qui se met à faire du rock sous l’impulsion de leur prof de chant et au nez et à la barbe du « compteur de grain de sel » qui voudrait les entendre chanter des comptines « de leur âge ».
Mais comme le disait R. Kelly pour d’autres raisons certes bien moins honorables: « Age is just a number ». En l’occurrence, Chœur de rockers emprunte au répertoire du film d’apprentissage U.S. pour faire bouger les lignes de codes du spectateur. Remplacez le collège par une maison de retraite, les kids turbulents par des vieux montés sur pile, gardez le/la prof qui débarque avec des semelles de plomb et retrouve le pied léger en cours de route, et le tour est (presque) joué. Ce Rock Academy chez les séniors prend le meilleur du genre, dont une efficacité scénaristique à toute épreuve qui fait tenir plusieurs personnages et autant d’arcs narratifs en 1h30, et en inverse les représentations. Ici, les vieux sont jeunes (et vice-versa) et poussent les murs pour sortir des cases qui leur sont socialement assignées.
Dans le rôle de leur prof de chant qui n’en peut plus d’essayer à force de ne pas réussir, Mathilde Seigner en sous-régime suit le mouvement plus qu’elle ne l’impulse. Le goût de la vie est donné par ceux qui sont le plus proche de la fin, et prend la saveur retrouvée de la lutte le poing levé. Car c’est bien connu : le rock ça énerve et ça stimule toujours les idées subversives des 7 à 77 ans. Surtout dans la France post Gilets jaunes qui compose l’arrière-plan des personnages, et s’exprime à travers des chansons absolument pas choisies par hasard. Être ensemble pour faire la fête à SES conditions, c’est déjà un acte de transgression. Sous ses airs de comédie conçue pour ne déranger personne et faire plaisir à tout le monde, Chœur de rockers joue les empêcheurs de tourner en rond avec une ferveur franchement contagieuse. On attendait une comptine de prime time égarée sur grand écran, on obtient un teen movie lourdement guitarisé avec des « jeunes vieux » qui donne envie de faire des pogos sur scène.
Bref, on appelle ça réussir le lever de rideau.
Synopsis : Alex, chanteuse dont la carrière peine à décoller, accepte un drôle de job : faire chanter des comptines à une chorale de retraités. Elle découvre un groupe de séniors ingérables qui ne rêve que d’une chose, chanter du rock ! La mission d’Alex va s’avérer plus compliquée que prévu avec la plus improbable des chorales…
Chœur de rockers : Bande-annonce
Le film Chœur de rockers de Ida Techer et Luc Bricault. Il est en ouverture de la 23e édition de l’Arras Film Festival.
Avec Mathilde Seigner, Bernard Le Coq, Anne Benoit
En salle 28 décembre 2022 / Comédie, Musical
Un an après l’extraordinaire Midnight Mass, Mike Flanagan est déjà de retour sur Netflix pour une nouvelle série d’horreur. Avec The Midnight Club, crée conjointement avec Leah Fong, il adapte le roman éponyme de Christopher Pike, dans lequel on suit un groupe d’adolescents mourants séjournant dans une résidence spéciale, et qui se retrouvent chaque soir pour se raconter des histoires terrifiantes.
Attention, cette critique comporte de légers spoilers…
Face à la mort
Projet après projet, Mike Flanagan s’est établi comme l’un des grands maîtres de l’horreur. Et l’unicité de son style tient notamment de la grande finesse émanant de son écriture. Que ce soit avec The Haunting of Hill House ou Midnight Mass, chacun de ses projets est une immense introspection autour de la mort, de la foi ou encore de la dépression. Et dans chacun de ses projets, une mélancolie et une douceur font briller ses personnages. Sur ce point, The Midnight Club est clairement dans la lignée des obsessions du cinéaste.
En effet, la série arrive à donner une voix à l’ensemble de ses protagonistes. Ilonka, interprétée par Iman Benson, est dans l’incapacité d’admettre sa mort. Anya est très piquante (voire méchante) avec ses amis. Et Amesh est l’élément comique de la bande, toujours en décalage avec les autres. Chacun de ces huit personnages arrive à émouvoir dans son rapport à sa mort certaine. Et les liens tissés entre ces adolescents, réunis par la mort, sont extrêmement touchants et permettent d’insuffler une véritable atmosphère au récit.
On aurait pu craindre ce manque d’attachement envers les personnages du fait de la tonalité teen, mais la noirceur du récit permet de l’anticiper. Les clichés des séries pour adolescents sont effacés, ou ont une saveur différente lorsqu’ils subsistent, comme le bal de promo de Kevin, qui tient plus du morbide que de la célébration. Flanagan s’attarde à la place sur un ancrage social très appuyé. Diverses problématiques sont abordées, notamment autour de la réalité des personnes séropositives, comme Spencer. Son arc est très intéressant, et montre d’une très belle façon son combat contre l’intolérance.
Là où cette série se démarque du reste de la filmographie de son auteur, c’est dans son format. Elle prend en effet un aspect presque anthologique puisque chaque épisode est accompagné d’une histoire d’épouvante. L’intérêt de ce Midnight Club tient de sa complémentarité avec la dramaturgie des personnages. Chaque soir, les adolescents exorcisent leurs angoisses et peurs à travers ces récits macabres, qui permettent à Flanagan de développer les arcs des protagonistes. La pluralité des récits permet aussi d’expérimenter divers styles pour ces contes. Ainsi, on peut passer d’un récit de film noir à un autre d’anticipation pour évoquer l’horreur, rendant ces expérimentations très plaisantes.
Une intrigue superficielle
Malheureusement, l’intrigue principale de l’ensemble laisse grandement à désirer. Les créateurs essaient d’inscrire la série dans une histoire de maison hantée et de culte, mais cette intrigue est trop souvent laissée de côté au profit de ses personnages et de leurs récits imaginaires. Ces lacunes de développement empêchent d’adhérer pleinement à la proposition de Flanagan. De plus, certaines grossièretés d’écriture sont à déplorer, notamment l’arc de Shasta. Cette femme vivant à côté du manoir de Brightcliffe manque de substance dans son écriture et apparaît très rapidement comme un antagoniste très cliché.
L’écriture des épisodes est extrêmement programmatique. La même formule se répète, à savoir une focalisation sur la vie des personnages, puis la réunion du club, et l’épisode se termine sur un cliffhanger en lien avec l’intrigue principale. Et même si l’idée de ces histoires macabres aux styles variables est louable, l’exécution laisse tout de même perplexe. La réalisation et la patine (donnée volontairement) des histoires manquent de rigueur. Jamais ces histoires ne sont effrayantes. Cela tient également de leur dimension réflexive souhaitée par les auteurs.
Les personnages interrompent régulièrement les récits pour les critiquer et souligner leurs clichés. Parfois bienvenues, ces interventions empêchent cependant toute forme de terreur et sont rapidement agaçantes. Les attitudes de certains des adolescents en dehors du club, notamment Anya, font retomber le récit dans les travers de l’esprit teen. La méchanceté du personnage est très souvent gratuite et on ne comprend jamais pourquoi elle se comporte ainsi. Heureusement, les talents d’écriture de Flanagan sont suffisants pour pallier ces défauts, et Anya finit par toucher le spectateur.
Au final, ces dix épisodes sont essentiellement un nouveau tour de force d’un auteur en parfaite osmose avec ses personnages. Les moments intimes entre les personnages sont sublimés par des longs monologues. Comme dans The Haunting of Bly Manor, le rapport à la mort de The Midnight Club est d’une acuité extrême. Rien n’est laissé au hasard, comme tout l’univers de la série, hantée par le spectre de celle-ci. Les fans du cinéaste retrouveront ainsi ce pour quoi ils l’aiment.
Avec The Midnight Club, on reste pour les personnages, mais l’intrigue laisse de marbre. Il s’agit là probablement du projet le moins abouti de Mike Flanagan. Reste à espérer pour lui que la série saura se relever de ses errances dans le cas d’un renouvellement pour une seconde saison. En attendant, son adaptation de La Chute de la Maison Usher arrive bientôt, peut être un nouveau chef-d’œuvre.
The Midnight Club : bande-annonce
The Midnight Club : fiche technique
Créateurs : Mike Flanagan, Leah Fong
Réalisation : Mike Flanagan, Michael Fimognari, Axelle Carolyn..
Scénario : Mike Flanagan, Leah Fong, Julia Bicknell, Jamie Flanagan..
Distribution : Iman Benson (Ilonka), Igby Rigney (Kevin), Ruth Codd (Anya), Aya Furakawa (Natsuki), Heather Langenkamp (Dr Georgina Stanton)
Musique : The Newton Brothers
Société de production : Intrepid Pictures
Société de distribution : Netflix
Date de diffusion : 07 Octobre 2022
Nombre d’épisodes : 10
Genre : Horreur, Thriller
Pays : États-Unis
Nous avons rencontré Henrika Kull à l’occasion de la sortie de son film Seule la joie. Nous avons parlé patriarcat, capitalisme, travail du sexe, liberté féminine et (un peu) romance.
Vous filmez une maison close berlinoise comme un espace de choix, où les femmes peuvent dire non. Pourquoi ce choix ? Quelle vision de la prostitution défendez-vous ?
Tout d’abord, pour moi, le terme « prostitution » ne fonctionne pas vraiment dans ce contexte, car prostitution veut dire forcer quelqu’un à faire quelque chose qu’il ne souhaite pas, le terme est négatif. Les femmes dont je fais le portrait font ce métier non pas parce qu’elles aiment ça, mais parce que c’est le choix qu’elles ont fait. Ce n’est pas une situation que je cautionne mais, dans nos sociétés patriarcales, c’est une réalité. La maison close que je filme est une bonne représentation des maisons closes allemandes, puisque le travail du sexe est légal ici, c’est un environnement sain et sécurisé pour travailler, beaucoup plus que quand c’est fait dans d’autres conditions ou dans l’illégalité.
Comment est venue l’envie de raconter une histoire d’amour dans ce contexte ?
Le sujet est venu à moi, je me suis beaucoup intéressée au monde du travail du sexe comme sociologue. Je suis d’abord allée dans cette maison close, non pas avec l’idée de faire un film, mais parce que ce lieu et ces femmes m’intriguaient. J’y suis retournée encore et encore pendant plusieurs années, suis devenue amie avec ces femmes et un jour je me suis dit « oh, c’est un lieu passionnant, peut-être que je peux faire un film sur elles, leur travail ». Je suis vraiment devenue proche de toutes ces femmes, également en visitant d’autres maisons closes, et je continue à les voir, car la maison close que vous voyez dans le film est réellement l’endroit où elles travaillent. Pour moi, c’est un espace matriarcal, et des histoires d’amour y naissent. Elles sont plus libres d’être queer, intersexuelles et se font confiance, j’ai donc vu beaucoup d’histoires s’y déployer entre les femmes.
Quels rapports le film entretient-il avec la poésie ? Est-ce un moyen de lutter contre la norme ? J’évoque ici le poème écrit par Maria.
J’ai créé des personnages de fiction dans ce lieu réel. C’est leur environnement quotidien, mon film précédent était dans une prison et c’était pareil. Je filme des fictions dans un style documentaire, ce qui signifie que je dois être très précise dans ma direction d’acteurs et l’écriture de mes personnages. Nous avons passé beaucoup de temps à travailler les personnages. Particulièrement Adam (Hoya qui joue Maria dans le film), qui a écrit ce poème, nous avons préparé son personnage pendant plus d’un an et son histoire, d’où elle vient, la façon dont elle exerce son métier de travailleuse du sexe. Dans un premier temps, Maria devait être une danseuse de ballet, mais je me suis dit « non, c’est mieux, si elle écrit des poèmes ». Elle y combat le capitalisme par les mots, mais exerce le travail du sexe juste pour gagner de l’argent, donc participer au capitalisme. Je voulais que ces deux facettes cohabitent dans le personnage, nous avons donc travaillé ce poème ensemble. Le moment où Maria le lit à Sasha, elle tombe amoureuse d’elle, elle ressent quelque chose de très vrai sur ce qu’est être une femme. Sasha expérimente cette façon d’être femme telle que décrite par Maria dans le poème, elle intériorise le poème dans un premier temps. C’est pourquoi elle y repense plus tard et comprend ce qu’a voulu dire Maria. Au départ, ce n’est qu’une idée, mais ça devient peu à peu leur manière de dire combien c’est difficile d’être une femme. Comment peut-on ouvrir son cœur dans cet univers de la maison close qui est si patriarcal, si capitaliste, mais est en même temps une sorte de cocon pour elles ?
Parlez-nous du casting… il y a, je crois, des acteurs professionnels et non professionnels ?
Tout le casting, sauf Katharina Brehens, est composé d’acteurs non professionnels. Toutes les femmes de la maison close y travaillent quotidiennement, elles ne sont pas actrices mais travailleuses du sexe. Adam Hoya, qui joue Maria, je l’ai trouvée très rapidement, nous sommes très proches, nous avons trouvé ensemble l’actrice qui joue Sascha et avons fait beaucoup de castings.
Les corps, le désir sont des sujets forts dans le film, comment avez-vous conçu la mise en scène de la sexualité, celle avec les clients et celle entre les deux héroïnes qui sont très différentes ?
Je voulais vraiment que ces deux mises en scène du sexe soient très différentes. Le sexe qu’elles pratiquent avec les clients devait être filmé comme quelque chose de quotidien, de banal, comme un travail, très physique, très ennuyeux et aussi dégoûtant, mais surtout comme quelque chose d’habituel. Pas comme si elles vendaient leurs âmes ou la perdaient, tu ne vends pas ton corps, car au final tout ce que tu veux, c’est exercer un métier. Tu ne vends donc pas ton âme, tu l’as bien en main.
Dans la relation entre les deux femmes, je voulais une mise en danger, parce que c’est ouvrir son cœur, vraiment l’offrir. Elles sont toutes les deux nerveuses, elles ne savent pas comment réagir. C’était vraiment important pour moi de dire que même si tu es travailleuse du sexe, tu peux quand même ressentir très fort le moment où tu tombes amoureuse. Il n’était pas question de dire que tu ne ressentirais plus jamais rien parce que le sexe est ton travail. Toutes les femmes que j’ai rencontrées ont ces deux facettes, elles font l’amour pour le travail et un sexe d’amour dans leurs relations intimes, ce n’est pas la même chose pour elles. L’un est physique et le second un partage dans lequel tu peux ouvrir ton cœur, c’est pour ça que je voulais que ça soit plus dangereux entre les deux femmes, avec plus d’enjeu.
Finalement, la prostitution, bien que ça ne soit pas le bon terme, est ici un travail et l’amour une nouvelle liberté à définir ensemble ?
J’insiste vraiment sur le fait de ne pas employer le terme prostitution qui est discriminant. Dire « prostituée », c’est vraiment regarder les femmes avec un regard d’homme puissant, qui écrase. Je préfère carrément que vous les appeliez « putes « , mais en réalité elles sont des travailleuses du sexe. La prostitution, c’est quelque chose que je rejette, un acte réalisé par un homme qui te force à le faire, c’est quelque chose de différent.
Ce qu’elles font est donc effectivement un travail de tous les jours et dans ce qu’elles vivent ensemble, leur histoire d’amour, elles doivent s’ouvrir l’une à l’autre. Dans cet univers de la maison close, où le corps des femmes est oppressé, c’est vraiment dur d’accepter d’ouvrir son cœur car, en tant que femmes, nous ne devons pas être des victimes, nous devons nous battre en permanence, nous devons être fortes et en même temps dans cet univers où les hommes te touchent, tu dois être douce tout en continuant à te battre.
Au final, le problème ce n’est pas la maison close ou le travail du sexe, mais la société, dans laquelle on discrimine et stigmatise ces femmes, les traitant et représentant comme des victimes. Pour moi, ce n’est pas ça et dans la maison close, elles ont plus de pouvoir et de contrôle de la situation qu’à l’extérieur. J’ai conscience que c’est un sujet délicat et difficile à aborder, parce qu’en Allemagne le travail du sexe est légal, et cela rend les choses beaucoup plus simples pour les femmes. Dès que tu interdit ce travail, tu les condamnes à être comme on le voit dans beaucoup de films, exploitées et donc réellement des prostituées, tout y est très sombre, dangereux. Ici, je voulais montrer que c’était possible, dans la réalité, car c’est super hypocrite de dire « nous ne voulons pas du travail du sexe » alors que dans notre société patriarcale, il n’y a que des corps de femmes exploités, objectivités, partout où on regarde.
En tant que femme, je pense que c’est plus honnête de dire « je fais ça et je reste digne » plutôt que de se marier et d’en souffrir, ce qui s’apparente beaucoup plus à de la prostitution. Ce qui ne veut pas dire que je suis pour le travail du sexe, j’adorerais vraiment vivre dans un monde sans travail du sexe, mais avant nous devons abolir le capitalisme comme le patriarcat et après seulement nous pourrons vraiment parler des autres sujets.
Et la joie alors ?
La recherche du bonheur était vraiment le sujet du film pour moi. C’était le titre du film dès la phase de travail, en anglais « happiness« , en allemand, « glück« , ou la chance (« fortune » en anglais) autrement dit. Comment peut-on trouver le bonheur dans ce monde ? Le terme est plus que la joie, c’est le bonheur, la chance et comment se passe cette quête pour la joie. C’est plus comment tu fais pour atteindre ça, même pour un instant et c’est pourquoi c’est le titre du film.
Vous aurez beaucoup de choses à retranscrire, mais je ne peux pas faire autrement car c’est un sujet complexe et c’est très important pour moi d’être la plus claire possible car il y a beaucoup de choses qui sont mêlées, parfois confondues, et c’est très compliqué. Je ne dirais pas que je suis pour le travail du sexe, je suis radicalement contre la prostitution, mais je voulais donner la parole à ces femmes, c’est pourquoi ce n’est pas si simple de répondre aux questions sur le film. Je suis féministe et ces questions sont capitales pour moi. Je ne sais pas si vous avez lu King Kong théorie de Virginie Despentes, c’est un texte et une voix qui m’ont beaucoup inspirée, l’idée qu’elle défend m’a donné matière à penser, à questionner dans mes propres recherches.
*Merci à Christophe d’avoir été l’interprète de cette interview réalisée en anglais
Scénariste et dessinatrice bien connue des réseaux sociaux, sur lesquels elle a l’habitude de partager ses dessins, Mathou publie aux éditions Delcourt le recueil Voir l’apéro au bout du tunnel, très largement inspiré de sa vie familiale et quotidienne durant les confinements de la Covid-19.
En avril 2020, tout s’arrête. La France entre en guerre contre un ennemi invisible, qui engorge les services de médecine aiguë des hôpitaux et se diffuse partout dans le monde après avoir sévi en Chine, et plus spécifiquement à Wuhan. Comme des millions d’Occidentaux, Mathou est repliée chez elle, elle ne sort que sporadiquement, pour des promenades ou des besoins de première nécessité, elle endosse à la fois les rôles de mère, de femme et d’institutrice… Cette vie en jachère, soudainement redéfinie, cette angoisse épidémiologique, omniprésente, ces interactions ininterrompues (et parfois dysfonctionnelles) avec les autres membres de la famille, vont former un horizon unique, que Mathou restitue avec humour, et souvent en un dessin, dans Voir l’apéro au bout du tunnel.
Que faire quand, précisément, il n’y a plus rien à faire ? Comment affronter une menace intangible sur laquelle on n’a aucune prise ? À ces questions d’une certaine gravité, Mathou répond par une légèreté qui lui est caractéristique. Elle met en scène Simone, une chatte récemment accueillie dans son foyer, qui a su amadouer tout le monde, et même les plus sceptiques, malgré quelques accidents. Elle narre ses relations, aimantes, réconfortantes, parfois facétieuses, avec sa fille. Elle revient sur la fatigue qui s’installe, sur les masques qui entravent les perceptions sociales, sur l’ennui qui afflige les plus jeunes, sur l’hygiène qui laisse toujours plus à désirer… Sous ses dehors sanitaires et économiques, la pandémie de Covid-19 a été porteuse d’habitudes nouvelles, souvent peu commodes, que Mathou tourne volontiers en dérision.
Avec un recul amusé, Mathou découpe sa vie, et celle de ses proches, en planches. Elle se délecte de la spontanéité, mais aussi des tentatives maladroites de manipulation, des plus jeunes. Elle se désole, parfois, d’une vie d’adulte harassante, constituée d’impératifs, de prescriptions, de doutes aussi. Mais Voir l’apéro au bout du tunnel, c’est aussi un sapin de Noël victime des griffes d’un chat, des achats compulsifs sur Vinted, un moment de relaxation dans un bain ou des câlins échangés avec son enfant. Une existence restituée par épisodes, souvent humoristiques, parfois touchants, toujours justes. Le lecteur, de son côté, s’identifiera forcément à l’une ou l’autre tranche de vie. Mathou en fait son complice. Parfois tacite. Souvent conquis.
Voir l’apéro au bout du tunnel, Mathou Delcourt, novembre 2022, 152 pages
Les éditions Flammarion publient Les Dépossédés, du géographe Christophe Guilluy. Ce dernier revient une nouvelle fois sur la France rurale et périphérique, sur les phénomènes de gentrification et de métropolisation, tout en épinglant ce qui sert d’incubateur à la résistance et aux mouvements sociaux tels que celui des Gilets jaunes.
Dans Les Dépossédés, Christophe Guilluy fait état d’un double mouvement, de relégation et de sécession, le premier s’imposant aux milieux populaires, le second résultant de la volonté des classes supérieures. Pour le comprendre, il n’hésite pas à remonter aux congés payés instaurés par le Front populaire. En 1936, le littoral s’ouvre aux plus modestes, qui bénéficient non seulement d’une période de repos légale mais peuvent en outre profiter de services ferroviaires à prix avantageux. Les riches voient déferler sur « leurs » plages, avec une certaine défiance, des individus qu’ils ne côtoient habituellement pas. La situation ne va cependant pas perdurer : des dizaines d’années plus tard, l’explosion des yachts, des destinations exotiques, des résidences secondaires cossues témoignera d’une nouvelle ligne de séparation entre des classes sociales qui peuvent à nouveau s’ignorer.
Dans une ville comme Bordeaux, ces existences en parallèle s’objectivent de manière limpide. Trente années de métropolisation et de gentrification ont donné lieu à un espace dual, entre zones immobilières tendues – investies par les classes supérieures – et détendues – là où habitent les plus modestes, dans la Gironde rurale ou périphérique. Les quartiers les plus huppés de Bordeaux affichent désormais des prix résidentiels comparables à ceux en vigueur à Paris. Et comme l’explique parfaitement Christophe Guilluy, dans une ville où le salaire médian avoisine les 1600€, les petits fonctionnaires, les employés, les artisans ou encore les ouvriers n’ont d’autre choix que parcourir une distance toujours plus longue entre leur lieu de travail – souvent le centre-ville – et leur lieu de résidence – parfois situé à des dizaines de kilomètres de là. Partant, l’auteur livre ce constat, glaçant : le politique s’est progressivement effacé au profit du marché, qui pilote désormais la politique urbaine et immobilière des grandes villes. Dans cette optique, la gauche se voit accusée d’être prisonnière d’un ghetto métropolitain, et enfermée dans une idéologie qui la coupe définitivement de sa base sociologique.
Pour Christophe Guilluy, la multiplication des zones à faibles émissions accompagne la recomposition sociale des grandes villes, qui fonctionnent de plus en plus en réseau, caractérisées par la reproduction des élites et un horizon qui se ferme toujours plus pour les milieux populaires. Il note aussi une discordance flagrante entre les paroles et les actes dès lors qu’il s’agit d’égalité, à l’heure où l’évitement résidentiel et scolaire des classes supérieures paraît de plus en plus évident. À ses yeux, les 1% si souvent épinglés permettent de dédouaner à bon compte des classes supérieures qui gagnent pourtant sur tous les tableaux : elles surjouent la posture progressiste mais continuent d’occuper une position sociale dominante et de tirer profit de 30 années de métropolisation, de mondialisation et de financiarisation, ce qui lui a permis de constituer un patrimoine inaccessible à la majorité ordinaire.
Après avoir évoqué le storytelling favorable aux classes supérieures, l’absence de représentativité des parlementaires français, la segmentation électorale ou les dépossessions sémantiques et exécutives de milieux populaires, Christophe Guilluy note que les votes en faveur de Donald Trump, du Brexit ou de Marine Le Pen s’appréhendent comme une manière de résister, comme un appel à la préservation des acquis, comme un moyen pour les déclassés de retrouver une place dans un monde en pleine mutation. Il précise que des considérations immatérielles conditionnent pour partie les suffrages exprimés par les classes populaires. Il regrette que les dirigeants occidentaux répondent par des lignes budgétaires à des individus qui luttent pour leur dignité. Il estime enfin qu’il existe un nivellement par le bas du niveau intellectuel des élus et que l’Occident se dégrade elle-même en délaissant les gens ordinaires. Si la démonstration est convaincante, le géographe y mêle, comme souvent, des opinions personnelles (sur le wokisme, les candidats Netflix, etc.) et des observations étayées. En cela, Les Dépossédés doit se lire à bonne distance, avec le même regard critique que l’auteur manifeste à l’endroit des élus.
Les Dépossédés, Christophe Guilluy Flammarion, octobre 2022, 204 pages
Peintre officiel de la Marine belge, Jean-Yves Delitte publie Les Cardinaux dans la collection « Les Grandes Batailles navales » des éditions Glénat. Alors que la guerre de Sept Ans s’enlise, les Français tentent un coup de poker face à leurs ennemis anglais…
Le dossier didactique qui clôture Les Cardinaux fait état des défaillances maritimes françaises au moment de la guerre de Sept Ans. Depuis la disparition de Louis XIV, au début du XVIIIe siècle, la marine nationale se repose sur ses acquis. Les nominations de responsables, peu pertinentes, sont laissées à l’entière discrétion du Roi. Les trois principaux arsenaux du Royaume demeurent sans activité, ou presque, et envahis par la végétation. Pis, pendant le conflit qui nous intéresse, et qui oppose les Anglais aux Français, le comte de Conflans se perd en mer pendant près d’une semaine. La flotte française est rapidement repérée par la division de Duff, et ensuite par l’imposante escadre de l’amiral Hawke. Les Anglais ont l’avantage du vent ; les Français fuient plus qu’ils ne combattent. Ils sont en infériorité numérique dans une bataille désordonnée où les fausses manœuvres, les abordages involontaires et les virements de bord manqués se succèdent sans discontinuer.
Dans Les Cardinaux, Jean-Yves Delitte exerce ses talents de dessinateur, et notamment à la faveur de deux doubles-pages flatteuses. La première présente le port de Portsmouth, lieu d’attache des principales escadres de la Royal Navy. La seconde concerne la rade de Brest. Ces deux représentations, bien que vertigineuses, ne suffisent pas à attester des forces en présence, ni du contexte historique qui les enserre. Le milieu du XVIIIe siècle voit le Saint Empire péricliter, miné par les guerres intestines. Et quand des traités de paix sont signés, ils demeurent insatisfaisants. Ainsi, l’histoire bégaie et « même quand le silence se fait, le bruissement d’une guerre n’est jamais loin ».
Tandis qu’une flotte de vaisseaux est abandonnée dans les rivières et attise les convoitises des saboteurs et des voleurs, alors que la marquise se désole des caprices des uns et de l’incompétence des autres, le Royaume de France de Louis XV va élaborer un plan audacieux pour prendre le dessus sur les Anglais. Nous sommes alors en 1759, en pleine guerre de Sept Ans. Dans un récit d’à peine 50 pages, Jean-Yves Delitte va narrer les pertes humaines, les maréchaux devant leurs titres aux courbettes, les plans erronés et, finalement, les vaisseaux français pris à leur propre piège, victimes d’une météo maussade et d’une incurie impardonnable, quand ils ne renoncent pas simplement à combattre. « On peut dire qu’en cette matinée de novembre, la marine française a honteusement sombré ! », résume-t-on sans exagérer. Bien que le récit, hâté, puisse par moments paraître un peu confus, le dossier final ne manquera pas d’apporter les éléments factuels permettant d’en contextualiser les enjeux.
Les Cardinaux, Jean-Yves Delitte Glénat, octobre 2022, 56 pages
Le triptyque Hitler est mort ! se clôture avec « Dossier Mythe ». Jean-Christophe Brisard et Alberto Pagliaro continuent d’éventer les rivalités inter-services dans l’URSS de Joseph Staline, ainsi que l’enquête menée sur les circonstances de la mort d’Adolf Hitler.
Bien documenté, Hitler est mort ! met à nu les dissensions existantes entre les différents services secrets soviétiques, et en premier lieu entre le Smersh de Pavel Zelenin et le NKVD du tandem Beria-Saveliev. Ce dernier est missionné par son ancien chef, désormais muté pour travailler sur les armements nucléaires, pour une contre-enquête sur la disparition d’Adolf Hitler. Le NKVD suspecte le Smersh de mentir à Staline et reprend de ce fait à zéro les interrogatoires. Il dépêche à Berlin le meilleur légiste russe afin de faire toute la lumière sur cette sombre affaire.
Le contexte, soigné, permet d’apporter un peu d’ampleur au récit. On apprend ainsi : « Le NKVD n’est pas très populaire. L’année dernière, on a arrêté la moitié de la ville. Ces salauds avaient collaboré avec les nazis. » Le docteur Semenovsky, sensible au sort des innocents sacrifiés, déclare quant à lui, dans un premier temps, préférer finir dans les goulags plutôt que de servir un régime meurtrier. Enfin, une intrigue secondaire mène le lecteur sur la piste des sosies d’Adolf Hitler. Pendant ce temps, à Berlin, des agents sont dépêchés pour rendre la vie dure au NKVD. Et on découvre, au détour de l’enquête qui y est menée, qu’une trentaine de personnes se terraient comme des rats dans le bunker d’Adolf Hitler.
Pour les besoins de ce triptyque, Jean-Christophe Brisard a exploré les archives stockées dans différents centres de Moscou ou de Berlin. Il en ressort l’image d’un régime gangréné, gorgé de mensonges, capable de faire tomber des personnalités gênantes (Joukov par exemple) et d’arranger les faits selon son bon vouloir. « Hitler s’est tué comme un lâche, avec du cyanure. Voilà notre vérité. La seule qui compte. » Entre les lignes, les auteurs glissent aussi des ressorts dramatiques communs à tous les récits d’espionnage. Ainsi, Beria couche avec une actrice dont l’amant n’est autre qu’un officier de l’ambassade américaine…
Graphiquement original et réussi, grâce aux talents du dessinateur italien Alberto Pagliaro, « Dossier Mythe » radiographie l’immédiat après-guerre dans les services secrets soviétiques, tout en éclairant les conjectures entourant le cadavre d’Adolf Hitler et les suppositions selon lesquelles il aurait en réalité fui Berlin. Chorale, bien menée, Hitler est mort ! constitue une trilogie de très bonne facture, à la fois ludique et intelligente.
Hitler est mort ! : Dossier Mythe, Jean-Christophe Brisard et Alberto Pagliaro Glénat, octobre 2022, 72 pages
Maître de conférences en sciences économiques, Nicolas Da Silva publie La Bataille de la Sécu aux éditions La Fabrique. Il y expose les origines de la Sécurité sociale et la manière dont l’État s’est réapproprié, par petites touches, des organismes mutualistes longtemps aux mains des travailleurs.
C’est la partie émergée de l’iceberg. L’aspect le plus visible d’un régime général qui, avant d’être chapeauté par l’État, faisait l’objet d’une auto-organisation mutualiste. En 2022, la dette sociale est financiarisée (CADES, ACOSS), certains hôpitaux empruntent en leur nom propre à des conditions particulièrement défavorables, certains traitements demeurent hors de prix sous le faux nez des brevets, les scandales se multiplient dans les Ehpad (à l’image du groupe Orpea), le numerus clausus, les forfaits ou le ticket modérateur pèsent négativement sur l’offre et la demande de soins, l’ONDAM (Objectif national de dépenses d’assurance maladie) conditionne les soins de ville et les durée d’hospitalisation. Pis, la tarification à l’activité a débouché sur des spécialisations opportunistes (on réalise les actes les plus rémunérateurs) et des opérations de surcodage, parfois élaborées avec le concours de prestataires externes.
Particulièrement clair et documenté, La Bataille de la Sécu permet de prendre le pouls d’un État-providence malade des soins qu’il dispense. Spécialiste de la question, Nicolas Da Silva raconte avec maestria la manière dont la sécurité sociale a été transformée et récupérée par les instances publiques (et donc politiques et économiques), le plus souvent à la faveur de prétextes fallacieux. On a amalgamé les soins de santé à une logique industrielle, quasi toyotiste, revenant à traiter la maladie tout en négligeant le malade, laissé aux mains de bénévoles. On a fermé des lits, misé sur l’ambulatoire et les soins à domicile, afin de contenir des dépenses perçues comme excessives. On a épilogué sans fin sur le prétendu « trou de la sécu », sans jamais rappeler son caractère conjoncturel (la crise des subprimes, la Covid-19) ni la solidité financière d’une institution qui, aujourd’hui, souffre surtout de la financiarisation de sa dette.
C’est une longue et complexe histoire que Nicolas Da Silva prend le parti de coucher sur papier. Cette dernière nous mène aux hôpitaux assimilés à des abris pour personnes vulnérables ou indigentes, aux mutuelles autorisées et approuvées (les secondes bénéficiant de conditions avantageuses en échange d’un encadrement renforcé), aux réformes induites à la suite des guerres mondiales (prendre en charge les blessés, les veuves, revivifier la natalité…), aux établissements hospitaliers vivant de la rente immobilière et du bénévolat religieux, aux officiers de santé bientôt bannis par les syndicats médicaux par élitisme, aux lois Juppé de 1996 détricotant définitivement l’aspiration à l’auto-organisation…
De 1789 aux années 2020, La Bataille de la Sécu narre les conflits qui ont présidé à l’organisation de la Sécurité sociale, mais surtout les multiples tentatives, protéiformes, de l’État et de ses représentants pour en reprendre la main sur des travailleurs qui ont pourtant toujours cherché à en gérer les institutions de manière saine et démocratique. Un fait édifiant ressort de cet excellent ouvrage : l’État social français a été pleinement conditionné par la guerre. Ce sont ensuite le capitalisme politique et les proximités avec le monde économique qui ont altéré la Sécu, à mille lieues des préoccupations cégétistes issues de la Résistance.
La Bataille de la Sécu, Nicolas Da Silva La Fabrique, octobre 2022, 304 pages
Bon nombre de films ont été réalisés sous les thématiques de l’emprisonnement et de la claustration. Ce qui est intrigant dans le cinéma de John Carpenter, c’est que ces thèmes sont récurrents tout au long de sa carrière, néanmoins sous de multiples formes.
Figure emblématique du cinéma pour ses classiques de l’horreur et de la science-fiction, John Carpenter adore nous présenter des facettes intemporelles et représentatives de sa pensée profonde sur le monde.
Notamment connu pour ses anti-héros en raison de son amour des westerns, un autre phénomène tout aussi répandu est à observer dans ses oeuvres ; cette porte cloisonnée, semblable au mal, est imposée à ses personnages, que ce soit dans leur psyché, leur environnement ou encore dans leurs choix.
Bercé par une époque hawksienne et avant-gardiste du genre de la science fiction (notamment avec la Quatrième Dimension), son amour du cinéma se ressent au travers de ses œuvres qui, pour la plupart se retrouvent aujourd’hui classées au rang de films cultes malgré une audience austère à leur époque.
Pour cela, le cinéaste a pris soin de proposer à ses spectateurs un voyage en première classe dans les méandres de la peur. Par des concepts divers et variés et tour à tour, les personnages de Carpenter demeurent captifs, que ce soit dans une station de recherche en Antarctique, d’une brume fantomatique ou encore du croque-mitaine, la notion de sentimentalisme n’a guère sa place chez Big John. Et même quand il s’attaque à des biopics, le réalisateur porte son intérêt sur une personnalité de la musique qu’on savait prisonnière de son impresario, à savoir Elvis Presley. Tout se rapporte à cet état de mise à l’ombre et Carpenter se complait dans son rôle de bourreau.
Pour des films comme The Thing, Halloween, Assault on Precinct 13, Someone’s Watching Me ou encore The Fog, les héros combattent pour échapper à un élément extérieur (surnaturel ou bien réel), la plupart du temps piégés dans un espace restreint qui les oblige à regarder quotidiennement derrière leur épaule. Sûrement la grammaire la plus redondante chez le maître de l’horreur et pourtant toujours novatrice sous bien des angles. They Live et Escape from New Yorksont quant à eux des emblèmes sociaux et politiques : conceptualisés sous forme brute ou par une invasion extra-terrestre, ils dénoncent ouvertement un monde dans lequel nous sommes coincés face à une société encline au consumérisme, au rapport de force et à la cruauté humaine. Carpenter ne s’est jamais caché de ces idées et les retranscrit parfaitement dans son cinéma qui n’a nulle autre intention que de réclamer une part de liberté et de crier haut et fort fuck the system ! Pour Christine, oeuvre adaptée d’un roman de Stephen King, il est question d’une menace plus sous-jacente, celle de la passion… une passion d’abord obsessionnelle, névrotique puis meurtrière. Le maître mot de cette relation contraste beaucoup avec un autre thème majeur dans le cinéma de Carpenter, à savoir l’altérité. Une idée glaçante mais qui colle parfaitement avec ce film en particulier. Dès le premier regard, le héros se retrouve sciemment piégé par une Plymouth Fury, qui par amour pour son propriétaire, donnera libre court à la violence et le mal qui vit en lui. A croire que Stephen King a volontairement écrit Christine pour les beaux yeux de Big John, qui se voit offrir sur un plateau d’argent la figure féminine de Michael Myers, un être tout aussi maléfique qu’immortel.
“Il n’y a que deux bases aux films d’horreur, deux choses très simples : le mal est autour de toi, et le mal est à l’intérieur de toi.”
Il est donc fascinant d’observer que pour la quasi totalité de sa filmographie, John Carpenter prend un malin plaisir à soumettre son spectateur aux différentes allégories de l’emprisonnement, aussi bien psychologique que physique (comme dans In the Mouth of Madness où cette fois-ci le protagoniste est interné dans un hôpital psychiatrique).
Une subtilité qu’il emportera des plateaux de cinéma aux studios d’enregistrements, telle une emprise résiduelle qui, dans ses musiques entêtantes, marquera au fer rouge cette impression d’essoufflement face à ce qui nous entoure, une présence qui ne nous quitte jamais, logée dans un coin de notre tête et exclusivement réservée à son public. Un cadeau des plus généreux quand on connaît le master of horror.
Réalisateur incontournable de la nouvelle vague taïwanaise qui surviendra au cœur des années 80 pour supplanter la domination hong-kongaise, Hou Hsiao-hsien est un des grands architectes de l’onirisme et du temps. Millennium Mambo, l’un de ses plus beaux joyaux, ressort en salle.
Témoins des transformations urbaines de sa capitale Taipei, de la collision entre modernité et tradition et de la singularité d’une nation souveraine, HHH et ses pairs n’auront de cesse d’explorer le quotidien et la marge. Dans une volonté de caractériser une imagerie authentique, Taipei devenant le temple d’une mélancolie urbaine, le nouveau cinéma taïwanais a esquissé les conséquences de l’exode rurale et de la rupture identitaire. À l’instar du néoréalisme, dont elle tire l’essence en s’appropriant ses spécificités, la nouvelle vague taiwanaise est résolument populaire, au cœur des bouleversements sociaux et dressant une esthétique universelle et iconique.
Ouvrant le nouveau millénaire, Millennium Mambo n’est pas seulement un tableau de la jeunesse taïwanaise du début du siècle.
Il s’incarne après deux décennies de cinéma contestataire et stylistique comme une exploration intimiste et crépusculaire d’une nouvelle génération désillusionnée en proie aux paradis artificiels. Formellement inédit dans la carrière du taïwanais, c’est sans conteste l’un des plus beaux métrages de la belle île.
Au tournant du millénaire
Ayant fait ses marques avec un cinéma autobiographique qui forgera la nouvelle vague taïwanaise, Les Garçons de Fengkuei en premier volet, puis un cinéma historique de l’enjeu identitaire, Hou Hsiao-hsien va, au tournant du millénaire, explorer le temps présent. Cette période de son cinéma semble mineure si on mesure son impact et ses thématiques, il n’en est rien, tant le cinéaste perçoit une trajectoire et une particularité chez cette jeunesse de l’errance.
Dès les premiers instants de Millennium Mambo, les intentions sont palpables et méthodiques. Outre cette exploration immersive dans le quotidien nocturne de la jeune Vicky, transcendée par l’interprétation saisissante de Shu Qi, le réalisateur embrasse, par un cinéma de la contemplation, les maux et les souffrances d’une génération désenchantée en quête de sensations. Sublimé par la bande originale aérienne et électronique de Lim Giong, Hou Hsiao-hsien s’efface pour laisser agir la mélancolie et la vacuité. Chaque seconde, chaque minute se dilatant au rythme des beats et à l’impulsion optique des néons urbains. Au carrefour des parachutes et des plateaux, le métrage empruntant aux psychotropes dans sa construction visuelle et narrative, le cinéaste fusionne avec cette jeunesse en propulsant son cinéma dans un voyage initiatique expérimental.
Ainsi, de par sa beauté formelle ahurissante et sa réussite à capter l’atemporalité et le caractère insaisissable de cette génération en proie au néocapitalisme et à un spleen latent, Millennium Mambo impressionne par sa pertinence et sa modernité.
Œuvre viscéralement politique
Millennium Mambo est tout sauf une œuvre passive nous rapportant un état de fait. À première vue, le métrage catalysant cette jeunesse énigmatique et abstraite, il serait facile de pointer sa vacuité. Répondant à une commande pour aborder le nouveau millénaire, Hou Hsiao-hsien n’est pas tant dans une célébration qu’une observation froide et stylistique. Embrassant cette jeunesse, ses préoccupations et son art de vivre, le cinéaste nous livre un regard politique sur l’ogre capitaliste qui tend à tout avaler sous couvert d’une individualité toujours plus glorifiée. Ce constat, et son universalité, est encore plus fort dans un cinéma taïwanais traitant frontalement des ruptures identitaires et du triomphe de l’urbanité.
En réalité,Millennium Mambo est un métrage amer qui, tout en douceur et avec un certain enchantement mélancolique, ouvre un millénaire s’annonçant radical, sensoriel et évanescent. Une introspection toujours aussi frappante aujourd’hui et qu’on ne peut que vous conseiller de découvrir en salle.
Bande Annonce — Millennium Mambo
Synopsis : Vicky est une jeune femme partagée entre deux hommes, Hao-Hao et Jack. Le soir, elle s’occupe des relations publiques d’une boîte de nuit pour les aider tous les deux. Hao-Hao la surveille en permanence, qu’elle travaille ou non. Il vérifie ses comptes, ses factures de téléphone, les messages sur son portable et même son odeur pour contrôler ce qu’elle fait en son absence. Elle ne le supporte plus et décide de s’enfuir. Hao-Hao la retrouve et lui demande de revenir…
Fiche Technique — Millennium Mambo
Titre original : Qianxi manbo
Réalisation : Hou Hsiao-hsien
Scénario : Chu T’ien-wen
Directeur de la photographie : Mark Lee Ping-bin
Taïwan / France – 2001 – 1h59
Avec Shu Qi, Kao Jack, Tuan Chun-hao
Du 6 au 18 novembre 2022, l’Egypte et la ville de Charm-el-Cheikh accueilleront la COP 27, pour une série de journées dédiées au climat. A peine trois jours plus tard, le 9 novembre, sortira en salles l’excellent documentaire Mission Régénération de Josh et Rebecca Tickell.
Narré en VO par Woody Harrelson et doublé en français par Edouard Bergeon (réalisateur d’Au nom de la Terre, 2019), ce documentaire d’une heure trente s’intéresse à une solution au problème de l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère – entraînant le réchauffement climatique – par une régénération de nos sols, mis à mal par l’agriculture intensive. Les solutions proposées par des scientifiques sont portées çà et là par quelques caméos célèbres dont on espère que la notoriété pourra aider à la diffusion de ce message qui apporte un réel espoir et une envie de changement.
Soutenir l’écologie par l’éduc-action
Mission Régénération commence in medias res : il n’est plus temps de parler de réchauffement climatique mais d’urgence climatique. Cette intensité, ce dynamisme marquent le documentaire tout au long de ses quatre-vingt-cinq minutes. Le long-métrage de Josh et Rebecca Tickell est didactique sans être ennuyeux, et ce grâce à un montagne effréné, un rythme soutenu par des choix musicaux pertinents, une variété d’images parlantes et belles, et surtout des explications et des informations suffisamment concrètes pour être retenues.
En se concentrant près d’une heure et demie sur les capacités de la terre à régler le problème climatique, Mission Régénération est un long-métrage fluide et compréhensible. Non content de simplement divertir son spectateur, le documentaire parvient à nous instruire en nous faisant découvrir une solution dont on se demande pourquoi on n’en a pas entendu parler plus tôt.
On le sait : le problème écologique est un problème d’action mais aussi d’éducation. En nous éduquant, Mission Régénération pose le premier jalon. On apprécie aussi le fait que la solution arrive dès les premières minutes, apportant immédiatement de l’espoir à une situation climatique qui crée chez de plus en plus d’entre nous un phénomène d’éco-stress. Cette solution a, en plus, le mérite de n’être pas qu’une réparation, mais une renaissance : c’est la régénération de nos sols. Elle nous est expliquée en toute pédagogie par des spécialistes appuyés de schémas et symboles venant se superposer aux images pour permettre au spectateur novice de saisir les mécanismes en jeu dans nos sols et notre atmosphère.
Connaissez-vous la bioséquestration ?
La mission régénération passe pas un phénomène naturel mis en péril par l’agriculture intensive. La bioséquestration, c’est la captation du CO2 présent dans l’air par le sol, où il est utilisé par une infinité de microorganismes pour enrichir la couche arable. Non seulement ce CO2 récupéré par la terre ne s’accumule pas dans l’atmosphère pour la réchauffer, mais il enrichit aussi le sous-sol et la surface des terres. On comprend donc rapidement que la bioséquestration peut être la solution au problème du réchauffement climatique. Une vraie solution, c’est rare, à cette époque de panique suivie de peu d’action. C’est ce qui fait beaucoup de bien dans Mission Régénération. Apprendre que dès 2015, notre ministre de l’écologie d’alors, Stéphane Le Foll, en parlait déjà lors des Accords de Paris inquiète. Pourquoi n’en avons nous pas plus entendu parler ? Le documentaire de Josh et Rebecca Tickell vient y remédier : c’est aussi à nous, citoyens, de nous éduquer sur les solutions au problème climatique pour adapter nos choix de vie – notre pouvoir citoyen – en conséquence.
Objectif refroidissement climatique… par la terre
Sans bien évidemment nier le besoin de réduire nos émissions de CO2, Mission Régénération s’emploie, pendant environ une heure et demie, à nous détailler différents moyens d’utiliser les sols de manière respectueuse pour continuer à en tirer profit (cultures, pâturage, compost, etc.) tout en les laissant en état de réaliser leur mission de bioséquestration du CO2. Tout se passe dans la terre et tout se joue autour de notre rapport à la terre et notre connaissance de ses propriétés.
En plus de s’intéresser à une agriculture traditionnelle ou innovante, – en dénonçant l’agriculture intensive – le long-métrage nous parle aussi de recyclage, de bien-être animal et d’innovation pour les pays en voie de développement (notamment par le compostage). On apprécie aussi la subtilité des dénonciations : si la désertification de nos sols ne nous alarme pas plus que ça, pour l’instant, c’est parce qu’elle est compensée, en Occident, par les pesticides et le glyphosate. En revanche, les pays plus pauvres sont lourdement touchés par des famines qui découlent directement de l’appauvrissement des terres cultivables. La solution à cette désertification, c’est la régénération des sols qui se fait par des machines moins agressives et le recours aux animaux et à la jachère.
Tant les différents experts (scientifiques, agriculteurs, etc.) que les végétaux très bien filmés – qui touchent la part de nous consciente de nos problèmes d’alimentation et de rapport à notre environnement – concourent à nous convaincre que la terre a son rôle à jouer dans le problème du réchauffement climatique. Mission Régénération est une oeuvre porteuse d’espoir, qui invite au changement et à la recherche de solutions offertes par l’association de Mère Nature et de l’innovation humaine.
Bande-annonce : Mission Régénération
Fiche technique :
Titre : Mission Régénération Réalisation : Josh et Rebecca Tickell
Casting : avec la participation notamment des personnalités Woody Harrelson, Patricia et David Arquette, Gisele Bündchen, Rosario Dawson, Tom Brady, Jason Mraz, Ian Somerhalder ; des spécialistes et porteurs de projets et d’idées Stéphane Le Foll, Ray Archuleta, John Wick, Andre Leu, Kristin Ohlson, Gabe Brown, Docteure Christine Nichols, Mark Hyman M.D., Maria Rodale, Allan Savory, Jeff Creque, Paul Hawken, Doniga et Erik Markegard, Pashon Murray, Michael Martinez, John D. Liu, David Bronner, Robert Reed, Michael Doane, Ryland Engelhart, et des voix françaises Edouard Bergeon et Pascal Elbé.
Scénario : Josh et Rebecca Tickell, Johnny O’Hara, d’après le best-seller de Josh Tickell
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : documentaire
Durée : 85 minutes
Date de sortie : 9 novembre 2022
Pierre-Henry Laporterie publie Mimiphisto dans la collection « Métamorphose » des éditions Soleil. Il y prend pour cadre l’Enfer et pour personnage principal le fils de Méphistophélès, grand maître de ces lieux maudits.
Il faut reconnaître à Mimiphisto une authentique poésie graphique. Pierre-Henry Laporterie ne se contente pas d’élaborer un conte pour enfants : il joue des éclairages, des formes, des structures pour donner corps à un Enfer au détour duquel le lecteur est appelé à croiser l’imposant Méphistophélès, le démon aux milles regards Oman ou encore Jazabel et ses tentacules putrides. Dans ce haut lieu de perdition, un Contrôleur invertébré assure l’ordre et le bon fonctionnement pendant que des trains déversent sans discontinuer les âmes damnées.
Mimiphisto n’est autre que le fils de Méphistophélès. À l’aide d’un précepteur exigeant, il se prépare à prendre la relève de celui qui règne d’une main de maître sur l’Enfer. Mais les résultats s’avèrent bien peu satisfaisants. Il semblerait même que le jeune démon ne soit pas convaincu par la perspective de régenter ce microcosme maudit, qu’il doute de s’épanouir dans ces fonctions qui lui sont promises, qu’il cherche obstinément à trouver sa propre voie. Peut-on s’affranchir d’un destin tout tracé quand on est le fils du Diable ?
C’est précisément là que Mimiphisto prend tout son sens. Aux leçons prodiguées par son instructeur, le diablotin va préférer celles du Baron Samedi, un individu singulier qui le conforte dans l’idée de rompre avec la lignée familiale. Non pas qu’il tourne le dos à son père – il sera présent dans ses derniers moments – mais il décide cependant de poursuivre ses aspirations et de se réaliser à travers elles. Ainsi, c’est en exploitant un monde peuplé de créatures étranges, à silhouettes monstrueuses ou burtoniennes, que Pierre-Henry Laporterie échafaude une ode à l’émancipation et à la liberté.
Bien que destiné aux enfants, cet album d’une grande cohérence visuelle – et notamment chromatique – présente une richesse telle qu’il saura réunir autour de lui toutes les générations. Cette plongée en Enfer, dans les entrailles de la Terre, donne lieu à des planches somptueuses. Le recours de Mimiphisto à une baguette tout sauf magique sous-tend un propos sur la confiance en soi et l’auto-accomplissement. Et tout le récit tend vers un même message : la possibilité de s’affranchir des attentes familiales et des déterminismes sociaux.
Mimiphisto, Pierre-Henry Laporterie Soleil, octobre 2022, 84 pages