Inspiré des explorations françaises à Vanikoro dans les années 1960, Lapérouse 64 illustre la quête inlassable de l’homme pour dénouer les énigmes de son passé. Le roman graphique de LF Bollée, Marie-Agnès Le Roux et Vincenzo Bizzarri ressuscite un pan mystérieux de l’histoire maritime française avec des qualités narratives et graphiques certaines.
François Guérin, nageur de combat aguerri, est chargé d’une mission d’une importance capitale : trouver des preuves formelles de la présence de La Boussole, le légendaire navire amiral de Lapérouse, au large de Vanikoro. Si cette quête ne le séduit guère au départ, son sens du devoir prévaut. Il quitte sa compagne Sophie, déçue et contrariée, pour explorer les fonds marins de cette région maudite du Pacifique. Son père, d’habitude indifférent, voire méprisant, vis-à-vis de ses activités de « barbouze », semble cette fois passionné. Après tout, la disparition de cette expédition n’a-t-elle pas hanté la France depuis près de deux siècles ?
Une fois sur Vanikoro, François ne tarde pas à découvrir que le chemin de la vérité est semé d’embûches. Il faut composer avec les autochtones, avec des conditions climatiques incertaines, avec l’orgueil du capitaine Durieux. La fièvre de la découverte semble consumer l’équipage de La Lilloise. Ainsi, entre une jungle impénétrable, la présence de créatures hostiles comme les redoutables crocodiles et les directives erratiques, la mission se transforme rapidement en écueil.
Au-delà de ces aspects, une dimension romantique est introduite dans le récit avec Viviane, une photographe de presse qui, peu à peu, va prendre une place de plus en plus importante dans la dynamique narrative. Cette dernière s’hybride volontiers de reliefs interrelationnels et psychologiques, souvent éclairés par François. Son éthique de travail, sa mise à pied, sa clairvoyance font office de ressorts dans le développement de l’intrigue.
Lapérouse 64 va bien au-delà d’un simple récit d’aventure. Il interroge sur la nature même de l’exploration, entre désir de découverte et dangers de la vanité humaine. Alors que la quête de Lapérouse semblait à l’origine motivée par un noble désir de connaissances, elle se transforme, à travers les yeux de François, en une radiographie des fragilités et des obsessions humaines. Cela se ressent notamment quand il s’agit d’explorer la jungle pour mettre au jour des ossements humains pouvant appartenir aux anciens explorateurs français.
Réussite narrative et visuelle, Lapérouse 64 mêle habilement histoire, fiction et réalisme graphique. Cette plongée dans les abysses de l’histoire maritime française est un prétexte aux destinées qui s’entrelacent et à ce passé qui continue de résonner dans le présent.
Lapérouse 64, LF Bollée, Marie-Agnès Le Roux et Vincenzo Bizzarri Glénat, septembre 2023, 160 pages
Les éditions La Boîte à bulles publient deux albums, Fronde fiscale et Soigne, maltraite et tais-toi !, prenant pour objet les lanceurs d’alerte Céline Boussié et Antoine Deltour.
Céline Boussié est une aide-soignante française qui est devenue une militante pour les droits des personnes handicapées. Elle est connue pour avoir dénoncé publiquement les conditions de travail et de soins dans un établissement pour personnes handicapées en France. Son témoignage a contribué à sensibiliser l’opinion publique aux défis, nombreux, auxquels sont confrontés les personnes handicapées et les travailleurs du secteur médico-social, souvent en proie au manque de moyens.
Antoine Deltour est un lanceur d’alerte luxembourgeois qui est devenu célèbre pour avoir révélé des pratiques d’évasion fiscale au sein de la compagnie d’audit PricewaterhouseCoopers (PwC) au Luxembourg. Les faits qu’il a éventés ont mis en lumière le rôle de certaines entreprises multinationales et des sociétés de conseil dans l’optimisation fiscale à grande échelle. Son action a suscité un débat mondial sur la transparence et l’évasion fiscales des grandes entreprises.
Bien que les parcours de Céline Boussié et Antoine Deltour soient très différents dans leur nature et leurs domaines d’action, Fronde fiscale et Soigne, maltraite et tais-toi ! regroupent un certain nombre de points communs entre les deux protagonistes. Le plus évident tient au fait que tous deux sont devenus des lanceurs d’alerte en divulguant des informations sensibles au public. Ils ont agi dans l’intérêt général en exposant des problèmes et des pratiques préjudiciables à la société.
Leur action a entraîné des risques personnels et professionnels. Céline Boussié a été confrontée, à de nombreuses reprises, à des répercussions professionnelles après avoir questionné puis dénoncé les problèmes dans son établissement. Antoine Deltour a été poursuivi en justice plusieurs années après ses premières divulgations. Il faut dire, et Ferenc en témoigne amplement, qu’ils ont été particulièrement exposés suite à l’impact médiatique important généré par leurs révélations.
Bien que la conclusion des deux albums soit connue de tous, il est intéressant de remonter aux origines des deux scandales. Antoine Deltour a embrassé une carrière dans les cabinets de conseil un peu malgré lui : il a suivi scrupuleusement les conseils prodigués par les adultes de son entourage, a opté pour un cursus scolaire qui offrait des débouchés fructueux et s’est retrouvé, en fin de compte, à exercer un métier qui ne le passionnait guère et se heurtait à certains principes personnels. Depuis son adolescence, Céline Boussié est attirée par l’aide apportée aux tiers. Occupant un emploi d’ouvrière agricole qui lui permet surtout de joindre les deux bouts, elle saisit l’opportunité de rejoindre un Institut médico-éducatif plus en phase avec ses envies professionnelles.
Les deux futurs lanceurs d’alerte vont être confrontés à des faits glaçants. Antoine Deltour découvre un système opaque, savamment entretenu, permettant aux grandes entreprises d’éluder l’impôt à peu de frais, en jouant avec les écritures comptables. Il prend conscience que cela profite à quelques privilégiés au détriment de la société dans son ensemble, puisque les services publics et la sécurité sociale demeurent les grands perdants de ces mécanismes d’optimisation fiscale. Céline Boussié met les pieds dans un château reculé aux locaux vétustes, accueillant plus de 80 pensionnaires dans des conditions indignes. Promiscuité, manque d’hygiène, d’intimité et d’humanité, violences verbales et physiques (les fameuses « claques punitives ») prédominent dans un endroit caractérisé par le manque de ressources, humaines comme matérielles.
De ces deux combats d’égale importance, celui de Céline Boussié semble avoir été mené avec le plus de volontarisme. Contrairement à Antoine Deltour, qui a levé le voile sur des affaires sans victimes clairement identifiables, les personnes qui ont fait les frais des pratiques douteuses de l’IME de Moussaron étaient bel et bien là, physiquement présentes. Elles étaient vulnérables, sans possibilité de rébellion, à la merci de procédures les réduisant à quantités négligeables. Ce que l’album révèle, c’est un système qui broie à la fois ses bénéficiaires (les polyhandicapés) et ses travailleurs (pris dans l’engrenage et impuissants ou révoltés et licenciés, voire attaqués en justice).
Quoi qu’il en soit, les deux albums valent largement le coup d’oeil. Qu’il s’agisse de PwC, des rapports entre Antoine Deltour et le journaliste Édouard Perrin, des tax rulings en application dans « un pays où la finance est un sport national », ou de ces conditions de vie dégradantes dans lesquelles des personnes handicapées (essentiellement des enfants ou adolescents) sont plongées à l’insu de leurs proches, Ferenc, accompagné pour l’une de Léandre Ackermann et pour l’autre de Sanz, parvient à exposer avec beaucoup de didactisme les tenants et aboutissants de ces deux affaires.
Fronde fiscale, Ferenc et Léandre Ackermann La Boîte à bulles, septembre 2023, 120 pages
Soigne, maltraite et tais-toi !, Ferenc et Sanz La Boîte à bulles, septembre 2023, 128 pages
Harlem, avec ses notes jazz et son souffle de musique noire, n’aurait pas été le même sans le théâtre de l’Apollo. Dans l’ouvrage Showtime at the Apollo, Ted Fox et James Otis Smith révèlent non seulement les illustres artistes qui y sont montés sur scène, mais aussi les tumultes et les triomphes de cet emblématique lieu de spectacle.
Plus qu’un lieu de divertissement, l’Apollo occupe une position centrale dans la culture noire américaine. Son histoire, racontée en plusieurs actes, est tirée des nombreux témoignages de ceux qui l’ont fréquenté. Depuis ses débuts au milieu des années 1930, l’Apollo n’a cessé de monter en puissance, et Harlem est peu à peu devenu le lieu de rendez-vous des artistes noirs. Ted Fox a commencé à écrire sur l’Apollo au début des années 1980. Ce roman graphique tricolore (blanc, bleu, noir) est tiré de ses écrits et mis en vignettes par l’excellent James Otis Smith.
Showtime at the Apollo ne se limite pas à dépeindre les moments de gloire où James Brown et George Clinton arpentent la scène du théâtre sous les acclamations du public. L’album fait écho au contexte social et rappelle des périodes plus sombres, comme les émeutes de 1935, de 1943 ou des années 60. À chaque fois, tout est mis en place pour que le théâtre Apollo soit épargné. L’endroit est presque sacralisé.
Il faut dire que son histoire est profondément liée à tous ces artistes qui en ont fait la réputation : des danseurs de haut vol, Aretha Franklin, Billie Holliday, Bob Marley, Ella Fitzgerald, Smokey Robinson, Jimi Hendrix ou les Jackson Five. Mais bien que l’Apollo ait été un phare pour les artistes et le public, il a également connu des temps difficiles. Les pressions financières et les fermetures imposées ont pesé sur le théâtre. Malgré tout, l’Apollo est resté debout. Il a été repris, rénové et proclamé monument historique de New York.
Showtime at the Apollo n’est pas seulement un hommage à un théâtre, mais une ode à Harlem et à la culture noire américaine. Les auteurs reviennent sur la migration noire à Manhattan, la toxicomanie (par exemple à travers Charlie Parker ou Frankie Lymon), le swing, la consécration des DJ dans les années 1950 ou la domination des studios Motown et Atlantic sur la musique noire dans la décennie suivante. L’Apollo apparaît de bout en bout comme l’un des points culminants de New York. Un lieu d’émulation artistique, où la passion devient éminemment communicative – demandez donc à Elvis Presley ou Barack Obama – et où se forment les plus belles (ou parfois tragiques) histoires.
Formé d’anecdotes personnelles, enrichi de coupures de presse, le roman graphique de Ted Fox et James Otis Smith ne saurait cacher la fascination de ses auteurs pour leur objet. La salle, qui fêtera ses 90 années en 2024, est décrite comme une seconde maison pour les artistes et comme un espace d’expérimentation et d’exposition ayant peu d’équivalents à New York. L’ancien propriétaire Bobby Schiffman (1961-1974) apporte à lui seul, aux lecteurs, une somme d’informations proprement vertigineuse. Indispensable.
Showtime at the Apollo, Ted Fox et James Otis Smith Glénat, septembre 2023, 240 pages
Après avoir épluché l’un des plus grands écrivains classiques en la personne de Shakespeare avec ses premiers films, Branagh continue de déterrer celle d’Agatha Christie avec un troisième film adapté des romans de la célèbre écrivaine policière. Et le résultat est un léger cran au-dessus des précédents opus, principalement grâce à l’ajout du fantastique et d’une mise en scène très stylisée et en adéquation avec le contexte. Pour le reste, la formule reste la même et le déroulement narratif est beaucoup trop programmatique. Une ligne prévisible qui nous amène au sempiternel déroulement de ce type de film, à la fois volontairement inattendu mais toujours autant tiré par les cheveux et verbeux quand le célèbre détective énonce la résolution de l’intrigue.
Synopsis:Venise, veille de la Toussaint, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est là que vit désormais le célèbre détective Hercule Poirot, aujourd’hui retraité. Après avoir consacré sa vie à élucider des crimes et avoir été témoin de ce qu’il y a de pire chez l’être humain, il a renoncé à sa vocation d’enquêteur. Et s’il fait tout pour éviter d’être confronté à des affaires criminelles, ce sont souvent elles qui le rattrapent…
Poirot reçoit chez lui une vieille amie, Ariadne Oliver, plus grande écrivaine de romans policiers au monde, qui lui assure que le motif de sa visite n’a aucun rapport avec un crime : elle souhaiterait qu’il l’accompagne à une séance de spiritisme et lui permette de prouver qu’il s’agit d’une imposture. Intrigué, Poirot accepte à d’y assister et se retrouve alors dans un palais décrépi et soi-disant hanté, appartenant à la célèbre cantatrice Rowena Drake. Lorsque l’un des participants est sauvagement assassiné, toutes les personnes présentes deviennent de potentiels suspects. Le détective belge se retrouve une nouvelle fois plongé dans un monde sinistre d’ombres et de secrets…
Kenneth Branagh, en plus d’être un illustre et compétent comédien issu du théâtre anglais, s’est révélé un réalisateur fidèle à trois différentes inspirations. En premier lieu, l’œuvre du dramaturge William Shakespeare dans ses premiers films (très théâtraux) plus ou moins réussis, ensuite le profit puisqu’il a enchaîné des commandes impersonnelles pour Disney, du passable Thor aux ratés et boursouflés Cendrillon et Artemis Fowl. Sa dernière lubie a été de mettre en scène des romans d’Agatha Christie. Avec Mystère à Venise il en est à son troisième. Le premier avait déjà été porté à l’écran, il s’agissait du mythique Le Crime de l’Orient-Express avec une relecture agréable mais totalement vaine. La seconde était encore plus clinquante mais un peu moins réussie, c’était Mort sur le Nil. Ici, il adapte l’un des romans les plus méconnus de la romancière, La Fête du potiron, et dans une très atmosphère différente avec ce Mystère à Venise évitant ainsi la redite, à défaut de nous subjuguer.
Brannagh a d’ailleurs certainement choisi cette histoire pour innover (un peu) et ne pas proposer toujours le même type de récit en changeant juste de casting et de mystère. Et il a eu raison tant cette dernière proposition apporte un tantinet d’innovation dans ce registre de sa carrière. La nouveauté vient tout simplement de l’incursion bienvenue et parfaitement digérée du fantastique. Mais un fantastique presque littéraire, à l’ancienne, qui braconne sur les terres d’Edgar Allan Poe et de la Hammer. Et parfois même grâce au clin d’œil au giallo italien tel que nous l’a fait connaître Dario Argento durant sa grande époque, et parfaitement revisité par Luca Guadagnino avec son impressionnant et traumatisant remake de Suspiria. On est donc loin des conjuringverse, dont pourtant certains films suivent une trame similaire, ou encore des productions Blumhouse avec moultes jumpscares et adolescents en détresse (pour une grande partie, le label recelant tout de même quelques pépites originales et flippantes).
Cet ajout fantastique est profitable par bien des aspects à Mystère à Venise. D’abord par la sculpturale mise en scène de Brannagh. Loin d’empiler les plans nourris aux effets spéciaux un peu toc avec de l’exotisme de pacotille comme pour les précédents, le film nous isole les trois quarts de l’histoire dans un palace vénitien dont on ne sortira pas, en presque huis-clos et de nuit. La musique et la photographie sont magnifiques et Brannagh accumule les cadrages biscornus en plongée ou contre-plongée, donnant comme une impression de regard biaisé sur les évènements en place, mais figurant aussi le triste passé des lieux. À ce titre, la séance de spiritisme inaugurale est de toute beauté. L’ambiance et l’atmosphère sont donc plutôt réussies et de bon goût.
Côté casting, il est peut-être moins all stars que pour les deux précédentes adaptations de l’œuvre de Christie, mais certainement plus intéressant en mêlant des comédiens venus de tous pays et horizons. On ne pourra louer une prestation plus qu’une autre, l’ensemble du casting étant au diapason et jouant même mieux qu’à l’accoutumée (Jamie Dornan et Tina Fey notamment). Seule Camille Cottin, pourtant excellente actrice, ne semble pas à sa place dans son rôle de gouvernante. Mais c’est Kenneth Branagh lui-même, plus fragile et en retrait, qui donne la meilleure performance. Ses répliques sont les meilleures et il semble de plus en plus pertinent dans l’illustre rôle de Poirot. Quant à Venise, si on la voit peu, on sent la présence de la mythique cité.
Malheureusement, Mystère à Venise se heurte à son cahier des charges hérité de tout whodunit qui se respecte. Et tout est prévisible dans le déroulement : Poirot va interroger séparément toutes les personnes présentes dans un palais sombre et éclairé à la bougie, récoltant les informations avant son grand monologue final. Petite nouveauté, on aura droit à une résolution en trois temps, avec donc un chouia supplémentaire de rebondissements. Cependant, aussi maline soit l’intrigue policière, il apparaît toujours aussi improbable que l’inspecteur parvienne à en deviner seul tous les méandres. Autre bémol : la saga des œuvres de Christie par Branagh souffre de la comparaison avec la franchise concurrente. En effet, Rian Johnson et son À couteaux tirés – et plus encore sa génialissime suite – lui dament le pion en étant plus modernes, ludiques et amusants.
Mystère à Venise – Bande-annonce
Mystère à Venise – Fiche technique
Titre original : A Haunting in Venice.
Réalisateur : Kenneth Branagh.
Scénariste : Michael Green.
Compositeur : Hildur Guonadottir.
Production : 20th Century Fox Studios
Distribution France : The Walt Disney Company.
Interprétation : Kenneth Branagh, Tina Fey, Jamie Dornan, Michelle Yeoh, Kelly Reilly, Camille Cottin, …
Photographie : Haris Zambarloukos.
Durée : 1h44.
Genres : Policier – Fantastique.
Nationalité : Etats-Unis.
De toutes les adaptations du célèbre personnage créé par Bob Kane et Bill Finger, il ne fait aucun doute que Batman contre le fantôme masqué entre sans peine au panthéon de l’excellence. 30 ans plus tard, dans la lignée de Batman, la série animée et à l’occasion d’une réédition Steelbook 4K Ultra HD ce 20 septembre 2023, Warner Bros. vous propose de le découvrir chez vous, dans une version restaurée qui n’a rien perdu de sa flamme et de sa noirceur.
Synopsis : Quand Andrea Beaumont, une ancienne connaissance de Bruce Wayne, revient dans sa vie, celui-ci se demande s’il ne serait pas temps d’arrêter de défendre Gotham et de raccrocher le costume de Batman. Mais cette remise en question est de courte durée lorsqu’un des parrains de la pègre est assassiné et que Batman se retrouve accusé. Le Chevalier Noir va alors tenter de rétablir la vérité et découvrir un nouvel ennemi : le Fantôme Masqué.
Le Chevalier Noir
Revenons d’abord à l’origine du projet avant d’entrer dans le vif du sujet, car l’homme chauve-souris a toujours été au rendez-vous, depuis sa création en 1939, pour le meilleur et pour le pire. Batman est un anti-super-héros populaire de l’univers DC Comics. Et contrairement à Superman ou à d’autres membres piliers de la Ligue des Justiciers, celui-ci n’a aucun pouvoir. La fortune de son empire familial lui octroie toutefois la possibilité de faire la différence, notamment grâce à de nombreux gadgets et une imposante Batmobile qui lui permettent de mener à bien ses excursions nocturnes, au cœur de Gotham City, une ville où la criminalité bat son plein. Un fort esprit de déduction l’élève également au rang de détective de génie, là où ses compétences martiales donnent du cachet au combattant hors pair qu’il est, aussi humain et vulnérable soit-il. Combattre le crime sans soustraire la moindre vie est son credo ultime, voire le serment absolu qu’il a fait à ses défunts parents. Peut-il alors vivre sa vision de la justice, ou doit-il reprendre la vie « normale » qu’on lui a ôtée ?
La spécificité de la nature du personnage parle d’elle-même, et ses diverses adaptations n’ont pas toujours fait l’unanimité. On se rappelle de l’extra kitsch et burlesque du Batman d’Adam West dans les années 60, qui a failli enterrer tout espoir de le revoir à l’écran. Il a fallu attendre 1989 pour que Tim Burton se réapproprie l’univers gothique du justicier et qu’il devienne la figure la plus populaire de l’univers DC encore aujourd’hui. Un tel engouement a ainsi poussé la Warner, détendeur des droits, à produire Batman : La série animée au début des années 90, une initiative qui s’avère payante pour l’audimat de Fox Kids, puis dans le monde entier. Les retours sont élogieux, aussi bien sur les doublages cultes de Kevin Conroy et Mark Hamill, que dans l’écriture des personnages. On y retrouve les codes du film noir, admirablement mis en scène par une animation qui convoque astucieusement le surnaturel, notamment au détour des jeux d’ombres et de reflets. L’enthousiasme de la première saison a ainsi mis en chantier une aventure originale : Batman contre le fantôme masqué, qui marque définitivement les esprits en adoptant une audacieuse histoire d’amour.
Bas les masques
Le long-métrage fut initialement pensé comme un film de procès à l’encontre de Batman, retenu captif à l’Asile d’Arkham, par des criminels qu’il a lui-même coffrés. La séduisante idée n’a pourtant pas été retenue, car jugée trop statique par ses producteurs. Les six millions de dollars alloués pour une telle entreprise ont ainsi servi une facette inédite du héros, où Bruce Wayne tient une place importante dans la trajectoire du justicier dont on connaît bien les états de service.
Appel de détresse et outil de terreur, le Bat-Signal prévient les malfrats qu’une ombre les guette. La nuit tombée, Batman traverse Gotham avec l’intention de combattre ceux qui lui résistent. Mais qu’en est-il le jour ? L’orphelin businessman et philanthrope de l’empire Wayne pense déjà à replonger dans la prochaine mêlée nocturne. Pourtant, l’irruption d’Andrea Beaumont dans sa vie peut changer la donne. Véritable personnage d’un film noir, Andrea est une femme fatale, dont la silhouette est calquée sur la magnétique Lauren Bacall, identifiable par le regard perçant et singulier qui la révèle au grand jour dans des succès consécutifs des années 40 (Le Port de l’angoisse, Le Grand sommeil et Les Passagers de la nuit). Elle ne constitue pas un levier romantique gratuit, car l’idée de renoncer à une carrière de justicier effleure les pensées de Bruce, encore en quête identitaire. Cependant, leur rencontre au cimetière ou une demande de fiançailles (brusquement interrompue par une nuée de chauve-souris) sont les premiers symptômes d’une relation éphémère.
Un peu plus d’une heure de visionnage suffira toutefois à galvaniser tout adepte du genre super-héroïque, ainsi que tous les cinéphiles qui trouveront là une belle narration en flashback. De quoi rappeler le point fort et vital de Citizen Kane d’Orson Welles. Nous regrettons néanmoins la discrétion d’Alfred Pennyworth et du commissaire James Gordon dans l’intrigue. Autrement, Shirley Walker assure l’orchestration musicale à partir de celle de Danny Elfman. L’ouverture navigue entre les immeubles d’une ville qui semble s’engouffrer dans les ténèbres. Nous voilà immédiatement plongés dans le grand bain, à la merci des scénaristes, qui se sont astucieusement inspirés du comic Batman : Year Two, l’héritage du faucheur. Des meurtres s’enchaînent sur Gotham, où des parrains de la pègre craignent la mort plus que tout. Le Fantôme Masqué frappe aussi rapidement qu’il disparaît. Mais quels sont ses motifs et quelle est son identité ? Un jeu d’enquête se met alors en place, tandis que les fragments du passé de Bruce nous délivrent d’autres réponses autour du serment qu’il a tenu devant la tombe de ses parents.
Entre vigilantisme et vengeance, les masques tombent. Nous n’aurons jamais autant vu Bruce Wayne à l’écran dans une œuvre qui lui accorde tout le crédit nécessaire pour exister, en opposition à son rôle de justicier. C’est également le cas pour l’antithèse de Batman, à savoir le Joker, que l’on retrouve bien évidemment dans une œuvre qui use habilement de la tragédie. La naissance du héros n’en est que plus pertinente, car ce qui peut cruellement manquer dans les superproductions héroïques aujourd’hui, c’est bien l’aspect humain. L’habit ne fait pas le moine et la cape ne justifie pas toute la noirceur que dégage le héros, simplement un homme brisé. Le film contient ainsi une grande palette émotionnelle et certainement tout ce qui peut attirer les amateurs d’actions. L’animation à l’esthétique baroque y est pour beaucoup et les limites de certains effets ont été corrigées dans la dernière réédition. Et elle n’attend que vous dans sa version 4K UHD, remasterisée à partir du négatif original de 1993, respectant ainsi le grain du film de l’époque.
C’est également une occasion en or pour redécouvrir le doublage français de Richard Darbois, voix emblématique et inimitable de Batman dans la série. Pour les puristes, une toute nouvelle featurette avec Kevin Conroy, la voix originale de Batman, se trouve dans les bonus.
Un succès tardif
Tout comme Miles Morales a cristallisé la carrière de l’homme-araignée sur grand écran, Batman contre le Fantôme Masqué constitue l’une des plus grandes réussites parmi les adaptations animées. Il mérite qu’on le célèbre à nouveau et qu’on replonge dans la tragédie qu’il conte et qu’il assume jusqu’au bout de ses 76 minutes de folie.
Bien que ce chef-d’œuvre n’ait pu rentrer dans ses frais lors de son exploitation en salle, faute d’une communication adaptée pour sa sortie en pleine fête de Noël, il rencontra le succès sur le marché de la VHS, et plus tard du DVD. Christopher Nolan est également venu restaurer l’image du héros à travers sa trilogie, avant que Batman ne devienne une mascotte sans âme dans le DC Extended Universe. À présent, l’homme chauve-souris continue son chemin avec l’adaptation de The Long Halloween, récemment orchestrée par Matt Reeves dans The Batman, en attendant que le meilleur détective du monde ne vienne réaffirmer son autorité et sa palette de nuances.
Bande-annonce : Batman contre le Fantôme Masqué
Fiche technique : Batman contre le Fantôme Masqué
Titre originale : Batman – Mask of the Phantasm Réalisation : Eric Radomski, Bruce Timm Scénario : Alan Burnett, Martin Pasko, Paul Dini, Michale Reaves Montage : Al Breitenbach Musique : Shirley Walker Production : Warner Bros. Animation Pays de production : États-Unis Distribution France : Warner Home Video Durée : 1h16 Genre : Animation, Film Noir Date de sortie : 6 septembre 2023
Comment faire prendre conscience avec justesse et sensibilité des difficultés et enjeux du métier de professeur, sans tomber dans les clichés ou les exagérations d’époque ? Comment filmer un sujet inflammable avec mesure et discernement, sans excès d’apologie des profs ou fausse bonne démagogie qui adulerait la place des élèves ?
C’est ce défi que se donne Thomas Lilti dans son nouvel opus, le bien nommé Un métier sérieux : se placer à la bonne distance, dotée d’empathie et de franchise. Ne pas se positionner en tant que sociologue mais en tant qu’observateur, à la fois dedans et extérieur.
Les attendus du projet du réalisateur-médecin-humaniste sont cernés par son titre sérieux et précis.
Car c’est bien la nature de ce qui se joue dans ce métier de pédagogue, et comment on enseigne, qui sont les enjeux du film. Porté par des acteurs tous plus attachants les uns que les autres, tentant d’être drôles tout en n’esquivant pas la mélancolie, Lilti plonge le spectateur dans le quotidien d’un collège de banlieue, s’intéressant davantage aux cohésions et entraides entre professeurs qu’aux liens entre ces derniers et leurs élèves.
Tiraillé entre l’ultra-réaliste et ravageant Entre les murs de Laurent Cantet, et le subversif et oppressant La Journée de la jupe de Jean-Paul Lilienfeld, ce Métier sérieux joue la carte de l’équilibre, prenant à bras le corps les failles du système et les impuissances du grand corps de l’éducation nationale, mais sans chercher à démolir ou fustiger cette réalité.
Lilti cherche plutôt toujours la parole de conciliation, l’empathie réconciliatrice des collègues. La valeur de son cinéma réside dans cette énergie bienveillante du groupe, ici la troupe de profs qui constitue le tissu social fondamental de nos sociétés. Le réalisateur ne se situe ni dans le réquisitoire, ni dans la charge d’assaut.
Sa mise en scène épouse avec une fluidité sereine les difficultés rencontrées et une recherche de l’amitié régénératrice comme vertu primordiale pour exercer ce métier, quelles qu’en soient les fractures. Le métier de prof selon Lilti est une embarcation précaire et résistante d’hommes et de femmes dévoués, blessés, fragiles et forts, ne capitulant jamais. Ce sont des vulnérables mais pas des capitulateurs.
C’est l’humanité réjouissante de ce film, c’en est aussi la limite. Un métier sérieux ne se heurte jamais ou fait un pas de côté face à des situations-limites. Une très belle scène avec Louise Bourgoin où elle pète les plombs en classe aurait pu être approfondie ou renverser le bel équilibre préservé.
Or ce n’est pas le projet de Lilti. On ressort le sourire aux lèvres, conscient de l’effort collectif de ce métier dont le psychanalyste Jacques Lacan disait qu’il est impossible, mais aussi frustré d’un film trop mesuré et sage, en deçà de la réalité d’un métier plus du tout pris au sérieux !
Bande-annonce – Un métier sérieux
Fiche technique – Un métier sérieux
De Thomas Lilti
Avec Vincent Lacoste, François Cluzet, Adèle Exarchopoulos
Date de sortie : 13 septembre 2023
Durée : 1h 41min /
Genres : comédie dramatique
Distributeur : Le Pacte
Il n’y a parfois qu’un pas entre le rêve et la réalité. Et si on assimile le cauchemar dans l’équation, il ne reste que peu d’espoirs pour vivre heureux. La Hija de Todas las Rabias se situe alors quelque part dans cette zone d’incertitude, à l’image du Nicaragua, pays dont les changements sociaux et politiques se résument à La Chureca, une gigantesque décharge à ciel ouvert. Le lien mère-fille suffira-t-il pour trouver un peu de lumière dans ce portrait disgracieux d’un monde qui les rejette ?
Synopsis : Maria et sa mère Lilibeth vivent dans la précarité au bord de la plus grande décharge du Nicaragua. Un jour, la petite fille ne voit plus sa mère revenir. Elle entame un dialogue avec un nouvel ami, Tadeo, qui l’aidera à dépasser sa peur et sa rage. À travers la magie des rêves, elle cherchera à retrouver Lilibeth.
Le centre du monde n’est pas toujours celui que l’on croit. Laura Baumeister de Montis pose une réflexion autour de l’humanité et sa précarité dans le monde qu’elle a elle-même bâti. Au détour d’un podcast apaisant qu’une jeune enfant écoute pour s’évader de son quotidien, le premier long-métrage de la cinéaste nicaraguayenne développe un conte social moderne dans un dédale de déchets ménagers et humains.
Le monde d’après
Aux allures d’une photographie qui rappellerait presque les westerns de Sergio Leone, c’est une ambulance qui nous accueille à l’ouverture, alimentant davantage La Chureca. Il n’en faut pas plus pour saisir la portée du rituel particulier qui s’ensuit. Des enfants se réveillent dans les alentours et attendent ainsi chaque matin que des convoyeurs déchargent leurs déchets, espérant ainsi récolter les miettes de ceux qui sont déjà bien rassasiés. Il s’agit du monde d’après, du monde des restes. Gorgés d’une aura fantastique, voire post-apocalyptique par endroits, les travellings nous dévoilent les contours disgracieux d’un paysage insalubre pour l’homme et les animaux, dont le destin est partagé. De nombreux bidonvilles ont été portés à l’écran pour décréter le même état d’urgence, mais cette observation constitue avant tout la toile de fond d’une relation mère-fille en péril.
Laura Baumeister laisse la crise des déchets en arrière-plan, afin de mieux servir le récit d’émancipation de la jeune Maria, enfant chétive et au caractère bien trempé. Son foyer est bâti avec le recyclage des déchets et ces mêmes ordures, une fois triées, sont troquées pour une poignée de córdobas, la monnaie locale. Seule, sa mère Lilibeth (Virginia Raquel Sevilla Garcia) se bat ainsi tous les jours pour sa fille, dont l’affection particulière qu’elle porte aux chiots lui vaut mille embarras. Ne sachant ni lire ni écrire, il ne lui reste plus que l’imagination pour enrichir sa zone de confort. Sa connexion avec sa mère est si sincère qu’on en oublie temporairement le caractère indésirable de l’enfant. Du moins, jusqu’à ce que la goutte de trop bouleverse cet équilibre familial.
Ode à la maternité
Ara Alejandra Medal est une précieuse découverte dans ce rôle, car la caméra n’hésite pas à confronter le monde à sa hauteur. Les adultes sont ainsi vus comme des agresseurs ou des manipulateurs, notamment du côté de la gent masculine. Les autres femmes semblent garder cet instinct maternel et les analogies s’empilent suffisamment pour que l’on ne s’y trompe pas. Une chienne et sa portée de chiots ou une poule couvant son œuf, il y a de l’amour même dans cet univers étroit et hostile. De cette manière, le film nous tend constamment la main lorsque Maria se sent coincée. Elle retombe toujours sur ses pattes, malgré la soudaine disparition de sa mère, de son point de chute, de son soutien émotionnel, de ses racines, de tout. Réapprendre à vivre n’est pas une chose aisée, mais cela fait partie de son voyage. Sa volonté la pousse cependant à ne pas tomber sous le joug des adultes, notamment lorsque l’on découvre l’exploitation d’enfants de son âge, qui semblent avoir capitulé et accepté leur sort, qu’ils soient en pleine forme ou qui vivent trop près de substances chimiques toxiques.
Et lorsque l’inévitable question de la mort s’impose, Maria n’en a que faire de son monde mis à feu et à sang. Elle reste optimiste et rêveuse, ne cache pas ses émotions et surtout ses accès de rage, elle est d’une nature spontanée que l’on a envie d’encourager quels que soient les obstacles. Elle ne mord pas, elle ne griffe pas, mais elle est suffisamment vaillante pour se défendre. Des instants oniriques viennent constamment apaiser l’esprit de l’héroïne, pour qui c’est le début de la vie, pour qui il est essentiel de grandir rapidement. Lors d’une séquence où la mise à mort est théâtralisée par la jeunesse, on comprend qu’elle s’est implantée dans l’inconscient collectif et qu’il ne reste plus qu’une personne à convaincre. Nul besoin de jouer sur la terreur pour ce faire. Peut-être bien que cette révolution en hors champ est une occasion en or pour tout reconstruire et repartir à zéro.
Moins graveleux que Wendy, de Benh Zeitlin, découvrant le Neverland et ses « grands enfants » perdues, Baumeister s’inspire de Les Bêtes du sud sauvage du même réalisateur et de Nobody Knows d’Hirokazu Kore-eda pour sa dernière partie. Comment substituer la parentalité ou comment y renoncer ? Ce sont des interrogations d’actualité pour la majorité des enfants du Nicaragua, en défaut de maternité. On peut également en voir une esquisse dans Isabel In Winter, un court-métrage que la cinéaste a présenté à la Semaine de la Critique en 2014.
Ce cinquième film de fiction de l’histoire du pays montre que le cinéma est un intermédiaire redoutable entre l’imaginaire et la réalité. Plein de poésie et de positivité, La Hija de Todas las Rabias brosse le portrait d’enfants livrés à eux-mêmes et qui jouent actuellement leur avenir. S’il est simplement question des déchets, le documentaire de Martin Esposito, Super Trash, remonte très bien jusqu’aux dérives de la surconsommation, mais la question qui nous préoccupe ici, c’est le deuil de la maternité et la réconciliation d’une jeune fille avec la vie. Un petit conte surprenant et d’une grande sensibilité !
Bande-annonce : La Hija de Todas las Rabias
Fiche technique : La Hija de Todas las Rabias
Réalisation & Scénario : Laura Baumeister de Montis Photographie : Teresa Kuhn Décors : Marcela Gómez Montoya Costumes : Bea Lantán Maquillage : Eva Ravina Casting : Diana Sedano Montage : Julián Sarmiento, Raúl Barreras Son : Lena Esquenazi Musique : Para One, Arthur Simonini Étalonnage : Peter Barnaers Post-production : avier Velasquez, Daan Janssen Production : Felipa Films, Marthfilms Pays de production : Nicaragua, Mexique, Pays-Bas, France, Espagne, Allemagne Distribution France : Tamasa Distribution Durée : 1h31 Genre : Drame Date de sortie : 13 septembre 2023
Les éditions HiComics publient Rain de Joe Hill, David M. Booher et Zoe Thorogood. Ce comic prend pour cadre un monde plongé en pleine apocalypse, en s’inscrivant dans les pas d’un personnage haut en couleur, la jeune femme Honeysuckle Speck.
Dans sa préface, Joe Hill revient longuement sur la bonne manière de distiller un message dans un récit fictionnel. Le respect du lecteur et la durabilité du propos dépendent en effet de plusieurs facteurs. Une fiction subtile permettra à chacun de tirer ses propres conclusions plutôt que d’imposer une vision, ou de donner l’impression de nous tenir par la main de manière docte ou professorale. Une approche trop didactique peut rebuter, parasiter l’immersion du lecteur, déjouer ses attentes, tandis qu’une narration plus subtile contribuera certainement à l’universalité et la durabilité du message.
Ces leçons, Joe Hill et le scénariste David M. Booher, qui adapte ses écrits, les appliquent d’abord à eux-mêmes. Rain évoque le désastre écologique en imaginant des averses imprévisibles d’aiguilles mortelles. Dans un monde où chaque nuage renferme de quoi décimer des villes entières, l’espoir s’estompe, les animaux n’ont aucun refuge et la flore, faute d’eau, se meurt à petit feu. Cette faillite des éléments s’accompagne de la perdition des hommes : pillards, meurtriers, fanatiques peuvent laisser libre cours à leurs pulsions les plus primaires, comme si la dégradation de leur environnement immédiat conditionnait celle de leur esprit – et de leurs actes.
Rain s’amuse aussi beaucoup aux dépens de Donald Trump, à travers un président annonçant l’entrée en guerre de son pays sur les réseaux sociaux et exploitant la catastrophe… en vendant des parapluies en métal sur son site Internet. Et si l’allusion n’est pas suffisamment claire, il suffit de lire ce slogan, ô combien ironique : « Make America Rain Again ». Cela étant, l’essentiel est ailleurs. Le personnage de Honeysuckle Speck est une lesbienne évoluant dans une Amérique conservatrice. Abandonnée par sa famille, il en a reconstitué une autre, de substitution. Ces différents éléments vont nourrir Rain et lui donner une portée très intéressante.
Boulder, petite localité sise dans le Colorado, devient le théâtre d’expression de dérives sectaires religieuses, mais aussi de vengeances lâches, à travers lesquelles des fascistes qui s’ignorent révèlent leur véritable nature. Le voisin jusque-là bizarre devient ainsi un criminel sans pitié, tirant profit du chaos ambiant pour exercer sa haine et son homophobie. Dans son périple visant à rejoindre Denver et son beau-père, Honeysuckle Speck est par ailleurs accompagnée de Marc Despot, un homme croisé par hasard et qui lui sera d’un grand secours, mais surtout de Templeton, un enfant terriblement attachant, devant fuir les rayons du soleil – et surtout un lourd passif familial.
« Mini-Dracula », comme on le surnomme, apporte un contraste saisissant avec ce que l’humanité régurgite en ces temps troubles. C’est aussi par son truchement que les révélations finales vont être apportées. Souvent fléchées, cousues de fil blanc, elles apparaissent ici plus inattendues et apportent une dimension supplémentaire à l’histoire. Graphiquement réussi (et doté de vignettes parfois macabres), Rain est un album solide, passionnant, articulé autour de personnages forts et qui se déploie à travers une symbolique riche, porteuse de sens.
Rain, Joe Hill, David M. Booher, Zoe Thorogood et Chris O’Halloran HiComics, septembre 2023
Les éditions Delcourt publient le cinquième tome de la série Reckless, intitulé « Descente aux enfers ». Ce dernier marque le retour aux affaires, un peu malgré lui, d’Ethan Reckless, privé aux méthodes expéditives, souvent mêlé à des histoires sordides et à tiroirs.
Certaines affaires nécessitent les services d’individus particuliers, dotés de compétences éprouvées, et capables d’évoluer dans ces zones grises dans lesquelles peu consentent à s’aventurer. Ethan Reckless fait partie de cette frange très restreinte de la population. Pour quelques billets, il investiguera pour vous, mettra les mains dans le cambouis et, s’il le faut, fera sacrifice de sa personne pour mener à bien la mission qui lui a été confiée.
Tout cela a néanmoins un prix. Pas seulement celui auquel se monnaie son temps. Psychologiquement, physiquement, socialement, les affaires laissent des traces. Le privé a été exposé à toutes sortes d’intrigues emmêlées, de personnages sordides, d’événements traumatiques. Ce n’est donc pas surprenant de le voir, au début de « Descente aux enfers », dans une sorte de retraite anticipée, ne prenant même plus la peine de répondre aux nombreuses sollicitations dont il continue de faire l’objet.
Ce n’est que pour faire plaisir à un voisin, Francis, à qui il est redevable, qu’Ethan accepte une nouvelle mission : enquêter sur la disparition de sa belle-fille. Le contexte est habilement travaillé par Ed Brubaker et Sean Phillips, et donne du relief à l’intrigue : ex-droguée, la jeune femme tenait bon dans une sorte d’équilibre précaire trouvé avec son compagnon, Joey, le tout sur fond de catastrophe naturelle d’ampleur biblique. Francis craint à la fois qu’elle n’ait replongé dans ses vieux travers et que son fils, lui-même confronté à des problèmes d’addiction, ne soit affecté par sa disparition au point de renouer avec ses démons passés.
Partant, il s’agit de suivre le fil de l’enquête et de découvrir, en même temps qu’Ethan, les dessous, terrifiants, de cette affaire (à laquelle Anna, l’acolyte habituelle du « détective », n’est mêlée que très marginalement, en tant que spectatrice). Rachel a été liée, durant son enfance, à une organisation familiale criminelle, où les dérives sectaires et les abus sexuels étaient légion. Ethan perce à jour les rapports étroits entre sa disparition et ce passé qui semble resurgir avec pertes et fracas.
Ed Brubaker et Sean Phillips vont beaucoup exposer leur antihéros dans « Descente aux enfers ». Croiser la route de Rachel, femme forte et revancharde, agit comme un puissant catalyseur sur Ethan, qui va prendre des risques, transiger avec certains de ses principes et développer des sentiments amoureux envers la jeune femme. Prenant pour cadre le San Francisco de la fin des années 1980, dans une veine toujours aussi sombre qu’à l’accoutumée, ce cinquième épisode de Reckless ne déroge pas aux canons de la série : captivant, avec une ambiance très travaillée, il met aux prises Ethan et une collection de personnages tous plus abjects les uns que les autres, au cours d’une enquête bien ficelée et pas dénuée de sous-textes.
Reckless : Descente aux enfers, Ed Brubaker et Sean Phillips Delcourt, août 2023, 144 pages
Les éditions Phileas publient Le Cri, adaptation dessinée d’un roman de Nicolas Beuglet, réalisée par Pierre Makyo et Ng Laval. Programme gouvernemental secret, tragédie familiale et enquête policière s’y entremêlent ingénieusement.
Au départ, Le Cri se déploie telle une représentation de l’horreur institutionnelle. Un homme est retrouvé sans vie dans l’établissement psychiatrique de Gaustad, tristement célèbre pour son usage excessif de la lobotomie. Ce qui apparaît de prime abord comme un banal arrêt cardiaque masque à l’évidence une vérité plus dérangeante. Le patient décédé, qui porte un mystérieux chiffre 488 gravé sur le front, a été déplacé sans explication. Il occupait une cellule que l’on cherche à dérober au regard des enquêteurs. Pis, personne ne semble connaître sa véritable identité, alors qu’il occupait les lieux depuis 36 ans. L’inspectrice en charge de l’affaire se questionne rapidement quant à l’implication éventuelle du directeur de l’établissement, Hans Grund. Manifestement, quelque chose cloche, et elle s’apprête à mener une investigation au long cours.
L’inspectrice Sarah Geringën, ancienne du FSK, identifie dans le sang de la victime une substance tout sauf anodine, le LS34, et apprend d’un détenu voisin la perpétuation d’un cri décrit comme singulier et horrifiant. Tous les éléments sont là pour que le prétendu accident cardiaque prenne une ampleur criminelle et internationale, dont les pièces, éparpillées, vont être soigneusement rassemblées par Pierre Makyo et Ng Laval. En plus d’une narration efficace, l’album se distingue aussi par son traitement graphique, avec des couleurs baveuses, aux nuances subtiles, qui s’émancipent de l’hyperréalisme pour se porter sur une poésie visuelle souvent crépusculaire.
En substance, Le Cri s’appuie beaucoup sur son enquête policière et sur les ramifications qui en découlent. Elles ont d’abord trait aux expériences menées par les services secrets américains sur des cobayes humains, visant à aboutir à des formes de manipulation psychologique par la peur. Ce versant narratif ne vient pas de nulle part, puisqu’il s’inscrit en plein dans le projet MK-Ultra. Elles se portent aussi sur les secrets familiaux, avec des notions de duplicité poussées à leur paroxysme. Enfin, durant son enquête, Sarah Geringën suit une piste la menant à Adam Clarence, directeur financier d’un laboratoire pharmaceutique français, disparu depuis peu mais dont elle va rencontrer le frère, qui lui sera d’une grande aide pendant ses investigations.
Les implications du psychotrope hallucinogène LS34, produit par la firme pharmaceutique Gentix, les programmes clandestins américains et les liens de plus en plus clairs avec le patient norvégien « 488 » ajoutent des couches supplémentaires de complexité à un récit très bien tenu. De plus, tout au long de l’histoire, une série de personnages interconnectés – dont un patient désireux d’exercer sa vengeance sur ses bourreaux – vont intervenir, jusqu’aux révélations finales, dont une île reculée constitue l’épicentre.
Le Cri n’est autre qu’un thriller dessiné, très convaincant sur les plans visuels et scénaristiques, auquel il ne manque finalement qu’un peu de folie, ou un supplément d’imagination, pour pleinement enthousiasmer le lecteur. Ce qu’il dévoile des hommes est en tout cas glaçant : dans ce récit, ils ne reculent ni devant les armes cognitives ni face à une vie constituée de mensonges. Tous les sacrifices sont bons pour une cause supposée supérieure.
Le Cri, Nicolas Beuglet, Pierre Makyo et Ng Laval Phileas, septembre 2023, 146 pages
Et si, au tournant des années 2010, le cinéma de Woody Allen, plutôt que décliner, connaissait une forme de renaissance ? Toujours fixé à la croisée du comique et de la mélancolie, le réalisateur de Manhattan et Annie Hall a su se réinventer dans la continuité. C’est en tout cas le parti pris de l’essayiste Damien Ziegler, qui nous expose, par le menu, une décennie riche en nuances et motifs.
C’est un cinéaste et comédien que l’on connaît tous. Un homme volubile, à la croisée des chemins, entre comédie et drame, durablement associé à la ville de New York et à la musique jazz des années 1920-1930, souvent entouré de fidèles, dont Alisa Lepselter, Gordon Willis, Carlo Di Palma, Sven Nykvist et, plus récemment, Darius Khondji. Et si Damien Ziegler resitue de la sorte Woody Allen, c’est pour mieux réhabiliter, dans la foulée, sa filmographie récente, que beaucoup jugent avec indifférence, voire circonspection.
Le cinéaste américain est passé maître dans l’art de la réitération. Les variations mineures autour desquelles s’articule son cinéma sont à double tranchant : certains y verront des conventions répétitives ; d’autres, à l’instar de l’auteur, une réinvention dans la continuité. Woody Allen et les années 2010, le triomphe de l’illusion opère un postulat tout sauf unanime : il y aurait dans le cinéma récent du réalisateur new-yorkais une maturité qui ressemblerait à s’y méprendre à un aboutissement. Qu’importe si l’on partage ou non cette opinion, car le travail argumentatif et analytique de Damien Ziegler constitue, a minima, une invitation bienvenue à revisiter le cinéma allenien post-2010.
Et cela commence avec Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu (2010). Ce film, tourné à Londres, illustre parfaitement l’intérêt de Woody Allen pour les relations sentimentales intergénérationnelles et la réinvention de soi, quand il s’agit de faire fi du passé pour donner une nouvelle direction à sa vie. Minuit à Paris (2011) perpétue l’exploration des villes européennes par le cinéaste américain, tout comme le fera To Rome with Love(2012), deux œuvres par ailleurs caractérisées par la signature visuelle de Darius Khondji. C’est aussi l’occasion pour le spectateur de se voir exposé le refus d’un présent falsifié au point qu’il ressemble à un passé fantasmé, la vanité et la superficialité des certains personnages alleniens (conçus comme tels) et une société non pas diminuée mais au contraire renforcée par la recherche de petits plaisirs et la multiplication des occasions amoureuses.
Durant ses pérégrinations cinématographiques, Damien Ziegler épingle plusieurs invariants de ce cinéma réitérant : la pluie, que Woody Allen apprécie et qui donne son titre à Un jour de pluie à New York (2019) ; l’illusion et le double ; le rapport au passé et aux autres, de Blue Jasmine (2013) à L’Homme irrationnel (2015) ; cette facilité d’entremêler la légèreté et la gravité, presque partout et en tout temps. Les démonstrations de l’auteur sont étayées, précises, et elles se lestent volontiers de références aussi diverses qu’Alfred Hitchcock, Otto Preminger, Tennessee Williams, Dostoïevski, Kant ou Nietzsche.
Des rimes visuelles aux motifs de la tromperie ou de la dualité, de la répétition de l’action (autre récurrence allenienne) à l’analyse des couleurs ou de l’espace négatif, rien n’est omis par Damien Ziegler. Avec une passion manifeste pour son objet d’étude, qu’il déconstruit en autant de personnages, de séquences, d’images et de tropes, l’essayiste parvient à problématiser avec acuité la carrière récente de Woody Allen. Ce qui en ressort est fructueux, circonstancié, parfois inattendu, souvent impensé. Et quelque part, cela témoigne de l’intérêt de cet essai.
Woody Allen et les années 2010, le triomphe de l’illusion, Damien Ziegler LettMotif, août 2023, 440 pages
Le précédent album de la série (Luc Leroi, plutôt plus tard) datant de 2016, c’est plutôt une bonne surprise de découvrir celui-ci. Après sept ans de réflexion, Jean-Claude Denis retrouve l’inspiration concernant son personnage fétiche. Pour quel résultat ?
Disons-le tout net, Jean-Claude Denis n’est pas en phase ascendante et sa récompense (Grand Prix) au festival d’Angoulême 2012 arrivait sans doute à temps pour mettre en valeur un dessinateur à la personnalité originale. Il doit malheureusement faire figure d’ancien combattant aux yeux des amateurs.rices de super-héros et des séries japonaises de manga. De manière générale, ce que présente Jean-Claude Denis doit apparaître un peu gentil aux habitués de ces univers où la violence tend à se banaliser. Non que la violence n’existe pas ici, car Jean-Claude Denis s’inspire de la réalité, mais il s’intéresse plutôt à de la violence plus morale et/ou psychologique.
L’histoire
Le titre n’est finalement qu’un prétexte, pour un début d’intrigue jamais développé, Luc Leroi bénéficiant d’un concours de circonstances pour vendre un livre de nouvelles portant le même titre que celui d’un écrivain à succès. Bien entendu, Luc reste un illustre inconnu (son livre n’a bénéficié d’aucun écho dans la presse), ce qui ne l’empêche pas d’être édité et même d’avoir perçu une confortable avance sur recette. Luc vit toujours à Paris, dans un petit appartement sous les toits et il converse régulièrement sur Internet avec sa copine Alinea restée à Tahiti. Pour une fois, il semble même fixé sentimentalement. C’est alors que débarque Stéphanie, une de ses ex (vue dans plusieurs histoires), blonde imposante aussi bien par le physique que par le caractère : elle est bien plus grande que lui. Sous la menace d’une expulsion de son logement car elle ne peut plus payer son loyer, elle demande l’hospitalité pour elle et le petit Brian (argument massue : « Il pourrait être ton fils ! »). Ce serait l’affaire d’une nuit. Il s’avère que Brian est le fils de l’actuel compagnon de Stéphanie. Nous voilà confrontés avec le monde de celles et ceux qui risquent de devenir des sans-abri, voire des marginaux, car telles sont les fréquentations de Stéphanie. Bien évidemment, Luc est incapable de résister aux arguments de Stéphanie et le voilà bien malgré lui à cohabiter avec cette jeune femme dont il connaît bien le caractère, Brian faisant une fixation sur sa Kalachnikov en plastique. Pour remercier Luc, Stéphanie se met en tête de faire le ménage et elle passe l’aspirateur un peu partout, ce qui n’est évidemment pas un luxe. Ceci dit, elle a son idée derrière la tête… L’autre élément déterminant dans l’intrigue générale, c’est l’irruption d’un chien errant dans la vie de Luc. Dans un parc où il mangeait tranquillement, ce chien se dirige vers Luc comme si c’était son maître. Le chien se montre particulièrement fin (par la suite, il fera preuve de capacités hors du commun) en choisissant Luc et son bon cœur à l’instinct.
Luc Leroi, neuvième
Cet album n’arrive pas à la cheville du meilleur de la série (à mon avis) : Le Nain jaune (1986). Ici Jean-Claude Denis propose une nouvelle variation des aventures de Luc Leroi, éternel insatisfait poursuivi par les ennuis ainsi que par les femmes. Le petit rouquin au grand cœur et à l’inspiration tout juste suffisante pour le faire vivre de sa plume, enchaîne encore les péripéties qui le voient subir des tracas en série. On remarque néanmoins que ces tracas manquent un peu d’originalité par rapport à ceux des albums précédents. À l’image d’un trait légèrement moins sûr et des couleurs un peu moins personnelles, on sent que Jean-Claude Denis s’essouffle quelque peu. Heureusement l’état d’esprit, inchangé, donne un résultat agréable. À noter un petit cahier en fin d’album comprenant quelques illustrations originales : des dessins de travail dont l’auteur dit qu’ils sont à l’échelle. Dans un court texte de présentation, il explique que son inspiration ne va pas systématiquement vers ce personnage de Luc Leroi (voir l’ensemble de sa production), mais que parfois cela s’impose à lui progressivement. Gageons qu’il se trouvera encore suffisamment d’amateurs.rices du dessinateur et de ses personnages (dont Gilbert, l’ami régulièrement encombrant qui risque de le devenir encore plus… à sa manière) pour justifier cet album où Jean-Claude Denis, à défaut d’une inspiration hors normes, montre une nouvelle fois un réel savoir-faire au service d’une ambiance typique.
Luc Leroi : Un effet d’aubaine, Jean-Claude Denis Futuropolis, août 2023