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Retour à Gérardmer 2024

Dans son écrin de montagnes moyennes, rosées ou embrumées, le festival de Gérardmer nous a merveilleusement accueilli, comme à l’accoutumé, avec ses sourires bénévoles, son vin chaud réconfortant et sa sélection de haut niveau.

« Je me suis enfui Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié ! » Arthur Rimbaud, Une saison en enfer.

Evacuons tout de suite un certain problème de logistique qui enflamma les réseaux sociaux le jour des réservations. Ce jour-là en effet, le site du festival, dès l’ouverture à 15h, fut pris d’assaut, et les accrédités comme le grand public se trouvèrent vite démunis. Heureusement, et contrairement à l’année dernière, réserver des places la veille ou le jour même fut plus aisé, ce qui nous permit de voir presque tous les films de la compétition et une grande partie des films hors-compétition.

Pour le reste, l’organisation était efficace, les bénévoles sympathiques et l’ambiance joyeuse. Le festival semble grandir en popularité année après année, et accueillir un public toujours plus nombreux et divers. Une cinquième salle devrait s’ouvrir l’année prochaine à l’espace Lac pour amortir ce flux. On déplorera peut-être tout au plus la densité accrue et une certaine inflexion de l’ambiance : Gérardmer, sous l’effet de son succès, devenant plus mainstream, perd sensiblement son côté festival pour amateur éclairé de films de genre.

Le Jury, présidé cette année par Bernard Werber, récompensa : Amélia’s Children et En attendant la nuit, à ex-aequo, du prix du jury, et, du grand prix, le film sud-coréen : Sleep.

Il faut bien avouer que ce palmarès nous a pour le moins surpris, compte tenu de la qualité des autres films en compétition, et en particulier de When Evil Lurks, notre chouchou, qui repartit malgré tout avec le prix de la critique ainsi que celui du public. N’y aurait-il eu que ce film, selon nous, que ce festival aurait été largement justifié ! Notre étonnement, par ailleurs, fut d’autant plus grand que les films récompensés, Evil Turks excepté, juraient par ses thèmes et leur traitement avec le reste de la compétition, compétition qui, à nos yeux, présentait une certaine unité thématique et un traitement original des figures classiques du cinéma de genres. Les films récompensés du prix du jury et du grand prix nous apparurent fades et génériques, quand des films tels qu’Evil Lurks, The Funéral, Resvrgis ou The Seeding, tout en reprenant les codes du genre, les soumettaient magistralement à une question principale et brûlante : celle de l’humanisme en berne, de sa déliquescence contemporaine, et ce sans espoir ni regret.

Tous ces films affrontent la figure du monstre mais d’une façon renouvelée. Dans une perspective humaniste classique, celle des années 40 aux années 60, le monstre était cette altérité radicale, par rapport à laquelle la communauté se constituait et se définissait, et qu’un héros, représentant de cette même communauté, venait détruire. A partir des années 70, avec Psychose comme précurseur, et Rosemary’s Baby, L’Exorciste ou The Thing comme référent majeur de cette veine, le monstre devient plus intérieur, moins « autre », plus familier. L’altérité est ici mise en question : et si le monstre, ce n’était pas nous au final ? On pourrait dire qu’avec ces films l’humanisme classique fait sa mue post-moderne et s’en vient, d’une manière naïve et subversive, reconnaître dans le monstre à la fois son reflet et son produit. Le monstre, c’est la mal qui ronge la communauté et la marge injustement réprouvée sous l’effet d’une norme oppressive. Au bout de cette idée, l’horreur fera progressivement place à la fantaisie, à celle notamment d’un Tim Burton.

Notre sélection 2024 de Gérardmer, peut être vue, à son tour, comme un détricotage de cet humanisme post-moderne, timburtonien, facile et consensuel, qui exalte les marges, le monstre d’autrefois, mais avec un peu trop d’aménité peut-être. L’horreur est de retour. Rien n’est escamoté du monstre marginal, mais rien ne l’est non plus de la monstruosité « normale » des hommes. S’il s’agit de fuir l’humain, ce n’est pas pour s’en aller rejoindre une obscurité en fait lumineuse. Le mal est le mal, mais il vaut peut-être au fond celui qui réside au cœur de nos sociétés habituées. Comme par dépassement et conservation des coordonnées du genre précédemment évoquées, le monstre n’est plus ce qui était toujours déjà là en nous et familier, le monstre ici est bien ce que nous ne pouvons plus comprendre, mais c’est en tant qu’horizon indéfini de mystère qu’il nous redevient proche ; parce qu’au fond, le premier être que nous ne comprenons plus, qui joue à l’ange, la bête et le monstre, c’est bien l’être humain.

Dans Resvrgis, on fuit un monde qui ne sait pas pardonner et nous condamne à une culpabilité éternelle : ne reste qu’à assumer cette culpabilité et à choisir le monstre – tout en malmenant l’idéal facile d’une sororité rédemptrice, bienveillante et apaisante. Dans The Seeding, on fuit un monde qui ne veut plus enfanter et s’enivre de divertissements vains et égoïstes : ne reste qu’à assumer une maternité dévoratrice et à tuer dans le père toute velléité civilisatrice. Dans Evil Lurks, les enfants suivent le diable contre un monde sans Eglise et sans Etat, où les adultes, de par leurs péchés, ont perdu toute autorité morale. Dans The Funéral, on fuit un monde froid, sans liens familiaux ou amicaux authentiques, et dominés par des forces occultes acharnées à souiller l’innocence : reste à embrasser le zombie, mort-vivant d’un monde tout fait mort, et à le nourrir comme un père de la chair des faux-vivants.

Dans ces films, le mal est toujours victorieux à la fin, soit qu’il s’impose, soit que l’on pactise avec lui. L’orientation pessimiste, voire nihiliste, de cette sélection est puissante et remarquable mais n’est-elle pas au diapason d’une certaine ambiance d’apocalypse ou de fin du monde ? Toujours, il s’agit, encore une fois, de sortir du monde, de l’humain : de s’en échapper vers l’animal (Resvrgis), vers l’apocalypse (Evil Lurks), vers la communauté autarcique et incestueuse (The Seeding) ou vers la mort (ou plutôt la compagnie des morts) (The Funéral). Le monstre, tout en restant monstrueux, se trouve être l’objet d’une alliance contre une société qui n’a plus rien d’autre à offrir que la conservation de son propre vide. Représenté, dans ces oeuvres, sans fard, il n’est pas la figure d’une contre-culture joyeuse ou d’une violence au fond un peu légitime. Il est parfaitement horrible, et, cependant, une paix bizarre, sans doute éphémère, flotte dans l’air à l’heure de sa victoire.

La force de ces films tient au fait de ne rien accorder au monde des hommes sans rien atténuer de la violence du monstre. On n’y réhabilite pas la marge contre le système dans un puritanisme inversé. Le choix du monstre est un choix vertigineux mais qui porte en lui une espèce de vitalité. Comme si le choix était au fond entre l’horreur et l’ennui. Il est rafraîchissant de voir un certain réalisme noir ne laisser place à aucune justification de l’ordre établi. Et de toute façon, plus que la malignité de cet ordre, on en constate surtout la ruine. En effet, on ne peut dire tout à fait que cette sélection 2024 contient en elle une charge subversive. On acte la mort d’un système plus qu’on ne le dénonce. Si on ne résiste pas au monstre, c’est d’abord parce qu’il n’y pas plus rien à défendre. Ces films dont nous venons de parler, et d’autres, dont nous n’avons pas parlé mais qui, étonnamment, convergent dans la même direction, semblent tous nous dire la même chose, avec une sorte d’évidence : voici venue la fin de l’homme ! Et cela, dans une terreur mêlée de soulagement.

Quoique fort de cette thématique surprenante, le festival réussit à célébrer le film de genre (épouvante, horreur ou fantastique) dans ce qu’il a de plus remarquable : être au diapason d’une époque, « à l’heure » comme disait Serge Daney non pas simplement en reflétant son temps – comme si les images étaient déjà données et nettes – mais en nous donnant celles permettant d’articuler nos angoisses diffuses. Inspirer, en l’occurrence, une manière de voir là où il n y a peut être plus rien à dire. Car en face de l’amoncellement de périls qui s’annonce et transforme l’avenir en menace plutôt qu’en promesse, que proclamer d’autre que la fin de l’homme, de ce qui nous est le plus familier ? Si « le vieux monde est en train de mourir. Le nouveau tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » comme le dit Gramsci (Cahiers de Prison, 4) qui en savait un rayon sur les horreurs de l’histoire, alors nous pouvons nous réjouir de cette édition du festival qui ne nous dit pas comment les combattre mais qu’ils sont proches parce qu’on les voit dans le cadre, et rend possible qu’on puisse les affronter.

On l’a compris, pour toutes ces raisons, pour l’accueil, l’ambiance, les images et les questions qu’elles posent, il faut venir et revenir à Gérardmer fin janvier.

« Patron » : ce qui se cache derrière le vocable

Les éditions Anamosa publient Patron, du spécialiste de la sociologie historique et politique Michel Offerlé. Prenant place dans la collection « Le Mot est faible », l’opuscule se penche sur la représentation des patrons dans la culture française, sur la formation des dirigeants d’entreprises et sur leur insertion politique, parmi d’autres choses. 

Oscillant entre stéréotypes négatifs et images d’Épinal, les patrons ont de tous temps investi les médias, la littérature et le cinéma, des caricatures anciennes aux dénonciations plus récentes de François Ruffin (Merci Patron) ou Stéphane Brizé (La Loi du marché, En Guerre, etc.). Parce que la vie économique s’article souvent autour de lui, le chef d’entreprise a toujours fait l’objet d’une attention particulière, par exemple à travers les figures d’exploiteurs ou d’hommes paternalistes.

Le concept de patron a évolué au fil du temps, s’étendant des entreprises familiales aux multinationales dirigées par des actionnaires, sans oublier les auto-entrepreneurs qui remettent en question l’image traditionnelle que l’on s’en fait. Cette diversité se reflète dans les approches entrepreneuriales, où les diplômes, le capital culturel et social, ainsi que les rémunérations varient considérablement. Michel Offerlé revient abondamment sur ces points, illustrant la complexité et les défis de l’entrepreneuriat moderne.

Les origines familiales jouent un rôle important, bien qu’ambivalent, dans la carrière entrepreneuriale. Et là encore, c’est par la diversité des expériences que Patron aborde le sujet. Si certaines entreprises restent sous gestion familiale, d’autres choisissent de s’ouvrir à des gestionnaires externes, notamment pour des raisons de compétences. Cette dualité révèle une certaine tension entre tradition et modernité, supportant une pluralité d’approches et de visions pour l’entreprise.

Autre point essentiel et très commenté : malgré une progression lente, la féminisation des postes de direction commence à changer le paysage entrepreneurial. Les femmes patronnes, bien qu’encore minoritaires, gagnent en visibilité et en influence. Cette évolution, lente et incomplète, est cependant cruciale pour remettre en question les stéréotypes de genre et promouvoir une plus grande égalité dans le monde de l’entreprise. 

Michel Offerlé évoque aussi l’internationalisation des profils et des carrières, ainsi que les porosités entre les mondes économique et politique. Il épingle le déclin des patrons d’Etat, issus des cabinets ministériels ou de l’ENA, en faveur des candidats issus des écoles de commerce. On comprend en tout cas à la lecture de son ouvrage, plus dense qu’il n’y paraît, que la figure du patron, en France, est le reflet d’une tension entre stigmatisation culturelle et reconnaissance de la complexité de l’entrepreneuriat. 

Patron, Michel Offerlé
Anamosa, mars 2024, 112 pages

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3.5

Interview Jean-Jacques Annaud pour Le Nom de la rose

Difficile de séparer l’homme de l’artiste en ce qui concerne Jean-Jacques Annaud, et tant mieux. Le réalisateur correspond exactement à l’idée que l’on peut se faire de lui à travers ses films : généreux, érudit, affable, assoiffé de vie, de culture, de rencontres, de partage… Et de cinéma. 

À l’occasion de sa venue au cinéma Megarama à Arras pour la présentation du Nom de la Rose dans sa copie remasterisée, nous nous sommes entretenus avec l’un des cinéastes français les plus importants de ces 50 dernières années. Car n’en déplaise aux gardiens du Temple, le cinéaste est toujours prophète dans un pays large comme le monde, et le cinéma. Il faut (re)découvrir les films de Jean-Jacques Annaud:  l’heure où l’industrie (française, mais pas que) n’en finit pas de se demander ce qui peut-être fait et comment, vous y trouverez toutes les réponses aux questions que vous vous posez, et celles que vous ne vous posez pas. Vous pouvez aussi lire les lignes qui suivent: c’est comme s’asseoir avec un oncle bienveillant qui vous raconte une grande histoire au coin du feu.

J’aime penser que j’invite à un voyage que l’on ne peut pas s’offrir avec un billet d’avion.

Le Mag du Ciné : Le Nom de la rose s’apprête à ressortir en 4K, sur support physique. Comment on travaille la remasterisation d’un film comme celui-ci ?

Jean-Jacques Annaud : Et bien malheureusement je ne m’en suis pas occupé du tout. En revanche, je me suis occupé de faire en sorte que le film soit visible de nouveau. Parce qu’il y a la femme de l’un des producteurs du film qui pense être assise sur un tas d’or, donc elle l’interdit. Le film est bloqué, comme pas mal de films de Fellini (il s’agit du même producteur italien). Et grâce à mon amitié avec Umberto Eco, j’ai convaincu Stephano Eco (son fils), qui était d’ailleurs un de mes stagiaires sur le tournage, d’intervenir pour que le film soit visible. Il est heureusement visible maintenant en France, il va l’être dans peu de temps, sur UHD et 4K. Mais si vous voulez, mon grand chagrin c’est que dans des pays comme l’Allemagne ou l’Italie ou le film a rencontré un énorme succès- plus encore qu’en France- le film reste bloqué.

Maintenant, ce qui s’est passé. D’abord j’apprends que nous avons réussi à ce que le film soit disponible pour les 20 prochaines années en France et quelques territoires mineurs. Et que le film va être présenté sur la grande place de Bologne dans sa version restaurée. Et du coup je vais là-bas pour vérifier cette version restaurée à laquelle je n’ai pas participé. Je n’en ai même pas l’historique, à part que ça a été fait en Allemagne, fort bien. Et là je peux vraiment féliciter les gens qui l’ont fait, car j’ai retrouvé dans cette projection le film que j’avais dans les yeux quand je l’ai tourné.

Vous savez très bien le problème qu’avaient les projections 35 mm. On tournait sur un négatif qui était très cher, qui était très fin, très subtil, qui enregistrait à la fois les ombres et les lumières. Mais quand on passait en copie on travaillait sur des pellicules pourries, les moins chères possibles ! Généralement de l’Agfa, qui était le moitié prix de Kodak. Mais il y avait encore pire le Perutz !

Donc la plupart du temps, les gens ont vu des copies mauvaises. Et là, j’ai été très heureusement surpris que la colorimétrie était très juste. « À l’allemande » j’ai envie de dire, comme une berline, impeccable (rires).  J’ai tellement été habitué à voir des mauvaises projections avec des copies qui cassent…. Vous savez autrefois les fins de scènes étaient coupées. Quand on faisait ce qu’on appelle un plateau, c’est-à-dire qu’il fallait prendre les bobines de 600 mètres, puis à la fin les coller à une autre bobine, il y avait 4, 5 images qui disparaissaient avec une saute de son abominable. Là on approche vraiment de l’œuvre telle que je l’ai souhaitée.

Ce qui me rend très heureux aussi, c’est que…  J’aime posséder les livres. J’aime savoir que je l’ai, que je peux le relire encore quand je veux. Vous allez me dire qu’un film, il suffit d’être abonné à une plate-forme pour le retrouver. Mais il n’est pas vraiment à moi (sourires), il est dans l’air…  J’ai envie de dire que ces films sont mes amis. J’aime vivre avec eux. Je vois la consommation que nous en faisons à la maison… Je regarde dans ma collection, et ça me fait plus plaisir que de regarder sur une liste, de cliquer et d’avoir un truc qui n’est pas à moi. J’ai l’impression que c’est très sensuel d’une certaine manière.

J’écris dans mon bureau, ou je n’ai que 4000 livres- mais j’en ai 6000 dans d’autres endroits. Mais ce que j’aime c’est qu’ils soient annotés- j’ai appris ça d’Umberto Eco d’ailleurs, je gribouille sur mes livres, de façon à me souvenir des passages qui m’intéressent. J’ai pris possession de l’œuvre d’un autre d’une certaine manière. Et là je suis content de savoir que les gens vont avoir à leur disposition une qualité égale à celle d’une très bonne projection.

LMDC : Le cinéma a toujours été placée sous le signe de l’aventure dans votre filmographie. C’était un moyen d’explorer des territoires nouveaux, de (re)découvrir des individus ou des cultures qu’on l’on ne connaissait pas, au travers d’un médium que l’on avait toujours l’impression de redécouvrir à travers l’usage que vous en faisiez. Est-ce que cet esprit d’aventurier était une condition sine qua non pour adapter le roman d’Umberto Eco ?

JJA : Vous savez, ce qui me passionne, c’est de m’immerger dans un voyage. Je disais autrefois que j’aime penser que j’invite à un voyage que l’on ne peut pas s’offrir avec un billet d’avion. Donc être dans un univers qui n’est plus accessible. Je crois que j’ai gardé une âme de petit garçon de la banlieue. Je voyageais, le dimanche entre papa et maman,  qui m’emmenaient voir Kurosawa. C’étaient pas des intellectuels mes parents, pas du tout. Ils détestaient le cinéma américain, qu’ils trouvaient trop con (rires), c’était pas trop leur truc. Donc j’allais voir les films italiens, les films français, qui étaient très bons à l’époque. Pour moi c’était synonyme d’apprentissage, de voyage, et de rêves.

On m’a reproché toute ma vie d’avoir des fins positives. Mais j’espère moi avoir une vie positive. Et j’aime pas rendre les gens malheureux. Je préfère être heureux, et l’idée que les gens se sentent mieux à la sortie du cinéma qu’à l’entrée. Je suis très malheureux à l’idée de penser que je pourrais coûter de l’argent- pardon d’être aussi ras des pâquerettes- à des gens qui se disent « On aurait mieux fait de rester à la maison ».  Donc je pense avoir une responsabilité d’entrainer des gens qui comme moi ont envie de dépaysement.

Je me suis fait incendier en acceptant de dire que je suis dans l’industrie du divertissement. Mais divertir ça veut pas dire faire des âneries. Ça veut dire changer de voie. Aiguiller vers quelque chose d’autre. Sortir du quotidien, sortir de la vie qu’on vient de vivre dans la journée, de se projeter dans un univers différent.

Et moi pour ça j’ai besoin d’être passionné. Un film pour moi c’est 4 ans. J’ai besoin pendant 4 ans de me réveiller chaque matin en me disant « Ouah, aujourd’hui je vais faire du casting, je vais aller à Mexico, je vais rencontrer des gars trapu qui sont dans la boucherie… » . Ça va me faire découvrir un milieu que je ne connais pas. Je vais parler avec eux, je vais essayer de les comprendre…  Quel privilège incroyable ! Et puis le lendemain ouais je vais au montage, je vais voir la scène, je crois qu’elle est trop longue sur la fin… J’ai besoin de vivre passionnément ça. Oui, je vais rencontrer le grand spécialiste des esquimaux qui a vécu 15 ans chez les Inuits… Ne pas profiter de ce privilège pour s’immerger dans une époque, s’identifier à des personnages…

Je sais que ce n’est pas du tout au goût du jour. Aujourd’hui je ne pourrais certainement pas faire L’Amant. Je ne pourrais pas faire L’Ours, parce que je ne suis pas un ours. Je ne pourrais pas faire Le Nom de la Rose, je ne suis pas un moine. Je ne pourrais pas faire La Guerre du feu, parce que je ne suis pas un homme préhistorique- quoique…

LMDC : Stalingrad, vous n’êtes pas russe.

JJA : Oui (rires). C’est terrible… « L’art il faut que ce soit comme la vie », j’ai tellement entendu ça… Mais c’est tout le contraire !  C’est justement pour ça que j’aime Aristote, l’art est une purification de la vie. On va à l’essentiel, on coupe tout ce qui est chiant. Irrelevant en anglais. C’est ça qui m’a guidé. Je n’ai pas le souvenir d’une journée ou je n’ai pas été heureux d’avoir été à l’aventure. Des fois je me dis « Mais putain, qui est le connard qui a écrit cette scène ? » Bah c’est moi (rires). Comment je vais faire ?! Et quand je rentre en voiture après une journée épuisante, ben ça a marché.

L’art est une purification de la vie. On va à l’essentiel, on coupe tout ce qui est chiant.

LMDC : Aujourd’hui, tout est fait pour que les films dits « historiques » dépeignent les époques d’avant selon nos représentations de maintenant. C’est quelque chose que vous vous êtes toujours interdit de faire, quitte à sortir le spectateur de sa zone de confort. Comme si c’était le seul moyen de partager avec lui ce privilège dont vous parliez…

JJA : Je pense que j’ai un devoir d’être sincère. D’être moi pour eux, pas moi pour moi. Si c’est moi pour moi, j’achète un miroir, c’est pas trop cher, et je me fais des compliments, ou des reproches.

J’ai trois moments de grands moments de grands partages. D’abord je travaille avec un ou plusieurs coscénaristes, parce que j’aime le dialogue. Qui a eu l’idée, l’un ou l’autre on s’en fout, ce qui est important c’est ce qui est sur la page.

L’autre moment de partage, c’est le plateau.  Il y a un truc qui me passionne dans mon métier, c’est que je suis suffisant pour foutre un film en l’air, mais j’ai besoin du talent de chacun. Je dis bien de chacun, pas seulement du chef machino, du chef opérateur, du chef opérateur… J’ai besoin de la passion de l’ensemble de mon équipe- évidemment les comédiens en premier. J’adore me sentir dépendant de la compétence des autres. J’ai la chance d’avoir travaillé depuis longtemps avec les meilleurs du monde, pas seulement les meilleurs français. Mais ça ne suffit pas, il faut que les meilleurs du monde soient au meilleur d’eux-mêmes, et qu’ils ne le fassent pas pour le fric.  À l’époque du film publicitaire où j’ai pu travailler avec de grands chefs opérateurs. Certains étaient formidablement intéressés, d’autres venaient simplement pour le chèque. Ça vaut pas la peine ! Il vaut mieux prendre quelqu’un d’enthousiaste, qui va se donner un mal fou et vous faire quelque chose de nouveau et de vibrant, qu’un pépère qui roupille derrière sa cellule photoélectrique. Ça c’est un grand moment de partage.

Puis le troisième moment de partage, c’est avec le public. Et je dois vous avouer que j’ai eu le privilège extraordinaire d’avoir eu un public complètement planétaire, ce qui me touche énormément. Cette année j’ai été exclusivement à Shanghai, à Pékin, Singapour, Cape Town, Oslo, Berlin Los Angeles… La liste est chiante. Mais quand je suis à la sortie d’une séance à Copenhague, et que je vois des jeunes gens qui ont des Blu-ray de La Guerre du feu, de mon premier film, du Nom de la Rose… J’ai l’impression que c’est ma famille. On a partagé les mêmes idées en fait. Il y a forcément plein de gens qui n’ont pas aimé j’imagine. Mais ça c’est assez merveilleux. Parce que quand les films sont personnels, on est à poil. Et quand on vous a apprécié à poil… Bon il y a peut-être mieux comme comparaison (rires). Mais j’ai plein de copains qui ont fait des films qu’ils n’aimaient pas et qui ont eu du succès. Et ça c’est un drame, d’avoir eu du succès auprès de gens que vous ne respectez pas. Ce qui importe c’est d’avoir un rapport positif avec les gens que vous respectez. Le malheur de beaucoup de comédiens qui font des gros chiffres, et qui au bout du compte ne respecte pas vraiment le travail qu’ils font, auraient aimé être quelque d’autre… Moi j’ai toujours refusé d’être autre chose que moi.

 LMDC : En tant que réalisateur, vous avez toujours eu une dimension de pionnier. Vous été l’un des premiers cinéastes à utiliser le numérique sur un film complet avec Deux Frères, la 3D avec Le Dernier Loup…

JJA : Pas seulement ! J’ai fait le premier film en Imax/3D avec Les Ailes du courage !

LMDC : Pardon ! Mais du coup, c’est encore plus vrai.

JJA : Et La guerre du feu était le premier film européen en Dolby, que j’ai fait à Toronto parce que c’était la seule salle équipée en Amérique du Nord. J’étais le premier à faire de la stéréo, et du numérique. Sur Deux Frères, la presse m’a étranglé en disant « Annaud fait de la vidéo » : ils ne connaissaient pas la différence entre le numérique et l’analogique !

Il ne faut pas renoncer par élégance intellectuelle à toucher le cœur

LMDC : En extrapolant un peu, vous avez toujours eu le même rapport avec la critique que Guillaume de Baskerville (le personnage de Sean Connery dans Le nom de la Rose) entretient avec les moines. Il y avait une modernité dans votre démarche que les gens ne voulaient ni voir ni entendre finalement.

JJA : Vous savez, j’ai encore plein de jeunes cinéastes qui me disent « Évidemment M. Annaud, on tourne en 35 mm ». Je leur dis « Attendez les mecs, moi j’ai commencé avec des caméras qui faisaient la taille de cette table » ». Il fallait être 4 ou 6 pour la mettre sur un pied-boule, après mettre le pied boule sur un travelling… Et j’ai toujours rêvé d’avoir une petite caméra. Maintenant il m’arrive de tourner des plans avec mon portable. Et ça me va très bien, si ça suffit qu’est-ce que je vais m’embarrasser d’une grosse caméra ? Toutes ces époques ou faire un travelling ou faire un mouvement de grue ici, c’était quasiment impossible. Vous la descendez comment la grue ? Elle pèse trois tonnes.

Moi j’adore mettre la technologie à mon service. J’ai été parmi les premiers à utiliser les effets spéciaux numériques. Et je suis très très à l’aise avec les effets spéciaux numériques parce que j’ai été très très à l’aise avec les effets spéciaux classiques, qu’on appelait La Truca. J’allais au labo avec cette machine, et on réglait le truc. Maintenant j’adore faire l’étalonnage, la colorimétrie, parce que ça va vite, c’est bien, c’est mieux qu’avant. J’ai été Monsieur Gadget pendant longtemps. J’ai une caisse chez moi de tout ce que vous pouvez imaginer, le numérique, les minidisques… Dès qu’il y avait une technologie nouvelle j’y courais parce qu’elle me facilitait le travail. Et quand elle était pas bien je l’abandonnais.

LMDC : La tendance simpliste consiste à penser que la technologie est réservée aux films qui seraient « technologiques » à l’écran, dans l’histoire. Mais chez vous, on ne ressent jamais la technologie comme un frein pour se plonger dans une époque qui ne l’est pas. C’est peut-être même le meilleur moyen de raconter cette époque telle qu’elle se serait racontée elle-même si elle avait disposé de ces moyens-là.

JJA : Bravo pour ça ! Je me souviens quand j’ai fait Les ailes du courage– c’était Sony qui produisait- je leur ai dit « Attention, je peux vous garantir une crise cardiaque par séances, peut-être même plusieurs. Mais ce qui est important, c’est l’histoire ». Il faut que les gens oublient qu’ils regardent un film en 3D, c’est juste un accessoire. Pourquoi la 3D est morte ? Parce que les gens ont cru que ça suffisait de faire un film en 3D, comme autrefois ça suffisait de faire un film en couleur. Il fallait que le ciel soit bleu, que les jupes soient rouges, les chemises jaunes… Et ça fait Seven Brides for Seven Brothers. Vous connaissez ?

LMDC : Je ne pense pas.

JJA : C’est (Vincente) Minnelli qui l’a fait je crois (en fait il s’agit de Stanley Donen), ça s’appelle Les sept fiancées de Barbe-Rousse il me semble en français. Et à l’époque c’était le Technicolor, il fallait impressionner les gens avec de la couleur Mais l’histoire était nulle (rires) !

Non, c’est l’histoire d’abord, l’histoire toujours. Et mettre l’ensemble de l’effort, les acteurs, les décors etc. au service de l’histoire ! Je suis un vieux camarade de Ridley Scott. On a souvent été en concurrence très aimable dans les mêmes boites etc. Et tous les deux on aime se redire : « Nous ne sommes pas dans Motion Pictures Industry, mais dans Emotionnal Pictures Industry ». C’est la vérité. Il n’y a pas vraiment de grande œuvre sans émotions. Si ça touche pas le cœur… Ça peut-être quelque chose d’intellectuel, de tout à fait intéressant. Mais s’il y a pas des moments où vous êtres pris par l’émotion, ça peut-être le rire c’est une émotion, ça tient pas la route.

Il ne faut pas être mièvre, mais il ne faut pas renoncer par élégance intellectuelle à toucher le cœur.

Quand je vois des jeunes gens qui ont des Blu-ray de La Guerre du feu, de mon premier film, du Nom de la Rose… J’ai l’impression que c’est ma famille.

LMDC : C’est ce qui me frappe aussi chez vous, c’est qu’il y a toujours une candeur énorme dans chacun de vos films, doublée d’une facétie qui me rappelle un peu Sergio Leone. Tous les deux vous partagez l’amour des visages spectaculaires, l’amour des grands espaces, des époques qu’on ne connait pas. Mais aussi pour ce côté « petit pont entre les jambes ». Je pense à Dewaere dans Coup de tête, ou les tigres dans Deux Frères.

JJA : Merci de citer Sergio, j’étais très ami avec lui. Nous avions le même chef opérateur, Tonino Delli Colli. Sergio venait souvent déjeuner ou diner avec Tonino et moi. Et figurez-vous, un jour il m’a dit une chose très particulière : « S’il m’arrive quelque chose sur un tournage, j’aimerais que ça soit toi qui reprenne le film ». Bon, les courtoisies qu’on peut se faire entre ami. Et le jour où il décède, sa veuve m’appelle. Il me dit « Sergio m’avez dit, comme vous vous souvenez peut-être, il a un film en préparation est-ce que vous voulez le reprendre ».

LMDC : Stalingrad.

JJA : Leningrad ! Il faisait un projet sur Leningrad. Et je lui ai dit « moi écoutez, je prépare un film sur Stalingrad. Il en était ou Sergio ? ». Elle m’a répondu « Il a une valise pleine de livres ».  Bon, une valise pleine de livres, on en fait quoi après…

Mais ce que j’aimais chez Sergio, c’est ce que j’aimais aussi chez Umberto Eco, c’est qu’il était rigolo. Quand j’ai découvert Pour une poignée de dollars, je crois que c’était son premier film…

 LMDC : Il avait réalisé des péplums avant. Le colosse de Rhodes, et d’autres films…

JJA : Oui, vous avez raison. Mais en tous cas j’ai découvert Sergio Leone au Cameroun. J’ai été envoyé comme coopérant, j’étais censé apprendre le cinéma à des fonctionnaires du ministère de la Culture, ça a très bien fonctionné d’ailleurs. Mais je me souviens que j’avais trouvé qu’il avait tellement d’humour, tellement de moquerie… Car Sergio a été pris en sérieux en se moquant ! Quand il met un personnage là et un personnage là, comme ça de chaque côté d’un écran en format 2.55, c’est de l’humour ! Mais les gens ont pris ça au sérieux. Les mecs qui n’arrêtent pas de marcher au ralenti quasiment, et qui vont tirer avec la musique de Morricone qui s’amuse… C’est de l’humour qui a été pris au premier degré ! Comme les James Bond, c’était une moquerie des films ou des héros peuvent se suspendre à un hélicoptère, peuvent avoir des trucs en perforant l’oreille ou je ne sais quoi. Et les gens ont pris ça au sérieux, mais au départ c’était très rigolo. Dr No, c’était le premier il me semble ?

LMDC : C’était le premier.

JJA : J’ai vraiment été très passionné par le cinéma de Kurosawa, le cinéma d’Eisenstein. Je disais tout à l’heure aux jeunes gens (Jean-Jacques Annaud s’est prêté à l’exercice de la  masterclass plus tôt dans la journée devant des lycéens qui découvraient Le nom de la Rose), que j’ai eu la chance à l’IDHEC mon directeur de mémoire était le grand petit ami d’Eisenstein.  Il s’appelait Léon Moussinac, et il avait gardé tous les originaux des story-boards d’Einsenstein. Et c’était magnifique, c’était un dessinateur extraordinaire. Vous regardez le story-board d’Alexandre Nelvsky, c’est le film ! Il y a le nombre de cavaliers, la ligne d’horizon, la neige, la bataille sur la glace est dessinée d’une manière merveilleuse. Moi je me souviens d’un article dans Libération qui expliquait que j’étais tellement nul que j’étais obligé de faire des petits dessins pour savoir le film que j’allais tourner ! (Rires).

Quand j’ai expliqué que c’était moi qui gérait les petits dessins, même si je les confiais à des dessinateurs meilleurs que moi, mais… Non. J’étais un nul, donc j’avais besoin de copier et de regarder le story-board. Bref.

C’est un métier redoutable, ou il faut se battre toute la journée. Dans le plaisir. Et je continue, tous les jours (rires). Heureusement que c’est pas facile. Ce qui est amusant aujourd’hui, c’est qu’une certaine proportion de film est fait par des gens qui ne connaissent pas trop bien le cinéma. Un peu comme si un chirurgien du cœur qui a envie d’être chauffeur de taxi, ou vice-versa, qui vous propose de vous ouvrir sans avoir rien appris.

LMDC : L’Uberisation (rires).

JJA : (rires) Et ça c’est quand même une grande modification. Aux États-Unis, les mecs qui sont metteurs en scène ils ont la casquette à l’envers comme ça. Et ils sont très méchants, et crient très forts (rires).

O Corno, une histoire de femmes : l’instinct sororal

Telle une araignée qui tisse une toile autour de femmes qui voient leur destin se croiser, Jaione Camborda démontre une étonnante capacité à capturer « les vérités » du corps féminin. Dans la même approche onirique du désir aperçue dans Arima, son premier long-métrage, la cinéaste espagnole revient, sans jugement, nourrir une tendresse suffisamment rare et élégante pour qu’on tombe sous son charme. Célébré au festival de Saint-Sébastien, O Corno se propose de conter une ode à la solidarité féminine et à la renaissance de la maternité.

Synopsis : 1971, Espagne franquiste. Dans la campagne galicienne, María assiste les femmes qui accouchent et plus occasionnellement celles qui ne veulent pas avoir d’enfant. Après avoir tenté d’aider une jeune femme, elle est contrainte de fuir le pays en laissant tout derrière elle. Au cours de son périlleux voyage au Portugal, María rencontre la solidarité féminine et se rend compte qu’elle n’est pas seule et qu’elle pourrait enfin retrouver sa liberté…

L’ergot de seigle (appelé « O Corno » par les Galiciens) est un champignon vénéneux bien connu pour les intoxications mortelles de la céréale au Moyen-Âge. Depuis, les sage-femmes sont parvenues à en tirer des bienfaits thérapeutiques afin de favoriser les contractions utérines lors d’accouchements… et d’avortements. Sachant les ressources limitées en campagne, ainsi que la menace planante du régime franquiste qui réduit les femmes à leur utilité biologique et qui les prive d’indépendance financière, Jaione Camborda choisit de montrer comment la plupart d’entre elles sont parvenues à briser leurs chaînes.

« Fragilité, ton nom est femme »

Dans une intensité qui reflète toute la sincérité du long-métrage, l’histoire démarre par un accouchement à domicile qui tourne à l’épreuve. La caméra de la cinéaste espagnole ne lâche pas cette femme souffrant de ses contractions et sa sage-femme de fortune, María. Cette dernière fait en sorte de ne pas laisser son amie hors du cadre et dans la détresse, car c’est dans un esprit de confiance et de communion sororale que l’enfant pourra naître. C’est évidemment tout ce que l’héroïne incarnée par Janet Novás renvoie. Danseuse de profession, elle est en contrôle total de son corps. La photographie de Rui Poças lui offre ainsi le relief nécessaire pour que ses gestes et sa peau fusionnent avec des teintes terreuses. María est plus que jamais en connexion avec la nature qui l’entoure, comme pour légitimer sa liberté, durement acquise, et qu’elle va devoir récupérer.

Lorsqu’une jeune femme vient la solliciter pour ses compétences cachées de « faiseuse d’anges », il est immédiatement question de préserver l’épanouissement d’une jeunesse et d’un avenir. C’est tout l’enjeu de la première partie que de révéler le malaise social qui restreint les choix de vie de ces femmes, coupées en deux pour le spectacle d’hommes qui ne sont ni des génies ni des magiciens. Juste des hommes. Ceux-ci n’ont pas besoin de se mettre en danger pour étouffer dans l’œuf cette maladie qui ne touche que les femmes (L’Événement). Cependant, les choses dérapent fatalement pour María, ainsi poussée à la clandestinité. L’intrigue prend alors un malin plaisir à convoquer les tropes du road-movie, avec l’île d’Arousa comme point de départ et point de non-retour.

De mère en fille…

En renonçant à son confort, ses habitudes et à ses amies, María se lance en direction du Portugal pour y trouver asile. Son voyage à travers la Galice, évidemment semé d’embûches, n’ampute rien à la tendresse et à la force de ce personnage. La cinéaste l’accompagne ainsi dans son intimité et dans une exploration d’une maternité retrouvée. À l’inverse, d’autres mettent en avant la solidarité féminine au service de l’avortement, comme dans la chronique moderne Never Rarely Sometimes Always, où deux jeunes américaines affrontaient la masculinité fiévreuse et ambiante de New-York. Le drame espagnol concentre pourtant toute son attention sur cette femme, mûre d’esprit et d’expérience. Sa cicatrice en bas de son ventre témoigne d’un parcours initiatique qui a commencé depuis très longtemps. Et ce qui est remarquable dans cette approche de la féminité, c’est que l’on rencontre des femmes de toutes les générations. María, qui a vécu tant de choses jusqu’à considérer sa féminité comme un fardeau, reflète pourtant l’état d’esprit de chacune d’entre elles. Ce portrait est chaleureux, un peu comme la protagoniste, plus séduisante que jamais lorsqu’elle diffuse sa générosité dans un environnement aussi hostile et peu conciliant.

Fraîchement inscrite dans la Constitution française, la liberté d’accès à l’IVG achève une longue lutte initiée par la Loi Veil (Annie colère). En Espagne, la protestation massive à Madrid en 2014 a vu un collectif de 80 cinéastes converger vers cette soif de liberté, transmise de mère en fille, donnant ainsi naissance au documentaire Yo decido. El tren de la libertad. Autant dire que ces événements font grandement échos aux problématiques rencontrées dans O Corno, une respectueuse fable sur des femmes libres de disposer de leur corps et de renouer avec une maternité trop longtemps réprimée.

Bande-annonce : O Corno, une histoire de femmes

Fiche technique : O Corno, une histoire de femmes

Réalisation et scénario : Jaione Camborda
Image : Rui Poças
Son : Sergio Silva
Montage : Cristobal Fernández
Musique : Camilo Sanabria
Étalonnage : Rita Lamas
Productrices : Jaione Camborda, Andrea Vázquez, María Zamora
Producteurs associés : Rodrigo Areias, Katleen Goossens
Production : Esnatu Zinema, Miramemira, Elastica Films, Bando à Parte, Bulletproof Cupid
Pays de production : Espagne, Portugal, Belgique
Distribution France : Epicentre Films
Durée : 1h45
Genre : Drame
Date de sortie : 27 mars 2024

O Corno, une histoire de femmes : l’instinct sororal
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3.5

Sous les applaudissements : voyage dans une fabrique à symboles

Un fœtus nihiliste arborant une barbe de trois jours, des bars à plantes fleurissant d’Istanbul jusqu’à Tokyo, des angoisses existentielles sucrées de dialogues surréalistes, des séances de méditation impossibles, des symboles à décrypter dans tous les recoins du corps et de l’espace : tels sont les ingrédients de la série télévisée Sous les applaudissements, dévoilée par Berkun Oya au début de l’année 2024.

En novembre 2020, le réalisateur Berkun Oya bouleversait la Turquie et le reste du monde avec sa série Ethos (Bir Başkadır). Portée par des actrices et acteurs au sommet de leur art, cette fiction en huit épisodes avait connu un vif succès et généré beaucoup de débats et de discussions, tant en Turquie qu’à l’international. Cette œuvre originale et profonde, avec sa photographie et sa lumière sublimes, dressait, dans un rythme lent mais captivant, le portrait complexe de personnages sous tension dans des cultures qui s’entrechoquent. Si Ethos est rapidement devenu un objet artistique et culturel important dans le paysage cinématographique, c’est notamment grâce à la qualité de ses dialogues puissants et de son scénario qui offraient une vision personnelle et critique des fractures sociales et familiales qui traversent la société turque contemporaine.

Berkun Oya est revenu en février 2024 avec une nouvelle fiction saisissante d’originalité qui marie avec intelligence humour noir et satire sociale : Sous les applaudissements (Kuvvetli Bir Alkış). Tournée en 2023 à Istanbul, cette série compte six épisodes d’environ trente minutes. Avec une distribution plus réduite que pour Ethos et se déroulant sur une plus longue temporalité, elle nous plonge dans l’intimité, les rêves et les pensées d’une famille nucléaire issue de la classe moyenne vivant dans un grand appartement à Istanbul, vraisemblablement dans le quartier de Kadıköy. À différents moments de leur vie, on suit le couple formé par Zeynep (Aslıhan Gürbüz) et Mehmet (Fatih Artman) dont l’existence se voit transformée par la venue de leur enfant Metin (Cihat Süvarioğlu).

Mécanismes de l’absurde

Dès les premières minutes de la série, le ton est donné : l’absurde sera l’invité d’honneur de ce récit. Mais on comprendra vite que l’absurde sera ici non pas une fin, mais un moyen. Il servira de prétexte pour illustrer des sujets complexes et plus profonds qu’il n’y parait au premier regard. Comme pour la série Buffy contre les vampires (1997-2003) qui fonctionnait par métaphores et où le fantastique avait pour rôle de mettre en scène les angoisses intérieures de la vie adolescente, Sous les applaudissements se présente comme un enchainement de situations et d’images à décoder. Dans cette fiction, l’absurde permet certes de créer des situations loufoques qui invitent au rire, mais il permet surtout de mettre en image les différentes peurs et angoisses existentielles des personnages principaux : l’anxiété de ne pas être suffisamment prêt.e.s pour accueillir un enfant, l’angoisse de transmettre nos traumas à nos enfants, l’appréhension que nos enfants soient à l’image d’une société dont les valeurs nous rebutent et qu’ils ressemblent aux pires imbéciles de notre milieu social, la culpabilité de faire des enfants dans un monde qui mettra rapidement à mal leur insouciance, la peur (ou le désir inconscient ?) de perdre le nouveau-né qui ne cesse de pleurer, l’inquiétude d’être envahi.e. et de ne pas savoir gérer la présence d’un autre individu dans son foyer, la crainte d’avoir des enfants plus matures que nous et qui verraient (trop) clairs (et trop tôt) dans nos mécanismes défaillants d’adultes, la peur de ne pas parler le même langage que son enfant et de ne pas ou plus le comprendre, la détresse face à nos sentiments d’insignifiance et d’aliénation ou encore l’angoisse de vivre toute une vie dans un couple sans être jamais vraiment entendu.e ou compris.e.

Tout sur la dépression de ma mère

Le thème de la parentalité et de la complexité des rapports familiaux est central dans cette œuvre. Dans Sous les applaudissements, les relations familiales commencent tôt et, déjà in utero, les liens se tissent et se dessinent entre la mère et l’enfant. On pourrait d’ailleurs reprocher à la série d’avoir recours à un discours souvent mis en scène au cinéma voulant que les traumas de l’enfant (et de l’adulte qu’il deviendra) soient le résultat des traumas non réglés (du « bazar intérieur ») de la mère. Mais, et nous y reviendrons, le personnage de la mère est suffisamment complexe pour éviter de tomber dans la caricature. Cette question de la transmission des traumas est visuellement mise en image dans une scénographie troublante où l’on découvre la vie de l’enfant quelques heures avant sa naissance. On y voit le fœtus, sous les traits de l’homme adulte qu’il va devenir, fumer cigarette sur cigarette, se lamentant de vivre ainsi, dans le ventre de sa mère qui ressemble à une chambre d’enfant en désordre, envahie de souvenirs, patins à glace, peluches, livres, vélo, guitare, vêtements dépareillés et autres affaires éparpillées. Pieds nus, arborant une barbe de plus de trois jours, un tee-shirt sale et un air abattu, le fœtus Metin déplore l’état de santé mentale de sa mère et assume le fait qu’il ne veut ni naître ni mourir.

Orange organique, orange onirique

Cet enfant qui, dès le début de sa vie, doit faire face aux larmes intérieures de sa mère qui coulent sur lui (les émotions refoulées de son parent), se définit comme nihiliste et est en proie à une immense nostalgie de sa vie antérieure passée au chaud et en paix à l’intérieur d’une orange. Le réalisateur met ici en image, au premier degré, une expression turque « Sen daha portakalda vitaminken », employée par une personne plus âgée à une personne plus jeune : « à l’époque où tu n’étais qu’une vitamine dans une orange ». Cette idée surréaliste de l’orange qui serait le lieu de l’origine ou la planète mère du jeune héros (sa terre natale serait-elle « bleue comme une orange » ?) est exploitée avec poésie et humour tout au long de la série. Dans le générique de début du dernier épisode, le réalisateur joue sur l’assimilation entre une orange et une planète. Dans un clin d’œil au générique du film 2001 : L’Odyssée de l’espace, on peut voir une forme sphérique (un fruit, un ovule, une planète ?) qui apparait sur un fond noir. Si Kubrick avait utilisé la musique classique de Richard Strauss, Berkun Oya lance quant à lui l’hypnotique Boléro de Ravel pour nous faire pénétrer dans la fameuse orange, celle à partir de laquelle tout a commencé.

Ceux qui rêvent le jour

Tout au long de la série, la quête de la paix intérieure semble pour les personnages principaux un rêve impossible. Metin et sa mère Zeynep tentent, désespérément, de méditer. Mais, ces moments intimes où ils cherchent l’apaisement sont toujours interrompus : Zeynep est sans cesse observée, déconcentrée et sortie de sa méditation par son conjoint qui lui dit notamment qu’il se sent seul et Metin est rappelé à la réalité par les bruits de la vie et de la ville (le chien errant du port de Kadıköy qui aboie) et les cris de la foule et l’odeur des gaz lacrymogènes (une discrète référence au contexte politique et social de la Turquie et aux violentes répressions policières dont est victime la population lors des manifestations). Si la place donnée au sommeil et à la méditation est si importante dans la série, c’est parce que cette dernière fonctionne un peu comme un rêve avec un ensemble d’images à interpréter tel le serpent (que l’on retrouve sous un cadre en verre dans le ventre de la mère et qui sert plus tard de dangereux compagnon de travail à Metin), le cordon ombilical ensanglanté gisant aux pieds du père dans la cuisine, la bouteille en verre remplie d’un lait (maternel) qui explose sous le poids de l’enfant devenu adulte ou encore l’orange filmée de très près qui évoque à la fois une vulve, un vagin et les tissus intérieurs du corps.

Le serpent se mord la queue : éternel retour, blocages et regrets

Le personnage de la mère, Zeynep, ce qu’elle traverse dans son être et dans ses émotions, reste une grande réussite de la série. Dans une scène bouleversante où elle parle à son époux endormi, on la voit exprimer ses regrets de femme devenue âgée. Son désespoir grandit au fur et à mesure de la scène et on perçoit toute sa détresse et tous les freins qui l’ont empêchée d’être heureuse, de quitter son mari, de vivre sa vie. Pendant qu’elle parle, son visage alterne entre les traits de la femme de trente ans qu’elle a été et celle de soixante ans qu’elle est aujourd’hui. Elle exprime son regret d’être restée avec un homme qu’elle n’aime pas ou plus, la peur d’être seule, le regret d’être restée immobile, en cherchant dans l’homme avec qui elle a partagé son quotidien un autre qui lui ressemble, mais en mieux (celui à qui elle parle au téléphone le jour où son nourrisson est revenu nicher en elle). Une caractéristique de la série demeure dans son rapport au temps et à l’espace. La narration nous entraine dans des aller-retour entre passé et futur, tout en mettant en évidence l’immobilisme dans lequel restent les parents : ils vieillissent certes, mais leur relation n’évolue pas et leur environnement de vie ne change pas. On ne voit pas d’indices (décoratifs, vestimentaires, technologiques, politiques) qui nous diraient que trente ans séparent le couple du début de celui de la fin de l’histoire. Cette temporalité toute particulière est visuellement figurée par des images et des situations qui semblent indiquer que l’on est pris dans une sorte de boucle narrative : les images, par exemple, du serpent, de la mère qui tricote et du ventre rond, qui sont présentes dès le premier épisode, viennent à la fin conclure le récit.

Cruelle ou tendre satire de la société

Si l’absurde, le poétique et le métaphorique sont les principaux ingrédients de la série, il faudrait également y ajouter la satire. En effet, la série agit avec brio comme une satire d’une classe sociale (« les citadins privilégiés » pour reprendre les mots du père) urbanisée, cultivée, connectée, petit bourgeois, en proie à un sentiment de vide face aux questionnements existentiels, celle qui lit les mauvaises nouvelles du monde et les injustices perpétuées par les gouvernements corrompus le matin au petit-déjeuner sur son smartphone, une classe sociale qui veut bien faire et qui a à cœur de respecter les normes sociales (vivre en couple, avoir un enfant, l’éduquer, lui transmettre des valeurs et l’importance des mathématiques), tout en cherchant désespérément une quête de sens, de paix intérieure et d’individualité. Le réalisateur s’amuse aussi dans cette fiction de notre rapport au consumérisme avec, par exemple, cette scène montrant le couple suréquipé d’achats neufs pour un bébé qui n’a pas encore été conçu. Il tourne aussi en dérision avec une certaine affection les hipsters d’Istanbul personnifiés sous les traits de l’amie et amour d’enfance de Metin qui met au point avec une grande excitation un concept de « bar à plantes ». Elle imagine des succursales qui fleuriront partout dans le monde pour faire se rencontrer des « plant-people » et faire socialiser entre eux les végétaux (si l’idée fait sourire, elle semble toutefois en dire long sur nos solitudes contemporaines et sur la place qu’ont notamment pu prendre les plantes dans nos vies pendant la pandémie).

Soyez sympas avec vous-même : rembobinez et recommencez la série 

Sous les applaudissements est une œuvre inclassable et riche portée par des interprètes qui nous font passer du rire aux larmes en un battement de cil. De la même manière que dans la série de Judith Godrèche, Icon of French Cinema, sortie deux mois plus tôt, l’humour et l’absurde permettent ici de mettre en scène un propos profond et des histoires qui parlent de l’intime. Il est réjouissant de voir éclore des récits dissonants qui nous dérangent et nous fascinent, nous font rire et pleurer, qui se présentent comme des énigmes parfois. Des récits où se déploient l’absurde, l’humour, le second degré, la dérision et l’autocritique (un des personnages de Sous les applaudissements dira au premier épisode : « on se croirait dans une vieille série ringarde »). Le langage métaphorique et poétique de la série de Berkun Oya, les sauts dans le temps, les répétitions dans la mise en scène, la chute régulière du quatrième mur : tous ces éléments placent les spectatrices et spectateurs dans un rôle actif en suscitant toujours l’étonnement et la réflexion. À celles et ceux qui aiment décoder les rêves, cette œuvre est faite pour vous.

Bande-annonce : Sous les applaudissements

Fiche technique : Sous les applaudissements

Titre original : Kuvvetli Bir Alkış
Titre anglais : A Round of Applause
Réalisation : Berkun Oya
Distribution : Aslıhan Gürbüz, Fatih Artman, Cihat Süvarioğlu, Eyüp Mert Ilkis, Zeynep Ocak, Settar Tanriögen
Date de sortie : février 2024
Pays de réalisation : Turquie
Langue : Turc
Lieu de tournage : Istanbul
Direction musicale : Ebru Suda
Société de production : Krek Film
Saison 1 – 6 épisodes

On va tous crever, mais quand, où et comment ?

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De cette première œuvre du Suisse Tobias Aeschbacher dans le domaine de la BD, on remarque son titre à teneur prophétique. Mais, sa lecture montre qu’il masque un second degré qui apparaît progressivement.

Outre un prologue et un épilogue, l’album comporte six chapitres faisant intervenir des personnages qui habitent tous le même immeuble. Ces chapitres montrent ce qui se passe dans les six appartements de l’immeuble plus ou moins au même moment. Pour les besoins du scénario, les épisodes dans chaque appartement sont légèrement décalés dans le temps. Ainsi, le premier épisode ne fait que se terminer dans l’un des appartements en question, quand un trio y fait irruption. Auparavant, nous avons suivi ce trio dans sa préparation alors que les trois hommes qui le constituent font route, en voiture, vers l’immeuble en question.

Destins

Pour en revenir au titre, on pourrait imaginer qu’il cherche à nous interpeler par rapport à notre inéluctable destinée individuelle, ou même qu’il fasse un constat alarmiste par rapport à la situation planétaire qui se dégrade régulièrement (tensions politiques, sociales, épuisement des ressources naturelles, réchauffement climatique, etc.) En fait non, il fait référence aux personnages de l’album et se permet juste une légère entorse grammaticale permettant d’instaurer le doute qui intéresse l’auteur. En effet, la narration n’est pas assurée par l’un ou l’autre des personnages, ni même par plusieurs qui prendraient la parole à tour de rôle au fil des chapitres comme cela aurait été possible. En fait, comme dans bien des romans, nous avons affaire ici à un classique narrateur omniscient : le dessinateur-scénariste.

Références cinématographiques

La quatrième de couverture laisse entendre que l’histoire est dans la veine de ce que montre Quentin Tarantino dans ses films et c’est indéniable. Autre clin d’œil cinématographique selon mon impression The Big Lebowski l’inénarrable film des frères Coen. Petites justifications au passage qui permettent de situer un peu l’histoire, nous avons au début un groupe de malfrats qui se chamaillent dans leur voiture avant d’arriver à destination (l’immeuble déjà cité) sur des sujets très accessoires par rapport à leur objectif, ce qui a le don de faire monter inutilement la tension entre eux et même de les déconcentrer. Quant à l’objectif de leur virée, il s’agit d’une urne funéraire qui contient des cendres.

Construction originale

L’album se présente donc comme un enchainement de circonstances qui font intervenir successivement, des personnages qui habitent dans six des appartements d’un même immeuble. Le léger décalage narratif d’un épisode à l’autre permet juste de faire progresser l’action liée à l’irruption du trio de malfrats. L’auteur nourrit son album de nombreux détails loufoques qui l’agrémentent. Surtout, il nous propose une action plutôt absurde (en écho à l’absurdité de la vie) avec des personnages qui s’avèrent toutes et tous surprenants. Cela va de la décision radicale qui prend effet comme par hasard au moment où le trio pénètre dans l’immeuble au pervers qui s’est arrangé pour installer un dispositif voyeuriste lui permettant de visionner les faits et gestes d’une de ses voisines en passant par un duo d’étudiants colocataires qui cultivent de l’herbe en telle quantité que cela consomme trop d’électricité, d’où des coupures intempestives de courant agissant comme une sorte de running-gag.

Un dessinateur en devenir ?

Si le scénario est le point fort de l’album, je n’en dirais malheureusement pas autant du dessin qui n’a rien d’agréable esthétiquement. Bien que la présentation éditeur le qualifie de graphiste, illustrateur et dessinateur de BD indépendant, sur ce qu’il montre ici, je considère Tobias Aeschbacher comme un dessinateur médiocre. Certes, il s’arrange pour caractériser suffisamment ses personnages, mais ceux-ci donnent régulièrement l’impression d’être restés à l’état d’ébauche. Au crédit du dessinateur dont c’est la première œuvre, il faut quand même dire qu’il s’y entend pour faire sentir à quel point certains de ses personnages sont des déséquilibrés. Pour évaluer ses capacités de dessinateur, il faudra attendre d’éventuelles prochaines œuvres pour faire des comparaisons et observer son évolution. Pour l’instant, la comparaison avec les dessinateurs les plus doués, montre clairement qu’Aeschbacher ne fait pas le poids. Autre remarque à propos du dessin, les décors restent souvent minimalistes, en particulier dans les appartements de l’immeuble où l’essentiel se passe. On sent le dessinateur focalisé sur son intrigue, avec comme défi (réussi) d’aller au bout de ce qu’il avait imaginé, ce qui n’est déjà pas si mal pour un début.

On va tous crever, Tobias Aeschbacher
Helvetiq (collection Ébullition) : paru le 21 février 2024

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3

« Erectus » : régression pandémique

Le roman Erectus de Xavier Müller est adapté en bande dessinée par Erik Juszezak aux éditions Philéas. Récit de science-fiction aux accents dystopiques, l’album plonge le lecteur dans une réalité alternative où un virus régressif menace l’humanité. 

L’intrigue d’Erectus se déploie autour d’un événement inexplicable : à travers le globe, des individus régressent et se transforment soudainement en Homo erectus. Partout, cette épidémie sème la panique et interroge : quelle est la nature de ce virus, et que révèle-t-il sur notre rapport à l’altérité et à notre propre humanité ? Anna Meunier, scientifique française, s’engage dans une quête désespérée pour déchiffrer ce mystère, entre espoir scientifique et dilemmes éthiques.

Cette adaptation en bande dessinée par Erik Juszezak mérite une attention particulière. Le dessinateur réussit à capturer l’essence du roman de Xavier Müller et à enrichir le récit d’images puissantes. L’écho à l’épidémie de Covid-19 confère par ailleurs à Erectus une résonance particulière. On retrouve dans cette adaptation certains réflexes et certaines interrogations qui ont eu cours dans nos sociétés il y a quelques années à peine. 

Comme avait su le faire La Planète des singes en procédant par inversion, Erectus soulève des interrogations éthiques majeures, notamment sur la définition de l’humanité et la manière dont nous traitons l’Autre, l’altérité, celui qui l’on juge inférieur. Une comparaison édifiante apparaît dans l’album en guise d’illustration : elle met en parallèle les Erectus et les Africains exposés lors de l’Exposition Universelle de Paris.

Malgré ses qualités, l’adaptation souffre de certaines faiblesses. Autant il est intéressant de suivre l’évolution de la réaction officielle et médiatique à cette pandémie, avec les omissions initiales, autant on peine à s’identifier aux personnages et à croire à l’histoire d’amour inter-espèce qui forme la fin de l’album. L’individu est ainsi, en quelque sorte, relégué à l’arrière-plan des enjeux épidémiques.

Erectus n’en demeure pas moins intéressant. Il interroge avec pertinence les réponses de l’humanité face aux menaces inconnues et la frontière fragile entre civilisation et barbarie. En cela, il se révèle être un miroir troublant de nos angoisses collectives, explorant avec audace les limites de notre éthique. 

Erectus, Erik Juszezak d’après Xavier Müller
Phileas, mars 2024, 103 pages

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3.5

« Dark Ride » : voyage au cœur de l’horreur

Dark Ride paraît aux éditions Delcourt et nous plonge dans un parc d’attractions unique en son genre, où l’horreur et le frisson sont les maîtres-mots. Conçu par Joshua Williamson et illustré par Andrei Bressan, le récit se caractérise par une ambiance sombre et des personnages complexes, abîmés, naviguant entre rêve et cauchemar. 

Owen Seasons, le personnage principal, commence un nouveau job dans un endroit plutôt atypique. Mais il découvre rapidement que le parc Devil Land, qu’il admire depuis son enfance, cache des secrets bien plus terrifiants qu’il n’aurait pu l’imaginer. Dark Ride explore la dualité entre l’horreur fictive des attractions et les véritables terreurs qui se cachent derrière les sourires démoniaques de ses mascottes. Avec ses expériences nappées d’épouvante et ses propriétaires dysfonctionnels, le parc devient un personnage à part entière, dont les mystères ne sont que partiellement révélés.

Dark Ride poursuit la collaboration entre Joshua Williamson et Andrei Bressan, dont les éditions Delcourt avaient déjà rendu compte avec Birthright. Cette nouvelle série s’inscrit dans la tradition des séries B horrifiques ; les deux auteurs capitalisent sur leur expérience dans le genre (Ghosted, Nailbiter) et parviennent à charpenter une atmosphère angoissante, pleine de faux-semblants et de disparitions inquiétantes. Tantôt c’est à travers un vidéaste un peu trop curieux, tantôt c’est avec le concours d’une sœur cherchant des réponses sur l’absence de son frère : le parc semble répondre à une logique qui lui est propre et qui nous apparaît via les mésaventures vécues pour les personnages.

Au centre de l’intrigue se trouve la famille Dante, propriétaire de Devil Land. Samhain et Halloween, frère et sœur, sont au cœur d’une rivalité exacerbée par les attentes d’un père visionnaire mais vieillissant. Samhain marche clairement dans son ombre, alors qu’il aimerait se faire un prénom dans le monde des affaires. Halloween ressemble plus à une influence sans borne ni rivage, capable de tous les excès pour attirer les projecteurs sur elle. Leurs interactions dépeignent une famille en état de rupture inachevée, dont les membres sont tourmentés par des secrets et des ambitions personnelles. Cet argument doit être creusé plus avant, mais donne toutefois son sel au scénario.

Dark Ride réussit dans sa capacité à mêler l’horreur à des thèmes profondément humains. Les personnages sont confrontés à leurs envies et leurs peurs les plus intimes – dont l’échec pour Samhain. Organisant une porosité entre le fantastique et la réalité, se lestant de personnages tout en fêlures, Dark Ride est convaincant dans son entrée en matière, même s’il peut apparaître un peu dispersé. Reste à voir comment Joshua Williamson et Andrei Bressan développeront leur univers dans les prochains tomes…

Dark Ride, Joshua Williamson et Andrei Bressan
Delcourt, mars 2024, 128 pages

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3.5

« Pussey! » : l’art satirique de Daniel Clowes

Avec Pussey!, paru aux éditions Delcourt, Daniel Clowes livre une critique acérée de l’industrie de la bande dessinée, principalement à travers le prisme des éditeurs, créateurs et fans de super-héros. Partiellement autobiographique, l’album se constitue d’une succession de courts récits mettant en scène un dessinateur confronté aux aléas du neuvième art.

Pussey! trouve son origine dans les pages d’Eightball, anthologie dans laquelle Daniel Clowes se permettait d’explorer, sans contrainte, ses visions les plus cyniques et humoristiques de la société. Le personnage central, Dan Pussey, dessinateur cherchant à faire son trou, devient le symbole de l’artiste jeune et naïf, catapulté dans le monde impitoyable de la bande dessinée, où le succès semble davantage reposer sur le marketing que sur le talent réel. En bon satire, Daniel Clowes y critique non seulement l’industrie des comics de son temps, et notamment les super-héros aux aventures cousues de fil blanc, mais surtout la manière dont l’art peut être dévoyé par les intérêts commerciaux – comment ne pas songer à ces planches vendues à prix d’or dans des galeries ?

Au-delà des parodies et des coups directs portés à l’industrie, Daniel Clowes utilise Pussey! pour effeuiller l’âme de son protagoniste, exposant avec acuité les faiblesses et le pathétisme résigné de Dan Pussey. L’humour, bien qu’omniprésent, cède par moments la place à une mélancolie profonde, témoignant des désillusions de l’auteur et de son personnage vis-à-vis du monde de l’art et de la création. Les critiques ne s’arrêtent d’ailleurs pas à l’industrie du comic book ; elles s’étendent aux valeurs souvent superficielles de l’art contemporain et à la consommation de la culture pop. On verra par exemple dans l’album un groupe d’artistes réuni un peu par hasard, ou une cérémonie de remise de prix au cours de laquelle les hommages sont aussi nombreux qu’hypocrites – présentés en alternance avec les situations réellement vécues.

Le style graphique et narratif de Daniel Clowes dans Pussey! annonce déjà ce qui deviendra sa marque de fabrique dans ses œuvres ultérieures. Si l’humour y est plus présent, la tonalité mélancolique et la critique sociale préfigurent des titres comme Ghost World ou Patience. Pussey!, avec son personnage fait de fantasmes et d’espoirs déçus, se distingue peut-être par approche plus franche et moins nuancée, comme s’il cherchait à mettre un grand coup de pied dans la fourmilière agitée du neuvième art.

Des décennies après sa publication, Pussey! conserve toute sa pertinence, reflétant les évolutions et les constantes de l’industrie du comic book. Les mécanismes de l’exploitation créative, la marchandisation de l’art, les interactions humaines accidentées et les travers de la culture de fans – « gentiment » moqués – restent évidemment des sujets d’actualité. Dans un monde où la culture geek est devenue dominante, les observations de Daniel Clowes sur les illusions et désillusions de l’art populaire résonnent avec une ingéniosité sans cesse renouvelée. Au-delà de sa valeur satirique, l’album offre une introspection intéressante sur les aspirations, les échecs et la quête d’authenticité de l’auteur lui-même, dans un univers souvent régi par l’apparence et le commerce.

Pussey!, Daniel Clowes
Delcourt, mars 2024, 56 pages 

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Docteur Petiot le maudit, tueur en série et héros

Quand un réalisateur français atypique entraîne son acteur fétiche sur l’illustration d’un des plus célèbres faits divers français, cela donne un mélange des genres au ton très sombre.

Un film original et à part dans l’industrie du cinéma français qui illustre un fait divers connu et met en vedette un des acteurs français les plus polyvalents dans une interprétation très particulière d’un des plus célèbres tueurs en série français.

Un film à part fait par une équipe à part

Depuis ses premières années d’existence, le cinéma s’est largement inspiré de faits réels, notamment les faits divers criminels, que ce soit comme inspiration lointaine ou comme retranscription littérale des évènements. À cet égard, les cinémas britanniques et américains se sont taillés la part du lion, produisant une large proportion des films de ce type et donnant ainsi naissance à des classiques comme Psychose, L’Étrangleur de Boston, Henry, portrait d’un serial-killer, L’Inspecteur Harry ou Le Silence des agneaux. Mais leur homologue français n’est guère en reste et n’hésita pas à illustrer les faits criminels marquants de notre pays à l’instar de Landru et Violette Nozière de Claude Chabrol, Le Trio infernal de Francis Girod sur l’affaire Sarrejani ou encore René La Canne du même réalisateur. Ici, il s’agit de l’affaire dite du Docteur Petiot, du nom de ce médecin qui, durant l’occupation allemande, assassina un grand nombre de juifs en leur faisant croire qu’il allait les aider à s’enfuir pour l’Argentine et en les dépouillant, ainsi qu’un certain nombre de truands de la Gestapo qui désiraient fuir les rigueurs de l’épuration. Jugé, condamné à mort et guillotiné en 1946, Marcel Petiot demeura une grande figure de l’histoire du crime français, comme une sorte d’incarnation de génie du mal inégalé de par le nombre de ses victimes (près d’une trentaine). Il inspira des romans, des bandes dessinées et deux films, un britannique sorti en 1957 et un espagnol de 1973, deux séries B très librement inspirées des faits.

C’est Christian de Chalonge qui s’intéresse à l’histoire et la met en scène. Réalisateur atypique du cinéma français, relativement peu actif (neuf films plus une dizaine d’épisodes de séries télévisées), ce dernier n’hésitait pas à s’attaquer à des thématiques et des genres alors peu abordés dans le cinéma français de cette époque, notamment le post-apocalyptique avec Malevil, adapté du roman de Robert Merle. Pour ce projet, il retrouve son acteur fétiche Michel Serrault, déjà présent dans Malevil, L’Argent des autres et Les Quarantièmes rugissants. L’acteur avait déjà interprété un tueur en série dans Les Fantômes du chapelier de Claude Chabrol. Autant à l’aise dans le registre comique que dramatique, il était clairement l’interprète idéal pour interpréter cette figure ordinairement monstrueuse. Tourné pour un budget modeste, le film connut peu de succès et demeure assez largement méconnu. Il vaut pourtant largement la peine d’être redécouvert.

La figure ambiguë du criminel

De manière attendue, le film repose énormément sur la prestation de Serrault dans le rôle de Marcel Petiot. Il est vrai que l’acteur restitue parfaitement la folie et l’instabilité du personnage, irrépressiblement guidé par l’appât du gain innommable mais également capable de générosité vis-à-vis de certains patients, comme une fillette malade d’une famille pauvre. Travaillant intensément son regard, il réussit le pari de rendre crédible sa prestation pourtant antagoniste, illustrant autant un brave médecin ordinaire qu’un criminel sans scrupule, « une espèce de rencontre au sommet des forces du mal chez un être qui, par ailleurs, montrait le visage d’une personne ordinaire, pouvant côtoyer, voire faire le bien ». Cette prestation provoqua d’ailleurs de nombreuses critiques et semblèrent affecter le public qui avait boudé le film, ce que déplora Serrault, très impliqué dans le projet et par ailleurs coproducteur.

Outre ce traitement du personnage, le ton du film déconcerta beaucoup de monde. Alors que celui-ci s’engage déjà sur une thématique peu abordée dans le cinéma français, il parvient encore à brouiller les pistes en mélangeant les genres. On y trouve du drame social, du film historique, du policier et même du fantastique, notamment avec un traitement du thème du vampirisme. Ce thème apparait dés les premières minutes du film, avant même le générique, lorsque Marcel Petiot assiste au cinéma à un film de vampires symbolisant à lui seul l’expressionnisme allemand, le Nosferatu de Murnau, projection qui le laisse consterné. L’analogie se poursuit ultérieurement lors de déplacements du docteur où ce dernier, apparemment dément, prend des allures de seigneur de la nuit, cape incluse. On peut ainsi y voir une triple facette du personnage, bon docteur, criminel sans scrupule et créature prédatrice extraordinaire. Ce parti pris audacieux confère également une ambiance particulière au film, à la fois très sobre et chargée en émotion, incluant un travail soigné au niveau de la lumière et des jeux d’ombre. Il est vrai que le réalisateur avait déjà fait un film post-apocalyptique tout en conservant ce dernier ancré dans le réel. Tel est également le cas de Docteur Petiot qui demeure fortement rattaché à la réalité sordide et sombre de l’occupation allemande, de la traque policière de la Gestapo et des crimes de masse. On peut aisément y voir un message implicite : ceux que l’on nomme les monstres, notamment les tueurs en série, ne sont guère que le produit de sociétés humaines modernes effectuant le même type de crime à une bien plus grande échelle. Il en est de même des monstres de fiction, vampires et autres loups-garous, qui ne font que refléter de manière fantasmée des criminels et des actes bien réels et ordinaires.

Également film historique puisque traitant de faits réels, le film se distingue par une reconstitution soignée, particulièrement réaliste. Tant dans les costumes que les décors ou même les prestations d’acteur, l’histoire reflète bien le Paris de l’Occupation, bien sûr sous son pire aspect. Le casting, entièrement composé d’inconnus et de seconds rôles à l’exception de Serrault, est également très convaincant, le manque de notoriété des acteurs contribuant au caractère réaliste du long-métrage. Le réalisateur imprime le film de son style, d’une grande lenteur, assez contemplatif, attentif à l’ensemble des détails visuels. Sans être un grand réalisateur, de Chalonge est un très honnête artisan, sachant tirer parti d’un faible budget et imprimer une ambiance singulière. Son tour de force consiste essentiellement à nous intéresser au sort d’un personnage détestable, de fait le protagoniste d’une histoire qui illustre une vision de l’Occupation et de la Libération avec sa part d’ambiguïté et de crimes. Le portrait du docteur tueur en série devient ainsi le reflet de la France de cette époque, la dualité du personnage reflétant l’ambivalence des Français en général, capable autant d’héroïsme et de bravoure que de bassesse et d’horreur, pouvant être aussi bien résistants que collaborateurs. Il s’agit d’un portrait éminemment sombre et pessimiste, par ailleurs assez représentatif de la vision qu’en donnait le cinéma hexagonale de l’époque, avec des films tels que Uranus de Claude Berry ou Pétain de Jean Marboeuf.

Nous avons donc une œuvre assez singulière dans le paysage du cinéma français, mélangeant les genres et abordant un sujet inédit tout en s’inscrivant dans une certaine tradition pour sa manière de traiter son contexte historique.

Bande-annonce : Docteur Petiot

Fiche Technique : Docteur Petiot

Réalisation : Christian de Chalonge
Scénario : Dominique Garnier, Christian de Chalonge
Casting : Michel Serrault, Bérangère Bonvoisin, Aurore Prieto
Production : Ciné Cinq, M.S. Productions, Sara Films
Décors : Yves Brover
Musique : Michel Portal
Photographie : Patrick Blossier
Montage : Anita Fernandez
Genre : drame
Durée : 102 minutes
Date de sortie : 19 septembre 1990

« L’Ondine de l’étang » : obstination amoureuse

Les éditions Bamboo publient dans leur collection « Les Aventuriers d’ailleurs » L’Ondine de l’étang, d’Anna Aparico Catala. Réappropriation d’un conte des frères Grimm, l’histoire se leste de fatalité et de romance.

L’adaptation en bande dessinée de L’Ondine de l’étang des frères Grimm permet un passage du conte oral au visuel narratif, offrant ainsi une nouvelle dimension à cette histoire classique. Le récit s’articule autour des thèmes universels du désespoir, de la malédiction, et enfin, de la rédemption par l’amour absolu.

Joachim a été promis à l’Ondine par son père, dont la pérennité économique était menacée. Pensant céder un animal à la prisonnière de l’étang, le meunier a en fait porté le sort sur son propre fils, né quelques minutes plus tôt. Anna Aparico Catala a su capter l’essence onirique et parfois sombre du conte, grâce à une utilisation habile des couleurs et des formes. 

Le personnage de Joachim affiche en première intention une insouciance naïve face au mythe de l’Ondine, qui contraste avec la prudence et l’intuition de Hanna, sa fiancée. Et le message central du conte ne souffre aucune ambiguïté : la puissance de l’amour et de la détermination face à des forces apparemment insurmontables. Car Hanna, par son courage et sa ténacité, devient le véritable moteur de l’histoire, et parvient à tromper l’Ondine en recourant à des sortilèges. 

Pour ce faire, elle a pris conseil auprès d’une vieille magicienne. Ses présents – le peigne, la flûte, et le rouet d’or – deviennent les symboles de la quête de Hanna, chaque objet marquant une étape de son voyage émotionnel vers la réunion avec son amour perdu. Espoirs et désillusions, avant les retrouvailles tant attendues.

Cette adaptation de L’Ondine de l’étang confirme tout l’intérêt de cette nouvelle collection. Réussie sur le plan graphique, elle offre aux (jeunes) lecteurs une plongée passionnante dans un monde où la parole engage et où l’amour pur possède le pouvoir de renverser les malédictions les plus sombres. Une lecture recommandée pour ceux qui cherchent à redécouvrir les contes classiques à travers le prisme enchanteur de la bande dessinée.

L’Ondine de l’étang, Anna Aparico Catala 
Bamboo/Les Aventuriers d’ailleurs, mars 2024, 64 pages

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3.5

Sous la maison… un univers parallèle

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Daisy est une jeune adolescente fraichement arrivée dans un établissement scolaire où elle peine à s’intégrer. Quand elle se fait une amie, Jeanne-Claude, elle lui fait part de son secret.

Le secret de Daisy s’avère bien plus gros que ce que vous pouvez imaginer de la part d’une adolescente. Dans la maison qu’elle habite avec ses parents (qui n’apparaissent jamais tout au long des 96 pages de l’album), Daisy a son coin privilégié : les deux machines à laver qui se tiennent côte-à-côte au sous-sol. On peut imaginer qu’elle s’y réfugie à l’occasion pour tenter, inconsciemment, d’y retrouver quelque chose s’approchant de la quiétude du ventre maternel, le moyen le plus sûr pour se rassurer alors qu’elle aborde une période difficile de sa jeune vie. Mais, cela va beaucoup plus loin, car dans ces machines (l’une ou l’autre, indifféremment) elle a trouvé un accès vers ce qu’elle considère comme un univers parallèle peuplé d’étranges créatures qui tiennent aussi bien de la pure fantaisie que de discrètes allusions à l’univers d’Alice au pays des merveilles. Nous sommes donc clairement dans le genre fantastique qui permet à l’auteur, le Canadien Jesse Jacobs, de laisser libre cours à son imagination sans jamais livrer d’explication rationnelle, caractéristique du genre. Il s’arrange quand même pour qu’à la lecture, on puisse arriver à la conclusion que ce sont ces adolescentes qui, avec leur imagination délirante, se laissent entrainer dans des aventures qui les fascinent entre elles, mais qu’elles ne pourraient pas raconter à leurs parents.

La forme et la manière

La façon dont l’auteur s’y prend pour nous raconter cette histoire abracadabrante est particulièrement séduisante. Dans un premier temps, il nous immerge dans l’univers de ses protagonistes pour nous en livrer les caractéristiques sans nous assommer d’explications. En même temps que Jeanne-Claude qui fait la découverte de cet univers, nous faisons tout un tas d’observations sur ses caractéristiques. Autant dire que c’est aussi fantaisiste qu’amusant et séduisant. L’auteur fait de cet univers un monde régi par huit nuances de couleurs qui ressemblent fortement à celles qu’on attribue communément à l’arc-en-ciel. Fort judicieusement, il utilise huit nuances et non sept comme on en attribue généralement à l’arc-en-ciel. Dans ses dessins, chaque nuance occupe des formes bien délimitées, à base de bandes juste séparées par un trait noir, un peu comme les enfants dessinent l’arc-en-ciel, par simplification et par goût esthétique. En effet, on apprend plus tard (ce que l’observation confirme) que l’arc-en-ciel comporte en réalité une infinité de nuances qui correspondent au spectre des couleurs visible par l’œil humain, du violet au rouge (au-delà, l’infra-rouge et l’ultra-violet ne sont pas perceptibles par l’œil humain). Tout cela permet à l’auteur de déployer toute son inspiration pour proposer un album parfaitement à la hauteur de l’illustration de couverture qui ne manque pas d’attirer l’attention.

Les péripéties

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer au début, l’histoire ne tourne pas en rond et les péripéties se succèdent dans une logique caractéristique. En effet, Jeanne-Claude ne peut pas s’empêcher de parler au lycée de ce que Daisy lui a révélé. De fil en aiguille, les connaissances des deux filles vont chercher à savoir quelle part de vérité se cache derrière cette incroyable histoire. On remarquera que certaines auront beau s’installer dans le tambour d’une des machines à laver, elles en resteront à ce stade. Et puis, ce qui devait arriver arrive, celles qui pénètrent à leur tout dans cet univers fragile, y arrivent avec un tout autre état d’esprit que Daisy. Celle-ci y venait avec l’idéalisme de son âge encore marqué par une certaine innocence. Dans ces conditions, l’univers parallèle cher à Daisy révèle une autre facette de sa constitution, reflet de la condition humaine qui voit se côtoyer des aspects positifs quand tout va bien et d’autres bien plus sombres dès que quelque chose déraille.

Les bienfaits de la couleur

Là où l’auteur séduit, c’est en faisant de cet univers parallèle une sorte de porte de sortie hors d’une vie tristounette vouée à l’uniformisation. En effet, la maison des parents de Daisy se situe dans un quartier pavillonnaire comme il en existe tant. Puis, quand Daisy et Jeanne-Claude émergent des machines à laver « magiques » elles restent imprégnées de sensations colorées, au point de voir leur univers d’origine en noir et blanc. L’auteur s’arrange pour suggérer que tout se passe dans la tête des protagonistes et il va jusqu’à préciser que l’univers parallèle qu’il met en scène est d’un autre ordre que l’univers matériel que nous connaissons. Cette BD est donc bien plus qu’un album fantaisiste destiné à un public jeune. Jesse Jacobs propose une véritable réflexion sur ce que nous sommes et sur ce qu’on peut envisager en visant un niveau de conscience totalement différent de celui qui nous habite communément. Le vrai plus évidemment, c’est sa façon très personnelle de composer son album, avec une inventivité remarquable à partir de postulats simples : cet univers parallèle et son utilisation des formes et des couleurs. L’ensemble est tellement psychédélique qu’on pourrait soupçonner l’auteur de l’avoir conçu sous l’effet de quelque substance hallucinogène. Un album inclassable à découvrir absolument !

Sous la maison, Jesse Jacobs
Tanibis : sorti le 19 septembre 2018 (publication originale au Canada, sous le titre « Crawl space » en 2017

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