Sous la maison… un univers parallèle

Daisy est une jeune adolescente fraichement arrivée dans un établissement scolaire où elle peine à s’intégrer. Quand elle se fait une amie, Jeanne-Claude, elle lui fait part de son secret.

Le secret de Daisy s’avère bien plus gros que ce que vous pouvez imaginer de la part d’une adolescente. Dans la maison qu’elle habite avec ses parents (qui n’apparaissent jamais tout au long des 96 pages de l’album), Daisy a son coin privilégié : les deux machines à laver qui se tiennent côte-à-côte au sous-sol. On peut imaginer qu’elle s’y réfugie à l’occasion pour tenter, inconsciemment, d’y retrouver quelque chose s’approchant de la quiétude du ventre maternel, le moyen le plus sûr pour se rassurer alors qu’elle aborde une période difficile de sa jeune vie. Mais, cela va beaucoup plus loin, car dans ces machines (l’une ou l’autre, indifféremment) elle a trouvé un accès vers ce qu’elle considère comme un univers parallèle peuplé d’étranges créatures qui tiennent aussi bien de la pure fantaisie que de discrètes allusions à l’univers d’Alice au pays des merveilles. Nous sommes donc clairement dans le genre fantastique qui permet à l’auteur, le Canadien Jesse Jacobs, de laisser libre cours à son imagination sans jamais livrer d’explication rationnelle, caractéristique du genre. Il s’arrange quand même pour qu’à la lecture, on puisse arriver à la conclusion que ce sont ces adolescentes qui, avec leur imagination délirante, se laissent entrainer dans des aventures qui les fascinent entre elles, mais qu’elles ne pourraient pas raconter à leurs parents.

La forme et la manière

La façon dont l’auteur s’y prend pour nous raconter cette histoire abracadabrante est particulièrement séduisante. Dans un premier temps, il nous immerge dans l’univers de ses protagonistes pour nous en livrer les caractéristiques sans nous assommer d’explications. En même temps que Jeanne-Claude qui fait la découverte de cet univers, nous faisons tout un tas d’observations sur ses caractéristiques. Autant dire que c’est aussi fantaisiste qu’amusant et séduisant. L’auteur fait de cet univers un monde régi par huit nuances de couleurs qui ressemblent fortement à celles qu’on attribue communément à l’arc-en-ciel. Fort judicieusement, il utilise huit nuances et non sept comme on en attribue généralement à l’arc-en-ciel. Dans ses dessins, chaque nuance occupe des formes bien délimitées, à base de bandes juste séparées par un trait noir, un peu comme les enfants dessinent l’arc-en-ciel, par simplification et par goût esthétique. En effet, on apprend plus tard (ce que l’observation confirme) que l’arc-en-ciel comporte en réalité une infinité de nuances qui correspondent au spectre des couleurs visible par l’œil humain, du violet au rouge (au-delà, l’infra-rouge et l’ultra-violet ne sont pas perceptibles par l’œil humain). Tout cela permet à l’auteur de déployer toute son inspiration pour proposer un album parfaitement à la hauteur de l’illustration de couverture qui ne manque pas d’attirer l’attention.

Les péripéties

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer au début, l’histoire ne tourne pas en rond et les péripéties se succèdent dans une logique caractéristique. En effet, Jeanne-Claude ne peut pas s’empêcher de parler au lycée de ce que Daisy lui a révélé. De fil en aiguille, les connaissances des deux filles vont chercher à savoir quelle part de vérité se cache derrière cette incroyable histoire. On remarquera que certaines auront beau s’installer dans le tambour d’une des machines à laver, elles en resteront à ce stade. Et puis, ce qui devait arriver arrive, celles qui pénètrent à leur tout dans cet univers fragile, y arrivent avec un tout autre état d’esprit que Daisy. Celle-ci y venait avec l’idéalisme de son âge encore marqué par une certaine innocence. Dans ces conditions, l’univers parallèle cher à Daisy révèle une autre facette de sa constitution, reflet de la condition humaine qui voit se côtoyer des aspects positifs quand tout va bien et d’autres bien plus sombres dès que quelque chose déraille.

Les bienfaits de la couleur

Là où l’auteur séduit, c’est en faisant de cet univers parallèle une sorte de porte de sortie hors d’une vie tristounette vouée à l’uniformisation. En effet, la maison des parents de Daisy se situe dans un quartier pavillonnaire comme il en existe tant. Puis, quand Daisy et Jeanne-Claude émergent des machines à laver « magiques » elles restent imprégnées de sensations colorées, au point de voir leur univers d’origine en noir et blanc. L’auteur s’arrange pour suggérer que tout se passe dans la tête des protagonistes et il va jusqu’à préciser que l’univers parallèle qu’il met en scène est d’un autre ordre que l’univers matériel que nous connaissons. Cette BD est donc bien plus qu’un album fantaisiste destiné à un public jeune. Jesse Jacobs propose une véritable réflexion sur ce que nous sommes et sur ce qu’on peut envisager en visant un niveau de conscience totalement différent de celui qui nous habite communément. Le vrai plus évidemment, c’est sa façon très personnelle de composer son album, avec une inventivité remarquable à partir de postulats simples : cet univers parallèle et son utilisation des formes et des couleurs. L’ensemble est tellement psychédélique qu’on pourrait soupçonner l’auteur de l’avoir conçu sous l’effet de quelque substance hallucinogène. Un album inclassable à découvrir absolument !

Sous la maison, Jesse Jacobs
Tanibis : sorti le 19 septembre 2018 (publication originale au Canada, sous le titre « Crawl space » en 2017

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Festival

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