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« Le Dimanche perdu » : rentabiliser chaque instant

Avec Le Dimanche perdu, paru dans la collection « Aventuriers d’ailleurs », Ileana Surducan signe une bande dessinée jeunesse qui a la grâce des contes et la lucidité des essais. Sous ses couleurs pétillantes et son dessin d’une grande qualité, l’album met en scène une idée puissante : que devient une vie dont le repos a disparu ?

Dans le monde de Nina, le dimanche n’existe plus. Du lundi au samedi, tout n’est que tâches à accomplir, corvées à enchaîner, fatigue à absorber. La jeune fille cuisine, nettoie, répare, entretient, recommence ; chaque jour semble dévorer le suivant, comme si la semaine s’était refermée sur elle-même. L’intuition d’Ileana Surducan est là : faire du temps un territoire fantastique, et de l’épuisement une matière de conte.

L’album trouve immédiatement son ton dans cette alliance très juste entre merveilleux et critique du quotidien. Car derrière la quête de Nina – descendre au fond d’un puits pour délivrer le dimanche, retenu par une sorcière – se dessine une réflexion très contemporaine sur la productivité érigée en horizon unique. Le livre parle aux enfants par ses images, son souffle d’aventure, ses créatures étranges ; il parle aussi aux adultes par ce qu’il met en scène avec beaucoup de délicatesse : l’usure, la saturation, la disparition progressive de toute respiration. Il y a là, en filigrane, quelque chose du burn-out, mais traduit dans une langue accessible, presque ouatée.

L’une des plus belles idées du livre reste sans doute cette semaine incarnée par des loups. Ces jours-loups, affamés, instables, donnent au temps une présence concrète, presque physique.  Visuellement, la bande dessinée séduit. Les couleurs éclatent sans agressivité, les planches respirent, et certaines images ont ce charme immédiat des albums qu’on a envie de feuilleter une seconde fois avant même de les avoir refermés. Le graphisme, original et très expressif, accompagne parfaitement la dimension onirique du récit. 

Le Dimanche perdu ne célèbre ni la paresse ni la fuite hors du réel ; il rappelle plutôt qu’une vie digne de ce nom a besoin d’équilibre, de temps libre, de lenteur parfois. C’est en cela que ce conte moderne trouve une résonance si juste : il puise dans l’héritage du merveilleux pour dire quelque chose de très actuel.

Court, généreux, accessible sans être anodin, Le Dimanche perdu est une très belle découverte. Une bande dessinée tout public au sens noble du terme : un livre pour la jeunesse, oui, mais assez fin et ample pour toucher bien au-delà. 

Le Dimanche perdu, Ileana Surducan
Aventuriers d’ailleurs, février 2026, 72 pages

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4

« Estampillé Japon », l’art très sérieux de dire n’importe quoi

Avec Estampillé Japon, Erik Tartrais s’amuse comme un petit démon dans un jardin zen : il ratisse les grands clichés du Japon rêvé, les aligne avec soin, puis donne un grand coup de sandale dedans. Il en ressort un album délicieux, faussement sage, vraiment drôle, où le raffinement du décor sert surtout à mieux faire résonner la bêtise très ordinaire des humains.

Avec Estampillé Japon, Erik Tartrais ne cherche ni l’exactitude savante ni l’exotisme de bazar, mais plutôt un terrain de jeu propre à la dérision. Son Japon est un imaginaire immédiatement reconnaissable – mont Fuji, samouraïs, ninjas, jardins zen, carpes, geishas, estampes, cérémonial, clans, poésie des saisons – et c’est précisément pour cela qu’il fonctionne si bien. Tout est en place, tout semble noble, codé, presque sacralisé ; il ne reste plus qu’à laisser les personnages parler. Et dès qu’ils ouvrent la bouche, dès lors même qu’ils s’activent, tout se dérègle.

Le grand plaisir de l’album est là : dans cet écart constant entre la beauté du cadre et l’indigence soupesée du raisonnement. Un cartographe ne désigne jamais une montagne sans lui inventer un nom long comme une révélation mystique ; des guerriers se perdent dans des indications géographiques absurdes ; des ninjas censément invisibles arrivent trop tard à peu près partout ; un jardin zen se transforme en scène de ménage autour d’un caillou et d’un photophore ; des gourmands discutent des menus comme s’ils déchiffraient un traité militaire avant de regretter l’absence de pizza au Japon – pendant que les Italiens réclament quant à eux… des sushis. L’auteur a compris une chose très simple : il n’y a rien de plus drôle que le faux sérieux.

Son humour tient beaucoup à cela, à cette manière de pousser une logique jusqu’à l’idiotie complète sans jamais hausser le ton. Les gags ne sont pas lourds, ils avancent à pas feutrés. Une conversation sur l’altérité entre poissons, une promenade hasardeuse sous les cerisiers en fleurs, des bandits qui débattent inclusion, représentation et gouvernance : c’est absurde, mais délicieusement.

Le lecteur attentif décèlera ici un vrai sens du tempo et de la répétition. Certaines séquences fonctionnent en effet comme des mécaniques bien huilées : un principe est posé, puis repris, déplacé, aggravé jusqu’au point de rupture. On entre dans le gag comme dans un rituel. C’est particulièrement visible quand l’album joue avec les formes les plus solennelles – le protocole, la stratégie, la cérémonie, la hiérarchie – pour les faire finir en querelles minables, en malentendus ou en catastrophes parfaitement idiotes.

Le dessin ? Une ligne souple, des couleurs adoucies, une élégance légèrement surannée qui évoque l’estampe sans jamais tomber dans l’exercice de style figé. L’un dans l’autre, Estampillé Japon, en bon recueil de sketches, parvient à pleinement convaincre. Le zen finit en bagarre, la poésie en rhume des foins, la grandeur en paperasse, l’ouverture en préjugé, l’héroïsme en cafouillage. C’est féroce, mais jamais méchant ; moqueur, mais avec une légèreté délectable.

Estampillé Japon, Erik Tartrais
Fluide Glacial, mars 2026, 56 pages

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3.5

« Les Évadés d’Alcatraz » : fuite en avant

Christopher Cantwell et Tyler Crook publient aux éditions Delcourt Les Évadés d’Alcatraz, un récit qui assemble, scène après scène, une chaîne de vies mal ajustées, de désirs contrariés et de compromis douteux. 

Le 11 juin 1962, Frank Morris, John Anglin et Clarence Anglin s’évadent d’Alcatraz. Leur noyade est présumée en dépit de l’absence de corps, et l’enquête est rapidement close… Malgré leur fuite, ces hommes ne semblent jamais sortir vraiment d’Alcatraz : ils ne font que transporter le rocher ailleurs, dans une voiture, une planque, un ranch, un motel… La clandestinité est leur nouvelle manière d’être au monde.

Frank apparaît au premier abord dur, fermé, parfois brutal. Même lorsqu’une issue semble se dessiner pour lui, elle prend aussitôt la forme d’un nouveau calcul, d’un danger imminent. Son plan était pourtant simple : quitter les murs du pénitencier, travailler quelques années au grand air, puis recouvrer cette liberté tant convoitée. Mais les auteurs ont d’autres plans pour lui : il est un homme qui se maintient debout dans une fuite devenue réflexe.

Autour de lui, l’insatisfaction contamine tout le récit. La femme qui sert de relais a été victime de racisme et a chuté après avoir cherché la stabilité. Elle n’aspire pas à grand-chose : juste une place bien à elle. Bob et Cy, qui vivent une relation homosexuelle gardée secrète, sont à leurs trousses. S’ils s’aiment sincèrement, ils sont en revanche contraints de le faire en cachette, puisque les normes sociales ne sauraient tolérer leur histoire. Un état de fait qui rejaillit sur leur carrière, mais aussi leurs désirs – la fin étant particulièrement éloquente sur cette question.

Les pages montrent les tractations, les plans qui rétrécissent, les tarifs qui changent, les années de travail promises au Canada… Tout cela détruit d’emblée l’idée d’une liberté nette et absolue. L’évasion se prolonge en servitude différée. On ne sort pas du problème, on le déplace. On échange une prison contre une autre, plus rurale, plus discrète, marchande. La fuite en avant prend alors un sens presque physique : personne dans Les Évadés d’Alcatraz ne progresse vers un horizon calme, tout le monde essaie seulement d’éviter la catastrophe suivante.

Plus l’album progresse, plus la poursuite des évadés ressemble à un énième détour. Bob et Cy courent après les ex-détenus, mais c’est visiblement autre chose qui les travaille. Frank Morris lui-même se confessera sur ses attentes, dans une ville dépeuplée dont il s’imagine maire. L’album fait en fait de l’évasion un motif contagieux. Ceux qui n’ont pas sauté du rocher sont eux aussi mus par le désir de s’arracher à quelque chose : un métier, un rôle, un mensonge, une vie corsetée. 

L’ambiguïté des différents protagonistes apporte de la densité au récit. Les évadés ont beaucoup en commun avec ceux qui les traquent. Et finalement, les évadés ne sont-ils pas plus honorables que les badauds qu’ils croisent sur leur route ? Christopher Cantwell et Tyler Crook nous poussent en tout cas à l’envisager.

L’album ne montre pas des hommes et des femmes allant vers un but clair. Il montre des êtres insatisfaits, lancés dans une fuite en avant qui tient à la fois du réflexe de survie, du désir de recommencer et de l’incapacité à habiter le présent. Au bout du compte, sa force est là : avoir fait d’Alcatraz le point de départ d’une humanité instable. Une humanité qui s’abîme et improvise, sans que personne n’en soit jamais pleinement satisfait. 

Les Évadés d’Alcatraz, Christopher Cantwell et Tyler Crook 
Delcourt, 12 mars 2026, 148 pages

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4

Personne pour remplacer Daniel sur la Mission Europa

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Après Neuf (2024), Philippe Pelaez (scénario), Guénaël Grabowski (dessin) et Denis Béchu (couleurs) poursuivent leur exploration de l’espace avec ce nouvel album indépendant dans le même état d’esprit et une phrase de Sénèque en épigraphe « Personne ne peut porter longtemps le masque ». Au cœur du scénario, une mission dirigée par l’informaticien Daniel Nikto. L’objectif est d’atteindre Europe, quatrième plus grand satellite de Jupiter, avec comme idée de préparer une colonisation de cet astre. Pour cela, les membres de l’expédition se préparent pour une absence de deux années pleines.

L’album s’ouvre sur une courte partie (qui s’achève page 13 sur les 84 que comptent l’album) située 62 jours avant le départ. D’emblée, nous apprenons que la situation personnelle de Daniel n’est pas brillante. Son couple avec Eva ne tient plus, celle-ci lui reprochant de l’avoir perdue depuis dix ans, soit le temps de préparation de l’expédition. De plus, leur fille Enya, douze ans, ne réalise encore pas vraiment quelles seront les conséquences des deux ans d’absence de Daniel. Celui-ci minimise l’inconvénient en disant qu’ils seront en liaison constante. Ce qui ne l’empêche pas de faire un rêve récurrent vaguement angoissant. Qui sait si ce rêve n’est pas en lien avec les nouveaux examens neurologiques qu’il doit passer ? Mais Daniel ne se contente pas de préparer sa mission. En effet, il sent qu’Eva s’éloigne de lui (même Enya a fait ses observations) et il acquiert la certitude qu’elle a un amant.

Le coup d’arrêt

C’est Daniel lui-même qui présente l’expédition devant un parterre de journalistes. Outre lui-même, l’équipage comprendra cinq membres et on remarque sa composition aussi consensuelle que celle d’Artémis 2 partie vers la Lune début avril 2026. A la suite de quoi Daniel tombe de haut lors de son entretien avec le neurologue. En effet, celui-ci lui annonce qu’il est atteint d’une tumeur au cerveau et que, dans ces conditions, il est hors de question qu’il parte pour une mission de deux ans dans l’espace.


Un scénario à rebondissements

Bien entendu, les révélations de la première partie ne sont qu’un aperçu des coups de théâtre que nous réservent les autres parties. Ainsi, la seconde partie, située au 182ème jour de la mission Europa s’intitule « M. Zilch » un personnage dont il n’était absolument pas question auparavant. Qui est-il et quel rôle joue-t-il dans cette histoire ? A vrai dire, à la lecture nous allons de révélation en révélation, alors même que la narration ne suit pas la chronologie des événements. En effet, une autre partie intitulée « Enya » nous ramène avant le début de la mission, quand Daniel profite de sa fille avant leur séparation forcée. Il s’avère que le scénario s’intéresse essentiellement aux conséquences psychologiques de ce que vit Daniel. Autant dire qu’il en exploite parfaitement le potentiel, tout en ne délivrant les informations qu’au fur et à mesure, laissant donc la part belle au suspense.

Variations autour d’une référence

Nous sommes néanmoins dans un univers situé dans un futur indéterminé, qui lorgne du côté de la Science-Fiction ainsi que du fantastique. A vrai dire, les amateurs de SF risquent une certaine déception, car si les décors sont parfaitement à la hauteur, ainsi que de nombreux dialogues (même si ceux-ci sonnent souvent comme une sorte de caution pour justifier cet univers futuriste), tout cet aspect sert essentiellement d’enrobage pour le reste. A noter cependant que les décors sont vraiment soignés et qu’on peut y déceler une sorte de clin d’œil à la référence cinématographique ultime dans le genre, à savoir 2 001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick – 1968) soulignée par le prénom Stanley porté par l’un des astronautes. On peut donc apprécier cet aspect, tout en remarquant l’oubli de tout effet de l’apesanteur. Mais celui qui prédomine est quand même l’aspect psychologique, avec un autre clin d’œil au film de Kubrick, par l’intervention déterminante de la technologie de pointe dans le scénario. Il y est également question de la lutte entre la volonté humaine et les décisions prises par une Intelligence Artificielle. Les références au film de Kubrick vont jusqu’à l’exploration de situations où la folie et ses conséquences peuvent devenir fondamentales pour l’avenir de la mission. Un peu comme dans le film, un aspect philosophique finit par émerger. Le scénario s’avère donc vraiment ambitieux. Peut-être même un peu trop, car il s’avère plus que difficile de rivaliser avec ce que Kubrick a élaboré (en se rappelant qu’il ne faisait qu’adapter, de façon géniale, le roman éponyme d’Arthur C. Clarke).

Père et fille

Le traitement de l’histoire est donc centré sur le personnage de Daniel, son apport à la mission Europa et ses relations avec sa fille Enya. Les relations de Daniel avec les autres membres de l’équipage du « Nought Starship » n’interviennent que trop peu dans le scénario. Quant au personnage de Daniel, son physique n’a rien d’une star. Et sa personnalité ne séduit pas non plus, puisqu’il apparaît du genre intelligent mais quelque peu imbu de sa personne. Concepteur reconnu de l’incomparable système informatique du vaisseau spatial, il semble incapable de reconnaître ses erreurs. Fier de son œuvre, il ne pense qu’à aller au bout de son entreprise, quitte à prendre des risques insensés, pour lui et pour son entourage.

Personne – Philippe Pelaez (scénario), Guénaël Grabowski (dessin) et Denis Béchu (couleurs)
Dargaud : sorti le 20 mars 2026

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3.5

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, Mata est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d’espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Il y a une scène dans Mata qui dit presque tout du film de Rachel Lang. Son héroïne, agente du service action de la DGSE (Sécurité exterieure) revenue du Niger avec une blessure et un fantôme, se retrouve encerclée dans une salle d’interrogatoire par un groupe d’hommes en costume. Pas de menaces physiques. Juste des regards, des silences, la pression sourde d’un système qui cherche à la remettre dans le rang — ou à l’effacer. C’est dans ces moments-là, quand la mise en scène se resserre sur le visage d’Eye Haïdara et sur l’espace qu’on lui refuse, que Mata touche à quelque chose de juste et de rare dans le cinéma d’espionnage français : l’idée que le véritable ennemi n’est pas toujours celui qu’on traque, mais quelque part entre celui qui signe vos ordres de mission et nos hantises.

Le silence des ordres

Rachel Lang connaît ces couloirs-là. Officier de l’armée française en parallèle de sa carrière de cinéaste, elle a déjà filmé l’institution militaire dans Mon Légionnaire, portrait sensible des épouses de légionnaires — ces combattantes du quotidien qui attendent un retour sans jamais en connaître la date. Mata prolonge cette obsession avec une inflexion nouvelle : cette fois, la femme n’attend plus. Elle agit, désobéit et enquête, au risque de se perdre elle-même dans les zones grises qu’elle traverse.

Le dispositif est limpide. Blessée lors d’une opération clandestine au Niger dont elle est la seule rescapée, Mata est rapatriée et placée sous surveillance hiérarchique. Son compagnon Antoine manque à l’appel, retenu quelque part dans le désert. On la confine alors au mentorat — une façon polie de l’éloigner — qu’elle parvient toutefois à détourner en mission de contre-espionnage dans les Alpes et c’est là que les fils se croisent. Lang dessine les rouages bureaucratiques d’un renseignement français sans glamour ni mythologie : des open spaces déshumanisés, des échanges téléphoniques sans débordement, des planques en montagne où l’on attend plus qu’on n’agit. Loin de James Bond et de Mission Impossible, Mata choisit délibérément le contre-courant — l’anti-spectaculaire, la friction administrative, le poids des chaînes de commandement. Dans ces couloirs et ces regards de travers, la règle non écrite s’impose d’elle-même : « réfléchir, c’est désobéir ».

Les femmes de l’ombre

Ce dépouillement repose entièrement sur les épaules d’Eye Haïdara, révélation du Sens de la fête d’Éric Toledano et d’Olivier Nakache, dont le registre habituel — vif, solaire, électrique — est ici méthodiquement mis en sourdine. Son Mata est un personnage de l’intérieur : blessé, obstiné, rongé par une culpabilité du survivant qu’elle n’exprime jamais frontalement. Haïdara travaille au retrait, dans l’économie des gestes et la densité du regard. C’est un vrai contre-emploi, et il fonctionne, précisément parce qu’on devine sous la carapace institutionnelle quelque chose qui frémit et refuse de se taire.

C’est là l’une des qualités constantes de Rachel Lang : sa direction d’actrice. Dès Baden Baden, feel-good movie agité et séduisant, elle avait révélé Salomé Richard au grand public en tirant d’elle une performance toute en spontanéité et en fébrilité juvénile. Avec Mata, elle confirme ce don.

Et face à Haïdara, Joséphine Japy incarne la cadette que Mata est censée former — une présence plus légère, presque lumineuse, qui contraste avec la noirceur que Mata intériorise à chaque plan. Mais le récit, calibré et exclusivement hanté par sa protagoniste, ne lui accorde guère plus que cette fonction de contrepoint. Elle existe, elle illumine quelques scènes, et puis le film se recentre sur Mata.

Aux portes du précipice

C’est ici que Mata accroche et frustre en même temps. Lang, dont la caméra s’était montrée étonnamment proche dans Mon Légionnaire, installe ici une distance froide, presque clinique, avec ses personnages — cohérente avec l’univers du renseignement, certes, mais qui finit par parasiter l’empathie. On observe Mata plus qu’on ne la ressent. Le film veut vibrer sur la corde psychologique de son héroïne, et c’est dans les filatures millimétrées, les planques et les écoutes qu’il s’en approche le mieux — comme si la logistique froide de l’espionnage était paradoxalement son terrain le plus humain.

On pense alors inévitablement à Undercover d’Arantxa Echevarría, présenté à Reims Polar l’an dernier, qui naviguait dans des eaux comparables : une femme seule infiltrée dans un milieu hostile, la tension du double jeu, la menace permanente du dévoilement. Mais là où le film espagnol faisait de chaque échange un terrain miné — les dialogues ciselés au scalpel, chaque mot susceptible de faire basculer une scène — Mata reste trop souvent en surface de son propre dispositif. La planque ou les décors dans les Alpes ne sont jamais vraiment investis, les fouilles de téléphones portables ne parviennent pas non plus à renouveler le suspense dans l’enquête. Quant au hors-champ, outil redoutable dans ce genre de récit, n’est ici convoqué qu’à des fins pratiques — faire avancer l’enquête ou documenter la culpabilité de Mata —, sans jamais devenir une source d’angoisse ou d’ambiguïté.

Il y a une timidité dans les choix artistiques qui dessert l’ensemble. La mise en scène s’autorise par moments un supplément de style — un cadrage plus tendu, un montage qui joue avec l’ellipse ou l’onirisme — sans jamais oser l’assumer pleinement, comme si la réalisatrice hésitait entre l’immersion documentaire qui était singulière dans Mon Légionnaire et un cinéma de genre plus affirmé. Quelques séquences d’action en pâtissent, notamment une confrontation en cuisine d’une banalité déconcertante, où le film abandonne un instant sa cohérence narrative sans y gagner la moindre intensité. Là où Les Fantômes — auquel Yuksek, compositeur rémois déjà à la manœuvre chez Jonathan Millet, avait offert une bande-son sensorielle et implacable — parvenaient à faire de chaque détail une menace latente, Mata reste trop souvent prisonnier de ses propres coutures et ses twists trop lisibles pour surprendre.

Service rendu

Ce qui résiste malgré tout, c’est le fond. La question que pose le film, discrètement mais avec constance : que reste-t-il d’une vie après qu’on l’a mise au service de l’État ? Antoine n’est pas qu’un MacGuffin — c’est un père, et sa fille, qui attend et espère en silence, porte à elle seule toute la charge émotionnelle d’une absence que le système préfère ignorer. Lang dit que chaque vie compte, que chaque disparition laisse un vide que les rapports de mission ne peuvent pas remplir.

Et Mata, elle, avance. Sans résolution, sans catharsis. À la fin, les cicatrices sont toujours là — elle ne peut qu’apprendre à en oublier la douleur. C’est peut-être l’image la plus honnête que le film propose : non pas le triomphe de l’héroïne, mais sa persistance. La révolte tranquille d’une femme broyée par un système qui préférerait qu’elle disparaisse, et qui choisit, contre toute logique institutionnelle, de continuer à exister. Dommage que la mise en scène ne parvienne pas toujours à lui rendre pleinement justice.

Ce film est présenté en avant-première à cérémonie de clôture de Reims Polar 2026.

Mata – fiche technique

Réalisation : Rachel Lang
Scénario : Rachel Lang
Interprètes : Eye Haïdara, Joséphine Japy, Raphaël Personnaz, Hakim Jemili, Chloé Jouannet, Juliette Chaigneau, Aleksandr Kuznetsov, Pierre-Antoine Billon et Mélanie Laurent
Photographie : Romain Lacourbas
Décors : Jean-François Sturm
Costumes : Julie Ancel
Directrice de casting : Julie Allione
Maquillage et coiffure : Laetitia Hogday
Montage : Sophie Vercruysse, Matthieu Jamet
Musique : Yuksek
Producteur : Jérémy Forni
Une co-production : Nolita, Chevaldeuxtrois, Wrong Men, France 3 Cinéma, Marvelous Productions
Pays de production : France, Belgique, Suisse, Maroc
Société de distribution : Warner Bros. Discovery​
Durée : 1h38
Genre : Thriller, Espionnage
Date de sortie : 27 mai 2026

 

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, canicule, puanteur et serial killer. Netflix adapte enfin Harry Hole et frappe fort. Entre punk rock littéraire et noirceur scandinave, cette série ne se contente pas de divertir : elle s’infiltre sous la peau, trouble, électrise. Une claque.

Avec Harry Hole (adaptation du roman L’Étoile du diable), Netflix réussit son pari : saisir à bras-le-corps l’univers littéraire de Jo Nesbø, ce maître du nordic noir à l’atmosphère hantée, d’une intensité psychologique rare. Le résultat ? Une série graphique, captivante, aussi sombre qu’addictive, qui nous plonge dans la traque d’un serial killer au sein d’un Oslo sale, corrompu et caniculaire.

Jo Nesbø lui-même, scénariste de l’adaptation, définit l’humeur de son œuvre comme « le punk rock de la littérature ». C’est exactement le tempo de cette série brillamment mise en scène et interprétée : stylisée, fouillée dans les arcanes de ses personnages, déstabilisante par son esthétique et résolument punk dans son énergie.

Portée par une bande-son exceptionnelle (Nick Cave, Warren Ellis), la série impressionne par la qualité de son écriture – sinueuse, torturée, énigmatique – qui laisse la part belle à l’implicite et donne vie à des personnages habités, complexes, profondément humains même s’ils se risquent à la frontière du mal.

Tobias Santelmann incarne avec une pugnacité viscérale Harry Hole flic anti-héros, autodestructeur, rongé par l’alcool. Face à lui, Joel Kinnaman, charismatique et glaçant, magnétique et mystérieux compose un autre flic (Tom Waaler) : flic corrompu, maniaque, malade de narcissisme (très belle scène de danse ivre de soi face au miroir), ombrageux jusqu’à la folie.

Mais le véritable troisième personnage du récit, c’est Oslo. La ville y est dépeinte dans sa face la plus sordide, ses bas-fonds glauques, hantée par le spectre des gangs, des groupes néonazis et d’une corruption généralisée. Une plongée ambiguë et nerveuse dans l’âme noire de la Norvège. Harry Hole n’est pas seulement une série policière de plus. Avec cette atmosphère d’un Oslo suant, torride, puant, c’est une œuvre qui prend le temps de s’insinuer dans le cerveau du spectateur, de l’habiter, de le troubler. On pense parfois à l’ultra-violence d’un Nicolas Winding Refn sans la pose ni le dandysme. On pense surtout qu’il arrive aux séries de devenir du cinéma.

Hary Hole : Bande-annonce

Harry Hole – fiche technique

Réalisation : Øystein Karlsen
Scénario : Jo Nesbø, Øystein Karlsen
Interprètes : Tobias Santelmann, Joel Kinnaman, Pia Tjelta, Ine Marie Wilmann, Henrik Mestad
Musique : Nick Cave, Warren Ellis
Production : Working Title Television, Universal International Studios
Producteur exécutif : Jo Nesbø, Øystein Karlsen, Tim Bevan, Eric Fellner
Société de production : Working Title Television, Universal International Studios
Pays de production : Norvège, Royaume-Uni
Société de distribution France : Netflix
Durée : 6 épisodes (≈ 50 min chacun)
Genre : Thriller, Policier, Nordic Noir
Date de sortie : 2025 (Netflix)

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe. Et, heureusement, le film ne tient pas que sur sa surprenante révélation même si, juste après, un quart d’heure de redondance et de flottement en milieu de film crée un ventre mou. Hormis cette petite baisse de niveau finalement très courte, on passe près de deux heures entre le rire gêné, le malaise et, in fine, l’émotion pour une œuvre grinçante à souhait. On souhaite à The Drama nos meilleurs vœux de succès au box-office pour que ce type de films fasse des « petits ».

Synopsis : Un couple comblé voit son bonheur mis à l’épreuve lorsqu’un rebondissement inattendu vient tout bouleverser à une semaine de son mariage.

Toute la promotion de The Drama ne tenait que sur deux choses : à son couple ô combien glamour et très vendeur niveau people, mais également sur une révélation sur laquelle le synopsis, la bande-annonce et tout le marketing étaient axés. Il était donc légitime de se demander si le long-métrage allait tenir sur la longueur après ladite révélation et surtout s’il ne se résumait pas à celle-ci. Ce n’est heureusement absolument pas le cas. On pourra juste reprocher un quart d’heure de ventre mou qui intervient un peu après ce secret qu’on ne déflorera pas ici pour ne pas gâcher la surprise. Quelques redondances, moments de flottement et de mou qui s’oublient vite au regard de la qualité du reste.

Hormis cette petite baisse de niveau à mi-chemin, Kristoffer Borgli cisèle encore son cinéma à merveille et creuse un sillon qui commence à être reconnaissable avec une mise en scène acérée qui met toujours en avant le malaise vécu par ses personnages. Malaise qui se transmet au spectateur avec brio (et plaisir). Entre plans de coupe censés représenter, en vrac, les projections mentales de ses protagonistes ou des flashbacks, voire des séquences imaginées, il signe un film racé et stylisé. The Drama  est totalement en phase avec son sujet, et ce dès la première séquence qui nous fait revivre la rencontre du couple que nous suivrons durant tout le long-métrage.

Il est certain que cet opus est peut-être son film le plus accessible. On avait découvert le metteur en scène norvégien avec Sick of Myself  et sa protagoniste clairement illuminée qui s’inventait une maladie rare imaginaire pour attirer l’attention. Une petite perle d’humour noir acide et corrosif qui n’oubliait pas un discours pertinent sur une société malade peuplée de sujets en besoin de reconnaissance. Puis, son premier film américain nous apportait un scénario de rêve sur un plateau et s’intitulait à juste titre Dream Scenario. On y voyait le génial (quand il le veut bien) Nicolas Cage en monsieur Tout-le-monde apparaître dans les rêves d’une multitude de gens. Un postulat fou qui accouchait d’un film sympathique mais qui s’essoufflait vite. En ce sens, The Drama est le film le plus sage de Borgli mais aussi le plus mature et accompli.

En engageant deux des jeunes stars les plus glamour mais aussi douées de leur génération, il frappe juste et fort car le film capitalise bien sûr sur leur talent mais également sur leur statut de vedette. Associer Zendaya et Robert Pattinson était une excellente idée. Leur couple développe une alchimie incontestable qui crève l’écran et les voir vivre une relation parfaite jusqu’à la révélation qui distille un poison lent dans leurs rapports est jubilatoire. Leur complicité fonctionne aussi bien dans les moments apaisés que dans ceux de tension et de doutes. Et une des forces de The Drama est de confier le poids de la faute – si on peut se permettre de l’évoquer de la sorte – au personnage féminin, ce qui apporte une valeur ajoutée à la fois narrative mais aussi sociétale non dénuée d’intérêt.

The Drama peut compter sur une écriture ciselée où chaque dialogue est à sa place et parfaitement mis en bouche. Le scénario est d’une précision d’orfèvre et nous révèle de nombreuses surprises postérieures à la révélation centrale. D’ailleurs le dernier acte au mariage est jubilatoire et on ne sait jamais si on doit rire ou pas. C’est génialement grinçant et on en redemande. À ce titre, louons deux seconds rôles féminins de haute volée : Alana Haïm, découverte chez Paul Thomas Anderson, est royale en demoiselle d’honneur outrée et revancharde, quand l’inconnue Hailey Gates est impeccable en secrétaire maladroite. Le film se positionne comme un film romantique, mais difficile de dire si on est dans la comédie noire, le drame léger ou même les deux. Et que c’est agréable ! Bref, The Drama c’est du cinéma de qualité destiné à tous les publics, pointu comme il faut mais toujours accessible, avec une séquence finale magnifique. Une petite pépite qui confirme un auteur singulier.

Bande-annonce – The Drama

Fiche technique – The Drama

Réalisateur : Kristoffer Borgli
Scénariste : Kristoffer Borgli
Production : A24
Distribution : Metropolitan Filmexport
Interprétation : Zendaya, Robert Pattinson, Alana Haim, Mamoudou Athie, …
Genres : Drame – Romantisme
Date de sortie : 1 avril 2026
Durée : 1h46
Pays : États-Unis

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Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d’inachevé ou d’excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. Sons of the Neon Night y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Le point de départ est pourtant solide. Dans un néo-Hong Kong figé dans un hiver glacial — conséquence de retombées radioactives suggérées en creux —, un groupe pharmaceutique tient le marché de la drogue d’une main de fer. Autour de lui gravitent des clans rivaux, des mercenaires dont la loyauté est monnayée et les trahisons programmées. Juno Mak ancre son film dans une référence explicite : L’Art de la guerre de Sun Tzu. Le titre chinois — Feng (Vent) Lin (Forêt) Huo (Feu) Shan (Montagne) — emprunte directement au traité militaire pour désigner les qualités du guerrier parfait : la rapidité, la discrétion, l’impétuosité, l’impassibilité. La famille, ici, est le véritable champ de bataille. Les personnages cumulent les rôles, tiraillés entre liens du sang et impératifs de survie, dans une guerre souterraine où chaque alliance cache une prochaine trahison. Sur le papier, le projet a de la tenue. À l’écran, la dimension stratégique se dissout presque aussitôt. On cherche Sun Tzu, mais on trouve le chaos.

Le film avait pourtant de quoi impressionner dès ses premières minutes. Une fusillade de masse éclate dans le quartier de Causeway Bay — reproduit à l’échelle 1:1 pour l’occasion, détail qui dit tout de la production démesurée. Les corps s’amoncellent, les secours peinent à atteindre les lieux, et quelque chose de menaçant s’installe, une violence qui semble irréversible. Dans une autre séquence, un convoi est attaqué par des mercenaires armés d’arcs et de flèches, convoquant le meilleur du cinéma d’action hongkongais. Mais l’impact demeure limité, en partie à cause du montage confus, qui dessert la lisibilité des affrontements, fusillades comme corps à corps, et ce qui aurait pu être de la tension ne devient que de l’agitation.

Des fantômes sous les néons

Il faut s’arrêter un instant sur le casting, parce qu’il mérite mieux qu’une simple mention. Takeshi Kaneshiro, Lau Ching-wan, Tony Leung Ka-fai, Louis Koo, Gao Yuanyuan — réunir ces cinq-là relevait de l’événement. Une constellation du cinéma hongkongais, chacun portant dans son sillage des films qui comptent, des rôles qui ont marqué. Tony Leung Ka-fai, en particulier, que l’on a vu déployer toute sa présence dans les grandes fresques de Tsui Hark — Legends of the Condor Heroes — The Gallants — ou tenir tête à Jackie Chan dans The Shadow’s Edge de Larry Yang, semblait taillé pour un rôle central, ambigu, à la hauteur de son registre. Il n’obtient qu’une silhouette. Une présence fantomatique parmi d’autres, noyée dans le flux d’un récit qui ne prend le temps de s’arrêter sur personne. C’est là, peut-être, la déception la plus cruelle du film. Ces retrouvailles alléchantes sur le papier se résument à une occasion manquée, un gâchis de talent.

Car Sons of the Neon Night ne sait pas vraiment quoi faire de grand-chose. Il affirme, sans y parvenir, que la cellule familiale est son vrai terrain de jeu. Il convoque Sun Tzu sans en tirer la moindre rigueur. Il aligne des plans symboliques, soignés et stylisés sans construire de regard. Et il y a une explication à cela, qui tient moins à un manque de talent qu’à une décision de production aussi radicale que désastreuse : le film aurait d’abord existé sous la forme d’un montage de sept heures. Près de cinq heures ont été retranchées pour aboutir à cette version finale de peu plus de deux heures. Ce n’est plus un film amputé — c’est une synthèse. Et une synthèse sans le développement qui la justifie ne pouvait produire que de la confusion. On devine derrière cette carcasse mutilée ce qu’aurait pu être une grande série feuilletonnée, capable de laisser respirer ses personnages, d’installer ses enjeux dans le temps, de justifier ses ellipses. Ramené à deux heures, le récit déchiquète là où il devrait déchirer.

Une lumière qui n’éclaire rien

Pour autant, il serait injuste de ne pas reconnaître ce que le film réussit, par instants, à atteindre. Juno Mak cherche la poésie — et il l’effleure. Rares sont les moments où le noir absolu se fissure, laissant filtrer la lumière acide des enseignes au néon, rouges, verts, bleus électriques, couleurs d’une ville qui refuse de mourir tout à fait. Ces éclats ne parviennent jamais vraiment à percer les ténèbres ; ils les colorent d’une ironie cruelle, comme si la ville elle-même se moquait de ceux qui la peuplent. À l’image de ses personnages à la moralité trouble, la lumière cherche son chemin sans jamais le trouver. C’est une belle idée qui méritait un film à sa hauteur.

Quant à la bande originale de Ryuichi Sakamoto — l’une de ses dernières compositions avant sa disparition — épouse avec une justesse mélancolique cette esthétique morose. Ses nappes pianistiques et ses textures spectrales enveloppent le film d’un voile funèbre qui lui sied, comme si Sakamoto avait compris, lui, ce que Mak voulait dire. Cette alliance entre la musique et l’image est l’une des rares cohérences profondes du film. Elle rend d’autant plus visible ce qui manque partout ailleurs.

Ainsi, Sons of the Neon Night se présente in fine comme un film qui se cherche sur le terrain de la poésie et qui s’y perd. Miné par ses propres ambitions, sacrifié sur l’autel d’un format impossible, il ne retrouve pas non plus la rigueur formelle que Soi Cheang avait su imposer dans Limbo avec son noir et blanc assumé. Visuellement, il impressionne par séquences. Émotionnellement et narrativement, il reste fondamentalement artificiel. Un objet maudit, peut-être — victime de sa gestation trop longue, de ses coupes trop profondes, de la distance entre ce qu’il rêvait d’être et ce qu’il a finalement consenti à devenir.

Ce film est présenté en compétition à Reims Polar 2026.

Sons of the Neon Night – teaser

Sons of the Neon Night – fiche technique

Titre origianal : FENG LIN HUO SHAN
Réalisation et scénario : Juno Mak
Interprètes : Takeshi Kaneshiro, Lau Ching-wan, Tony Leung Ka-fai, Louis Koo, Gao Yuanyuan
Photographie : Sion Michel
Montage : Monika Willi
Musique : Nate Connelly
Production : Juno Mak, Percy Cheung, Catherine Hun
Sociétés de production : One Cool Group Limited, Sil-Metropole Organisation, J.Q. Pictures, Fortis Films Limited, Shaw Brothers, Sons Company Limited, Er Dong Pictures, Peeli Ventures, Xiaomi Pictures
Société de distribution : Distribution Workshop
Pays de production : Chine, Hong-Kong
Genre : Action, Policier, Thriller
Durée : 2h12

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Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, Morte Cucina du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d’exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d’intentions que de tranchant.

La cuisine est seul langage que Sao maîtrise vraiment. Il ne passe pas par la parole, ni le regard ou même le corps, mais par les épices, les bouillons et les sauces longuement mijotées. Pen-ek Ratanaruang installe progressivement cette femme derrière ses fourneaux comme on déplace un personnage vers son exil intérieur. Elle nourrit les autres sans jamais se nourrir elle-même. Elle donne sans recevoir. Elle contrôle sans jouir. La vie des plats parle pour elle et c’est peut-être la seule chose que le film dit avec une vraie netteté.

Car Sao porte bien plus qu’un tablier. Originaire d’une communauté musulmane du Sud thaïlandais, une réalité culturelle que le film met en lumière sans appuyer. Elle a été chassée des siens pour ne pas avoir pu honorer un mariage en préservant sa virginité. La cause : un viol commis dans son adolescence, qu’elle a tu. Une double violence, donc. Celle du corps d’abord, puis celle de la communauté qui rejette sans entendre sa souffrance. C’est à partir de cette blessure fondatrice, des années plus tard, lorsque Sao reconnaît instantanément son agresseur dans la salle du restaurant où elle sert, que le film bascule vers un territoire autrement plus stimulant. Celui d’une emprise malsaine où, plutôt que de se retourner vers la violence directe, elle choisit de cuisiner sa vengeance à feu doux, tissant autour de Korn un lien aussi trouble que prémédité.

Les petits plats sans les grands

Pen-ek convoque alors Christopher Doyle pour signer la photographie, et on comprend l’ambition, à savoir retrouver cette sensualité trouble qui unissait déjà les deux hommes sur Last Life in the Universe, vingt ans plus tôt. Par endroits, la magie opère. La nourriture thaïlandaise — relevée, complexe, toujours à la lisière du sucré et du salé — devient sous l’objectif de Doyle un vecteur d’émotion à part entière, presque érotique dans sa façon d’exhiber textures et couleurs. On pense à La Passion de Dodin Bouffant, à Pig aussi, ces films où cuisiner, c’est aimer, souffrir, se souvenir. Mais cette sensualité ne s’applique qu’aux plats. Sitôt qu’il s’agit des visages, des corps, des paysages et des silences entre les personnages, la photographie redevient froide, distante, presque indifférente.

C’est là que le bât blesse sérieusement. La mise en scène de Pen-ek, volontiers contemplative et elliptique, tourne véritablement en rond dans sa seconde partie. Le film s’embourbe dans une atmosphère tout en intériorité, cultivant le mystère et l’ambiguïté du rapport de force entre Sao et Korn jusqu’à l’épuisement. Ce qui pouvait passer pour de la retenue devient de l’inertie. Le récit de vengeance appelle une tension que la mise en scène refuse obstinément de construire, laissant l’œuvre muette là où elle devrait mordre.

Bella Boonsang porte cependant tout ça avec une grâce magnétique. Son regard raconte le traumatisme sans le déclamer et sa posture raconte la force sans la revendiquer. Mais même elle ne peut pas toujours compenser ce que la mise en scène lui refuse cette tendresse qu’elle veut laisser paraître n’affleure qu’à de rares moments, comme si la caméra ne savait pas comment l’approcher sans la trahir.

Morte Cucina est donc un film à deux vitesses, celui qu’on aurait voulu voir, et celui qu’on a vu. Il y a là une belle matière, des intuitions fortes, un sous-texte culturel rare et une actrice capable de tout porter. Mais Pen-ek, comme son héroïne, semble retenir quelque chose d’essentiel. Il mijote longuement, avec soin, des promesses qu’il ne tient pas tout à fait. On repart le ventre à moitié plein et c’est peut-être la plus douce des frustrations.

Ce film est présenté en compétition Sang Neuf à Reims Polar 2026.

Morte Cucina – extrait

Morte Cucina – fiche technique

Titre original : ครัวสาว
Réalisation : Pen-ek Ratanaruang
Scénario : Pen-Ek Ratanaruang, Kongdej Jaturanrasamee
Interprètes : Bella Boonsang, Kris Srepoomseth, Nopachai Chaiyanam, Supinun Chotiphiphatwanich, Asano Tadanobu
Photographie : Christopher Doyle
Montage : Pattamanadda Yukol
Musique : Vichaya Vatanasapt
Son : Akritchalerm Kalayanamitr
Production : Soros Sukhum, Freddie Yeo Soo Teck, Stefano Centini, Alexandra Hoesdorff, Désirée Nosbusch
Sociétés de production : 185 Films
Pays de production : Thaïlande, France, Luxembourg, Singapour, Taïwan
Société de distribution France : The Jokers Films
Durée : 1h36
Genre : Thriller

 

Une transformation progressive des marchés financiers

Depuis plusieurs décennies, les marchés financiers évoluent sous l’influence des innovations technologiques. Ce qui était autrefois un environnement dominé par des traders humains opérant depuis des salles de marché est devenu un écosystème fortement automatisé. Aujourd’hui, une part importante des transactions est exécutée par des algorithmes et des robots de trading capables d’analyser des données et de passer des ordres en quelques millisecondes.

L’essor de ces technologies reflète une tendance plus large vers l’automatisation dans l’économie mondiale. Dans le domaine financier, cette évolution vise principalement à améliorer l’efficacité, réduire les erreurs humaines et exploiter la vitesse de traitement des ordinateurs. Les robots de trading sont désormais utilisés non seulement par les grandes institutions financières, mais aussi par des investisseurs particuliers.

Cette démocratisation de l’automatisation soulève toutefois de nombreuses questions. Elle transforme la manière dont les marchés fonctionnent et modifie les stratégies d’investissement adoptées par les traders.

Qu’est-ce qu’un robot de trading ?

Un robot de trading, souvent appelé trading algorithmique ou bot de trading, est un programme informatique conçu pour analyser les marchés financiers et exécuter automatiquement des opérations selon des règles prédéfinies. Ces règles peuvent être basées sur des indicateurs techniques, des modèles statistiques ou des stratégies d’arbitrage.

Contrairement aux traders humains, les robots peuvent surveiller les marchés en continu, sans interruption. Ils sont capables d’analyser simultanément un grand nombre d’actifs et de réagir instantanément aux variations de prix.

Les robots de trading peuvent être programmés pour effectuer différentes tâches :

  • Identifier des opportunités d’achat ou de vente à partir de signaux techniques
  • Exécuter automatiquement des ordres lorsque certaines conditions sont remplies
  • Gérer le risque en ajustant la taille des positions
  • Surveiller plusieurs marchés en même temps

Cette capacité d’analyse rapide et d’exécution instantanée explique pourquoi l’automatisation est devenue si attractive pour les acteurs du marché.

Pourquoi l’automatisation séduit de plus en plus d’investisseurs

L’un des principaux avantages des robots de trading réside dans leur capacité à éliminer certains biais émotionnels. Les traders humains peuvent être influencés par la peur, l’avidité ou la pression du marché. Les algorithmes, en revanche, suivent strictement les règles pour lesquelles ils ont été programmés.

En outre, les robots permettent d’exploiter des opportunités qui seraient difficiles à détecter manuellement. Les marchés financiers produisent une quantité massive de données chaque seconde, et l’analyse de ces informations dépasse souvent les capacités humaines. C’est dans ce contexte que de nombreux investisseurs cherchent à identifier le meilleur robot de trading automatique, capable d’exécuter des stratégies complexes tout en s’adaptant aux conditions changeantes du marché.

Parmi les raisons qui expliquent la popularité croissante des robots de trading, on peut citer :

  • La rapidité d’exécution des transactions
  • La capacité à analyser de grandes quantités de données
  • La possibilité de trader 24 heures sur 24 sur certains marchés

Ces caractéristiques attirent aussi bien les investisseurs expérimentés que les nouveaux traders à la recherche d’outils capables d’optimiser leurs stratégies.

L’impact de l’intelligence artificielle sur le trading automatisé

Au-delà des algorithmes traditionnels, l’intelligence artificielle joue un rôle de plus en plus important dans l’évolution des robots de trading. Les systèmes basés sur le machine learning peuvent analyser des ensembles de données complexes et adapter leurs stratégies en fonction des conditions du marché.

Contrairement aux algorithmes classiques, qui suivent des règles fixes, certains modèles d’intelligence artificielle sont capables d’apprendre à partir de l’expérience. Ils analysent les performances passées, identifient des schémas récurrents et ajustent leurs paramètres pour améliorer leurs résultats.

Cette approche ouvre de nouvelles perspectives pour le trading automatisé. Les systèmes peuvent désormais intégrer une variété d’informations, allant des données macroéconomiques aux flux d’actualités financières.

Cependant, l’utilisation de l’intelligence artificielle soulève également des questions concernant la transparence et la compréhension des décisions prises par ces systèmes.

Les limites et les risques des robots de trading

Malgré leurs nombreux avantages, les robots de trading ne constituent pas une solution miracle. Comme tout outil financier, ils comportent des limites et des risques qu’il est important de comprendre.

L’un des principaux dangers réside dans la dépendance excessive à un algorithme. Un robot programmé sur la base de conditions de marché spécifiques peut devenir inefficace si l’environnement financier change.

Plusieurs facteurs peuvent affecter la performance des robots de trading :

  • Des conditions de marché imprévues
  • Des erreurs de programmation ou des bugs techniques
  • Une stratégie mal adaptée à certains actifs

Ces risques rappellent que l’automatisation ne supprime pas la nécessité d’une supervision humaine. Les traders doivent régulièrement surveiller et ajuster leurs systèmes afin de s’assurer qu’ils fonctionnent correctement.

L’évolution du rôle du trader humain

Avec l’essor du trading automatisé, le rôle du trader humain est en train de se transformer. Plutôt que d’exécuter manuellement chaque transaction, les professionnels des marchés financiers se concentrent de plus en plus sur la conception et l’optimisation des stratégies algorithmiques.

Cette évolution nécessite de nouvelles compétences. Les traders modernes doivent souvent posséder des connaissances en programmation, en analyse de données et en modélisation statistique.

Dans certains cas, le travail consiste à surveiller le fonctionnement des algorithmes et à intervenir lorsque des conditions inhabituelles apparaissent. Les humains restent donc essentiels pour interpréter les événements économiques majeurs et adapter les stratégies lorsque les marchés évoluent.

Une adoption croissante dans tous les segments du marché

Initialement réservé aux grandes institutions financières, le trading automatisé s’est progressivement étendu à d’autres catégories d’investisseurs. Aujourd’hui, de nombreux particuliers utilisent également des robots de trading pour gérer leurs portefeuilles.

Cette diffusion s’explique notamment par l’accessibilité croissante des technologies financières. Les plateformes de trading proposent désormais des outils permettant de créer ou d’utiliser des algorithmes sans avoir nécessairement des compétences avancées en programmation.

Par ailleurs, certains services offrent des solutions prêtes à l’emploi, où les robots exécutent automatiquement des stratégies prédéfinies.

Cette évolution reflète une tendance plus large vers la digitalisation de la finance, où les technologies jouent un rôle central dans la gestion des investissements.

Vers des marchés de plus en plus automatisés

À mesure que les technologies continuent de progresser, l’automatisation devrait jouer un rôle encore plus important dans le fonctionnement des marchés financiers. Les avancées en intelligence artificielle, en puissance de calcul et en analyse de données ouvrent la voie à des systèmes toujours plus sophistiqués.

Cependant, cette transformation soulève également des questions importantes concernant la stabilité des marchés et la régulation des systèmes automatisés. Lorsque de nombreux algorithmes réagissent simultanément aux mêmes signaux, cela peut parfois amplifier la volatilité.

Malgré ces défis, les robots de trading semblent destinés à rester une composante essentielle du paysage financier moderne. Leur capacité à analyser rapidement l’information et à exécuter des stratégies complexes en fait des outils particulièrement adaptés à l’environnement numérique des marchés actuels.

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Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour Indomptables, polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d’une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, Mi Amor. Le contraste est cruel, d’autant plus piquant que Nicloux n’est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà… une disparition de jeune femme.

Il faut tout de même lui reconnaître une vraie cohérence de départ. Utiliser la Grande Canarie comme double décor, d’abord le paradis fabriqué des touristes, puis, peu à peu, les coulisses d’un territoire autrement inquiétant, comme des couloirs souterrains obscurs, zoos de caïmans, transactions douteuses dans les night-clubs et dérives sectaires autour du Roque Nublo. Nicloux a un œil pour y mettre du vernis dans ces espaces ouverts, donnant par moments une texture visuelle réellement troublante. Pom Klementieff, revenue à l’Europe après une décennie hollywoodienne (Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3, Mission: Impossible – The Final Reckoning, Superman), porte le film avec une énergie tendue et physique assez impressionnante. Benoît Magimel, lui, impose sa présence magnétique et fragile dans chaque scène, ce mélange de charisme et de timidité qui fait qu’on ne sait jamais s’il est ange ou prédateur. Sur papier, et même à l’écran pendant quelques séquences, ça fonctionne.

Le problème, c’est que Nicloux a décidé de tout recouvrir. La musique d’Irène Drésel et Sizo Del Givry — composée avant même le tournage et, aux dires du réalisateur lui-même, devenue un « organe vampirisant » du film — sature le récit de bout en bout, 1h55 sans quasi aucune respiration. On comprend l’ambition hypnotique : faire de la techno le pouls intérieur de Romy, son état mental mis en fréquence. Mais là où Óliver Laxe, dans Sirāt, parvenait à rendre la musique électronique spirituelle. Chaque battement portant quelque chose sur la solitude, le deuil, la fin du monde. Ici elle ne fait qu’imiter la tension au lieu de la créer. Elle simule un rythme là où le récit n’en a pas. C’est le symptôme d’un film qui ne fait pas tout à fait confiance à sa propre matière.

Une affaire sciée

Et pour cause. La structure narrative est trouée de partout. Le cinéaste ouvre sur un flash-forward où Romy témoigne des événements que le film va ensuite raconter. Décision fatale. On ne se demande plus si elle va s’en sortir, car on l’évince dès la première séquence. On regardera dès lors Romy traverser hôtels, boîtes de nuit et ruelles sans jamais vraiment s’inquiéter pour elle. Le montage accumule aussi les champ-contrechamp en gros plans sur des visages, procédé qui peut fonctionner quand la situation dramatique est claire, mais qui ici force le spectateur à décrypter des regards dans le vide. Puis des éléments s’empilent sans nécessité réelle, notamment sur les déboires sentimentaux de jeunesse de Romy, la mère malade évoquée puis laissée en suspens, et d’autres problèmes qui surgissent trop brusquement pour s’articuler.

Mi Amor est le film d’un cinéaste qui a eu une sensation forte et qui a construit autour. Ce n’est pas pour autant une trahison totale de ce que Nicloux sait faire. Les Confins du monde tenait sur cette même idée d’un territoire qui dévore ses personnages, et Dans la peau de Blanche Houellebecq avait cette façon de faire tourner le malaise à bas régime. Mais une forme aussi envahissante finit ici par annuler ce qu’elle prétend exalter. La musique bombarde, le montage s’épuise, et l’émotion — celle d’une femme qui perd pied dans un paradis corrompu — reste obstinément hors d’atteinte.

Mi Amor ne sera pas le film qui réconciliera les sceptiques avec Nicloux. Il y a trop de bonnes intentions sabotées, trop d’outils formels brandis comme des solutions là où ils creusent des problèmes. Reste un film à éclats, avec deux acteurs en centre de gravité qui se battent jusqu’au bout — et le sentiment tenace d’une occasion manquée.

Ce film est présenté en compétition à Reims Polar 2026.

Mi Amor – bande-annonce

Mi Amor – fiche technique

Réalisation : Guillaume Nicloux
Scénario : Guillaume Nicloux (avec la collaboration de Nathalie Leuthreau)
Interprètes : Pom Klementieff, Benoît Magimel, Astrid Bergès-Frisbey, Freya Mavor, Anaël Snoek, Elina Löwensohn
Photographie : Romain Fisson-Edeline
Direction artistique : Olivier Radot
Montage : Guy Lecorne
Costumes : Anaïs Romand
Casting : Brigitte Moidon
Mise en scène : Aurélien Fauchet
Musique : Irène Drésel, Sizo Ddel Givry
Son : Olivier Dô Huu, Quentin Avrillon, Thomas Desjonquères, Julien Gerber
Producteurs : François Kraus et Denis Pineau-Valencienne
Producteurs associés : Jean Labadie, Alice Labadie
Société de production : Les Films du Kiosque
Pays de production : France
Société de distribution France : Le Pacte
Durée : 1h55
Genre : Thriller
Date de sortie : 6 mai 2026

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Reims Polar 2026 : Keep Quiet, les prisonniers de l’Amérique

Dans la compétition du festival Reims Polar 2026, le nouveau film de Vincent Grashaw, Keep Quiet, s’impose comme une évidence. Un thriller social ancré dans les réserves amérindiennes de l’Oklahoma, porté par un Lou Diamond Phillips habité, qui dépasse largement les conventions du genre pour toucher à quelque chose d’universel et de brûlant.

Il y a des films qui arrivent avec la discrétion de ceux qui n’ont rien à prouver, et Keep Quiet s’inscrit dans cette lignée. Cinquième long métrage de Vincent Grashaw — cinéaste indépendant américain dont What Josiah Saw et Bang Bang avaient déjà révélé l’appétit pour les zones d’ombre de l’âme humaine — le film se pose sur les terres des tribus Cheyenne et Arapaho de l’Oklahoma comme une main posée sur une blessure. Pas pour la refermer. Mais pour en mesurer la profondeur. On y suit Teddy Sharpe, policier tribal usé jusqu’à l’os, qui prend sous son aile une nouvelle recrue, Sandra, fraîchement débarquée dans ce bout d’Amérique que les cartes routières semblent avoir oublié. Puis revient un certain Richie, tout juste sorti de prison, avec dans les yeux cette lumière froide des gens qui n’ont plus grand-chose à perdre. La mécanique du thriller s’enclenche, mais ce n’est là qu’un prétexte.

La cage aux pions

Car Keep Quiet est avant tout un film sur l’espace. La réserve n’y est ni romantisée ni réduite à un décor de misère. Elle est montrée comme un territoire vivant, traversé de codes, de silences et de solidarités souterraines, mais aussi prisonnier de lui-même. Une cage dont les barreaux sont invisibles — faits de pauvreté structurelle, de méfiance héritée envers toute autorité, et d’une violence qui ne cherche pas à faire mal pour faire mal, mais qui cherche, désespérément, à exister. Grashaw l’a compris en filmant sur place, avec une équipe majoritairement autochtone et la bénédiction des tribus elles-mêmes. Ça se sent dans chaque plan, dans cette façon qu’a la caméra de regarder les visages sans les juger.

Et ce film aurait pu ne pas fonctionner. Il tient debout grâce à un homme. Lou Diamond Phillips compose un Teddy Sharpe d’une densité rare. Il n’en fait jamais trop, car il n’en a pas besoin. Sa seule présence dans le cadre raconte l’épuisement d’un homme qui a choisi de rester là où tout le monde part, qui connaît chaque visage de sa communauté, chaque deuil et chaque secret mal enfoui. Quand le film révèle peu à peu la honte qui le ronge depuis des années, on comprend que Teddy n’est pas seulement un flic qui fait son travail : il est la réserve elle-même, avec ses blessures non dites et sa résilience entêtée.

Face à lui, Elisha Pratt — acteur Pawnee et Osage né à Pawnee, Oklahoma, soit ces terres mêmes — incarne Richie avec une justesse qui trouble. Il aurait été facile d’en faire un monstre. Pratt en fait quelque chose de plus inquiétant. Un homme qui a été formé par un système fait pour l’engloutir, et qui a fini par en adopter la logique. Sa violence n’est pas gratuite, elle est la langue qu’on lui a apprise. Dans cette confrontation entre Teddy et Richie pour l’âme du jeune Albert — le neveu de quinze ans que chacun veut sauver ou perdre à sa façon — le film trouve sa résonance la plus profonde, presque biblique.

Une Amérique en question

Keep Quiet s’inscrit alors dans une tradition de polars sociaux américains — on pense inévitablement à Wind River — mais il s’en distingue par un refus du misérabilisme facile. Grashaw n’écrase pas ses personnages sous le poids de leur condition. Il les regarde vivre, résister, tenter. La légèreté dont il fait preuve dans certaines séquences — un humour sec et une tendresse inattendue — n’allège pas le propos, elle le rend habitable. Et paradoxalement plus dévastateur.

Le personnage de Sandra, nouvelle recrue qu’on pourrait reprocher au film d’utiliser comme simple outil pédagogique — le regard naïf qui permet au spectateur de découvrir les règles non écrites de la réserve — finit par trouver sa propre nécessité. Car en faisant d’elle le point de vue extérieur, Grashaw assume pleinement la dimension politique du film. Il parle à ceux qui ne savent pas et à ceux qui n’ont jamais regardé dans cette direction. C’est un geste de cinéma civique, avec tout ce que ça implique de risques et d’honnêteté.

Dans le cadre du festival Reims Polar 2026, Keep Quiet sort franchement du lot. Là où beaucoup de films de la compétition jouent la carte du spectacle pur ou de l’intrigue labyrinthique, celui-ci choisit la lenteur juste, la précision émotionnelle, le genre comme vecteur de réflexions qui ne se posent pas souvent sur grand écran.

Pour autant, Keep Quiet ne résout pas ce qu’il montre. Il n’en a ni la prétention ni le désir. Il témoigne seulement, avec la sincérité de quelqu’un qui a pris le temps d’écouter avant de filmer. Et dans une Amérique qui continue de se débattre avec ses propres fantômes, c’est déjà, en soi, un acte courageux.

Ce film est présenté en compétition à Reims Polar 2026.

Keep Quiet – fiche technique

Réalisation : Vincent Grashaw
Scénario : Zach Montague
Interprètes : Lou Diamond Phillips, Nick Stahl, Dana Namerode, Elisha Pratt, Irene Bedard, Kimberly Guerrero, Lane Factor
Photographie : Brandon Waddell
Montage : Vincent Grashaw
Costumes : Valerie Parker
Décors : Rebekah Bell
Musique : James Wakefield
Directeur de casting : Chris Freihofer
Producteurs : Ran Namerode, Angelia Adzic, Cole Payne, Vincent Grashaw
Producteurs exécutifs : Lou Diamond Phillips, Marcus Red Thunder
Sociétés de production : Traverse Media
Pays de production : États-Unis
Société de distribution internationale : Visit Films
Durée : 1h44
Genre : Action, Drame, Policier

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