Personne pour remplacer Daniel sur la Mission Europa

Après Neuf (2024), Philippe Pelaez (scénario), Guénaël Grabowski (dessin) et Denis Béchu (couleurs) poursuivent leur exploration de l’espace avec ce nouvel album indépendant dans le même état d’esprit et une phrase de Sénèque en épigraphe « Personne ne peut porter longtemps le masque ». Au cœur du scénario, une mission dirigée par l’informaticien Daniel Nikto. L’objectif est d’atteindre Europe, quatrième plus grand satellite de Jupiter, avec comme idée de préparer une colonisation de cet astre. Pour cela, les membres de l’expédition se préparent pour une absence de deux années pleines.

L’album s’ouvre sur une courte partie (qui s’achève page 13 sur les 84 que comptent l’album) située 62 jours avant le départ. D’emblée, nous apprenons que la situation personnelle de Daniel n’est pas brillante. Son couple avec Eva ne tient plus, celle-ci lui reprochant de l’avoir perdue depuis dix ans, soit le temps de préparation de l’expédition. De plus, leur fille Enya, douze ans, ne réalise encore pas vraiment quelles seront les conséquences des deux ans d’absence de Daniel. Celui-ci minimise l’inconvénient en disant qu’ils seront en liaison constante. Ce qui ne l’empêche pas de faire un rêve récurrent vaguement angoissant. Qui sait si ce rêve n’est pas en lien avec les nouveaux examens neurologiques qu’il doit passer ? Mais Daniel ne se contente pas de préparer sa mission. En effet, il sent qu’Eva s’éloigne de lui (même Enya a fait ses observations) et il acquiert la certitude qu’elle a un amant.

Le coup d’arrêt

C’est Daniel lui-même qui présente l’expédition devant un parterre de journalistes. Outre lui-même, l’équipage comprendra cinq membres et on remarque sa composition aussi consensuelle que celle d’Artémis 2 partie vers la Lune début avril 2026. A la suite de quoi Daniel tombe de haut lors de son entretien avec le neurologue. En effet, celui-ci lui annonce qu’il est atteint d’une tumeur au cerveau et que, dans ces conditions, il est hors de question qu’il parte pour une mission de deux ans dans l’espace.


Un scénario à rebondissements

Bien entendu, les révélations de la première partie ne sont qu’un aperçu des coups de théâtre que nous réservent les autres parties. Ainsi, la seconde partie, située au 182ème jour de la mission Europa s’intitule « M. Zilch » un personnage dont il n’était absolument pas question auparavant. Qui est-il et quel rôle joue-t-il dans cette histoire ? A vrai dire, à la lecture nous allons de révélation en révélation, alors même que la narration ne suit pas la chronologie des événements. En effet, une autre partie intitulée « Enya » nous ramène avant le début de la mission, quand Daniel profite de sa fille avant leur séparation forcée. Il s’avère que le scénario s’intéresse essentiellement aux conséquences psychologiques de ce que vit Daniel. Autant dire qu’il en exploite parfaitement le potentiel, tout en ne délivrant les informations qu’au fur et à mesure, laissant donc la part belle au suspense.

Variations autour d’une référence

Nous sommes néanmoins dans un univers situé dans un futur indéterminé, qui lorgne du côté de la Science-Fiction ainsi que du fantastique. A vrai dire, les amateurs de SF risquent une certaine déception, car si les décors sont parfaitement à la hauteur, ainsi que de nombreux dialogues (même si ceux-ci sonnent souvent comme une sorte de caution pour justifier cet univers futuriste), tout cet aspect sert essentiellement d’enrobage pour le reste. A noter cependant que les décors sont vraiment soignés et qu’on peut y déceler une sorte de clin d’œil à la référence cinématographique ultime dans le genre, à savoir 2 001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick – 1968) soulignée par le prénom Stanley porté par l’un des astronautes. On peut donc apprécier cet aspect, tout en remarquant l’oubli de tout effet de l’apesanteur. Mais celui qui prédomine est quand même l’aspect psychologique, avec un autre clin d’œil au film de Kubrick, par l’intervention déterminante de la technologie de pointe dans le scénario. Il y est également question de la lutte entre la volonté humaine et les décisions prises par une Intelligence Artificielle. Les références au film de Kubrick vont jusqu’à l’exploration de situations où la folie et ses conséquences peuvent devenir fondamentales pour l’avenir de la mission. Un peu comme dans le film, un aspect philosophique finit par émerger. Le scénario s’avère donc vraiment ambitieux. Peut-être même un peu trop, car il s’avère plus que difficile de rivaliser avec ce que Kubrick a élaboré (en se rappelant qu’il ne faisait qu’adapter, de façon géniale, le roman éponyme d’Arthur C. Clarke).

Père et fille

Le traitement de l’histoire est donc centré sur le personnage de Daniel, son apport à la mission Europa et ses relations avec sa fille Enya. Les relations de Daniel avec les autres membres de l’équipage du « Nought Starship » n’interviennent que trop peu dans le scénario. Quant au personnage de Daniel, son physique n’a rien d’une star. Et sa personnalité ne séduit pas non plus, puisqu’il apparaît du genre intelligent mais quelque peu imbu de sa personne. Concepteur reconnu de l’incomparable système informatique du vaisseau spatial, il semble incapable de reconnaître ses erreurs. Fier de son œuvre, il ne pense qu’à aller au bout de son entreprise, quitte à prendre des risques insensés, pour lui et pour son entourage.

Personne – Philippe Pelaez (scénario), Guénaël Grabowski (dessin) et Denis Béchu (couleurs)
Dargaud : sorti le 20 mars 2026

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet. 

« Mudlarks » : l’enfance de Dickens

En imaginant la rencontre du jeune Charles Dickens avec Oliver, enfant des rues et alouette de la Tamise, Philippe Charlot et Manu Cassier font de Mudlarks le récit d’une double initiation : celle d’un garçon brutalement confronté à la misère londonienne et celle d’un futur écrivain découvrant, au contact des oubliés, la matière humaine de son œuvre.