« Les Évadés d’Alcatraz » : fuite en avant

Christopher Cantwell et Tyler Crook publient aux éditions Delcourt Les Évadés d’Alcatraz, un récit qui assemble, scène après scène, une chaîne de vies mal ajustées, de désirs contrariés et de compromis douteux. 

Le 11 juin 1962, Frank Morris, John Anglin et Clarence Anglin s’évadent d’Alcatraz. Leur noyade est présumée en dépit de l’absence de corps, et l’enquête est rapidement close… Malgré leur fuite, ces hommes ne semblent jamais sortir vraiment d’Alcatraz : ils ne font que transporter le rocher ailleurs, dans une voiture, une planque, un ranch, un motel… La clandestinité est leur nouvelle manière d’être au monde.

Frank apparaît au premier abord dur, fermé, parfois brutal. Même lorsqu’une issue semble se dessiner pour lui, elle prend aussitôt la forme d’un nouveau calcul, d’un danger imminent. Son plan était pourtant simple : quitter les murs du pénitencier, travailler quelques années au grand air, puis recouvrer cette liberté tant convoitée. Mais les auteurs ont d’autres plans pour lui : il est un homme qui se maintient debout dans une fuite devenue réflexe.

Autour de lui, l’insatisfaction contamine tout le récit. La femme qui sert de relais a été victime de racisme et a chuté après avoir cherché la stabilité. Elle n’aspire pas à grand-chose : juste une place bien à elle. Bob et Cy, qui vivent une relation homosexuelle gardée secrète, sont à leurs trousses. S’ils s’aiment sincèrement, ils sont en revanche contraints de le faire en cachette, puisque les normes sociales ne sauraient tolérer leur histoire. Un état de fait qui rejaillit sur leur carrière, mais aussi leurs désirs – la fin étant particulièrement éloquente sur cette question.

Les pages montrent les tractations, les plans qui rétrécissent, les tarifs qui changent, les années de travail promises au Canada… Tout cela détruit d’emblée l’idée d’une liberté nette et absolue. L’évasion se prolonge en servitude différée. On ne sort pas du problème, on le déplace. On échange une prison contre une autre, plus rurale, plus discrète, marchande. La fuite en avant prend alors un sens presque physique : personne dans Les Évadés d’Alcatraz ne progresse vers un horizon calme, tout le monde essaie seulement d’éviter la catastrophe suivante.

Plus l’album progresse, plus la poursuite des évadés ressemble à un énième détour. Bob et Cy courent après les ex-détenus, mais c’est visiblement autre chose qui les travaille. Frank Morris lui-même se confessera sur ses attentes, dans une ville dépeuplée dont il s’imagine maire. L’album fait en fait de l’évasion un motif contagieux. Ceux qui n’ont pas sauté du rocher sont eux aussi mus par le désir de s’arracher à quelque chose : un métier, un rôle, un mensonge, une vie corsetée. 

L’ambiguïté des différents protagonistes apporte de la densité au récit. Les évadés ont beaucoup en commun avec ceux qui les traquent. Et finalement, les évadés ne sont-ils pas plus honorables que les badauds qu’ils croisent sur leur route ? Christopher Cantwell et Tyler Crook nous poussent en tout cas à l’envisager.

L’album ne montre pas des hommes et des femmes allant vers un but clair. Il montre des êtres insatisfaits, lancés dans une fuite en avant qui tient à la fois du réflexe de survie, du désir de recommencer et de l’incapacité à habiter le présent. Au bout du compte, sa force est là : avoir fait d’Alcatraz le point de départ d’une humanité instable. Une humanité qui s’abîme et improvise, sans que personne n’en soit jamais pleinement satisfait. 

Les Évadés d’Alcatraz, Christopher Cantwell et Tyler Crook 
Delcourt, 12 mars 2026, 148 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.

Mata : Mata Hantée

Avec "Mata", Rachel Lang (Mon légionnaire) plonge son héroïne dans les brumes de la DGSE, entre désert nigérien et labyrinthes déshumanisés. Eye Haïdara y incarne une espionne déchirée, animée par une quête de vérité aussi pure qu'impossible. Un film magnétique et troublant.

Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Dans Cosmos, Germinal Roaux filme la rencontre bouleversante entre un paysan maya et une intellectuelle en fin de vie. Une œuvre lente, poétique et sensorielle, où la nature, la mort et la transmission composent une intense expérience de cinéma.

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur

Entre thriller de casse et drame intime, "Le Virtuose" joue sur plusieurs cordes à la fois, mais pas avec la même justesse. Daniel Roher signe une première fiction habitée par de vraies intentions, portée par un Leo Woodall magnétique, mais qui manque parfois de profondeur dans sa partition. Un film qu'on suit sans déplaisir, sans être mémorable pour autant.

Tout va super : Voir Habib et mourir

Drôle, subtil et bouleversant, Tout va super mêle comédie romantique et réflexion sur la fin de vie. Porté par une distribution éclatante (Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Rudy Milstein), le nouveau film de Patrick Cassir a des airs de Blier en plus suave.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« L’Équipée du Bosquet » : une bromance animalière entre cartoon et road trip burlesque

Un oiseau hyperactif, un écureuil rongé par l’anxiété et un chat affamé : James Burks lance une série jeunesse qui assume pleinement ses codes. Sans chercher à révolutionner l’aventure humoristique animalière, ce premier tome mise sur l’énergie, la dynamique du duo dépareillé et l’efficacité du gag cartoon.

« La Sorcière qui a changé le monde » : Margaret Thatcher sous une lumière de morgue

Le scénariste Jean-Yves Le Naour et le dessinateur Emilio Van der Zuiden s’emparent de Margaret Thatcher, fille d’épicier devenue Première ministre de Grande-Bretagne. Il en ressort une figure intraitable, caractérisée avec ce qu'il faut d'humour noir et de critique sociale.

Umami : savoureux

« - Hamaki va ouvrir son propre restaurent ! Son restaurant à ELLE ! - Oui, super. Et toutes les emmerdes qui vont avec, par la même occasion. - Ooh, arrête un peu ! Tu ne la crois pas capable de gérer ? - Si, si… - Alors ne fais pas ton rabat-joie ! C’est un grand jour pour elle ! Tu me promets de rester PO-SI-TIF ? - Oui, cheffe ! »