« Estampillé Japon », l’art très sérieux de dire n’importe quoi

Avec Estampillé Japon, Erik Tartrais s’amuse comme un petit démon dans un jardin zen : il ratisse les grands clichés du Japon rêvé, les aligne avec soin, puis donne un grand coup de sandale dedans. Il en ressort un album délicieux, faussement sage, vraiment drôle, où le raffinement du décor sert surtout à mieux faire résonner la bêtise très ordinaire des humains.

Avec Estampillé Japon, Erik Tartrais ne cherche ni l’exactitude savante ni l’exotisme de bazar, mais plutôt un terrain de jeu propre à la dérision. Son Japon est un imaginaire immédiatement reconnaissable – mont Fuji, samouraïs, ninjas, jardins zen, carpes, geishas, estampes, cérémonial, clans, poésie des saisons – et c’est précisément pour cela qu’il fonctionne si bien. Tout est en place, tout semble noble, codé, presque sacralisé ; il ne reste plus qu’à laisser les personnages parler. Et dès qu’ils ouvrent la bouche, dès lors même qu’ils s’activent, tout se dérègle.

Le grand plaisir de l’album est là : dans cet écart constant entre la beauté du cadre et l’indigence soupesée du raisonnement. Un cartographe ne désigne jamais une montagne sans lui inventer un nom long comme une révélation mystique ; des guerriers se perdent dans des indications géographiques absurdes ; des ninjas censément invisibles arrivent trop tard à peu près partout ; un jardin zen se transforme en scène de ménage autour d’un caillou et d’un photophore ; des gourmands discutent des menus comme s’ils déchiffraient un traité militaire avant de regretter l’absence de pizza au Japon – pendant que les Italiens réclament quant à eux… des sushis. L’auteur a compris une chose très simple : il n’y a rien de plus drôle que le faux sérieux.

Son humour tient beaucoup à cela, à cette manière de pousser une logique jusqu’à l’idiotie complète sans jamais hausser le ton. Les gags ne sont pas lourds, ils avancent à pas feutrés. Une conversation sur l’altérité entre poissons, une promenade hasardeuse sous les cerisiers en fleurs, des bandits qui débattent inclusion, représentation et gouvernance : c’est absurde, mais délicieusement.

Le lecteur attentif décèlera ici un vrai sens du tempo et de la répétition. Certaines séquences fonctionnent en effet comme des mécaniques bien huilées : un principe est posé, puis repris, déplacé, aggravé jusqu’au point de rupture. On entre dans le gag comme dans un rituel. C’est particulièrement visible quand l’album joue avec les formes les plus solennelles – le protocole, la stratégie, la cérémonie, la hiérarchie – pour les faire finir en querelles minables, en malentendus ou en catastrophes parfaitement idiotes.

Le dessin ? Une ligne souple, des couleurs adoucies, une élégance légèrement surannée qui évoque l’estampe sans jamais tomber dans l’exercice de style figé. L’un dans l’autre, Estampillé Japon, en bon recueil de sketches, parvient à pleinement convaincre. Le zen finit en bagarre, la poésie en rhume des foins, la grandeur en paperasse, l’ouverture en préjugé, l’héroïsme en cafouillage. C’est féroce, mais jamais méchant ; moqueur, mais avec une légèreté délectable.

Estampillé Japon, Erik Tartrais
Fluide Glacial, mars 2026, 56 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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