« Le Dimanche perdu » : rentabiliser chaque instant

Avec Le Dimanche perdu, paru dans la collection « Aventuriers d’ailleurs », Ileana Surducan signe une bande dessinée jeunesse qui a la grâce des contes et la lucidité des essais. Sous ses couleurs pétillantes et son dessin d’une grande qualité, l’album met en scène une idée puissante : que devient une vie dont le repos a disparu ?

Dans le monde de Nina, le dimanche n’existe plus. Du lundi au samedi, tout n’est que tâches à accomplir, corvées à enchaîner, fatigue à absorber. La jeune fille cuisine, nettoie, répare, entretient, recommence ; chaque jour semble dévorer le suivant, comme si la semaine s’était refermée sur elle-même. L’intuition d’Ileana Surducan est là : faire du temps un territoire fantastique, et de l’épuisement une matière de conte.

L’album trouve immédiatement son ton dans cette alliance très juste entre merveilleux et critique du quotidien. Car derrière la quête de Nina – descendre au fond d’un puits pour délivrer le dimanche, retenu par une sorcière – se dessine une réflexion très contemporaine sur la productivité érigée en horizon unique. Le livre parle aux enfants par ses images, son souffle d’aventure, ses créatures étranges ; il parle aussi aux adultes par ce qu’il met en scène avec beaucoup de délicatesse : l’usure, la saturation, la disparition progressive de toute respiration. Il y a là, en filigrane, quelque chose du burn-out, mais traduit dans une langue accessible, presque ouatée.

L’une des plus belles idées du livre reste sans doute cette semaine incarnée par des loups. Ces jours-loups, affamés, instables, donnent au temps une présence concrète, presque physique.  Visuellement, la bande dessinée séduit. Les couleurs éclatent sans agressivité, les planches respirent, et certaines images ont ce charme immédiat des albums qu’on a envie de feuilleter une seconde fois avant même de les avoir refermés. Le graphisme, original et très expressif, accompagne parfaitement la dimension onirique du récit. 

Le Dimanche perdu ne célèbre ni la paresse ni la fuite hors du réel ; il rappelle plutôt qu’une vie digne de ce nom a besoin d’équilibre, de temps libre, de lenteur parfois. C’est en cela que ce conte moderne trouve une résonance si juste : il puise dans l’héritage du merveilleux pour dire quelque chose de très actuel.

Court, généreux, accessible sans être anodin, Le Dimanche perdu est une très belle découverte. Une bande dessinée tout public au sens noble du terme : un livre pour la jeunesse, oui, mais assez fin et ample pour toucher bien au-delà. 

Le Dimanche perdu, Ileana Surducan
Aventuriers d’ailleurs, février 2026, 72 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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