Voici l’exemple même de ce que le marketing peut faire de mieux pour vendre un film en amont et faire monter le buzz. De la bande-annonce extrêmement intrigante, poisseuse et sibylline, au film de serial-killer très sombre, comme on en voit plus que très rarement actuellement, en passant par les avis de certains (supposés) critiques Outre-Atlantique semblant dithyrambiques, l’excitation était à son comble. Une campagne de promotion agressive mais très réussie qui faisait saliver d’avance. Le résultat est-il conforme à des attentes forcément disproportionnées ? Clairement pas. Est-ce pour autant un mauvais film honteusement vendu ? Non plus. Longlegs est un bon thriller à l’ambiance et à l’atmosphère très réussies. La mise en scène au cordeau nous tient quant à elle en haleine durant une heure et demie, malgré un tempo assez lent. Maïka Monroe est excellente dans le premier rôle, confirmant les espoirs qu’on plaçait en elle dans It follows. Et puis, il y a Nicolas Cage dans une composition complètement dingue dont il a le secret, où on hésite entre génie pur et posture ridicule…
Synopsis : L’agent du FBI Lee Harker, une nouvelle recrue talentueuse, est affectée sur le cas irrésolu d’un tueur en série insaisissable. L’enquête, aux frontières de l’occulte, se complexifie encore lorsqu’elle se découvre un lien personnel avec le tueur impitoyable qu’elle doit arrêter avant qu’il ne prenne les vies d’autres familles innocentes.
La première séquence nous plonge dans une Amérique rurale enneigée où le tueur en série qui donne son surnom au titre du film est montré en partie. Ne nous laissant deviner que son apparence qui semble unique. effrayante et donc terriblement intrigante… Puis, on suit les pas d’une enquêtrice du FBI qui laisse penser qu’elle possède des dons de medium et qui va se mettre à la recherche du tueur avec l’aide de son boss. En effet, on entre de plain-pied dans le genre du film policier sombre et macabre où un serial-killer aux pratiques complètement barges va donner du fil à retordre aux enquêteurs. C’est d’ailleurs peut-être sur ce point que Longlegs est le moins réussi. L’intrigue avance doucement ou brusquement, par
à-coups très explicatifs, mais tout cela n’est pas très clair à la fin du film. Volontairement ou pas, cela demeure un peu frustrant pour le spectateur. En outre, l’ajout d’une pincée de fantastique ici n’est pas forcément la meilleure des idées.
La force de Longlegs réside plutôt dans l’ambiance qu’il parvient à dégager. Une ambiance malsaine et glauque qui met mal à l’aise sporadiquement. Et tout cela sans effusions de sang ou de gore car le long-métrage d’Oz Perkins est étonnamment chiche sur ces terrains-là. Ce n’est d’ailleurs pas un reproche car il parvient à instaurer un climat délétère sans avoir recours aux sempiternels jump-scares à la mode ou à un trop-plein de violence et de morts graphiques. Ce résultat obtenu concernant l’atmosphère, car Longlegs est un film d’atmosphère sur bien des aspects, est également dû à l’excellence de la mise en scène. Du format carré employé à bon escient au décorum vintage et rural des années 90 en hiver faisant penser à Fargo (film ou série), en passant par les cadrages concoctés par Perkins, ou encore l’enveloppe sonore utilisée, c’est un tout bon. Il y a un univers rare et peu commun dans lequel on peut aimer se glisser. Si on est client bien sûr, on s’immerge donc dans le film et son enquête poisseuse et étrange.
Le film a le bon goût de ne pas être trop long au vu de son tempo languissant. Mais c’est aussi ce qui fait sa marque en tant que policier aux relents fantastiques et horrifiques. Certaines séquences sont fortement angoissantes et nous collent à notre siège même si elles sont rares. Les rebondissements et les explications finales peuvent paraître inattendues de prime abord mais pas tant que cela si on y réfléchit bien laissant paraître un script qui sait où il va même si pas toujours bien construit. C’est aussi finalement assez simple et presque déjà-vu. De Se7en à Prisoners en passant par Zodiac (pour ceux adhérant à ce dernier) on a déjà vu plus ambitieux, ample et impactant. En effet, s’il fait passer un bon moment il n’est pas sûr que Longlegs fasse le même effet que ces œuvres phares citées ici. Il manque un petit quelque chose que la promotion nous faisait miroiter et qu’on ne retrouve pas ici.
Ensuite, il y a Maika Monroe qui porte le film sur ses frêles épaules avec aplomb. Elle confirme tout le bien qu’on pensait d’elle depuis It follows. Mais la cerise sur le gâteau que la promotion a su également cacher, c’est bien sûr la présence d’un Nicolas Cage dans une nouvelle prestation complètement azimutée. Depuis deux ou trois ans, l’acteur aux mille facettes, tombé en désuétude cette dernière décennie, revient sur le devant de la scène avec des propositions variées et intéressantes en général. Si, ici, il n’a qu’un second rôle (mais le rôle-titre en même temps), il surprend encore. On hésite entre prestation de génie ou délire ridicule.Toutefois, il ose et la première impression prend le dessus. Et surprend ! Il fout littéralement la trouille même si on a du mal à le reconnaître. Son incarnation d’un tueur satanique pas comme les autres marque les esprits, notamment dans la plus grande scène du film, celle de l’interrogatoire, où le Joker de Heath Ledger n’est pas loin.
Au final, il est clair que si on s’attend au thriller du siècle ou à un nouveau Le Silence des agneaux comme la vantait abusivement la promotion, on sera quelque peu déçu. Mais pris de manière plus neutre, par exemple, si on entre dans la salle de manière neutre et sans attente, Longlegs est un bon suspense à l’ambiance travaillée et au visuel très réussi. Le genre de film qu’on ne voit plus souvent et qu’il fait plaisir de retrouver. Les fans de Nicolas Cage devraient également jubiler de cette nouvelle interprétation délirante. Hormis cela, on peut tiquer sur une intrigue pas toujours bien fignolée et un rythme un peu neurasthénique qui invite à se laisser aller. Bref, pas la petite bombe annoncée, mais un honnête film policier à l’emballage original et intrigant.
Bande-annonce – Longlegs
Fiche technique – Longlegs
Réalisateur : Oz Perkins
Scénariste : Oz Perkins
Production : Saturn Films
Distribution: Metropolitan Filmexport France
Interprétation : Maika Monroe (Agent Lee Harker), Nicolas Cage (Longlegs), Alicia Witt (Ruth Harker), Blair Underwood (Agent Carter), Erin Boyes (Jeune agent), Dakota Daulby (Agent Horatio Fisk)
Genres : Policier – Épouvante
Date de sortie : 10 juillet 2024
Durée : 1h41
Pays : USA
Délicieuse romance glamour interprétée avec talent par Scarlett Johansson en sorcière bien-aimée de la publicité et Channing Tatum en Steve Trevor de la NASA, To The Moon transforme la mythique mission Apollo 11 en une astucieuse mise en abyme du cinéma comme outil propagandiste, vecteur de poudre aux yeux au service de l’American Dream. Un divertissement estival de qualité qui séduit sans même décrocher la lune.
Quatrième long-métrage de Greg Berlanti (Love, Simon), To The Moon s’amuse de l’une des plus fameuses théories du complot selon laquelle l’alunissage de juillet 1969 n’aurait été qu’un vulgaire montage truqué, commandé par le gouvernement américain pour gagner la course à l’espace contre l’Union soviétique, une gigantesque supercherie hollywoodienne pilotée par la NASA elle-même, impliquant les maîtres des superproductions à effets spéciaux de l’époque dont Stanley Kubrick et Walt Disney. C’est là le plus bel atout scénaristique de cette comédie romantique qui réinvente l’histoire pour mieux cultiver le mythe-canular de « l’Opération Lune » ; Berlanti joue avec audace sur le concept de fabrique du mensonge et les tactiques de manipulation par l’image, en transformant la célébrissime mission Apollo 11 en une ingénieuse mise en abyme de l’objet cinématographique —ici séquence publicitaire alternative top secrète, destinée à tromper la planète entière en cas d’incident technique lors de la retransmission télévisée des petits pas d’Armstrong et Aldrin—, navigant sans cesse entre artifices terrestres et fantasmes célestes, réalité historique de la Guerre froide et fiction falsifiée, injonctions impossibles de la Maison-Blanche et coulisses lunaires d’un plateau de tournage improvisé dans un vieux hangar poussiéreux de la NASA.
Toujours conscient du caractère grotesque de cette mascarade aux allures de making-of improbable, le spectateur sourit de ces astronautes-pantins articulés par de minables ficelles devant un rocher en carton-pâte, de l’hystérie burlesque du metteur en scène incompris et de son équipe technique de bons à rien perturbée par un chat noir farceur, et se laisse ainsi embarquer à bord de cette fusée parodique lancée à pleine vitesse sur le satellite des stéréotypes hollywoodiens. Si dans son exposition, le film semble d’abord hésiter entre les différentes trajectoires proprettes et stylisées qui s’offrent à lui (fresque de l’Amérique des sixties swinguant sur du Sam Cooke, rom-com sirupeuse, mise en scène réflexive de l’épopée spatiale, critique d’une NASA en pleine refonte qui doit tirer le bilan des échecs passés et satire de la naissance de la société de consommation), To The Moon parvient peu à peu à trouver son tempo comique grâce à l’agencement parallèle de ces différentes couches narratives qui s’entrelacent et fonctionnent en miroir. Sublimée par la photographie de Dariusz Wolski, la lumière éclatante et l’harmonie fiévreuse de l’American way of life, ses diners floridiens au parfum d’insouciance et parkings parfaitement symétriques transpirent dans chaque plan, tandis que le couple à la fois glamour et complémentaire, incarné par Scarlett Johansson et Channing Tatum –elle, charmante sorcière bien-aimée experte en escroqueries publicitaires, et lui ancien pilote et héros de la nation dont le sourire ravageur évoque celui du capitaine Steve Trevor–, donne sa dynamique sensuelle au film. Un ingénieux divertissement estival qui séduit sans même décrocher la lune.
Sévan Lesaffre
To The Moon – Bande-annonce
Synopsis : Chargée de redorer l’image de la NASA auprès du public, l’étincelante Kelly Jones, experte en marketing, va perturber la tâche déjà complexe du directeur de la mission, Cole Davis. Lorsque la Maison Blanche estime que le projet est trop important pour échouer, Kelly Jones se voit confier la réalisation d’un faux alunissage, en guise de plan B et le compte à rebours est alors vraiment lancé…
To The Moon – Fiche technique
Réalisation : Greg Berlanti
Scénario : Rose Gilroy, d’après une histoire de Bill Kirstein et Keenan Flynn
Avec : Scarlett Johansson, Channing Tatum, Nick Dillenburg, Jim Rash, Anna Garcia, Noah Robbins, Colin Wodell…
Production : Keenan Flynn, Scarlett Johansson, Jonathan Lia, Sarah Schechter, David Batchelor Wilson
Photographie : Dariusz Wolski
Musique : Daniel Pemberton
Distributeur : Sony Pictures France
Durée : 2h11
Genre : Comédie / Romance
Sortie : 10 juillet 2024
En attendant les Jeux olympiques de Paris 2024, Sous la Seine, disponible sur Netflix, nous plonge dans les tréfonds du fleuve parisien, abritant dans ses méandres un gigantesque requin tueur. Malgré ce pitch totalement abracadabrant, le film aurait pu composer un divertissement un peu plus convaincant. Il s’enlise toutefois dans un scénario absurde, n’offrant que de rares séquences d’action dénuées de tension. Un mauvais nanar qui nous mène en bateau.
Depuis Les Dents de la mer de Steven Spielberg, on ne compte plus les blockbusters estivaux mettant en scène des squales monstrueux et terrifiants. Peur bleur, Open Water, Instinct de survie ou plus récemment, En eaux troubles, ont ainsi rendu très périlleuses les baignades maritimes. Avec Sous la Seine, la menace du requin s’invite pour la toute première fois dans le fleuve parisien. Un pitch extravagant qui tombe à point nommé, quelques semaines à peine avant le lancement des Jeux olympiques, durant lesquels des épreuves en nage libre devraient se dérouler dans la Seine.
Mis en scène par Xavier Gens, réalisateur de Hitman et Farang, Sous la Seine se noie malheureusement dans des décalitres de stupidité. Incohérences flagrantes, récit bâclé, dialogues poussifs, sans oublier son squale numérique plutôt ideux, le film ne procure pas l’ombre d’un frisson. En délaissant étonnement l’action au profit d’une romance mièvre et d’un message écolo appuyé et caricatural, il ne parvient, tout au mieux, qu’à nous faire sourire grâce à son absurdité permanente et à une Bérénice Béjo totalement naufragée.
Soupe au squale
Sophia, une scientifique campée par Bérénice Béjo, a perdu tout son équipage lors d’une attaque de requins. Encore marquée par ce traumatisme, elle est informée par Mika, une écologiste activiste, de l’arrivée d’un immense requin dans les eaux de la Seine. Alors que la ville de Paris organise les championnats du monde de triathlon, les deux femmes s’allient avec Adil, le commandant de la police fluviale, pour empêcher un massacre. Une périlleuse chasse au requin commence.
Si la présence d’un squale dans les profondeurs de notre fleuve a déjà de quoi méduser, Sous la Seine se casse d’emblée les dents en soulignant les contradictions de sa propre histoire. Pourquoi un requin remonterait-il la Seine ? Comment pourrait-il s’adapter à l’eau douce ? Se nourrir ? Et surtout, franchir les écluses ? Le mystère reste entier. Même en passant outre ces divagations, on peine à trouver en amont une vraie source de distraction. Après une séquence d’ouverture ratée, le film patine en effet dans un récit inutilement étiré et trop dialogué.
Ainsi, en attendant longuement la première attaque parisienne de requin, le film s’apesentit sur la relation entre Sophia et Adil, deux solitaires réunis par des drames personnels, puis sur un groupe d’écologistes activistes désireux de sauver le squale égaré. Doté d’un QG high tech en plein coeur de Paris et d’une armada de partisans, l’organisation des militants, digne d’un véritable réseau d’espionnage, prête un peu à sourire. Néanmoins, le message alarmiste est là. Vortex de déchets au coeur de l’océan, fleuve poubelle, dérèglement climatique, Sous la Seine s’inscrit pleinement dans la crise environnementale actuelle.
À l’image des Dents de la mer, Xaver Gens dénonce également l’inaction et l’incompétence du politique, qui préfère ignorer le danger pour maintenir à flot la réputation de la ville. En effet, la maire de Paris, interprétée par Anne Marivin, ne compte pas annuler le triathlon pour cette menace insensée.
Avec tous ces ingrédients hétérogènes, mixé dans une soupe numérique assez indigeste, le film ne procure malheureusement pas une once de tension, si bien que l’on s’ennuie ferme malgré quelques éléments inattendus.
Requin sous roche
Malgré son synopsis classique, placé dans le contexte des Jeux olympiques, Sous la Seine prend une tournure plutôt inattendue. Film catastrophe, chargé d’un propos écologique et politique, plus que d’horreur, il ose une dernière séquence pour le moins surprenante. Aussi, son propos réel et la double signification de son titre demeurent partiellement immergés, comme le corps du squale, jusqu’au final qui ne ménage pas si mal ses effets. Sans doute la seule mico sensation du récit. L’écluse reste d’ailleurs ouverte pour une suite, même si le filon, circonstanciel et très fragile, semble déjà bien épuisé.
Parmi les thrillers mettant en scène des animaux tueurs, nous avons vu bien mieux avec les alligators de Crawl, les sauterelles de La Nuée ou plus récemment, les araignées de Vermines. Force est d’admettre qu’aujourd’hui, le requin peine à se renouveler dans les salles obscures ou sur les plateformes. Sous la Seine ne déroge pas à la règle. Il pourra cependant déclencher quelques rires sarcastiques face à ses monstrueuses élucubrations, avant que les athlètes du monde entier ne se jettent, ou pas, dans les eaux insondables du fleuve parisien.
Sous la Seine – Bande-annonce
Sous la Seine – Fiche technique
Réalisation : Xavier Gens Scénario : Xavier Gens, Yannick Dahan, Maud Heywang Casting : Bérénice Béjo (Sophia), Nassim Lyes (Adil), Anais Parello (Jade), Inaki Lartigue (Juan)… Musique : Alex Cortés, Anthony D’Amario, Edouard Rigaudière Photographie : Nicolas Massart Montage : Riwanon Le Beller Sociétés de production : Netflix France Genre : action, thriller Durée : 1h44 France – Sortie le 5 juin 2024 (Netflix)
En ces temps de rigidité et de raidissement communautariste, ressort un très salutaire documentaire de Pierre Barouh, Saravah (1969), qui chante la possibilité d’un métissage aussi heureux que réussi.
« S’il est une samba sans tristesse, c’est un vin qui ne donne pas l’ivresse »… Telles sont les paroles de la Samba Saravah, de Vinicius de Moraes et Baden Powell, qui ouvre le film, à la fois mythique et confidentiel, tourné à Rio de Janeiro par Pierre Barouh (19 février 1934, Levallois-Perret – 28 décembre 2016, Paris) dans l’hiver 1969 et bénéficiant aujourd’hui d’une nouvelle sortie après restauration. Creusant le sillon, mais ici sous forme documentaire, de la sombre et lumineuse réalisation de Marcel Camus, Orfeu Negro (1959), sortie dix ans plus tôt, l’écrivain-musicien-acteur-réalisateur et baroudeur, épisodique mari d’Anouk Aimée de 1966 à 1969, contourne rapidement la joie pailletée du Carnaval de Rio pour s’enfoncer dans le dédale autrement fascinant des racines africaines de la samba. Univers marqué par la mélancolie et la perte, comme l’illustrait déjà le chant phare d’Orfeu Negro, l’envoûtant A felicidade de Tom Jobim et du même Vinicius de Moraes : « Tristeza não tem fim / Felicidade sim ».
Tourné en quelques jours, grâce à l’équipe technique (Yann Le Masson à l’image, Jean-Claude Leaureux au son) qui se trouvait initialement sur place pour un film du réalisateur et ami de Pierre Barouh, Pierre Kast, Saravah (parole de salutation et de protection africaine qui correspondrait à la traduction du mot hébraïque « barouh ») offre une déambulation poétique et charmée d’un maître de la samba à l’autre, guidée et commentée par l’ami de toujours, le chanteur et guitariste virtuose Baden Powell (6 août 1937, Rio de Janeiro – 26 septembre 2000, Rio de Janeiro). On passe ainsi des anciens – le saxophoniste et compositeur Pixinguinha (23 avril 1897, Rio de Janeiro – 17 fevrier 1973, Rio de Janeiro), d’abord lors d’un libre entretien dans un café puis dans l’exercice de sa grande virtuosité instrumentale, le chanteur João da Baiana (17 mai 1887, Rio de Janeiro – 12 janvier 1974, Rio de Janeiro), déjà très âgé mais impeccable dans son costume colonial de lin blanc et les pieds animés par des rythmes africains immémoriaux, s’accompagnant imperturbablement d’un couteau frotté contre le rebord d’une assiette – aux plus jeunes et encore promis à un bel avenir : la fascinante Maria Bethânia (18 juin 1946, Bahia – ) et sa belle voix légèrement rocailleuse, son plaisir extrême, communicatif et partant en rire, dans la pratique du chant ; Paulinho da Viola (12 novembre 1942, Rio de Janeiro – ), au chant souple, serpentin, et fondateur de l’école de samba Portela. Les entretiens se mêlent au chant, l’un débouchant toujours sur l’autre et lui donnant étroitement la main, en une ronde inlassable et fascinante.
Tirant très habilement parti d’un problème technique rencontré lors du filmage et découvert seulement au retour en France, celui qui se présente comme « le Français le plus Brésilien de France » n’hésite pas, par instants, à décaler le son lors du montage, avec la complicité un peu perplexe de sa monteuse Suzanne Baron. Procédé qui accentue la fluidité du film, son caractère reptilien et aussi infiniment nostalgique, comme si ce documentaire était tissé d’images mentales infiniment amoureuses. La voix off de Pierre Barouh l’annonce clairement dès la séquence introductive : « J’aimerais vous parler de mon amour de la samba comme un amoureux qui, n’osant pas parler à celle qu’il aime, en parlerait à tous ceux qu’il rencontre ».
Au-delà de l’hommage à un genre musical, ce court documentaire de Pierre Barouh est une ode magnifique à tout un pays, le Brésil, et à l’extraordinaire métissage qu’il avait réussi à l’aube des années soixante-dix, bien que sous le joug d’une dictature militaire.
Bande-annonce : Saravah
Réalisateur : Pierre Barouh
Avec Pierre Barouh, Maria Bethânia, Baden Powell
10 juillet 2024 en salle | 1h 00min | Documentaire
Distributeur Arizona : Distribution
Vous reprendrez bien un peu d’épices ? Si tel est le cas, venez (re)découvrir sans plus attendre la suite des aventures de Paul Atreides chez les Fremens. Le désert d’Arrakis nous livre ses secrets et ses merveilles. Dune : Deuxième partie sera disponible en VOD, DVD, Blu-ray et 4K dès le 10 juillet prochain. Retour sur la riche et ingénieuse production du film à travers les bonus, ainsi que sur le design d’un coffret collector tout aussi fascinant.
Quelque part, on se demande toujours ce qu’aurait donné la vision barrée et hautement spirituelle d’Alejandro Jodorowsky, ou même si David Lynch avait réussi à contourner ses contraintes de production. Mais c’est bien Denis Villeneuve qui a l’opportunité d’achever ce que les cinéastes précédents n’ont pas pu concrétiser, à savoir, édifier ce monument de la science-fiction à l’écran.
La revanche d’Arrakis
Cinq mois plus tôt, nous avons pu refouler les espaces arides d’Arrakis. Paul et sa mère, Dame Jessica, sont livrés au désert et au peuple des Fremens, tandis que les Harkonnens festoient sur les dépouilles des Atreides. Il nous tardait d’explorer les dangers et merveilles que cachent les dunes. L’épice qu’elle contient est toujours convoitée et son monopole signifie avoir le contrôle sur les voyages spatiaux. Il s’agit davantage d’un sous-texte dans une seconde partie qui préfère nuancer la culture Fremen, qui est amenée à fabriquer ses propres croyances autour de celui ou celle qui les libérera du joug des Harkonnens et de l’Empereur Padishah Shaddam IV.
Denis Villeneuve opte ainsi pour une approche radicale, où il enferme l’ex-Bene Gesserit dans un cocon de gestation, attendant l’arrivée du Messie de Dune pour exister dans la trajectoire rectiligne et tragique de Paul Muad Dib. Ce dernier a donc tout le loisir de contredire les non-croyants, du nord au sud, à l’éveil du guide spirituel qu’il représente. Il est prêt à endosser la cape d’un chef de guerre, là où Stilgar troque son armure de chef de guerre contre les draperies d’un apôtre. Une place est donc vacante chez les autochtones, qui n’attendent que l’étincelle qui embrasera les flammes de la révolution, ce qui n’est que le début…
Versant dans l’ultra sensationnalisme, Dune : Deuxième partie nous replonge instantanément dans l’univers d’Arrakis et dans la psyché d’un héros torturé par sa capacité de prescience. L’ambiance sonore, les décors, les costumes et la mise en scène sont autant d’éléments qui nous immergent dans la reconquête de la planète. Timothée Chalamet, Zendaya, Rebacca Ferguson, Javier Bardem, Stellan Skarsgård, Austin Butler, Florence Pugh, Léa Seydoux, Christopher Walken… et tant d’autres viennent compléter le casting étoilé. Envolez-vous vers Arrakis pour tous les retrouver et n’oubliez pas d’emporter votre distille.
Bonus
En attendant de retrouver les suites des aventures de Paul et de la Guerre Sainte qu’il déclenche dans l’univers (scénario au stade d’écriture à ce jour), l’heure est venue d’explorer les secrets de fabrication de ce « Spice Opera » dans les bonus des éditions Blu-ray.
Un peu plus d’une heure d’images inédites vous attendent dans l’envers du décor. De la conception de la langue Fremen (le Chakobsa), aux ingénieux procédés qui ont permis la chevauchée des vers par Tanya Lapointe, tout le monde s’est surpassé afin d’iconiser chaque moment clé du film et du roman de Frank Herbert. Compagne du réalisateur et réalisatrice de seconde équipe indispensable pour ce dernier, Lapointe a transfiguré ce temps fort où Paul devait accomplir sa dernière épreuve avant de devenir un Fremen à part entière. Le soin et le travail minutieux qu’elle apporte est à l’image de tous les autres artistes qui ont été sollicités lors du tournage.
Le chef décorateur Patrice Vermette nous donne une leçon sur l’économie de son décor et les inspirations de ses structures, notamment basées sur les pigeonniers dans les sietches Fremens. À travers ses créations, il est possible de connaître leur culture, de même pour les Harkonnens sur Giedi Prime, dans des teintes de couleurs opposées. Chacun y apporte sa touche pour que l’univers puisse réellement exister dans l’esprit de Villeneuve, qui n’a plus qu’à sublimer ses personnages au milieu des décors qui révèlent la beauté du plateau désertique de Jordanie.
Quant aux conceptions sonores, nous retrouvons la baguette d’Hans Zimmer et ses musiciens, qui prennent toujours un malin plaisir à développer de nouveaux habillages sonores et de nouveaux instruments. Les « Sons de Dune » traversent ainsi chaque étape de l’ascension de Paul, au rythme des pas et des prières Fremens. S’il est encore possible de douter de la naissance d’un libérateur messiaque sur le papier, la musique originale, plus saisissante, restaure cette croyance à l’écran.
Coffret collector Fnac, designé par Laurent Durieux
Pour les fervents collectionneurs, il existe un coffret collector, dont les boîtes et le poster exclusif qu’il contient, illustrées par Laurent Durieux, sont numérotées. Vous pouvez en apprendre davantage sur ce graphiste belge, connu pour ses nombreuses créations d’affiches alternatives de films, en retrouvant notre interview dans son intégralité juste ici.
En complément du steelbook du film (4K ULTRA HD + Blu-ray), le coffret contient également un livret d’images inédites sur la production du film, ainsi que douze cartes personnages pour qu’il n’y ait aucun jaloux. Cet assortiment de goodies fournit de quoi cristalliser cette étape cruciale où Arrakis s’est relevé de ses cendres.
Adoubé par Steven Spielberg et Francis Ford Coppola, un certain graphiste belge a élaboré tout un tas d’affiches de cinéma alternatives qui redonnent toutes leurs lettres de noblesse à l’art de l’illustration. Laurent Durieux joue le rôle d’intermédiaire entre le public et les films qu’il promeut. Nous avons eu l’opportunité d’évoquer avec lui sa cinéphilie à travers son univers créatif et son coffret Collector Fnac de Dune : Deuxième partie, disponible dès le 10 juillet 2024.
Vous pouvez imaginer que chaque idée, chaque chose avec laquelle j’ai joué, c’est comme un Lego. J’ai besoin de voir dans quel ordre je vais les mettre et comment je vais les emboîter pour que cela fasse une belle forteresse cérébrale.
Vous avez eu l’opportunité de redonner vie à de nombreux films à travers vos posters alternatifs. Vos talents vous ont également permis de vous rapprocher un peu plus d’Hollywood et du cinéma, que vous adorez. Pouvez-vous revenir sur votre parcours artistique, votre métier ?
Je suis graphiste de formation, mais je suis un graphiste qui dessine, car en réalité aujourd’hui les graphistes ne sont pas du tout des illustrateurs. J’ai toujours été très attiré par la typographie, le visuel et la bande dessinée. Après une vingtaine d’années dans le graphisme, je me suis mis à faire des affiches pour le plaisir, parce que je m’ennuyais terriblement dans mon travail quotidien. J’étais même proche de la dépression, parce que j’avais le sentiment que je n’avais pas les boulots que je méritais. J’ai commencé à faire des affiches, mais pas du tout de cinéma, plus des illustrations avec de la typographie en 2005. Puis sans rien dire, j’ai collectionné les images que je mettais sur Flicker pendant cinq ou six ans. Puis les Américains sont tombés sur mon travail et ont commencé à me commander des affiches de cinéma. Là on est en 2010 ou 2011, j’ai appris à cette époque qu’il existait l’affiche alternative. Il s’agit de produits marketing licenciés et vendus à des collectionneurs de sérigraphie et de belles images, qui sont souvent fans du film et parfois aussi de l’artiste. Cela fait maintenant treize ans que je ne fais quasiment plus que des affiches alternatives de cinéma.
Quels sont les artistes qui vous ont influencé ? Comment définiriez-vous le style que vous employez dans vos œuvres ?
Plein d’artistes m’ont influencé. On ne se réveille pas un matin artiste avec un style défini, c’est une espèce de chemin que l’on fait tout le long de sa carrière, avec des affinités que l’on a plus ou moins avec des artistes. J’adore toujours Jean Giraud « Moebius », qui est un artiste français extraordinaire. J’aime également des artistes américains des années 30 et 40, qui sont beaucoup moins connus, et qui ont été un moteur pour moi dans la création de mon style, comme un illustrateur graphiste qui s’appelle Antonio Petrocelli. Ce sont des gens qui m’ont vraiment énormément influencé. De même pour les designers du mouvement Streamline, comme Raymond Loewy, qui était un français immigré aux États-Unis dans les années 20 et qui a fait fortune là-bas. Il a été un des plus grands designers industriels du pays. C’est pourquoi on dit souvent que mon style est rétrofutur.
Qu’est-ce qui vous a motivé à en faire votre identité artistique ?
Ce sont les thèmes rétrofuturs que j’adore. J’ai commencé par dessiner des affiches rétrofutures, parce que j’avais découvert les véhicules futuristes de Raymond Loewy ou toutes ces publicités des années 30 ou 40 qui vantaient l’an 2000. Je trouvais que c’était un sujet merveilleux aujourd’hui. Il a suffi d’un journaliste pour dire que c’est un style rétrofuturiste, mais cela ne veut rien dire. On peut dire que c’est un style rétro. J’ai eu la chance que ce style tombe à la bonne période. Les gens avaient envie de ce style rétro. Ils ont été intéressés par mon approche de la gravure, mes 2.0, une gravure digitale. C’est une lecture de Gustave Doré, mais 150 ans plus tard avec les techniques d’aujourd’hui.
Les influences, elles arrivent tous les jours, tout le temps. Quand je trouve un artiste majeur, je m’en inspire, je le mets en moi, j’attends que ça infuse et je sais qu’un jour ça ressortira dans un coin d’une de mes images. Ce n’est absolument pas du plagiat. Aujourd’hui, j’ai 53 ans. Je sais ce que je peux retirer d’une image qui m’a fait vibrer. Je ne vais certainement pas la plagier, mais je me sers de très bons artistes comme d’une espèce d’impulsion pour avoir envie de faire des choses.
Vous vous nourrissez de la nostalgie, notamment celle du cinéma américain du XXe siècle.
Il se trouve que le cinéma américain, c’est souvent le meilleur, mais c’est un hasard. Ce sont les galeries qui m’ont demandé de travailler sur les films. Ils m’ont proposé les licences et ce sont souvent de très bons films d’ailleurs. Parce que c’était très cinéphile. Je pense être un cinéphile également, mais c’est grâce à eux que mon goût pour le cinéma s’est aiguisé. Parce qu’en voyant les Universal Monsters par exemple, j’ai réalisé que c’était extraordinaire, une sensibilité fabuleuse, pas forcément ce qui était prévu sur la jaquette. Si on s’arrête aux affiches officielles, on pense que ça va être une espèce de série Z. En fait, quand on regarde les films, ils sont merveilleux. J’ai pris une claque. Des vieux films, 90 ans après, un gars au fin fond de la Belgique les redécouvre et les remet en valeur.
Selon vous, quels sont les ingrédients d’une bonne affiche pour redonner envie de découvrir ces films ?
On peut avoir une très bonne affiche, mais qui n’est pas juste. Je travaille sur des films qui ont déjà une histoire et qui n’ont plus de pression marketing donc je peux être très créatif. Pour moi, une bonne affiche alternative doit être juste avec un nouveau visuel, proposer un autre point de vue, ce qui est primordial. Et elle doit surtout donner envie aux gens de revoir le film. De se dire : « Tiens, je n’avais pas vu ce film comme ça en fait. Je vais le revoir. » C’est une espèce de connivence entre mon travail et la personne qui va le voir pour la première fois. Il va se dire qu’il connaît le film par cœur, mais le visuel le désarçonne. Cela force les gens à aller revoir le film et crée un jeu de piste. J’aime bien ne pas tout donner dans un visuel, créer des visuels mystérieux, énigmatiques, et certainement pas dessiner des choses où on en dit trop.
Il y a ma vision de l’affiche alternative et celle que l’on voit dans la rue pour les nouveautés. Ce sont deux versions différentes. L’affiche alternative doit donner envie de revoir le film, mais l’affiche officielle dans la rue doit juste donner envie d’aller voir le film. Plein de choses différentes. Aujourd’hui, sur une sortie, il y a une pression commerciale. On a plus de contraintes, évidemment. On peut être artistique, mais il faut quand même communiquer des informations : les acteurs, le registre, etc. C’est un peu autre chose, on peut un peu moins se lâcher.
On peut donc dire que vos affiches reflètent l’âme du film. En cohérence avec la vision de l’auteur ou pas toujours ?
Toujours. C’est primordial. Si ce n’est pas juste et cohérent, il vaut mieux ne rien faire du tout. Je crée de nouvelles images à partir d’autres angles de la scène. Je ne prends jamais une image d’un film telle quelle, mais il faut que le cinéaste s’y retrouve, qu’il se dise : « Je n’ai pas vu mon film comme ça, mais c’est mon film et pas un autre. » C’est vraiment l’objectif numéro un pour moi. Même raisonnement avec mon affiche de Jaws (Les Dents de la mer), c’était essayer d’être un peu hors-piste. Il y a une phrase que j’adore. Un vieux peintre un jour m’avait dit « il n’y a que les poissons crevés qui vont dans le sens du courant » : je suis toujours un peu navré de voir toujours les mêmes affiches.
Revenons sur votre visuel du coffret Collector de Dune : Deuxième partie. Afin de parvenir au résultat final, vous devez analyser les films en amont et peut-être même les voir plusieurs fois. Comment procédez-vous pour sélectionner les éléments qui apparaissent sur l’affiche ? Qu’est-ce qui sera mis en valeur finalement ?
Pour Dune : Deuxième partie, c’est très compliqué car c’est un grand et un très bon film de science-fiction. Des films comme ça, on n’en a pas souvent. On a d’abord envie d’être à la hauteur et c’est là que les problèmes commencent. Quand on a une pression comme ça, le cinéaste a donné de son temps, a engagé les meilleurs artistes, etc. Ce que je vais faire, il faut que ce soit bien. Puis on regarde le film (trois fois dans mon cas) et on essaie de jouer avec les codes, mais aussi de faire quelque chose de nouveau. Si Warner Bros. vient me voir, c’est pour avoir ma vision, mon travail d’auteur. J’essaie de créer une nouvelle image. Beaucoup de choses se font sur Dune. Beaucoup de fans et d’illustrateurs sont passionnés. La difficulté est de venir avec un visuel nouveau, différent, qui ne trompe pas le spectateur, ni la vision du réalisateur, ni la mienne. C’est une adéquation un peu compliquée. Le job est de trouver quelque chose d’intéressant, esthétique et nouveau. J’ai joué avec les éléments. Cela ne vient pas tout seul. Il y a des centaines de projets déjà faits, ça tourne toujours autour des mêmes ingrédients (le désert, le ver, Paul Atréides). Ce que j’aime faire, c’est condenser un film qui n’est pas simple, riche, en un visuel.
Les cinéastes ont un certain temps pour donner vie à leur histoire. Vous, vous devez jouer sur un référentiel différent, à la force d’une seule image et d’un cadre délimité.
Les réalisateurs ont deux heures. Moi j’ai un visuel que les gens vont regarder quelques secondes, on doit pouvoir le comprendre assez rapidement. Mon challenge est de condenser plein d’éléments iconiques de l’univers de la franchise pour en faire une image neuve. Ça a l’air simple, mais c’est compliqué. Je fais ça depuis treize ans et j’ai une mécanique huilée. Moi je fais des images valises, je prends des images et je les détourne ou joue avec les échelles. Ça crée toujours du spectaculaire. Dune est spectaculaire, il faut créer un visuel spectaculaire. Mais comment faire ce qui n’a pas déjà été fait avec les ingrédients déjà connus ? J’ai trouvé cette idée toute simple, le ver qui est en même temps l’iris, puis travaillé la forme et la couleur de l’œil, qui est une caractéristique iconique de la saga Dune. Les yeux bleus avec l’eau de vie. Il y avait plusieurs projets, d’ailleurs. Jean-Philippe Dumont de chez Warner et moi, on est rapidement tombé d’accord sur ce type de visuel parce qu’on le trouvait assez appâtant et nouveau. Par exemple, il y a peu de bleu dans les visuels de Dune. Ce sont des rouges, rouges-oranges, quelque chose de très chaud. Ici, c’est le contraire. On est en décrochage, ce qui n’est pas plus mal. De même, concernant les doubles lectures. Les gens vont peut-être voir le ver bleu et pas l’œil tout de suite. Ça aussi c’est important pour moi, pouvoir de nouveau m’amuser avec les gens qui découvrent mon travail. Il y a l’idée du cerveau gauche et du cerveau droit. Les gens qui voient les espaces positifs ou négatifs.
Dans votre illustration, vous disséminez plusieurs symboles qui s’emboîtent parfaitement pour raconter l’histoire et l’évolution de Paul Atréides. Quel est votre premier réflexe afin de rassembler et confronter minutieusement les couleurs, la lumière, les ombres, les textes et les échelles ? Vous commencez à la main ?
Oui, je commence toujours à la main parce que mon cerveau me demande systématiquement de dessiner sur du papier pour trouver une idée. Je n’arrive pas à trouver une idée en travaillant directement sur l’ordinateur. J’ai besoin de me promener. Vous pouvez imaginer que chaque idée, chaque chose avec laquelle j’ai joué, c’est comme un Lego. J’ai besoin de voir dans quel ordre je vais les mettre et comment je vais les emboîter pour que cela fasse une belle forteresse cérébrale. Donc une fois que j’ai marché, je me retrouve sur le papier et je mets en scène. Ça, j’ai besoin de le faire sur papier. Ensuite, je fais un petit croquis et puis je le mets en couleur sur l’ordinateur pour apporter le fil de ce que j’ai envie de faire. Ensuite, cela part en validation. L’image est fabriquée pendant de longues semaines, ici c’était trois semaines. Parfois sur des affiches, c’est trois mois. Trois semaines, c’est encore relativement rapide, pour moi qui suis un artiste assez lent, qui peine à faire les choses. J’ai une technique qui est très lente. Comme je travaille à l’ordinateur, je me fais piéger évidemment par cette technique, donc je veux que chaque pixel soit parfait. On arrive à des visuels gargantuesques. Si je travaillais à l’acrylique ou au crayon, cela irait beaucoup plus vite.
Parmi vos illustrations, vous avez une majorité de films de monstres, de science-fiction ou de fantastique. Ce sont vos genres de prédilections ?
J’ai grandi avec les films de SF. Je suis né en 1970. Vous avez compris ce qui est sorti en 1977 (Star Wars : Un nouvel espoir). Ce sont des films que j’ai vus quand j’étais gamin qui m’ont très impacté. Puis il y a eu Goldorak, qui est sorti au club Dorothée. J’étais gamin, j’ai pris la claque. La science-fiction était très importante pour moi. À 12 ou 13 ans, j’ai découvert Métal Hurlant, qui était le magazine ultime de la science-fiction. Donc quand on me propose Dune, évidemment je suis excité parce je pense à Frank Herbert, à Alejandro Jodorowsky et aussi à mon idole de jeunesse, Jean Giraud (Moebius). Quand on me propose Dune, c’est un cadeau, mais c’est un cadeau empoisonné, car on doit être à la hauteur.
Existe-t-il des œuvres, des cinéastes ou des univers en particulier que vous souhaiteriez mettre en lumière dans un avenir proche ?
Rien ne me vient à l’idée. C’est en fonction des commandes, mais il faut que le film me plaise. Je reçois beaucoup de commandes de gens qui veulent que je fasse des affiches pour des films qui ne me plaisent pas. Et comme je suis très lent, je n’ai pas envie de traîner pendant un mois sur un film que je n’aime pas. Il faut que cela me porte, que le film sur lequel je vais travailler m’habite quelque part. C’est comme ça qu’on fait une bonne image, parce qu’on est dépassé par ça. On a envie de se dépasser car on aime profondément le sujet et le film. À partir du moment où on me propose des bons films, c’est très compliqué pour moi de refuser.
Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 18 juin 2024.
Ce one shot signé Philippe Pelaez (scénario) et Guénaël Grabowski (dessin), sans oublier Denis Béchu (couleurs), nous plonge dans l’univers de la conquête spatiale, en pimentant le tout par un aspect fantastique plutôt bienvenu.
Le personnage central, Johnny C. Hubel (discrète référence au télescope de Hubble) a vu son père mourir dans des circonstances dramatiques alors que lui-même était tout jeune. En effet, l’astronaute faisait partie de l’équipage d’une navette spatiale qui a tout de Challenger. Pour rappel, le 28 janvier 1986, Challenger explosa et se désintégra peu après son décollage, provoquant la mort instantanée des sept membres de son équipage, au yeux médusés d’un nombreux public venu sur place, Cap Canaveral. Parmi eux, de nombreux écoliers venus spécialement encourager l’enseignante Christa McAulife choisie par la NASA pour devenir la première civile de l’espace. Johnny qui vénérait son père, se jure de suivre ses traces. Dans son esprit, il s’agit ni plus ni moins que de le retrouver. La lecture de l’album permet de comprendre progressivement ce qu’il entend par là.
Un système avec neuf planètes
Devenu un jeune adulte, Johnny impressionne ses professeurs par ses capacités, pas seulement physiques. Son but de devenir astronaute se précise, puisqu’il ambitionne de devenir le premier homme sur la planète Neuf. Ici nous avons une référence à un mythe de l’exploration spatiale, puisqu’il est question du déclassement (2006) de Pluton comme planète, en raison de sa trop petite taille. Mais il est aussi question de la façon dont les planètes sont découvertes. En effet, l’identification de la planète Neptune ne fut d’abord certifiée que par le calcul. L’observation des mouvements des corps célestes dans le système solaire et l’influence que les uns exercent sur les autres conduisirent le mathématicien et astronome Français Urbain Le Verrier (1811-1877) à prédire l’existence et la trajectoire de Neptune avant d’avoir pu l’observer au télescope. C’est par ce même raisonnement que les protagonistes de l’album affirment l’existence de cette planète Neuf et montent une expédition pour la découvrir. Ici, le scénario atteint ses limites, car le déclassement de Pluton ne change rien à l’ordonnancement du système solaire qui n’a aucunement besoin de comprendre neuf planètes. A vrai dire peu importe, car les bases scientifiques sont ici assez solides pour apporter la crédibilité nécessaire, y compris le système de propulsion qualifié de quantique (un mot dont on devra se contenter) pour justifier l’exploration humaine au-delà de Mars ou Vénus. L’album nous place donc en situation futuriste bien plus que de Science-Fiction.
Voyageurs temporels
Johnny constate qu’après certains événements extrêmes, à son corps défendant il effectue de brusques sauts dans le temps qui le ramènent des années en arrière. Il réalise aussi que cela lui apporte la faculté de faire de nouveaux choix lorsqu’il arrive aux moments clé de sa vie. Si ces choix lui permettent d’éviter certaines catastrophes personnelles, on constate que les auteurs négligent d’explorer les conséquences d’une modification du cours des choses. Ainsi, il n’est jamais question du paradoxe du grand-père qui s’énonce ainsi « Si un voyageur temporel rencontre son propre grand-père, qui n’a alors pas d’enfant, et le tue, alors ce voyageur ne peut pas exister ». Ce qui sous-entend à mon sens que si un voyage dans le temps s’avérait possible (sait-on jamais) on peut exclure toute possibilité de modifier le cours des choses. Voilà pourquoi je considère que l’album tire davantage vers le fantastique que la Science-Fiction, malgré une ambiance et des thèmes qui font écho notamment au film Ad Astra (James Gray – 2019).
Bilan de lecture
Ceci posé, l’album se lit bien et non sans intérêt. Et s’il déconcerte un peu par ses nombreux sauts dans le temps, ceux-ci se justifient largement par ce que vit Johnny. Ils ne perturbent pas la lecture, car ils sont bien pensés pour apporter à chaque fois des éléments nouveaux. Et, dès lors qu’il a bien compris ce que sa particularité lui permet, Johnny considère qu’il peut aller au bout de son rêve. De fait, rien ne pourra l’arrêter. D’un style bien léché, le dessin est bien mis en valeur par l’organisation générale des planches, avec quelques beaux dessins de grands formats, mais surtout un ensemble au service d’un scénario dont l’originalité ne se dément jamais. A noter que l’album profite d’un format relativement large qui apporte la sensation d’espace adaptée au thème principal. Le personnage de Johnny est franchement privilégié par rapport à tous les autres. Son caractère s’affirme très tôt et on le voit à l’âge de son drame familial, braver un interdit pourtant pas du tout anodin de son père. Il lui faudra néanmoins atteindre l’âge adulte pour aller au bout de ses capacités. Mais l’ensemble de ses qualités lui valent un œil neuf ( ! ) pour aborder l’étape qui marque son objectif majeur, celui pour lequel il vit depuis son enfance. Le scénario lui réserve un certain nombre de rencontres qui le marquent et qui nous permettent de mieux cerner ses réelles capacités. Par contre, le découpage de l’album en chapitres annoncés par des numéros en .9 apparait comme une tentative artificielle de créer une symbolique autour de ce chiffre 9, alors qu’on pouvait s’attendre à trouver 9 chapitres de 9 planches chacun, ce qui n’est pas le cas.
Neuf, Philippe Pelaez (scénario), Guénaël Grabowski (dessin) et Denis Béchu (couleurs) Dargaud : sorti le 31 mai 2024
Avec Sons, présenté à la Berlinale et à Reims Polar, Gustav Möller propose un huis-clos carcéral oppressant. En nous enfermant dans les quartiers hautement sécurisés d’une prison de Copenhague, le réalisateur danois pose les jalons d’un drame questionnant les frontières de notre humanité. Un thème fort malheureusement enfermé par des chaînes scénaristiques parfois incohérentes et un peu trop saillantes.
Gustav Möller a déjà prouvé dans The Guilty tout son attrait pour les environnements clos. Cet étouffant thriller à suspense, se déroulant dans le centre d’appels d’un commissariat, mettait en scène un policier chargé de retrouver une victime de kidnapping. Dans Sons, le réalisateur passe de l’enquête calfeutrée à la réclusion protégée, en s’appuyant également sur un protagoniste énigmatique aux secrets bien gardés. Mais là où The Guilty laissait subtilement entendre et deviner en jouant sur l’écoute, Sons montre sans retenue avec bien moins d’habileté.
Le film offre un premier rôle de choix pour Sidse Babett Knudsen, remarquée dans la série Westworld, les Traducteurs ou encore Limbo. L’actrice danoise donne corps à ce récit perfectible explorant les relations complexes entre surveillant et détenu, chef et subordonné, mère et fils. Elle interprète Éva, une gardienne de prison modèle qui voit sa vie bouleversée lorsqu’un jeune homme, Mikkel, est transféré dans un service de son établissement pénitentiaire. Bousculant les rapports de force entre victime et bourreau, Sons invite à la réflexion sur les limites de notre conscience morale.
À la recherche de l’Humanité perdue
Dès ses premières images, Sons nous fait pénétrer dans les entrailles d’une prison danoise. Un milieu isolé où les grilles cloisonnent, dans un froid microcosme, le drame et la souffrance humaine. Où l’absence de cigarettes, le refus d’obtempérer comme la privation de parloir peuvent rapidement mener à la révolte. Malgré un quotidien routinier, parfois éprouvant, Éva apporte son soutien indéfectible aux détenus. Cours de mathématiques, leçons de yoga, tout est bon pour aider ses brebis égarées à se réinsérer dans le vaste troupeau de la société. Empathique et volontaire, Éva s’estime en effet, comme un berger, responsable des individus qu’elle surveille. Elle voudrait croire que tous peuvent être rachetés, retrouver leur humanité, mais comme lui affirme froidement son supérieur, « on ne peut pas tous les sauver ». Une fatalité que le film présente de façon maladroitement indéniable.
L’arrivée du jeune Mikkel dans les quartiers sécurisés du centre pénitentiaire bouleverse la sérénité et les conceptions d’Éva. Inexplicablement, la gardienne devient ainsi irritable et se referme. Elle abandonne sa droiture et ment ouvertement afin d’obtenir une mutation dans l’unité de Mikkel. Quel sombre secret se cache donc derrière le visage dur de la matonne ? Sons ne réserve malheureusement aucun suspense. On en vient même à se demander comment certaines situations sont possibles au sein de ce milieu carcéral très réglementé, où les dossiers sont scrupuleusement étudiés et les accès étroitement protégés.
En passant outre ces points d’étonnements, Sons développe plutôt intelligemment, mais sans véritable innovation, les rapports de pouvoir perméables entre geôlier et prisonnier. Qui s’impose vraiment en maître dans cette relation bâtie parfois sur la haine, parfois sur l’attachement, et qui s’exprime par des services et des marchés dépassant les bornes de la morale et de la légalité ? The Guard et plus récemment, Borgo, ont déjà donné leur avis sur la question. Au contact de Mikkel, c’est bien aux limites de sa propre humanité qu’Éva commence à se confronter, au risque de se perdre dans un enchaînement tragique d’évènements insurmontables.
L’abîme des mères
A travers ce drame carcéral, Sons aborde aussi les affres de la relation mère-fils. Il brosse le portrait de mères confrontées au comportement déviant de leurs fils, mettant à mal la volonté d’échanger, la capacité à pardonner mais non le lien étroit, indestructible noué entre une mère et son enfant. Ainsi présentée comme un poids, dont la charge émotionnelle ne diminue jamais, la maternité caractérise le combat quotidien, la raison de vivre de femmes sans cesse tourmentées.
Gustav Möller nous parle donc de distance, de rejet comme d’amour inconditionnel. De circonstances où le dialogue, la rencontre sont souhaitées mais impossibles. Ici, l’enfermement dépasse de loin les murs de la prison. Ce sont bien les mères, les fils eux-mêmes qui se cloisonnent. Malheureusement, rien de nouveau sous l’ombre opprimante de ces barreaux. Sons, porté par un duo d’acteurs impeccable, peine autant à conserver son suspense qu’à nous émouvoir. Dommage car l’atmosphère de la prison danoise, bien restituée, offrait au réalisateur un cadre de choix pour déployer ses talents en matière de huis-clos suffocant.
Sons – Bande-annonce
Sons – Fiche technique
Réalisation : Gustav Möller Scénario : Gustav Möller, Emil Nygaard Albertsen Casting : Sidse Babett Knudsen (Eva), Sebastian Bull Sarning (Mikkel), Dar Salim (Rami), Marina Bouras (Helle)… Musique : Jon Ekstrand Photographie : Jasper Spanning Producteur : Lina Flint Société de production : Nordisk Film Société de distribution : Les Films du Losange Genre : drame, thriller Durée : 1h40 Danemark – Sortie France le 10 juillet 2024
Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James, de Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost, est un album graphique publié par Bamboo/Grand Angle, qui se distingue par la poésie qui émane de son récit, conjuguant éléments fantaisistes et réalités humaines universelles.
La thématique principale de ce roman graphique n’est autre que le processus de deuil irrésolu de Manon, dont l’époux a tragiquement péri en mer. Il se juxtapose toutefois à l’univers onirique d’une île mystérieuse où se rassemblent les marins disparus. Ainsi, fort de ses dimensions métaphoriques, Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James cherche à sonderles abysses de l’âme humaine et la puissance symbolique de la mer.
L’un des aspects les plus remarquables de cet album consiste en la poésie qui se dégage de ses éléments fantaisistes. L’île reculée où les marins emportés par la mer trouvent refuge est un lieu de rencontre entre réalité et imaginaire. Les dialogues de la mer, s’exprimant à travers les habits des marins, ajoutent une dimension presque mystique à l’histoire. Leurs marinières deviennent des vecteurs de communication entre les vivants et les morts ; témoins, porte-voix, c’est une fenêtre ouverte sur un ailleurs inattendu.
Léan, le marin maudit, et les autres âmes perdues trouvent un moyen de converser avec l’océan, de traduire ses pensées. Ce mélange de poésie et de fantastique crée une atmosphère singulière, dans laquelle le personnage de Manon, traumatisé par la perte de son mari Elio, va se fondre. Incapable de tourner la page, elle est hantée par l’idée d’une mer hostile et incapable d’accepter la disparition de son compagnon.
Ces deux dimensions – la poésie de l’île fantaisiste et le traumatisme de Manon – cohabitent de manière subtile tout au long de l’album. Léan, avec son histoire tragique et son rôle de guide dans l’au-delà marin, ajoute une couche de complexité et de densité au récit. Ce télescopage de deux réalités donne lieu à une regard décentré sur la souffrance, la résilience et le deuil. Le voyage de Manon, initiatique à certains égards, la mène à une forme de quiétude.
Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James est à la fois complexe et poétique. Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost ont réussi à créer un univers où la réalité et la fantaisie se rencontrent, offrant au lecteur une expérience immersive et riche en émotions. C’est aussi une ode à la mer, ou en tout cas à sa communauté, en se raccrochant à l’un de ses symboles : les marinières.
Dans les lignes de la mer : Le Secret de Saint James, Tom Graffin, Nathalie Ferlut et Thierry Leprévost Bamboo/Grand Angle, juin 2024, 88 pages
Les éditions Glénat et Vents d’Ouest lancent une nouvelle collection de bandes dessinées au format poche, proposées au tarif unique de 10 euros. Avec son format standard A5, ses larges rabats contenant un synopsis, une biographie et des photographies des auteurs, ainsi qu’une première sélection de titres attrayante, l’initiative a tout pour plaire, malgré un confort de lecture amoindri.
Ces jours qui disparaissent, de Timothé Le Boucher
Dans Ces jours qui disparaissent, Timothé Le Boucher nous immerge dans les méandres du trouble dissociatif de l’identité, à travers le parcours de Lubin Maréchal, un jeune homme d’une vingtaine d’années. Ce dernier se réveille un jour sur deux sans aucun souvenir de la journée écoulée ; il découvre alors qu’une autre personnalité s’empare de son corps durant ses absences. Cette cohabitation involontaire bouleverse profondément sa vie et celle de ses proches. Le récit aborde des thèmes complexes tels que les traumatismes et les mécanismes de défense psychologique. Par une narration prenante, Timothé Le Boucher interroge la notion d’identité et la dualité de l’être, avec la démonstration d’une communication difficile entre les deux entités qui se partagent le même corps.
L’Été fantôme, d’Elizabeth Holleville
L’Été fantôme d’Elizabeth Holleville narre les vacances d’été de Louison chez sa grand-mère, où elle se sent délaissée par ses cousines adolescentes. Sa rencontre avec Lise, le fantôme de sa grand-tante, lui apporte réconfort et amitié durant cette période de transition et relative abandon. Lise, incapable de quitter la maison sous peine de disparaître, prend place alors que Louison se sent extérieure aux préoccupations adolescentes de ses cousines – les sorties, les garçons… Le récit explore des thèmes typiques de cette période charnière, tels que l’éveil sexuel, les jalousies et les émois, tout en s’imprégnant d’une atmosphère surnaturelle parfaitement maîtrisée.
Lettres perdues, de Jim Bishop
Jim Bishop crée un univers fantaisiste et poétique. Le jeune Iode attend désespérément des nouvelles de sa mère, partie en quête de nouveaux mondes habitables. Son aventure le mène à travers une société post-écocide où les animaux anthropomorphes cohabitent avec les humains. En chemin, il rencontre Frangine, une autostoppeuse au passé complexe, et un poisson-policier nommé Cycy. Le récit, teinté de mystère et d’émotion, traite du deuil, des relations humaines et de la résilience. Les dessins ronds de Bishop, influencés par l’animation japonaise, ajoutent une dimension visuelle riche à cette histoire touchante.
Les Pieds dedans, de Rabaté
Dans Les Pieds dedans, Rabaté propose une fable moderne et sarcastique sur deux familles cupides se disputant un héritage. Initialement publiés en couleur, les trois épisodes de cette série, ici réunis, offrent une critique caustique de la société, mettant en scène des personnages déclassés et pittoresques. Avec un humour noir et un cynisme mordant, Rabaté explore les aspects les plus sombres de l’humanité, tout en conservant une narration dynamique et amusante. Les dialogues crus et les situations grotesques sont de la partie, dans une veine scolienne assumée, offrant un regard sans concession sur les affaires d’héritage et les dérives du capitalisme.
Moby Dick, de Chabouté
L’adaptation de Moby Dick par Chabouté est une œuvre en tout point magistrale. En noir et blanc, elle parvient à capter l’essence du classique d’Herman Melville. Chabouté se concentre sur les caractéristiques notables des personnages, en particulier la folie obsessionnelle du capitaine Achab. Le dessin minutieux et les séquences muettes menées d’une main de maître créent une atmosphère presque hypnotique. Le récit, tout en respectant l’œuvre originale, propose une vision personnelle, aux forts reliefs psychologiques. L’épopée marine devient un terrain de réflexion sublimée par l’art de Chabouté, qui réussit à façonner une expérience visuelle et narrative haletante.
Une collection pleine de promesses
Cette nouvelle collection de bandes dessinées, à laquelle s’ajoutent Joe la Pirate et Ouessantines, constitue une initiative appréciable pour rendre la culture accessible à un public plus large. En proposant des œuvres variées et de qualité à un prix abordable, elle devrait permettre à tous, et surtout aux jeunes, de découvrir des récits devenus pour certains des classiques de la BD francophone.
L’ouvrage Géopolitique du sport, de Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan, publié par les éditions La Découverte, met en lumière les interpénétrations entre le sport et la géopolitique. À travers des analyses et des cas concrets, les deux auteurs démontrent comment le sport sert de levier pour le soft power, influençant les relations internationales et la dynamique de puissance entre les États.
La première leçon tirée de ce livre est que le sport est intrinsèquement géopolitique. Que ce soit la Coupe du Monde au Qatar en 2022, les Jeux Olympiques de Pékin en 2008 ou les récupérations opérées en leur temps par les régimes fasciste et nazi, chaque événement sportif majeur est utilisé pour le soft power, pour faire étalage de ses capacités, pour exclure ou rapprocher des nations. Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan ne s’y trompent pas quand ils affirment que « le sport peut et doit être considéré comme un levier, un révélateur et l’une des composantes de la puissance des États, qu’elle soit dure ou douce ». En d’autres termes, le sport devient un domaine stratégique pour faire rayonner un pays, mobiliser sa société et peser dans les instances sportives internationales.
Les auteurs mettent également en avant le rôle du sport dans le reflet des histoires migratoires et dans la création d’un sentiment d’appartenance nationale. Des équipes nationales comme celles de l’Allemagne ou de la France illustrent parfaitement comment le sport peut incarner la diversité et la dynamique migratoire d’un pays – l’euro actuellement disputé en apporte un témoignage édifiant. En parallèle, les performances sportives deviennent souvent un indicateur de la santé socio-politique des nations : les États en difficulté ont souvent des résultats décevants dans les grandes compétitions, tandis que les USA et l’URSS ont trusté les deux premières places des tableaux des médailles au plus fort de la guerre froide.
On le sait, les Jeux Olympiques de Sotchi pour la Russie ou la Coupe du Monde pour le Qatar ont servi de vitrines pour démontrer leur capacité à accueillir des événements mondiaux et à répondre aux standards internationaux. On ne sera pas davantage surpris de lire que des supersportifs tels que Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo incarnent la nouvelle division internationale du travail sportif. Ces athlètes, évoluant sur un territoire global fait de compétitions et de promotions, deviennent des acteurs transnationaux et des enjeux géopolitiques autant que des biens marchands. L’arrêt Bosman dans le football a d’ailleurs servi d’incubateur en la matière. De leur côté, les rivalités sportives, à l’instar de celle entre l’Inter de Milan et l’AC Milan, s’appréhendent parfois comme des métaphores des tensions socio-économiques, ici opposant notamment les immigrés aux opulents.
Dans un ouvrage accessible et didactique, Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan soulignent également les questions écologiques soulevées par l’organisation de compétitions sportives, ainsi que l’importance du supportérisme géographique et identitaire. Les événements sportifs dominent largement le classement des émissions de télévision les plus regardées, illustrant leur capacité à rassembler des audiences mondiales. Depuis les années 1960, la retransmission des Jeux Olympiques et d’autres événements majeurs, tels que la Coupe du monde de football ou le Tour de France, a explosé grâce à la télévision et aux satellites, augmentant peu à peu l’influence économique des droits télévisuels, désormais essentiels à l’équilibre des clubs ou des organisations.
Enfin, comment ne pas évoquer le nation building et le nation branding ? Les pays émergents, comme le Brésil, l’Afrique du Sud ou la Chine, utilisent le sport comme un outil essentiel de leur renommée mondiale. Ces nations se servent des grandes compétitions pour promouvoir leur image à l’étranger. Cependant, comme le rappellent à dessein les auteurs, l’organisation de tels événements peut aussi générer des frictions avec les populations locales, comme en témoignent les Jeux Olympiques de Tokyo en 2020 en pleine pandémie ou ceux de Montréal en 1976, où les dépassements de coûts ont été considérables (de l’ordre de… 720 % !).
Géopolitique du sport passe du sponsoring à l’activisme sportif des pays arabes en passant par les préférences affichées par les Américains ou les Européens. Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan fournissent une analyse pertinente de l’interconnexion entre le sport et la géopolitique. Car les compétitions sportives demeurent un domaine stratégique pour les États cherchant à affirmer leur puissance sur la scène internationale. En explorant ces multiples dimensions, l’opuscule aide à poser un regard plus fin sur les médailles et leur revers.
Géopolitique du sport, Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan La Découverte, juillet 2024, 128 pages
À peine sortie de l’adaptation correcte des Trois Mousquetaires que l’ombre de Dumas plane de nouveau sur nos écrans. Dire que nous craignions ce nouveauté projet tient de l’oeuphemisme. Comment adapter efficacement en un seul film un titre aussi passionnant et complexe que le livre éponyme de 1844 ? Finalement et sans échapper à quelques défauts, Le Comte de Monte Cristo réussit son pari : celui d’etre, à ce jour, la meilleure adaptation des aventures d’Edmond Dantès.
Vous me trouvez brutal ?
Présenterons-nous l’histoire qui traverse la littérature, nos écoles, nos cinémas ou nos chansons depuis près de deux siècles déja ? Oui ? D’accord. Le Comte de Monte Cristo, c’est un peu l’incarnation parfaite de l’expression : « La vengeance est un plat qui se mange froid ». Établie sur plusieurs decennie, l’intrigue suit l’histoire d’Edmond Dantès, jeune et nouveau capitaine de navire dont la vie sera brisée le jour de son mariage, victime d’un complot dont nous vous laissons découvrir les motifs. S’évadant de très (très) nombreuses années après sa douloureuse incarcération, riche d’une fortune colossale et d’un savoir encore plus grand, Dantès n’a qu’une idée en tête : se venger.
Ce qui frappe en premier abord, bien sûr, c’est la qualité et la justesse du jeu de Pierre Niney. On s’amusera de le voir en début de film sous les traits d’un Edmond Dantès supposément sorti de l’adolescence depuis peu (l’acteur avait près du double de l’âge de son personnage lors du tournage). En revanche, dès que les événements se déclenchent, on oublie très vite ce détail pour se concentrer sur le présent, ce qu’Edmond traverse. Nul besoin d’attendre que le jeune homme revienne sous les traits du Comte pour se sentir impliqué. Et, comme tout bon film, plus les événements vont se succéder, plus les performances des comédiens seront excellentes et plus l’oeuvre gagnera en rythme et en intensité. Oui, Le Comte de Monte Cristo dure près de 3h. Pourtant, en ressentit, on en est loin.
Comme vendu, on y suit bel et bien une histoire de vengeance. Et, si les lecteurs pesteront forcément face à de très nombreux oublis, on reste sur une très belle leçon de narration, offrant au spectateur de délicieux sourires malicieux, face à la complexité et parfois à la noirceur du plan de Dantès. L’oeuvre de Dumas porte en elle énormément de thèmes et de messages, que le film garde avec une vraie justesse. Dommage, tout n’est pas parfait. Certains pans de l’intrigue sont trop expediés, particulièrement sur le dernier acte. À l’instar d’Harry Potter qui va enfin avoir droit à une bonne adaptation avec HBO, c’est avec une série télévisée que l’histoire aurait eu la chance d’atteindre l’apogée de son potentiel. Du moins, si elle avait gardé les qualités techniques du film.
Un contre tous, tous pour un
Dès les premières minutes, le ton est lancé et ce de la plus belle des façons. Musique épique et hollywoodienne, visuels somptueux dans une superbe scène de naufrage, on est immédiatement happé par la qualité technique et artistique de l’oeuvre. Difficile de bouder, sortant des Trois Mousquetaires et de la faiblesse insolente de leurs scènes d’introduction. Oui, on pourrait se dire que le budget plus coûteux que d’Artagnanou Miladyy est pour quelque chose. Dans les faits, non. Le budget n’est qu’une grande aide, sans une vision créative claire et s’il n’est pas porté par un(e) réalisateur/trice compétent(e). Ici, le duo X fait des merveilles.
Oui, les acteurs épatent, car bien dirigés. Chaque regard, chaque plan et chaque placement de personnage raconte quelque chose. C’est d’autant plus vrai que les décors, débordant de luxure et de détails, offrent une identité hors normes à chaque lieux où l’intrigue évolue. Certaines scènes bluffent par leur remarquable tension, tant chaque élément est à sa place. La musique, superbe, s’occupe du reste. On retrouve dans cette production tout ce que l’on aime dans le cinéma et pas seulement dans le cinéma français. Et, finalement, on sort des 3 heures en se disant qu’on n’aurait pas boudé un petit quart d’heure de plus. La marque des grandes oeuvres, assurément !
Bande-annonce : Le Comte de Monte Cristo
Fiche Technique : Le Comte de Monte Cristo
Réalisation : Alexandre de La Patellière / Mathieu Delaporte
Scénario : Alexandre de La Patellière / Mathieu Delaporte, d’après le roman d’Alexandre Dumas
Casting : Pierre Niney / Laurent Lafitte / Bastien Bouillon / Anais Demoustier
Production : Chapter 2 et Pathé Films
Distribution : Pathé
Durée : 178 minutes