Accueil Blog Page 119

In Water : L’essence des émotions

Comment savoir si les films de Hong Sang-Soo sont faits pour nous ? Comment être sûr qu’un film de 1h06, comme Grass, qui se concentre uniquement sur les interactions sociales entre les clients d’un café, va nous plaire ? Comment appréhender Un jour avec, un jour sans, où deux perspectives différentes d’une même journée sont explorées ? Comment deviner si un film de 1h37, comme Walk Up qui raconte la vie d’un réalisateur quinquagénaire prétentieux, résonnera en nous ? Et surtout, comment savoir si, ce mercredi 26 juin, un film comme In Water, flou de bout en bout, parviendra à nous émouvoir ? La seule façon de le savoir est de s’y aventurer.

Personne ne crée comme Hong Sang-Soo. D’autres réalisateurs réussissent à s’éloigner des standards économiques de l’industrie cinématographique mondiale, que ce soit en Asie ou en Amérique latine. Cependant, dans ce terreau créatif à contre-courant, personne n’incarne l’essence de Hong Sang-Soo comme lui.

Le réalisateur a un caractère unique. À chaque nouvelle œuvre, on pourrait croire qu’il propose une nouvelle idée incongrue par manque de créativité, pour différencier chacun de ses films. Dans In Water, l’idée qu’il choisit est le flou. À part l’un des premiers plans du film, aucun ne sera net. Mettons de côté directement les interprétations classiques : oui, peut-être que le flou symbolise les personnages perdus dans leur vie, artistiquement ou relationnellement. Peut-être que c’est ce qui est sous-entendu… ou peut-être pas. Est-ce vraiment le sujet du film ? Il ne semble pas. Dans In Water, il s’agit de tout plonger dans le flou et de voir ce qui émerge de ces profondeurs aquarellées.

Et ces profondeurs, c’est ce qui intéresse Hong Sang-Soo. Pas celles des objets inertes, qui sont inintéressants à ses yeux, mais celles des émotions de ses personnages. Hong Sang-Soo est touché par les gens et les situations dans lesquelles ils se trouvent, surtout lorsqu’ils conversent. Pour ce film, comme pour les autres, mieux vaut ne pas être misophone. Les conversations sont toujours plus riches chez le réalisateur coréen lorsqu’elles se déroulent autour d’un repas, et avec de l’alcool.

Le scénario du film tourne autour d’un aspirant réalisateur, Seoung Mo (Shin Seokho), qui propose à deux de ses ami(e)s de jouer dans son premier court métrage. L’idée ? Il ne la connaît pas encore, elle viendra… Les deux acteurs se plient néanmoins volontiers aux directives de leur ami. Sangguk (Ha Seongguk), qui aspire lui aussi à devenir réalisateur, s’occupe de la caméra. Namhee (Kim Seungyun), quant à elle, est l’actrice principale de ce projet balbutiant. Jour après jour, ils se promènent au gré de l’inspiration de Seoung sur l’île rocheuse de Jeju. Sentant qu’ils sont au bon endroit, ils filment ; sinon, ils recommenceront demain, espérant trouver un meilleur décor ailleurs. Hong Sang-Soo documente ce processus, et lors d’une de leurs déambulations, Seoung fait la connaissance d’une femme nettoyant seule la plage. Fasciné par le caractère solitaire et ingrat de cette tâche presque cachée par les falaises, et par le contraste avec les touristes absorbés par le spectacle de l’eau, il décide de prendre cette rencontre comme point de départ de son film.

Il a trouvé l’idée. Jusqu’ici, Hong Sang-Soo a fait le minimum syndical pour ce qui ne l’intéresse pas vraiment : la cohérence d’un scénario. Maintenant, il est temps, dans ce marasme de déformations optiques, de chercher l’émotion réelle. Et cela viendra de Seoung. Il souhaite ajouter à son court métrage une chanson qu’il avait écrite pour l’anniversaire de son ancienne copine. Tellement ému par la nouvelle destinée qu’il offre à sa musique, il appelle son ex-copine pour lui en demander la permission. Et c’est là toute la beauté du film, et généralement des œuvres du maître sud-coréen. Quand une idée émerge, lorsqu’elle nourrit son cinéma, elle doit être imprégnée d’émotion. Il n’introduit pas la musique par pur souci esthétique. Le choix de cette chanson est motivé par Seoung, car il pense que ce réceptacle d’une émotion peut servir à nouveau. Ce ne sont pas des idées mortes. Hong Sang-Soo prend des éléments déjà imprégnés d’émotions. Ce sont des objets chauds, empreints de considération, et non des entités froides et distantes.

Le tournage du court métrage nous est montré. Seoung explique qu’il veut recréer sa rencontre avec la femme nettoyant la plage à l’ombre des falaises, en ajoutant une poursuite avec son propre double, un personnage qui suivrait cette femme, pris de passion, peut-être de trop. Toujours dans ce flou, on ne sait plus dans quel tournage nous sommes. Sommes nous dans le court métrage du jeune réalisateur ou dans le film de Hong qui reprend le dessus ? Le long métrage se termine sur cette dernière scène où la musique déverse l’émotion qu’elle contenait. Un téléphone est utilisé pour diffuser le son, capté directement par la caméra, pendant que Seoung joue son personnage qui s’enfonce dans la mer. Mais est-ce vraiment du jeu ? La musique, imprégnée de l’émotion qu’il a créée, l’accompagne dans son déclin. Le son se coupe bien avant la fin de ce dernier plan, laissant sous le bruit des vagues l’enfoncement d’un corps flou. Un corps qui, sans son cette fois-ci, s’enlise dans l’océan.

Alors, que dire de ce flou ? Eh bien, comme toujours, Hong Sang-Soo démontre qu’il ne nous faut pas grand-chose pour accepter l’émotion du réel. Comme dans le film de Derek Jarman, Blue de 1993, même un écran bleu peut bouleverser le cœur. Ce n’est pas ce que l’on voit, ce que l’on perçoit, qui constitue la force émotionnelle, mais l’émotion elle-même qui détermine l’impact sur les spectateurs. Le flou semble ici être la plus brillante des idées du réalisateur jusqu’à son prochain film. Nous ne sommes pas focalisés sur des visages ou des interprétations corporelles. Nous créons notre propre compréhension des actions. Nous sommes actifs dans ce visionnage, et c’est ce qui rend ce film si simple, si beau. Il ne nécessite pas grand-chose pour nous captiver, à partir du moment où le réalisateur sollicite notre participation. Quel très beau film, probablement encore plus beau quand on le revoit dans sa tête, dans son flou.

Bande-annonce : In Water

Synopsis : Sur l’île rocheuse de Jeju, un jeune acteur réalise un film. Alors que l’inspiration lui manque, il aperçoit une silhouette au pied d’une falaise. Grâce à cette rencontre et à une chanson d’amour écrite des années plus tôt, il a enfin une histoire à raconter.

Fiche technique : In Water

Réalisation : Hong Sang-Soo
Scénario : Hong Sang-Soo
Image : Hong Sang-Soo
Son : KIM Hyejeong
Montage : Hong Sang-Soo
Musique : Hong Sang-Soo
Assistant réalisation : KIM Soryung
Direction de production : KIM Minhee
Production :  JEONWONSA FILM CO.
Pays de production : Corée du Sud
Langue originale : coréen
Date de sortie : 26 juin 2024

In Water : L’essence des émotions
Note des lecteurs0 Note
5

Pastorius Grant, en territoire Comanche

0

Dans un décor typique du Far West, du genre vallée de la mort, deux hommes à cheval sont à la poursuite d’un autre, également à cheval. Tous trois sont des chasseurs de primes qui visent les 5 000 dollars annoncés pour la capture d’un certain Big Hand. Les protagonistes se déplacent dans une réserve indienne qu’ils considèrent comme désertée par les Comanches.

Quel beau métier que celui de chasseur de primes… Pour s’approprier les 5 000 dollars promis, trois hommes pourraient s’entretuer pour un quatrième qui doit être plus ou moins du même acabit. Au détour des conversations, on apprend que le duo en poursuite est constitué de deux frères nommés Tavez et Porti. Visiblement Porti le plus mince dirige et Tavez l’enveloppé suit parce qu’il manque d’intelligence et de lucidité. Quant à celui qu’ils suivent, tous le connaissent sous le nom de Pastorius Grant. Un pasteur chasseur de primes ? Évidemment non, l’homme n’est pas plus pasteur que vous ou moi. Mais il faudra attendre la fin pour mieux comprendre pourquoi il se fait appeler ainsi. Et puis, au début, il n’est pas seul puisqu’il a capturé Big Hand et le traine, ficelé… Depuis deux jours, Big Hand suit Pastorius Grant à pied, contraint et forcé. Pastorius Grant comme Tavez et Porti arborent de grosses moustaches épaisses, à la mexicaine. Enfin, élément fondamental de l’intrigue, Pastorius Grant tousse méchamment. A tel point qu’on le sent au bout du rouleau.

Une rencontre

Alors que Pastorius Grant tente de s’organiser, il tombe (à moins que ce soit l’inverse) sur une gamine qui se déplace en compagnie d’un gros cochon dont elle dit que c’est tout ce qui lui reste de son père. Bizarrement, elle annonce qu’elle cherchait Pastorius Grant, celui-ci pouvant venger son père. Évidemment, Pastorius Grant a bien autre chose en tête que d’apporter son aide à une gamine dont il ne comprend pas trop ce qu’elle veut, nous non plus d’ailleurs. Encore une fois, il faudra attendre la fin pour mieux saisir le pourquoi du comment. Le fait qu’elle soit aveugle n’explique pas tout, loin de là. Et puis, la donne va se trouver bouleversée par l’irruption de Comanches…

Un style bien particulier

De ce petit roman graphique (114 pages) on retient surtout son traitement graphique vraiment particulier, qui saute aux yeux dès l’illustration de couverture, avec ses couleurs vives. Des couleurs qu’on retrouve tout au long de l’album, ce qui colle plutôt bien à la région où se situe l’action, écrasée de chaleur, sous un soleil de plomb. Le style du dessin frappe également et peut rebuter voire même dissuader de se lancer dans cette lecture. En effet, Marion Mousse (scénario, dessin et couleurs) exécute ses dessins à coups d’aplats particulièrement épais, façon aquarelle me semble-t-il. Mais, contrairement à ce que les aquarellistes apprécient généralement, ici il use et abuse de couleurs particulièrement vives, limite agressives. Et si cela correspond bien à l’atmosphère de la région, cela correspond aussi aux caractères des personnages. Quant à l’épaisseur du trait, elle s’accorde avec la grossièreté des caractères des protagonistes. Ce style qui fait la part belle aux paysages, on finit par l’apprécier, surtout que de nombreuses planches ne comportent aucun dialogue, tout en privilégiant une organisation générale de très bonne facture. En effet, la variété de tailles et dimensions des dessins donne une bonne respiration à l’album, sans oublier de mettre en valeur certains moments clé de l’intrigue.

Particularités du scénario

La simplicité apparente de la situation de base va voir de vraies évolutions qui bouleversent régulièrement nos premières certitudes. Comment la gamine, aveugle rappelons-le, sait-elle qu’elle aborde Pastorius Grant ? D’où sort-elle, accompagnée de son cochon ? Que penser exactement de ce lieu vénéré par les Comanches, à cause de cet immense rocher qui tient en équilibre dans le vide, ainsi que nous le montre l’illustration de couverture ? Quant à Pastorius Grant, sur son revolver on observe une croix qui doit constituer la raison pour laquelle l’homme est ainsi désigné. Mais, bien entendu, l’histoire réelle de l’homme et de son revolver n’est pas si simple que cela. L’album ne manque pas de péripéties, certaines crédibles et d’autres moins. Au crédit du dessinateur, on peut lui accorder le fait qu’il maintient un beau suspense, jusqu’à une séquence en forme de révélation finale qui donne à réfléchir. A mon avis, elle est forcément à placer dans le passé de Pastorius Grant, mais je n’arrive pas à décider si je dois la considérer comme un rêve de celui-ci ou bien juste un souvenir qui remonte à la surface de sa conscience. Bref, sans qu’elle soit bancale, elle ne me convainc pas pleinement, parce qu’elle n’explique pas tout. Ainsi, je me demande comment la gamine a vécu depuis qu’elle est sortie du berceau. Qui l’a éduquée ? Comment a-t-elle pris connaissance de la volonté de vengeance de son père ? Aurait-elle été élevée par des Indiens qui l’auraient recueillie ? Certains points restent à creuser. D’ailleurs, le rôle des Indiens dans cette histoire n’est pas franchement clair, même si on comprend que les colons les ont pervertis pour exploiter les richesses de leurs terres. Mais, pourquoi les chasseurs de primes considèrent-ils, à tort, que les Indiens ont déserté la région depuis longtemps ?

Pastorius Grant, Marion Mousse
Dargaud : sorti le 24 mai 2024
Note des lecteurs0 Note
3

« Les Profs » et « Les Petits Mythos » mettent le sport à l’honneur

À l’approche des Jeux Olympiques de Paris, les éditions Bamboo mettent le sport en lumière avec la sortie simultanée d’« Éric, prof de sport » et de « Les Petits Mythos présentent les Jeux antiques ». La première est une compilation des meilleures gags mettant en scène le dynamique et excentrique Éric, tandis que la seconde nous plonge dans l’univers des compétitions sportives de la Grèce antique.

Les-Profs-Best-Or-Prof-de-sport-avisLes Profs : Éric, Prof de sport

Éric est un personnage phare de la série Les Profs. Loin d’être un enseignant ordinaire, il est au contraire reconnu pour ses méthodes d’enseignement peu conventionnelles, à travers lesquelles il fait vivre à ses élèves des aventures rocambolesques. Ses activités sportives sont en effet souvent extrêmes, rarement conformes aux attentes de sa Direction.

Cet album est une sorte de best-of des gags d’Éric, tirés d’une trentaine d’albums. Chaque planche est un condensé de comédie visuelle où Éric attend souvent trop de ses élèves, dialogue de manière mordante avec ses collègues, ou utilise des stratagèmes invraisemblables pour motiver ses ouailles. Qu’il s’agisse de placer un crocodile dans une piscine ou d’inciter ses élèves à frapper une représentation grotesque d’un concierge raciste, l’humour qui entoure le personnage d’Éric apparaît aussi débridé que ses idées.

L’album met également en scène d’autres professeurs emblématiques, comme ce fameux prof d’histoire fan de Napoléon. Les interactions entre les différents enseignants ajoutent une dimension supplémentaire au comique déployé par les auteurs, en présentant une galerie de personnages colorés et attachants – avec la particularité de placer Éric toujours un peu à la marge de la sphère professorale (pas de devoirs à corriger, pas de leçons à préparer, etc.).

Les-Petits-Mythos-presentent-Les-jeux-antiques-avisLes Petits Mythos présentent les Jeux antiques

Les Petits Mythos présentent les Jeux antiques est avant tout un album didactique qui alterne entre des planches de bande dessinée traditionnelles et des fiches informatives. Il offre une exploration détaillée des Jeux Olympiques antiques, de leurs origines mythiques à leur impact culturel et historique.

L’album ne se contente pas de parler des Jeux Olympiques. Il aborde également les autres compétitions de l’époque, telles que les Jeux Pythiques à Delphes, les Jeux Isthmiques à Corinthe, et les Jeux Néméens. Chaque jeu est présenté avec ses particularités, ses rituels et ses champions emblématiques. Le lecteur découvre comment les athlètes antiques s’entraînaient, l’organisation des jeux et les différents types d’épreuves, y compris les courses hippiques ou la lutte.

L’album ne s’arrête d’ailleurs pas à la Grèce et s’étend jusqu’aux jeux de Rome. On y apprend, fait insolite, que les jeux romains intégraient souvent des exécutions publiques, ajoutant ainsi une dimension macabre – et exemplaire – aux divertissements. Les gladiateurs, les courses de chars et les condamnés à mort faisaient partie intégrante de ces jeux parfois sanglants qui fascinaient les foules.

Ludo-éducatif

Ces deux albums des éditions Bamboo sont non seulement divertissants mais aussi éducatifs. Ils permettent de découvrir ou redécouvrir l’importance du sport dans différentes cultures et époques, tout en offrant un moment de lecture plaisant et enrichissant. Ces deux albums sont une excellente manière de célébrer les Jeux Olympiques de Paris, en offrant aux lecteurs de tous âges une plongée dans l’univers du sport, de l’Antiquité à nos jours. Préparez-vous à rire et à apprendre avec Éric et Les Petits Mythos, dans des aventures qui vous muscleront les zygomatiques et éveilleront votre curiosité historique.

Les Profs : Éric, prof de sport, Erroc, Sti, Pica et Simon Léturgie
Bamboo, juin 2024, 48 pages

Les Petits Mythos présentent les Jeux antiques, Christophe Cazenove et Philippe Larbier
Bamboo, juin 2024, 48 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Parker Girls » : crimes et vengeance

Dans Parker Girls, publié aux éditions Delcourt, Terry Moore nous plonge dans une affaire à multiples ramifications, où des femmes impitoyables s’attaquent à un homme d’affaires corrompu. Ce roman graphique reprend les personnages de Strangers in Paradise pour tisser une intrigue à tiroirs, complexe et haletante. 

L’histoire débute dans le cadre idyllique des îles Turques-et-Caïques, où une femme nommée Alex attire un homme, Mark, dans un jeu de séduction où la duplicité tient les premiers rôles. À Malibu, c’est la découverte du corps sans vie de Piper, une Parker Girl mariée à un milliardaire, qui crée l’intérêt des médias et éveille les soupçons de ce groupe de femmes aussi confidentiel que redoutable. Le point commun entre les deux affaires ? Zackary May, magnat de la tech’, pionnier dans la protection environnementale et détenteur de comptes bancaires secrets pourvus par les autorités chinoises… et délestés par son comptable, ledit Mark. 

Dans un noir et blanc parfaitement opportun, Terry Moore échafaude un récit à tiroirs dans lequel se glissent une histoire de vengeance, une bonne dose de corruption, des considérations écologiques et surtout des femmes fortes en gueule (et en poing). Les Parker Girls, déterminées à élucider le meurtre de l’une des leurs et à la venger, utilisent leur savoir-faire pour infiltrer le monde de Zackary, récupérer les fonds volés, interroger quelques témoins du meurtre de Piper et faire sauter à peu près tout ce qui peut l’être. Il est ainsi beaucoup question de loyauté dans Parker Girls.

Les interactions entre les différents personnages sont marquées par des dialogues souvent incisifs et des rebondissements qui maintiennent un suspense constant. Le milliardaire avance ainsi à sa rivale : « Je ne tue pas les gens, Katchoo. Je les laisse s’en charger eux-mêmes. » Laquelle répond : « C’est trop chou, Zack. On écrira ça sur ta tombe. » Par ailleurs, bien qu’ils n’apparaissent qu’en surface, les liens financiers et politiques entre Zackary et la Chine suggèrent les collusions et tromperies qu’il peut y avoir entre les différentes sphères de pouvoir. Les Parker Girls ne se feront évidemment pas prier pour y faire un peu de ménage, non sans peine.

Ce spin-off de la série Strangers in Paradise fonctionne très bien de manière autonome, bien qu’il manque probablement de profondeur considéré dans son unicité. Mêlant assez habilement intrigues criminelles, drames humains et critiques sociales, Parker Girls n’en demeure pas moins prenant : entre kidnappings et destructions, tentatives de manipulation et mensonges, il portraiture un monde frelaté où la puissance nocive des hommes est battue en brèche par le courage et l’esprit de corps des femmes. 

Parker Girls, Terry Moore
Delcourt, juin 2024, 224 pages 

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Les Hautes Solitudes » : la fascination de l’ailleurs

Les Hautes Solitudes : Voyage en pays golok, de Christian Perrissin et Boro Pavlovic, paraît aux éditions Glénat. Cette bande dessinée nous transporte dans les contrées mystérieuses et inhospitalières du Tibet. Récit d’aventures et de découvertes, marqué par des péripéties parfois tragiques, ce premier tome se penche sur deux frères, François et Gabriel, qui matérialisent dans la douleur un projet d’enfance.

Le récit commence par un rêve d’enfance : les frères de la Grézère, fascinés par les histoires des brigands golok et les mystères du Tibet, expriment l’ambition d’explorer, une fois adultes, ces terres inaccessibles. Gabriel ne partage toutefois pas l’attrait de son frère François pour la géographie et l’ethnologie : il aspire à une carrière militaire, influencé par leur père, ancien commandant. Ces aspirations divergentes les mènent finalement, dix-huit ans plus tard, à l’été 1939, aux portes du Tibet interdit. François, désormais géographe, et Gabriel, récemment renvoyé de l’armée, se retrouvent à Kangting, la dernière cité chinoise avant le Tibet.

Kangting est une ville frontière peuplée de missionnaires catholiques, de soldats et de marchands. Les deux frères y découvrent les coutumes locales, comme l’enterrement précipité des morts. On les prévient également contre les préjugés sur les étrangers, qui rendent leur expédition particulièrement périlleuse. « Le Golok tient plus que tout autre Tibétain à sa liberté. Tout étranger, même chinois, est un ennemi potentiel. »

François rencontre d’autres problèmes. Gabriel, marqué par son renvoi humiliant de l’armée, trouve refuge dans la drogue. Sa dépendance affecte son jugement et sa capacité à participer pleinement à l’expédition. En sus, l’armée chinoise essaie de greffer un contingent militaire au périple du géographe. Sauf que François ne l’entend pas de cette oreille. Au contraire, les méthodes expéditives des Chinois le rebutent. Abattant un voleur, ils se justifient de la sorte : « Nous ne pouvons jeter en prison tous les hors-la-loi. Ils sont bien trop nombreux. Pour beaucoup, ce ne serait même pas une punition. La plupart des Tibétains vivent dans un tel dénuement qu’ils seraient trop heureux d’être nourris et logés aux frais de l’administration. »

Les paysages tibétains, avec leurs vallées fertiles et leurs montagnes inhospitalières, font l’objet de représentations somptueuses. Boro Pavlovic donne corps avec talent à ces contrées lointaines, dans lesquelles la petite expédition poursuit finalement son chemin sans escorte militaire, une décision que Gabriel remet en question, craignant les dangers qui les guettent. Les deux frères sont accompagnés de Bao, un veuf sans enfant, souffrant bientôt de maux de tête et de nausées, qui semble chercher dans ce voyage une échappatoire à sa solitude. Le périple est toujours plus marqué par les souffrances physiques et psychologiques, exacerbées par les conditions extrêmes des montagnes tibétaines…

Le récit se base sur le journal de François, dont les pages illisibles laissent quelques zones d’ombre, renforçant le mystère et l’incomplétude de l’aventure. Les Hautes Solitudes : Voyage en pays golok parvient à capter l’essence des grandes aventures littéraires, où les personnages, poussés dans leurs derniers retranchements, finissent finalement par se livrer eux-mêmes. L’ensemble est très convaincant, suffisamment dense pour tenir en haleine le lecteur, et d’une grande beauté visuelle. On attend la suite avec impatience. 

Les Hautes Solitudes : Voyage en pays golok, Christian Perrissin et Boro Pavlovic
Glénat, juin 2024, 64 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5

« Atlas de la montagne » : les sommets terrestres

Publié aux éditions Autrement, Atlas de la montagne, de Xavier Bernier et Christophe Gauchon, enrichit notre compréhension des sommets terrestres, abordant leurs reliefs, leur environnement et leur rôle touristique ou culturel, ainsi que les défis et les opportunités qu’ils présentent.

Les montagnes, par leur majesté et leur immensité, suscitent depuis toujours fascination et respect. Les auteurs commencent par explorer l’origine de leurs noms, révélant leur signification culturelle et linguistique. Par exemple, le kanji japonais « yama » (山) symbolise la montagne, illustrant l’importance de ces formations géographiques dans diverses cultures. La mesure des montagnes, tôt problématisée dans l’ouvrage, est une science précise qui nécessite une compréhension approfondie du globe et des techniques reproductibles à travers le monde. Les auteurs rappellent cette évidence : la hauteur perçue d’une montagne n’est pas toujours un indicateur fiable de son altitude réelle. 

L’histoire de l’exploration montagneuse est à la fois riche et passionnante. Des aventuriers et géographes comme Alexandra David-Néel et Sven Hedin ont consacré une partie de leur vie à arpenter ces reliefs difficiles. Et quand l’homme a mis les moyens pour la construction d’infrastructures en montagne, comme la route du Karakorum, cela a souvent entraîné des sacrifices importants – dans ce cas précis, avec plus de 1000 travailleurs, principalement pakistanais, ayant péri pendant le chantier.

Les auteurs le rappellent : les montagnes ont nécessité des prouesses d’ingénierie pour leur traversée. Plus prosaïquement, elles font le lit des motards et automobilistes recherchant des sensations fortes et sillonnant volontiers les segments élevés des routes, tandis que les tunnels offrent une alternative pratique mais non sans risque. Les conflits militaires s’invitent aussi dans les régions montagneuses, comme en Afghanistan ou dans le Caucase, et les deux sont irrémédiablement associés dans nos conceptions.

Les montagnes servent souvent de refuges culturels et de conservatoires de traditions nationales. Des groupes ethniques isolés, comme les Berbères ou les Sicules, y préservent leurs modes de vie ancestraux. La densité de la population diminue avec l’altitude, mais certaines garnisons militaires, comme celles du glacier de Siachen, se maintiennent à plus de 6000 mètres. Par ailleurs, Xavier Bernier et Christophe Gauchon font état de dynamiques de peuplement qui peuvent s’inverser en raison des conditions environnementales favorables en altitude, comme la fraîcheur et l’humidité. De nombreuses capitales mondiales, notamment en Afrique et en Amérique latine, se trouvent à plus de 1000 mètres d’altitude, même si elles atteignent rarement l’ampleur démographiques de Mexico. L’urbanisation touristique dans les stations d’altitude témoigne d’un attrait renouvelé pour les montagnes, tout comme la gentrification observée dans des régions comme les Rocheuses du Montana.

Les montagnes sont des écosystèmes fragiles mais cruciaux. Les parcs nationaux, comme celui de Yellowstone ou les réserves alpines, protègent ces espaces naturels. Les phénomènes climatiques y sont exacerbés : le gradient thermique moyen est de -0,6 degrés Celsius par 100 mètres d’altitude, et l’albedo (réflexion de la lumière sur la neige) intensifie l’ensoleillement. Les variations de température peuvent dépasser 50 degrés entre le jour et la nuit, faisant des montagnes des réserves naturelles de froid. Ces conditions extrêmes n’en font pas moins des lieux privilégiés pour l’observation astronomique.

L’Atlas de la Montagne allie histoire, science, culture, écologie et bien entendu géographie pour saisir avec exhaustivité son objet d’étude. Cet ouvrage rappelle l’importance des montagnes dans notre monde, non seulement comme des merveilles naturelles, mais aussi comme des refuges culturels, des défis d’ingénierie et des écosystèmes précieux. 

Atlas de la montagne, Xavier Bernier et Christophe Gauchon
Autrement, juin 2024, 96 pages 

Note des lecteurs0 Note

4

Malevil ou un essai de film post-apocalyptique singulier à la française

D’un roman singulier au carrefour des genres, le réalisateur Christian de Chalonge fait un film tout aussi inclassable. Si ce dernier s’éloigne de l’œuvre originale, il porte aussi la patte incontestable de son auteur.

Dans les années 1980, alors que le cinéma de genre est encore peu développé en France, certains cinéastes tentent des projets audacieux et originaux. Notamment celui d’un film post-apocalyptique français adapté d’un roman culte paru une décennie plus tôt. En résulte un film assez étrange, Malevil, difficilement classable et intéressant aussi bien dans l’histoire qu’il récite que dans son contexte de réalisation.

Une œuvre ambitieuse purement française

Tout commence avec la parution du roman éponyme de Robert Merle en 1972 aux éditions Gallimard. Il raconte l’histoire d’un cataclysme nucléaire ayant ravagé la France et auquel réchappe une poignée de survivants au château de Malevil dans le Périgord. Ces rescapés s’efforcent d’abord de survivre, ensuite de reconstituer une nouvelle société en agrégeant d’autres isolés et en combattant des bandes de pillards meurtriers ainsi qu’un pseudo-évêque aux velléités de dictateur. Le roman aborde de nombreux thèmes dans l’air du temps des années 1970 : la politique, la religion, le monde rural, le rôle du chef, le mode d’organisation des sociétés, les relations homme-femme et le rapport de l’homme à la nature et à la technologie. Le récit est entièrement relaté du point de vue du narrateur, un certain Emmanuel, à l’exception du dernier chapitre traitant des actions postérieures à sa mort. Doté d’un certain succès, le livre reçoit la prix John Wood-Campbell Memorial en 1974 et devient un classique de la littérature de science-fiction française, étant même cité dans La Bibliothèque idéale de la SF publiée par Albin Michel en 1988, même s’il est au carrefour d’autres genres comme le roman d’aventures ou le robinsonnade.

En 1980, Christian de Chalonge, réalisateur atypique, entreprend d’adapter le roman en long-métrage de cinéma, poussé par le producteur Claude Nedjar. Le réalisateur travaille sur le projet avec son scénariste attitré Pierre Dumaillet qui avait déjà écrit le scénario de son précédent film L’Argent des autres. C’est d’ailleurs grâce au succès de ce film (où jouaient déjà Serrault et Trintignant) que le producteur décide de donner sa chance au projet. Pour son casting, il s’entoure d’acteurs populaires plutôt abonnés aux comédies comme Jacques Villeret ou le chanteur Jacques Dutronc et, surtout, l’acteur fétiche de de Chalonge : Michel Serrault. Le tournage a lieu dans l’Aveyron et le département de l’Hérault en septembre et octobre 1980, pour une sortie le 13 mai 1981. Ne rencontrant pas un grand succès, le film sera assez vite oublié avant de connaitre un regain d’intérêt par le biais de YouTube. Il est à noter qu’un téléfilm suivra (réalisé par Denis Malleval) ainsi qu’une pièce de théâtre jouée en 2012. Voyant de nombreuses différences avec son roman, Robert Merle dénoncera l’adaptation et demandera à ce que son nom soit retiré du générique, seule subsistant la mention, « inspiré du roman de Robert Merle ». Malgré son relatif échec, le film est intéressant à plus d’un titre.

Un film de genre inclassable

Le film peut se vanter d’avoir une ambiance propre très particulière. Là où la grande majorité des films post-apocalyptiques de cette décennie, dans la lignée des Mad Max de Georges Miller, misent essentiellement sur la violence, les courses-poursuites et les paysages désertiques, Malevil s’en distingue en adoptant un rythme assez lent, des portraits de personnages profonds et des paysages ruraux inhabituels dans ce genre de film. Réalisateur atypique et assez sélectif, de Chalonge façonne une atmosphère à la fois mystérieuse et oppressante, à la limite du cauchemar et du fantastique, comme il allait le refaire dix ans plus tard avec son Docteur Petiot. À l’instar du roman, le film est à la croisée de différents genres : science-fiction, horreur, aventure, drame social – un mélange rare dans le cinéma français de l’époque. Le film parvient à marier ses registres efficacement, en instaurant une ambiance ambiguë, privilégiant nettement les dialogues et les scènes descriptives à l’action.

Les changements par rapport au roman sont nombreux, surtout passée la première demi-heure assez fidèle : le personnage de Momo survit dans le film, ceux de Vilmain et la Falmine disparaissent, Evelyne devient une jeune femme et non plus une adolescente, mais, surtout, la fin est très différente puisque, contrairement au roman, elle voit la petite communauté être découverte et secourue par des hélicoptères. Pour autant, il ne s’agit pas d’une fin heureuse, bien au contraire, le réalisateur ne considérant pas la civilisation moderne comme salvatrice. Un dénouement qui rejoint la vision pessimiste et désabusée du cinéaste sur la société contemporaine. Cette réduction du nombre des personnages et des péripéties du roman correspond également à la propension de ce dernier à se concentrer sur les personnages et leur psychologie. Enfin, on relève une propension à l’obscurité, tant par la luminosité que par l’ambiance développée. Le récit est d’ailleurs très progressif et assez lent, porté par une réalisation sobre. Christian de Chalonge parvient ainsi à imprimer une véritable patte et à s’approprier le roman de Merle.

L’apocalypse demeure un sujet assez secondaire du film, l’explosion elle-même n’étant pas montrée (un choix fidèle au roman). Il est vrai que le cinéma français du début des années 80 n’allouait pas de gros budgets aux films de genre, même si pour cette occasion, EDF accepta de vider un barrage pour figurer un paysage désolé. Mais il y a aussi une volonté du réalisateur, puisque l’essentiel de l’action se concentre autour de la petite communauté, sa reconstruction, ses activités, les relations humaines en son sein ou au dehors. De plus, le film ne restitue pratiquement aucune des thématiques sociales abordées dans le roman, hormis l’importance de la hiérarchie, des relations humaines réorganisées et des rapports de force. Certains affrontements avec des pillards et les partisans de Fulber rappellent ouvertement les combats du maquis et de la Libération, souvenirs encore proches en 1980 et qui sont présents dans plusieurs films de cette époque. Des différents types de communauté présentes dans le roman, hormis quelques individus isolés, seuls deux en subsistent dans le film : celle d’Emmanuel, sorte de démocratie conservatrice (c’est Emmanuel, un châtelain et dirigeant local qui est désigné chef), certes rigide mais relativement humaine, et celle de Fulbert, une dictature messianique et militarisée empruntant ouvertement au fascisme. Jean-Louis Trintignant incarne avec conviction cet oppresseur opportuniste et vil se présentant comme une sorte de gourou absolutiste (dans le roman, il est un faux évêque) qui s’oppose assez vite au pragmatique mais pugnace Emmanuel. L’affrontement final entre les deux communautés révèle la symbolique du film : les partisans de Fulbert, reclus dans un tunnel, en sortent après la victoire des habitants de Malevil afin de se joindre à ces derniers, sortant ainsi littéralement de l’ombre à la lumière. Une symbolique encore renforcée par le retour du soleil peu auparavant dans le récit. Là encore, le souvenir de l’Occupation et de la Libération est proche.

Finalement, le film est surtout une tranche de vie humaine ordinaire prise dans les affres de l’effondrement de toute société civilisée. Il est certes imparfait, parfois caricatural dans le traitement de ses thématiques et trop contemplatif pour être apprécié de tous, mais il demeure un récit original, soigné et ambitieux, à la fin ambiguë et aux personnages bien campés. Une petite réussite rare dans le cinéma français et un véritable OVNI à redécouvrir.

Malevil – Bande-annonce

Fiche technique – Malevil 

Réalisateur : Christian de Chalonge
Scénario : Christian de Chalonge et Pierre Dumayet, adaptation libre du roman éponyme de Robert Merle, reniée par celui-ci
Avec : Michel Serrault, Jacques Dutronc, Jacques Villeret, Robert Dhéry, Hanns Zischler, Jean-Louis Trintignant…
Producteur : Claude Nedjar
Musique : Gabriel Yared
Directeur de la photographie : Jean Penzer
Décors : Max Douy
Montage : Henri Lanoë
Costumes : Ghislain Uhry
Sociétés de production : Les Films Gibé
13 mai 1981 en salle | 1h 59min | Fantastique

Les pistolets en plastique, la farce trash et punk de Jean-Christophe Meurisse dynamite la bienséance

Outrance et décadence

Avec une outrecuidance galvanisante et une outrance cathartique, Jean-Christophe Meurisse dézingue toutes les macro-folies de notre époque dans un film amoral et hilarant.

Dialogue avec le mal

Fondateur de la compagnie de théâtre iconoclaste les chiens de Navarre, J.C Meurisse (dont c’est le troisième  long métrage après Apnées et Oranges Sanguines) impose dans le cinéma français un ton puissamment hirsute et désinhibé, frontal et éhonté de nature à expulser les diktats bien-pensants sur le bon ou le mauvais goût et autres moralines castratrices.

Ce qui caractérise précisément le cinéma de JC Meurisse c’est une impudence insituable moralement. Un dialogue avec le mal et ses avatars (la bêtise, la médisance, l’ignorance, les croyances de masse) porté à l’acmé du jeu, du burlesque, de la bouffonnerie, du cynisme, voire du grand-guignol.

Des acteurs en Majesté

Toutes nos fascinations névrotiques sont catapultées, condensées et torpillées dans ce qui pourrait s’apparenter à des sketches (façon les Vamps pour le duo d’enquêtrices du web génialement interprétées par Delphine Baril et Charlotte Laemell) ou numéros d’acteurs éblouissants (et ce serait déjà énorme!) si le réalisateur se contentait d’une juxtaposition de scènes choc. Ce n’est pas le cas. Le film jubile d’une esthétique forte corollaire de l’extravagance du propos et d’acteurs tous en majesté. Citons une scène parmi d’autres à l’aéroport de Copenhague avec un acteur sosie danois (?) d’un Depardieu jeune parlant français déployant un jeu totalement déjanté, inattendu, à mourir de rire.

Les Pistolets en Plastique va mouliner le matériau barbare des pulsions morbides de nos sociétés avides de faits divers trash et d’identification douteuse et masturbatoire au malsain pour fabriquer une œuvre percutante, impétueuse et hérissée, borderline et cohérente, délirante et désopilante.

C’est ici l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès (le massacre de toute sa famille qui lui est imputé, le tueur le plus recherché de l’hexagone) rebaptisé Paul Bernardin qui sert de point de cristallisation à la satire sanglante de Meurisse.

Quoi de plus excitant qu’un tel fait divers, qu’un tueur a priori comme tout le monde, devenu l’ennemi public numéro 1 ou le fantasme number one d’une civilisation décadente pour venir faire converger toutes les arches narratives du scénario des Pistolets en Plastique et les torpiller en jeu de massacre affolant, nous plongeant nez à nez avec nos violentes névroses.

Le Cinéma : Art Du Stand-Up Majeur

Gonflé à l’humour macabre version Fabrice Eboué  et à l’impertinence démente d’un background du meilleur café-théâtre , Meurisse fait de tout son cinéma un art du stand up majeur.

Beaucoup plus cinglant et sarcastique que Dupieux, follement plus drôle mais travaillant sur les mêmes matériaux de réservoir pulsionnel, exhibant une direction d’acteurs hallucinée et  survoltée (voir le monologue ahurissant de Anne-Lise Heimburger), Meurisse nous met sous les yeux un cocktail explosif de nos alarmantes bêtises, racismes en tous genre et cruautés latentes.

Les vingt dernières minutes poussent le curseur du pistolet balle à blanc un peu loin nous infligeant un sadisme quelque peu gratuit. Et le film eût pu se clore avant.

Il n’en reste pas moins que Meurisse crée un genre qui n’existe pas où le rire radical, offensif et sans-gêne demeure possible, soulevant et renversant toutes les hypocrisies sociales ou garde-fou vertueux, un genre où la parodie s’exerce de haute volée avec des acteurs débridés, où l’absurde projeté de face réveille les consciences par l’envers nous forçant à observer ce que c’est de mener collectivement une vie indécente et abjecte.

Bande-annonce : Les pistolets en plastique

De Jean-Christophe Meurisse | Par Jean-Christophe Meurisse
Avec Laurent Stocker, Delphine Baril, Charlotte Laemmel
26 juin 2024 en salle | 1h 36min | Comédie, Policier
Distributeur : Bac Films

Sans un bruit, jour 1 : cette fois-ci, le silence est d’argent

On connaît la chanson à Hollywood. Quand il y n’y en a plus, il y en a encore. Ou alors c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. Si le premier adage est avéré depuis des lustres, le second n’est pas toujours vrai. Ce troisième opus est la seconde séquelle du succès surprise Sans un bruit de 2018. Une petite série B très réussie, originale et au concept fort mêlant horreur, post-apocalyptique et science-fiction. Cet antépisode a beau innover sur le contexte et être plus généreux en effets spéciaux, il perd en tension et ne peut plus guère compter sur l’effet de surprise. Il n’empêche quelques morceaux de bravoure et de magnifiques plans sur un New York dévasté en plus d’un rythme soutenu et de personnages attachants sauvant la mise. Ce Sans un bruit, jour 1 demeure tout de même le moins bon de la franchise.

Synopsis : Découvrez comment notre monde est devenu silencieux.

L’équipe composée de John Krasinski derrière la caméra et Emily Blunt, sa femme à la ville devant l’objectif, n’est plus. En tout cas pour cette seconde suite sous forme de préquelle montrant l’arrivée des fameuses bestioles réagissant au bruit. Un concept imparable qui commence à être essoré plus que de raison (on attend une troisième séquelle sous peu). L’acteur, réalisateur et surtout initiateur de cette franchise agit donc ici seulement à titre de producteur pour se consacrer au film familial Amis imaginaires sorti le mois passé et de qualité très moyenne. C’est donc le réalisateur du singulier et digne d’intérêt Pig, Michael Sarnoski, qui s’y colle sans vraiment bousculer la mythologie de la franchise, que ce soit visuellement ou sur le fond.

On pourrait même trouver cette narration des origines inutile puisque le prologue de la première suite montrait déjà l’arrivée des aliens, à la seule différence que l’action se situait dans une petite ville nichée dans la campagne où vivait la famille des héros. Cette histoire s’apparente donc presque à un prétexte, où la seule valeur ajoutée est de placer les protagonistes à New York, ville qui en a connu des fins du monde à travers le septième art et sous toutes ses formes. On est d’ailleurs un peu déçu de voir cette invasion si peu spectaculaire et presque dévoilée en mode intimiste. Alors bien sûr, il y a quelques plans magnifiques de Big Apple en ruines mais c’est un peu chiche en scènes de destruction massive, bien que la qualité des effets spéciaux soit au rendez-vous.

En revanche, on ne peut nier que l’on voit beaucoup plus les créatures sur ce troisième opus, comme on les voyait déjà plus dans le second que dans le premier, grâce sans doute au budget croissant de film en film. Les attaques sont plus présentes et les aliens sont plus nombreux, ce qui occasionne quelques sympathiques séquences d’assaut. Cependant il est clair que la tension est ici moins présente que dans les précédents volets, la menace étant connue et désormais bien plus palpable et visible. Certains aspects citadins apportent de la nouveauté, compte tenu du côté rural des précédents films, mais l’ensemble n’est pas assez exploité et galvanisant.

La distribution se dote de nouvelles têtes, avec notamment une Lupita Nyong’o très investie, crédible et touchante. Son personnage et celui de son chat permettent vraiment de s’investir dans l’histoire. D’ailleurs ce chat est autant une bonne idée pour ce qu’il peut occasionner face à la menace que mal employé et source d’incohérences. Un léger clin d’œil au premier Alien est-il voulu ? Mais, en effet, difficile de croire qu’on le retrouve toujours et qu’il ne fasse jamais de bruit. On doit aussi dire qu’avec « Sans un bruit, jour 1 », la franchise perd forcément son effet de surprise, déjà un peu émoussé dans le précédent volet. À ce rythme, on pourrait bientôt avoir un Sans un bruit sous les tropiques ou un Sans un bruit à Paris, et le décliner à l’infini.

Le résultat a le mérite d’être court, comme ses prédécesseurs, de ne jamais ennuyer tout en dressant des ponts avec la suite au niveau temporel (avec le personnage de Djimon Hounsou par exemple), et de nourrir la mythologie de la franchise. On en attendait malgré tout un peu plus. Cet antépisode s’avère donc presque aussi palpitant que ses ainés mais il manque de valeur ajoutée et de surprises, se plaçant comme un nouvel opus, au mieux, dispensable, au pire, inutile. Plaisant et appliqué mais sans commune mesure avec l’original, comme souvent avec les franchises hollywoodiennes.

Bande-annonce – Sans un bruit, jour 1

Fiche technique – Sans un bruit, jour 1

Réalisateur : Michael Sarnoski.
Scénariste : Michael Sarnoski d’après les films de John Krasinski.
Production : Paramount.
Distribution: Paramount France.
Interprétation : Lupita Nyong’o, Joseph Quinn, Alex Wolff, Djimon Hounsou, …
Genres : Science-fiction – Horreur.
Date de sortie : 26 juin 2024.
Durée: 1h41.
Pays : USA.

Note des lecteurs0 Note

3

Détective Conan : L’Étoile à 1 Million de dollars – une intuition émoussée

En déjà 30 ans d’existence au cinéma, le plus grand des petits détectives privés continue d’affirmer sa longévité. C’est justement dans un plaisir régressif que l’on se donne rendez-vous annuellement en salle, car ni le manga, ni la série animée n’ont encore trouvé d’issue dans un univers aussi riche et stimulant. Les cadavres continuent donc de défiler devant Conan, ses amis et ses rivaux. Le film de chasse au trésor, de braquage et de sabre sont les ingrédients qui composent l’aventure inédite de L’Étoile à 1 million de dollars. Que vaut donc ce 27e film d’une franchise, a priori, éternelle ?

Synopsis : Hakodate, région d’Hokkaido. Une carte de Kaito Kid est retrouvée dans les entrepôts du groupe Onoe. En même temps, un cadavre tailladé d’une croix à la poitrine est découvert dans le quartier des entrepôts de Hakodate. La piste mène l’enquête au « vendeur de mort », un Américain d’origine japonaise opérant comme marchand d’armes dans le bassin asiatique. Place à une chasse au trésor épique !

En comptabilisant sept collaborations à la réalisation de films Détective Conan à son actif, dont deux en solo (Le Poing de saphir bleu, La Balle écarlate), Chika Nagaoka continue d’exploiter un filon qui ne cesse d’exploser le box-office nippon. Son succès est plus discret par chez nous. Le fait que ce dernier film ne dispose pas de doublage français à sa sortie démontre également la difficulté de rallier le public à cette saga, qui n’est plus exclusivement adressée aux jeunes adolescents. Cela ne nous empêche pas d’acclamer le travail remarquable de Minami Takayama et de Kappei Yamaguchi sur les voix des protagonistes principaux. Chaque film revendique néanmoins une forte passion pour donner vie à ses personnages et aux mythes dont ils s’inspirent. Si le résultat n’est pas toujours à la hauteur de nos espérances et de nos attentes, reste qu’on ne refermera ce dossier qu’une fois l’affaire classée.

Un magicien dans le ciel, un détective dans les nuages

Après un détour en apnée et une confrontation directe avec l’organisation des hommes en noir, dans Le sous-marin noir, place à une chasse au trésor qui remonte jusqu’aux histoires et légendes qui entourent un lieu emblématique d’Hokkaido, plus précisément dans la ville d’Hakodate. Chef et guerrier réputé d’une milice sous l’ère Edo, Hijikata Toshizō fut le détenteur d’un sabre disparu et que beaucoup de collectionneurs semblent vouloir s’arracher de nos jours. Les secrets qu’il renferme sont au cœur d’une nouvelle enquête, où même l’insaisissable Kaito Kid, en grande partie inspiré d’Arsène Lupin, est de la partie. Il n’est pas aussi fréquent de voir ce héros évoluer aux côtés de Conan, alors chaque confrontation ou alliance de circonstances sont bonnes à prendre.

Toujours inspiré par de grandes figures de polar, Shinichi Kudo reste emprisonné dans l’avatar de Conan Edogawa. Sa sagacité est toujours sollicitée. Lorsque les kanjis et les kanas japonais ne sont pas à votre portée afin de décrypter des messages cachés, vous pouvez compter sur sa réponse élémentaire. Il est toutefois dommage que ce héros ne progresse pas davantage, que ce soit en tant que Conan ou Shinichi. Noyé dans différents groupes de personnages, l’intrigue le surclasse et entérine par la même occasion tout élan d’empathie. Il s’agit pourtant d’une qualité précieuse avec autant de visages connus à l’écran. Pour les non-néophytes, cela ne fera qu’alourdir l’image et le récit de figurants un peu trop invasifs.

Vengeance par amour

Passé la traditionnelle présentation des protagonistes dans un élan jazzy, toujours stimulant et vivifiant, il est nécessaire de raccrocher les wagons avec les enjeux historiques qui meublent ce nouveau récit. Ce dernier film est ainsi plus exigeant que les précédents, tant la surcharge d’information vient parasiter le visionnage. Souvent en pilote automatique, mais agréablement parsemé d’envolées lyriques ou épiques, on parvient souvent à compenser et restaurer les trous du scénario. Celui de Takahiro Okura semble en revanche charcuté par un montage qui ne jure que par la cohérence. Elle réclame ainsi une narration assez exigeante vis-à-vis des derniers films, qui, malgré quelques facilités d’écriture notables, ne manquaient pas de rythme. Verbeux à tout instant, peu dynamique avant le sprint final vers le dénouement, ni l’enquête, ni la sous-intrigue romantique de Heiji Hattori, ne parviennent à convaincre.

Cela est d’autant plus frustrant, sachant la richesse visuelle et esthétique du film. Hormis quelques passages obligés, où le recueil des témoignages est nécessaire pour poser les bases de l’intrigue, nous nous dirigeons peu à peu vers l’emplacement de Goryokaku, une forteresse en forme d’étoile. Elle constitue à la fois la carte postale idéale pour promouvoir cet espace fleuri et coloré, mais constitue également le terrain de jeu idéal pour les animateurs qui rêvent de mettre en scène de courtes séquences qui citent le travail d’Akira Kurosawa. Faute de courir autour de buildings ou dans les transports en commun tokyoïtes, nous avons droit à un décor plus ouvert et avec une vue impressionnante sur Hakodate. La ville prend une nouvelle dimension ici, tandis que les personnages vadrouillent dans l’espoir de susciter un peu d’émotion dans toute cette visite touristique déguisée.

De même, là où l’on vante naturellement la générosité des films en termes de sensations fortes, la plupart des arguments convergent vers une expérience anti-spectaculaire. On pense notamment à un duel aux sabres, constamment repoussé et désamorcé, où on préfère le coup parfait qu’un véritable échange qui fait grimper la tension. Quant à l’humour bon enfant qui arrose le récit avec parcimonie, difficile de lui reprocher autre chose qu’un timing souvent imparfait. Il est donc regrettable que cet épisode passe à côté de ses arguments. Censé être une chasse au trésor remplie de bons sentiments et de tout un arsenal d’artefacts tranchants, Détective Conan : l’Étoile à 1 million de dollars reste une déclaration d’amour manquée aux personnages de Gōshō Aoyama. Tout comme sa carte joker en scène post-générique, l’ensemble ne risque pas de nous laisser un souvenir impérissable. Vivement la suite quand même !

Bande-annonce : Détective Conan – L’Étoile à 1 Million de dollars

Fiche technique : Détective Conan – L’Étoile à 1 Million de dollars

Titre original : Meitantei Conan : 100-man Dollar no Michishirube
Réalisation : Chika Nagaoka
Scénario : Takahiro Okura
Musique : Yûgo Kanno
Production : TMS/1st Studio
Pays de production : Japon
Distribution France : Eurozoom
Durée : 1h50
Genre : Animation, Policier, Action
Date de sortie : 19 juin 2024

Détective Conan : L’Étoile à 1 Million de dollars – une intuition émoussée
Note des lecteurs0 Note

2.5

« Sociologie du journalisme » : une profession auscultée

La collection « Repères » (La Découverte) accueille une nouvelle édition, la sixième, de l’opuscule Sociologie du journalisme. Érik Neveu y retrace l’évolution d’une profession en mutation constante. 

Sous l’influence de changements économiques, technologiques et sociétaux, les journalistes doivent constamment adapter leurs pratiques et s’inscrire dans un paysage médiatique en perpétuelle mutation. Dans son essai, Érik Neveu fait largement état, de manière socio-historique, des conditions dans lesquelles s’exercent les métiers de presse, sans oublier d’identifier ceux qui les occupent.

Le journaliste, selon une définition basique, est celui qui récolte, sélectionne, vérifie et met en perspective l’information. Cependant, plusieurs réalités viennent s’y heurter : la quête de l’instantanéité, de plus en plus pressante, l’empreinte idéologique qui marque certaines rédactions, ou encore le double étau de la réduction des ressources financières et de la concentration des entreprises de presse dans les mains de milliardaires parfois interventionnistes.

Érik Neveu livre une approche technico-pratique et une socio-historicité du journalisme. Il remonte aux origines des métiers qui le forment. Aux États-Unis, un discours d’objectivité, centré sur la récolte et la restitution des faits, prévaut : il est crucial de séparer information et commentaire. Les barons de la presse y sont des entrepreneurs capitalistes, favorisant une professionnalisation par la logique entrepreneuriale.

En France, jusqu’à la Belle-Époque, les journalistes n’étaient pas des professionnels à plein temps, mais souvent des écrivains en devenir. La Première Guerre mondiale a cependant été un catalyseur pour l’institutionnalisation de la profession. En 1918, un syndicat des journalistes voit le jour, établissant une charte déontologique et solidifiant le groupe autour de références éthiques. C’est aussi à cette période que les premières écoles de journalisme apparaissent, à l’instar de celle fondée par des journalistes catholiques à Lille en 1924.

Sociologie du journalisme en atteste : contrairement à d’autres professions, le prestige du journaliste dépend de sa visibilité, de son expression et de son réseau, plutôt que de ses qualifications académiques. Par ailleurs, depuis un demi-siècle, plusieurs dynamiques majeures se dégagent, parmi lesquelles la féminisation de la profession (surtout observable dans la presse périodique) et la précarisation (avec de plus en plus de pigistes). En 2023, 48 % des journalistes étaient des femmes, contre seulement 15,3 % en 1965. 

En France, le poids de la presse magazine est notable, employant deux fois plus de journalistes que ses homologues allemands ou canadiens. En 2023, 27,6 % des journalistes travaillaient par ailleurs dans l’audiovisuel. Érik Neveu s’intéresse aux différents médiums et à leur périodicité, utiles pour déconstruire les réalités sous-jacentes de la profession. Il revient longuement sur le champ journalistique, qui se structure notamment en fonction du niveau socio-économique du lectorat et de la valorisation des titres, voire des rubriques.

Les choix éditoriaux, les conflits de légitimité, la quête d’audience, les impératifs économiques, le rôle du secrétaire de rédaction ou du chef de service : de nombreuses considérations sont éventées dans l’opuscule, et objectivées à l’aide de théories sociales. L’auteur explique que les journalistes doivent jongler avec l’urgence des événements imprévus, mais aussi la routine des rendez-vous institutionnels ou sportifs. Revenant sur l’écriture, il met l’accent sur la recherche de pédagogie et d’objectivité, même si la pratique journalistique véhicule souvent des stéréotypes simplistes (sur l’Irak, les banlieues, etc.), en contradiction avec sa mission première.

Ces dernières années, les unes des journaux se sont aérées, les articles se font plus concis, et la culture des brèves s’est imposée par crainte de perdre l’audience. L’agenda setting, soit le rôle des médias dans la mise à l’agenda de certains sujets, est un autre aspect essentiel abordé par l’auteur, qui ajoute que les journalistes possèdent un pouvoir de consécration, particulièrement visible dans la promotion des artistes.

Le journalisme a traversé des périodes de profondes transformations. Les contraintes économiques, l’évolution des pratiques et l’émergence de nouveaux médias redéfinissent constamment les contours de cette profession. Sociologie du journalisme en rappelle les tenants et aboutissants, de manière claire et pertinente, avec des exemples concrets et une assisse académique appréciable.

Sociologie du journalisme, Érik Neveu
La Découverte, juin 2024, 128 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Pep Guardiola : récit d’un couronnement » : la volonté de tout gagner

Dans son ouvrage Pep Guardiola, récit d’un couronnement, Marti Perarnau ne déroge pas à ses habitudes : il s’inscrit dans les pas de l’entraîneur catalan et dévoile les coulisses de son management, ses moments de gloire et les obstacles qui se dressent sur sa route. Le livre explique par le menu comment Pep Guardiola a transformé une équipe vieillissante en une véritable machine à gagner, tout en naviguant à travers les crises et les rivalités souvent féroces de la Premier League.

C’est une évidence : Pep Guardiola a un flair exceptionnel pour repérer les talents. À Manchester City, il va adouber le jeune Phil Foden, qu’il préfère aux pourtant talentueux Jadon Sancho et Brahim Diaz. Sa philosophie de jeu, elle, n’a pas changé depuis ses années barcelonaises ou munichoises : elle reste axée sur la possession du ballon et le contrôle du tempo, deux principes fondamentaux pour l’entraîneur catalan. Des joueurs comme Ruben Dias et Rodri deviendront des années plus tard des éléments essentiels à cette stratégie, permettant à Guardiola de façonner une équipe capable de dominer ses adversaires sur le terrain. On pourrait d’ailleurs ajouter John Stones, dont les performances lui permettent de mettre en place ce fameux « latéral-milieu » qu’il recherche depuis toujours. 

Marti Perarnau livre beaucoup d’anecdotes sur Pep Guardiola. Sa volonté de contrôler tous les aspects du jeu s’étend également à la préparation physique et à la nutrition des joueurs. Contrairement à son expérience au Bayern Munich, il parvient rapidement à réformer le service médical de Manchester City, renforçant ainsi l’importance de la condition physique dans son approche. Cette méticulosité conditionne aussi son choix de se séparer de Joe Hart, véritable institution au club, mais dont les qualités au pied ne correspondaient pas à ses exigences tactiques.

Les défis de la reconstruction 

Lorsque Pep Guardiola prend les rênes de Manchester City, il hérite d’une équipe vieillissante qu’il ne peut pas remanier aussi rapidement qu’il le souhaite. Entre les contraintes salariales et les contrats existants, il doit faire preuve de patience et de stratégie. La première année est donc marquée par une phase de transition, où le coach catalan travaille à restructurer son effectif tout en maintenant un niveau de performance acceptable.

Malgré les défis, Pep Guardiola continue d’appliquer sa philosophie de jeu, s’inspirant de ses succès passés avec des joueurs comme Xavi au Barça et Lahm au Bayern. À Manchester City, c’est Kevin De Bruyne qui portera son équipe. Cependant, tout ne se déroule pas comme prévu : tantôt c’est Mendy ou Kompany qui se blessent, tantôt c’est une série de six matchs sans victoire qui insinue le doute dans son esprit. Marti Perarnau raconte même que l’entraîneur a parfois regretté le manque d’envie et de courage de son équipe, après qu’elle a remporté la Ligue des Champions, dans un contexte où l’adversité (Liverpool, Arsenal) était forte.

Pendant son aventure citizen, Guardiola va placer Agüero en concurrence avec Gabriel Jesus, manquer de peu le recrutement de Virgil van Dijk, se brouiller avec Joao Cancelo, se casser les dents plusieurs fois à Tottenham, tirer le meilleur de Leroy Sané, David Silva ou Raheem Sterling… Il a joué sans véritable numéro 9 après le départ d’Agüero et avant l’arrivée d’Haaland. Il a aussi connu quelques défaites amères en finale de la Ligue des Champions, contre Chelsea, Monaco, Lyon ou le Real Madrid.

Marti Perarnau détaille minutieusement chaque saison, évoquant les dynamiques de l’équipe, les exploits, les attentes et les déceptions. La rivalité intense avec Liverpool et plus tard avec Arsenal, ainsi que les accusations de violation du fair-play financier, ajoutent une dimension presque dramatique au récit. La résilience de Pep Guardiola, ses idées footballistiques et sa capacité à voir ce que d’autres ignorent mènent finalement à la consécration tant attendue en Ligue des Champions en 2022-2023.

Pep Guardiola, récit d’un couronnement revient ainsi sur l’épopée la plus récente de l’un des plus grands tacticiens du football moderne. Marti Perarnau nous révèle (une fois encore) un entraîneur perfectionniste, visionnaire et résilient. Un homme qui a su façonner une équipe à son image, pour décrocher tous les titres et records possibles (ou presque) en Premier League et sur la scène européenne.

Pep Guardiola, récit d’un couronnement, Marti Perarnau 
Marabout, juin 2024, 496 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5