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Tatami : table ronde avec Zar Amir Ebrahimi

C’est au cœur d’une terrasse cosy, dans les enceintes de Metropolitan Films, que Zar Amir Ebrahimi (vue et célébrée dans l’asphyxiant Les Nuits de Mashhad) nous a confié avec passion et générosité son expérience hors du commun sur la production et le tournage de Tatami, co-réalisé aux côtés de Guy Nattiv.

Fruit d’une collaboration historique entre deux cinéastes, l’un israélien, l’une iranienne, ce film convoque à la fois la rage de vaincre et de vivre de Leila, une judokate qui peut espérer décrocher la médaille d’or au championnat du monde. Mais au cours de la compétition, elle et son coach, Maryam, reçoivent un ultimatum de la République islamique ordonnant à Leila de simuler une blessure et d’abandonner pour éviter une possible confrontation avec l’athlète israélienne. Un fait stupéfiant et toujours d’actualité chez de nombreux athlètes, enchaînés aux doutes et mutilés par leur désir de liberté.

En tandem avec Yaël Yermia (créatrice du blog Movieintheair.com et du podcast Falafel Cinéma) autour d’une interview « table ronde », nous avons également échangé sur les notions de respect et d’amitié, fragilisées par des tensions politiques, ainsi que d’éventuels changements de mentalité qui transforment peu à peu la société iranienne.

Le film était avant tout la confrontation de ces deux générations, en montrant comment chacune a des réflexes par rapport à cet état totalitaire.

Yaël : Pourquoi avez-vous eu envie de devenir actrice, puis réalisatrice ? Avez-vous ressenti très tôt que devenir actrice était un moyen de jouer avec les règles de la société ?

Zar : C’est un peu l’inverse, en fait. La première chose que j’ai faite dans ma carrière au cinéma à 18 ans, c’était de réaliser un court-métrage (Khat). Avant ça, je faisais un peu d’assistance scripte, même si je voulais plutôt devenir réalisatrice. C’était parti d’un conseil d’un grand metteur en scène iranien, qui était aussi mon voisin. Il m’a dit que si je voulais apprendre à devenir une bonne réalisatrice, il valait mieux apprendre comment on joue, que je pouvais déjà pratiquer toutes les parties techniques, parce que je n’allais jamais pouvoir diriger un acteur sans le comprendre. C’était vraiment le meilleur conseil de ma vie.

Du coup, j’ai continué mes études d’acting en Iran et je suis tout de suite tombée amoureuse de ce métier qui te permet de vraiment vivre une vie totalement différente et d’incarner des gens variés. J’ai tout de suite commencé à travailler en tant qu’actrice, mais j’ai continué un peu mes projets derrière la caméra aussi. Finalement, c’est toute l’histoire de mon exil qui m’a forcée de rester un peu derrière la caméra pendant des années. Quand je suis arrivée en France, je ne parlais pas la langue, je n’avais pas vraiment mon réseau.

Ça me fascine aussi de me mettre derrière la caméra. J’ai donc fait pas mal de documentaires et j’ai commencé à filmer. Je suis devenue cadreuse, monteuse, productrice et puis j’ai repris mon métier d’actrice. Voilà mon début de parcours. C’est cette polyvalence qui m’intéresse dans le cinéma. Ça m’ennuie d’uniquement jouer ou de réaliser. Pour moi, la réalisation c’est la construction de tout un monde entier qui me plaît et qui me fascine. Je suis vraiment passionnée par ce petit coin du cinéma.

Le Mag du Ciné : J’imagine que ça vous a fait plaisir quand Guy Nattiv vous a proposé de venir filmer avec lui. Qu’avez-vous apporté au moment de l’écriture du scénario et des personnages ?

Zar : Pour moi, ça a commencé par une demande de casting organique avant le Festival de Cannes en 2022, avec La Nuit de Mashhad. On s’est ensuite rencontrés à Los Angeles pendant la sortie américaine du film, qu’il est venu voir. Il l’a adoré et il m’a offert le rôle de Maryam, dont on a beaucoup parlé. Quant au scénario, c’était déjà écrit par Guy et sa collaboratrice Elham Erfani, qui habite en France justement. C’est une scénariste iranienne. La base était donc déjà écrite, le scénario était fort et je savais déjà qu’il fallait absolument raconter cette histoire, car j’ai des amis athlètes qui ont subi la même histoire.

Mais il me manquait encore quelque chose par rapport au personnage de Maryam, l’entraîneuse de Leila. Ce n’était pas toujours profond et elle n’était pas aussi présente. J’ai dit à Guy que le film était avant tout la confrontation de ces deux générations, en montrant comment chacune a des réflexes par rapport à cet état totalitaire. On voit Maryam qui a menti, qui est blessée par cette trahison, et que Leila fait partie d’une jeunesse déterminée. Elles s’inspirent l’une de l’autre. Du coup, j’ai demandé à faire une réécriture sur Maryam et on l’a beaucoup travaillé avec Elham. Et puis, comme j’étais directrice de casting sur La Nuit de Mashhad, il m’a proposé aussi de m’occuper du reste du cast, auquel Arienne Mandi (Leila) était déjà attachée. Et je pense qu’à la fin, j’ai tellement donné mon avis sur tout (rires), qu’un jour, il me dit : « Je ne me sens pas légitime de faire ce film tout seul. Viens, on va le réaliser ensemble. »

Mais là, avec les tensions entre l’Iran et Israël, avec tout ce jugement qui pourrait venir après, j’ai pris quand même mon temps d’être sûre de ce que je voulais faire. J’ai beaucoup parlé avec Guy pour être sûre de son idéologie politique, sa vision et de l’histoire qu’il voulait raconter. J’ai regardé tous ses films et une fois que j’étais convaincue de la qualité artistique du film, j’ai vraiment laissé toutes mes peurs derrière moi, et je suis tellement contente qu’on ait réalisé ce film, parce que c’était vraiment une collaboration historique avec un beau message.

Yaël : Absolument ! Pour en revenir à cette collaboration historique, je voulais savoir comment vous avez vécu les Jeux Olympiques cet été, parce que c’était très particulier. Ça avait une résonance très forte avec le film. On a justement vu un athlète israélien qui s’est retrouvé tout seul parce que…

Zar : L’Algérien.

Yaël : Oui, l’Algérien n’avait pas voulu l’affronter. Et alors j’ai vu que sur le tournage, il y avait une boxeuse iranienne qui s’appelle Sadaf Khadem et qui a été consultante, parce qu’elle a un petit peu vécu une situation similaire au personnage dans le film. Comment est-ce qu’elle est intervenue par rapport à votre écriture ? Est-ce que vous étiez toujours d’accord ?

Zar : Je n’étais pas là pendant l’écriture, mais je sais que le scénario s’est quand même inspiré de pas mal de faits réels. Il existe une grande liste d’athlètes qui ont connu le même problème. Mais Sadaf, justement, elle est la première boxeuse qui a eu des médailles et elle a enlevé son voile. C’est pour ça qu’elle s’est retrouvée avec pas mal de problèmes pour retourner en Iran à l’époque. C’était en 2019, je crois. Du coup, elle est restée en France. Elle était effectivement consultante, mais plutôt pour construire ce monde des athlètes, de ce qu’ils subissent. Le danger, les risques qu’ils prennent, tout ça. On peut dire qu’il s’agit en quelque sorte de sa vie aussi.

Et malheureusement, comme j’avais un tournage en Arménie, je n’étais pas présente pour suivre les Jeux Olympiques. Mais tous les soirs, je regardais ce qu’ils faisaient, comment ça se passait. Il y avait l’équipe de judos réfugiés à Paris qui étaient en contact avec moi. J’étais au courant de ce qui se passait chaque jour et il y avait toute une image qui m’a touchée, qui a touché tous les Iraniens. C’était l’image de Kimia Alizadeh qui vient du Taekwondo et qui s’est retrouvée face à Nahid Kiani qui représentait l’Iran, alors que Kimia représentait la Bulgarie (dont elle a acquis la nationalité). C’est exactement ce qui se passe à la fin de Tatami. Ces deux-là, elles sont des copines, elles sont des camarades. Elles se sont déjà retrouvées il y a quatre ans dans une situation similaire. La dernière fois, c’était Kimia qui a gagné et cette fois-ci, c’est Nahid. Mais il y a toute une image où elles s’enlacent longtemps. Et cette image a été censurée à la télé nationale iranienne, qui ne supporte même pas cette amitié. C’est de ça qu’on parle dans notre film.

Puis la première médaille a été gagnée en boxe (Cindy Ngamba) pour cette équipe de réfugiés, qui existe seulement depuis les Jeux Olympiques de Rio en 2016. C’était quand même un événement. Et avec ce que vous avez dit sur l’athlète algérien, qui a décidé quand même de sortir de la compétition pour ne pas rencontrer l’Israélienne, ça montre que Tatami n’est pas seulement inspiré par les Iraniens, mais par des réfugiés et d’autres athlètes qui viennent d’un peu partout. Ça peut parfois venir d’une décision personnelle ou de la pression d’un État. À la fin, j’aimerais bien que tout le monde se retrouve dans une paix et une amitié. Qu’on ne laisse pas les États nous casser cette amitié en fait. C’est ce que moi je souhaite, mais après chacun a son avis.

Yaël : Oui, c’est le but des Jeux Olympiques.

Zar : C’est ça qui est beau. Au taekwondo, Nahid concourrait pour l’Iran et Kimia pour la Bulgarie, mais en réfugiée iranienne. Et finalement, elles se retrouvent l’une en face de l’autre, alors qu’elles étaient censées être dans la même équipe.

Le Mag du Ciné : C’est ce lien qui est aussi important de montrer, parce qu’on voit cette complicité dans le film entre l’athlète israélienne et iranienne, qui sont amies et se connaissent. Il y a finalement une proximité culturelle entre les deux pays, même si ce n’est pas beaucoup développé. Mais on sent qu’il y a une zone de conflit politique, une zone de tension palpable entre elles. Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors de la production et du tournage qui auraient les mêmes symptômes ?

Zar : Non, on a beaucoup fait attention pour le tournage, qui s’est déroulé en toute sécurité. Moi, je ne sortais pas parce qu’on a tourné à Tbilisi. C’est beaucoup très fréquenté par les Iraniens, très proches du gouvernement et il y a tout un business des gardiens de la révolution en place en Géorgie. De mon côté, j’ai beaucoup fait attention. Heureusement, c’était l’hiver. J’étais tout le temps cachée derrière mon écharpe. Même le lieu nous aussi a aidé parce que 80 % du tournage se passait dans une aréna. On était quand même enfermés dans un truc un peu underground, avec une sécurité en place. On n’avait pas envie d’être dérangés par n’importe qui du gouvernement ou des Iraniens.

Mais après, c’est intéressant parce que quand j’ai commencé mon travail pour réaliser ce film, j’ai dit à la production que je ne mettrais jamais les pieds en Israël. Ce n’est pas que je suis contre Israël, c’est parce que j’ai tellement entendu des anecdotes de gens et des amis de cinéastes qui se sont faits arrêter pendant des heures et des heures à l’aéroport pour des interrogatoires. J’ai aussi été interrogée en Iran une fois et je suis complètement frustrée et traumatisée par ça. Même quand je vais aux États-Unis et qu’on me demande plus de trois petites questions d’une manière un peu violente, je commence à trembler. Je ne pourrais pas du tout m’imaginer de passer une journée à l’aéroport.

Et finalement, on a commencé le montage et c’était hyper compliqué de le faire à distance. Je me dis que ce n’était pas possible. Pour le bien du film, il faut que je passe à Tel Aviv. Chacun a commencé à trouver des réseaux pour ça, mais quand j’arrive à Tel Aviv, tout le monde à l’aéroport était déjà au courant. Ça s’est donc passé rapidement et facilement. Et en entrant à Tel Aviv, je me suis sentie chez moi. Je voyais les gens et je me disais : « Non mais ce n’est pas possible ! » On pourrait vraiment être des frères et sœurs, on est presque de la même famille, de la même culture. Moi je dis que même nos défauts sont pareils (rires). C’est drôle, mais même la bouffe, l’odeur qu’on aime, l’atmosphère, l’architecture, tout ça me plaisait. C’était comme si j’étais en Iran. Et j’ai rencontré toute une équipe israélienne et on a tellement rigolé, on s’entendait tellement bien avec tout le monde. Franchement, si on ne parlait pas anglais entre nous, c’était comme si je fréquentais mes amis iraniens avec tous nos défauts encore (rires). Il n’y avait aucun problème, aucune dispute. Rien.

Yaël : On voit très peu l’actrice qui joue l’athlète israélienne (Lir Katz) et pourtant on sent quand même qu’il y a une compréhension entre les deux athlètes. On sent que juste à travers leur regard, elles se comprennent. Comment avez-vous réussi à construire ce lien ?

Zar : Elles sont devenues les meilleures copines du monde.

Yaël : C’est vrai ?

Zar : Oui, grâce à ce tournage. Dès le début, elles se collaient tout le temps. Et après, notre actrice israélienne, elle a passé beaucoup de temps avec nous parce qu’on voulait la voir plus. Mais finalement, pour des raisons de sensibilité du sujet, on a décidé de réduire sa présence pour ne pas trop rester sur le point de vue israélien, mais plutôt iranien. Il n’y avait malheureusement plus de place pour l’israélienne dans cette histoire. Mais leur amitié était déjà tellement forte. Ça a tellement marché qu’on le sent à l’écran.

Yaël : Et ça suffit en fait, vous avez raison.

Le Mag du Ciné : Finalement, d’un côté comme de l’autre, on sent qu’il y a plus ou moins le même dilemme sur le point de vue. D’ailleurs, comment est-ce que vous avez trouvé l’actrice pour incarner Leïla ? Il s’agit de rendre crédible les affrontements de judo, de trouver des personnes qui aient la physicalité pour jouer le drame et incarner tout ça à la fois.

Zar : Oui, c’était un long et grand casting. On a rencontré plusieurs actrices, mais il fallait être iranien et pour pouvoir parler farsi, tout ça. Pour Arienne habite à Los Angeles, comme Guy et elle vient de la boxe. C’est pour ça que, physiquement, elle était déjà super prête. Comme elle ne connaissait pas le judo, elle s’est entraînée avec un coach magnifique à Los Angeles. pendant trois mois environ. Et comme j’étais là-bas pour la campagne des Oscars pour La Nuit de Mashhad, je passais pas mal de temps avec eux et ça m’a beaucoup aidé aussi. J’en ai aussi un peu appris en même temps qu’Arienne.

Comme je passais pas mal de temps juste à regarder comment ça se passait pour mon rôle de coach, je voyais à quel point elle donnait tout ce qu’elle avait. Elle s’entraînait tous les jours pendant deux mois et demi. En même temps, elle avait besoin de travailler sur son attitude iranienne, parce qu’elle fait partie de la génération qui n’a pas grandi en Iran. Sa mère, elle est même chilienne et ne parlait pas très bien le farsi. Tous les soirs, on travaillait sur son farsi et donc de toute une attitude, de tous ces gestes qui viennent d’une fille d’Iran et pas d’une fille de Los Angeles. Elle est forte, elle est hyper talentueuse. Et d’ailleurs, toutes les autres sportives qu’on voit dans le film sont de vraies judokates géorgiennes. On avait une doublure cascade pour elle sur le plateau, si jamais elle n’y arrivait pas pour certaines scènes, mais elle a tout fait elle-même. Les vraies judokates étaient là avec la bouche ouverte : « Comment elle a réussi à devenir un vrai judoka en deux mois ? ». Elle aurait pu participer aux Jeux Olympiques.

Yaël : C’est incroyable. Justement par rapport au judo, c’est vraiment la force qu’il y a dans ce sport qui se dégage aussi à l’écran, donc c’est sa force à la fois physique mais à la fois intérieure qui se dégage. Comment, au niveau de la narration, avez-vous travaillé pour retranscrire cette intensité qui transparaît à l’écran ?

Zar : On en a beaucoup parlé ensemble. Elle est forte. Comme je le disais, elle est hyper talentueuse et a de la profondeur. Comme elle en connaissait peu sur l’Iran, je trouvais tous les soirs des liens, des trucs pour qu’elle puisse regarder, pour qu’elle puisse mieux connaître comment ça se passe dans cette société, sa culture et de quoi on souffre. Quand on parle de mettre toute une famille en risque, ça veut dire quoi ? Le fils de Leila est en train de grandir et c’est son mari qui représente pour moi toute une nouvelle génération d’hommes qui ont compris qu’il fallait respecter les droits des femmes et qu’il fallait les accompagner.

On a parlé beaucoup de tout ça et avant chaque scène, on reprenait le texte ensemble, on parlait de chaque moment, de l’émotion et pendant la scène, je ne lâchais pas. Et ça c’est assez généreux. Dès le premier jour, elle m’a dit : « Je dois travailler le judo, l’accent farsi et toute la culture iranienne, mais je te demande juste de ne jamais hésiter à me pousser plus. Ne te dis pas que je suis fatiguée, même si je rate ». Ça c’est assez généreux et ça m’a permis d’être vraiment tranquille avec elle. Il y a quelquefois, où on s’est arrêté pendant le tournage. On a repris une petite discussion simplement pour changer tout un mouvement de sa main et générer toute une émotion, surtout dans la scène où elle enlève son voile. Elle m’a fasciné. Tout vient d’elle, elle capte vite, elle est profonde.

Le Mag du Ciné : Comment avez-vous travaillé cette complicité sachant le jeu de miroir intéressant entre les deux personnages ? Maryam regarde un peu Leila comme si elle se revoyait plus jeune, quand elle était sous l’emprise du doute. Elle se dit qu’elle pourrait peut-être accomplir le rêve qu’elle n’avait pu réaliser à travers Leila.

Zar : C’est ce que je disais, c’était tout un matériel pour moi, cette histoire de se voir dans ce miroir de cette jeunesse déterminée qu’il fallait retravailler dans ce scénario. C’est ce qu’on a fait, mais j’ai aussi essayé d’interpréter à ma façon et de montrer cette dureté de ce personnage. Elle est devenue dure parce qu’elle a subi et a porté ce bagage de regrets pendant des années. Elle est même devenue une femme jalouse alors qu’elle ne l’était pas avant. Quand on parle de judo, c’est avant tout une attitude, c’est une mentalité basée sur le respect. Ce n’est pas la boxe, on ne blesse pas les autres. Pour moi, Maryam, qui pourrait être une championne de judo, n’a pas une mauvaise base mais elle se retrouve pendant des années à se dévorer avec son mensonge, à se trahir de cette façon et à regretter.

Et comme Arienne était vraiment la meilleure partenaire du jour, je pense qu’il y a des moments touchants entre nous qui se sont créés. En même temps, je pense que le fait que j’étais réalisatrice et elle actrice, ça nous a aidé à créer cette relation en plein respect d’un coach et son judoka. Ce travail était assez joyeux.

On a même re-tourné deux jours supplémentaires pour Maryam. Il y avait encore des moments qui nous manquaient après la réécriture parce que le film, c’est quand même devenu l’histoire de ces deux femmes. Maryam reste quand même un personnage secondaire, mais c’était tellement complexe. C’était vraiment difficile à trouver le bon dosage.

Le Mag du Ciné : Oui, parce qu’au final, ce qui en ressort, c’est une forme de sororité qui les sauve.

Yaël : Elle joue un rôle de mère de substitution aussi, où elle cherche un peu à la protéger.

Zar : Elle devient une vraie coach et une vraie sœur.

Yaël : Et comment vous avez fait pour à la fois jouer et en même temps réaliser, ce n’était pas trop difficile de faire les deux ?

Zar : Non, je pense que je suis un peu habituée à faire mille trucs sur le plateau (rires). Dans La Nuit de Mashhad, je n’étais pas censée jouer ce rôle de journaliste. J’étais sur place pour assister à Ali Abbasi et coacher les autres acteurs. Et je n’ai pas perdu mon autre, ces deux autres jobs quand j’ai commencé à jouer (rires). Donc c’était exactement pareil, je courais tout le temps derrière la caméra, devant la caméra. J’enlevais un truc (en mimant un accessoire audio autour de la tête), puis j’allais parler avec les autres acteurs et je revenais derrière la caméra. C’était pareil, mais c’était juste une question de temps parce que le tournage était vraiment serré. On a eu 23 jours pour tourner Tatami, avec un tout petit budget, beaucoup d’acteurs, les décors de judo et une aréna. On prenait pas mal de temps à répéter les scènes de judo. Et il fallait quand même garder toute l’intensité du jeu derrière et des mouvements de caméra en dehors du tatami. Sur toutes scènes-là, c’était compliqué parce qu’on n’avait pas de temps pour que je puisse me regarder avant que je revienne jouer. La plupart du temps, on ne faisait qu’une prise. J’ai pris un grand risque, parce qu’il y avait vraiment peu de temps pour retourner notre prise. Du coup, j’allais vraiment, devant la caméra, bien organisée, bien décidée pour chaque mouvement.

Yaël : Vous avez fait des répétitions avant le tournage ?

Zar : Pas vraiment sur le plateau, mais je parlais beaucoup avec les autres acteurs, comme je savais ce qu’on allait faire exactement. Et avec Guy, on parlait beaucoup de caméra. Je connaissais donc les mouvements. Je jouais, je regardais, je vérifiais si tout allait bien et on repartait sur un autre jour.

Le Mag du Ciné : La caméra est aussi importante dans le film. Il y a beaucoup de longs plans où on suit les personnages faire des allers-retours dans les couloirs, des vestiaires jusqu’au tatami. On sent que même sans dialogue, où on les entend juste marcher, ça travaille dans la tête des personnages. Ils doutent et réfléchissent pour garder la tête froide.

Zar : On a galéré pas mal de temps avec ça. On avait notre découpage, mais sur le plateau, pour les séquences de judo, dans les couloirs, il n’y avait pas assez de lumière, il y avait pas mal de problèmes tout le temps. Il fallait tout le temps trouver des solutions. C’était tout un bâtiment un peu soviétique, hyper huis clos. Il n’y avait pas assez d’espace non plus pour faire tout ce qu’on voulait.

Le Mag du Ciné : Est-ce que c’est à cause de ces problèmes techniques que vous avez choisi, avec Guy, de tourner en noir et blanc ou c’était déjà votre volonté artistique dès le départ ?

Zar : Non pas du tout, c’était une décision dès le début. C’était lié à l’histoire de ces deux personnages qui vivent dans un monde en noir et blanc. Un monde fermé. Et qu’ils n’ont pas trop de choix. Soit on reste, soit on part.

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Copyright Metropolitan FilmExport | Arienne Mandi

Je crois qu’on ne peut pas séparer les hommes et les femmes. Je pense que sans les hommes, les femmes n’existent pas, et sans les femmes, les hommes n’existent pas non plus.

Yaël : Par rapport au mari, vous en parliez tout à l’heure, est-ce que ce n’est pas une vision optimiste ou c’est une vision crédible pour vous que le mari la soutienne comme ça et qu’il soit à fond derrière elle avec l’enfant ? Est-ce qu’aujourd’hui c’est possible ?

Zar : Oui, je pense qu’il représente quand même toute une nouvelle génération d’hommes qui encouragent leurs femmes, comme pendant les votes des femmes en Iran il y a deux ans. Je le vois même dans le cinéma, il y a pas mal de réalisateurs qui ne veulent plus tourner avec ce mensonge de femmes voilées alors que ça ne se passe plus comme ça. Il y a pas mal d’hommes qui ont du respect pour leurs femmes, leurs décisions personnelles sur comment elles s’habillent et pour ne pas mettre toute une famille en risque. Du coup, il y a des femmes dans différents métiers qui étaient obligées de quitter l’Iran, parce qu’elles ne supportaient plus leurs maris qui ne les ont pas accompagnées. Pour moi, Leïla ne pourrait pas tout faire sans son mari et son enfant. Alors heureusement, ça change beaucoup tous les jours et ça change de plus en plus.

Yaël : C’est sûr, oui.

Zar : C’est ce que je crois, mais je ne suis pas du tout une féministe radicale et extrême. Je crois qu’on ne peut pas séparer les hommes et les femmes. Je pense que sans les hommes, les femmes n’existent pas, et sans les femmes, les hommes n’existent pas non plus. On peut réussir à avancer et à garder notre liberté ensemble, sinon ce n’est pas possible. Et cette histoire, c’est ce qu’on raconte dans Tatami.

Yaël : C’est un film porteur d’espoir. Est-ce que vous espérez que ce film change un peu les mentalités ? Avez-vous un peu d’espoir ?

Zar : J’espère que ça touchera quand même les gens. Et j’espère surtout que cette collaboration entre une Israélienne et une Iranien inspire les autres. Aujourd’hui, il y a des problèmes et des guerres partout, de chaque côté du monde malheureusement. Je pense que ça va quand même être vu par pas mal de gens qui se retrouveront inspirés quand ils sortiront de la salle. Mais même cette histoire de l’amitié entre ces deux femmes, de ces deux générations, j’ai envie qu’elle touche les hommes.

Yaël : Pour conclure, je voulais savoir quel film ou série vous regardez en ce moment ?

Zar : Je n’ai pas le temps (rires) ! Si, justement, j’ai commencé un film sur Netflix, un documentaire qui se passe en Afrique du sud… My Octopus Teacher (La Sagesse de la pieuvre), c’est incroyable. C’est ce que j’ai commencé à regarder, après je me suis endormie au milieu (rires).

Yaël : Et avez-vous d’autres projets ?

Zar : J’ai un film qui sort bientôt, qui sera au festival d’Angoulême dans une semaine, L’effacement de Karim Moussaoui. Je suis en plein d’écriture et financement de mon prochain long-métrage (Honor of Persia). Et je reviens d’un tournage d’un film franco-arménien (Sauver les morts) avec Camille Cottin et réalisé par Tamara Stepanyan, une réalisatrice arménienne qui habite en France.

Le Mag du Ciné : De mon côté, j’ai noté un film en plus, Reading Lolita in Tehran.

Zar : Oui, on l’a tourné l’année dernière avec Eran Riklis, un autre Israélien. On attend de le distribuer.

Le Mag du Ciné : Nous sommes évidemment très curieux de les découvrir. En attendant, nous espèrons que Tatami connaisse un grand succès auprès des spectateurs qui le découvriront en salle.

Zar : Merci pour votre soutien ! On compte sur vous (rires) !

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 22 août 2024 à Paris.

Bande-annonce : Tatami

Tatami : emprise de conscience

Né d’une collaboration inédite et historique entre l’israélien Guy Nattiv (Skin, Golda) et l’iranienne Zar Amir Ebrahimi (Les Nuits de Mashhad), Tatami est un brillant drame qui confronte deux générations de femmes à un état totalitaire faisant obstacle à leur soif de victoire et leur désir de liberté. Sur fond d’un championnat du monde de judo en huis clos, nous suivons une athlète et son coach, en proie à un dilemme qui vont les opposer, mais également les rassembler.

Synopsis : La judokate iranienne Leila (Arienne Mandi) et son entraîneuse Maryam (Zar Amir) se rendent aux Championnats du monde de judo avec l’intention de ramener sa première médaille d’or à l’Iran. Mais au cours de la compétition, elles reçoivent un ultimatum de la République islamique ordonnant à Leila de simuler une blessure et d’abandonner pour éviter une possible confrontation avec l’athlète israélienne. Sa liberté et celle de sa famille étant en jeu, Leila se retrouve face à un choix impossible : se plier au régime iranien, comme l’implore son entraîneuse, ou se battre pour réaliser son rêve.

Le régime islamique iranien ne cesse d’être confronté par des auteurs et des artistes avides de revendiquer leur droit le plus fondamental : la liberté. Les cinéastes travestissent alors le film de sport dans le but de compresser tout le paradoxe de la culture iranienne, là où d’autres auteurs préfèrent l’exposer dans une vitrine comme dans les Chroniques de Téhéran, un ludique et ingénieux film à sketches. Tatami rallie ainsi tous les autres combats déjà lancés par des auteurs engagés, comme Mohammad Rasoulof (Un Homme intègre, Le Diable n’existe pas, Les Graines du figuier sauvage), Mani Haghighi (Les Ombres Persanes) et Saeed Roustayi (La Loi de Téhéran, Leila et ses frères), pour ne citer que les plus récents.

À travers le judo, une discipline sportive assez peu exploitée au cinéma, nous sommes invités à entrer dans la tête des personnages. Leur esprit devient ainsi la parfaite extension du tatami où des athlètes s’affrontent avec courage. Est-ce suffisant pour autant pour que Leila Hosseini (Arienne Mandi) et sa coach Maryam Ghambari (Zar Amir Ebrahimi) puissent se défaire d’une emprise qui malmène leurs valeurs ?

À corps perdu

Nul besoin d’être loquace pour comprendre, dès l’ouverture, que tout va se jouer sur le mental et le corps des athlètes. Dans un souci de performance, Leila ne cesse d’entretenir sa combattivité et ce n’est pas l’obligation de porter le voile pendant la compétition qui la freinera. Explosive et hautement crédible dans ses assauts sur le tatami, Leila nous rappelle avec bienveillance le code moral du judo, qui consiste à dialoguer par les gestes avec l’adverse dans un respect mutuel. Bien entendu, la discussion tourne court avec cette guerrière qui ne perd pas de temps. Aucun adversaire ne lui résiste. Elle enchaîne les waza-ari ou les ippon directs pour se hisser vers les phases finales. Son chemin semble tout tracé jusqu’à la médaille d’or, jusqu’à ce qu’un coup de fil vienne remettre en question ses ambitions. L’idée d’une confrontation avec une athlète israélienne donne des sueurs froides dans les hautes sphères de l’État. Pourtant, Leila semble déterminée à en découdre, quel que soit le prix à payer.

Au fur et à mesure que le récit s’étoffe et que Leila avance dans le tournoi pour espérer fouler le podium, les enjeux changent et la poussent à se retrancher sur elle-même. Nous assistons alors à une prise d’otage malicieux, où les antagonistes agissent dans l’ombre avant qu’ils ne pénètrent définitivement l’intimité des protagonistes. L’intrigue nous offre alors plusieurs points de vue pour nous convaincre. D’un côté, nous suivons de près le championnat qui se déroule dans un territoire neutre à Tbilisi, capitale géorgienne, située à mi-chemin entre Téhéran et Tel Aviv. De l’autre, la caméra prend le temps de se braquer sur la famille de Leila. Ce fut déjà le procédé clé dans Olga, où l’on y suit une gymnaste ukrainienne tourmentée par la révolution dans son pays. Également tiraillée par le choix cornélien qu’on lui impose dans un délai de quelques heures, nous naviguons entre ses doutes et ceux de sa coach, pour qui son admiration est peu à peu remise en question.

Un conflit en or

Maryam fut autrefois une judokate prometteuse, dont la carrière s’est brusquement arrêtée. Soumise au même dilemme que Leila dans sa jeunesse, le miroir entre ces deux femmes est évident. Et malgré un objectif commun, la jalousie peut perturber la communication entre elles, devenant l’arme et l’outil le plus indispensable pour que les victoires puissent s’enchainer. C’est justement dans cette zone de conflit et de trahison que le film nous donne à examiner les dégâts causés par les lois de leur pays. Tout cela est même justifié par sa photographie empruntée à La Haine et Raging Bull, afin d’appuyer la noirceur et la radicalité d’un monde qui n’offre que deux options, l’abandon ou la soumission. Pour ne pas tomber dans l’un de ces deux pièges, Leila ne peut que maintenir sa garde levée, jusqu’à ce qu’une ouverture lui permette de renverser la situation. Par ailleurs, il ne s’agit pas seulement d’un cas isolé et les derniers Jeux Olympiques attestent également de forfaits douteux. Le propos reste ainsi universel, bien que naïvement simple et sans détour. Mais c’est justement ce parti-pris sans confusion qui donne tout son charme à ce drame psychologique, alimenté en bonnes volontés.

Le duo est ainsi représentatif des femmes iraniennes en quête de rêves et de victoires. Leila et Maryam se complètent, se cherchent, se protègent. C’est leur force. D’autres alliés ne tardent pas non plus à se dévoiler. Le récit nous montre qu’une partie de la victoire réside également dans un rapport de confiance, de loyauté et de respect, à l’image de Nader (Ash Goldeh), qui encourage son épouse Leila dans ses choix personnels. Le film n’hésite donc pas à casser l’image trop répandue d’une cohabitation impossible entre les hommes et les femmes, car l’une des issues possibles réside dans une entraide et un amour réciproque. C’est en cela que le discours du film puise sa force dans ses personnages qui incarnent, non pas une forme de déviance révolutionnaire, mais simplement l’espoir de retrouver un peu de couleur dans leur vie morose en noir et blanc.

Doté d’un sens implacable du rythme et de la tension, le film de Guy Nattiv et de Zar Amir Ebrahimi déploie toute la sagesse d’un discours universelle sur la solidarité et la liberté. En somme, Tatami rappelle ô combien l’humanité peut sortir d’une impasse, à la force du collectif, de la confiance et d’un courage indéfectible.

Retrouvez également notre interview avec Zar Amir Ebrahimi.

Bande-annonce : Tatami

Fiche technique : Tatami

Réalisation : GUY NATTIV, ZAR AMIR EBRAHIMI
Scénario : GUY NATTIV, ELHAM ERFANI
Directeur de la photographie : TODD MARTIN
Décors : SOFIA KHAREBASHVILI, TAMAR GULIASHVILI
Montage : YUVAL ORR
Costumes : SOPO IOSEBIDZE
Directrice de casting : ZAR AMIR EBRAHIMI
Musique : DASCHA DAUENHAUER
Producteurs : ADI EZRONI, MANDY TAGGER BROCKEY, GUY NATTIV
Producteurs associés : ZAR AMIR EBRAHIMI, ELHAM ERFANI
Production : Keshet Studios, New Native Pictures
Pays de production : Géorgie, Etats-Unis
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h43
Genre : Drame
Date de sortie : 4 septembre 2024

Tatami : emprise de conscience
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4

« Le Petit Pape Pie 3,14 » : sauver le monde du cubisme

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Le Petit Pape Pie 3,14, né de l’imagination fertile de François Boucq et édité par Fluide Glacial, revient avec un second tome tout aussi déjanté que le premier. Il nous entraîne dans un monde où la Terre devient carrée, et où seul le Petit Pape, avec ses idées farfelues et le soutien indéfectible des cardinaux, peut sauver la situation…

Dès les premières pages du second tome du Petit Pape Pie 3,14, François Boucq nous plonge dans un univers où la Terre elle-même devient carrée. Cette transformation, aussi invraisemblable qu’inquiétante, est à l’origine de toute une série de situations ubuesques : des femmes tombent enceintes de bébés cubiques, le monde perd tous ses repères sphériques, et l’urgence se fait sentir. Face à cette crise géométrique, le Petit Pape, toujours aussi intrépide, se lance dans une mission impossible : rétablir la sphéricité de la Terre.

Pour sauver le monde, ce guide spirituel tout sauf ordinaire n’hésite pas à adopter des pratiques aussi déconcertantes que variées : il s’attaque aux pissenlits, insuffle de l’air via « le trou de cul du monde », se faire tatouer des œuvres de Michel-Ange ou encore fume un joint avec les jeunes du quartier. Qu’on le dise, le personnage est haut en couleur, toujours prêt à sortir des sentiers battus.

Le décalage entre le quotidien et l’absurde, qui capitalise beaucoup sur le cubisme, est exploité par Boucq pour instaurer un comique de situation des plus efficaces. Les bébés cubiques, par exemple, offrent un avantage pratique inattendu : ils s’empilent et se rangent facilement. Le Petit Pape, quant à lui, ne semble jamais à court de jeux de mots (par exemple : en connaître un rayon en circonférence) et d’idées pour arrondir les angles, littéralement et figurativement, dans un monde devenu carré.

L’une des forces de cet ouvrage réside dans sa capacité à détourner la figure du Vatican et de ses représentants avec un humour caustique. Les cardinaux acceptent d’endosser le rôle de chiens de compagnie du Pape, le Vatican mène une mission diplomatique pour mettre fin aux rapports glaciaux (sic) qu’entretiennent les deux pôles de la Terre. Même les reliefs montagneux y passent. Tous ces effets comiques ne s’équivalent pas, et le tome peut apparaître relativement inégal en la matière. Mais il n’en demeure pas moins qu’on continue d’explorer, avec une inventivité sans borne et une légèreté maîtrisée, un univers qui carbure à l’absurde.

Le Petit Pape Pie 3,14 arrondit les angles, François Boucq
Fluide Glacial, septembre 2024, 56 pages

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3

« Chapatanka » : une petite ville sans histoires…

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Publié aux éditions Fluide Glacial, Chapatanka réunit Jocelyn Joret et B-gnet le temps d’un récit hautement référencé. En prenant pour cadre une petite ville fictive, cette bande dessinée revisite la culture américaine tout en offrant un récit décalé et une satire pleine de finesse. Maddie Edwards, la shérif-romancière de Chapatanka, incarne à elle seule ce mélange de normalité et d’absurdité qui fait tout le sel de l’œuvre.

Chapatanka, cette prétendue « petite ville sans histoire », pourrait ressembler à tant d’autres bourgades de l’Amérique profonde… du moins en surface. Car dans ce décor faussement paisible, Maddie Edwards, shérif en quête d’inspiration pour son roman, observe et interprète à sa manière les événements dramatiques qui se déroulent sous ses yeux. Tandis que les habitants vaquent à leurs occupations, les affaires criminelles s’amoncellent et la réalité dépasse rapidement la fiction.

Chapatanka puise beaucoup de ses effets comiques dans cette double lecture : un quotidien en apparence banal mais où chaque situation s’avère plus invraisemblable que la précédente. La cheffe de la police, par exemple, est davantage préoccupée par sa carrière littéraire (aux aspirations très changeantes) que par ses enquêtes. « Une disparition ! C’est super pour mon livre ça ! », s’exclame-t-elle, avant de lancer à un témoin : « N’omettez aucun détail ! C’est important pour mon roman. »

B-gnet signe un scénario truffé de références aux grands classiques du cinéma américain, de Shining à Rambo en passant par La Nuit des masques ou Massacre à la tronçonneuse. Chaque page est un clin d’œil complice aux amateurs de cinéma, et le détournement de toutes ces références en ressorts comiques fonctionnent très bien. Les reliefs humoristiques proviennent aussi du pathétisme des personnages et, parfois, de leurs tirades. « On a voulu les perdre dans la forêt… mais on voulait pas qu’elles meurent ! », avancent les parents de jumelles disparues. « Tirons-nous d’ici avant que le malade qui a fait ça nous tombe dessus ! », suggère la shérif un peu plus tard…

On comprend très vite dans quoi on met les pieds. Les enquêtes débutent comme des gags. « Appel à toutes les unités ! Est-ce que quelqu’un peut prendre du café et des donuts ? » Et elles finissent invariablement comme une source d’inspiration pour Maddie Edwards, qui finira même par imaginer se lancer dans un livre pour enfants, un essai sociologique ou un guide de balades… L’intrigue se déploie ainsi en une série d’arcs narratifs où chaque épisode se veut plus rocambolesque que le précédent. Que ce soit face à un crocodile géant – « Ça tombe bien, j’ai besoin d’un nouveau sac à main ! » – ou face à un randonneur traumatisé par un trek avorté au Vietnam, Maddie Edwards est toujours à l’affût d’une nouvelle idée.

Avec Chapatanka, B-gnet et Jocelyn Joret offrent une œuvre rafraîchissante et pleine de vitalité, qui joue avec les attentes du lecteur tout en distillant une certaine idée de l’absurde et du grotesque. Les références culturelles, parfois très explicites comme dans l’arc final autour de Shining et de l’Overlook, ne sont jamais gratuites : elles viennent enrichir le récit et permettent de mieux apprécier les doubles fonds d’une œuvre en apparence légère.

Chapatanka, B-Gnet et Jocelyn Joret
Fluide glacial, août 2024, 56 pages

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3.5

« Noël en famille » : famille de substitution

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Dans ce second tome de Western Love, intitulé « Noël en famille », Augustin Lebon nous replonge dans l’univers brutal et poétique des grands espaces de l’Ouest américain. À travers les aventures de Molly et Gentil, deux hors-la-loi en quête de liberté (et surtout de fortune), l’auteur nous livre une histoire haletante, mêlant action, émotion et rebondissements. Le cadre enneigé et les péripéties du récit rappellent l’ambiance des classiques du western, tout en y apportant une touche d’humour parfois décapante.

Molly et Gentil forment le couple central de Western Love. Ils commencent cette nouvelle aventure en savourant le fruit de leur dernier braquage. Ils rêvent de grandeur, d’un avenir radieux, de toutes les opportunités que leur butin rend possibles. Molly pourrait par exemple ouvrir son propre restaurant et proposer aux clients les plats qu’elle cuisine si bien. 

Mais naturellement, rien ne se passera comme prévu. Les deux tourtereaux découvrent le cadavre d’une femme inconnue dans la neige. Un bébé est présent sur les lieux, hurlant de froid et de faim. Voilà nos protagonistes face à un dilemme moral inattendu.

Molly et Gentil décident de recueillir cet enfant. Cette décision somme toute logique les mène à une spirale de violence. À peine ont-ils pris le bébé dans leurs bras qu’ils se retrouvent confrontés à des cavaliers hostiles. Ces confrontations n’entament pas seulement leur bonne humeur, mais aussi leur pactole, qui fond comme neige au soleil.

Dans Noël en famille, l’humour cède par moments sa place à des thématiques plus sérieuses. Gentil se découvre une fibre paternelle insoupçonnée avec ce bébé trouvé dans des circonstances tragiques, appelé à devenir un catalyseur pour lui. De son côté, Molly se montre initialement plus réticente, probablement consciente que s’encombrer d’un enfant pourrait compliquer leurs projets communs – et même les mettre en danger. Un contraste entre les aspirations de chacun apparaît et donne lieu à des moments de doute.

Moins punchy que dans le premier tome, Augustin Lebon construit ici un récit à suspense où les révélations sont distillées avec parcimonie. Il confirme cependant son talent de conteur et de dessinateur, en mariant habilement le drame, l’action et une réflexion plus intime sur les liens humains, dans des décors enneigés joliment dessinés. À suivre. 

Western Love : Noël en famille, Augustin Lebon
Soleil, août 2024, 56 pages

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3.5

« Ligne de Fuite » : quand Robert Cullen brode autour de l’absence

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Dans Ligne de Fuite, publié par les éditions Blueman, Robert Cullen signe ses véritables débuts dans la bande dessinée avec un album d’une grande personnalité. Composé de trois récits graphiques indépendants, ce dernier aborde des thèmes tels que l’espoir, la peur et la mémoire, à travers des personnages ordinaires confrontés à l’extraordinaire – dimension au demeurant très hitchcockienne. 

Le Tour de la disparition

Le premier récit de cet album, Le Tour de la disparition, se déroule dans l’Angleterre des années 1970, à Blackpool. Robert Cullen y dépeint le quotidien difficile de Cathleen, une jeune danseuse au Winter Garden Dancing. Désespérée après un cambriolage, elle saisit une opportunité inattendue : devenir l’assistante d’un magicien, malgré des rumeurs inquiétantes sur la disparition mystérieuse de ses prédécesseurs. Cette histoire est ancrée dans une bichromie élégante de noir, blanc et vert-de-gris, lui conférant une atmosphère particulière, qui joue beaucoup sur la lumière et souligne la tension entre le fantastique et la réalité sociale. L’auteur réussit à rendre palpable le point de rupture entre une existence ordinaire et l’inconnu, tout en maniant en clerc ses effets.

Perdre corps

Dans le deuxième récit, Perdre corps, Robert Cullen nous transporte dans les années 1990 à Vancouver, où il aborde le thème du deuil avec une grande délicatesse. Après un tragique accident de voiture, une femme croit apercevoir sa fille décédée dans une autre enfant, qu’elle voit grandir. Ce récit, émouvant et introspectif, se concentre sur la façon dont la douleur de la perte et l’espoir illusoire peuvent altérer la perception du réel. On a affaire à un deuil inconsolable et à une maternité en souffrance, qui cherche à se projeter là où c’est possible. Robert Cullen met en lumière la puissance du déni et le désir viscéral de retrouver ce qui a été perdu. 

Sirène

Enfin, le troisième récit, Sirène, se situe dans les années 1980 à Édimbourg. Deux jeunes hommes tentent de cambrioler une maison, une sirène bouleverse leur plan. L’un des voleurs est heurté par une voiture ; il perd l’ouïe. L’autre s’échappe. Plusieurs décennies plus tard, cet homme, désormais âgé, découvre qu’il perçoit une gamme de sons différents, comme un appel irrésistible qui le conduit à un cimetière. Il y a là, manifestement, un abcès à crever. Ce récit, dessiné en bichromie grise avec une introduction progressive de la couleur, prend appui sur la métaphore sonore de l’appel de l’inconnu. Il s’agit d’une réflexion profonde sur la culpabilité et la redécouverte de soi après un évènement traumatique.

L’absence pour liant 

Ce qui relie ces trois récits, au-delà des différences de lieux et d’époques, c’est la manière dont Robert Cullen traite l’absence comme un fil conducteur, un thème qui s’impose comme le véritable cœur narratif de l’album. Que ce soit par l’absence d’une personne, d’une capacité ou d’une paix intérieure, l’auteur explore comment l’inattendu peut pousser un individu à se redéfinir. Chaque histoire commence avec une situation ordinaire ou familière avant de basculer brusquement dans l’imprévu et le fantastique, ce qui réoriente aussitôt la trajectoire des personnages, encapsulés dans des univers très cinématographiques.

Maîtrise

Un petit mot sur l’art visuel. Robert Cullen, ancien directeur de l’animation et réalisateur pour de grandes sociétés telles que Paramount, Cartoon Network, et Netflix, n’a rien d’un perdreau de l’année. Il maîtrise l’image, sa composition, son découpage, ses enchaînements et fait montre d’un sens de l’épure qui sert magnifiquement ses récits. À travers trois nouvelles qui s’entrecroisent thématiquement, il propose une réflexion poignante sur le deuil, le manque, la résilience, l’imprévisible. Ligne de fuite est en tout cas aussi déroutant que remarquable, et on le doit en grande partie à son inventivité scénaristique et à son ingéniosité visuelle. 

Ligne de fuite, Robert Cullen 
Blueman, août 2024, 128 pages

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5

« Des étrangers dans les lavandes » : s’éveiller à l’autre

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Des étrangers dans les lavandes, de Serge Scotto et Emmanuel Saint, dépeint l’arrivée de réfugiés cambodgiens dans un village provençal des années 1970. Publié aux éditions Delcourt, ce roman graphique, inspiré de faits réels, traite avec sensibilité du choc des cultures, du deuil et de la renaissance émotionnelle. Entre humour, sensibilité et critiques sociales, le récit nous plonge dans une atmosphère authentique, quelque part entre Marcel Pagnol et Clint Eastwood.

Le récit de Des étrangers dans les lavandes s’ouvre sur un petit village provençal en pleine déshérence. Les jeunes quittent leurs terres natales pour chercher de meilleures opportunités ailleurs, et surtout dans les grandes villes, laissant derrière eux des quartiers dépeuplés et des champs de lavande en jachère. Pour remédier à cet inexorable exode rural, le maire a une idée audacieuse, inspirée par l’actualité internationale : faire venir des réfugiés cambodgiens pour revitaliser le village et redonner de l’allant à ses terres. Cette initiative a beau être pragmatique, elle n’en provoque pas moins les conservatismes, à l’aune du choc culturel, et des tensions parmi les habitants. Les nouveaux arrivants, surnommés à tort « Chinois » par les villageois (un signe des stéréotypes qui les attendent), suscitent tantôt la méfiance tantôt l’incompréhension. En l’état, c’est un mariage de raison, un peu contraint et accueilli avec scepticisme. 

Au cœur du récit de Serge Scotto et Emmanuel Saint se trouve Antoine, un propriétaire terrien vieillissant, qui vit reclus depuis la mort de son fils en Indochine. Solitaire et amer, il doit composer avec un deuil inconsolable et voit dans l’arrivée de ces nouvelles populations de quoi raviver des souvenirs douloureux. Là où le maire incarne une forme d’optimisme pragmatique et intéressé, l’ouverture au changement n’est pas tout à fait ce qui caractérise Antoine, qui a décidément beaucoup de points communs avec le Walt Kowalski de Gran Torino. D’ailleurs, si le héros de Clint Eastwood finit par se lier d’amitié avec son voisin Thao, Antoine va quant à lui prendre son aile et ensuite adopter un enfant cambodgien orphelin, qui va bouleverser progressivement ses convictions. Ces allochtones asiatiques peuvent-ils le réconcilier avec la vie ?

Ce petit garçon, qui ne parle pas sa langue, ravive en Antoine des sentiments paternels enfouis et comble de manière tacite le vide laissé par la perte de son fils. Les deux personnages s’éveillent l’un à l’autre, grandissent ensemble et finissent par entretenir des liens quasi filiaux. En ce sens, Des étrangers dans les lavandes explore subtilement les mécanismes des préjugés et de la méfiance. Le conservatisme rural et l’ignorance poussent dans un premier temps les villageois à la méfiance, puis l’expérience et les rapports humains pacifient la situation et dévoilent les opportunités offertes par ces nouveaux habitants. Les préjugés ne résistent pas à l’épreuve du temps.

Cette dynamique optimiste est renforcée par d’autres interactions secondaires, comme celles du facteur avec Madame Simon ou du maire avec sa femme, qui ajoutent des touches d’humour et de légèreté à l’ensemble. Et visuellement, la bande dessinée séduit par la chaleur et la lumière de la Provence, les paysages de lavandes, les villages et leurs maisons de pierre, etc. Des étrangers dans les lavandes alterne ainsi entre la gravité – le deuil, l’exil, la xénophobie – et l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur à offrir : la compassion, la tolérance, la solidarité. Un bel album, simple mais profond.

Des étrangers dans les lavandes, Serge Scotto et Emmanuel Saint 
Delcourt, août 2024, 104 pages

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3.5

« Valhalla Bunker » : nazisme résiduel

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Fabien Bedouel situe ce nouvel opus dix années après les événements explosifs de la saga Valhalla Hotel et la destruction de l’hôtel éponyme. Dans Valhalla Bunker (Glénat), les lecteurs sont transportés des paysages arides du Nouveau-Mexique vers les étendues glacées de l’Alaska, où les nazis, que l’on pensait vaincus, semblent avoir établi une nouvelle base secrète…

Quel plaisir de retrouver ces personnages hauts en couleur que sont El Loco, Betty, Meli, Malone et Lemmy ! Valhalla Hotel nous exposait à une aventure aussi délirante qu’intense, dans un style mêlant humour décapant, action effrénée et références culturelles multiples. Eh bien, c’est peu dire que Valhalla Bunker abonde dans le même sens.

Dès les premières pages, l’absurde côtoie le spectaculaire. Le coach Malone, toujours aussi pathétique, sort de prison après plusieurs années d’incarcération, pour être récupéré par Melinda dans un bolide extravagant. Leur destination ? Le Lea’s bar, point de ralliement où il retrouve ses anciens compagnons d’armes. Pendant la parenthèse carcérale qui fut sienne, El Loco est devenu une star du métal, Betty a gravi les échelons à la CIA et Lemmy s’est mis à réaliser des films de genre. On redécouvre la même bande de bras cassés, mais redimensionnée juste ce qu’il faut pour nous surprendre.

L’humour, souvent irrévérencieux, reste omniprésent, et les dialogues fusent avec une spontanéité déconcertante. Fabien Bedouel ne manque évidemment pas d’allusions satiriques, notamment au trumpisme, incarné ici par un ex-shérif devenu président des États-Unis, dont la chevelure teintée d’orange constitue un clin d’œil évident. 

L’action foisonne dans Valhalla Bunker. De l’irruption d’un commando chez El Loco à l’exploration d’une nouvelle base secrète nazie, l’ancienne équipe reprend du service, toujours avec ce mélange de naïveté et d’absurdité qui la caractérise si bien. Le ton reste ainsi résolument déjanté, avec des personnages farfelus et des situations improbables. Les idéologies extrêmes et les désirs de vengeance des uns et des autres ne sont finalement que des prétextes pour immerger le lecteur dans une ambiance pop aussi jouissive que référencée.

Valhalla Bunker est une excellente surprise pour tous les amateurs de la première saga comme pour les nouveaux lecteurs. Loin d’être une simple reprise, elle apporte un souffle nouveau tout en respectant l’ADN de la série originale, chose rendue possible par l’évolution des personnages et la relocalisation de l’intrigue dans un nouveau décor. Redoutable. 

Valhalla Bunker, Fabien Bedouel
Glénat, août 2024, 64 pages

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4

Une vie rêvée : portrait de femme avec fils

Pour son second long métrage après le remarqué Compte tes blessures, Morgan Simon continue d’explorer les relations familiales et signe avec Une vie rêvée un film intimiste empreint de tendresse, de justesse, de délicatesse et de modernité.

S’il fallait caractériser l’univers de Morgan Simon du côté de la littérature, on irait chercher Roland Barthes pour son écoute ou sa vision des nuances. En fin héritier de l’auteur des Mythologies, le cinéaste travaille ses récits intimes comme de petites mythologies « ordinaires et triviales » de l’amour filial sur le son de « Paroles, Paroles » de Dalida et Delon. 

Ce que cherche Morgan Simon ce n’est manifestement pas un cinéma ancré dans un réalisme social comme chez Delphine Deloget par exemple avec son Rien à perdre où le déterminisme social vient accoucher du devenir des personnages.

Une vie rêvée nous plonge ailleurs dans le paysage moiré des sentiments, là où les êtres fragiles et esseulés, déclassés (ici Nicole et son fils Serge) et déshérités, les oubliés du système font politique ensemble et tissent à eux-deux une autre société, celle d’un appartement-refuge dans les tours du Val-de-Marne et de son bar à chicha tenu par Lubna Azabal. C’est à l’intérieur de ces micro-lieux et liens que le cinéaste distille une veine, « des mots tendres enrobés de douceur » et un rythme à part, s’offrant à la fragilité, à l’imperfection et surtout à la sensibilité.

Une vie rêvée, c’est celle de Nicole endettée et au chômage qui vit avec son fils Serge (Félix Lefebvre) d’une vingtaine d’années et qui essaye tant bien que mal de lui montrer son amour. Campée par une Valeria Bruni-Tedeschi plus Gena Rowland que jamais, mouvante et miroitante, incarnant toutes les variations de cette mère un peu too much et consciente de l’être, profondément aimante et maladroite, Nicole ne comprend pas pourquoi elle a travaillé toute sa vie pour ne rien avoir, aucun bien, aucun plaisir alors qu’elle n’a fait aucun écart, aucune folie et qu’elle se retrouve dans l’incapacité de pouvoir même offrir une vie de rêve à son fils.

La beauté d’Une vie rêvée tient à ce parti-pris de la non-noirceur, de la non-aigreur, de l’absence de ressentiment. L’écriture est ténue et tendre. C’est un exploit lorsqu’il s’agit de vies qui pourraient n’être pas cinématographiques tant elles n’ont pas d’exploit ou d’archives à raconter : ni de grandes fêlures ni de grandes blessures. Avec Serge et Nicole, nous ne sommes pas dans la marge. Nous sommes dans l’ordinaire des laissés-pour-compte. Des gens qui ont du mal à se dire qu’ils s’aiment, des gens que l’on pourrait vite croire « sans valeur » selon la mécanique sociale consumériste. Nous sommes avec des personnages qui, en dépit des déterminismes sociaux et du peu d’horizon ouverts, ressentent et vivent l’élan de l’amour et de la vie. 

Il faut citer ces anti-héroïnes blessées et vibrantes que sont Valeria Bruni-Tedeschi et Lubna Azabal (immense dans Amal, un esprit libre et toujours incroyablement habitée ) qui offre ici réserve, luminosité et sagesse. Autour de ces femmes captivantes et séduisantes, il y a Félix Lefebvre, le jeune acteur à la fois adolescent et adulte (déjà présent dans Rien à perdre) découvert chez François Ozon. C’est lui qui joue ce fils timide et digne, attentif et « très poli », ce fils-témoin des ratages et combats de sa mère.

Le souffle des résistances de l’œuvre d’Édouard Louis traverse Une vie rêvée lorsque l’auteur de Monique s évade s’indigne que nos politiques ne pensent pas des programmes pour tous les gens qui suffoquent dans leur vie, pour toutes ces vies qui n’en peuvent plus d’être bafouées et écrasées. Le film de Morgan Simon fait songer à ce climat sans la volonté affirmée de révolution, de fiction de soi-même et de bataille, présente chez le sociologue. Dans Une vie rêvée, les plus belles batailles sont retenues, neutres et tendres, lucides et simples. C’est cette scène qui vaut toutes les manifestations où Valeria Bruni-Tedeschi, en train de se faire les ongles de pieds, regarde le discours de Macron sur la réforme des retraites et le commente de sa voix espiègle et chantante. Sans rancoeur. Juste avec du cœur.

Bande-annonce : Une vie rêvée

Fiche technique : Une vie rêvée

Scénario et Réalisation : MORGAN SIMON
Produit par FANNY YVONNET, FLORENCE GASTAUD
En coproduction avec JEAN-YVES ROUBIN, CASSANDRE WARNAUTS
Consultation scénario : MAGALI NEGRONI, GAËLLE MACÉ
Casting : MARLÈNE SEROUR
Directeur de la photographie : SYLVAIN VERDET
Ingénieur du son : OPHÉLIE BOULLY
Scripte : MORGANE AUBERT-BOURDON
1er Assistant réalisateur : PIERRICK VAUTIER
Décors : THOMAS GRÉZAUD
Costumes : RACHÈLE RAOULT
Maquillage : CAROLINE PHILIPPONNAT
Régisseuse générale : MAUD QUIFFET
Directeur de production : PATRICK ARMISEN
Montage image : MARIE LOUSTALOT
Montage son : VALÉRIE LE DOCTE
Mixage : SAMUEL AÏCHOUN
Musique originale : DAVID CHALMIN
Distribution France : WILD BUNCH
Ventes internationales : PULSAR CONTENT
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h37
Date de sortie : 4 septembre 2024

Prolonger la vie d’un moteur de Peugeot 308 Conseils d’entretien et de prévention

Pour les propriétaires de voitures comme la Peugeot 308 SW, le maintien du moteur en bon état est la base d’une utilisation longue et sans problème. Cependant, même avec un entretien régulier, il existe des situations où le moteur peut tomber en panne. Dans cet article, nous examinons les causes les plus courantes de dommages au moteur et proposons des mesures simples pour les éviter, statistiques et conseils à l’appui.

Causes des pannes de moteur

L’une des causes les plus courantes de défaillance du moteur est la surchauffe. Selon les analystes, plus de 30 % des pannes de moteur sont dues à la surchauffe. Celle-ci peut être due à un manque de liquide de refroidissement, à un thermostat défectueux ou à un radiateur bouché. La surchauffe entraîne une déformation de la culasse, une détérioration des pistons et même une panne complète du moteur.

Un autre problème courant est la contamination de l’huile. Selon le site Piecesdiscount24.fr via huile moteur peugeot 308, l’utilisation d’une huile moteur de mauvaise qualité pour la Peugeot 308 peut augmenter considérablement le risque de contamination de l’huile et, par conséquent, entraîner une défaillance du moteur. Les statistiques montrent qu’environ 25 % des pannes de moteur sont dues à l’utilisation d’une huile ancienne ou contaminée. Une huile contaminée par de la poussière, du métal ou d’autres particules ne peut pas lubrifier correctement les pièces du moteur, ce qui entraîne leur usure. Cela peut éventuellement conduire à un grippage du moteur.

Une courroie de distribution usée est également une cause majeure de dommages. Selon les données des centres d’entretien automobile, les dysfonctionnements liés à la courroie de distribution représentent environ 20 % de tous les appels concernant des pannes de moteur. En cas de rupture de la courroie, les soupapes et les pistons sont désynchronisés, ce qui peut endommager gravement le moteur.

Comment éviter les dégâts

Pour éviter la surchauffe du moteur, il est important de vérifier régulièrement le niveau du liquide de refroidissement et l’état du radiateur. Selon des études, des contrôles réguliers du système de refroidissement peuvent réduire de 40 % le risque de défaillance du moteur. Vous devez également prêter attention au thermostat et à la pompe à eau.

Le filtre à huile et l’huile doivent être changés régulièrement pour éviter la contamination de l’huile. Selon mospart.com, le choix d’une huile moteur de qualité joue un rôle clé dans la protection à long terme du moteur. Des études montrent que des vidanges régulières réduisent de 50 % le risque de défaillance du moteur. Une huile propre assure une protection fiable du moteur et réduit le risque de dommages.

Le remplacement de la courroie de distribution selon le calendrier recommandé par le constructeur permet d’éviter de graves conséquences. C’est particulièrement important pour les voitures qui ont beaucoup de kilomètres à parcourir, où le risque d’usure de la courroie est plus élevé. Selon les constructeurs, le remplacement en temps voulu de la courroie de distribution permet d’éviter jusqu’à 80 % des problèmes éventuels du moteur.

Types d’huiles moteur

Le choix de la bonne huile moteur joue un rôle important dans le maintien en bon état de votre moteur. Il existe trois principaux types d’huile :

  • L’huile synthétique : elle a de meilleures propriétés lubrifiantes et une durée de vie plus longue. Selon les experts, l’utilisation d’une huile synthétique peut prolonger la durée de vie du moteur de 20 %. Elle est particulièrement efficace à des températures et des charges extrêmes, ce qui en fait un choix idéal pour les moteurs modernes tels que ceux de la Peugeot 308 SW.
  • Huile semi-synthétique : elle combine les propriétés des huiles synthétiques et minérales. Elle offre une bonne protection du moteur et est abordable, ce qui en fait un choix populaire pour de nombreux conducteurs.
  • Huile minérale : elle est moins chère mais nécessite des vidanges plus fréquentes. Elle convient aux voitures plus anciennes ou peu chargées. Il est important de noter que l’utilisation d’une huile minérale peut augmenter l’usure du moteur de 10 % par rapport à ses homologues synthétiques.

Comment fonctionne l’huile moteur ?

L’huile moteur remplit plusieurs fonctions importantes : elle lubrifie les pièces mobiles du moteur pour réduire les frottements et l’usure, elle refroidit le moteur en éliminant l’excès de chaleur et elle nettoie le moteur en éliminant la saleté et les boues. Sans huile, le moteur ne pourrait pas fonctionner correctement et tomberait rapidement en panne. Les statistiques montrent qu’une bonne lubrification réduit de 30 % l’usure des pièces.

Quand et comment dois-je changer l’huile ?

La fréquence des vidanges dépend du type d’huile et des conditions d’utilisation du véhicule. En moyenne, il est recommandé de changer l’huile tous les 10 à 15 000 kilomètres ou une fois par an. Cependant, dans des conditions de conduite urbaine avec des arrêts et des démarrages fréquents, l’huile peut devoir être vidangée plus souvent.

Pour changer l’huile, faites chauffer le moteur pour rendre l’huile plus fluide, vidangez l’huile usagée, remplacez le filtre à huile et versez de l’huile neuve adaptée à votre véhicule. N’oubliez pas d’éliminer l’huile usagée conformément aux réglementations environnementales.

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« Soleil glacé » : voyage initiatique

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Avec Soleil glacé, Séverine Vidal et Laura Giraud nous offrent un roman graphique adapté du roman éponyme qui explore la découverte de soi, les relations fraternelles et les défis de l’autisme, à travers un récit émouvant et sincère. Publié chez Glénat, l’album relate un voyage initiatique où se mêlent révélations familiales et aventures humaines.

Au début du récit, Luce est frappée par deux pertes successives. Après avoir été quittée par son compagnon, elle apprend, presque simultanément, le décès de son père Paul, qu’elle n’a que peu connu. Quand elle se rend à ses funérailles, elle découvre, parmi les participants, un jeune homme, Pierrot. Ce dernier n’est autre que son demi-frère, issu de la double vie secrète de leur père. Cette révélation brise les dernières illusions de Luce sur un père absent mais éveille surtout chez elle une curiosité et un désir de renouer avec ses racines.

Pierrot est porteur d’un trouble autistique. Ce frère inconnu et singulier va cependant devenir l’objet d’une affection immédiate. Maladroit, spontané, original, le jeune homme touche profondément Luce. Ses visites au centre pour adultes où il réside deviennent pour elle des moments de partage et de découverte. Jusqu’à ce que le projet d’un voyage en Laponie ne voie le jour. C’est le début d’une aventure qui les amènera, littéralement et métaphoriquement, à faire un bout de chemin ensemble, et à découvrir ce et ceux qui les entourent.

Luce organise la fuite de Pierrot hors de son centre de soins. Elle comprend rapidement que voyager avec un frère autiste n’a rien d’une sinécure. Il faut gérer les imprévus, répondre aux besoins spécifiques de Pierrot, composer avec ses réactions parfois déroutantes, rassurer les proches restés à quai et faire face au regard d’autrui, pas forcément compassionnel. Mais tous ces moments difficiles sont aussi des opportunités de se découvrir, de s’éveiller l’un à l’autre, de construire des ponts et des souvenirs communs, bref de renforcer leurs liens. Pierrot, malgré ses vulnérabilités, se montre d’ailleurs protecteur envers sa sœur, allant jusqu’à la défendre contre des situations dangereuses.

Le scénario de Séverine Vidal est très bien servi par les illustrations délicates et sensibles de Laura Giraud, dont le trait apporte une douceur et une légèreté qui contrastent parfois avec les thématiques plus lourdes du récit, comme la trahison parentale et le handicap. Il brode beaucoup autour des relations fraternelles et de la (re)construction de soi. La relation qui se noue entre Luce et Pierrot est belle par sa spontanéité et son authenticité, en dépit des murs que leur père a dressés entre eux. 

Soleil glacé sonde à travers le prisme de la famille, du handicap et du voyage initiatique la relation entre deux jeunes adultes qui vont momentanément s’appuyer l’un sur l’autre pour grandir en tant que personne. Ce road trip vers la Laponie est une aventure à la fois intime et universelle, qui saura parler à tous ceux qui cherchent à comprendre les liens invisibles qui nous unissent.

Soleil glacé, Séverine Vidal et Laura Giraud 
Glénat, août 2024, 128 pages

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3.5

« Loin » : éviter l’arrêt d’urgence

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Le roman graphique Loin d’Alicia Jaraba, paru aux éditions Bamboo, nous plonge dans un road-trip à travers l’Espagne, où le voyage en van d’un couple devient le prétexte idoine pour une véritable exploration intérieure des relations qui s’y forment…

Ulysse et Aimée forment un couple dans la trentaine, à certains égards mal assorti. Ils décident de prendre la route pour le sud de l’Espagne dans leur van, soigneusement aménagé par Ulysse, avec pour destination finale Cabo de Gata, réputée pour ses sites de plongée. Ce voyage, censé constitué une évasion estivale bienvenue, se transforme cependant peu à peu en une épreuve, puis une quête de réconciliation et de redécouverte de soi. Les tensions sous-jacentes du couple se dévoilent au fil des kilomètres, exacerbées par leurs peurs et leurs angoisses respectives.

Le roman graphique aborde avec finesse des thèmes universels tels que la difficulté de sortir de sa zone de confort, la peur de l’inconnu et la nécessité de se confronter à soi-même pour évoluer. Aimée, notamment, incarne cette lutte intérieure : elle apparaît tiraillée entre ses responsabilités professionnelles et son besoin de lâcher prise, avec une certaine distance instillée vis-à-vis de son compagnon – et qu’elle cherche évidemment à estomper. Au début du récit, elle est caractérisée comme quelqu’un d’obsessionnel, inquiète pour à peu près tout, des réservations de voyage jusqu’au gaz qu’elle n’est pas certaine d’avoir coupé.

La métaphore de la plongée, récurrente tout au long du récit, symbolise à sa façon l’immersion nécessaire dans son for intérieur pour ensuite remonter à la surface, plus résilient. En ce sens, le voyage entrepris par les deux trentenaires touche à l’initiatique : certains abcès doivent être crevés et le compromis doit présider au reset d’une relation éprouvée par des perspectives professionnelles différentes, et qui bat manifestement de l’aile.

Ce qui frappe également dans Loin, c’est l’attention portée à la construction des personnages. Paco, un vieillard qui s’invite plus tard dans le récit, n’a rien d’un personnage secondaire purement fonctionnel : il apporte une légèreté bienvenue et une sagesse contrariée qui contraste avec les tourments du couple – bien que le sien connaisse son chant du cygne. La relation entre Ulysse et Aimée est quant à elle dépeinte avec justesse, mise à mal par les aléas de la vie et des attentes réciproques qui ne sont jamais figées.

Visuellement, le roman graphique se distingue par des illustrations douces et expressives, qui font la part belle aux paysages arides de l’Andalousie tout en reflétant parfaitement l’état émotionnel des trois principaux protagonistes. Introspective et délicate, Loin parlera à tous ceux qui ont déjà ressenti l’inertie dans une relation ou le besoin de prendre du recul pour mieux avancer. Alicia Jaraba réussit à nous embarquer dans un voyage autant géographique qu’intime, rythmé par une liste… et quelques non-dits.

Loin, Alicia Jaraba
Bamboo, août 2024, 136 pages

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3.5