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« Madeleine, Résistante » : clap de fin

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Le travail de mémoire est essentiel pour préserver l’histoire de ceux qui ont lutté pour la liberté, et Madeleine Riffaud, figure emblématique de la Résistance française, en est un exemple poignant. À travers un triptyque dont le dernier tome vient de paraître aux éditions Dupuis, JD Morvan et Dominique Bertail rendent hommage à cette résistante en plongeant les lecteurs dans son parcours héroïque, tout en soulignant les horreurs et les victoires de cette période sombre de l’histoire. 

Ce dernier tome illustre avec force l’atmosphère pesante de l’époque. Avec ses teintes sombres de bleu, ses jeux d’ombres et de lumières et ses scènes crépusculaires de prison ou d’attentats, il évoque à la fois l’obstination, l’isolement et la clandestinité des actes de résistance.

Fort d’un contenu historique riche, Madeleine, Résistante retrace la vie de Madeleine Riffaud, depuis son engagement dans la Résistance française jusqu’à sa participation active à la Libération de Paris. Ce troisième tome s’attarde sur certains moments cruciaux de sa vie de résistante : son arrestation, ses actions contre l’occupant nazi, ses rencontres. Chaque étape est représentée avec un souci du détail historique, donnant au lecteur un aperçu précis des épreuves qu’elle a traversées.

Au-delà de la simple chronologie des événements, l’œuvre explore les aspects humains et psychologiques de la résistance. Des moments de doute, de peur, mais aussi de camaraderie et de solidarité sont mis en avant. L’héroïsme de Madeleine ne tient pas seulement à ses actes de bravoure, mais aussi à sa résilience face à l’adversité et à la perte. Elle ne craint pas la mort, elle s’y prépare. Elle reste digne dans la torture et regrette presque d’échapper au peloton d’exécution.

Une partie significative de cette bande dessinée se concentre ainsi sur l’arrestation de Madeleine, sa détention et les interrogatoires violents qu’elle a subis. Ces scènes sont représentées avec une intensité graphique qui vise à faire ressentir au lecteur la souffrance et la détermination de la jeune femme, par ailleurs capable de défendre au péril de sa vie une inconnue en proie à une hémorragie consécutive aux coups reçus. 

En mettant en lumière la vie de Madeleine Riffaud, les auteurs contribuent à faire connaître au grand public l’importance des femmes dans la Résistance, un aspect souvent sous-représenté dans les récits historiques. Une autre intention manifeste est de montrer la guerre sous son aspect le plus humain, loin des chiffres et des grandes batailles souvent évoqués. Ici, ce sont les petites histoires individuelles, les choix personnels, les sacrifices et les dilemmes moraux qui sont mis en avant. Les auteurs insistent sur le fait que la guerre n’est pas seulement un événement historique, mais une série d’expériences humaines intenses et déchirantes.

Pour Madeleine, c’est une fierté d’avoir rendu Paris dangereuse pour l’Occupant nazi. Les Brigades spéciales ont beau colporter la terreur de seuil en seuil, la résistance continue de se dresser sur la route des Allemands. Et face aux épreuves de la détention, la jeune femme se réfugie dans la poésie, elle s’évade mentalement, s’affranchissant des barreaux de la dictature qu’on cherche à lui imposer. Rigoureuse, âpre, cette conclusion s’inscrit parfaitement dans un triptyque de très grande qualité.

Madeleine, Résistante : Les Nouilles à la tomate, JD Morvan, Madeleine Riffaud et Dominique Bertail
Dupuis, septembre 2024, 128 pages 

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4

Alienoid : l’affrontement – turbulences vers le futur

Injustement boudé par une sortie en salle, Alienoid : Les protecteurs du futur a essentiellement trouvé son public sur le marché de la vidéo physique et à la demande. L’audacieux voyage dans le temps qui navigue entre le film d’époque, stylisé wu xia pian, et un futur envahi par des aliens de type body snatchers a cependant suscité de l’intérêt pour les nombreux spectateurs qui l’ont découvert pendant une diffusion limitée par la suite, le temps d’un week-end. Conçu comme un diptyque, les bonnes ondes qui se sont dégagées du premier volet ont propulsé sa conclusion sur grand écran, ce qui n’est pas pour notre déplaisir. Il manque toutefois à cet Alienoid : l’affrontement toute la fraîcheur et l’aura épique du premier chapitre, tout aussi inégal et maladroit dans sa narration, dont la générosité n’était pas à remettre en question.

Synopsis : Lorsque les aliens ont envahi la terre ; Ean, jeune protectrice, s’est rendue dans le passé pour tenter d’inverser le cours de l’histoire. Aidée d’Initiés aux pouvoirs légendaires, la jeune femme doit désormais retourner à notre époque pour affronter l’Alien Originel lors d’une ultime bataille décisive pour sauver l’humanité.

Pour rappel, le premier film jouait joyeusement à ricochet entre deux temporalités. Guard et Thunder, doivent s’assurer du bon transfert d’aliens dans des corps humains, sorte de réceptacle qui les emprisonne et qui les lient à la vitalité de leur hôte. Mais lorsque certains parviennent à se manifester et à interagir avec notre univers, c’est la panique. Une course-poursuite en vaisseau, puis en voiture, propulse les protagonistes huit siècles en arrière. Robots, aliens, sorciers, épéistes voltigeurs et une mystérieuse jeune femme, qui n’a pas vraiment de la foudre dans le chargeur de son pistolet, se rendent coup pour coup dans des affrontements ludiques et suffisamment bien mis en scène pour qu’on ne pique pas du nez face à la complexité de l’intrigue. L’exploit est salué, mais la conclusion d’une telle épopée reste à achever.

Avec une exposition alléchante de plus de deux heures dans l’opus précédent, nous étions en droit de croire que le diptyque était sur les bonnes rails pour achever son récit avec efficacité. Malheureusement, il faudra patienter près d’une heure pour que l’on daigne enfin recoller les morceaux avec les enjeux principaux du film. L’ouverture à rallonge traîne donc des pattes nous rappelant ce que nous savions déjà, hormis quelques retournements de situations tout à fait dispensables dans l’absolu. L’essentiel prend place en l’an 2022, en bordure de Séoul, où des sphères retenant de la Haava (une atmosphère alien toxique pour l’humanité) sont sur le point d’exploser et de se répandre sur la planète bleue. La chasse pour obtenir la « lame divine » et prendre le contrôle de ces sphères est lancée depuis bon moment déjà, car nos héros et leurs ennemis sont coincés dans le passé depuis une décennie. Seul ce fil rouge est digne d’intérêt alors que les sous-intrigues et flashbacks se multiplient avant la réunion finale des protagonistes dans le futur.

Tous pour un, un pour tous

Muruk (Ryu Jun-yeol) s’est déjà remis de ses blessures, Ean (Choi Yu-ri) continue à chercher la lame en esquivant (ou pas) les avis de recherche, un duo de sorciers, sidekick comique très attachant, les suit de près et une nouvelle alliée se manifeste (Lee Hanee). Alors qu’un collectif se forme spontanément, supplantant ainsi les individualités du premier volet, les séquences s’enchaînent donc jusqu’à ce qu’un peu d’action anime cette course-poursuite « effrénée ». Un comble pour Choi Dong-Hoon, qui a fait ses preuves avec succès dans le passé (Les Braqueurs en 2012 et Assassination en 2015) et qui s’est armé de plusieurs drones et caméras fixés à des grues et des voitures. Reconnaissons toutefois au directeur de la photographie, Kim Tae-kyung, de magnifier les décors d’époques, que ce soit de jour ou de nuit dans la brume. En revanche, le scénario apocalyptique du futur ne rend pas hommage à son travail, car la nécessité d’effets visuels se fait sentir. Et c’est lorsque ça détonne le plus ou que les aliens se manifestent intégralement que l’on observe les limites budgétaires d’une œuvre qui a pourtant réussi à dissimuler ces défauts sous le tapis.

Dérapages incontrôlés

En soi, chaque scène, examinée séparément, est une réussite en matière de créativité. Hormis un passage où Ean joue habilement avec le fourreau de son adversaire, les séquences d’actions restent en majorité superficielles ou illisibles. Ceci est notamment valide pour le climax, précipité par un montage qui peine à jouer sur l’effet « compte à rebours », laissé en suspens à mi-chemin du premier volet. Malgré un peu plus de linéarité dans la structure narrative, sans sas de décompression pour reprendre son souffle et prendre du recul sur la situation, nous fonçons tête baissée vers la prochaine scène. Sachant que le cinéaste se repose également sur les codes du film choral, en rebondissant d’un endroit à l’autre avec sa caméra, cela ajoute plus de confusion que de clarté à une narration déjà bien dense. Les capacités de l’artéfact divin en attestent. Peut-il soigner des blessures a priori irréversibles, peut-il rendre la vie et en quel honneur agit-il comme clé de contrôle de la Haava ? Quoi qu’il en soit, ce MacGuffin, doublé d’un deus ex machina très pratique, reste toujours l’objet le plus convoité par des deux camps.

Peut-être aurait-il mieux valu réunir tous ces éléments dans un seul bloc, au risque de sacrifier plusieurs twists qui aurait rendu le visionnage indigeste ? Le retour en fanfare d’Alienoid : l’affrontement ne parvient pas à être à la hauteur, ni à être cohérent avec un premier volet assez charmant, malgré des défauts de rythme évidents et un humour souvent contraignant. Mais pour peu que l’on ne s’accroche à la cohérence, que l’on ne s’arrête pas aux détails (trop subtils et nombreux tout de même) et que l’on laisse simplement nos rétines s’abreuver des cascades et autres effets pyrotechniques ou CGI, on y trouve son compte. Choi Dong-Hoon nous a déjà confirmé avec le premier volet qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur le sens du récit. Son rôle est de trouver les bons réglages pour que les éléments et décors anachroniques qu’il dispose cohabitent avec le ton que l’on qualifierait grossièrement « d’hollywoodien ». Seulement, il y a bien plus à croquer dans ce blockbuster que dans la tambouille super-héroïque qui a déjà épuisé le concept de multivers.

Bande-annonceAlienoid : l’affrontement

Fiche technique – Alienoid : l’affrontement

Titre international : Alienoid : Return to the Future
Réalisation : CHOI Dong-hoon
Scénario : CHOI Dong-hoon, LEE Ki-Cheol
Photographie : KIM Tae-kyung
Décors : LEE Ha-jun, RYU Seong-hie
Costumes : CHO Sang-kyung
Maquillage : KIM Hyun-jung
Musique originale : JANG Young-gyu
Mixage : EUN Hee-soo
Montage : SHIN Min-kyung
Son : CHOI Tae-young
Effets spéciaux : JAEGAL Seung Jay
Producteurs : AHN Soo-hyun, CHOI Dong-hoon
Société de production : Caper Film (KIM Sung-min)
Pays de production : Corée du Sud
Distribution France : Condor Distribution
Durée : 2h02
Genre : Science-fiction, Action, Fantastique
Date de sortie : 28 août 2024

Alienoid : l’affrontement – turbulences vers le futur
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2.5

Le Tableau volé : l’art de l’oeuvre esquissée

Inspiré d’une histoire vraie, Le Tableau volé de Pascal Bonitzer nous plonge dans le monde clos des ventes aux enchères. Si les incursions au cœur des salles de vente offrent des séquences prenantes et singulières, les relations conflictuelles entre toute une galerie de personnages à peine brossés, et détachés de l’intrigue principale, laissent malheureusement un goût d’inachevé. Le film est disponible en DVD et Bluray le 3 septembre 2024.

Après avoir décrypté l’univers de la finance dans Tout de suite, maintenant, Pascal Bonitzer poursuit son exploration des milieux professionnels fermés. Avec Le Tableau volé, il s’empare d’un fait divers pour construire une fiction autour de la vente d’œuvres célèbres. « Les Tournesols » de l’autrichien Egon Schiele, peinture accaparée par la police nazie, a été découverte dans la maison d’un jeune ouvrier chimiste à Mulhouse par un spécialiste d’art. Cette trouvaille improbable compose une entrée en matière parfaite pour dresser le portrait d’un marché de l’art soumis à la concurrence.

Les loups de Scottie’s, mensonges et appât du gain

André Masson, commissaire-priseur chez la maison de ventes Scottie’s, collectionne les montres et les voitures de luxe. Égocentrique et hautain avec son entourage, il dénigre ses collègues pour se mettre en valeur. Un jour, il reçoit un courrier particulièrement intriguant. Un jeune ouvrier aurait en effet découvert un tableau d’Egon Schiele. D’abord incrédule, Masson pense qu’il s’agit d’un faux avant d’identifier formellement la peinture à Mulhouse. Il s’agit d’une toile perdue depuis 1939 et spoliée par les nazis.

Naturellement, le commissaire-priseur voit dans ce tableau une opportunité bien plus qu’un chef d’œuvre. L’art reste secondaire, comparé à ce que le cadre peut lui rapporter, en termes monétaire mais aussi de reconnaissance au sein de sa prestigieuse maison de vente. En affichant et en souhaitant à tous prix accélérer sa réussite sociale, André Masson compense en réalité d’anciennes moqueries et humiliations. En définitive, dans Le Tableau volé, seul le profit compte. Pascal Bonitzer a d’ailleurs déclaré : « ça m’amusait, s’agissant d’une œuvre d’art, qu’on ne l’envisage jamais autrement que sur le mode : combien ça va rapporter ». L’ancien titre du film, la salle de vente, traduisait bien cette approche.

En outre, l’authenticité de l’œuvre ne pose jamais question. La fausseté, la duperie délaissent l’art et s’installent plutôt dans le monde de l’enchère et de ses protagonistes. Chez Scottie’s, la vente apparaît comme une affaire d’image, de marketing, de bluff et de mensonges. La fin justifie donc les moyens. Le personnage d’Aurore, la stagiaire mythomane de Masson, incarne à elle seule cet univers de faux-semblants.

Grâce aux prestations impeccables de ses acteurs et à ses dialogues à couteaux tirés, Le Tableau volé convainc plutôt dans sa représentation du marché de l’art, même si le récit manque de suspense et d’adrénaline. En revanche, une fois sorti de la salle des ventes, l’histoire se perd dans une mosaïque de personnages et d’enjeux que la durée relativement courte du film ne permet pas d’exploiter.

Le tableau manqué, un pointillisme sans relief

À la manière d’un peintre pointilliste, Pascal Bonitzer compose son film par petites touches. Une galerie de personnages secondaires, de nombreux points de vue alternés, un enchaînement rapide de saynètes, parfois sans transition, dont le montage questionne, et pléthore de thématiques parallèles. Ce pêle-mêle, trop dense, et dénué de l’ampleur nécessaire pour un véritable film choral tel qu’un Magnolia, reste malheureusement dans un état brut inachevé.

Aussi, si Le Tableau volé oppose les riches marchands d’art aux « gens simples », la confrontation des milieux ne fonctionne pas. Martin, le jeune ouvrier chimiste, apparaît seulement comme un bon samaritain, qui préfère conserver son rang sans se mettre du sang sur les mains ou tirer bénéfice d’un tableau qui ne lui appartient pas. Après un bref dilemme, ses amis préfèrent l’amitié à l’argent. Quant à la mère de Martin, sa présence est réduite à quelques scènes brèves pour servir son fils. Le film ne réussit guère mieux à traiter de la spoliation des œuvres d’art par les nazis, sujet sérieux expédié en un court monologue auquel Léa Drucker apporte le minimum syndical d’émotions. Nous sommes donc bien loin de La femme au tableau, qui mettait en scène une lutte juridique pour la restitution d’un trésor national.

La relation complexe entre Aurore et son père, qui passe soudainement du conflit à l’apaisement sans que l’on comprenne comment, n’est pas davantage approfondie. Il ne reste ainsi de ce père au cœur brisé, trahi par sa femme et son associé, qu’une seule et unique phrase définissant la vie : « encaisser, lâcher du lest, tout revoir à la baisse ». Une vision qui sert finalement de simple contraste avec le mercantilisme d’André Masson.

Le Tableau volé : les bonus

Le DVD du film offre une entrevue avec Pascal Bonitzer. En répondant aux questions de Philippe Rouyer, le réalisateur français revient notamment sur la genèse du Tableau volé. C’est son producteur, Saïd Ben Saïd, qui lui a suggéré de s’intéresser au monde de l’art. C’est ensuite sur la base d’une vingtaine d’interviews de professionnels des ventes aux enchères que le sujet et les protagonistes du film ont été développé.

L’interview apporte également des éclairages sur le titre du film, choisi par le producteur, et qui évoque La Lettre volée d’Edgar Poe. Il renseigne encore sur la sélection des comédiens et l’élaboration de l’affiche du film, conçue par Floc’h, qui a travaillé notamment avec Alain Resnais et Woody Allen. Sans fournir toutes les clés de compréhension du Tableau volé, en particulier pour le personnage d’Aurore, cet entretien bonus permet de mieux connaître l’œuvre de Pascal Bonitzer, réalisateur encore assez méconnu du public français.

Bande-annonce : Le Tableau volé

Fiche technique : Le Tableau volé

Réalisation, Scénario, Adaptation, Dialogue : Pascal Bonitzer
Image : Pierre Millon
Montage : Monica Coleman
Premier assistant réalisateur : Justinien Schricke
Décors : Sébastien Danos
Costumes : Marielle Robaud
Son : Damien Luquet, Vincent Guillon, Jean-Paul Hurier
Maquillage : Sarah Mescoff
Coiffure : Arnaud Dalens
Musique originale : Alexeï Aïgui
Directeur de production : Ronan Leroy
Coordinatrice post-production : Christine Duchier
Producteur associé : Kevin Chneiweiss
Produit par : Saïd Ben Saïd
Société de production : SBS Productions
Distribution France : Pyramide Distribution
Édition : Pyramide Édition
Pays de production : France
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h31
Date de sortie cinéma : 1er mai 2024
Date de sortie DVD/Blu-ray/VOD : 3 septembre 2024

Paradise is burning de Mika Gustafson : une sororité mélancolique et lumineuse

Paradise is burning : Aidé de l’acteur Alexander Öhrstrand à l’écriture, la cinéaste peint sans misérabilisme le coming of age de trois sœurs laissées à l’abandon .

Synopsis de Paradise is burning : Dans une région ouvrière de Suède, trois jeunes sœurs se débrouillent seules, laissées à elles-mêmes par une mère absente. Une vie joyeuse, insouciante et anarchique loin des adultes mais interrompue par un appel des services sociaux qui souhaitent convoquer une réunion. L’aînée va alors devoir trouver quelqu’un pour jouer le rôle de leur mère…

 Bande de Filles

À l’international, Rüben Östlund mis à part, et de quelle manière, le cinéma suédois semble ces derniers temps plutôt à la traîne par rapport à ses voisins danois (Sons, récemment) et surtout norvégiens (Julie (en 12 chapitres), les Innocents, ou encore Sick with Myself pour les derniers). Ce nouveau film, Paradise is burning qui est  le premier de la cinéaste Mika Gustafson, comble très joliment ce petit retard.

Comme pour les Innocents d’Eksil Vogt, les protagonistes sont des enfants. Alors que dans le film norvégien, le film se passe dans l’environnement d’immeubles HLM, ici, on se trouve dans un quartier de préfabriqués rouges dans la verdure d’une banlieue ouvrière suédoise, petits mais proprets. Laura (Bianca Delbravo), Mira (Dilvin Asaad) , Steffi (Safira Mossberg) ont respectivement 16, 12 et 7 ans. Elles sont sœurs, le père n’est jamais évoqué, la mère à peine davantage. Laura reçoit un appel des services sociaux qui préviennent d’une visite à domicile pour des absences scolaires signalées, et en demandant à sa tante de jouer le rôle de la mère pour éviter les placements, elle lui apprend que sa mère est (de nouveau) absente depuis Noël. Une indication de date affolante, puisque le film se tient sous un soleil d’été et de vacances, le plus souvent à la piscine. Donc, au moins 6 mois de débrouille déjà, 6 mois de grande précarité pour les 3 sœurs.

Paradise is burning se lit à plusieurs niveaux. Tout naturellement, comme dans le très émouvant Nobody Knows de Hirokazu Kore Eda, la lecture immédiate est celle de cette précarité économique, avec toutes  les astuces et les intrigues de Laura pour éviter la faim à ses sœurs, et pour les garder dans un minimum de dignité et d’apparence sociale. Elle déploie une créativité sans limite pour subvenir aux besoins de ce qu’on doit bien appeler, malgré son propre âge si jeune, sa famille à charge,  et ses facéties apportent une légèreté à la vision d’une vie beaucoup plus difficile qu’elle n’en a l’air. Mais très vite , on perçoit les autres couches du film de la réalisatrice, des couches qui touchent leur intimité. Ces trois enfants sont à la fois 3 facettes d’une même adulte en devenir, tout en étant trois personnes bien distinctes qui font face comme elles peuvent à leur détresse, chacune à sa manière.

A 16 ans, Laura est à l’orée de l’âge adulte, des sentiments nouveaux naissent, des prises de conscience aussi, qui dépassent parfois sa dévotion à l’égard de ses sœurs. Mira quant à elle, passe de l’enfance à la puberté, avec ce que cela suppose d’inquiétude et de questions qu’elle doit dépatouiller par elle-même. Steffi, une adorable enfant quasi-sauvage, mais pétillante et espiègle perd une dent et quitte, apeurée, une primo-enfance sans enfance. Dans chacun de leur cas, la mise en scène permet de ressentir ce passage, le coming of age  qu’elles expérimentent, comme des étapes successives, marquées d’ailleurs par de jolis rituels, sans doute fantasmés par Mika Gustafson, même si on est dans le pays où les rites et les légendes elfiques du type Midsommar existent.

Trois personnes différentes donc, mais la même vie circule de l’une à l’autre, la même énergie qui provoque autant de joie que de colère et de peine à fleur de peau, tant leur proximité est étroite. Le titre de travail du film était Sisters, et la sororité est magnifiquement dépeinte dans ce film, aussi bien à l’intérieur du foyer qu’à l’extérieur, où les trois filles traînent toute la journée avec une bande de filles, des gamines tout aussi délaissées qu’elles, sans aucun parent à l’horizon, cigarettes, drogues  et alcool circulant naturellement et plutôt abondamment entre elles. Elles vivent à l’unisson, partageant le même présent et surtout les mêmes perspectives, vivant dans une liberté qui n’a de limite que les drames potentiels comme autant d’épées de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Un paradis brûlant, vraiment.

La cinéaste filme avec beaucoup de précision,  et avec surtout beaucoup  de tendresse pour ses personnages. Chacune trouve en chemin un ami, et ces autres personnages, tout aussi vulnérables à divers degrés, sont tous très attachants. Tout le monde est réduit à un facteur commun, l’humanité pure, peu importe qu’il soit homme, femme, vieux ou jeune. L’âge et le sexe importent peu dans les amitiés qu’elles ont nouées, seule compte la compassion réciproque dans un monde empreint  de mélancolie où chacun semble avoir du mal à trouver sa place.

Interprété magnifiquement par des actrices débutantes qui jouent chacune à la fois leur propre personnage , mais également le lien fort qui les unit, servi aussi par des seconds rôles très justes, Paradise is burning est un petit bijou qui émeut par bien des façons, et clôture de belle manière une saison estivale de cinéma déjà bien riche.

Paradise is burning – Bande annonce

Paradise is burning – Fiche technique

Titre original : Paradiset brinner
Réalisateur: Mika Gustafson
Scenario : Mika Gustafson, Alexander Öhrstrand
Interprétation : Bianca Delbravo (Laura), Dilvin Asaad (Mira), Safira Mossberg (Steffi), Ida Engvoll (Hanna), Mitja Siren (Sasha), Marta Oldenburg (Zara), Alexander Öhrstrand (Le mari de Hanna)
Photographie : Sine Vadstrup Brooker
Montage : Anders Skov
Musique : Giorgio Giampà
Producteurs : Nima Yousefi, Coproducteurs : Marco Valerio Fusco, Micaela Fusco, Venla Hellstedt, Jenni Jauri, Maria Stevnbak Westergren
Maisons de production : Hobab, IntraMovies, Toobox, Tuffi Films
Distribution : Epicentre Films
Durée : 109 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 28 Août 2024
Suède·Italie·Danemark·Finlande – 2023

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4

Tatami : table ronde avec Zar Amir Ebrahimi

C’est au cœur d’une terrasse cosy, dans les enceintes de Metropolitan Films, que Zar Amir Ebrahimi (vue et célébrée dans l’asphyxiant Les Nuits de Mashhad) nous a confié avec passion et générosité son expérience hors du commun sur la production et le tournage de Tatami, co-réalisé aux côtés de Guy Nattiv.

Fruit d’une collaboration historique entre deux cinéastes, l’un israélien, l’une iranienne, ce film convoque à la fois la rage de vaincre et de vivre de Leila, une judokate qui peut espérer décrocher la médaille d’or au championnat du monde. Mais au cours de la compétition, elle et son coach, Maryam, reçoivent un ultimatum de la République islamique ordonnant à Leila de simuler une blessure et d’abandonner pour éviter une possible confrontation avec l’athlète israélienne. Un fait stupéfiant et toujours d’actualité chez de nombreux athlètes, enchaînés aux doutes et mutilés par leur désir de liberté.

En tandem avec Yaël Yermia (créatrice du blog Movieintheair.com et du podcast Falafel Cinéma) autour d’une interview « table ronde », nous avons également échangé sur les notions de respect et d’amitié, fragilisées par des tensions politiques, ainsi que d’éventuels changements de mentalité qui transforment peu à peu la société iranienne.

Le film était avant tout la confrontation de ces deux générations, en montrant comment chacune a des réflexes par rapport à cet état totalitaire.

Yaël : Pourquoi avez-vous eu envie de devenir actrice, puis réalisatrice ? Avez-vous ressenti très tôt que devenir actrice était un moyen de jouer avec les règles de la société ?

Zar : C’est un peu l’inverse, en fait. La première chose que j’ai faite dans ma carrière au cinéma à 18 ans, c’était de réaliser un court-métrage (Khat). Avant ça, je faisais un peu d’assistance scripte, même si je voulais plutôt devenir réalisatrice. C’était parti d’un conseil d’un grand metteur en scène iranien, qui était aussi mon voisin. Il m’a dit que si je voulais apprendre à devenir une bonne réalisatrice, il valait mieux apprendre comment on joue, que je pouvais déjà pratiquer toutes les parties techniques, parce que je n’allais jamais pouvoir diriger un acteur sans le comprendre. C’était vraiment le meilleur conseil de ma vie.

Du coup, j’ai continué mes études d’acting en Iran et je suis tout de suite tombée amoureuse de ce métier qui te permet de vraiment vivre une vie totalement différente et d’incarner des gens variés. J’ai tout de suite commencé à travailler en tant qu’actrice, mais j’ai continué un peu mes projets derrière la caméra aussi. Finalement, c’est toute l’histoire de mon exil qui m’a forcée de rester un peu derrière la caméra pendant des années. Quand je suis arrivée en France, je ne parlais pas la langue, je n’avais pas vraiment mon réseau.

Ça me fascine aussi de me mettre derrière la caméra. J’ai donc fait pas mal de documentaires et j’ai commencé à filmer. Je suis devenue cadreuse, monteuse, productrice et puis j’ai repris mon métier d’actrice. Voilà mon début de parcours. C’est cette polyvalence qui m’intéresse dans le cinéma. Ça m’ennuie d’uniquement jouer ou de réaliser. Pour moi, la réalisation c’est la construction de tout un monde entier qui me plaît et qui me fascine. Je suis vraiment passionnée par ce petit coin du cinéma.

Le Mag du Ciné : J’imagine que ça vous a fait plaisir quand Guy Nattiv vous a proposé de venir filmer avec lui. Qu’avez-vous apporté au moment de l’écriture du scénario et des personnages ?

Zar : Pour moi, ça a commencé par une demande de casting organique avant le Festival de Cannes en 2022, avec La Nuit de Mashhad. On s’est ensuite rencontrés à Los Angeles pendant la sortie américaine du film, qu’il est venu voir. Il l’a adoré et il m’a offert le rôle de Maryam, dont on a beaucoup parlé. Quant au scénario, c’était déjà écrit par Guy et sa collaboratrice Elham Erfani, qui habite en France justement. C’est une scénariste iranienne. La base était donc déjà écrite, le scénario était fort et je savais déjà qu’il fallait absolument raconter cette histoire, car j’ai des amis athlètes qui ont subi la même histoire.

Mais il me manquait encore quelque chose par rapport au personnage de Maryam, l’entraîneuse de Leila. Ce n’était pas toujours profond et elle n’était pas aussi présente. J’ai dit à Guy que le film était avant tout la confrontation de ces deux générations, en montrant comment chacune a des réflexes par rapport à cet état totalitaire. On voit Maryam qui a menti, qui est blessée par cette trahison, et que Leila fait partie d’une jeunesse déterminée. Elles s’inspirent l’une de l’autre. Du coup, j’ai demandé à faire une réécriture sur Maryam et on l’a beaucoup travaillé avec Elham. Et puis, comme j’étais directrice de casting sur La Nuit de Mashhad, il m’a proposé aussi de m’occuper du reste du cast, auquel Arienne Mandi (Leila) était déjà attachée. Et je pense qu’à la fin, j’ai tellement donné mon avis sur tout (rires), qu’un jour, il me dit : « Je ne me sens pas légitime de faire ce film tout seul. Viens, on va le réaliser ensemble. »

Mais là, avec les tensions entre l’Iran et Israël, avec tout ce jugement qui pourrait venir après, j’ai pris quand même mon temps d’être sûre de ce que je voulais faire. J’ai beaucoup parlé avec Guy pour être sûre de son idéologie politique, sa vision et de l’histoire qu’il voulait raconter. J’ai regardé tous ses films et une fois que j’étais convaincue de la qualité artistique du film, j’ai vraiment laissé toutes mes peurs derrière moi, et je suis tellement contente qu’on ait réalisé ce film, parce que c’était vraiment une collaboration historique avec un beau message.

Yaël : Absolument ! Pour en revenir à cette collaboration historique, je voulais savoir comment vous avez vécu les Jeux Olympiques cet été, parce que c’était très particulier. Ça avait une résonance très forte avec le film. On a justement vu un athlète israélien qui s’est retrouvé tout seul parce que…

Zar : L’Algérien.

Yaël : Oui, l’Algérien n’avait pas voulu l’affronter. Et alors j’ai vu que sur le tournage, il y avait une boxeuse iranienne qui s’appelle Sadaf Khadem et qui a été consultante, parce qu’elle a un petit peu vécu une situation similaire au personnage dans le film. Comment est-ce qu’elle est intervenue par rapport à votre écriture ? Est-ce que vous étiez toujours d’accord ?

Zar : Je n’étais pas là pendant l’écriture, mais je sais que le scénario s’est quand même inspiré de pas mal de faits réels. Il existe une grande liste d’athlètes qui ont connu le même problème. Mais Sadaf, justement, elle est la première boxeuse qui a eu des médailles et elle a enlevé son voile. C’est pour ça qu’elle s’est retrouvée avec pas mal de problèmes pour retourner en Iran à l’époque. C’était en 2019, je crois. Du coup, elle est restée en France. Elle était effectivement consultante, mais plutôt pour construire ce monde des athlètes, de ce qu’ils subissent. Le danger, les risques qu’ils prennent, tout ça. On peut dire qu’il s’agit en quelque sorte de sa vie aussi.

Et malheureusement, comme j’avais un tournage en Arménie, je n’étais pas présente pour suivre les Jeux Olympiques. Mais tous les soirs, je regardais ce qu’ils faisaient, comment ça se passait. Il y avait l’équipe de judos réfugiés à Paris qui étaient en contact avec moi. J’étais au courant de ce qui se passait chaque jour et il y avait toute une image qui m’a touchée, qui a touché tous les Iraniens. C’était l’image de Kimia Alizadeh qui vient du Taekwondo et qui s’est retrouvée face à Nahid Kiani qui représentait l’Iran, alors que Kimia représentait la Bulgarie (dont elle a acquis la nationalité). C’est exactement ce qui se passe à la fin de Tatami. Ces deux-là, elles sont des copines, elles sont des camarades. Elles se sont déjà retrouvées il y a quatre ans dans une situation similaire. La dernière fois, c’était Kimia qui a gagné et cette fois-ci, c’est Nahid. Mais il y a toute une image où elles s’enlacent longtemps. Et cette image a été censurée à la télé nationale iranienne, qui ne supporte même pas cette amitié. C’est de ça qu’on parle dans notre film.

Puis la première médaille a été gagnée en boxe (Cindy Ngamba) pour cette équipe de réfugiés, qui existe seulement depuis les Jeux Olympiques de Rio en 2016. C’était quand même un événement. Et avec ce que vous avez dit sur l’athlète algérien, qui a décidé quand même de sortir de la compétition pour ne pas rencontrer l’Israélienne, ça montre que Tatami n’est pas seulement inspiré par les Iraniens, mais par des réfugiés et d’autres athlètes qui viennent d’un peu partout. Ça peut parfois venir d’une décision personnelle ou de la pression d’un État. À la fin, j’aimerais bien que tout le monde se retrouve dans une paix et une amitié. Qu’on ne laisse pas les États nous casser cette amitié en fait. C’est ce que moi je souhaite, mais après chacun a son avis.

Yaël : Oui, c’est le but des Jeux Olympiques.

Zar : C’est ça qui est beau. Au taekwondo, Nahid concourrait pour l’Iran et Kimia pour la Bulgarie, mais en réfugiée iranienne. Et finalement, elles se retrouvent l’une en face de l’autre, alors qu’elles étaient censées être dans la même équipe.

Le Mag du Ciné : C’est ce lien qui est aussi important de montrer, parce qu’on voit cette complicité dans le film entre l’athlète israélienne et iranienne, qui sont amies et se connaissent. Il y a finalement une proximité culturelle entre les deux pays, même si ce n’est pas beaucoup développé. Mais on sent qu’il y a une zone de conflit politique, une zone de tension palpable entre elles. Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors de la production et du tournage qui auraient les mêmes symptômes ?

Zar : Non, on a beaucoup fait attention pour le tournage, qui s’est déroulé en toute sécurité. Moi, je ne sortais pas parce qu’on a tourné à Tbilisi. C’est beaucoup très fréquenté par les Iraniens, très proches du gouvernement et il y a tout un business des gardiens de la révolution en place en Géorgie. De mon côté, j’ai beaucoup fait attention. Heureusement, c’était l’hiver. J’étais tout le temps cachée derrière mon écharpe. Même le lieu nous aussi a aidé parce que 80 % du tournage se passait dans une aréna. On était quand même enfermés dans un truc un peu underground, avec une sécurité en place. On n’avait pas envie d’être dérangés par n’importe qui du gouvernement ou des Iraniens.

Mais après, c’est intéressant parce que quand j’ai commencé mon travail pour réaliser ce film, j’ai dit à la production que je ne mettrais jamais les pieds en Israël. Ce n’est pas que je suis contre Israël, c’est parce que j’ai tellement entendu des anecdotes de gens et des amis de cinéastes qui se sont faits arrêter pendant des heures et des heures à l’aéroport pour des interrogatoires. J’ai aussi été interrogée en Iran une fois et je suis complètement frustrée et traumatisée par ça. Même quand je vais aux États-Unis et qu’on me demande plus de trois petites questions d’une manière un peu violente, je commence à trembler. Je ne pourrais pas du tout m’imaginer de passer une journée à l’aéroport.

Et finalement, on a commencé le montage et c’était hyper compliqué de le faire à distance. Je me dis que ce n’était pas possible. Pour le bien du film, il faut que je passe à Tel Aviv. Chacun a commencé à trouver des réseaux pour ça, mais quand j’arrive à Tel Aviv, tout le monde à l’aéroport était déjà au courant. Ça s’est donc passé rapidement et facilement. Et en entrant à Tel Aviv, je me suis sentie chez moi. Je voyais les gens et je me disais : « Non mais ce n’est pas possible ! » On pourrait vraiment être des frères et sœurs, on est presque de la même famille, de la même culture. Moi je dis que même nos défauts sont pareils (rires). C’est drôle, mais même la bouffe, l’odeur qu’on aime, l’atmosphère, l’architecture, tout ça me plaisait. C’était comme si j’étais en Iran. Et j’ai rencontré toute une équipe israélienne et on a tellement rigolé, on s’entendait tellement bien avec tout le monde. Franchement, si on ne parlait pas anglais entre nous, c’était comme si je fréquentais mes amis iraniens avec tous nos défauts encore (rires). Il n’y avait aucun problème, aucune dispute. Rien.

Yaël : On voit très peu l’actrice qui joue l’athlète israélienne (Lir Katz) et pourtant on sent quand même qu’il y a une compréhension entre les deux athlètes. On sent que juste à travers leur regard, elles se comprennent. Comment avez-vous réussi à construire ce lien ?

Zar : Elles sont devenues les meilleures copines du monde.

Yaël : C’est vrai ?

Zar : Oui, grâce à ce tournage. Dès le début, elles se collaient tout le temps. Et après, notre actrice israélienne, elle a passé beaucoup de temps avec nous parce qu’on voulait la voir plus. Mais finalement, pour des raisons de sensibilité du sujet, on a décidé de réduire sa présence pour ne pas trop rester sur le point de vue israélien, mais plutôt iranien. Il n’y avait malheureusement plus de place pour l’israélienne dans cette histoire. Mais leur amitié était déjà tellement forte. Ça a tellement marché qu’on le sent à l’écran.

Yaël : Et ça suffit en fait, vous avez raison.

Le Mag du Ciné : Finalement, d’un côté comme de l’autre, on sent qu’il y a plus ou moins le même dilemme sur le point de vue. D’ailleurs, comment est-ce que vous avez trouvé l’actrice pour incarner Leïla ? Il s’agit de rendre crédible les affrontements de judo, de trouver des personnes qui aient la physicalité pour jouer le drame et incarner tout ça à la fois.

Zar : Oui, c’était un long et grand casting. On a rencontré plusieurs actrices, mais il fallait être iranien et pour pouvoir parler farsi, tout ça. Pour Arienne habite à Los Angeles, comme Guy et elle vient de la boxe. C’est pour ça que, physiquement, elle était déjà super prête. Comme elle ne connaissait pas le judo, elle s’est entraînée avec un coach magnifique à Los Angeles. pendant trois mois environ. Et comme j’étais là-bas pour la campagne des Oscars pour La Nuit de Mashhad, je passais pas mal de temps avec eux et ça m’a beaucoup aidé aussi. J’en ai aussi un peu appris en même temps qu’Arienne.

Comme je passais pas mal de temps juste à regarder comment ça se passait pour mon rôle de coach, je voyais à quel point elle donnait tout ce qu’elle avait. Elle s’entraînait tous les jours pendant deux mois et demi. En même temps, elle avait besoin de travailler sur son attitude iranienne, parce qu’elle fait partie de la génération qui n’a pas grandi en Iran. Sa mère, elle est même chilienne et ne parlait pas très bien le farsi. Tous les soirs, on travaillait sur son farsi et donc de toute une attitude, de tous ces gestes qui viennent d’une fille d’Iran et pas d’une fille de Los Angeles. Elle est forte, elle est hyper talentueuse. Et d’ailleurs, toutes les autres sportives qu’on voit dans le film sont de vraies judokates géorgiennes. On avait une doublure cascade pour elle sur le plateau, si jamais elle n’y arrivait pas pour certaines scènes, mais elle a tout fait elle-même. Les vraies judokates étaient là avec la bouche ouverte : « Comment elle a réussi à devenir un vrai judoka en deux mois ? ». Elle aurait pu participer aux Jeux Olympiques.

Yaël : C’est incroyable. Justement par rapport au judo, c’est vraiment la force qu’il y a dans ce sport qui se dégage aussi à l’écran, donc c’est sa force à la fois physique mais à la fois intérieure qui se dégage. Comment, au niveau de la narration, avez-vous travaillé pour retranscrire cette intensité qui transparaît à l’écran ?

Zar : On en a beaucoup parlé ensemble. Elle est forte. Comme je le disais, elle est hyper talentueuse et a de la profondeur. Comme elle en connaissait peu sur l’Iran, je trouvais tous les soirs des liens, des trucs pour qu’elle puisse regarder, pour qu’elle puisse mieux connaître comment ça se passe dans cette société, sa culture et de quoi on souffre. Quand on parle de mettre toute une famille en risque, ça veut dire quoi ? Le fils de Leila est en train de grandir et c’est son mari qui représente pour moi toute une nouvelle génération d’hommes qui ont compris qu’il fallait respecter les droits des femmes et qu’il fallait les accompagner.

On a parlé beaucoup de tout ça et avant chaque scène, on reprenait le texte ensemble, on parlait de chaque moment, de l’émotion et pendant la scène, je ne lâchais pas. Et ça c’est assez généreux. Dès le premier jour, elle m’a dit : « Je dois travailler le judo, l’accent farsi et toute la culture iranienne, mais je te demande juste de ne jamais hésiter à me pousser plus. Ne te dis pas que je suis fatiguée, même si je rate ». Ça c’est assez généreux et ça m’a permis d’être vraiment tranquille avec elle. Il y a quelquefois, où on s’est arrêté pendant le tournage. On a repris une petite discussion simplement pour changer tout un mouvement de sa main et générer toute une émotion, surtout dans la scène où elle enlève son voile. Elle m’a fasciné. Tout vient d’elle, elle capte vite, elle est profonde.

Le Mag du Ciné : Comment avez-vous travaillé cette complicité sachant le jeu de miroir intéressant entre les deux personnages ? Maryam regarde un peu Leila comme si elle se revoyait plus jeune, quand elle était sous l’emprise du doute. Elle se dit qu’elle pourrait peut-être accomplir le rêve qu’elle n’avait pu réaliser à travers Leila.

Zar : C’est ce que je disais, c’était tout un matériel pour moi, cette histoire de se voir dans ce miroir de cette jeunesse déterminée qu’il fallait retravailler dans ce scénario. C’est ce qu’on a fait, mais j’ai aussi essayé d’interpréter à ma façon et de montrer cette dureté de ce personnage. Elle est devenue dure parce qu’elle a subi et a porté ce bagage de regrets pendant des années. Elle est même devenue une femme jalouse alors qu’elle ne l’était pas avant. Quand on parle de judo, c’est avant tout une attitude, c’est une mentalité basée sur le respect. Ce n’est pas la boxe, on ne blesse pas les autres. Pour moi, Maryam, qui pourrait être une championne de judo, n’a pas une mauvaise base mais elle se retrouve pendant des années à se dévorer avec son mensonge, à se trahir de cette façon et à regretter.

Et comme Arienne était vraiment la meilleure partenaire du jour, je pense qu’il y a des moments touchants entre nous qui se sont créés. En même temps, je pense que le fait que j’étais réalisatrice et elle actrice, ça nous a aidé à créer cette relation en plein respect d’un coach et son judoka. Ce travail était assez joyeux.

On a même re-tourné deux jours supplémentaires pour Maryam. Il y avait encore des moments qui nous manquaient après la réécriture parce que le film, c’est quand même devenu l’histoire de ces deux femmes. Maryam reste quand même un personnage secondaire, mais c’était tellement complexe. C’était vraiment difficile à trouver le bon dosage.

Le Mag du Ciné : Oui, parce qu’au final, ce qui en ressort, c’est une forme de sororité qui les sauve.

Yaël : Elle joue un rôle de mère de substitution aussi, où elle cherche un peu à la protéger.

Zar : Elle devient une vraie coach et une vraie sœur.

Yaël : Et comment vous avez fait pour à la fois jouer et en même temps réaliser, ce n’était pas trop difficile de faire les deux ?

Zar : Non, je pense que je suis un peu habituée à faire mille trucs sur le plateau (rires). Dans La Nuit de Mashhad, je n’étais pas censée jouer ce rôle de journaliste. J’étais sur place pour assister à Ali Abbasi et coacher les autres acteurs. Et je n’ai pas perdu mon autre, ces deux autres jobs quand j’ai commencé à jouer (rires). Donc c’était exactement pareil, je courais tout le temps derrière la caméra, devant la caméra. J’enlevais un truc (en mimant un accessoire audio autour de la tête), puis j’allais parler avec les autres acteurs et je revenais derrière la caméra. C’était pareil, mais c’était juste une question de temps parce que le tournage était vraiment serré. On a eu 23 jours pour tourner Tatami, avec un tout petit budget, beaucoup d’acteurs, les décors de judo et une aréna. On prenait pas mal de temps à répéter les scènes de judo. Et il fallait quand même garder toute l’intensité du jeu derrière et des mouvements de caméra en dehors du tatami. Sur toutes scènes-là, c’était compliqué parce qu’on n’avait pas de temps pour que je puisse me regarder avant que je revienne jouer. La plupart du temps, on ne faisait qu’une prise. J’ai pris un grand risque, parce qu’il y avait vraiment peu de temps pour retourner notre prise. Du coup, j’allais vraiment, devant la caméra, bien organisée, bien décidée pour chaque mouvement.

Yaël : Vous avez fait des répétitions avant le tournage ?

Zar : Pas vraiment sur le plateau, mais je parlais beaucoup avec les autres acteurs, comme je savais ce qu’on allait faire exactement. Et avec Guy, on parlait beaucoup de caméra. Je connaissais donc les mouvements. Je jouais, je regardais, je vérifiais si tout allait bien et on repartait sur un autre jour.

Le Mag du Ciné : La caméra est aussi importante dans le film. Il y a beaucoup de longs plans où on suit les personnages faire des allers-retours dans les couloirs, des vestiaires jusqu’au tatami. On sent que même sans dialogue, où on les entend juste marcher, ça travaille dans la tête des personnages. Ils doutent et réfléchissent pour garder la tête froide.

Zar : On a galéré pas mal de temps avec ça. On avait notre découpage, mais sur le plateau, pour les séquences de judo, dans les couloirs, il n’y avait pas assez de lumière, il y avait pas mal de problèmes tout le temps. Il fallait tout le temps trouver des solutions. C’était tout un bâtiment un peu soviétique, hyper huis clos. Il n’y avait pas assez d’espace non plus pour faire tout ce qu’on voulait.

Le Mag du Ciné : Est-ce que c’est à cause de ces problèmes techniques que vous avez choisi, avec Guy, de tourner en noir et blanc ou c’était déjà votre volonté artistique dès le départ ?

Zar : Non pas du tout, c’était une décision dès le début. C’était lié à l’histoire de ces deux personnages qui vivent dans un monde en noir et blanc. Un monde fermé. Et qu’ils n’ont pas trop de choix. Soit on reste, soit on part.

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Copyright Metropolitan FilmExport | Arienne Mandi

Je crois qu’on ne peut pas séparer les hommes et les femmes. Je pense que sans les hommes, les femmes n’existent pas, et sans les femmes, les hommes n’existent pas non plus.

Yaël : Par rapport au mari, vous en parliez tout à l’heure, est-ce que ce n’est pas une vision optimiste ou c’est une vision crédible pour vous que le mari la soutienne comme ça et qu’il soit à fond derrière elle avec l’enfant ? Est-ce qu’aujourd’hui c’est possible ?

Zar : Oui, je pense qu’il représente quand même toute une nouvelle génération d’hommes qui encouragent leurs femmes, comme pendant les votes des femmes en Iran il y a deux ans. Je le vois même dans le cinéma, il y a pas mal de réalisateurs qui ne veulent plus tourner avec ce mensonge de femmes voilées alors que ça ne se passe plus comme ça. Il y a pas mal d’hommes qui ont du respect pour leurs femmes, leurs décisions personnelles sur comment elles s’habillent et pour ne pas mettre toute une famille en risque. Du coup, il y a des femmes dans différents métiers qui étaient obligées de quitter l’Iran, parce qu’elles ne supportaient plus leurs maris qui ne les ont pas accompagnées. Pour moi, Leïla ne pourrait pas tout faire sans son mari et son enfant. Alors heureusement, ça change beaucoup tous les jours et ça change de plus en plus.

Yaël : C’est sûr, oui.

Zar : C’est ce que je crois, mais je ne suis pas du tout une féministe radicale et extrême. Je crois qu’on ne peut pas séparer les hommes et les femmes. Je pense que sans les hommes, les femmes n’existent pas, et sans les femmes, les hommes n’existent pas non plus. On peut réussir à avancer et à garder notre liberté ensemble, sinon ce n’est pas possible. Et cette histoire, c’est ce qu’on raconte dans Tatami.

Yaël : C’est un film porteur d’espoir. Est-ce que vous espérez que ce film change un peu les mentalités ? Avez-vous un peu d’espoir ?

Zar : J’espère que ça touchera quand même les gens. Et j’espère surtout que cette collaboration entre une Israélienne et une Iranien inspire les autres. Aujourd’hui, il y a des problèmes et des guerres partout, de chaque côté du monde malheureusement. Je pense que ça va quand même être vu par pas mal de gens qui se retrouveront inspirés quand ils sortiront de la salle. Mais même cette histoire de l’amitié entre ces deux femmes, de ces deux générations, j’ai envie qu’elle touche les hommes.

Yaël : Pour conclure, je voulais savoir quel film ou série vous regardez en ce moment ?

Zar : Je n’ai pas le temps (rires) ! Si, justement, j’ai commencé un film sur Netflix, un documentaire qui se passe en Afrique du sud… My Octopus Teacher (La Sagesse de la pieuvre), c’est incroyable. C’est ce que j’ai commencé à regarder, après je me suis endormie au milieu (rires).

Yaël : Et avez-vous d’autres projets ?

Zar : J’ai un film qui sort bientôt, qui sera au festival d’Angoulême dans une semaine, L’effacement de Karim Moussaoui. Je suis en plein d’écriture et financement de mon prochain long-métrage (Honor of Persia). Et je reviens d’un tournage d’un film franco-arménien (Sauver les morts) avec Camille Cottin et réalisé par Tamara Stepanyan, une réalisatrice arménienne qui habite en France.

Le Mag du Ciné : De mon côté, j’ai noté un film en plus, Reading Lolita in Tehran.

Zar : Oui, on l’a tourné l’année dernière avec Eran Riklis, un autre Israélien. On attend de le distribuer.

Le Mag du Ciné : Nous sommes évidemment très curieux de les découvrir. En attendant, nous espèrons que Tatami connaisse un grand succès auprès des spectateurs qui le découvriront en salle.

Zar : Merci pour votre soutien ! On compte sur vous (rires) !

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 22 août 2024 à Paris.

Bande-annonce : Tatami

Tatami : emprise de conscience

Né d’une collaboration inédite et historique entre l’israélien Guy Nattiv (Skin, Golda) et l’iranienne Zar Amir Ebrahimi (Les Nuits de Mashhad), Tatami est un brillant drame qui confronte deux générations de femmes à un état totalitaire faisant obstacle à leur soif de victoire et leur désir de liberté. Sur fond d’un championnat du monde de judo en huis clos, nous suivons une athlète et son coach, en proie à un dilemme qui vont les opposer, mais également les rassembler.

Synopsis : La judokate iranienne Leila (Arienne Mandi) et son entraîneuse Maryam (Zar Amir) se rendent aux Championnats du monde de judo avec l’intention de ramener sa première médaille d’or à l’Iran. Mais au cours de la compétition, elles reçoivent un ultimatum de la République islamique ordonnant à Leila de simuler une blessure et d’abandonner pour éviter une possible confrontation avec l’athlète israélienne. Sa liberté et celle de sa famille étant en jeu, Leila se retrouve face à un choix impossible : se plier au régime iranien, comme l’implore son entraîneuse, ou se battre pour réaliser son rêve.

Le régime islamique iranien ne cesse d’être confronté par des auteurs et des artistes avides de revendiquer leur droit le plus fondamental : la liberté. Les cinéastes travestissent alors le film de sport dans le but de compresser tout le paradoxe de la culture iranienne, là où d’autres auteurs préfèrent l’exposer dans une vitrine comme dans les Chroniques de Téhéran, un ludique et ingénieux film à sketches. Tatami rallie ainsi tous les autres combats déjà lancés par des auteurs engagés, comme Mohammad Rasoulof (Un Homme intègre, Le Diable n’existe pas, Les Graines du figuier sauvage), Mani Haghighi (Les Ombres Persanes) et Saeed Roustayi (La Loi de Téhéran, Leila et ses frères), pour ne citer que les plus récents.

À travers le judo, une discipline sportive assez peu exploitée au cinéma, nous sommes invités à entrer dans la tête des personnages. Leur esprit devient ainsi la parfaite extension du tatami où des athlètes s’affrontent avec courage. Est-ce suffisant pour autant pour que Leila Hosseini (Arienne Mandi) et sa coach Maryam Ghambari (Zar Amir Ebrahimi) puissent se défaire d’une emprise qui malmène leurs valeurs ?

À corps perdu

Nul besoin d’être loquace pour comprendre, dès l’ouverture, que tout va se jouer sur le mental et le corps des athlètes. Dans un souci de performance, Leila ne cesse d’entretenir sa combattivité et ce n’est pas l’obligation de porter le voile pendant la compétition qui la freinera. Explosive et hautement crédible dans ses assauts sur le tatami, Leila nous rappelle avec bienveillance le code moral du judo, qui consiste à dialoguer par les gestes avec l’adverse dans un respect mutuel. Bien entendu, la discussion tourne court avec cette guerrière qui ne perd pas de temps. Aucun adversaire ne lui résiste. Elle enchaîne les waza-ari ou les ippon directs pour se hisser vers les phases finales. Son chemin semble tout tracé jusqu’à la médaille d’or, jusqu’à ce qu’un coup de fil vienne remettre en question ses ambitions. L’idée d’une confrontation avec une athlète israélienne donne des sueurs froides dans les hautes sphères de l’État. Pourtant, Leila semble déterminée à en découdre, quel que soit le prix à payer.

Au fur et à mesure que le récit s’étoffe et que Leila avance dans le tournoi pour espérer fouler le podium, les enjeux changent et la poussent à se retrancher sur elle-même. Nous assistons alors à une prise d’otage malicieux, où les antagonistes agissent dans l’ombre avant qu’ils ne pénètrent définitivement l’intimité des protagonistes. L’intrigue nous offre alors plusieurs points de vue pour nous convaincre. D’un côté, nous suivons de près le championnat qui se déroule dans un territoire neutre à Tbilisi, capitale géorgienne, située à mi-chemin entre Téhéran et Tel Aviv. De l’autre, la caméra prend le temps de se braquer sur la famille de Leila. Ce fut déjà le procédé clé dans Olga, où l’on y suit une gymnaste ukrainienne tourmentée par la révolution dans son pays. Également tiraillée par le choix cornélien qu’on lui impose dans un délai de quelques heures, nous naviguons entre ses doutes et ceux de sa coach, pour qui son admiration est peu à peu remise en question.

Un conflit en or

Maryam fut autrefois une judokate prometteuse, dont la carrière s’est brusquement arrêtée. Soumise au même dilemme que Leila dans sa jeunesse, le miroir entre ces deux femmes est évident. Et malgré un objectif commun, la jalousie peut perturber la communication entre elles, devenant l’arme et l’outil le plus indispensable pour que les victoires puissent s’enchainer. C’est justement dans cette zone de conflit et de trahison que le film nous donne à examiner les dégâts causés par les lois de leur pays. Tout cela est même justifié par sa photographie empruntée à La Haine et Raging Bull, afin d’appuyer la noirceur et la radicalité d’un monde qui n’offre que deux options, l’abandon ou la soumission. Pour ne pas tomber dans l’un de ces deux pièges, Leila ne peut que maintenir sa garde levée, jusqu’à ce qu’une ouverture lui permette de renverser la situation. Par ailleurs, il ne s’agit pas seulement d’un cas isolé et les derniers Jeux Olympiques attestent également de forfaits douteux. Le propos reste ainsi universel, bien que naïvement simple et sans détour. Mais c’est justement ce parti-pris sans confusion qui donne tout son charme à ce drame psychologique, alimenté en bonnes volontés.

Le duo est ainsi représentatif des femmes iraniennes en quête de rêves et de victoires. Leila et Maryam se complètent, se cherchent, se protègent. C’est leur force. D’autres alliés ne tardent pas non plus à se dévoiler. Le récit nous montre qu’une partie de la victoire réside également dans un rapport de confiance, de loyauté et de respect, à l’image de Nader (Ash Goldeh), qui encourage son épouse Leila dans ses choix personnels. Le film n’hésite donc pas à casser l’image trop répandue d’une cohabitation impossible entre les hommes et les femmes, car l’une des issues possibles réside dans une entraide et un amour réciproque. C’est en cela que le discours du film puise sa force dans ses personnages qui incarnent, non pas une forme de déviance révolutionnaire, mais simplement l’espoir de retrouver un peu de couleur dans leur vie morose en noir et blanc.

Doté d’un sens implacable du rythme et de la tension, le film de Guy Nattiv et de Zar Amir Ebrahimi déploie toute la sagesse d’un discours universelle sur la solidarité et la liberté. En somme, Tatami rappelle ô combien l’humanité peut sortir d’une impasse, à la force du collectif, de la confiance et d’un courage indéfectible.

Retrouvez également notre interview avec Zar Amir Ebrahimi.

Bande-annonce : Tatami

Fiche technique : Tatami

Réalisation : GUY NATTIV, ZAR AMIR EBRAHIMI
Scénario : GUY NATTIV, ELHAM ERFANI
Directeur de la photographie : TODD MARTIN
Décors : SOFIA KHAREBASHVILI, TAMAR GULIASHVILI
Montage : YUVAL ORR
Costumes : SOPO IOSEBIDZE
Directrice de casting : ZAR AMIR EBRAHIMI
Musique : DASCHA DAUENHAUER
Producteurs : ADI EZRONI, MANDY TAGGER BROCKEY, GUY NATTIV
Producteurs associés : ZAR AMIR EBRAHIMI, ELHAM ERFANI
Production : Keshet Studios, New Native Pictures
Pays de production : Géorgie, Etats-Unis
Distribution France : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h43
Genre : Drame
Date de sortie : 4 septembre 2024

Tatami : emprise de conscience
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4

« Le Petit Pape Pie 3,14 » : sauver le monde du cubisme

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Le Petit Pape Pie 3,14, né de l’imagination fertile de François Boucq et édité par Fluide Glacial, revient avec un second tome tout aussi déjanté que le premier. Il nous entraîne dans un monde où la Terre devient carrée, et où seul le Petit Pape, avec ses idées farfelues et le soutien indéfectible des cardinaux, peut sauver la situation…

Dès les premières pages du second tome du Petit Pape Pie 3,14, François Boucq nous plonge dans un univers où la Terre elle-même devient carrée. Cette transformation, aussi invraisemblable qu’inquiétante, est à l’origine de toute une série de situations ubuesques : des femmes tombent enceintes de bébés cubiques, le monde perd tous ses repères sphériques, et l’urgence se fait sentir. Face à cette crise géométrique, le Petit Pape, toujours aussi intrépide, se lance dans une mission impossible : rétablir la sphéricité de la Terre.

Pour sauver le monde, ce guide spirituel tout sauf ordinaire n’hésite pas à adopter des pratiques aussi déconcertantes que variées : il s’attaque aux pissenlits, insuffle de l’air via « le trou de cul du monde », se faire tatouer des œuvres de Michel-Ange ou encore fume un joint avec les jeunes du quartier. Qu’on le dise, le personnage est haut en couleur, toujours prêt à sortir des sentiers battus.

Le décalage entre le quotidien et l’absurde, qui capitalise beaucoup sur le cubisme, est exploité par Boucq pour instaurer un comique de situation des plus efficaces. Les bébés cubiques, par exemple, offrent un avantage pratique inattendu : ils s’empilent et se rangent facilement. Le Petit Pape, quant à lui, ne semble jamais à court de jeux de mots (par exemple : en connaître un rayon en circonférence) et d’idées pour arrondir les angles, littéralement et figurativement, dans un monde devenu carré.

L’une des forces de cet ouvrage réside dans sa capacité à détourner la figure du Vatican et de ses représentants avec un humour caustique. Les cardinaux acceptent d’endosser le rôle de chiens de compagnie du Pape, le Vatican mène une mission diplomatique pour mettre fin aux rapports glaciaux (sic) qu’entretiennent les deux pôles de la Terre. Même les reliefs montagneux y passent. Tous ces effets comiques ne s’équivalent pas, et le tome peut apparaître relativement inégal en la matière. Mais il n’en demeure pas moins qu’on continue d’explorer, avec une inventivité sans borne et une légèreté maîtrisée, un univers qui carbure à l’absurde.

Le Petit Pape Pie 3,14 arrondit les angles, François Boucq
Fluide Glacial, septembre 2024, 56 pages

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3

« Chapatanka » : une petite ville sans histoires…

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Publié aux éditions Fluide Glacial, Chapatanka réunit Jocelyn Joret et B-gnet le temps d’un récit hautement référencé. En prenant pour cadre une petite ville fictive, cette bande dessinée revisite la culture américaine tout en offrant un récit décalé et une satire pleine de finesse. Maddie Edwards, la shérif-romancière de Chapatanka, incarne à elle seule ce mélange de normalité et d’absurdité qui fait tout le sel de l’œuvre.

Chapatanka, cette prétendue « petite ville sans histoire », pourrait ressembler à tant d’autres bourgades de l’Amérique profonde… du moins en surface. Car dans ce décor faussement paisible, Maddie Edwards, shérif en quête d’inspiration pour son roman, observe et interprète à sa manière les événements dramatiques qui se déroulent sous ses yeux. Tandis que les habitants vaquent à leurs occupations, les affaires criminelles s’amoncellent et la réalité dépasse rapidement la fiction.

Chapatanka puise beaucoup de ses effets comiques dans cette double lecture : un quotidien en apparence banal mais où chaque situation s’avère plus invraisemblable que la précédente. La cheffe de la police, par exemple, est davantage préoccupée par sa carrière littéraire (aux aspirations très changeantes) que par ses enquêtes. « Une disparition ! C’est super pour mon livre ça ! », s’exclame-t-elle, avant de lancer à un témoin : « N’omettez aucun détail ! C’est important pour mon roman. »

B-gnet signe un scénario truffé de références aux grands classiques du cinéma américain, de Shining à Rambo en passant par La Nuit des masques ou Massacre à la tronçonneuse. Chaque page est un clin d’œil complice aux amateurs de cinéma, et le détournement de toutes ces références en ressorts comiques fonctionnent très bien. Les reliefs humoristiques proviennent aussi du pathétisme des personnages et, parfois, de leurs tirades. « On a voulu les perdre dans la forêt… mais on voulait pas qu’elles meurent ! », avancent les parents de jumelles disparues. « Tirons-nous d’ici avant que le malade qui a fait ça nous tombe dessus ! », suggère la shérif un peu plus tard…

On comprend très vite dans quoi on met les pieds. Les enquêtes débutent comme des gags. « Appel à toutes les unités ! Est-ce que quelqu’un peut prendre du café et des donuts ? » Et elles finissent invariablement comme une source d’inspiration pour Maddie Edwards, qui finira même par imaginer se lancer dans un livre pour enfants, un essai sociologique ou un guide de balades… L’intrigue se déploie ainsi en une série d’arcs narratifs où chaque épisode se veut plus rocambolesque que le précédent. Que ce soit face à un crocodile géant – « Ça tombe bien, j’ai besoin d’un nouveau sac à main ! » – ou face à un randonneur traumatisé par un trek avorté au Vietnam, Maddie Edwards est toujours à l’affût d’une nouvelle idée.

Avec Chapatanka, B-gnet et Jocelyn Joret offrent une œuvre rafraîchissante et pleine de vitalité, qui joue avec les attentes du lecteur tout en distillant une certaine idée de l’absurde et du grotesque. Les références culturelles, parfois très explicites comme dans l’arc final autour de Shining et de l’Overlook, ne sont jamais gratuites : elles viennent enrichir le récit et permettent de mieux apprécier les doubles fonds d’une œuvre en apparence légère.

Chapatanka, B-Gnet et Jocelyn Joret
Fluide glacial, août 2024, 56 pages

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3.5

« Noël en famille » : famille de substitution

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Dans ce second tome de Western Love, intitulé « Noël en famille », Augustin Lebon nous replonge dans l’univers brutal et poétique des grands espaces de l’Ouest américain. À travers les aventures de Molly et Gentil, deux hors-la-loi en quête de liberté (et surtout de fortune), l’auteur nous livre une histoire haletante, mêlant action, émotion et rebondissements. Le cadre enneigé et les péripéties du récit rappellent l’ambiance des classiques du western, tout en y apportant une touche d’humour parfois décapante.

Molly et Gentil forment le couple central de Western Love. Ils commencent cette nouvelle aventure en savourant le fruit de leur dernier braquage. Ils rêvent de grandeur, d’un avenir radieux, de toutes les opportunités que leur butin rend possibles. Molly pourrait par exemple ouvrir son propre restaurant et proposer aux clients les plats qu’elle cuisine si bien. 

Mais naturellement, rien ne se passera comme prévu. Les deux tourtereaux découvrent le cadavre d’une femme inconnue dans la neige. Un bébé est présent sur les lieux, hurlant de froid et de faim. Voilà nos protagonistes face à un dilemme moral inattendu.

Molly et Gentil décident de recueillir cet enfant. Cette décision somme toute logique les mène à une spirale de violence. À peine ont-ils pris le bébé dans leurs bras qu’ils se retrouvent confrontés à des cavaliers hostiles. Ces confrontations n’entament pas seulement leur bonne humeur, mais aussi leur pactole, qui fond comme neige au soleil.

Dans Noël en famille, l’humour cède par moments sa place à des thématiques plus sérieuses. Gentil se découvre une fibre paternelle insoupçonnée avec ce bébé trouvé dans des circonstances tragiques, appelé à devenir un catalyseur pour lui. De son côté, Molly se montre initialement plus réticente, probablement consciente que s’encombrer d’un enfant pourrait compliquer leurs projets communs – et même les mettre en danger. Un contraste entre les aspirations de chacun apparaît et donne lieu à des moments de doute.

Moins punchy que dans le premier tome, Augustin Lebon construit ici un récit à suspense où les révélations sont distillées avec parcimonie. Il confirme cependant son talent de conteur et de dessinateur, en mariant habilement le drame, l’action et une réflexion plus intime sur les liens humains, dans des décors enneigés joliment dessinés. À suivre. 

Western Love : Noël en famille, Augustin Lebon
Soleil, août 2024, 56 pages

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3.5

« Ligne de Fuite » : quand Robert Cullen brode autour de l’absence

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Dans Ligne de Fuite, publié par les éditions Blueman, Robert Cullen signe ses véritables débuts dans la bande dessinée avec un album d’une grande personnalité. Composé de trois récits graphiques indépendants, ce dernier aborde des thèmes tels que l’espoir, la peur et la mémoire, à travers des personnages ordinaires confrontés à l’extraordinaire – dimension au demeurant très hitchcockienne. 

Le Tour de la disparition

Le premier récit de cet album, Le Tour de la disparition, se déroule dans l’Angleterre des années 1970, à Blackpool. Robert Cullen y dépeint le quotidien difficile de Cathleen, une jeune danseuse au Winter Garden Dancing. Désespérée après un cambriolage, elle saisit une opportunité inattendue : devenir l’assistante d’un magicien, malgré des rumeurs inquiétantes sur la disparition mystérieuse de ses prédécesseurs. Cette histoire est ancrée dans une bichromie élégante de noir, blanc et vert-de-gris, lui conférant une atmosphère particulière, qui joue beaucoup sur la lumière et souligne la tension entre le fantastique et la réalité sociale. L’auteur réussit à rendre palpable le point de rupture entre une existence ordinaire et l’inconnu, tout en maniant en clerc ses effets.

Perdre corps

Dans le deuxième récit, Perdre corps, Robert Cullen nous transporte dans les années 1990 à Vancouver, où il aborde le thème du deuil avec une grande délicatesse. Après un tragique accident de voiture, une femme croit apercevoir sa fille décédée dans une autre enfant, qu’elle voit grandir. Ce récit, émouvant et introspectif, se concentre sur la façon dont la douleur de la perte et l’espoir illusoire peuvent altérer la perception du réel. On a affaire à un deuil inconsolable et à une maternité en souffrance, qui cherche à se projeter là où c’est possible. Robert Cullen met en lumière la puissance du déni et le désir viscéral de retrouver ce qui a été perdu. 

Sirène

Enfin, le troisième récit, Sirène, se situe dans les années 1980 à Édimbourg. Deux jeunes hommes tentent de cambrioler une maison, une sirène bouleverse leur plan. L’un des voleurs est heurté par une voiture ; il perd l’ouïe. L’autre s’échappe. Plusieurs décennies plus tard, cet homme, désormais âgé, découvre qu’il perçoit une gamme de sons différents, comme un appel irrésistible qui le conduit à un cimetière. Il y a là, manifestement, un abcès à crever. Ce récit, dessiné en bichromie grise avec une introduction progressive de la couleur, prend appui sur la métaphore sonore de l’appel de l’inconnu. Il s’agit d’une réflexion profonde sur la culpabilité et la redécouverte de soi après un évènement traumatique.

L’absence pour liant 

Ce qui relie ces trois récits, au-delà des différences de lieux et d’époques, c’est la manière dont Robert Cullen traite l’absence comme un fil conducteur, un thème qui s’impose comme le véritable cœur narratif de l’album. Que ce soit par l’absence d’une personne, d’une capacité ou d’une paix intérieure, l’auteur explore comment l’inattendu peut pousser un individu à se redéfinir. Chaque histoire commence avec une situation ordinaire ou familière avant de basculer brusquement dans l’imprévu et le fantastique, ce qui réoriente aussitôt la trajectoire des personnages, encapsulés dans des univers très cinématographiques.

Maîtrise

Un petit mot sur l’art visuel. Robert Cullen, ancien directeur de l’animation et réalisateur pour de grandes sociétés telles que Paramount, Cartoon Network, et Netflix, n’a rien d’un perdreau de l’année. Il maîtrise l’image, sa composition, son découpage, ses enchaînements et fait montre d’un sens de l’épure qui sert magnifiquement ses récits. À travers trois nouvelles qui s’entrecroisent thématiquement, il propose une réflexion poignante sur le deuil, le manque, la résilience, l’imprévisible. Ligne de fuite est en tout cas aussi déroutant que remarquable, et on le doit en grande partie à son inventivité scénaristique et à son ingéniosité visuelle. 

Ligne de fuite, Robert Cullen 
Blueman, août 2024, 128 pages

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5

« Des étrangers dans les lavandes » : s’éveiller à l’autre

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Des étrangers dans les lavandes, de Serge Scotto et Emmanuel Saint, dépeint l’arrivée de réfugiés cambodgiens dans un village provençal des années 1970. Publié aux éditions Delcourt, ce roman graphique, inspiré de faits réels, traite avec sensibilité du choc des cultures, du deuil et de la renaissance émotionnelle. Entre humour, sensibilité et critiques sociales, le récit nous plonge dans une atmosphère authentique, quelque part entre Marcel Pagnol et Clint Eastwood.

Le récit de Des étrangers dans les lavandes s’ouvre sur un petit village provençal en pleine déshérence. Les jeunes quittent leurs terres natales pour chercher de meilleures opportunités ailleurs, et surtout dans les grandes villes, laissant derrière eux des quartiers dépeuplés et des champs de lavande en jachère. Pour remédier à cet inexorable exode rural, le maire a une idée audacieuse, inspirée par l’actualité internationale : faire venir des réfugiés cambodgiens pour revitaliser le village et redonner de l’allant à ses terres. Cette initiative a beau être pragmatique, elle n’en provoque pas moins les conservatismes, à l’aune du choc culturel, et des tensions parmi les habitants. Les nouveaux arrivants, surnommés à tort « Chinois » par les villageois (un signe des stéréotypes qui les attendent), suscitent tantôt la méfiance tantôt l’incompréhension. En l’état, c’est un mariage de raison, un peu contraint et accueilli avec scepticisme. 

Au cœur du récit de Serge Scotto et Emmanuel Saint se trouve Antoine, un propriétaire terrien vieillissant, qui vit reclus depuis la mort de son fils en Indochine. Solitaire et amer, il doit composer avec un deuil inconsolable et voit dans l’arrivée de ces nouvelles populations de quoi raviver des souvenirs douloureux. Là où le maire incarne une forme d’optimisme pragmatique et intéressé, l’ouverture au changement n’est pas tout à fait ce qui caractérise Antoine, qui a décidément beaucoup de points communs avec le Walt Kowalski de Gran Torino. D’ailleurs, si le héros de Clint Eastwood finit par se lier d’amitié avec son voisin Thao, Antoine va quant à lui prendre son aile et ensuite adopter un enfant cambodgien orphelin, qui va bouleverser progressivement ses convictions. Ces allochtones asiatiques peuvent-ils le réconcilier avec la vie ?

Ce petit garçon, qui ne parle pas sa langue, ravive en Antoine des sentiments paternels enfouis et comble de manière tacite le vide laissé par la perte de son fils. Les deux personnages s’éveillent l’un à l’autre, grandissent ensemble et finissent par entretenir des liens quasi filiaux. En ce sens, Des étrangers dans les lavandes explore subtilement les mécanismes des préjugés et de la méfiance. Le conservatisme rural et l’ignorance poussent dans un premier temps les villageois à la méfiance, puis l’expérience et les rapports humains pacifient la situation et dévoilent les opportunités offertes par ces nouveaux habitants. Les préjugés ne résistent pas à l’épreuve du temps.

Cette dynamique optimiste est renforcée par d’autres interactions secondaires, comme celles du facteur avec Madame Simon ou du maire avec sa femme, qui ajoutent des touches d’humour et de légèreté à l’ensemble. Et visuellement, la bande dessinée séduit par la chaleur et la lumière de la Provence, les paysages de lavandes, les villages et leurs maisons de pierre, etc. Des étrangers dans les lavandes alterne ainsi entre la gravité – le deuil, l’exil, la xénophobie – et l’humanité dans ce qu’elle a de meilleur à offrir : la compassion, la tolérance, la solidarité. Un bel album, simple mais profond.

Des étrangers dans les lavandes, Serge Scotto et Emmanuel Saint 
Delcourt, août 2024, 104 pages

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3.5

« Valhalla Bunker » : nazisme résiduel

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Fabien Bedouel situe ce nouvel opus dix années après les événements explosifs de la saga Valhalla Hotel et la destruction de l’hôtel éponyme. Dans Valhalla Bunker (Glénat), les lecteurs sont transportés des paysages arides du Nouveau-Mexique vers les étendues glacées de l’Alaska, où les nazis, que l’on pensait vaincus, semblent avoir établi une nouvelle base secrète…

Quel plaisir de retrouver ces personnages hauts en couleur que sont El Loco, Betty, Meli, Malone et Lemmy ! Valhalla Hotel nous exposait à une aventure aussi délirante qu’intense, dans un style mêlant humour décapant, action effrénée et références culturelles multiples. Eh bien, c’est peu dire que Valhalla Bunker abonde dans le même sens.

Dès les premières pages, l’absurde côtoie le spectaculaire. Le coach Malone, toujours aussi pathétique, sort de prison après plusieurs années d’incarcération, pour être récupéré par Melinda dans un bolide extravagant. Leur destination ? Le Lea’s bar, point de ralliement où il retrouve ses anciens compagnons d’armes. Pendant la parenthèse carcérale qui fut sienne, El Loco est devenu une star du métal, Betty a gravi les échelons à la CIA et Lemmy s’est mis à réaliser des films de genre. On redécouvre la même bande de bras cassés, mais redimensionnée juste ce qu’il faut pour nous surprendre.

L’humour, souvent irrévérencieux, reste omniprésent, et les dialogues fusent avec une spontanéité déconcertante. Fabien Bedouel ne manque évidemment pas d’allusions satiriques, notamment au trumpisme, incarné ici par un ex-shérif devenu président des États-Unis, dont la chevelure teintée d’orange constitue un clin d’œil évident. 

L’action foisonne dans Valhalla Bunker. De l’irruption d’un commando chez El Loco à l’exploration d’une nouvelle base secrète nazie, l’ancienne équipe reprend du service, toujours avec ce mélange de naïveté et d’absurdité qui la caractérise si bien. Le ton reste ainsi résolument déjanté, avec des personnages farfelus et des situations improbables. Les idéologies extrêmes et les désirs de vengeance des uns et des autres ne sont finalement que des prétextes pour immerger le lecteur dans une ambiance pop aussi jouissive que référencée.

Valhalla Bunker est une excellente surprise pour tous les amateurs de la première saga comme pour les nouveaux lecteurs. Loin d’être une simple reprise, elle apporte un souffle nouveau tout en respectant l’ADN de la série originale, chose rendue possible par l’évolution des personnages et la relocalisation de l’intrigue dans un nouveau décor. Redoutable. 

Valhalla Bunker, Fabien Bedouel
Glénat, août 2024, 64 pages

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4