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Le Procès du Chien : la société au banc des accusés

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Premier long-métrage de Laetitia Dosch présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes 2024, Le Procès du Chien convoque une comédie burlesque flirtant dangereusement avec les limites du ridicule. Tiré d’un fait réel, le jugement suisse très médiatisé d’un chien qui sert plutôt de prétexte, il dresse le portrait d’une société en crise. Statut de l’animal, domestication de la nature, soumission de la femme, écologie et sécuritarisme font ainsi partie des thèmes sur lesquels Le Procès du Chien nous invite à réfléchir. Par sa pluralité de sujets un peu étouffés, son ton humoristique, parfois absurde, et ses personnages caricaturaux, le film ne convainc pas totalement mais offre un bon poil d’inventivité.

Interprète principale de Jeune Femme de Léonor Serraille, récompensé par la Caméra d’or 2017 à Cannes, Laetitia Dosch a également tourné pour Justine Triet dans La Bataille de Solférino, Maïwenn dans Mon Roi et Guillaume Senez dans Nos Batailles. Après avoir créé au théâtre de Vidy-Lausanne son propre spectacle, Hate, un duo insolite entre elle et un cheval, l’actrice franco-suisse passe à la réalisation.

Dans Le Procès du Chien, inspiré du roman Chien Blanc de Romain Gary, elle incarne Avril, une avocate abonnée aux causes perdues. Réprimandée par son patron, elle se jure de gagner sa prochaine affaire. Mais lorsque Dariuch, un aveugle, lui demande de défendre son chien, Cosmos, Avril s’engage dans une bataille juridique étonnante qui bouleverse le cours de son existence.

Entre chien et loup…

Comment juger un chien guidé par une volonté propre, bien distincte de celle de son maître, mais qui pour autant, ne s’apparente pas à un homme ? Si aujourd’hui, la législation a évolué, reconnaissant aux animaux le statut d’ « êtres vivants doués de sensibilité », le chien a longtemps été considéré comme une chose qui, comme telle, peut être détruite en cas de menace.

Cosmos, le fidèle compagnon de Dariuch accusé d’avoir violemment mordu plusieurs femmes, risque ainsi la mort. Face à la plainte de Lorene, une portugaise marquée par des cicatrices au visage, Avril lutte pour la reconnaissance d’un véritable statut de l’animal. D’abord assimilé à son maître, puis à un humain, Cosmos est enfin présenté comme un être soumis à des instincts sauvages et primaires, en somme, un chien sensible à l’appel des loups.

Cependant, malgré toute la bonne volonté du juge, qui appelle Cosmos à la barre, essaie de l’interroger par des procédés risibles et convoque même un comité éthologique, donnant lieu à quelques scènes cocasses, les barrières entre l’homme et l’animal, la culture et la nature, demeurent infranchissables. Une façon pour Le Procès du Chien d’aborder la situation écologique qui préoccupe fortement Laetitia Dosch. La réalisatrice a ainsi affirmé : « cette crise vient d’une ignorance, d’une insensibilité vis-à-vis des autres espèces de notre écosystème. (…) Il faut réinventer notre rapport au vivant si on veut survivre. »

En défendant Cosmos, un misogyne affiché qui ne s’attaque pas aux hommes, Avril réaffirme sa place d’avocate, comme si corriger l’agressivité de ce chien allait guérir toute une société dans laquelle les femmes semblent domestiquées. En exécutant le fameux pli du genou en se baissant, celles-ci marqueraient en effet une forme de soumission qui inciterait Cosmos à les mordre.  Le Procès du Chien traite donc de la violence physique et verbale contre les femmes, mais aussi des enfants à travers le petit Joachim, un garçon maltraité, peu avenant et provocateur qu’ Avril prend sous son aile. Les deux personnages, en quête d’estime et d’amour, parviennent à trouver ensemble du réconfort.

Le film inclut également un procès plus politique sur le terrain miné de la sécurité. L’avocate de la partie civile, candidate aux élections, incarnée par Anne Dorval, apparait ainsi comme la caricature parfaite d’un Éric Zemmour ou d’un Donald Trump. À l’heure où l’extrême droite progresse aux élections, Laetitia Dosch dénonce ces figures politiques qui jouent sur la peur des citoyens. Si le chien représente un danger pour la société, il doit être éliminé sans état d’âme.

Fort de toutes ces thématiques sociales et politiques, Le Procès du Chien cherche à changer notre regard sur le monde civilisé. Mais en s’éparpillant sur beaucoup de sujets sans vraiment les approfondir, il s’impose plus comme une comédie singulière, absurde, dont les variations de ton peuvent parfois désorienter.

À rebrousse-poil

« Une comédie libre, dérangeante, qui parle de choses importantes », c’est ainsi que la réalisatrice franco-suisse décrit Le Procès du Chien. Des comédies de ce genre, un peu délirantes, nous en voyons très peu. Toutefois, le caractère humoristique, souvent très décalé du film, nuit au fond du propos, si bien que l’on peine à prendre l’histoire au sérieux et à s’impliquer auprès de ces protagonistes plus clownesques qu’empathiques. Même le chien, filmé avec une attachante et relative sobriété, semble finalement moins exubérant que ses camarades humains.

Du rire à la violence, en passant par l’extravagance, Le Procès du Chien alterne les registres en un aboiement. Ces brusques changements de ton, associé à un montage hasardeux, confèrent au film un rythme assez étrange. Aussi, des séquences attrayantes, comme l’intervention du comité éthologique ou la plaidoirie finale d’April, se retrouvent malheureusement réduites à peau de chagrin.

Après Anatomie d’une chute, Palme d’Or 2023, et aux côtés de Black Dog, Prix Un Certain Regard 2024, le premier film de Laetitia Dosch surfe sur la vague canine avec une certaine originalité. Dommage qu’il lui manque la fluidité du premier et l’émotion du second pour nous marquer de sa patte.

Le Procès du Chien – Bande-annonce

Le Procès du Chien – Fiche technique

Réalisation : Laetitia Dosch
Scénario : Laetitia Dosch, Anne-Sophie Bailly
Casting : Laetitia Dosch (Avril Lucciane), François Damiens (Dariuch), Pierre Deladonchamps (Jérôme), Jean-Pascal Zadi (Marc), Anne Dorval (Roseline), Mathieu Demy (le juge)…
Musique : David Stanke 
Photographie : Alexis Kavyrchine
Société de production : Bande à Part Productions
Sociétés de distribution : The Jokers, Les Bookmakers
Genre : comédie
Durée : 1h25
France – Sortie le 11 septembre 2024

Deauville 2024 : Speak No Evil, des psychologues et des psychopathes

Rares sont ces œuvres psychologiques, ascendantes horrifiques, qui infiltrent les festivals auxquels le genre n’est pas dédié. Speak No Evil est de ceux-là, même s’il semble plus à l’aise en explorant sa dimension sociale. C’est notamment le point fort du film qui, malgré sa longue exposition, se lâche davantage dans un final qui revisite le home invasion.

Synopsis : Une famille amé­ri­caine passe le week-end dans la pro­prié­té de rêve d’une char­mante famille bri­tan­nique ren­con­trée en vacances. Mais ce séjour qui s’annonçait idyl­lique se trans­forme rapi­de­ment en atroce cauchemar.

James Watkins, à qui l’on doit le désespérant The Descent 2 et la vaine tentative angoissante de La Dame en noir, semble de nouveau renouer avec l’atmosphère survival de son Eden Lake. Sans être un grand faiseur d’images, le cinéaste manie mieux la narration lorsque l’on joue sur l’ambivalence de personnages complexes. Bien heureusement pour lui, il dispose d’un gros lot de protagonistes névrotiques en réalisant le remake du film éponyme danois. Le film de Christian Tafdrup a en effet stupéfait de nombreux spectateurs quant au jeu de miroir entre deux familles, diamétralement opposées sur leur perspective du bonheur.

La petite famille dans la prairie

L’été croate bat son plein et la bonne humeur se dégage de tout part, à l’exception des membres de la famille Dalton, que l’on découvre distants les uns des autres. Débarquent alors d’autres vacanciers plus dynamiques et moins pantouflards qu’eux. Ils se laissent guider par leurs pulsions et leurs désirs, échangent ouvertement et avec une grande sincérité avec les Dalton. Après cette étape de séduction, remplie de sarcasmes et de viles intentions derrière leur sourire charmeur, les moutons sont désormais invités à danser avec les loups, littéralement. Au terme de cette rencontre enchantée, et sans plus attendre, direction les contrées rurales de l’Angleterre, loin de la routine et des exigences infernales de la capitale, pour un week-end en famille qui flirte avec l’atmosphère angoissante de Midsommar, à moindre mesure.

Comme le titre l’indique, il demande à ses personnages un contrôle sur eux-mêmes, de rester sages et bienséants. Ne pas faire de vague, ne pas ouvrir la bouche quand ce n’est pas nécessaire, c’est juste dans cette optique que l’on reconnaît la captivité de la famille londonienne dans un décor et un confort qui ne lui est pas familier. Watkins en profite donc pour brosser le portrait de la famille Dalton, très dysfonctionnelle et qui cumule tous les clichés dramatiques entre le mari en défaut d’autorité, de confiance et de masculinité, l’adultère de son épouse, son végétalisme et la surprotection pour sa fille de 12 ans Agnès, qui suffoque lorsqu’elle qu’on la sépare de son lapin en peluche. En opposition à une famille, semble-t-il « parfaite », mais surtout heureuse, les Dalton se laissent donc dépasser par la générosité de leurs hôtes un peu trop enthousiastes à l’idée de les voir débarquer dans leur patelin où personne ne les entendrait hurler.

Ferme tes yeux, donne-moi ta main

L’objet d’étude de Watkins consiste alors à sonder les maux de Ben et Louise Dalton, respectivement campés par Scoot McNairy (Monsters, Cogan) et Mackenzie Davis (Seul sur Mars), qui peinent à communiquer ou à se tenir dans la même échelle de plan. Ce qui est rarement le cas pour le couple que forment Paddy et Ciara. Ce n’est que par petites touches que ce duo révèle des failles et confirme de bien lugubres soupçons. Les micro-aggressions, souvent malsaines et voyeuristes, se multiplient et génèrent cette tension qui se resserre sur les Dalton. Il est toutefois dommage de ne pas pousser les curseurs du malaise à fond. Hormis un regard furtif à travers une vitre et un gobage forcé d’une tranche d’oie, le réalisateur troque la viscéralité de son thriller avec de l’ennui, tout aussi mortel.

De même, le film manque d’être incisif lorsqu’il fait appel à la cruauté graphique, là où le film danois capitalisait autant sur les sévices physiques que sur la dimension psychologique, un peu à la manière de Funny Games de Michael Haneke. Non pas qu’elle soit nécessaire, mais ces éléments sont soit trop éparpillés dans le récit ou trop condensé dans le climax, que l’attente finit par agacer. Le remake de Watkins semble ainsi avoir lissé les traits de caractère des hôtes, malgré une débauche d’énergie comme James McAvoy l’a notamment démonté dans Split. Cela est tout de même suffisant pour éclipser la performance d’Aisling Franciosi, d’abord aperçu dans le rôle de Lyanna Stark dans la série Game of Thrones, puis révélé dans l’impressionnant The Nightingale. À cet étrange duo, très bipolaire dans leur attitude, s’ajoute Ant, un garçon qui n’a plus de langue pour pouvoir s’exprimer. Mais existe-t-il une bonne raison à cela ? À tour de rôle, paternité et maternité s’entrechoquent pour y répondre, car ce qui compte par-dessus tout dans cette intrigue, ce sont bien les actes des personnages, qui sont alors punis ou récompensés en conséquence. Reste à savoir quelle est la meilleure issue pour les Dalton, piégés dans l’enfer d’une amitié et d’une bienséance toxiques, afin de vaincre leurs démons et de se réconcilier pour de bon.

Petite bulle rafraîchissante en début de festival, Speak No Evil ne manque pas de dissimuler certains de ses défauts grâce à son final assez jouissif et à son humour noir plutôt adroit, notamment lorsque James McAvoy prend les rênes du récit.

Speak No Evil est présenté dans la sélection Premières au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : James Watkins
Année : 2024
Durée : 1h50
Avec : James McAvoy, Mackenzie Davis, Scoot McNairy, Aisling Franciosi, Alex West Lefler, Dan Hough
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : Exhibiting Forgiveness, brisés de père en fils

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Premier long-métrage de Titus Kaphar, Exhibiting Forgiveness compose un drame familial centré sur les relations pères-fils et la recherche perpétuelle du pardon. Des thématiques classiques traitées sous l’angle un peu plus innovant de la création artistique comme canalisateur d’une souffrance passée dévorante. Malheureusement, la longueur du film et la relative stagnation des personnages, qui évoluent peu émotionnellement, n’impliquent le spectateur que dans la lente attente d’une réconciliation finale.  

Synopsis : Un artiste noir qui se libère de son pas­sé à tra­vers ses pein­tures voit son ascen­sion vers le suc­cès contra­riée après la visite impromp­tue de son père, un ancien toxi­co­mane déses­pé­ré à l’idée de se récon­ci­lier avec son fils. Ils vont batailler ensemble et apprendre qu’il est plus dif­fi­cile d’oublier que de pardonner.

Titus Kaphar, peintre américain dont les œuvres sont exposées au MoMa et au MET de New York, étend avec Exhibiting Forgiveness son champ d’expression artistique. En passant du pinceau à la caméra, le réalisateur brosse le portrait d’une famille en crise, dont les membres se déchirent face à la douleur et à la haine. Les tableaux, qui constituent des sortes de fenêtres sur le passé, donnent à voir l’image d’une enfance brisée incapable d’oublier.

L’éducation à la dure

Tarrel mène une existence confortable avec sa femme Aisha et son fils. Peintre célèbre qui enchaîne les expositions, propriétaire d’une grande maison, tout semble lui réussir. Pourtant, il traîne dans son passé une rancœur indélébile qui le réveille en sursaut et le fait cogner violemment contre les murs. Cette rage, Tarrel la contient dans le cadre de ses peintures, forme de catharsis libératrice de sa souffrance. Mais lorsque son père, La’Ron, resurgit brusquement dans sa vie, cet équilibre précaire bascule.

Appelé à se remémorer l’apprentissage sévère que lui a infligé son père toxicomane, entre coups et travaux acharnés, Tarrel refuse de renouer des liens avec La’Ron. Malgré sa brutalité, c’est bien cette éducation de forcenée qui a forgé, avec le temps, la personnalité créative de Tarrel. Et même si l’on ne peut cautionner un tel traitement, l’attitude de Tarrel, focalisée sur ses blessures, et non sur tout ce qu’il a accompli, finit presque par agacer. Son père, qui se cherche des excuses, lui en fait d’ailleurs la remarque. Profondément marqué par cette expérience, Tarrel s’est construit en parfaite opposition avec La’Ron, jusque dans la définition de sa figure paternelle. Loin de reproduire le traumatisme de son enfance, Tarrel traite en effet son fils avec amour et délicatesse.

Au contraire, La’Ron a sciemment appliqué à son enfant la même éducation stricte qu’il a vécue. Exhibiting Forgiveness souligne ainsi le tragique de la reprise de schémas familiaux, dont la machine implacable se perpétue de génération en génération. Cette violence, La’Ron la justifie par un simple objectif, faire de son fils un homme, doublé d’un constat sociétal, les individus noirs ne peuvent réussir qu’en se tuant à la tâche. Cette réalité, qui aurait été pertinente à développer, ne constitue cependant pas le sujet du film, qui reste principalement attaché à la réconciliation avec le passé.

L’art du pardon

La mère de Tarrel, Joyce, exerce le rôle d’une médiatrice entre Tarrel et La’Ron. Fervente adepte de l’Eglise et lectrice de la Bible, elle considère le pardon comme une nécessité absolue, car celui qui ne pardonne pas ne saurait lui-même être pardonné. Si l’art représente l’exutoire de Tarrel, pour Joyce, c’est la religion qui devient un véritable refuge. Ses efforts favorisent alors des rencontres et des tentatives d’explications successives entre père et fils. Tarrel parviendra-t-il enfin à vider son esprit, à l’image de sa silhouette qu’il découpe au couteau dans la toile ?

En exposant directement son seul enjeu centré autour de la réconciliation, Exhibiting Forgiveness peine à susciter notre intérêt pendant ses deux heures mal rythmées et entrecoupées de chansons, d’autant plus que l’émotion ne jaillit pas vraiment dans l’acte final en demi-teinte. Le personnage de Joyce, éprouvée par La’Ron, mériterait davantage de développements, alors que la relation entre Tarrel et La’Ron tourne en rond pendant la majorité du récit. Ceci nous laisse l’impression d’un film statique, qui propose néanmoins quelques idées de mise en scène, notamment un jeu sur les tableaux qui surgissent dans les décors. Il n’est pas encore certain que Titus Kaphar renouvelle ce premier vernissage cinématographique, mais Exhibiting Forgiveness contribuera peut-être, si l’on oublie ses défauts, à sa renommée d’artiste international.

Exhibiting Forgiveness est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Titus Kaphar
Année : 2024
Durée : 1h52
Avec : André Holland, John Earl Jelks, Aunjanue Ellis-Taylor, Andra Day
Nationalité : États-Unis

« Le Sourire du plombier » : cocon familial  

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Dans L’Adoption : Le Sourire du plombier, Zidrou et Arno Monin nous livrent des tranches de vie touchantes. Publié par les éditions Bamboo, ce récit explore les méandres de la vie familiale, où l’amour transcende souvent les épreuves, les différences, et même la mort. 

Après avoir fait face à des difficultés pour concevoir, un couple décide de déposer deux demandes d’adoption. Le père, d’origine espagnole, forme un dossier en Espagne, tandis que la mère, française, en fait de même dans l’Hexagone. Contre toute attente, les deux demandes aboutissent en même temps, et le couple se retrouve parent de deux petites filles. La surprise est totale mais ne s’arrête pas là, puisque la mère, dans la foulée, tombe enceinte naturellement. 

C’est ici qu’un premier décalage se crée dans cette famille « à l’envers ». Alors que les deux premières filles sont adoptées, la troisième, née naturellement, grandit avec un sentiment d’altérité. Elle aussi aurait aimé avoir été adoptée ! Ce thème est traité avec sensibilité, mettant en lumière les complexités des relations fraternelles où l’amour et le doute coexistent. Les notions d’appartenance et de légitimité au sein d’une famille se voient ainsi questionnées à travers la petite dernière, aux antipodes de ce que proposent généralement les récits d’adoption.

La famille apparaît aussi « à l’envers » au regard de l’inversion des rôles parentaux traditionnels. Ici, c’est la mère qui travaille, tandis que le père s’occupe des enfants, du ménage et de la cuisine. Ce renversement des rôles est significatif : il bat en brèche une certaine vision conservatrice de la famille et assoit, dans le récit, la stature du père. La mère, grande lectrice, est de son côté dépeinte comme une femme intellectuellement active, aimante envers les siens, mais quelque peu déconnectée des tâches domestiques, au point par exemple de brûler les plats qu’elle réchauffe, trop absorbée par ses romans. 

En contraste, le père est montré comme dévoué et attentionné. Il joue un rôle central dans la vie quotidienne de ses filles. Il les accompagne à leurs activités, qu’il s’agisse de la piscine, de la musique ou du football, et fait de son mieux pour maintenir l’harmonie familiale. Son souci du bien-être de ses filles se manifeste jusque dans les détails du quotidien, comme le choix de la musique lors des trajets en voiture. Ce père, protecteur et amusant, s’efforce tout au lonf de l’album, généreux en souvenirs familiaux, de construire une relation de confiance avec ses enfants, refusant de reproduire les violences qu’il a lui-même subies dans son enfance. 

Plus grave dans son approche, le deuil constitue un thème récurrent dans cet album. La mort, bien que toujours difficile à aborder, est toutefois présentée ici avec une certaine délicatesse, qui en souligne l’impact profond sur les individus, mais aussi sur les dynamiques familiales qui permettent d’y faire face. C’est elle qui fait remonter les souvenirs, et à travers des flashbacks, le lecteur découvre la tendresse et l’amour qui unissaient cette famille. Ces souvenirs, qui ressurgissent au fil des pages, montrent un homme capable de réconforter ses enfants après une défaite sportive, ou de trouver le positif dans des situations pourtant désagréables, comme une panne de voiture sous la pluie. 

L’Adoption : Le Sourire du plombier célèbre l’amour familial sous toutes ses formes : parental, fraternel et même celui que l’on porte aux souvenirs des êtres disparus. Cet album autonome, qui ne nécessite pas la lecture des précédents tomes pour être apprécié, propose une réflexion sur la famille, la perte et la manière dont on peut continuer à avancer malgré les épreuves. En plaçant au centre de son récit une famille où les rôles sont inversés et où les enfants, qu’ils soient adoptés ou biologiques, cherchent chacun leur place, Zidrou et Arno Monin offrent une vision profondément humaine et nuancée de la famille. Un album à lire, à relire, et à apprécier pour sa capacité à traduire les nuances de la vie familiale avec justesse. 

L’Adoption : Le Sourire du plombier, Zidrou et Arno Monin 
Bamboo, septembre 2024, 72 pages 

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4

« Si t’es un homme ! » : réflexions autour des masculinités

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Déconstruire les stéréotypes de genre et encourager une société plus égalitaire n’est pas une mince affaire. L’ouvrage collectif Si t’es un homme !, publié chez Glénat, s’attaque aux constructions de la masculinité. À travers 24 textes et bandes dessinées, des auteurs et autrices de diverses générations et horizons proposent un éventail d’expériences et de réflexions pour comprendre, interroger et renouveler les masculinités.

Si t’es un homme ! est un ouvrage collectif qui se distingue par la pluralité de ses voix. Chaque auteur y explore la masculinité par un prisme différent : le regard genré en tant qu’artiste, les défis de la condition d’homme racisé ou encore la question de l’habillement et de l’expression de genre. En abordant des sujets variés, le livre brise les tabous et ouvre des espaces de dialogue autour des enjeux contemporains liés au genre. Les récits oscillent entre fiction, autobiographie et analyse, avec une volonté commune : celle de dépasser les cadres traditionnels imposés par les normes de genre.

Le livre questionne les stéréotypes traditionnels associés à la masculinité. Comment assumer que l’on préfère une Barbie à un GI Joe, que l’on s’amuse davantage devant une romcom que devant un jeu vidéo viriliste ? Ce sont autant de questions qui visent à déconstruire les attentes culturelles liées au genre masculin. Les encouragements quasi-militaires des supporters de football, l’homophobie et la misogynie présents dans ce milieu, ou encore la domination masculine de l’espace social et domestique sont autant de thèmes abordés de manière frontale. Les auteurs n’hésitent pas à pointer du doigt les dysfonctionnements et les violences sous-jacentes à certaines expressions de la masculinité.

Ce travail de déconstruction passe aussi par l’exploration de l’intimité masculine, souvent marquée par des injonctions à la performance et à la virilité. À travers des récits sur les vestiaires, leurs vexations et les attentes quant à la taille du pénis, Si t’es un homme ! explore des territoires rarement abordés dans la littérature grand public. Cette introspection permet de mettre en lumière les contradictions et les fragilités qui caractérisent les expériences masculines.

L’ouvrage fait également une large place à l’analyse culturelle. Il questionne, par exemple, le cinéma de réalisateurs comme Godard, Kechiche ou encore le film Les Valseuses, qui peuvent illustrer des modèles de masculinité problématiques. Un dessinateur y confrontera quant à lui ses propres biais involontaires, tels que la représentation des femmes comme passives ou réduites à leur rôle de mère. Ces réflexions amènent le lecteur à s’interroger sur la manière dont l’art et la culture façonnent notre perception des genres.

En mélangeant différents styles graphiques, dont le roman-photo, l’ouvrage permet d’approcher la question de la masculinité de manière innovante et artistique. Chaque contribution apporte un éclairage unique, nourrissant ainsi une réflexion collective sur les représentations et les idéologies véhiculées par les médias et les arts.

L’exploration de la masculinité dans le contexte du capitalisme, le travestissement ou encore le partage des tâches domestiques figurent en bonne place dans l’ouvrage. Ce dernier appelle à une remise en question profonde des normes et des valeurs, parfois transmises de père en fils, pour favoriser des modèles de masculinité plus inclusifs et bienveillants.

Si t’es un homme ! apparaît comme un album audacieux qui s’inscrit dans une démarche résolument contemporaine de redéfinition des genres. À travers ses fictions, autobiographies et analyses, il invite à une réflexion individuelle et collective, un voyage vers plus d’égalité, de liberté et de tolérance. Ce livre, à passer de main en main, se veut un outil de dialogue et de changement, un levier pour repenser les masculinités et ouvrir la voie à de nouvelles formes d’identité et d’expression.

Si t’es un homme !, collectif
Glénat, septembre 2024, 256 pages

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3.5

« American Parano » : un second tome au diapason

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Avec American Parano : Black House, Hervé Bourhis et Lucas Varela concluent leur diptyque en offrant une exploration saisissante d’un San Francisco des années 60 marqué par le psychédélisme, les crimes rituels et une enquête policière haletante. Entre mysticisme et manipulation, la protagoniste Kim Tyler se confronte à des vérités troublantes et une société patriarcale oppressante.

Le deuxième tome d’American Parano s’ouvre alors que des victimes semblent avoir été la cible de rituels satanistes. L’inspectrice Kim Tyler, toujours empêtrée dans son enquête précédente, se retrouve face à Baron Yeval, un personnage énigmatique et manipulateur, fondateur de « l’Église de Satan ». Ce dernier est rusé, manipulateur, beau parleur. Et il apprécie particulièrement se jouer de son interlocutrice.

La situation se complique davantage pour Kim, qui est confrontée à un nouveau partenaire, Taft, après que son équipier de longue date, Ulysses Ford, a été hospitalisé. Les deux agents sont contraints de coopérer alors que l’enquête prend un tournant inattendu : un marginal se livre aux autorités, prétendant être l’assassin. Mais les apparences sont souvent trompeuses, et ce coupable trop évident ne semble être qu’une pièce d’un puzzle plus complexe.

Le cadre de l’intrigue, le San Francisco de la fin des années 60, est essentiel pour comprendre la profondeur narrative de ce polar. Cette période, marquée par les contre-cultures, les mouvements hippies et l’émergence de nouvelles formes de spiritualité, est également un temps de grandes tensions sociales et politiques. Le dessin de Lucas Varela rend hommage à cette époque avec une précision engageante. Des vignettes urbaines minutieusement construites, rappelant le style d’Edward Hopper et son fameux Nighthawks, enveloppent le lecteur dans une atmosphère à la fois nostalgique et oppressante.

Le personnage de Kimberly Tyler demeure le cœur battant de cette histoire. Elle est la seule femme dans un univers policier résolument machiste et méprisant, ce qui rend son parcours d’autant plus intéressant. Kim se montre indépendante, non seulement sur le plan professionnel, mais aussi personnel et sexuel. Elle se retrouve à découvrir des vérités troublantes sur son père et ses interrogations avec Baron Yeval révèlent des moments de tension psychologique intenses, où le jeu de domination n’est pas sans rappeler celui entre Clarice Starling et Hannibal Lecter dans Le Silence des agneaux.

American Parano : Black House conclut un diptyque où se mêlent savamment intrigue policière, critique sociale et exploration de l’âme humaine. Hervé Bourhis et Lucas Varela livrent une œuvre marquante qui utilise le cadre historique des années 60 et la figure d’une héroïne féminine forte pour interroger des thématiques telles que le patriarcat, la manipulation, les rites, etc. En restituant une époque pleine de contradictions et de tensions à travers un récit policier haletant, les auteurs réussissent à créer un polar noir où San Francisco joue les premiers rôles.

American Parano T.02 : Black House, Hervé Bourhis et Lucas Varela
Dupuis, août 2024, 64 pages

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3.5

« Écoute s’il pleut » : mémoire vive

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Roman graphique de Rodolphe et Patrick Prugne, édité par Daniel Maghen, Écoute s’il pleut est une œuvre singulière qui tisse les fils de la mémoire, du mystère, de l’invisible et surtout de l’indicible. Plongé dans le bocage normand des années 1960, le récit entrelace le quotidien d’un jeune garçon, Daniel, avec une intrigue aux allures fantastiques. L’histoire, l’imagination et le surnaturel semblent alors se chevaucher. 

« Moi, tu sais, je suis républicain, rationaliste et athée ! Les miracles et les apparitions, c’est la boutique d’en face ! « 

Daniel en est pourtant convaincu : il a dialogué avec Paul, un garçon depuis longtemps porté disparu, et a même aperçu sa séduisante mère, très courtisée pendant la Seconde guerre mondiale, tant par les hommes du coin que par les soldats allemands mobilisés en Normandie.

Mais alors pourquoi ce moulin mystérieux, censé abriter la famille, lui apparaît-il désormais en ruines ? Et comment expliquer les paradoxes temporels de ses récentes rencontres ?

Écoute s’il pleut raconte l’histoire d’un adolescent en vacances chez sa grand-mère, récemment veuve. La Normandie des années 60 lui offre le temps d’explorer les environs, et notamment les moulins, puisque la solitude est la règle dans ces milieux ruraux dépeuplés. « Écoute s’il pleut » est le nom d’un moulin isolé, un lieu que Daniel va explorer avec curiosité. 

C’est là qu’il rencontre Paul, un garçon de son âge, qui prétend y vivre avec sa mère. Paul n’est pas seulement un copain ou un ami, il devient une énigme que Daniel doit percer à jour. Pourquoi disparaît-il soudainement ? Quelle est son histoire ? La quête de vérité qui s’ensuit plonge Daniel dans les méandres de l’histoire locale et révèle des secrets enfouis qui touchent directement son propre passé.

« Cette histoire d’Allemand, ça peut n’être qu’un trompe-l’œil, un leurre… À l’époque, dénonciations, règlements de comptes et exécutions étaient courants. Quelqu’un a pu en profiter… »

Même quand il pense toucher du doigt la vérité, Daniel n’explore finalement qu’une fausse piste de plus. Écoute s’il pleut navigue entre plusieurs temporalités pour dévoiler un drame intime. Il explore la vie d’une femme de grande beauté, et, à travers elle, les tensions nées de l’Occupation. 

Avec ses traits de crayon précis et une mise en couleur à l’aquarelle, qui donne une impression de douceur et de mélancolie, l’album est dominé par des tons de bleu, beige et vert. Poétique, le dessin se met au diapason d’un récit doublement initiatique, avec un personnage qui se révèle en même temps que le passé du début des années 1940.

Réflexion sur la mémoire et les secrets de famille, exploration des limites entre réalité et imaginaire, Écoute s’il pleut prend aussi la forme d’un drame intemporel sur la perte, la recherche de soi et le poids des histoires non résolues. Plutôt engageant. 

Écoute s’il pleut, Rodolphe et Patrick Prugne
Daniel Maghen, août 2024, 72 pages

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« La Fille du puisatier » : une France en mutation

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Les éditions Bamboo publient une adaptation graphique de La Fille du puisatier, film de Marcel Pagnol paru au début des années 1940. Éric Stoffel, Emilio Van der Zuiden et Albertine Ralenti déploient leur intrigue au cœur de la Provence, dans un petit village rural où le quotidien est imprégné de traditions séculaires et d’une certaine rudesse de vie.

L’histoire s’articule autour de Patricia Amoretti, la fille d’un puisatier veuf, qui tombe amoureuse de Jacques Mazel, un jeune aviateur issu d’une famille bourgeoise. Le puisatier, inquiet quant au futur de sa fille, prend conscience qu’il risque de perdre celle qui tient le foyer et aimerait la voir dans les bras de Félipe Rambert, un travailleur manuel modeste, dont le style de vie se conforme davantage à leur histoire familiale.

Cependant, les dés sont jetés et l’amour entre Patricia et Jacques dans un contexte bucolique. Cette passion naissante est toutefois rapidement ternie par les réalités sociales et politiques de l’époque. Après quelques rencontres furtives, Patricia se retrouve enceinte, tandis que Jacques est mobilisé, et la réaction des deux familles apparaît aussi contrastée que leurs origines sociales. Les Amoretti, simples mais dignes, font face au rejet et au mépris des Mazel, soucieux de préserver leur honneur bourgeois. 

Patricia, considérée par son père comme une « princesse », et qui a d’ailleurs été éduquée à Paris, se retrouve seule avec son enfant à naître. Partant, c’est à travers une série de confrontations et de réconciliations que le roman graphique va explorer le sacrifice, l’amour filial, les sentiments amoureux et la réconciliation dans une société marquée par des codes rigides.

L’intérêt historique de La Fille du puisatier réside évidemment dans sa représentation fidèle de la société française des années 1940, une époque où les classes sociales et les valeurs morales dictaient largement le comportement individuel et collectif. L’œuvre met en lumière les réalités d’une France encore rurale, où le travail manuel, incarné par le puisatier, est à la fois noble et laborieux, et où l’honneur familial prend une importance capitale. Les conflits mondiaux affectent quant à eux même les coins les plus reculés de la Provence… 

Les classes sociales sont hermétiques, des dilemmes moraux sont imposés par la société patriarcale, un amour non conventionnel est quasi prohibé… La Fille du puisatier rend compte d’une société conservatrice, notamment représentée par Pascal Amoretti, le père de Patricia, l’image même de l’homme de la terre droit et fier qui oscille entre la sévérité et une profonde tendresse paternelle. 

L’amour de Patricia et Jacques, bien réel, est en permanence menacé par l’incompatibilité des mondes auxquels ils appartiennent. Ce fossé social engendre une série de malentendus et de conflits, chaque famille se méfiant et méprisant l’autre, croyant défendre ce qui est juste et bon. La Fille du puisatier met ainsi en lumière l’absurdité et l’injustice des préjugés de classe, tout en soulignant que la réconciliation, bien que difficile, est rendue possible lorsque l’amour, l’humilité et la tolérance prennent le pas sur l’orgueil et la division.

La Fille du puisatier est une œuvre complexe, le témoignage d’une époque révolue. Elle interroge la société française du début du XXe siècle. La Provence et ses habitants, l’amour, le devoir et les barrières de classe, irriguent un récit enraciné dans l’époque qui l’a vu naître. En dévoilant la vie intérieure de ses personnages et en illustrant leurs combats contre les conventions sociales, Marcel Pagnol portait toutefois des enjeux universels, que l’on retrouve parfaitement dans cette adaptation graphique de grande qualité.

La Fille du puisatier, Éric Stoffel, Emilio Van der Zuiden et Albertine Ralenti 
Bamboo, août 2024, 80 pages

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Deauville 2024 : The Strangers’ Case, la chaîne de l’horreur

Pour son premier long-métrage, Brandt Andersen sacrifie le fond de son sujet éminemment tragique contre une immersion totale dans une course effrénée de réfugiés politiques en lutte pour la survie. Emballé dans un film choral qui ne manque pas d’audace, car assez bien exécuté lorsqu’il ambitionne de nous partager la frayeur des personnages de The Strangers’ Case. Le film perd cependant en tension à force de multiplier des filons narratifs qui auraient mérité plus d’attention.

Synopsis : Une tra­gé­die frappe une famille syrienne à Alep, déclen­chant une réac­tion en chaîne d’é­vé­ne­ments dans quatre pays dif­fé­rents impli­quant des per­sonnes unies par un lien de paren­té, dont une doc­to­resse et sa fille, un sol­dat, un pas­seur, un poète et un capi­taine des garde-côtes. 

Touché par les nombreux récits sur les vagues de réfugiés syriens qui ont fui leur pays, le producteur (Everest, Silence, Barry Seal : American Traffic), reconverti en cinéaste, a réalisé le court-métrage Refugee en 2020. Fort de son succès et avec un arrière-goût d’inachevé dans la rétine, il finit par reprendre une bonne partie de son casting original (Yasmine Al Massri, Jay Abdo, Massa Daoud, Jason Beghe, Ayman Samman et Omar Sy) afin de remonter le parcours de nombreux étrangers, condamnés à l’exil et à la recherche d’un monde meilleur. Mais existe-t-il vraiment ?

Les premiers jours d’un étranger

La guerre a toujours poussé les habitants à tourner le dos aux conflits, mais dès l’ouverture, à l’abri d’une ambiance mortifère, nous suffoquons déjà dans une atmosphère claustrophobique. Les plans sur Chicago sont remplis de buildings de verre, illustrant ainsi un monde terne et lisse, à l’image d’un hôtel Trump à l’opposé du DuSable Bridge. Quelque part dans cette ville, nous découvrons une Amira bouleversée par un rappel sur son téléphone qui rouvre des plaies qui ne se refermeront probablement jamais. Huit ans plus tôt, Amira était une infirmière syrienne des plus compétente et des plus endurantes, assurant jusqu’à 72 heures de garde. Malheureusement, le pays implose entre la traque de « rebelles » et les dommages collatéraux dus aux bombardements. Le film propose alors de suivre son parcours semé d’embûches, en explorant le point de vue de plusieurs personnes qu’elle est amenée à croiser jusqu’aux terres saintes grecques.

Armé d’une caméra à l’épaule pour faire valoir la détresse d’une nation écartelée, Andersen flirte avec le style documentaire en montrant l’horreur de face, là où Rebel misait sur une reconstitution ponctuée de séquences musicales symboliques. Il n’hésite pas non plus à piocher dans les codes du film catastrophe pour développer les traumatismes de chaque protagoniste. Il s’agit sans doute du format le mieux adapté afin de capturer le drame dans le vif. Principalement tourné en Jordanie et en Turquie, le cinéaste réussit donc à rendre ses décors crédibles et authentiques pour chaque étape du voyage. Il est toutefois dommage que le cinéaste s’appuie autant sur la musique de Nick Chuba pour valider les sentiments d’injustices et d’impuissance qui nous ont déjà envahi. Cette sur-dramatisation peut expliquer l’absence de tension dans des moments clés, comme lors d’une séquence sur un bateau pneumatique.

Déjà présenté en hors compétition à la Berlinale, le film continue à naviguer vers les festivals qui souhaitent compenser le surplus de drames avec un choc visuel sans détour et foncièrement destiné au public occidental. Preuve en est lorsque la citation de William Shakespeare trouve un écho et une saveur particulière autour d’un déjeuner dans un restaurant assez chic pour que le sujet de l’immigration n’étouffe pas les convives, plus ou moins impliqués dans cette tragédie humaine. Le montage de fin prend également soin d’énumérer tous les cadavres laissés derrière soi entre la cité dévastée d’Alep et Chicago comme point de chute.

Moins linéaire que Moi, capitaine de Matteo Garrone, The Strangers’ Case tombe dans le piège de la démonstration technique, effectivement remarquable, mais qui se trouve parasité par le pathos qui surnage tout du long et par un chapitrage qui casse le rythme. Le second film présenté en compétition tient toutefois ses promesses si l’on s’arrête à ses honnêtes reconstitutions documentaires, dénonçant et nuançant ainsi la violence humaine au-delà de nos frontières.

The Strangers’ Case est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Brandt Andersen
Année : 2024
Durée : 1h37
Avec : Yasmine Al Massri, Yahya Mahayni, Omar Sy, Ziad Bakri, Constantine Markoulakis, Jason Beghe
Nationalité : États-Unis

Deauville 2024 : Sing Sing, Shakespeare in jail

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La Compétition du Festival de Deauville 2024 s’est ouverte hier matin avec Sing Sing, un drame chargé d’émotions mettant en lumière les programmes de réinsertion par l’art. Inspiré d’une histoire vraie, le film expose des détenus qui retrouvent, grâce à des ateliers de théâtre, leur humanité en exprimant leurs émotions et en tissant des liens fraternels. Plus œuvre théâtrale que huis clos carcéral, Sing Sing, très incarné, relève le défi de l’authenticité mais n’échappe pas à quelques lourdeurs.

Synopsis : Incar­cé­ré à la pri­son de Sing Sing pour un crime qu’il n’a pas com­mis, Divine G se consacre corps et âme à l’atelier théâtre réser­vé aux déte­nus. À la sur­prise géné­rale, l’un des caïds du péni­ten­cier, Divine Eye se pré­sente aux auditions… 

Greg Kwedar avait déjà foulé les Planches de Deauville en 2016 avec son premier-long métrage, Transpecos, un thriller narrant la descente aux enfers de trois agents de la police aux frontières en plein désert. Huit ans plus tard, et selon ses dires, plus mature et assagi, il présente au Festival son deuxième film, lui aussi farouchement ancré dans la réalité mais dont la violence, principalement hors champ, cède la place à l’humour et à la sensibilité.

Rire ou pleurer, telle est la question

C’est au cœur des murs de la prison de Sing Sing, dans le village d’Ossining au sud de l’Etat de New-York, que Greg Kwedar a décidé de composer la scène de son drame. Cet établissement, assez célèbre, n’a pas été choisi au hasard. Lors de la session de Q&A, le réalisateur américain a en effet précisé que le projet du film a débuté il y a huit ans, lors du tournage d’un documentaire dans une maison correctionnelle du Texas. Après avoir aperçu, enfermé dans une cellule, un détenu accompagné d’un chien, Greg Kwedar s’est lancé dans des recherches approfondies sur les programmes de réinsertion, en particulier le Rehab Threw Art (RTA), qui existe à New-York depuis 1986. Il tombe alors sur des articles relatifs à la création d’une pièce comique se déroulant à l’époque de l’Antiquité égyptienne. Ce singulier fait divers lui a inspiré l’idée de Sing Sing, qu’il a ensuite approfondie avec son coscénariste en partant enseigner dans plusieurs centres pénitentiaires.

Le film retrace ainsi le quotidien d’un petit groupe de détenus, différents par leurs histoires et leurs personnalités, qui suivent un atelier théâtre animé par un professeur aussi truculent qu’engagé. Il s’intéresse particulièrement à la relation d’amitié entre Divine G, acteur fétiche au sein des prisonniers, et Divine Eye, un caïd d’apparence menaçante qui intègre la troupe. Cette bande de détenus, joyeux lurons très comparses lorsqu’ils jouent, n’oublient que le temps d’une session la dureté de leurs conditions.

Le théâtre apparaît alors comme un refuge, une bulle de bonheur et de liberté à laquelle chacun essaie tant bien que mal de se raccrocher. Sing Sing oppose donc les rires et le réconfort des répétitions face à l’univers restrictif de la prison. Car derrière le lâcher prise, et malgré une touche d’humour savamment dosée, la tragédie des situations personnelles n’est jamais loin. Des prisonniers coupés du monde, qui ne voient pas leurs enfants grandir et guettent sans fin l’acceptation de leurs demandes de libération conditionnelle, regagnent le cadre dès la porte de l’atelier close. Apprendre à assurer, à se soutenir malgré la souffrance, sans céder à la dépression et au désespoir, tel est le combat de ces hommes emmurés.

Presque apparenté à un documentaire, dont il aurait d’ailleurs pu faire l’objet, le film conserve une approche résolument réaliste. A ce titre, hormis Colman Domingo, acteur professionnel connu pour ses rôles dans Lincoln, La Couleur Pourpre et Fear the Walking Dead, les interprètes sont tous des prisonniers incarcérés aux Etats-Unis pour des peines de longue durée. Clarence Maclin, alias « Divine Eye » signe une performance impressionnante et pourrait même se voir offrir une nomination aux Oscars. Le tournage du film dans les couloirs et cellules de véritables prisons, sans utilisation de décor factice, renforce également l’authenticité du récit.

Si le thème de la reconstruction et de la réinsertion des détenus a déjà été abordé récemment dans Je verrai toujours vos visages, Sing Sing se rapproche davantage de la comédie dramatique Un Triomphe d’Emmanuel Courcol, aussi inspirée d’une histoire vraie, dans laquelle un acteur qui peine à joindre les deux bouts décide d’organiser un atelier théâtre dans une prison. Malgré son monde froid et hostile, le milieu carcéral devient dans ces deux longs-métrages un lieu où la joie supplante la violence.

La prison, théâtre de jeux

A travers la conception d’une pièce de théâtre, écrite sur-mesure pour eux par l’animateur, les détenus, relativement calmes et disciplinés, s’adonnent à une sorte de rébellion artistique. En choisissant un rôle, ils retrouvent la liberté d’être qui ils veulent, de s’habiller comme ils veulent, loin de l’étiquette de « gangster » que la société leur a farouchement accolée. Divine G entre ainsi dans un jeu subtil de manipulation afin d’influencer, mais surtout d’aider, ses camarades interprètes, au point que les juges eux-mêmes questionnent sa sincérité.

Bien loin des huis clos tels qu’Un Prophète, ou plus récemment, Sons, Sing Sing ne parvient cependant pas à nous plonger dans l’horreur des conditions de détention. Outre les décors, certes réels du film, l’atmosphère tendue du centre correctionnel s’instaure par de très fines touches, comme les insultes d’un maton et les fouilles. Malgré l’évocation d’un établissement de haute sécurité, les individus semblent d’ailleurs pouvoir se rendre presque où ils souhaitent, de leurs cellules agrémentées de livres ou de boîtes de conserve aux salles de l’atelier, et même en dehors des bâtiments. Au final, la prison n’apparaît pas véritablement comme un cadre hostile, mais plus comme une cage psychique conditionnant l’esprit des protagonistes.

La douleur exprimée par les prisonniers s’appréhende donc moins facilement, d’autant plus que Greg Kwedar tire beaucoup, et sûrement un peu trop, sur la corde d’un pathos américain exacerbé par une bande-originale triste et lancinante. Symbole fort, Sing Sing a été projeté dans la prison même où il a trouvé son origine. En dépit de ses imperfections, le film conserve une belle énergie qui aspire à changer le regard que l’on peut porter sur les criminels incarcérés.

Sing Sing est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Greg Kwedar
Année : 2024
Durée : 1h46
Avec : Colman Domingo, Clarence “Divine Eye” Maclin, Sean San Jose, Paul Raci, David “Dap” Giraudy, Patrick “Preme” Griffin, Mosi Eagle
Nationalité : États-Unis

« Les Yeux doux » : réprimés, contrôlés

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Avec Les Yeux doux, Éric Corbeyran et Michel Colline façonnent un roman graphique qui explore avec acuité les travers d’une société dystopique où le consumérisme et le contrôle de masse ont pris le pas sur la liberté et l’humanité. Publié aux éditions Glénat, cet album de presque 200 pages s’appuie sur une esthétique rétro-futuriste et une narration inspirée des classiques de la dystopie tels que 1984 de George Orwell, Brazil de Terry Gilliam ou Metropolis de Fritz Lang. 

La société portraiturée dans Les Yeux doux est régie par trois impératifs fondamentaux : produire, consommer et contrôler. La liberté humaine ne s’exerce plus qu’à cette aune, si bien que loisirs et accomplissement personnel ont été remplacés par des usines de production tayloristes et des centres de surveillance foucaldiens. Les personnages évoluent ainsi dans un monde où l’individualité est étouffée par le travail à la chaîne et où l’illusion de liberté n’est maintenue que par la consommation de masse. Les « Yeux doux », système de surveillance omniscient, assure un contrôle permanent, tuant dans l’œuf toute velléité de rébellion.

Anatole, le personnage principal, est un employé modèle, récompensé mois après mois pour son dévouement et ses résultats. Il garnit les rangs des « Yeux doux » et passe ses journées à signaler tout comportement prohibé. Son existence monotone, son travail répressif sont le reflet d’une société où chacun est assigné à une tâche répétitive, qui contribue à un impensé collectif et à la perpétuation d’un système qui se nourrit de la résignation de ses citoyens. Tout cela n’est évidemment pas sans rappeler les sombres descriptions de 1984, où la liberté individuelle est constamment écrasée par une machine de contrôle omnisciente.

Malgré son apparente soumission, Anatole va contrevenir aux règles. Après avoir été le témoin d’un vol, duquel il rend compte immédiatement, il finit par se rétracter, en raison de sentiments naissants pour la coupable, Annabelle. Il efface les preuves du forfait et se met lui-même en danger pour cette jeune femme qu’il ne connaît pas – mais qui l’obsède. Ce basculement marque le début d’une introspection profonde pour Anatole, bientôt confondu, chassé de son poste et en fuite. Il est recueilli dans une ancienne gare de triage, dans laquelle vivent en communauté tous les rebuts d’une société coercitive et liberticide.  

Dans Les Yeux doux, Éric Corbeyran et Michel Colline dénoncent avec subtilité les excès du consumérisme et du contrôle social. L’Atelier universel, le Panier garni et les Yeux doux constituent les structures qui, respectivement, imposent des cadences infernales, contrôlent la consommation et scrutent la vie privée. L’éviction d’Arsène, le frère d’Annabelle, qui a perdu son emploi pour avoir interrompu la chaîne de travail, souligne d’ailleurs tôt dans l’album l’absurdité complète et la brutalité intrinsèque d’un système qui élimine ceux qui dévient de la norme. Le bannissement de certains objets, par exemple les cigarettes, rappelle l’environnement de contrôle strict dans lequel évoluent les personnages. Et la critique sociale se double rapidement d’une réflexion sur la réappropriation de soi et le désir de changement.

Par la voie de la dystopie, Les Yeux doux dit beaucoup de la société contemporaine. Éric Corbeyran et Michel Colline poussent à leur paroxysme contrôle social, consumérisme et résignation populaire, que seul le puissant désir de liberté de quelques-uns (en désaccord cependant sur les méthodes à employer) parvient à mettre à mal. Le roman graphique est une invitation à questionner et renverser les mécanismes qui nous oppriment. Et sa conclusion en démontre ironiquement l’extrême fragilité. 

Les Yeux doux, Éric Corbeyran et Michel Colline
Glénat, août 2024, 184 pages 

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« Grand Atlas 2025 » : une exploration des enjeux géopolitiques et sociaux de demain

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Dirigé par Frank Tétart et publié aux éditions Autrement, Le Grand Atlas 2025 est un outil précieux pour comprendre les grands enjeux géopolitiques, sociaux et environnementaux du monde actuel et de demain. Cette 12ᵉ édition s’enrichit de nouvelles analyses et cartes détaillées, offrant un panorama exhaustif des défis auxquels la planète est confrontée à l’aube de l’année 2025. 

Le Grand Atlas 2025 se concentre tout d’abord sur les points chauds de la planète, ces régions où les tensions politiques et militaires apparaissent exacerbées. L’ouvrage s’attarde sur des questions cruciales telles que la succession politique aux États-Unis après Joe Biden, les aspirations géopolitiques de la Chine et la Russie poutinienne. Les auteurs évoquent également les conflits en cours, comme la guerre en Ukraine et la situation en Birmanie depuis 2021, offrant une analyse des dynamiques locales et internationales qui façonnent ces crises.

On apprend par exemple que l’Inde, avec plus de 870 millions d’électeurs, reste la plus grande démocratie en termes de population, mais que son laïcisme est cependant fragilisé depuis l’arrivée au pouvoir du nationaliste hindou Narendra Modi en 2014 – réélu en 2019. Sous la gouvernance du Bharatiya Janata Party (BJP), la montée d’un nationalisme hindou a en effet accru les tensions religieuses, réduisant l’influence des minorités telles que les musulmans (14,2 % de la population) et d’autres groupes religieux minoritaires. Des mesures à l’image de l’amendement de la loi de citoyenneté en 2019 ont été perçues comme discriminatoires, augmentant les tensions ethno-religieuses ; elles marquent un virage vers une forme de démocratie ethnique en Inde.

En Ukraine, le conflit commencé par l’invasion russe en février 2022 s’est quant à lui transformé en une guerre d’usure, l’armée russe étant incapable de percer les lignes ukrainiennes. La guerre, qui a déjà entraîné plus de 70 000 morts côté ukrainien et environ 120 000 du côté russe, est devenue une lutte prolongée avec des perspectives de paix relativement minces. L’Ukraine résiste grâce à des approvisionnements militaires stratégiques et à une mobilisation soutenue contre l’agression russe, tout en bénéficiant de l’aide occidentale.

L’atlas examine également les perspectives autour des relations internationales en Asie, en particulier concernant le rôle de Taiwan et l’impact de l’expansionnisme chinois. Il met en lumière les risques de confrontation en mer de Chine méridionale et discute des enjeux liés à la militarisation et aux alliances stratégiques dans la région Indo-Pacifique. Ce focus sur les zones de tension offre un cadre analytique indispensable pour comprendre les implications globales des conflits régionaux.

Les élections présidentielles à Taïwan en janvier 2024, marquées par la victoire de Lai Ching-te, du parti indépendantiste, ont notamment ravivé les tensions avec Pékin, qui considère l’île comme une province chinoise à réunifier, et si nécessaire par la force. Malgré une politique de rapprochement antérieure, le nouveau président adopte une posture ferme face à la Chine, soutenu par des accords de défense avec les États-Unis. Avec une population de 23 millions d’habitants, Taïwan reste un enjeu stratégique pour les puissances asiatiques et occidentales, étant à 130 km des côtes chinoises. Cette situation tendue est exacerbée par la présence militaire chinoise croissante dans le détroit de Taïwan, et illustrée par des incursions aériennes répétées.

Il est à noter que le « Sud global », un concept géopolitique rassemblant des pays en développement comme la Chine et l’Inde, conteste de plus en plus l’ordre mondial dominé par l’Occident. En tant que coalition hétérogène, ces nations aspirent à un ordre international multipolaire, défiant l’hégémonie économique et militaire des États-Unis et de l’Europe. L’émergence des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) incarne d’ailleurs cette montée en puissance, cherchant à établir de nouvelles normes économiques et politiques sur la scène mondiale, loin de l’influence occidentale. 

Une autre section majeure de l’atlas aborde les « Grands Enjeux » mondiaux, où il est question des transformations politiques, économiques et sociales qui redéfinissent l’équilibre mondial. Les auteurs y traitent des thèmes variés tels que l’avenir de la démocratie, la montée des nationalismes, la désinformation et la lutte contre les changements climatiques. Parmi les sujets abordés, on retrouve des discussions sur l’érosion de la gouvernance internationale, avec une critique de l’efficacité des organisations multilatérales face aux nouvelles réalités géopolitiques. Les enjeux de la sécurité alimentaire, la transition énergétique, et la gestion de l’eau sont également explorés, les auteurs soulignant par exemple la nécessité d’une coopération renforcée pour répondre aux défis posés par une planète en perpétuel changement.

Pour donner un contexte historique aux questions contemporaines, le Grand Atlas 2025 consacre une section à un « Retour sur l’histoire », qui revisite des événements-clés des XXᵉ et XXIᵉ siècles. Les auteurs y mettent en lumière les conflits oubliés et des décisions politiques marquantes qui continuent d’influencer la géopolitique à l’heure actuelle. Les auteurs abordent, par exemple, les répercussions de la Conférence de Berlin de 1885 sur la répartition des territoires en Afrique, ou encore l’impact de la naissance de l’ONU après la Seconde Guerre mondiale sur le droit international. En replaçant les conflits récents dans une continuité historique, l’atlas permet de saisir la profondeur des dynamiques de pouvoir et des rivalités internationales. 

L’ouvrage se tourne également vers l’avenir en proposant une réflexion sur les défis qui attendent le monde à l’horizon 2025 et au-delà. Les enjeux à venir, tels que la croissance démographique mondiale, les mutations économiques, la crise climatique et l’adaptation nécessaire des sociétés pour survivre et prospérer dans un contexte de bouleversements constants figurent ainsi en bonne place. 

Entretemps, on aura appris qu’en Afrique, la situation politique est marquée par une recrudescence des coups d’État, avec le Niger et le Gabon comme exemples récents. Depuis 2012, des pays tels que le Mali, le Burkina Faso et la Guinée ont également connu des renversements de pouvoir. Cette instabilité est souvent liée à des crises sécuritaires, notamment la menace des groupes terroristes dans la région du Sahel. La course mondiale aux ressources naturelles, notamment les métaux rares et les terres rares, est quant à elle devenue un enjeu géopolitique majeur avec l’émergence de la transition numérique et écologique. L’Afrique, riche en cobalt, lithium et autres minéraux stratégiques, attire des convoitises internationales, augmentant le risque de conflits. En République démocratique du Congo, par exemple, 50 % du cobalt mondial est extrait, souvent dans des conditions de travail abusives…

Enfin, l’inclusion d’un dossier spécial sur le conflit israélo-palestinien met en lumière la complexité de cette question en intégrant des perspectives variées et en analysant les implications géopolitiques à l’échelle mondiale. Une preuve supplémentaire que Le Grand Atlas 2025 se présente comme une ressource précieuse pour tous ceux qui cherchent à comprendre le monde dans toute sa complexité et sa diversité. En combinant des cartes détaillées, des analyses approfondies et une approche pédagogique claire, l’ouvrage parvient, en moins de 150 pages, à donner un aperçu passionnant de l’état du monde.

Le Grand Atlas 2025, ouvrage collectif sous la direction de Frank Tétart
Autrement, août 2024, 144 pages

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