Deauville 2024 : Sing Sing, Shakespeare in jail

La Compétition du Festival de Deauville 2024 s’est ouverte hier matin avec Sing Sing, un drame chargé d’émotions mettant en lumière les programmes de réinsertion par l’art. Inspiré d’une histoire vraie, le film expose des détenus qui retrouvent, grâce à des ateliers de théâtre, leur humanité en exprimant leurs émotions et en tissant des liens fraternels. Plus œuvre théâtrale que huis clos carcéral, Sing Sing, très incarné, relève le défi de l’authenticité mais n’échappe pas à quelques lourdeurs.

Synopsis : Incar­cé­ré à la pri­son de Sing Sing pour un crime qu’il n’a pas com­mis, Divine G se consacre corps et âme à l’atelier théâtre réser­vé aux déte­nus. À la sur­prise géné­rale, l’un des caïds du péni­ten­cier, Divine Eye se pré­sente aux auditions… 

Greg Kwedar avait déjà foulé les Planches de Deauville en 2016 avec son premier-long métrage, Transpecos, un thriller narrant la descente aux enfers de trois agents de la police aux frontières en plein désert. Huit ans plus tard, et selon ses dires, plus mature et assagi, il présente au Festival son deuxième film, lui aussi farouchement ancré dans la réalité mais dont la violence, principalement hors champ, cède la place à l’humour et à la sensibilité.

Rire ou pleurer, telle est la question

C’est au cœur des murs de la prison de Sing Sing, dans le village d’Ossining au sud de l’Etat de New-York, que Greg Kwedar a décidé de composer la scène de son drame. Cet établissement, assez célèbre, n’a pas été choisi au hasard. Lors de la session de Q&A, le réalisateur américain a en effet précisé que le projet du film a débuté il y a huit ans, lors du tournage d’un documentaire dans une maison correctionnelle du Texas. Après avoir aperçu, enfermé dans une cellule, un détenu accompagné d’un chien, Greg Kwedar s’est lancé dans des recherches approfondies sur les programmes de réinsertion, en particulier le Rehab Threw Art (RTA), qui existe à New-York depuis 1986. Il tombe alors sur des articles relatifs à la création d’une pièce comique se déroulant à l’époque de l’Antiquité égyptienne. Ce singulier fait divers lui a inspiré l’idée de Sing Sing, qu’il a ensuite approfondie avec son coscénariste en partant enseigner dans plusieurs centres pénitentiaires.

Le film retrace ainsi le quotidien d’un petit groupe de détenus, différents par leurs histoires et leurs personnalités, qui suivent un atelier théâtre animé par un professeur aussi truculent qu’engagé. Il s’intéresse particulièrement à la relation d’amitié entre Divine G, acteur fétiche au sein des prisonniers, et Divine Eye, un caïd d’apparence menaçante qui intègre la troupe. Cette bande de détenus, joyeux lurons très comparses lorsqu’ils jouent, n’oublient que le temps d’une session la dureté de leurs conditions.

Le théâtre apparaît alors comme un refuge, une bulle de bonheur et de liberté à laquelle chacun essaie tant bien que mal de se raccrocher. Sing Sing oppose donc les rires et le réconfort des répétitions face à l’univers restrictif de la prison. Car derrière le lâcher prise, et malgré une touche d’humour savamment dosée, la tragédie des situations personnelles n’est jamais loin. Des prisonniers coupés du monde, qui ne voient pas leurs enfants grandir et guettent sans fin l’acceptation de leurs demandes de libération conditionnelle, regagnent le cadre dès la porte de l’atelier close. Apprendre à assurer, à se soutenir malgré la souffrance, sans céder à la dépression et au désespoir, tel est le combat de ces hommes emmurés.

Presque apparenté à un documentaire, dont il aurait d’ailleurs pu faire l’objet, le film conserve une approche résolument réaliste. A ce titre, hormis Colman Domingo, acteur professionnel connu pour ses rôles dans Lincoln, La Couleur Pourpre et Fear the Walking Dead, les interprètes sont tous des prisonniers incarcérés aux Etats-Unis pour des peines de longue durée. Clarence Maclin, alias « Divine Eye » signe une performance impressionnante et pourrait même se voir offrir une nomination aux Oscars. Le tournage du film dans les couloirs et cellules de véritables prisons, sans utilisation de décor factice, renforce également l’authenticité du récit.

Si le thème de la reconstruction et de la réinsertion des détenus a déjà été abordé récemment dans Je verrai toujours vos visages, Sing Sing se rapproche davantage de la comédie dramatique Un Triomphe d’Emmanuel Courcol, aussi inspirée d’une histoire vraie, dans laquelle un acteur qui peine à joindre les deux bouts décide d’organiser un atelier théâtre dans une prison. Malgré son monde froid et hostile, le milieu carcéral devient dans ces deux longs-métrages un lieu où la joie supplante la violence.

La prison, théâtre de jeux

A travers la conception d’une pièce de théâtre, écrite sur-mesure pour eux par l’animateur, les détenus, relativement calmes et disciplinés, s’adonnent à une sorte de rébellion artistique. En choisissant un rôle, ils retrouvent la liberté d’être qui ils veulent, de s’habiller comme ils veulent, loin de l’étiquette de « gangster » que la société leur a farouchement accolée. Divine G entre ainsi dans un jeu subtil de manipulation afin d’influencer, mais surtout d’aider, ses camarades interprètes, au point que les juges eux-mêmes questionnent sa sincérité.

Bien loin des huis clos tels qu’Un Prophète, ou plus récemment, Sons, Sing Sing ne parvient cependant pas à nous plonger dans l’horreur des conditions de détention. Outre les décors, certes réels du film, l’atmosphère tendue du centre correctionnel s’instaure par de très fines touches, comme les insultes d’un maton et les fouilles. Malgré l’évocation d’un établissement de haute sécurité, les individus semblent d’ailleurs pouvoir se rendre presque où ils souhaitent, de leurs cellules agrémentées de livres ou de boîtes de conserve aux salles de l’atelier, et même en dehors des bâtiments. Au final, la prison n’apparaît pas véritablement comme un cadre hostile, mais plus comme une cage psychique conditionnant l’esprit des protagonistes.

La douleur exprimée par les prisonniers s’appréhende donc moins facilement, d’autant plus que Greg Kwedar tire beaucoup, et sûrement un peu trop, sur la corde d’un pathos américain exacerbé par une bande-originale triste et lancinante. Symbole fort, Sing Sing a été projeté dans la prison même où il a trouvé son origine. En dépit de ses imperfections, le film conserve une belle énergie qui aspire à changer le regard que l’on peut porter sur les criminels incarcérés.

Sing Sing est présenté en Compétition au Festival de Deauville 2024.

Fiche technique

De : Greg Kwedar
Année : 2024
Durée : 1h46
Avec : Colman Domingo, Clarence “Divine Eye” Maclin, Sean San Jose, Paul Raci, David “Dap” Giraudy, Patrick “Preme” Griffin, Mosi Eagle
Nationalité : États-Unis

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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