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« Fannie la Renoueuse » : le don et la damnation

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Avec Les Contes de la Pieuvre, Gess nous plonge dans un Paris de la fin du XIXe siècle où la réalité côtoie le surnaturel. Ce quatrième opus, intitulé Fannie la renoueuse, met en scène des personnages complexes, dotés de pouvoirs extraordinaires, dans une lutte pour la survie et le contrôle d’un Paris gangrené par la plus puissante organisation criminelle de l’époque : la Pieuvre. À travers une narration ingénieuse et des dessins saisissants, volontairement suranné, Gess bâtit une œuvre remarquable mêlant action, psychologie et réflexion sociale.

Dans Les Contes de la Pieuvre, Gess recrée un Paris fin de siècle aussi réaliste que fantasmagorique. L’action se déroule en 1898, dans un contexte historique minutieusement retranscrit, mais bouleversé par l’introduction de talents surnaturels. Certains membres de la Pieuvre, organisation criminelle tentaculaire, possèdent des capacités spéciales : force surhumaine, invulnérabilité, maîtrise des langues ou encore pouvoirs hypnotiques. Ces dons extraordinaires s’ancrent ici dans une tradition européenne de surhumains issus des mythes et de la littérature fantastique du XIXe siècle.

L’organisation criminelle de la Pieuvre, dirigée par quatre figures redoutables symbolisant les sens (la Bouche, l’Oreille, le Nez, et l’Œil), impose sa loi dans un Paris en pleine mutation. Les talents de chaque membre ajoutent une dimension surnaturelle aux intrigues criminelles, créant une tension constante entre le fantastique et le réel. Les personnages évoluent dans des décors détaillés et authentiques, et le récit s’articule autour Fannie, la « renoueuse ».

Son talent lui permet d’entrer dans l’esprit d’autrui pour en guérir les traumatismes ou les contrôler. Son empathie la place au cœur de l’intrigue, notamment lorsqu’elle tente de sortir Zélie, la fille de la Bouche, de son état végétatif. L’échec de cette tentative la place cependant sous la coupe de la Pieuvre, et son destin se trouve lié à celui de son frère, Anatole, surnommé Chien-Fou, un homme à la peau invulnérable, retenu captif.

La galerie des personnages mis en vignettes inclut également la Bête, survivant d’une tentative de meurtre, Pluton, un homme de main mystérieux aux multiples talents, et donc la jeune Zélie, brillante mais plongée dans une catatonie dont les origines restent troubles. Autour d’eux, Gess va enchaîner les séquences d’action et les scènes d’introspection à un rythme soutenu, forçant le lecteur à s’immerger totalement dans cet univers. Il prend le temps de développer des scènes-clés, comme celle de la torture de Chien-Fou, qui souligne la cruauté de cet univers criminel, mais aussi la résilience de ses protagonistes. 

Parallèlement, des scènes plus poétiques, presque oniriques, viennent tempérer l’action, offrant des moments de réflexion sur la nature humaine, le pouvoir et la mort. Et sur le plan visuel, Les Contes de la Pieuvre est également une réussite éclatante. Gess parvient à recréer le Paris de la fin du XIXe siècle avec un sens aigu du détail. Les couleurs, ternes et vieillottes, ajoutent une touche de nostalgie à l’ensemble, renforçant l’impression de plonger dans un autre temps.

Avec Les Contes de la Pieuvre, Gess, véritable maître conteur, a réussi à créer une œuvre singulière, à la croisée du roman feuilleton, de la bande dessinée franco-belge et du fantastique. Ce quatrième opus, Fannie la renoueuse, est une véritable fresque où le surnaturel côtoie des thématiques plus universelles comme la résilience, le pouvoir et l’empathie. Chaque personnage est développé avec une grande finesse, et l’univers, à la fois riche et cohérent, tient le lecteur en haleine de bout en bout.

Fannie la Renoueuse, Gess
Delcourt, septembre 2024, 208 pages 

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4.5

« Poussière d’os » : un récit post-apocalyptique en tension constante

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Dans Poussière d’os, Ben Stenbeck nous plonge dans un univers dystopique ravagé où les rares survivants humains s’entredéchirent pour subsister. Porté par un style graphique percutant, l’album dépeint la survie d’un enfant sauvage traqué par des tribus cannibales, sous le regard curieux d’une intelligence artificielle. Une œuvre à la croisée de la science-fiction et du drame post-apocalyptique, qui rappelle Mad Max et des œuvres dystopiques comme La Route de Cormac McCarthy.

Poussière d’os plante le décor dans un monde en ruines, presque vide de toute vie, où l’humanité semble avoir régressé à un état bestial. Ben Stenbeck, connu pour son travail sur Hellboy, nous entraîne dans un futur cauchemardesque où seules quelques tribus éparses subsistent, réduites au cannibalisme pour survivre. Cette vision terrifiante de la fin de l’humanité se déploie dans un cadre visuel qui met en scène des paysages désolés, peuplés de créatures à peine humaines et de carcasses de voitures, ce qui accentue l’atmosphère de désespoir omniprésente.

Le héros, un jeune garçon mutique et débrouillard, cherche à naviguer au milieu d’une brutalité inouïe. Sa lutte pour échapper à ses poursuivants rappelle les épopées survivalistes les plus crues du genre post-apocalyptique, dans une veine comparable à celle de La Route. L’intelligence artificielle qui observe et interagit avec ce monde désolé ajoute une dimension supplémentaire à l’histoire, notamment vis-à-vis de ses intentions réelles.

Le rythme de l’intrigue est tendu, frénétique, ne laissant guère de répit. Dès les premières pages, le lecteur est happé dans une course-poursuite où chaque instant peut être le dernier pour le jeune garçon. Mais il y a un revers à ce procédé : les personnages souffrent d’un manque criant de caractérisation. L’aspect spectaculaire l’emporte à l’évidence sur le développement psychologique et le background des protagonistes.

Il semble que Ben Stenbeck ait dû sacrifier la dimension émotionnelle de son récit pour laisser place à l’action. Les scènes de combat sont intenses, mais elles éclipsent souvent les enjeux plus profonds que l’histoire pourrait aborder, notamment sur la nature humaine ou l’évolution des sociétés après une telle apocalypse.

La partie graphique ne rattrape que partiellement ces faiblesses conceptuelles. Ben Stenbeck déploie son talent de dessinateur avec des planches post-apocalyptiques inspirées, des personnages dotés d’une forte identité visuelle et un mélange globalement réussi de violence et d’esthétisme. La brutalité primitive transparaît clairement, mais certaines planches manquent cependant de détails et d’expressivité.

Ainsi, tenu en haleine, le lecteur ne saura cependant jamais vraiment d’où viennent les personnages, comment le monde en est arrivé là, ni quelles sont les véritables intentions de l’intelligence artificielle. Poussière d’os est à cet égard trop expéditif, avant tout sensoriel et immersif, et le lecteur ressortira de cette œuvre avec de nombreuses questions sans réponse, mais aussi avec le sentiment d’avoir parcouru un monde aussi fascinant que terrifiant. 

Poussière d’os, Ben Stenbeck
Delcourt, septembre 2024, 144 pages

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3

Le Robot Sauvage : critique du classique Disney par DreamWorks

Qui l’aurait cru ? Pour ses 30 ans, DreamWorks a échappé à une crise financière dévastatrice grâce à son indomptable guerrier panda, malgré de lourds licenciements successifs rapportés par Deadline et Cartoon Brew. Mieux encore, le studio, fondé pour rivaliser avec la firme aux grandes oreilles, semble plus que jamais y parvenir avec un vrai-faux classique d’animation Disney : Le Robot Sauvage. Réalisé par le vétéran Chris Sanders, à qui l’on doit Lilo et Stitch et le premier Dragons (co-réalisé avec son ami Dean DeBlois), The Wild Robot (son titre original) convoque habilement le souvenir de WALL·E et Le Géant de fer, tout en rendant hommage au bestiaire centenaire de son concurrent, de Bambi à Frère des ours.

En parallèle, Disney se contente de massacrer ses classiques et exerce une pression inédite auprès de Pixar selon IGN — sans oublier l’échec stellaire Wish en 2023. Aussi, DreamWorks brille et confirme son engagement pour une nouvelle association entre la 2D et la 3D. Le Robot Sauvage s’impose ainsi comme une création originale qui redonne du souffle à une industrie en crise.

Copyright @ 2024 Universal StudiosCopyright @ 2024 Universal Studios

Synopsis : L’incroyable épopée d’un robot – l’unité ROZZUM 7134 alias “Roz” – qui après avoir fait naufrage sur une île déserte doit apprendre à s’adapter à un environnement hostile en nouant petit à petit des relations avec les animaux de l’île. Il finit par adopter le petit d’une oie, un oison, qui se retrouve orphelin.

[Edit du 28 octobre : Le Robot Sauvage a franchi la barre symbolique des 200 millions de dollars pour un budget estimé à 80 millions hors marketing.]

Roz is the new Eve

D’abord et avant tout, DreamWorks s’est toujours construit en écho, souvent en réponse directe aux créations de Disney-Pixar. L’exemple le plus frappant reste Shrek en 2001, qui a marqué un tournant dans l’histoire de l’animation 3D. Sa relecture des figures du conte avait brillé face à un Disney sclérosé, bien avant que celui-ci n’acquière Pixar et devienne dépendant de son âge d’or. En vérité, avant que la firme aux grandes oreilles ne regagne son souffle avec Raiponce en 2010, DreamWorks avait trouvé en Pixar un rival de taille, aussi bien narratif que technologique. Ce duel, ancré dans l’ADN du studio depuis Fourmiz contre 1001 pattes en 1998, a toujours orienté ses choix créatifs, pour le meilleur (Dragons), mais aussi pour le pire (Gang de requins).

En 2024, cependant, le cadre a radicalement changé. DreamWorks, comme toute l’industrie, traverse une crise sans précédent. Il est certes difficile de nier le lien entre WALL·E et Le Robot Sauvage, notamment la ressemblance du droïde sonde Eve avec le robot d’assistance Roz. Toutefois, on décèle une riposte clairvoyante de Chris Sanders à l’égard des studios d’animation états-uniens, désormais obsédés par les suites, les algorithmes et l’intelligence artificielle. À ce titre, l’auto-critique revêt une dimension ironique : la compagnie ayant fabriqué l’unité ROZZUM, nommée ici Universal Dynamics (en clin d’œil à la pièce R.U.R. signé Karel Čapek en 1920), renvoie aussi au célèbre studio qui distribue DreamWorks depuis 2016.

IA Robot

Au fond, Le Robot Sauvage va plus loin : il se dresse avec humilité, tel un phare dans la tempête d’une industrie aux abois. Par son usage subtil de la 2D (symbolisant ici la nature authentique) alliée à une 3D éprouvée, il lie une modernité technologique à un héritage classique. Sa narration universelle et originale puise dans de grands classiques de l’animation, de Mon voisin Totoro au sous-estimé Le ant de fer (prolongeant l’exploration du mythe de Superman tout en faisant écho à La Guerre des mondes). En réalité, l’ex-Disney Chris Sanders, loin d’être revanchard, s’anime d’un espoir tenace dans l’avenir de l’animation. Ce souffle vital, bien que parfois limité scénaristiquement, fait corps avec l’imagerie de The Wild Robot, dont le succès — déjà assuré en quelques jours dans les salles américaines — pourrait s’avérer crucial pour l’avenir d’un médium soucieux des nouveaux systèmes d’intelligence artificielle.

Dès le début, le réalisateur et son équipe ont cité le peintre français Claude Monet comme principale source d’inspiration visuelle. Et il est clair qu’aucun blockbuster d’animation américain n’avait offert de tels paysages depuis des décennies. Ces décors, majestueux et aux traits fins, permettent ainsi à une faune complexe, pleine de ressort comique, de s’épanouir dans son intrication et dans toute sa diversité. Du renard espiègle à la matriarche opossum et ses petits, ce bestiaire abouti met en lumière tout un pan du cinéma d’animation anthropomorphique et soutient une fable a priori banal sur la maternité et la famille.

In fine, Le Robot Sauvage s’impose essentiellement grâce à sa sincérité, son authenticité, et sa foi si précieuse dans un médium fondateur en crise. Vive le cinéma d’animation !

Bande Annonce Le Robot Sauvage

Fiche Technique — Le Robot Sauvage

Titre original : The Wild Robot

Réalisation : Chris Sanders
Scénario : Chris Sanders, d’après le roman Robot sauvage de Peter Brown

Production : Jeff Hermann, Dean DeBlois

Musique originale : Kris Bowers
Distribution : Universal Pictures France
États-Unis – 2024 – 102 minutes

Avec Lupita Nyong’o, Pedro Pascal & Catherine O’Hara (Voix originales)

Avec Sara Martins, Yannick Choirat & Kylian Trouillard (Voix françaises)

Sortie le 9 octobre 2024

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3.5

Super/Man : l’histoire de Christopher Reeve

Connu pour avoir été la toute première incarnation de l’homme d’acier au cinéma, Christopher Reeve a longtemps volé au-dessus des nuages, jusqu’à ce qu’un accident le cloue définitivement dans un fauteuil roulant. Le documentaire Super/Man revient ainsi sur son histoire, en tant que figure emblématique de la pop culture, mais surtout en tant qu’être humain, d’une sensibilité et d’une rage de vivre aussi incassables que son alter ego fictif.

Synopsis : L’histoire de Christopher Reeve est celle d’une ascension spectaculaire : d’acteur inconnu à véritable icône du cinéma. Sa performance en tant que Clark Kent/Superman a marqué les esprits et est devenue une référence dans l’univers des super-héros au cinéma. Reeve a incarné l’Homme d’Acier dans quatre films Superman et a joué de nombreux autres rôles, montrant ainsi toute l’étendue de son talent. En 1995, un accident d’équitation l’a laissé presque entièrement paralysé.

Créé en 1938 par Jerry Siegel et Joe Shuster, Superman est un étranger sur Terre malgré sa silhouette humaine. Doté d’une grande bienveillance, de grands pouvoirs et de grandes responsabilités, le gamin de Smallville s’est finalement révélé aux yeux du monde dans le film de Richard Donner en 1978. Débute alors une fabuleuse ascension pour Christopher Reeve, auparavant inconnu du grand public. Ceux qui ne sont pas dupes et qui reconnaissent enfin Superman parmi les avions et les oiseaux dans le ciel pourraient également l’identifier grâce à la composition légendaire de John Williams. Il ne sera pourtant pas question de réinvestir la mythologie et la success story de Superman en bande dessinée, en outil de propagande durant la Seconde Guerre mondiale, à la télévision ou au cinéma. Si on reste client de la grande aventure du Kryptonien dans la culture populaire, il vaut mieux se tourner vers Look, Up in the Sky: The Amazing Story of Superman, produit par Bryan Singer et réalisé par Kevin Burns.

Dans ce tout dernier hommage, Ian Bonhôte et Peter Ettedgui cherchent à redéfinir la figure du héros, loin de l’engouement que le super-héros fictif a laissé derrière lui. Chaque témoignage, du cercle intime de la famille Reeve à ses proches collaborateurs du 7e Art, nous rapproche un peu plus d’un constat bien réel : Christopher Reeve n’est ni Clark Kent, ni Superman, juste « un individu ordinaire qui trouve la force de persévérer et d’exister malgré des obstacles colossaux ».

Rattacher la tête au corps

Alors qu’une nouvelle ère s’annonce pour l’été 2025 sous l’égide de James Gunn, après la chute programmée du DC Cinematic Universe, ce documentaire fait le constat indéniable d’une époque révolue. Cette époque où les super-héros avaient réellement le pouvoir de redonner de l’espoir et de changer la vision d’un monde qui partait à la dérive, notamment via les révolutions industrielles et technologiques. Passée son introduction légère, épique et nostalgique, le film empoigne pleinement la dimension dramatique qui jonche le parcours de Christopher Reeve. Homme d’action en dehors de l’écran, il n’a cessé de trouver des activités pour le stimuler, jusqu’à ce qu’on lui ampute de cette liberté. Et si le héros n’était pas celui que l’on voit dans les costumes mais bien cet individu simple, humble, obstiné et passionné ?

Le documentaire est composé de précieuses confessions sur la personnalité de Christopher Reeve, ou du moins ce qu’il renvoyait dans les coulisses et sa vie privée. De nombreux images d’archives viennent également agrémenter les discours des intervenants, dont les enfants de l’acteur (Matthew, Alexandra et William Reeve). En un peu moins de deux heures, ce film réussit à rendre la parole aux fantômes dans un rythme maîtrisé, bien que l’on puisse noter quelques procédés qui emploient un ton larmoyant à répétition. Cette histoire n’en a nullement besoin pour amplifier ses relents émotionnels. Comment ne pas s’émouvoir en apercevant le visage attristé de Robin Williams, son fidèle ami depuis leur passage au Julliard School ? Lui aussi a tutoyé les « ténèbres » de trop près pour que son destin soit intimement lié à Reeve. Leur complicité reste cependant une preuve que l’humanité peut se relever. Ian Bonhôte et Peter Ettedgui ne s’y sont pas trompés en investissant un sujet autrefois tabou, car la considération des personnes en perte de motricité et de mobilité n’était pas un réflexe il y a encore un peu plus de deux décennies. Après avoir affiné le portrait du créateur de mode Alexander McQueen, aussi surnommé « l’enfant terrible », puis celui de compétiteurs hors normes dans Comme des phénix : l’esprit paralympique, les cinéastes restent dans la continuité de leur démarche inspirante, en restituant les valeurs universelles d’une famille paralysée par une tragédie.

« Once you choose hope, anything’s possible. »

Neuf ans à porter la cape rouge, un Christopher Reeve vieillissant nous évoque ses souvenirs clés dans une carrière sans rebond. Après une courte apparition dans Les Vestiges du jour, puis un rôle peu commun dans Le village des damnés de John Carpenter, il n’est de secret pour personne qu’à la suite du tournage de Above Suspicion, où Reeve incarnait un inspecteur de police à moitié paralysé, Reeve, l’acteur féru d’équitation fit une mauvaise chute qui lui valut la tétraplégie pour le reste de sa vie. L’image et la volonté de l’homme de fer sont brisées. Il apparaît ainsi avec un esprit plus alerte et sensible, remplissant également sa fonction de père lorsqu’on lui permet de se mouvoir en fauteuil roulant. Il disparut donc longtemps des écrans, tel Val Kilmer épuisé par son cancer. Il existe tout de même de l’espoir pour une renaissance, bien que l’idée d’un « remède » puisse s’avérer toxique.

Ne pouvant pleinement accepter son sort et renoncer à la guérison, Reeve ne quitte pas la vie publique et satisfait même l’un de ses désirs les plus fous en réalisant ses propres long-métrages, même depuis son fauteuil. Militant indispensable dans la reconnaissance et la défense des droits des personnes handicapées, il est devenu un autre genre de héros pour celles et ceux qui n’ont, a priori, plus de place pour des promesses fantaisistes. C’est pourquoi ses téléfilms In the Gloaming et Pour que la vie continue… traitent avec bienveillance et authenticité du sida et de la tétraplégie. Ses responsabilités sont interrogées à travers son endurance et sa capacité à redorer sa foi et à la partager. Telle est l’histoire de Super/Man. Telle est l’histoire de Christopher Reeve, qui a transfiguré la figure de l’homme d’acier.

Et bien que la famille Reeve ne digère plus les comparaisons au rôle clé de sa carrière, il faut au moins reconnaître que la symbolique qui entoure Superman a des teintes sur son interprète. L’orphelin de Kypton puise sa force dans les rayons du soleil et Reeve en fait de même auprès de son épouse, Dana Morosini. On peut alors avancer qu’elle est la « Superwoman » de leur foyer. Elle a refusé de laisser ses enfants grandir sans leur père et ce choix a définitivement changé la donne dans l’inconscient collectif. Ce documentaire, éminemment pathos, représente également un support de communication idéal pour sensibiliser les spectateurs aux démarches de la Fondation Christopher & Dana Reeve. Bien que ce procédé paraisse opportuniste, cet organisme reste indissociable des Reeve, qui ont consacré le reste de leur vie à l’amélioration de la qualité de vie des personnes atteintes de paralysie, ainsi que de leur famille. Voilà le véritable héritage de cette famille au destin contrarié par la fatalité et l’honorable quête de la renaissance. Une œuvre testamentaire à la fois inspirante et déchirante.

Super/Man : L’histoire de Christopher Reeve Bande-annonce

Super/Man : L’histoire de Christopher Reeve – Fiche technique

Titre original : Super/Man – The Christopher Reeve Story
Réalisation : Ian Bonhôte, Pierre Ettedgui
Scénario : Ian Bonhôte, Pierre Ettedgui, Otto Burnham
Image : Brett Wiley
Montage : Otto Burnham
Musique : Ilan Eshkeri
Producteurs : Robert Ford, Lizzie Gillett, Ian Bonhôte
Production : Words+Pictures, Passion Pictures, Misfits Entertainment, Jenco Films
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Distribution France : Warner Bros. Pictures
Durée : 1h44
Genre : Documentaire
Date de sortie : 9 octobre 2024

Super/Man : l’histoire de Christopher Reeve
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3.5

« Paris-Damas : Liaisons mortelles » : les aspérités de la géopolitique

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Paris-Damas : Liaisons mortelles de Jean-Claude Bartoll et Nicolas Otero, édité par Delcourt dans sa collection « Encrages », explore les relations tumultueuses et parfois mortifères entre la France et la Syrie sous la dynastie des Assad. Cette bande dessinée historique met en lumière quarante ans de manipulations, d’accords secrets et d’attentats, mais aussi de fascination-répulsion, qui ont profondément marqué ces deux pays. Elle révèle par ailleurs des aspects encore méconnus des relations bilatérales, de la période du mandat français jusqu’à la guerre civile syrienne actuelle.

L’œuvre débute en rappelant un fait historique déterminant : le protectorat exercé par la France sur la Syrie entre 1920 et 1946. C’est au sortir de la Première Guerre mondiale, en vertu des accords Sykes-Picot de 1916, que la France reçoit la tutelle de la Syrie et du Liban. Cet épisode est fondamental pour comprendre la structure sociale et politique du pays qui, bien qu’émancipé de la tutelle ottomane, se retrouve alors sous une nouvelle domination, cette fois française, contre laquelle s’insurgent les nationalistes syriens, qui aspirent à une indépendance totale. La France impose cependant son mandat, restructure la région et accompagne la création de l’État libanais, une plaie ouverte dans les relations entre les deux pays.

Dans ce contexte difficile et souvent conflictuel, la France va jouer un rôle important dans l’ascension des Alaouites, une minorité longtemps marginalisée. Le mandat français permet à cette communauté d’accéder à des positions de pouvoir, notamment dans l’armée et l’enseignement, un changement qui a des répercussions directes sur la crise syrienne contemporaine. La montée des tensions entre la majorité sunnite et la minorité alaouite, représentée par la famille Assad, prend en effet racine dans cette première réorganisation sociopolitique, favorisée par la France.

L’ascension d’Hafez el-Assad : des ambitions nationales à la domination régionale

Un des chapitres centraux de Paris-Damas : Liaisons mortelles est consacré à l’ascension d’Hafez el-Assad, une figure incontournable dans l’histoire contemporaine syrienne. Ancien militaire formé à l’Académie militaire syrienne, il gravit les échelons jusqu’à devenir chef d’état-major de l’armée. Un coup d’État en 1970 lui permet de s’emparer du pouvoir pour ne plus le lâcher. Dès le début de son règne, Hafez el-Assad rêve de restaurer la « Grande Syrie » et de récupérer le plateau du Golan occupé par Israël.

Sur la scène intérieure, son règne est marqué par l’instauration de l’état d’urgence et une répression féroce des opposants, principalement des Frères musulmans, qui initient une guérilla urbaine de plus en plus violente (cf. Hama). Le régime d’Assad se distingue cependant par une répression se déroulant en partie sous cape : plutôt que de recourir aux massacres de masse comme Saddam Hussein en Irak, Assad préfère remplir les prisons, orchestrer un système de délation massif et généraliser les opérations de surveillance menées par les services secrets, particulièrement la moukhabarat de l’armée de l’air.

Les relations troubles entre la France et la Syrie sous les Assad

Jean-Claude Bartoll et Nicolas Otero s’intéressent de près aux relations diplomatiques mouvementées entre la France et la Syrie sous Hafez et Bachar el-Assad. Alors que François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy n’ont pas hésité à s’afficher publiquement aux côtés des Assad, les relations ont parfois été tendues, notamment en raison du soutien syrien au terrorisme international dans les années 1980.

La bande dessinée revient sur les attentats qui ont ensanglanté la France en 1986, mais aussi sur les kidnappings de ressortissants français au Liban, orchestrés par des groupes proches du régime syrien. La présence militaire syrienne au Liban, qui atteint son apogée avec 40 000 soldats en 1990, devient quant à elle une source de friction constante entre Paris et Damas. Hafez el-Assad cherche à mettre son voisin en coupes réglées. Cependant, malgré ces tensions, le président syrien parvient à restaurer une certaine respectabilité internationale en rejoignant la coalition menée par les États-Unis lors de la première guerre du Golfe en 1991.

Le passage de témoin à Bachar el-Assad et la dégradation des relations franco-syriennes

Les réélections d’Hafez el-Assad succédaient de longues périodes de préparation dignes des propagandes staliniennes. Sa succession disputée est également traitée dans Paris-Damas : Liaisons mortelles. Le chapitre consacré à l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad, après la mort de son père en 2000, permet d’évoquer les espoirs initiaux suscités par ce jeune président formé en Europe, mais aussi la rapide désillusion qui s’ensuivit. La bande dessinée montre notamment comment Jacques Chirac, qui avait assisté aux funérailles de Hafez el-Assad, se rapproche de Bachar, avant que l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri en 2005, perçu par Paris comme une manœuvre de Damas, ne vienne passablement dégrader ces relations.

Sous Nicolas Sarkozy, la relation avec la Syrie connaît une brève embellie, avant de sombrer à nouveau dans l’hostilité lorsque la révolte du printemps syrien de 2011 se transforme en guerre civile. La France, sous François Hollande, prend une position ferme contre le régime syrien et soutient l’opposition, marquant la fin des relations historiques entre Paris et Damas.

Paris-Damas : Liaisons mortelles retrace ainsi, étape par étape, les grandes lignes des relations franco-syriennes. Les auteurs éclairent des événements contemporains majeurs tels que les attentats en France et la guerre civile en Syrie. Ils énoncent aussi les mécanismes dictatoriaux qui ont présidé au règne des Assad. Un rappel sombre mais nécessaire des noces sanglantes entre Paris et Damas, où politique et violence s’entrelacent inextricablement.

Paris-Damas : Liaisons mortelles, Jean-Claude Bartoll et Nicolas Otero
Delcourt/Encrages, septembre 2024, 136 pages

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4

« Franquin et moi : Entretiens avec Numa Sadoul » : effeuiller une icône de la BD

Numa Sadoul, écrivain, critique et essayiste, a marqué l’histoire de la bande dessinée en France par une approche originale et érudite de cet art alors souvent relégué au divertissement populaire. Sa carrière est jalonnée de rencontres et d’amitiés sincères avec des figures emblématiques du neuvième art, telles que Gotlib, Moebius ou encore Franquin. C’est sur ce dernier qu’il revient généreusement dans Franquin et moi, un ouvrage d’entretiens incontournable, conçu en collaboration avec Christelle Pissavy-Yvernault.

Avec ce livre, Numa Sadoul ouvre une nouvelle fenêtre sur le processus créatif du père de Gaston Lagaffe, mais aussi sur sa personnalité et sa carrière. Il offre par ailleurs une plongée passionnante dans les coulisses de la bande dessinée franco-belge, dont le paysage a considérablement changé au fil des années.

Le point de départ de cette aventure remonte à 1970, lorsque Sadoul, alors jeune étudiant, prend contact avec Franquin par courrier. À l’époque, il travaille sur un mémoire consacré aux archétypes familiaux dans la bande dessinée, une étude dans laquelle il analyse des séries phares telles que Spirou et Fantasio, Astérix ou encore Bob et Bobette. Cet échange épistolaire marque le début d’une longue amitié et d’une collaboration fructueuse entre les deux hommes, dont le présent ouvrage résulte. 

En 1971, Numa Sadoul rencontre Franquin en personne, et de cette première entrevue naît une complicité qui se poursuivra pendant des décennies. Cette relation, à la fois intellectuelle et affective, transparaît tout au long du livre Franquin et moi, où l’écrivain et critique partage non seulement des souvenirs personnels, mais aussi des réflexions sur l’œuvre de Franquin et la bande dessinée en général.

Franquin et moi dresse ainsi le portrait d’un artiste en constante autocritique, un créateur qui se remettait sans cesse en question. Franquin, souvent perçu comme un perfectionniste, exprime dans ces dialogues son souhait d’être entouré de critiques plus exigeants, semblables à ceux du monde littéraire, afin de pousser toujours plus loin son art. Cette quête d’excellence et cette recherche perpétuelle de nouveaux défis sont d’ailleurs au cœur de la création de Gaston Lagaffe, un personnage exutoire pour Franquin, qui l’a aidé à surmonter certains tourments personnels.

Numa Sadoul met également en lumière les relations complexes entre le scénariste et son éditeur, Charles Dupuis, où l’admiration l’emportait manifestement sur l’amitié. L’ouvrage révèle également l’influence des amis et collègues de Franquin, partenaires créatifs et vecteurs d’une émulation souvent saine. Yvan Delporte est quant à lui décrit avec un côté anarchiste qui explique peut-être sa mise à l’écart du journal qu’il dirigeait – mais aussi ses relations difficiles avec Liliane Franquin, citée à de multiples reprises, et notamment au regard des négociations contractuelles qu’elle menait pour son mari.

Franquin et moi nous offre surtout un portrait intime et nuancé d’un homme sensible et vulnérable, jugé d’une grande honnêteté intellectuelle. Sadoul décrit Franquin comme un artiste profondément humble, et même frappé par le syndrome de l’imposteur, toujours en quête de légitimité malgré son immense succès. La relation entre les deux hommes a évolué au gré des circonstances : un lien d’amitié les unissait et parfois, Sadoul se montrait admiratif et bienveillant à l’endroit de Franquin quand, à d’autres moments, il endossait plutôt le rôle du « guide » ou du « conseiller ». 

Cette amitié sincère et respectueuse est au cœur de l’ouvrage, qui nous permet de découvrir un Franquin à la fois fragile et génial, toujours prêt à partager ses doutes et ses réflexions. On en apprend également davantage sur Sadoul, qui a vécu en tant que fils de famille entretenu au début de sa carrière, alors que l’écriture et le théâtre ne lui rapportaient presque rien. Il a aussi collaboré à un fanzine belge clandestin et très virulent, au sein duquel il animait une rubrique intitulée « Les Colères de Milsabor ». Là-bas, sous pseudonyme, il réglait ses comptes avec pas mal de gens et s’en prenait même à… lui-même !

Au rand des anecdotes, il est également question de l’opéra, méconnu par les auteurs de bandes dessinées, de l’époque où les illustrateurs étaient grugés par les éditeurs, de la perception du neuvième art ou encore de la parution et la réédition difficile de ces entretiens menés avec Franquin. Le tout entre des commentaires sur Hergé, Peyo ou Jean-François Moyersoen.

Franquin et moi est ainsi bien plus qu’un simple recueil d’entretiens ; c’est un témoignage précieux sur l’histoire de la bande dessinée et sur la personnalité complexe de l’un de ses plus grands représentants. L’ouvrage de Numa Sadoul et Christelle Pissavy-Yvernault, enrichi par une iconographie abondante comprenant notamment des extraits de courriers, s’inscrit dans la lignée des Cahiers de la bande dessinée, qui s’intéressaient à des auteurs bien spécifiques. L’ensemble le rend à nos yeux indispensable à tout amateur qui se respecte.

Franquin et moi : Entretiens avec Numa Sadoul, Christelle Pissavy-Yvernault et Numa Sadoul
Glénat, octobre 2024, 240 pages 

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5

« Saturne » : voyage au cœur des anneaux

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Saturne, le troisième volume de la série Système Solaire (Glénat), co-créé par Bruno Lecigne et Federico Dallocchio, nous emmène dans une aventure scientifique et exploratoire aux confins de la géante gazeuse, une planète aux anneaux aussi énigmatiques que captivants…

Dans la continuité des précédents volumes consacrés à Mars et Jupiter, Saturne nous plonge dans l’exploration de cette géante gazeuse, accompagnée d’un équipage scientifique terrien voyageant à bord d’un vaisseau extraterrestre. Cette nouvelle étape de la mission marque une avancée cruciale alors que les chercheurs s’approchent des imposants anneaux de la planète. À mesure que le groupe pénètre dans ce disque de gaz et de glace, les mystères de Saturne se dévoilent, assouvissant la curiosité scientifique de astronautes. 

L’un des aspects intrigants abordés dans l’album est l’origine récente des anneaux. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ceux-ci pourraient avoir moins de 100 millions d’années. Une hypothèse est d’ailleurs soulevée : un gros astéroïde ou une lune aurait été pulvérisé, son cœur absorbé par la planète et son manteau glacé capturé pour former ces fameux anneaux. 

Comme les épisodes précédents, Saturne se démarque par son approche documentée de la planète. L’œuvre aborde non seulement les caractéristiques physiques de Saturne mais aussi ses satellites, notamment Titan, la plus grande lune de la planète. Riche en eau gelée et en roche, elle est la seule lune de Saturne à posséder une atmosphère dense. Comme la Terre, elle connaît des saisons et pourrait même abriter un milieu propice au développement d’une chimie organique complexe. L’ouvrage n’oublie pas d’évoquer Japet, une autre lune de Saturne. 

L’un des thèmes centraux de cet album est le rôle que Saturne a joué dans la formation et la dynamique du Système solaire. Cette planète, sixième en distance par rapport au Soleil, est la deuxième plus grande en taille et en masse après Jupiter. Aplatie, très peu dense, elle est composée majoritairement de gaz légers tels que l’hydrogène et l’hélium.

L’album revient plus généralement sur le processus de formation des planètes géantes à partir de nuages protoplanétaires. Saturne, avec ses caractéristiques atmosphériques extrêmes, ses vents violents et son orbite lente autour du Soleil (près de 30 années terrestres pour un tour complet), est le reflet d’un équilibre cosmique complexe.

En marge de ces considérations scientifiques, qui nous permettent de rappeler le partenariat initié avec l’Observatoire de Paris, la dimension purement fictionnelle se caractérise par des événements structurés autour d’une trahison humaine et d’une épidémie extraterrestre. Cela offre un cadre fonctionnel aux informations distillées mais relève cependant de l’anecdote.

Ludique et didactique, sublimé par la qualité des illustrations de Federico Dallocchio, l’album se clôture par un dossier pédagogique qui offre une synthèse détaillée sur Saturne, abordant des sujets complexes comme sa structure interne, son atmosphère turbulente ou encore ses puissantes tempêtes. Les lecteurs curieux y trouveront des réponses à des questions essentielles telles que les spécificités des anneaux ou la magnétosphère qui enveloppe la planète.

Alors que l’humanité s’interroge de plus en plus sur son avenir et sur ses ressources, Saturne propose de décentrer notre regard avec une réflexion sur les innombrables trésors que le Système solaire pourrait encore nous révéler. 

Saturne, Bruno Lecigne et Federico Dallocchio 
Glénat, octobre 2024, 64 pages

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3.5

Warhol, la bio graphique non officielle

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Parution simultanée aux éditions Larousse de cette bio graphique de l’Américain Andy Warhol et de celle de l’Anglais David Hockney, un choix bien pensé car les deux artistes se sont rencontrés et sont des expérimentateurs modernes ayant marqué les esprits, chacun dans son style.

Cet album est la traduction de la version originale en anglais qui m’incite à penser que les éditions Larousse envisagent une collection de telles bio graphiques de peintres sur le même principe. D’ailleurs, l’illustrateur (Marco Maraggi) est l’auteur d’une BD biographique sur Banksy. Ceci dit, ici nous avons affaire à une BD de facture assez classique, alors que la bio graphique de David Hockney est davantage un livre illustré, comportant pas mal de textes mais sans cases ni bulles. Par contre, cette bio d’Andy Warhol comporte des chapitres respectant la chronologie de sa vie, probable modèle de celle de David Hockney.

Aspirations, inspiration

Après cinq pages de présentation de l’artiste (dont un dessin tout à fait dans son style), nous apprenons qu’Andy Warhol est né à Pittsburgh, ville marquée par son industrie de l’acier. Jeune, il préférait lire ses BD que se socialiser. Ainsi il jouait peu avec ses frères et préférait la compagnie de sa mère dont il resta proche toute sa vie. Par contre, Andy perdit son père encore jeune, apparemment sans en être trop affecté. Déjà adolescent il aimait beaucoup dessiner et il se dirigea vers l’univers de la publicité qui le marqua durablement. Ainsi, il apprit à reconnaître ce qui avait une chance de séduire le plus grand nombre. Mais il ne voulait pas s’éterniser dans cet univers lié à la société de consommation, car son ambition était bien de faire carrière comme artiste. Et, bien-sûr, c’est à New York que tout cela se passait. Il y travaillait, voyait ce que certains concevaient. Mais, considéré comme un publicitaire, il restait à l’écart du microcosme évoluant dans les galeries d’art qui le fascinaient. Jusqu’au jour où il conçut ce qui devint sa marque de fabrique : la représentation d’objets symboliques de la société de consommation de l’époque. Voilà qui explique que Warhol soit considéré comme représentant du pop art car l’expression signifie art populaire (elle peut donc correspondre à bien d’autres artistes).

Un état d’esprit

Bien que l’album mentionne les jalons essentiels de la carrière artistique d’Andy Warhol, le scénario de Michele Botton simplifie considérablement son évolution. Ainsi, Warhol exposa avant de concevoir ses fameuses représentations de boîtes de soupe Campbell’s. Et, si l’album le montre en train d’y travailler, il ne se risque pas à montrer l’œuvre reproduite plus ou moins fidèlement. Idem pour l’illustration de couverture où un badge mentionne « Non officiel et non autorisé » très révélateur. Cela évite l’inévitable comparaison au désavantage de la BD, mais cela présente l’inconvénient de ne donner qu’une idée beaucoup trop vague de pourquoi l’œuvre de Warhol a marqué les esprits. Cette bio graphique se concentre sur la vie de l’artiste, relatant par exemple la tentative d’assassinat dont il fut victime. Elle s’intéresse aussi au caractère ambigu du personnage, avec son look caractéristique entretenu au fil des années par l’usage de perruques, mais aussi par son comportement général en public et notamment lors d’interviews. En effet, son caractère réservé l’incitait à faire des réponses plutôt laconiques qui finalement pouvaient être prises pour des provocations, avec une capacité à pousser la plaisanterie jusqu’au cynisme. Dans cet esprit, il est dommage que sa réflexion sur le quart d’heure de célébrité accessible à tout un chacun n’apparaisse que sous forme allusive, alors que c’est quelque chose d’emblématique du personnage. Ceci dit, la BD met suffisamment l’accent sur le talent de Warhol pour mettre en scène tout ce qu’il avait en tête. Ce qui amène logiquement à évoquer son activité cinématographique où, là aussi, il n’hésita pas à miser sur la provocation. N’oublions pas de signaler que Warhol se plaisait à évoluer au milieu de celles et ceux qui faisaient l’activité artistique new-yorkaise, faisant en sorte que son propre atelier « La Factory » soit ouvert à tous ceux qui voulaient y venir. C’est ainsi qu’il côtoyait par exemple des musiciens et qu’il fut amené à travailler avec et pour eux (seule œuvre représentée, la fameuse banane comme illustration de pochette de l’album Velvet underground and Nico où sa signature apparaît bien en évidence). L’album signale donc ses multiples relations, alors que bizarrement il passe quasiment sous silence sa vie sentimentale. Par contre, il fait un choix narratif original et bien dans l’esprit du personnage, en lui faisant raconter toute sa vie comme s’il était vivant, alors qu’il est mort en 1987, à la suite d’une banale opération de la vésicule.

Pour conclure

Cet album a le mérite de donner une idée assez complète du personnage Andy Warhol, artiste complexe dont la célébrité doit autant à son talent original qu’à sa personnalité lui permettant de bien sentir tout ce qu’il pouvait se permettre, et ce dans de nombreux domaines artistiques. Ce qui ne l’empêcha pas de provoquer une rancœur importante à la base de la tentative d’assassinat dont il ne réchappa que de justesse.

Warhol la bio graphique, Michele Botton (scénario) et Marco Maraggi (dessin)

Larousse : sorti le 11 septembre 2024

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3

Retour sur « Les Grands Moments de l’histoire du rock »

Les Grands Moments de l’Histoire du Rock, d’Ernesto Assante, permet de prendre le pouls de l’évolution d’un genre musical qui a profondément marqué le XXe siècle. Avec une couverture chronologique sélective, ce beau-livre riche en illustrations nous emmène des prémices du rock’n’roll en 1954, avec le premier concert d’Elvis Presley, jusqu’à des événements contemporains marquants, comme le concert Together at Home en 2020, symptomatique de la période de confinement. L’auteur prend le parti, judicieux, de découper l’histoire du rock à travers des concerts emblématiques, des festivals mythiques et des artistes devenus légendaires…

Quand il s’agit d’évoquer les moments fondateurs du rock, il est difficile de passer à côté du premier concert d’Elvis. Après un premier enregistrement financé par sa mère en 1954, avec les morceaux « That’s All Right (Mama) » et « Blue Moon of Kentucky », produits par Sam Phillips à Memphis, le jeune Presley commence déjà à se faire un nom, à l’âge de 19 ans. Bientôt, c’est une performance au Bon Air Club, à Memphis, qui déclenchera un enthousiasme massif préfigurant l’explosion de sa carrière et l’avènement du rock’n’roll. Ces événements, résumés dans un dossier dédié, ne sont qu’une première étape dans une période riche en découvertes, où les guitares électriques et les sonorités blues prennent le dessus sur les ballades d’après-guerre. Ce sont des moments comme celui du duckwalk de Chuck Berry ou l’ascension fulgurante de Buddy Holly qui illustrent le changement radical de la scène musicale.

L’un des mérites d’Ernesto Assante est d’ailleurs de lier ces événements musicaux à des contextes sociaux plus larges. Le rock’n’roll des années 50 n’est pas qu’un mouvement musical, il reflète aussi la rébellion des jeunes contre une société conservatrice, avant un empouvoirment et un engagement social des artistes. En s’ancrant dans des événements précis, l’auteur nous permet de comprendre l’impact sociétal de ces concerts historiques. Le rock’n’roll est ainsi présenté comme la bande-son d’une révolte générationnelle, qui se diversifie dès les années 60, puis s’intellectualise. Les Beatles, les Stones, les Pink Floyd constituent des événements à eux seuls. Mais à leurs côtés figurent le Monterey Pop Festival ou le concert de Johnny Cash à la prison de Folsom, dans un mouvement où l’histoire personnelle de l’artiste entre en résonance avec les souffrances que renferment les murs de l’établissement pénitentiaire. 

Le livre consacre une large place aux festivals des années 70, dont le légendaire Woodstock. Ce festival, comme le verbalise l’auteur, était non seulement un événement musical de premier plan, mais aussi comme un acte politique et social, reflétant les aspirations et les luttes de la jeunesse de l’époque. Après une organisation chaotique, l’affluence fut énorme pour ce nouveau symbole de la contre-culture américaine. Autre fait notable : la performance de James Brown à Boston en 1968, juste après l’assassinat de Martin Luther King, exemple puissant de la manière dont le rock peut servir de tribune pour exprimer les douleurs et les espoirs d’une génération. Dans un contexte explosif, Boston suivra les appels au calme de James Brown et échappera une nuit aux émeutes terribles qui sévissaient partout ailleurs sur le territoire américain.

Dans ses chapitres finaux, Ernesto Assante montre que le rock, même s’il perd de son hégémonie, continue d’inspirer et de se transformer. Des moments comme la reformation de Led Zeppelin ou les concerts de U2 dans les années 90 prouvent que le rock n’a jamais véritablement disparu. Et l’auteur de mettre en exergue des événements récents, comme l’hommage à Freddie Mercury en 1992 ou l’apparition de Tupac en hologramme à Coachella en 2012, authentique prouesse technique. Entretemps, le rock aura montré toutes ses facettes : le concert de bienfaisance Live Aid de 1985, référence en matière de mobilisation, vient en aide à une Ethiopie en pleine famine ; Kurt Cobain, leader de Nirvana, donne un dernier concert à Munich en mars 1994, où il apparaît passablement déprimé, avant sa disparition tragique ; le Human Rights Now! Tour est lancé en septembre 1988 à Wembley par Amnesty International, pour célébrer les 40 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, et a rassemblé des foules immenses dans plusieurs pays, tout en renforçant l’aura de Bruce Springsteen, icône du rock en prise directe avec son temps. 

Les Grands Moments de l’Histoire du Rock est un ouvrage précieux pour tout amateur de musique. Ernesto Assante réussit à allier érudition et accessibilité, en passant en revue des décennies d’évolution musicale tout en situant chaque événement dans son contexte historique et culturel. Son livre montre comment le rock a accompagné et même façonné notre modernité et continue, même aujourd’hui, à résonner bien au-delà du seul plan musical. 

Les Grands Moments de l’histoire du rock, Ernesto Assante 
L’Imprévu, octobre 2023, 272 pages

 

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4

Quand vient l’automne : un opus qui manque un peu de lumière

Quand vient l’Automne : il ne faudrait pas que l’automne de François Ozon arrive, que son cinéma se dessèche telles les feuilles mortes. Ce nouveau film est assez plat et vain, et se laisse regarder sans plaisir, mais sans déplaisir non plus.

Synopsis :  Michelle, une grand-mère bien sous tous rapports, vit sa retraite paisible dans un petit village de Bourgogne, pas loin de sa meilleure amie Marie-Claude. A la Toussaint, sa fille Valérie vient lui rendre visite et déposer son fils Lucas pour la semaine de vacances. Mais rien ne se passe comme prévu.

Mon Crime

Jamais échaudé par le visionnage d’un récent Ozon qu’on n’a pas apprécié (Mon crime, pour ne citer que lui), on rempile toujours à la sortie d’un de ses films, tant il nous a apporté beaucoup de bonheur dans ses œuvres, surtout celles du début. Année après année pourtant, la loterie semble de plus en plus hasardeuse, on passe d’un très beau Grâce à Dieu, à un Mon Crime un peu vain, ou encore à un Peter von Kant plutôt bien vu. Quand vient l’Automne fait partie des films dont on ne comprend pas trop l’intention.

Michelle (Hélène Vincent) est une grand-mère qui vit seule à la campagne. Belle maison, beau jardin : elle vit une retraite paisible pas si paisible. La manière dont François Ozon filme les journées de Michelle a quelque chose d’un documentaire et pourtant d’étourdissant. Tel un ouragan, elle virevolte dans tous les sens, des fourneaux à l’étage, du jardin au hangar, presque intranquille dans son attitude. Elle attend l’arrivée de sa fille Valérie (Ludivine Sagnier, de retour chez Ozon) qui vient déposer Lucas son petit-fils pour les vacances. Quand elle entend la voiture dans l’allée, elle jette un œil dans le miroir, rectifie sa coiffure d’un geste et se met  du rouge à lèvres :  ce n’est pas une habituée qu’elle reçoit, elle y met des formes. De fait, sa relation avec Valérie est très tendue, presque agressive de la part de cette dernière, d’emblée très antipathique. Le cinéaste reste intéressant quand il apporte de telles petites touches subtiles pour nous éclairer sur ce qu’il se passe.

En revanche, le film est vraiment indigeste quand Ozon enfile ses gros sabots. Marie-Claude (Josiane Balasko), la meilleure amie de Michelle, est atteinte d’un cancer. Dès sa première apparition, on la voit fumer, cigarette après cigarette. Quand un jour, les deux amies vont aux champignons, comme à leur habitude, on comprend vite qu’un drame va arriver. Les gros plans sur les champignons, l’œil scrutateur de Marie-Claude, tout est assez téléphoné. De même, le traitement de Vincent (Pierre Lottin), le fils de Marie-Claude tout juste sorti de prison : une caricature sur pattes, aussi bien côté voyou que côté grand cœur (il jouera un rôle important dans la vie de Michelle, et à sa décharge, apporte la partition la plus émouvante au film).
La bande-annonce nous vend Quand vient l’Automne comme un thriller, mais on est assez loin de Chabrol ou de Hitchcock, à se demander si tel est vraiment le propos du film.

Hélène Vincent et Josiane Balasko font un travail très correct, mais leurs personnages forment un duo un peu poussif ; on ne ressent pas vraiment la force de leur amitié, et ce n’est pas cette cueillette de champignons toxiques ou ce petit verre de vin blanc au coin d’une table de cuisine, malgré un environnement avenant, qui pourrait nous faire changer d’avis. Elles partagent un secret qui fait pschitt quand il est dévoilé. Beaucoup de personnes meurent, mais très peu de larmes sont versées. Tout se passe comme si les événements arrivaient à toute berzingue  les uns derrière les autres, en les effaçant aussi vite qu’ils sont apparus, sans que les personnages puissent avoir le temps de s’appesantir. Un parti pris qui n’est pas en cohérence avec ce qui aurait pu être une des directions du film, qui serait de donner à voir une certaine vieillesse, dans sa vulnérabilité (Michelle a des absences, Marie-Claude est rattrapée par la maladie).

Quand vient l’Automne n’est pas le meilleur film de François Ozon. Il est très bien filmé, mettant en valeur une belle campagne française dans ses ors d’automne, mais à l’instar du récent Le Roman de Jim des frères Larrieu, il est trop linéaire et manque d’une étincelle, d’une inventivité. Peut-être le cinéaste devrait laisser de côté la quantité pour retrouver la qualité de son cinéma qu’on a plaisir à aimer.

Quand vient l’automne – Bande annonce

Quand vient l’automne – Fiche technique

Réalisateur : François Ozon
Scenario : François Ozon, Philippe Piazzo
Interprétation : Hélène Vincent (Michelle Giraud), Josiane Balasko (Marie-Claude Perrin), Ludivine Sagnier (Valérie Tessier), Pierre Lottin (Vincent Perrin), Garlan Erlos (Lucas), Sophie Guillemin (La capitaine de police), Malik Zidi (Laurent Tessier), Paul Beaurepaire (Lucas 18 ans)
Photographie : Jérôme Alméras
Montage : Anita Roth
Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Producteur : François Ozon
Maisons de production : FOZ, Coproduction : France 2 Cinéma, Playtime
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 102 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 02 Octobre 2024
France – 2024

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3

« Mercader, l’homme qui tua Trotsky » : une enquête entre espionnage et réalité historique

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Mercader, l’homme qui tua Trotsky, de Patrice Perna et Stéphane Bervas, nous renvoie aux méandres de l’enquête policière et de l’histoire politique du XXe siècle. Ce premier tome, publié aux éditions Glénat, propose une immersion glaçante dans le bloc de l’Est des années 1970. À travers une investigation menée en 1978 à Prague, l’album revisite l’assassinat de Léon Trotsky par l’un des espions les plus célèbres du NKVD : Ramón Mercader. Une lecture qui s’inscrit à la croisée de l’Histoire, de la politique et du polar d’espionnage.

L’album démarre en juin 1978, à Prague, où deux enquêteurs du SKPV, la police d’investigation tchécoslovaque, sont envoyés sur les lieux d’un possible suicide. La victime, tombée du cinquième étage, est un homme à l’identité multiple : Ramón Ivanovitch, Jacques Mornard, Franck Jacson, et surtout Ramón Mercader. Ce nom, familier aux férus d’histoire, est celui de l’homme qui assassina Léon Trotsky en 1940 à Mexico, un acte marquant de l’histoire de l’Union soviétique et du mouvement communiste international.

Patrice Perna et Stéphane Bervas, dans cet album, mêlent savamment fiction et vérité historique. Le récit est construit autour de la découverte d’un mystérieux manuscrit, retrouvé dans l’appartement de Mercader, qui revient sur les détails de l’« Opération canard », code utilisé pour désigner l’assassinat de Trotsky. Le cadre narratif, centré sur l’enquête menée par l’inspecteur Pavel Dvorak, permet de distiller progressivement des informations sur le parcours de Mercader, tout en résonnant avec les tensions géopolitiques de la Tchécoslovaquie communiste.

Le cœur de cet album repose sur l’évocation de l’assassinat de Léon Trotsky. Ramón Mercader, sous couvert de plusieurs identités, s’introduit dans l’entourage de Trotsky à Mexico au cours des années 1938-1940. Et pour comprendre comment il s’y est pris, une reconstitution minutieuse, sous forme de flashback, irrigue l’album et s’accompagne de détails historiques, notamment sur le rôle du NKVD, la police secrète soviétique, qui orchestre cette opération dès 1938, sous les ordres directs de Staline. Ce dernier, redoutant l’influence de Trotsky et ses critiques acerbes à l’égard du régime, le considère comme une menace à éliminer à tout prix. 

L’intrigue principale de l’album se déroule ainsi à Prague, en pleine guerre froide. Pavel Dvorak, jeune policier marqué par une histoire familiale traumatisante liée au nazisme, se trouve rapidement confronté à des forces qui le dépassent. Les autorités communistes de Tchécoslovaquie, en étroite collaboration avec le KGB, surveillent étroitement chaque étape de son enquête. L’ombre du KGB plane tout au long du récit, et les implications politiques du manuscrit de Mercader rendent l’affaire particulièrement délicate.

En parallèle, les auteurs nous plongent dans l’ambiance suffocante du bloc de l’Est. La présence des chaînes de télévision occidentales, considérées comme un privilège réservé aux agents du régime, ou encore la mention de la Coupe du monde, montrent comment la population aspire à un semblant de normalité au milieu des restrictions et de la surveillance omniprésente. La description de l’inspecteur Josef, un vétéran désillusionné et fainéant qui semble percevoir son métier comme un labeur absurde, ajoute une dimension très humaine à ce décor totalitaire. Au fond, que fait-il « dans cette bagnole pourrie en route vers ce bureau qui suinte l’humidité, à rédiger des rapports que personne ne lira sur des poivrots qui se jettent du cinquième étage » ?

Mercader, l’homme qui tua Trotsky interroge également la notion de vérité historique et de mythe. Si Mercader apparaît indiscutablement comme l’assassin de Trotsky, le manuscrit retrouvé dans son appartement en 1978 pose des questions cruciales. Est-ce bien Mercader qui en est l’auteur ? Le récit qu’il livre, entre espionnage et drame personnel, est-il une confession sincère ou les élucubrations d’un homme désabusé ? Pavel Dvorak, en cherchant à démêler le vrai du faux, se heurte à ces incertitudes. « J’ai surtout lu une histoire d’amour relativement banale enrobée dans un polar d’espionnage à peine crédible… Les élucubrations d’un mythomane ou d’un schizophrène qui se rêve en sauveur du communisme… »

Ce premier tome de Mercader, l’homme qui tua Trotsky s’impose comme un récit dense et fascinant. Après La Part de l’ombre, Pat Perna prend les commandes d’un nouveau diptyque historique, cette fois arrimé au personnage de Ramón Mercader. Les auteurs n’oublient pas de mentionner les forces révolutionnaires hostiles à Trotsky au Mexique, la mort de son secrétaire Rudolf Klement ou encore l’expulsion d’Union soviétique de l’ancien théoricien du léninisme. L’album, par son approche réaliste et documentée, constitue une véritable plongée dans l’univers oppressant du bloc de l’Est, tout en questionnant la place de la vérité dans l’histoire. 

Mercader, l’homme qui tua Trotsky, Patrice Perna et Stéphane Bervas
Glénat, septembre 2024, 56 pages

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4

« Friday » : chapitre final

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Dans ce troisième et ultime tome de Friday (Glénat), Ed Brubaker et Marcos Martin concluent une série à la croisée du polar et du fantastique. Mêlant mystère, émotion et éléments surnaturels, le récit explore la relation complexe entre Friday et son ami Lancelot, avec en toile de fond une enquête pour le moins troublante. Ce final, riche en révélations, n’est pas sans rappeler l’univers de Stephen King.

Kings Hill. La jeune Friday découvre avec effroi que son meilleur ami, Lancelot, a trouvé la mort dans des circonstances étranges. Depuis des années, ce jeune prodige résolvait des affaires insolites qui semblaient défier la raison. Pourtant, les autorités locales concluent rapidement à un accident, ce que Friday refuse d’accepter. Profondément affectée par la perte de son ami, elle se lance dans une enquête personnelle, presque obsessionnelle, alimentée par un désir de justice et de vérité.

Ces investigations obstinées impliquent des légendes locales et reposent sur des phénomènes surnaturels. Lancelot semble avoir laissé des indices disséminés sur le chemin de Friday, comme s’il la conviait à un dernier jeu de piste qui lui permettrait de découvrir la vérité. Tout porte à croire que quelqu’un voulait le réduire au silence…

Scénariste au talent éprouvé, Ed Brubaker parvient une nouvelle fois à donner substance à ses personnages et à maintenir une tension constante tout en explorant les relations complexes entre Friday et Lancelot. La douleur de la protagoniste est palpable à chaque page, et le lecteur est entraîné dans son chagrin, ses doutes et sa détermination à comprendre le cheminement des événements. 

C’est par un retour dans le passé que s’opère la narration, via une montre/machine à voyager dans le temps qui permet d’explorer la série sous un nouvel angle – comme si tout ce qui avait été hors d’atteinte se dévoilait soudainement. Friday reprend l’enquête depuis le début et tente de déchiffrer les événements à la lumière des indices laissés par Lancelot. Cette démarche peut rappeler des œuvres comme Memento de Christopher Nolan, où la répétition permet de réévaluer les éléments sous un nouveau prisme et où le déficit d’informations partagé entre le personnage et le public induit une identification immédiate.

Côté visuel, Friday brille toujours par l’élégance et la précision du trait de Marcos Martin gère particulièrement bien les lumières et les décors enneigés. Son style, à la fois minimaliste et expressif, parvient à capturer l’essence du récit tout en sublimant les émotions des personnages. On ressent également par moments une influence du cinéma de genre, avec des plans qui évoquent les œuvres de David Lynch ou de Tim Burton, où l’étrange et le merveilleux coexistent avec le quotidien.

Friday se termine sur une note à la fois mélancolique et cathartique, où chaque pièce du puzzle trouve enfin sa place. Ce dernier tome, bien que parfois un peu précipité dans ses révélations, offre une conclusion satisfaisante à une série qui a su mêler habilement enquête policière et fantastique. Et chemin faisant, le duo Brubaker-Martin démontre, une fois de plus, sa maîtrise du récit visuel.

Friday (Tome 3), Ed Brubaker et Marcos Martin
Glénat, septembre 2024, 136 pages

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3.5