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« Le Paris des dragons » : une épopée surréaliste sous le ciel de la Belle Époque

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Joann Sfar et Tony Sandoval publient aux éditions Glénat Le Paris des dragons. Ils y façonnent un univers fantastique où dragons, gargouilles et créatures mythologiques se dissimulent dans l’ombre de la capitale française à l’aube du XXe siècle. L’occasion pour le lecteur de revisiter le Paris de la Belle-Époque sur fond de magie sombre, avec des statues de dragons endormis qui veillent sur la ville depuis un millénaire…

Le réveil de ces créatures est cependant imminent, car le rituel qui les maintient endormis est brisé : une sirène, victime désignée pour un sacrifice rituel nécessaire, est secourue par une princesse hawaïenne tombée sous son charme. Dès lors, l’équilibre précaire entre les forces magiques et humaines s’effondre, libérant une menace qui plane sur Paris, entre amour interdit et chaos inéluctable.

L’intrigue du Paris des dragons se déploie dans un contexte riche de mythes et de folklore. Les créatures endormies depuis mille ans sont cachées à la vue de tous sous forme de statues et de gargouilles. Ils sont maintenus en sommeil par un rite ancestral, requérant le sacrifice d’une créature dotée de grande magie. L’histoire bascule véritablement lorsque cette cérémonie mortifère est interrompue par l’intervention intéressée de la princesse hawaïenne. Cette rupture déclenche la libération des dragons, plongeant Paris dans une course effrénée contre le temps pour éviter une destruction imminente.

Joann Sfar joue ici avec les codes de la légende et du fantastique, ancrant son récit dans une ville réelle et historique tout en y greffant des éléments de pure imagination. Les catacombes, Notre-Dame, les rues pittoresques de Paris deviennent le théâtre d’une lutte millénaire, tandis que l’envergure épique des dragons contraste avec l’élégance familière de la capitale.

Au-delà de la menace draconienne, l’histoire se distingue par l’introduction d’une romance inattendue entre la princesse hawaïenne, combattante des bas-fonds parisiens, et la sirène initialement condamnée. Cette relation née d’un coup de foudre en plein chaos est un pilier central du récit, qui se greffe à une trame principalement axée sur l’aventure et l’humour. Joann Sfar prend un malin plaisir à surfer sur le tabou amoureux. 

Le tandem formé par la princesse et la sirène échappe aux codes classiques de la romance héroïque. Un peu comme dans La Belle et la Bête, l’amour se confronte ici à des forces qui le dépassent. Mais le duo se bat aussi pour la survie de Paris, tandis que face à la menace croissante des dragons, le moine Mabillon, figure millénaire endormie depuis la dernière grande bataille contre les créatures, a lui aussi voix au chapitre. Il représente à la fois l’héritage d’un passé révolu et l’espoir d’un futur incertain. 

Mabillon est éveillé alors que la catastrophe s’abat déjà sur Paris, guidé par son dragon domestiqué, une créature à la fois alliée et symbole de la réconciliation possible entre les hommes et les bêtes mythologiques. Une réconciliation que Joann Sfar va pousser jusqu’à son paroxysme, comme on pouvait s’y attendre. Ce personnage à l’allure humble mais à la fonction essentielle peut rappeler certains héros de la littérature épique, tels que Merlin dans les légendes arthuriennes, ou encore Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien. Comme ces figures, Mabillon est en effet porteur d’une stature : celle de la sagesse millénaire et, pour partie, de la solution ultime face à un mal qui semble insurmontable.

L’esthétique du récit, mise en valeur par les dessins de Tony Sandoval, marie l’élégance et la grandeur de la Belle-Époque avec l’aspect grotesque et épique des dragons et autres créatures magiques. Les planches aux couleurs flamboyantes alternent entre scènes intimistes et batailles titanesques, plongeant le lecteur dans un Paris réinventé où les toits et les monuments deviennent le terrain de jeu d’une lutte millénaire. De quoi passer un moment agréable, et parfois déroutant. 

Le Paris des dragons, Joann Sfar et Tony Sandoval 
Glénat, septembre 2024, 104 pages

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« Louise Weiss » : la voix aux femmes

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Le roman graphique La Française doit voter !, de Marie-Christine Moinard et Marine Tumelaire, est publié aux éditions Marabulles et rend hommage à l’une des figures emblématiques du féminisme français, Louise Weiss. Les auteures y retracent son combat inlassable pour obtenir le droit de vote pour les femmes, tout en mettant en lumière les grands événements de sa vie personnelle et publique.

Dès les premières pages de La Française doit voter !, Louise Weiss est dépeinte comme une jeune femme aspirant à la liberté intellectuelle, politique et professionnelle, alors que son père, fidèle aux traditions patriarcales, refuse de voir en elle autre chose qu’une future épouse et mère. La frustration qu’a pu éprouver Louise à l’égard de ces restrictions conservatrices fait écho à l’état d’esprit de nombreuses femmes de l’époque. En 1914, Louise Weiss franchit toutefois un premier cap en devenant l’une des premières femmes agrégées de France, une réussite universitaire d’autant plus éclatante que l’époque est à un accès très réduit à l’enseignement supérieur pour les femmes.

Le roman graphique suit ensuite son engagement croissant dans la cause féministe, d’abord à travers le journalisme, où on l’enjoint d’écrire sous un pseudonyme masculin pour se faire une place, puis à travers ses activités politiques et militantes. Le récit met en scène les nombreux obstacles qu’elle et ses contemporaines ont dû surmonter pour que la question du suffrage féminin soit prise au sérieux par le gouvernement et la société française. On assiste aux refus répétitifs des autorités, et notamment du Sénat, qui invoquent des arguments paternalistes pour nier aux femmes le droit de vote : elles seraient trop influencées par leurs maris, les curés, ou leur instinct maternel, et seraient incapables de comprendre les enjeux politiques.

La Française doit voter ! revient aussi sur le contexte de la Première Guerre mondiale, en montrant comment le conflit a bouleversé les codes sociaux et permis aux femmes d’occuper des rôles traditionnellement réservés aux hommes. On retrouve les femmes travaillant dans les usines, les ports, les commerces et les champs. Cette mobilisation massive de la moitié de la population française déconsidérée servira ensuite d’argument supplémentaire pour les suffragettes, qui voient dans ces efforts une preuve que les femmes méritent de participer à la vie politique. Mais le progrès arrive lentement, trop lentement, et la persuasion politique s’avère être un travail de longue haleine, tenace mais nécessaire.

Après avoir travaillé un temps comme infirmière, Louise Weiss se plonge dans le journalisme pacifiste et fonde son propre journal, L’Europe nouvelle. Un travail éditorial qui va renforcer ses convictions et générer quelques rencontres marquantes, notamment avec des personnalités telles que Milan Stefanik, un acteur-clé du projet de la République tchécoslovaque, et des intellectuels et hommes politiques comme Guillaume Apollinaire, Aristide Briand, Léon Blum et Édouard Herriot. Le décès de Stefanik dans un accident d’avion est d’ailleurs dépeint par les auteures comme un moment de grande tristesse dans la vie de Louise Weiss… 

Concernant le droit de vote des femmes, pendant des décennies, les propositions de loi en faveur du projet ont été rejetées. L’ouvrage montre comment les femmes, malgré leur engagement et leurs succès, se heurtent alors à l’immobilisme et au conservatisme des institutions. Pendant ce temps, Louise Weiss se présente aux élections législatives dans le 5e arrondissement de Paris, mais se heurte elle aussi à un mur d’incompréhension et de mépris. En témoignent les scènes où Louise Weiss et d’autres suffragettes investissent la place publique, organisent des manifestations et subissent la répression policière. Mais malgré les coups, les arrestations et les insultes, elles continuent à faire entendre leur voix.

La Française doit voter ! constitue une immersion passionnante, bien qu’incomplète, dans l’histoire du féminisme français. Hommage à Louise Weiss et à toutes celles qui ont œuvré pour que les femmes puissent enfin participer pleinement à la vie citoyenne, ce roman graphique rappelle non seulement les luttes passées, mais souligne aussi l’importance de la vigilance face aux droits acquis. Graphiquement subtil, historiquement précis et émotionnellement réussi, l’album devrait sans mal trouver son public.

La Française doit voter !, Marie-Christine Moinard et Marine Tumelaire
Marabulles, septembre 2024, 128 pages

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3.5

« Maison Blanche » : plongée dans les arcanes du pouvoir

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Maison Blanche : En coulisses avec Obama, Trump et Biden (Delcourt) est une œuvre graphique qui s’apparente davantage à un reportage-témoignage sur les arrière-cuisines du pouvoir américain qu’à une fiction traditionnelle. Avec Jérôme Cartillier, ancien correspondant de l’AFP à Washington, comme guide, les lecteurs pénètrent au cœur de l’une des institutions politiques les plus observées au monde.

L’ouvrage explore les spécificités des présidents Obama, Trump et Biden, notamment vis-à-vis de la presse, mais aussi l’histoire de la Maison Blanche et les différentes institutions américaines, tout en rapportant une myriade d’anecdotes qui en disent long sur la présidence moderne. 

Dans l’imaginaire collectif, la Maison Blanche incarne le pouvoir politique et symbolise la démocratie américaine. Chaque recoin, des bureaux à la mythique salle de presse, en passant par la Situation Room, a une signification qui dépasse le simple cadre fonctionnel. Les auteurs n’omettent pas de mentionner des éléments insolites de l’histoire de ce bâtiment, tel qu’une ancienne piscine enfouie sous la salle de presse, rappelant ainsi que ce lieu, à la fois solennel et historique, a évolué au fil du temps et des pratiques.

Maison Blanche : En coulisses avec Obama, Trump et Biden nous rappelle que la Maison Blanche constitue une scène où s’exerce le pouvoir et s’expriment les rapports entre les présidents et leurs équipes, une arène où la West Wing fait figure de pointe avancée. De Nixon, qui n’appréciait pas le Bureau ovale, à Obama, qui s’est échappé pour une promenade impromptue jusqu’au Starbucks du coin, chaque président y a laissé ses singularités.

Trois présidents, trois styles de communication

L’un des aspects les plus fascinants de cet ouvrage réside dans la comparaison des différents styles de communication des présidents récents, que les auteurs ont pu côtoyer. Barack Obama entretenait une distance calculée avec les médias, préférant une approche rationnelle et contrôlée. À l’inverse, Donald Trump, connu pour ses relations explosives avec la presse, usait de l’excès et de la provocation, notamment à travers les réseaux sociaux. Son attrait pour les émissions télévisées est également documenté dans le livre, renforçant l’idée que Trump percevait la présidence comme un spectacle médiatique.

Joe Biden, enfin, est décrit comme un président plus proche, plus accessible, contrairement à ses prédécesseurs immédiats. Il n’hésitait pas à venir saluer la presse et échanger quelques bons mots avec elle. Le livre consacre de nombreuses pages à ce rapport aux médias, mettant en lumière à quel point ces relations influencent l’image publique des présidents et, par ricochet, la perception internationale des États-Unis.

Les institutions américaines sous un autre jour

Outre la Maison Blanche elle-même, les auteurs mettent en lumière le rôle des institutions américaines telles que le Congrès et la Cour suprême. Ces entités, parfois perçues pour nous comme plus lointaines et abstraites, deviennent ici des acteurs à part entière dans la mécanique du pouvoir. En principe, aucun budget ni aucune guerre ne peuvent être décidés sans l’aval des Parlementaires américains, et les juges de la CS ont un pouvoir décisionnel propre à censurer à peu près n’importe quelle loi. C’est cette articulation complexe entre les différents organes du pouvoir qui permet aux lecteurs de mieux comprendre la spécificité de la démocratie américaine et ses enjeux.

Une partie non négligeable de l’ouvrage s’intéresse par ailleurs à la manière dont les campagnes présidentielles sont financées et organisées. Des levées de fonds aux plus généreux donateurs récompensés par des postes d’ambassadeurs, les rouages de la politique américaine apparaissent dans toute leur complexité. En évoquant la défaite de Hillary Clinton face à Donald Trump en 2016, les auteurs reviennent sur un moment charnière de l’histoire politique récente, qui permet de comprendre comment un candidat majoritaire en voix peut néanmoins perdre une élection.

Maison Blanche : En coulisses avec Obama, Trump et Biden se veut ainsi une véritable enquête sur les dessous de la politique. Et quand le pouvoir change de mains, les Présidents laissent une lettre personnelle à leur successeur, tandis que certains y vont de leurs petites facéties : ainsi, avant l’arrivée de George W. Bush, la touche « W » a mystérieusement disparu de certains claviers d’ordinateurs…

Grâce à l’expertise de Jérôme Cartillier, témoin direct des événements relatés, cet ouvrage offre une perspective unique sur les trois derniers présidents américains, leurs relations avec les médias et les dynamiques institutionnelles en jeu. Les anecdotes et les détails fournis, qu’il s’agisse des promenades d’Obama en Angleterre ou des fameuses « vérités alternatives » de Kellyanne Conway, offrent une appréhension plus fine des logiques du pouvoir. 

Maison Blanche : En coulisses avec Obama, Trump et Biden, Jérôme Cartillier, Karim Lebhour et Aude Massot
Delcourt, septembre 2024, 128 pages

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4.5

Joker : Folie à deux, c’est une blague ?

Joker, en voilà un excellente surprise. Salué par la critique et le public, plébiscité par son écriture, son acting, sa réalisation et la pertinence de ses propos, le film de 2019 a su créer la surprise là ou personne ne l’attendait. Les choses auraient pu s’arrêter là. Malheureusement, l’appel de l’argent reste maitre du crime à Gotham et nous voici avec une suite qui risque de faire beaucoup de mal. Oui, malgré de superbes idées sur le papier, Joker : Folie à deux est une énorme déception.

You got what you fu**g deserve !

Ou avions nous laissé Joker à la fin du premier film ? Oui, je dis Joker. La raison ? Arthur Fleck n’existait plus. A l’issue du long métrage de 2019, le personnage de Joaquin Phoenix avait définitivement embrasé la folie. Et, s’il lui restait une belle marge de progression pour devenir un adversaire digne de Batman, on imaginait facilement comment cet homme, transformé par la société, pouvait évoluer vers le mal et la noirceur. Intriguant pour la suite, n’est-ce pas ? Warner et Todd Phillips abattent vos espoirs aussi vite que Bruce Wayne est devenu orphelin. Dès les premiers instants de Joker 2, on comprend qu’Arthur va hésiter entre ses deux identités. Et si tous ses traumatismes d’enfance avaient crée un trouble dissociatif de l’identité ? Intéressant, dans un monde ou Split, Psychose, Glass, Shutter Island, Dr Jekyll et Mr Hyde ou encore Identity (dont le concept est très proche de celui du film) n’existent pas. Dans les faits, ce simple pitch balaye totalement la conclusion du premier opus, pour servir un film de procès qui ne décolle jamais. Tout est profondément ennuyeux, malgré quelques fulgurances. Et, malgré un final certes étonnant, on pose la question… Tout ça pour ça ?

Qu’apporte ce projet à l’univers établi ? Rien. Le personnage d’Arthur évolue-t-il ? Non, pire, il régresse. Les multiples thèmes et messages sociaux terriblement pertinents et si bien menés dans le premier film disparaissent. Cette suite se focalise sur la folie, l’acceptation de soi et de ses actes. Ce serait la seule chose à sauver du scénario. Les quelques scènes ou l’on traite de l’enfance d’Arthur sonnent juste. La  » bulle  » dans laquelle les psy affirment qu’il s’est enfermé revient de nombreuses fois. Joker premier du nom brouillait les pistes entre imaginaire et réel, sa suite s’enfonce plus loin dans cette idée. Il s’agit bien de la seule chose sur laquelle le film ne fait pas machine arrière. Pour le reste, on se retrouve avec un projet de 2h20 qui auraient pu tenir en une trentaine de minutes, tant il ne raconte que trop peu. Si encore les interludes musicales avaient été pertinentes…

Gotta go my own way

Car oui, Joker : Folie à deux est un musical. Idée ô combien génialissime, si mal exploitée. Surfant sur les idées de Damien Chazelle avec La La Land, le film ne tire jamais une quelconque identité dans le genre. Une très grande partie des scènes chantées se passent dans la tête d’Arthur et trop peu font réellement avancer l’intrigue. Pire, on a l’impression qu’elles ne servent qu’à une chose : permettre à Phoenix de revêtir le costume de Joker, afin qu’il ne passe pas la quasi intégralité du film en Arthur Fleck. Heureusement, reste le plaisir des oreilles. Si les chansons sont pour les trois quart ennuyeuses et mettent le film sur pause, le duo qu’il forme avec Lady Gaga est efficace. Oui, ce n’est qu’après trois paragraphe que je trouve le moyen d’évoquer le personne d’Harleen  » Lee  » Quinzel, alias Harley Quinn. Ça en dit long sur la pertinence de son rôle au sein de l’intrigue. Massacré dans le DC Cinématic Universe et dans la série Gotham, le fantastique et fascinant personnage crée par la série Batman de 1992 rate également l’occasion de briller ici.

Oubliez l’idée de la psychiatre qui tombe lentement amoureuse de son patient pour sombrer dans la folie avec lui (pourquoi personne n’arrive à adapter une idée aussi simple ?). Oubliez tout ce qui fait l’essence d’Harley Quinn, la folie, la violence, la soumission et vous obtenez cette version là. Pire, le personnage du film est décrite comme largement plus stable qu’Arthur, plus manipulatrice… moins amoureuse de lui qu’il ne l’est d’elle. Un comble ! A l’image du film, tout est trop sage, même pour un personnage aussi complexe et torturé. Lee aurait pu être remplacé par n’importe quelle femme (ou homme), cela aurait donné la même chose, tant elle n’a d’Harley que le nom. Seule exception : sa toute dernière scène qui, ajoutée à la toute fin du film, laisse imaginer comment évoluera le personnage à l’avenir, bien qu’on ne le verra sans doute jamais. Quant à la performance de Lady Gaga, l’actrice révélée par A Star is Born fait ce qu’elle peut avec ce qu’elle a, donc pas grand chose. Elle chante, mal quand c’est réel, bien quand c’est imaginé par Arthur. Elle chante, et voilà.

Joker: Arkham Asylum

Le pire, dans tout ceci, c’est qu’en dehors de tout ce qui touche de près ou de loin au scénario, tout va bien. Todd Phillips prouve qu’il a fait du chemin depuis Very Bad Trip et continue d’épater à la réalisation. Des superbes transitions en passant par de fantastiques idées de cadrage, de mise en scène ou de jeu de lumière, cette suite s’inscrit comme la digne suite de son ainé. Du moins, ça, c’est pour  tout ce qui touche à la technique. Malheureusement, tout est freiné par l’absence d’ambition et la tristesse de l’intrigue. Joker : Folie à deux est un quasi huit clos. Toute l’histoire évolue dans trois lieux principaux : l’asile d’Arkham, le tribunal de Gotham et l’esprit d’Arthur. Les deux premiers proposent des décors fades et artistiquement ennuyeux à mourir, ne laissant aucun espoir de laisser briller la mise en scène, qui essaye malgré tout de s’en sortir. Reste la photographie, toujours maitrisée, bien que l’on remarque une vraie absence de couleur, remplacée par un sombre omniprésent. Un parti pris intéressant, accentuant le thème de la dépression et de la folie.  Les seuls passages ou le film redevient un film, se sont les parties musicales imaginées et fantasmées par Arthur. Phillips est à l’image de son personnage : emprisonné.

Car oui, le constat est là. Joker : Folie à deux n’est pas un film. C’est un épilogue à Joker, un DLC à 200 millions de dollars (selon Variety) qui aurait très bien passer en streaming sur HBO. Pire, il s’agit d’une œuvre qui dessert énormément le projet de 2019, bafouant ses idées, sa fin et tout ce que représentait son personnage principal. L’incarnation de Joaquin Phoenix était comparée à celle des plus grands et Arthur Fleck siégeait fièrement aux côtés de Nicholson et Ledger. Aujourd’hui, on se demande si cette suite ne le fera pas tomber dans l’oubli, au fil du temps. Non, tout ceci aurait du s’arrêter dès 2019 et notre regard est déjà tourné vers l’avenir, pour voir l’évolution du personnage dans la trilogie de Matt Reeves. Une bien mauvaise blague, en somme.

Joker : Folie à deux – Bande-annonce

Fiche Technique – Joker : Folie à deux

Réalisation : Todd Phillips
Casting : Joaquim Phoenix / Lady Gaga / Brendan Gleeson / Catherine Keener
Scénario  :Todd Phillips / Scott Silver
Musique : Hildur Guonadottir
Photographie  :Lawrence Sher
Production : Warner Bros, DC Studios / Village Roadshow Pictures
Distribution : Warner Bros
Genre : Thriller psychologique / Drame / Musical
Durée : 2h19
Sortie : 2 Octobre 2024 en salles

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À l’ombre de l’Abbaye de Clairvaux, d’Eric Lebel : « Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille » (V. Hugo)

Réalisateur et producteur très actif, le documentariste Eric Lebel tourne sa caméra vers un lieu mythique, l’Abbaye de Clairvaux. « À l’ombre de l’Abbaye de Clairvaux » est un documentaire passionnant, qui nous permet de franchir la clôture de ce lieu très ceint…

L’Abbaye de Clairvaux fait partie de ces lieux qui jouissent du privilège paradoxal que l’on s’étonne presque de les voir exister et s’inscrire véritablement dans l’espace, tant la littérature les a comme ravis et happés dans sa propre dimension, plus virtuelle et imaginaire que ancrée dans le réel. L’auteur de ce coup de force est, bien évidemment, dans le cas de la prison de Clairvaux, le monumental Victor Hugo, ainsi que son court roman, œuvre de jeunesse, Claude Gueux (1832), dont l’action s’inscrit presque intégralement à l’intérieur de ces murs autrefois sacrés. La démarche d’Eric Lebel est d’autant plus salutaire, arrachant le lieu au mythe qui le virtualise et lui restituant son existence bien réelle, de pierre et d’espace.

Suite au point de passage presque obligé qu’est le survol, permettant de prendre la mesure de la surface occupée par l’Abbaye de Clairvaux, fondée en 1115 par Bernard de Fontaine dans le Val d’Absinthe (un val pas totalement destiné par son nom à accueillir des bâtiments voués à l’abstinence et à la sobriété !), au bord de l’Aube, c’est par le truchement de quelques êtres humains finement choisis que le documentaire s’insinue entre ces murs, aussi bien conventuels que carcéraux, selon les différents bâtis qui ont peu à peu enrichi l’édifice originel. Nos guides sont ainsi quelques figures marquantes, éminemment uniques, et en cela témoins de l’incontestable supériorité du documentaire sur la fiction : Michel, dont le parcours non linéaire n’est pas sans évoquer, la médiatisation en moins, celui de Michel Vaujour, restitué dans le documentaire saisissant de Fabienne Godet, Ne me libérez pas je m’en charge (2009) ; un autre détenu plus jeune, officiant volontiers en cuisine et non moins captivant, un moine, du personnel pénitentiaire, représenté aussi bien par le directeur que par des travailleurs sociaux… Ce qui fascine est la profonde sagesse dont tous font montre, comme si ces murs – même édifiés en 1970, sous la forme d’une prison plus moderne, Maison Centrale en fonction jusqu’en mai 2023, juste à côté de la plus ancienne des abbayes primaires – distillaient une souterraine mais efficiente invitation à la méditation, au recueillement, voire au dépouillement… Les problématiques abordées par les uns et les autres sont sœurs, ou cousines : la privation ou le renoncement à la liberté, la vie en communauté, le rapport à ce lieu clos, à l’espace qu’il délimite et contient, à l’espace dont il sépare…

L’image, d’Eric Lebel lui-même, secondé par Romain Berthiot, également au son, où il est lui-même accompagné de Guillaume Lebel, est précise, presque systématiquement structurée par les lignes droites qui disent la rectitude de la règle, que celle-ci soit monacale ou carcérale, son caractère certes contraignant mais aussi, à la fois paradoxalement et finalement logiquement rassurant, au sein d’un monde individualiste à l’extrême, et qui a tout simplement tendance à laisser à l’abandon…

Une œuvre qui rejoint sans pâlir les rangs de ses illustres aînées consacrées à l’univers des prisons, qu’il s’agisse de Femmes de Fleury (1999), de Jean-Michel Carré, qui fait d’ailleurs partie des co-producteurs de celle-ci, ou du plus récent, mais non moins superbe La Liberté (2019), de Guillaume Massart. On apprend incidemment que l’ensemble des bâtiments a été repris, depuis 2023, par le Ministère de la Culture. Espérons que celui-ci saura prolonger de belle manière l’existence de ces murs qui ont déjà recueilli tant d’histoires et de vies dont ce documentaire nous renvoie un éclat si prégnant.

À l’ombre de l’Abbaye de Clairvaux : Bande-annonce

De Eric Lebel | Par Eric Lebel
9 octobre 2024 en salle | 1h 33min | Documentaire
Distributeur DHR distribution / A Vif Cinemas

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3.5

Ceux qui rougissent : Les Blancs de la jeunesse

Dans 8 épisodes de 11mn Julien Gaspar-Oliveri filme à bout portant avec une sensibilité effrontée et une vigueur incisive une dizaine de jeunes lycéens dans un atelier théâtre.

Ce qui est remarquable dans la série  Ceux qui rougissent (qui vient de remporter de  nombreux prix au festival série mania 2024) outre son format bref, cash, incisif, c’est son ton piquant, inhabituel et sa mise en scène trépidante. 

Nouveau professeur de théâtre remplaçant dans un lycée qui ne sera jamais nommé, Julien-Olivier Gasperi accueille ses élèves dans le gymnase qui va tenir lieu d’atelier. Ce choix du gymnase d’abord oriente la physicalité  présente dans toute la série. C’est le corps de la parole, l’organicité et la pulsatilité des visages qui nous sont donnés à voir et à entendre. 

Au cours d’un exercice de sport visant à décorseter les corps figés des adolescents qu’il voit jouer face à lui, un des élèves s’adresse au prof et lui demande: mais on est dans un cours de sport ou de théâtre?  Et Julien-Gaspar Oliveri de répondre : c’est pareil!

Le THEATRE : UN SPORT DE COMBAT

De fait  Ceux qui rougissent  pourrait parodier la phrase de Bourdieu: le théâtre est un sport de combat. Et surtout le théâtre est affaire de corps, de sensations, d’émotions, de colère, de manque, de rage, d’espoir, de pulsions, de toute cette part de nous-mêmes que l’on s’interdit ou qui est déjà dévorée, domestiquée, amputée et conditionnée par les comportements et déterminismes sociaux .

Ceux qui rougissent saisit avec poigne, justesse et véracité ce qui se joue dans l’apprentissage du jeu: un accès nu et sans masque à soi, un désapprentissage des codes et vêtements sociaux, une autre langue surtout, plus folle, sauvage, brute, labile, arrachée à la mécanique rationnelle.

Enlevez vos costumes d’élèves engoncés dans la répétition morne du Songe d’une nuit d’été  et soyez vrais, au plus près de vous même, au plus près de vos « riens » ou de vos « tout »: c’est le cheminement existentiel que propose ce professeur aux allures d’un Socrate maïeute, jamais flatteur, toujours à l’écoute, direct et franc. 

Ceux qui rougissent frappe par sa forme, sa mise à scène à l’emporte-pièce, allant chercher les individualités, les visages, les tourments, les doutes et hésitations des jeunes sous les façades sages ou apeurées tout autant que la série frappe par ce qu’elle révèle de la difficulté d’être acteur : se dépouiller d’un soi social, de toute une imposture apprise de mots-gestes qu’on répète sans cœur, sans chair, sans vie.

SE DEFAIRE, SE REFAIRE, VIVRE SURTOUT

Se défaire pour se refaire, se défaire pour être. Vivre surtout les scènes avec sa nécessité, sa personnalité, son impulsion propre. Julien -Gaspar Oliveri propose toute une série d’exercices vitaux dirions-nous, des exercices qui vont chercher l’être derrière le  jeu, la vie foisonnante et la chair blessée ou émotive de ces futurs acteurs.

T’ES QUI TOI ?

L’un de ces exercices consiste à demander : -Qui t’es toi ? Dis le très vite sans penser, sans t’arraisonner aux codes ni à tes réflexes habituels, dis qui t’es sans réfléchir, laisse parler l’âme vibrante de ton corps, qu’elle soit à bout de nerfs (comme l’est un des jeunes dont on ne sait s’il vient pour échapper aux autres spécialités ou pour faire le mariole) ou qu’elle soit jugée sans valeur (plusieurs jeunes on le voit se jugent violemment et se dénigrent) .

MEDITATION SOCIOLOGIQUE SUR LES DOUTES ET BLANCS DE LA JEUNESSE

Julien -Gaspar Oliveri capte la vitalité derrière les blancs et impuissances de la jeunesse. Le spectateur est pris, happé, déstabilisé par ces jeunes  à qui le prof demande : -pourquoi t’es là ? avec quoi tu joues ? et qui au fond ne savent souvent que répondre : je ne sais pas ou restent muets !

Sa série est une belle méditation sociologique sur cette jeunesse du 21 eme siècle dont David Le Breton analyse le nouveau désordre psychosocial, la psychose blanche, la vacuité des motivations. Avec ses vides, ses errances, ses obstacles, ses nervosités et fébrilités, son atonie et sa révolte Ceux qui rougissent ausculte avec tonicité et justesse les blancs et impasses de la jeunesse. 

Ceux qui rougissent : Bande-annonce

Création : Julien GASPAR-OLIVERI, Maud KONAN, Johan ROUVEYRE
Scénario Julien GASPAR-OLIVERI, Johan ROUVEYRE, Louise SILVERIO
Avec Ulrich BAPENECK, Mani CHOUKRANE, Stéphane ERÖS, Elio FABBRO, Angèle GILBERT, Anaëlle HEROGUELLE, Nicolas KESSLER, Milla KUENTZ, Kayna LACOMAT, Marie NAÏMA, Charles SOURIS, Julien GASPAR-OLIVERI
Réalisation : Julien GASPAR-OLIVERI
Musique Dom LA NENA
Production ARTE France, Melocoton Films, Box Productions
Diffusion ARTE
Depuis 2024 | 10 min | Comédie dramatique
Nationalités France, Suisse

Monsters : L’histoire de Lyle et Erik Menendez – Les Monstres de la vérité

Monsters le second volet de la série d’anthologie showrunnée par Ryan Murphy et Ian Brennan met en scène avec brio, densité et incandescence d’acteurs, le parricide et matricide commis par les frères Menendez en 1989 à Los Angeles.

Dans ce second volet des figures monstrueuses de l’Amérique après le sombre et glaçant Dahmer, Ryan Murphy se concentre sur ce fait divers ambigüe et tumultueux où Lyle et Erick Mendenez (actuellement toujours en détention) ont été accusés puis condamnés pour l’assassinat de leur père et mère.

Il y a un style Ryan Murphy qui tient tout autant dans l’esthétique très habitée et subtilement reconstituée d’une époque que dans sa passionnante étude des mœurs et des psychés familiales. Le style Ryan Murphy c’est aussi la solidité et virtuosité d’acteurs ébouriffants par leur abattage et leur fortitudo : une sorte de courage de jeu frontal éclairé par un discernement qui leur fait tout oser.

Élégance et raffinement psychanalytique (rappelons le puissant Assassinat de Gianni Versace) sont la signature de Murphy ainsi qu’une dramaturgie spécifique jouant avec les angles, les temporalités, les récits où la vérité peut à loisir devenir modifiable, controversée et être renversée. À l’image de ce que traque Justine Triet dans Anatomie d’une chute, une vérité labile, en constant glissement, voire une vérité judiciaire impossible à reconstituer, Murphy ne cesse d’inquiéter et de provoquer le point de vue du spectateur sur la culpabilité des deux frères. D’abord posée comme évidente, nous sommes pris dans le vertige d’un doute tant l’ambivalence et le mensonge de cette famille sont les vrais sujets de ces Monsters.

Épaulés par un quatuor d’acteurs remarquables passant de Javier Bardem (pour le père) à Chloé Sevigny (qui a rarement trouvé depuis longtemps une telle intensité), on est surtout bluffés par des inconnus Lyle (Nicolas Chavez) et Erik (Cooper Koch) dont la partition changeante, incroyable d’ambivalence et la puissance d’interprétation force l’admiration. 

Monsters: The Lyle And Erik Menendez Story – Bande-annonce

Titre original : Monsters: The Lyle And Erik Menendez Story
Créée par Ryan Murphy, Ian Brennan
Avec Cooper Koch, Nicholas Alexander Chavez, Javier Bardem
Nationalité U.S.A.
En relation avec Dahmer : Monstre – L’histoire de Jeffrey Dahmer
2024 | 60 min | Drame, Thriller
Actuellement sur Netflix

« Succession, la violence en héritage » : capitalisme toxique

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Journaliste à Philosophie magazine, Ariane Nicolas publie aux éditions Playlist Society Succession, la violence en héritage, une minutieuse analyse de la célèbre série HBO créée par Jesse Armstrong. Elle y explore les thèmes principaux de la série, notamment une violence omniprésente, une dynamique familiale dysfonctionnelle, la solitude du pouvoir et l’héritage traumatique.

De quoi parle-t-on ? Succession est une série télévisée dramatique américaine qui explore les thèmes de la famille, du pouvoir et de l’ambition à travers le prisme des Roy, dont le patriarche, Logan, est à la tête d’un empire médiatique mondial. La série suit les luttes intestines de ses enfants pour prendre le contrôle de l’entreprise familiale tandis que la santé de leur père décline peu à peu.

Ariane Nicolas ne s’y trompe pas : la violence, sous toutes ses formes, constitue à l’évidence le moteur central de cette série. Logan Roy a beau être diminué, il n’en demeure pas moins une force de la nature dont l’influence toxique imprègne tous les aspects de la vie de ses enfants. Souvent, les manœuvres les plus sournoises ont cours et les insultes fusent : « Prick, Bastard, Monster, Old fucking goat… » Mais la violence n’est pas seulement verbale, elle s’exprime aussi à travers des jeux psychologiques pernicieux, des manipulations et des abus de pouvoir manifestes. Logan lui-même est un homme brutal et impitoyable qui a bâti son empire grâce à la force et à l’intimidation. Ses enfants ne font finalement que reproduire à leur tour ces schémas de violence dans leurs relations personnelles et professionnelles.

L’essai examine en effet comment la violence subie par les enfants Roy les a marqués à vie. Kendall, Roman et Connor, chacun à leur manière, luttent contre des problèmes d’addiction, de dépression et de manque de confiance en soi. Pour le démontrer, Ariane Nicolas s’appuie sur des exemples précis, comme l’incapacité de Roman à uriner devant d’autres hommes ou les pensées suicidaires de Kendall. Les protagonistes de Succession sont abîmés, parfois au bord de l’implosion, dominés par une mégalomanie dénuée de scrupules qu’ils ont tirée d’un père caractérisé comme un prédateur capitaliste.

Ainsi, de bout en bout, dans l’ouvrage, la vie au sein de la famille Roy nous est décrite comme un jeu de stratégie sans merci. Chaque membre de ce cercle est prêt à tout pour obtenir le pouvoir. Ariane Nicolas met en exergue les manipulations constantes qui caractérisent leurs relations. L’amour et la loyauté sont subordonnés à la soif de pouvoir et de réussite. En filigrane, Succession offre une plongée crue et satirique dans le monde des ultra-riches. L’argent y est roi, les relations humaines sont régies par l’intérêt personnel et la morale est souvent sacrifiée sur l’autel de l’ambition. Ce qui n’est pas sans conséquences psychologiques…

Car malgré leur immense richesse et leur influence, les personnages de Succession sont fondamentalement seuls. Le livre verbalise très bien la manière dont la poursuite incessante de la réussite isole les individus, les laissant déconnectés d’eux-mêmes et des autres. Logan, en particulier, incarne cette solitude tragique, un homme puissant mais profondément malheureux. Le langage est à cet égard une arme redoutable, avec des dialogues souvent crus et incisifs, qui révèlent à la fois la solitude, la cruauté et le cynisme des personnages. 

Par ailleurs, Ariane Nicolas établit un parallèle entre la philosophie de Thomas Hobbes et la série : elle témoigne de la manière dont la violence est perçue, une force omniprésente et inhérente à la nature humaine. Elle analyse le rôle de l’argent et du pouvoir dans la corruption des relations humaines, en montrant comment la poursuite de la richesse et du statut social érode les valeurs morales et affecte les liens familiaux. Bien entendu, il est également question de masculinité toxique et de patriarcat à travers les personnages masculins de la série. 

Si Succession n’est pas directement inspirée d’une famille en particulier, elle prend appui sur plusieurs dynasties médiatiques réelles, telles que les Murdoch, les Redstone et les Disney. Succession, la violence en héritage décortique les thèmes complexes qui en découlent et offre un éclairage fascinant sur les rouages de la violence, de la famille et du pouvoir. Sans morale simpliste, l’essai nous montre que la quête du pouvoir peut corrompre même les personnes les mieux intentionnées et que les blessures familiales peuvent avoir des conséquences profondes et durables.

Succession, la violence en héritage, Ariane Nicolas
Playlist Society, septembre 2024, 180 pages

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« Brigitte Bardot, les années cinéma 1952-1973 » : portrait en actes

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Dominique Choulant publie aux éditions LettMotif Brigitte Bardot, les années cinéma 1952-1973, dans lequel il retrace la carrière cinématographique d’une comédienne devenue icône internationale. Ce portrait plonge le lecteur dans ses 45 films et explore ses multiples facettes, au-delà du simple sex-symbol.

Brigitte Bardot devait faire ses premiers pas dans le monde du cinéma après une couverture remarquée dans le magazine Elle en mai 1950. Repérée par Marc Allégret, elle signa en effet un contrat pour jouer dans Les Lauriers sont coupés, qui ne vit cependant jamais le jour. Elle débute ainsi officiellement en 1952 dans Le Trou normand, une comédie qui lui offre son premier rôle au cinéma. Dès ses débuts, Bardot est remarquée pour son charme et décrite comme une « ingénue perverse ». Ce premier film ne peut toutefois pas se prévaloir de la féérie qu’elle s’était imaginée, préfigurant une carrière marquée à la fois par des succès retentissants et des désillusions personnelles.

En parallèle de ses débuts au cinéma, elle fait une entrée remarquée dans le monde du théâtre en 1953, jouant dans L’Invitation au château de Jean Anouilh. Les critiques sont alors enthousiastes, et elle est adoubée par la presse dramatique. Un peu plus tard, en 1954, le célèbre peintre Kees van Dongen la prend pour modèle, en réalisant un portrait bientôt publié en couverture du magazine américain Life, puis revendu à prix d’or, ce qui vient accentuer son statut de star montante.

L’ascension d’une icône et le choc Et Dieu… créa la femme

Dominique Choulant s’adonne à une biographie sélective, souvent ponctuée par des extraits d’articles de presse de l’époque. C’est en 1956, avec Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim, que Brigitte Bardot atteint le sommet de la gloire. Ce film sulfureux, qui déchaîne autant la passion que l’indignation, scelle son destin de sex-symbol international. Si ce rôle la propulse sous les feux des projecteurs, il attire également la colère des puritains et du clergé, notamment aux États-Unis où elle devient un symbole de luxure. Cependant, Bardot refuse de céder aux appels de Hollywood, qui ne manquent pas de suivre, préférant tourner en France malgré les nombreuses sollicitations.

L’auteur enfonce le clou et rappelle qu’en 1958, lors de l’Exposition universelle, le Vatican va jusqu’à utiliser une image de B.B. pour représenter la luxure. Son éducation religieuse la plonge dans un certain désarroi face à cet événement, mais elle persiste à s’imposer en tant qu’actrice sérieuse. Dans Babette s’en va-t-en guerre (1959), une satire de l’occupation allemande, Brigitte Bardot montre une facette plus comique, et devient bientôt la première star étrangère à figurer dans le haut du classement des Money Making Stars, prouvant son pouvoir d’attraction au box-office.

Une actrice éclectique dans des rôles marquants

Brigitte Bardot, les années cinéma 1952-1973 va ensuite égrainer les rôles. Au début des années 60, Brigitte Bardot apparaît sous la direction de grands réalisateurs. Elle excelle dans La Vérité d’Henri-Georges Clouzot, un drame judiciaire où elle offre une performance bouleversante. Dans Le Mépris (1963) de Jean-Luc Godard, elle livre une autre performance iconique. Le film, devenu culte, révèle une nouvelle dimension de l’actrice, et passe à la postérité notamment pour les descriptions de ses formes.

En parallèle de sa carrière, sa vie privée est constamment sous les projecteurs, alimentant la presse à scandale. Même trahie par son secrétaire particulier, qui vend ses mémoires à la presse, Brigitte Bardot continue pourtant à briller par son talent. Mais pas que. En 1962, elle fait ses premiers pas dans le militantisme en appelant publiquement à l’étourdissement des animaux avant l’abattage, sur le plateau de l’émission Cinq colonnes à la une. Cet engagement précoce annonce son futur rôle de défenseuse acharnée des droits des animaux.

Un adieu surprenant et une transition vers l’engagement

En 1973, après avoir fêté ses 20 ans de carrière, Brigitte Bardot surprend le monde entier en annonçant son retrait définitif du cinéma. Lassée des projecteurs et de la pression médiatique, elle décide de se consacrer pleinement à sa vie privée et à ses engagements pour la protection des animaux. Ses adieux au septième art, bien que soudains, n’entachent pas la légende qu’elle a construite au fil des décennies.

Le livre de Dominique Choulant propose, en papillonnant dans une carrière d’une grande richesse, une exploration passionnée du parcours d’une comédienne qui a marqué son époque, non seulement par sa beauté et son charisme, mais aussi par sa capacité à se réinventer à l’écran. Brigitte Bardot, les années cinéma 1952-1973 porte un regard fasciné et nuancé sur une actrice souvent réduite à son image de sex-symbol, mais qui a su prouver, film après film, qu’elle était bien plus que cela. Bien entendu, l’exercice n’est pas sans anecdotes, et celles-ci permettent de mieux saisir la personnalité de B.B. (cf. Jean Gabin, Roger Vadim, ses positions sur la nudité, etc.). 

Brigitte Bardot, Dominique Choulant
LettMotif, septembre 2024, 240 pages

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David Hockney – La bio graphique, par son biographe

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Avec cet album, les éditions Larousse inaugurent ce qui ressemble fort à un début de collection, puisque paraît au même moment une bio graphique sur un autre peintre que David Hockney a eu l’occasion de rencontrer : Andy Warhol.

A savoir pour commencer que le présent album est difficile à classer, car s’il vise le créneau BD, il ne comporte ni cases ni bulles classiques, mais plutôt des dessins pour illustrer du texte. La tentation de le considérer comme un album jeunesse ne tient pas non plus, en raison de la quantité de texte et des nombreux sujets qu’il aborde, y compris techniques. Ceci étant précisé, on retiendra néanmoins la classification BD en considérant que les expérimentations concernant le neuvième art montrent qu’il permet d’explorer bien des manières. Or, page après page, cet album au format moyen s’avère d’une indéniable fantaisie en ce qui concerne la présentation, ce qui d’ailleurs correspond bien à la personnalité du peintre David Hockney. Et puis, l’expression bio graphique choisie pour ce début de collection correspond parfaitement au contenu de l’album.

L’homme et l’artiste

David Hockney est donc un Anglais, né à Bradford en 1937, ce qui lui donne aujourd’hui 87 ans. Épais de 236 pages, l’album est divisé en chapitres qui ponctuent certaines périodes remarquables de son existence et de son activité de peintre, depuis son enfance. Surtout, l’album s’intéresse à son évolution, avec notamment sa découverte de différentes techniques lui permettant d’aller plus loin dans ses recherches. L’album aborde tous les éléments qui permettent de se faire une bonne idée de l’artiste comme de l’homme, avec ses origines familiales, son caractère, ses goûts et ses relations. Ayant récemment lu Vie de David Hockney par la romancière Catherine Cusset, j’ai pu faire quelques comparaisons. Ainsi l’album présente l’avantage de ne rien négliger et même d’indiquer de nombreux détails intéressants. Mais certains points tombent parfois comme un cheveu sur la soupe, alors que le texte de Catherine Cusset, très complet également, permet de mieux faire sentir le temps qui passe. La différence est sensible en durée de lecture, car l’album peut se lire en une heure environ, alors que le livre en nécessite trois ou quatre fois plus. Par contre, l’aspect graphique de l’album apporte beaucoup. Déjà, on se fait une idée de David Hockney en tant que personne physique, avec notamment son visage et sa silhouette. L’album joue également sur les couleurs, ce qui s’avère particulièrement judicieux, puisque leur utilisation fait partie des caractéristiques du style du peintre. Toute sa fantaisie, sa joie de vivre et même son humour (voire une certaine forme d’impertinence) font de son utilisation de la couleur quelques chose de très personnel. L’album insiste tout aussi judicieusement sur l’originalité d’inspiration du peintre qui a toujours refusé les étiquettes, persistant dans la voie du figuratif alors que la plupart de ses contemporains ne jurent que par l’abstrait. L’album s’intéresse aussi au pourquoi de son succès, précisant dès le début que sa notoriété a grimpé en flèche le jour (16 novembre 2018) où l’une de ses œuvres s’est vendue 70,3 millions de dollars chez Christie’s à New York, faisant de David Hockney le peintre vivant le plus cher. Ce qui n’empêche pas Simon Elliott, son biographe, scénariste et dessinateur de l’album, de faire son possible malgré une admiration évidente pour le peintre, de ménager une réflexion sur la façon dont l’artiste est perçu, en citant des critiques. Je retiens notamment celle signée Hilton Kramer (non datée) « Ridiculement surcoté… superficiel, voire réactionnaire… On dirait la production d’une sorte d’art de salon du XIXe siècle, remis à neuf en se servant dans les entrepôts du modernisme. » qui montre qu’on peut ne pas apprécier Hockney.

Une œuvre et sa représentation

Venons-en au point le plus gênant de l’album. Malgré tous ses efforts, Simon Elliott peine à faire sentir dans ses représentations des œuvres de David Hockney, ce qui en fait la qualité, le charme, la séduction, alors même que si on cherche en ligne les œuvres ici représentées, on les reconnaît aisément. A sa décharge, on retiendra le fait que le rendu d’une œuvre après des heures de travail à la peinture est d’une toute autre qualité que celui d’un dessin réalisé en quelques minutes dans le meilleur des cas. Sans oublier l’inspiration personnelle du peintre, ses recherches techniques, son usage de toiles de grandes surfaces, etc. Maintenant, on peut voir aussi les choses dans l’autre sens en considérant que tout ce que mentionne l’album ne peut qu’inciter celles et ceux qui le liront à chercher à en savoir plus, non sur l’homme ou l’artiste, mais sur ses œuvres, au moins à s’en faire une idée plus conforme par des photos ou même en trouvant l’occasion d’en voir dans des expositions ou des musées.

Pour conclure

L’album est donc une bonne entrée pour la découverte d’un artiste majeur de notre époque. Il ne se contente pas d’illustrer sagement le parcours de David Hockney, puisqu’il évoque tout ce qu’il peut être intéressant de savoir à son propos, y compris sa vie sentimentale où il a très tôt assumé son homosexualité.

Hockney – la Bio graphique, Simon Elliott

Larousse : paru le 11 septembre 2024

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3

Mort d’une héroïne rouge : importance de la ligne du Parti

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Cette enquête est la première d’une série, par le Chinois d’origine Qiu Xiaolong. Celui-ci, arrivé aux États-Unis en 1988 pour ses études, décide de s’y installer après les manifestations de la place Tian’anmen en 1989. Ce roman publié en 2000 (édition originale en anglais) se situe précisément à Shanghai, peu après les événements de 1989, une période marquante pour l’auteur qui se montre fin connaisseur de l’ambiance et des mœurs de l’époque en Chine.

Tout commence le 11 mai 1990, avec la découverte d’un cadavre de femme dans un canal peu fréquenté, à une trentaine de kilomètres de Shanghai. L’identification de la victime (trouvée étranglée dans un sac plastique, peut-être après un rapport sexuel) intervient assez rapidement ; il s’agit de Guan Hongying, qui dirigeait le rayon des cosmétiques dans le grand magasin n°1. Cette jeune femme de trente-et-un ans était considérée comme une travailleuse modèle de la nation, membre du Parti depuis onze ans, présente aux Neuvième et Dixième Congrès du Parti où elle pouvait intervenir à la tribune, soit l’héroïne rouge annoncée par le titre. En gros, pour les témoins (celles et ceux qui la connaissaient de près ou de loin, soit ses collègues et ses voisins), cette charmante célibataire n’avait pas le temps d’avoir une vie personnelle, absorbée qu’elle était par ses activités professionnelles et politiques.

Une travailleuse modèle de la nation

Bien entendu, l’enquête va faire apparaître que la vie de Guan n’était pas aussi simple que ce qu’elle cherchait à montrer. Ceci dit, l’enquête n’est pas le point fort de ce roman, car elle démarre plutôt mollement, n’avance que prudemment et se concentre sur un seul suspect numéro 1. Par contre, le roman (500 pages environ en édition de poche) se concentre sur l’ambiance dans le pays et les caractères d’un certain nombre de personnages assez divers.

L’inspecteur principal Chen

Secondé par l’inspecteur Yu, Chen mène l’enquête. Il a fait des études littéraires et n’a pas perdu toute ambition dans ce domaine, car il écrit de la poésie, au point d’être édité et reconnu comme prometteur par la presse. D’ailleurs il appartient à l’Union des écrivains où il trouvera un hébergement lorsque son enquête l’amène à Canton. A savoir également que son esprit littéraire amène régulièrement Chen à faire des citations, parfois d’extraits de ses propres œuvres, parfois de grands classiques, comme les œuvres de Confucius. Par contre, Chen occupe une position fragile, car arriver inspecteur principal à 35 ans suscite des jalousies. Certains se demandent même par quel jeu de passe-passe il a pu en arriver là. D’autre part, il reste célibataire, malgré une vie sentimentale complexe. En effet, il a été amoureux de Ling, jolie bibliothécaire du temps de ses études à Pékin, ce qui leur a valu quelques moments d’un romantisme inoubliable, bien qu’ils appartiennent au passé, car Chen ne pouvait pas prétendre demander la main d’une jeune femme d’un tel rang (une fille de dignitaire). Et puis, à Shanghai, Chen est assez proche de Wang Feng jeune journaliste au Wenhui (dont le siège est un bâtiment de onze étages). Mais celle-ci est mariée avec un homme qui a fui le régime pour s’installer au Japon. L’avantage, c’est que cela procure à Chen des relations qui auront leur importance au cours de l’enquête. Au chapitre des relations, il faut ajouter le père de l’inspecteur Yu, policier à la retraite dont le surnom est le Vieux Chasseur et qui conserve la passion de son métier, au point d’exercer une surveillance à certains endroits stratégiques et de recueillir de précieuses informations.

La situation politique

L’âge de Chen n’est pas le seul frein à son enquête. La situation politique s’avère compliquée. Tout doit être en accord avec la ligne du Parti. Déjà, les uns et les autres s’adressent constamment entre eux en mentionnant leur fonction, comme l’inspecteur principal Chen, le secrétaire du Parti Li et le commissaire politique Zhang. Ces deux derniers cherchent visiblement à orienter l’enquête vers des motivations personnelles et donc hors de la sphère politique. Il faut dire que règne une ambiance de suspicion vis-à-vis des ECS, les enfants de cadres supérieurs. La rumeur laisse entendre que ces personnes profitent de leur ascendance privilégiée pour obtenir eux aussi des positions privilégiées, mais sans rapport avec leurs capacités réelles. Alors, à chaque avancée de son enquête, Chen se trouve de plus en plus fragilisé, car il se rapproche régulièrement d’une conclusion aux conséquences politiques qu’il se montre incapable d’évaluer. Pourtant, il doit intervenir prochainement dans un colloque important. Surtout, il se montre tenace au point de poursuivre son enquête malgré des ordres lui demandant de temporiser. Il profite même d’une nouvelle fonction temporaire pour glaner quelques informations cruciales. Et c’est à titre tout ce qu’il y a de plus personnel, qu’il parvient à obtenir des renseignements le rapprochant du mobile qui lui manque. D’ailleurs, on lui reproche ses méthodes lors de son passage à Canton pour retrouver et interroger un témoin d’importance. Il faut dire que même s’il y est allé en toute bonne foi, les faits peuvent aisément être utilisés contre lui.

Les dessous de l’enquête

Il faut donc signaler que dans ce roman policier qui s’intéresse beaucoup à l’ambiance en Chine du fait de son orientation politique, la sensualité s’avère omniprésente, comme si l’auteur cherchait à faire sentir que malgré un système cadenassé, hommes et femmes continuaient de vivre et surtout de voir l’amour comme leur principale source de motivation. Et le roman présente d’innombrables situations, du couple qui s’est connu en exil au moment de la révolution culturelle au couple illégitime, sans compter celle qui, tout en se prostituant, laisse entendre qu’elle pourrait tout arrêter par amour. Alors, si ce roman pourra décevoir les amateurs d’enquêtes menées par une équipe ayant les mains libres pour pousser les investigations dans toutes les directions possibles, avec fausses pistes plus ou moins évidentes et multiples suspects, elle ravira les amateurs d’exotisme qui aiment découvrir des personnages attachants qui font leur possible alors même que la hiérarchie policière freine des quatre fers.

Mort d’une héroïne rouge, Qiu Xiaolong
Liana Levi : paru le 1er janvier 2001 (France)

 

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3.5

Megalopolis : cité cinéma

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Depuis Coup de cœur, jamais Francis Ford Coppola n’avait signé un pari aussi audacieux. Megalopolis incarne comme son aïeul de 1982 la vision d’un cinéma indépendant – financé par le réalisateur –, déroutant et radical. Une fable baroque à 120 millions de dollars sur l’art et son rapport au temps, où la cité reflète le film qui lui donne vie, malheureusement non exempte de dissonances.

Les liens entre Coup de cœur et Megalopolis sont décidement profonds. C’est après l’échec commercial du premier, laissant Coppola criblé de dettes, qu’il développe le personnage de Cesar Catilina (Adam Driver). À l’époque au plus bas, l’auteur imagine un architecte à son image, pétri d’ambition pour la création, façonné par la destruction et la renaissance, et pris dans la tenaille financière. Ce dernier aspect disparaitra au fil des quarante ans de développement du scénario, mais l’essentiel survivra jusqu’au film de 2024. Catilina y défit le pragmatisme et les puissances d’argent pour imposer son urbanisme visionnaire à New Rome, la mégalopolis en question. Rome, Catilina (une figure antique) ou encore Cesar : autant de noms surgis d’un temps révolu dont s’inspire l’Italo-américain. Tant s’en faut, le bal des références ne s’arrête pas là puisque, entre autres, Coppola convoque Metropolis (1927), Ben-Hur (1959), Shakespeare ou Ayn Rand, dont le roman La Source vive célèbre un architecte en lutte pour imposer son talent. (King Vidor en fit une adaptation en 1949 avec Gary Cooper, Le Rebelle.)

Maître du temps

Coppola développe, comme souvent, une réflexion conséquente sur le temps dans son long-métrage. Jeune scénariste, il faisait déjà du général Patton un mystique persuadé, dans le film éponyme de Schaffner (1970), d’avoir été belligérant, jadis, lors d’une bataille antique. Plus tard dans le second Parrain, le réalisateur met en rimes les parcours des Corleone père et fils à des époques distinctes, avant les voyages temporels d’une Peggy Sue ou de Dracula. Dans la dernière partie de sa carrière, il place la même thématique au cœur de L’Homme sans âge (2007) et Twixt (2011).

Megalopolis creuse donc un vieux sillon, en prenant cette fois-ci soin d’en éclairer le sens. Le pouvoir créatif de Catilina est ainsi directement lié à sa faculté de stopper le temps, ce que commente Julia – la fille du maire de New Rome engagée auprès de l’architecte – par un discours sur la capacité des artistes à contrôler le grand sablier. La jeune femme pointe le peintre qui fige sur la toile un paysage mais, au-delà de cette aptitude, Coppola voit les grands artistes en communion sur les mêmes problématiques, malgré les siècles : « Je crois que les enjeux du cinéma sont encore à peu près les mêmes que ceux du théâtre grec d’il y a trois mille ans. Eschyle, Sophocle, Euripide se posaient à peu près les mêmes questions que nous, on essaie de comprendre les mêmes choses[1]. » D’où l’inclinaison profonde de Catilina à puiser dans les perspectives passées pour projeter New Rome dans le futur, comme le remarque à nouveau Julia. Lié aux œuvres de l’esprit, le temps s’avère alors moins un déplacement de l’instantanéité sur une frise chronologique qu’un flux circulaire, recourbé, où communiquent les créateurs. Dans Peggy Sue s’est mariée, le personnage de Richard en formule explicitement l’idée : « Je pense que le temps est comme un burrito, dans le sens où une partie de lui-même se replie, et finit par toucher l’autre partie[2]. »

L’impact du processus créatif s’intensifie du fait que le concepteur se trouve lui-même impacté temporellement. En effet, le megalon (grand en grec), matériau phare du projet architectural de Catilina, a un pouvoir de régénération dont l’inventeur profitera, comme une remontée dans le temps biologique. Afin d’enfoncer le clou, Coppola clôt même son opus sur un ultime ordre à Chronos pendant que le nouveau-né de Catilina est au premier plan. Un symbole de renaissance, défiant la force de vieillissement du temps, fruit d’une maitrise artistique triomphante. À nouveau, des pans de la filmographie coppolienne précèdent ici Megalopolis. Dans Dracula (1992), lorsque le vampire arrive à Londres, le cinéaste lie sa jeunesse soudaine au septième art en singeant le cinéma muet pour ouvrir la séquence, puis avec des projections de films en présence de Mina. Bien que sa dimension artistique soit plus feutrée, L’Homme sans âge développe la même idée : rajeuni après avoir été frappé par la foudre, Dominic Matei a l’occasion d’achever l’œuvre de sa vie, un livre scientifique.

Génie invisible

Megalopolis, le film, s’apparente à l’autre œuvre que son titre désigne, New Rome. Deux chantiers achevés simultanément au terme du métrage, justifiant au préalable que des vues d’artistes sur l’urbanisme de la ville se transforment en pellicule. À ce titre, Coppola confère à certaines scènes une dimension déréalisée par le cinéma, à partir d’une base diégétique, comme si ce prolongement était naturel entre la ville et le film : transformation en clip vidéo de la prestation d’une chanteuse, ou projection sur la surface d’immeubles, en ombres chinoises, du martyr d’habitants. Corollaire de l’adéquation entre les deux œuvres, puisque Megalopolis est une extériorisation de Coppola, New Rome s’avère un prolongement de Catilina. L’architecte-démiurge subit-il une destruction partielle, suivie d’une régénération ? Il en va de même pour la cité. A-t-il des ennemis ? Ces derniers sèment aussi le chaos à New Rome. Le lien entre le créateur et sa création se renforce encore via son mariage avec la fille du maire, ou son apparition en hologramme géant au-dessus de la ville.

Néanmoins, le parallèle entre le film et la cité, tous deux élaborés par leur artisan respectif, souffre de dissymétrie. La New Rome de Catilina se veut une merveille, une utopie d’innovations et de beauté finalement devenue réalité… dont le public ne peut admirer la magnificence à l’écran. A contrario de Fritz Lang pour Metropolis ou d’Alex Proyas avec Dark City (1998), Coppola peine à donner vie à sa cité, qui demeure trop souvent sous les traits d’un New York aux accents antiques, dénué de ceux d’un futur mirifique. Le hiatus éclate quand les vues d’artistes précédemment évoquées incarnent le sommet visible du génie de Catilina, sans concrétisation dans les rues de New Rome pour le spectateur.

Assurément, la démonstration de Coppola d’un génie créateur triomphant sur les forces du pragmatisme en pâtit. En effet, plaçant d’emblée son film sous le signe d’une fable – sous-titre de Megalopolis – aux ressorts souvent poussifs, le cinéaste ne peut convaincre par le discursif, comme il y réussissait avec Tucker (1988). (Au terme d’un scénario solide, le concepteur automobile triomphait par ses idées, malgré son échec industriel.) Afin d’imposer son point de vue, Megalopolis se devait dès lors de ravir les sens, d’éblouir le spectateur comme la New Rome de Catilina éblouit ses habitants. Un espoir qui demeurera un rendez-vous manqué. Il n’en subsiste pas moins, tout au long du film, une conviction de Coppola en ses idéaux. À 85 ans, elle est plus forte que jamais.

[1] Marcos Uzal, « Le flux des rêves : entretien avec Francis Ford Coppola », Cahiers du cinéma n°812, sept. 2024.

[2]  « I think that time is like a burrito, in the sense that one part of itself will fold over, and it will just touch the other part. »

Megalopolis – Bande-annonce

Megalopolis – Fiche technique

Réalisation : Francis Ford Coppola
Scénario : Francis Ford Coppola
Interprétation : Adam Driver, Giancarlo Esposito, Nathalie Emmanuel, Aubrey Plaza, Shia LaBeouf
Photographie : Mihai Mălaimare Jr.
Musique : Osvaldo Golijov et Grace Avery VanderWaal
Production : Michael Bederman et Francis Ford Coppola
Durée : 2h18
Genre : fable épique
Pays : États-Unis
Année de sortie : 2024