Mort d’une héroïne rouge : importance de la ligne du Parti

Cette enquête est la première d’une série, par le Chinois d’origine Qiu Xiaolong. Celui-ci, arrivé aux États-Unis en 1988 pour ses études, décide de s’y installer après les manifestations de la place Tian’anmen en 1989. Ce roman publié en 2000 (édition originale en anglais) se situe précisément à Shanghai, peu après les événements de 1989, une période marquante pour l’auteur qui se montre fin connaisseur de l’ambiance et des mœurs de l’époque en Chine.

Tout commence le 11 mai 1990, avec la découverte d’un cadavre de femme dans un canal peu fréquenté, à une trentaine de kilomètres de Shanghai. L’identification de la victime (trouvée étranglée dans un sac plastique, peut-être après un rapport sexuel) intervient assez rapidement ; il s’agit de Guan Hongying, qui dirigeait le rayon des cosmétiques dans le grand magasin n°1. Cette jeune femme de trente-et-un ans était considérée comme une travailleuse modèle de la nation, membre du Parti depuis onze ans, présente aux Neuvième et Dixième Congrès du Parti où elle pouvait intervenir à la tribune, soit l’héroïne rouge annoncée par le titre. En gros, pour les témoins (celles et ceux qui la connaissaient de près ou de loin, soit ses collègues et ses voisins), cette charmante célibataire n’avait pas le temps d’avoir une vie personnelle, absorbée qu’elle était par ses activités professionnelles et politiques.

Une travailleuse modèle de la nation

Bien entendu, l’enquête va faire apparaître que la vie de Guan n’était pas aussi simple que ce qu’elle cherchait à montrer. Ceci dit, l’enquête n’est pas le point fort de ce roman, car elle démarre plutôt mollement, n’avance que prudemment et se concentre sur un seul suspect numéro 1. Par contre, le roman (500 pages environ en édition de poche) se concentre sur l’ambiance dans le pays et les caractères d’un certain nombre de personnages assez divers.

L’inspecteur principal Chen

Secondé par l’inspecteur Yu, Chen mène l’enquête. Il a fait des études littéraires et n’a pas perdu toute ambition dans ce domaine, car il écrit de la poésie, au point d’être édité et reconnu comme prometteur par la presse. D’ailleurs il appartient à l’Union des écrivains où il trouvera un hébergement lorsque son enquête l’amène à Canton. A savoir également que son esprit littéraire amène régulièrement Chen à faire des citations, parfois d’extraits de ses propres œuvres, parfois de grands classiques, comme les œuvres de Confucius. Par contre, Chen occupe une position fragile, car arriver inspecteur principal à 35 ans suscite des jalousies. Certains se demandent même par quel jeu de passe-passe il a pu en arriver là. D’autre part, il reste célibataire, malgré une vie sentimentale complexe. En effet, il a été amoureux de Ling, jolie bibliothécaire du temps de ses études à Pékin, ce qui leur a valu quelques moments d’un romantisme inoubliable, bien qu’ils appartiennent au passé, car Chen ne pouvait pas prétendre demander la main d’une jeune femme d’un tel rang (une fille de dignitaire). Et puis, à Shanghai, Chen est assez proche de Wang Feng jeune journaliste au Wenhui (dont le siège est un bâtiment de onze étages). Mais celle-ci est mariée avec un homme qui a fui le régime pour s’installer au Japon. L’avantage, c’est que cela procure à Chen des relations qui auront leur importance au cours de l’enquête. Au chapitre des relations, il faut ajouter le père de l’inspecteur Yu, policier à la retraite dont le surnom est le Vieux Chasseur et qui conserve la passion de son métier, au point d’exercer une surveillance à certains endroits stratégiques et de recueillir de précieuses informations.

La situation politique

L’âge de Chen n’est pas le seul frein à son enquête. La situation politique s’avère compliquée. Tout doit être en accord avec la ligne du Parti. Déjà, les uns et les autres s’adressent constamment entre eux en mentionnant leur fonction, comme l’inspecteur principal Chen, le secrétaire du Parti Li et le commissaire politique Zhang. Ces deux derniers cherchent visiblement à orienter l’enquête vers des motivations personnelles et donc hors de la sphère politique. Il faut dire que règne une ambiance de suspicion vis-à-vis des ECS, les enfants de cadres supérieurs. La rumeur laisse entendre que ces personnes profitent de leur ascendance privilégiée pour obtenir eux aussi des positions privilégiées, mais sans rapport avec leurs capacités réelles. Alors, à chaque avancée de son enquête, Chen se trouve de plus en plus fragilisé, car il se rapproche régulièrement d’une conclusion aux conséquences politiques qu’il se montre incapable d’évaluer. Pourtant, il doit intervenir prochainement dans un colloque important. Surtout, il se montre tenace au point de poursuivre son enquête malgré des ordres lui demandant de temporiser. Il profite même d’une nouvelle fonction temporaire pour glaner quelques informations cruciales. Et c’est à titre tout ce qu’il y a de plus personnel, qu’il parvient à obtenir des renseignements le rapprochant du mobile qui lui manque. D’ailleurs, on lui reproche ses méthodes lors de son passage à Canton pour retrouver et interroger un témoin d’importance. Il faut dire que même s’il y est allé en toute bonne foi, les faits peuvent aisément être utilisés contre lui.

Les dessous de l’enquête

Il faut donc signaler que dans ce roman policier qui s’intéresse beaucoup à l’ambiance en Chine du fait de son orientation politique, la sensualité s’avère omniprésente, comme si l’auteur cherchait à faire sentir que malgré un système cadenassé, hommes et femmes continuaient de vivre et surtout de voir l’amour comme leur principale source de motivation. Et le roman présente d’innombrables situations, du couple qui s’est connu en exil au moment de la révolution culturelle au couple illégitime, sans compter celle qui, tout en se prostituant, laisse entendre qu’elle pourrait tout arrêter par amour. Alors, si ce roman pourra décevoir les amateurs d’enquêtes menées par une équipe ayant les mains libres pour pousser les investigations dans toutes les directions possibles, avec fausses pistes plus ou moins évidentes et multiples suspects, elle ravira les amateurs d’exotisme qui aiment découvrir des personnages attachants qui font leur possible alors même que la hiérarchie policière freine des quatre fers.

Mort d’une héroïne rouge, Qiu Xiaolong
Liana Levi : paru le 1er janvier 2001 (France)

 

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3.5

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