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Cinemania 2024 : Le Garçon – Une oeuvre nostalgique, précieuse et surtout à la confection unique en son genre

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La touche-à-tout Zabou Breitman (Les Hirondelles de Kaboul) nous revient en duo derrière la caméra pour quelque chose de totalement inédit dans le paysage cinématographique français. Ni véritable documentaire, ni véritable œuvre de fiction, Le Garçon est un objet hybride rare et précieux aussi bien dans ce qu’il provoque en nous que dans sa conception même, unique en son genre. Si le procédé et la proposition peuvent laisser dubitatifs au premier abord, on est finalement conquis par cette expérience peu commune – qui frôle l’expérimental justement – et qui nous fait vibrer pendant une heure et demie. Un petit bijou de nostalgie, d’inventivité et de délicatesse qu’il serait dommage de rater.

Synopsis : Tout débute avec les photos d’une famille. Une famille inconnue, qu’on a pourtant l’impression de connaître. Au centre : ce garçon. Qui est-il ? Quelle est son histoire ? Et si chaque individu était aussi le héros involontaire d’un conte ? Une enquête familiale vertigineuse, où réalité et fiction se mêlent jusqu’à se confondre parfois.

Tout part d’une idée folle. Celle de faire un film entre documentaire et fiction à partir d’une personne inconnue choisie sur des photos. Trouvée lors d’une balade dans une brocante, la personne en question (et les photos où elle apparaît), choisie par Breitman et son coréalisateur Florent Vassault (monteur sur L’Autre continent et Il Boemo), deviendra le héros involontaire de ce long-métrage qu’est Le Garçon. Comme si on réécrivait l’histoire de cet homme, qu’on lui redonnait une vie, une sorte de soldat inconnu du cinéma en somme. Et le résultat va nous emmener au sein d’un voyage cinématographique hors des sentiers battus où trois films en un finissent par se mélanger avec fluidité pour une sorte d’installation vivante faite film. Un projet casse-gueule et étrange de prime abord dont le résultat est absolument étonnant, épatant et beau.

D’un côté, on va suivre Vassault tenter de retrouver la trace du garçon en parcourant les lieux vus sur les tirages et en rencontrant des personnes vivant sur les lieux qui auraient pu le connaître. De l’autre, Zabou va imaginer, au sein d’une fiction, ce qu’a pu être la vie dudit garçon. Et, comme une sorte de mise en abyme figurant un troisième film, on suit leur travail à tous les deux pour tenter de joindre le plus justement possible ce drôle de mélange. Une œuvre hybride à la construction passionnante et au montage malin qui rend les frontières entre la fiction et la réalité plus que poreuses et nous interroge sur le pouvoir des photos. Car tout cela, toujours dans la sincérité et la véracité revendiquée (aucun trucage ou arrangement), n’a pu être possible que par l’entremise de ces photographies et de l’accord des gens rencontrés. Et on sent le travail passé de la cinéaste versatile qu’est Zabou avec Raymond Depardon dans la manière qu’elle a d’appréhender les vrais gens comme l’illustre documentariste de la vraie France le faisait.

C’est une des belles réussites de Le Garçon. Celle de faire honneur aux personnes croisées et interrogées au gré des recherches et de montrer la vraie France, rurale ou profonde, sous un aspect plein de douceur et de bienveillance. Tantôt gentiment comique, parfois aussi tragique, mais surtout souvent nostalgique et presque mélancolique. Son film nous plonge forcément dans le passé (certaines des photos où apparaît le garçon sont en noir et blanc), une sorte de France d’antan dont le parfum résonne en nous bien après la projection. Cette œuvre nous imprègne et elle fait partie de celles qui nous habitent encore longtemps après la projection.

On le sent, ce long-métrage comparable à nul autre au cinéma et qui a été tourné sur plusieurs années, s’est nourri au fur et à mesure que le tournage avançait. Une sorte de film évolutif qui a probablement pris de nombreuses formes avant ce montage final très pertinent. Il y a beaucoup de clins d’œil des cinéastes envers le public et même un aspect presque ludique de voir comment cette sorte d’enquête du réel allait progresser. Et puis il y a ce plaisir de voir ces véritables personnes se livrer à la caméra dans un naturel confondant. On pensera notamment à cette vieille dame sur le pas de sa porte, désolée de ne pas pouvoir aider plus. Un grand moment de cinéma à la fois simple et bouleversant. Sans le vouloir, en tout cas pas de manière réellement volontaire, plein de petites choses nous remuent, ont de l’incidence sur nous. On sort de la projection de cet objet filmique non identifié ému et mélancolique, notamment suite aux révélations que l’on découvre en même temps que le duo de cinéastes.

Il y a aussi quelque chose de touchant de voir François Berléand, Isabelle Nanty et d’autres se prêter avec gourmandise à cette expérience semblable à aucune autre. La grâce et la magie de ce film, c’est d’avoir su redonner vie à un oublié, un inconnu, dont quelques photos permettent d’avoir encore une trace, un souvenir. Entre plongée documentaire à la recherche d’une personne dans toute la France et fiction qui s’inspire de suppositions et bourrée de trouvailles et de surprises, Le Garçon est un moment de cinéma difficile à décrire avec des mots. Une expérience douce et amère que l’on aurait presque envie de garder uniquement pour soi plutôt que de la partager au monde entier. Elle révèle aussi le pouvoir oublié de la photographie développée. Et même si on est loin du chef-d’œuvre ou de l’immanquable, on encouragera le plus de monde possible à découvrir le film et tenter cette expérience belle, à la fois si simple (à regarder) et si complexe (dans sa conception).

Bande-annonce – Le Garçon

https://www.youtube.com/watch?v=PSVQ9fHIINU&ab_channel=FESTIVALCINEMANIA

Fiche technique – Le Garçon

Réalisateurs : Zabou Breitman et Florent Vassault.
Scénaristes : Zabou Breitman et Florent Vassault.
Production : Nolita Productions.
Distribution: Nolita Distribution.
Interprétation : Damien Sobieraff, Isabelle Nanty, Francois Berléand, …
Genres : Documentaire – Drame.
Date de sortie : 12 février 2025.
Durée : 1h37.
Pays : France.

Urgences : leçons de vie

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Hyperréalisme, traumatismes à la chaîne, blessures corporelles et psychologiques, parfois déjouées, réflexions authentiquement touchantes, acteurs en état de grâce, rythme grisant, musique électro-choc, Urgences a tout d’une série médicale dramatique réussie et de haut vol. Multirécompensée, cette dernière est devenue une référence au fil des années. Analyse.

Urgences, c’est un peu l’expérience d’une vie dans un hôpital décharné, c’est-à-dire tout le quotidien des urgentistes, leurs questionnements professionnels, familiaux, amicaux, amoureux, spirituels avec leurs contradictions qui sont mises en avant dans un enjeu choral, pour ce qui ressemble à une grande parade humaine. La série a le tort de s’être étiolée au fil des saisons, mais il serait injuste de la mésestimer. En interrogeant les personnages sur leurs ambitions respectives et leurs états d’âme, la série réussit à trouver son identité avec ses diverses pathologies, ses tensions dans la hiérarchie, ses dysfonctionnements du système, son suspense enivrant, son appétit pour la vie sans qu’il soit immodéré, son abnégation et son sens du sacrifice quand la mort se profile à l’horizon.

Sur la forme, la série sait être percutante avec son habile utilisation de la steadicam, de longs plans séquences où chaque mimique semble avoir été choisie avec la plus grande des exigences (avec des acteurs qui savent jouer des états de crises), et son adrénaline redoutablement efficace.

Urgences peut parfois ronronner, mais sait se renouveler via ce qu’on pourrait définir comme des épisodes ultra chocs. Que ce soit le destin chaotique de Mark Greene, avec ses doutes, ses espoirs et ses désillusions avant un final bouleversant ; l’épisode magistral, « Les eaux de l’enfer », qui se focalise sur le sauvetage par Doug Ross d’un enfant pris au piège dans un conduit d’évacuation où l’eau monte graduellement ; les focus sur les catastrophes de grande ampleur… tout a été fait dans un souci de maîtrise de la dramaturgie avec un réapprovisionnement permanent des enjeux et des objectifs.

Vient ensuite ce qui habille les saisons de tensions habiles et efficaces, les fameuses performances de guest-stars ; des épisodes souvent saisissants, innovants et réussis. Citons ceux avec Ewan McGregor (haletant, envoûtant avec une prise d’otage dans un magasin qui tourne mal), Forest Whitaker, qui est admirable, dans une expérience qui est double (à la fois inquiétant et émouvant), ou Ray Liotta, mourant, magnifique quand il demande à une infirmière de lui caresser son visage acéré et coupant, marqué par sa vie d’alcoolique, à la recherche d’une rédemption, le tout dans un format qui imite du temps réel et nous expose superbement les prémisses d’une expérience de mort imminente (l’acteur sera récompensé d’un Creative Arts Emmy Award pour cette prestation.)

Sur les différents thèmes abordés, la série sait éviter le manichéisme et l’angélisme notamment au sujet du racisme, tout en soulignant qu’il y a des discriminations dans le milieu hospitalier où les Noirs sont sous-représentés. Le docteur Benton (qui est noir), reconnaît avoir des réticences à sortir avec une Blanche. Dans une optique similaire, la violence des ghettos nous est exposée sans fioritures, notamment dans un épisode brillant où Abby est enfermée par des jeunes Noirs dans une voiture, forcée à secourir l’un des leurs après un récent règlement de compte entre ce qu’on suppose être des bandes rivales.

À cet égard, on peut noter des épisodes remarquables qui se situent en Afrique, au Darfour, pour mieux sensibiliser le téléspectateur à l’immense détresse des populations dans l’Ouest soudanais, où le conflit politico-ethnique a déjà fait des centaines de milliers de morts et déplacé des millions de personnes. Particulièrement bien filmés et montés, magistralement interprétés par Noah Wyle, ces épisodes exotiques sont pleins de frictions qui laissent dans un état de stupéfaction, entre les différents drames et les problèmes qu’on ne peut résoudre qu’avec peu de moyens.

Détonation, sociologie, administration, sang, destin, métaphysique, tragédie, catastrophe, réenchantement, le champ lexical de la série évoque une réalité brute et sans partis pris grossiers. C’est une permanente leçon de vie.

Bande-annonce : Urgences

Fiche technique : Urgences

Synopsis : Le quotidien des médecins et infirmières travaillant au service des urgences d’un hôpital de Chicago.

  • Titre original : ER
  • Autres titres francophones : Salle d’urgence (Québec)
  • Genre :  Série dramatique médicale
  • Création : Michael Crichton
  • Production : Amblin Entertainment
  • Acteurs principaux : Anthony Edwards (saisons 1 à 8)
  • George Clooney (saisons 1 à 6),
  • Julianna Margulies (saisons 1 à 6)
  • Noah Wyle (saisons 1 à 12)
  • Laura Innes (saisons 2 à 13)
  • Maura Tierney (saisons 6 à 15)
  • Eriq La Salle (saisons 1 à 8)
  • Goran Višnjić (saisons 6 à 15)
  • Musique James Newton Howard (générique)
  • Marty Davich
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Chaîne d’origine NBC
  • Nb. de saisons : 15
  • Nb. d’épisodes : 331
  • Durée 42-44 minutes
  • Diff. originale 19 septembre 1994 – 2 avril 2009
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Arras Film Festival, 25ème édition, jour 2 : Le monde ne suffit pas

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La 25e édition de l’Arras Film Festival commence véritablement aujourd’hui. Première journée pleine en termes de projection, premier jour du chapiteau, et première salve d’interviews pour votre serviteur. Et des films qui, encore et toujours, expriment le besoin d’écarter le spectateur de sa zone de confort pour métaboliser à l’écran des mondes ne faisant pas forcément partie de sa réalité.

Par Amour est un film comme on aimerait en voir plus souvent. Parce qu’Elise Otzenberger fait partie de ces cinéastes qui prennent leur médium au pied de la lettre et surtout de l’image, et investissent une foi sans retenue dans sa capacité d’émerveillement. La foi, c’est justement ce qui manque à Sarah, une femme qui a encapsulé son mal-être au sein d’un quotidien sans magie. Lorsque son fils aîné se met à entendre des voix dans l’eau après avoir survécu à une noyade, sa raison l’incite à résister, mais son cœur lui demande de s’y abandonner… Tout comme le spectateur, très vite appelé à laisser son cartésianisme de côté pour se laisser porter par la beauté du « peut-être ». De ce fantastique invisible à l’œil nu qui relève du domaine du sensible, comme chez M. Night Shyamalan ou Hideo Nakata.

Par Amour n’est pas une injonction arbitrairement formulée, mais une proposition qui donne des motifs de cinéma de croire à l’incroyable. Le ruissellement des vagues s’imprime dans les nuances d’une (magnifique) photographie qui fait parler l’eau dans l’image, l’extraordinaire surgit dans l’ordinaire par la grâce d’un crescendo ciselé, et Cécile de France cristallise le doute puis la conviction avec une égale absence d’équivoque. Elles sont rares, les actrices dans le paysage francophone à traduire leur capacité d’incarnation de manière aussi picturale. Sa prestation n’est pas sans rappeler le Richard Dreyfuss de Rencontres du troisième type, autre quidam à troquer son bon sens contre un sixième pour se laisser porter par une idée qui le dépasse… Alors oui, l’édifice s’avère plus fragile que celui de Spielberg. L’évidence absolue et de tous les instants sur la déraison totale reste le kata le plus aiguisé de tonton. Mais sa maîtrise n’est plus de son monopole et s’étend désormais dans nos contrées, comme le prouve Par Amour.

Little Jaffna constitue une autre occasion de rappeler au cinéma l’une de ses vocations essentielles : trancher avec les habitudes du spectateur pour lui proposer quelque chose de neuf. Sur le papier, il n’y a que le cadre qui change : la communauté tamoule parisienne, et notamment l’antenne locale du groupuscule séparatiste (ou mouvement de résistance, selon le point de vue) des Tigres de libération, infiltrée par un flic français né là-bas mais élevé ici.

Double identité en souffrance, loyauté qui ne sait plus où se diriger, écartèlement entre la fonction et la conscience : on pense connaître la chanson pour avoir entonné le refrain plus d’une fois. Mais pas question pour Lawrence Valin de réchauffer un plat cuisiné par d’autres, il s’agit de réinventer la recette. Le réalisateur/co-scénariste/acteur principal (tout ça tout ça) fait mieux du neuf avec du vieux avec une volonté de ne ressembler à rien d’autre que lui-même qui ne s’impose jamais aux besoins de son histoire. On pense à Martin Scorsese de Mean Street et des Affranchis dans cette volonté de dévoiler un monde peu connu du grand public avec des formes de cinéma qui lui sont propres.

Il y a ainsi dans Little Jaffna une frénésie créative, apanage des premiers films qui n’ont peur de rien, et sûrement pas de bousculer la zone de confort du spectateur. Une rage de vivre et de filmer bigger than life qui se répercute dans tous les compartiments artistiques et évoque autant la comédie musicale que Les Princes de la Ville. Little Jaffna partage d’ailleurs avec le film de Taylor Hackford cette ferveur à fleur de peau et de bitume, certes pas toujours bien dégrossie mais enivrante, qui sait taguer ses (nouveaux) visages à hauteur de grande Toile. Tous interprétés par un casting uniformément excellent dont surnage… Lawrence Valin justement, qui imprime la rétine du spectateur avec la même force des deux côtés de l’écran.

Dans Une part manquante, Romain Duris brûle d’une flamme tout aussi ardente, mais se garde bien de l’exprimer tout haut. Il faut dire que le Japon montre peu de compassion envers les gaijins séparés de leur conjoint(e) et privés de l’exercice de leurs droits parentaux. Privé de sa fille depuis trop longtemps, Jay est tacitement convié à raser les murs et à garder ses états d’âme pour lui dans un système où le mal-être s’éprouve en silence et sans faire de vagues. Un statu quo qui s’envole lorsqu’il pense recroiser sa fille au détour d’une course dans son taxi… Une part manquante démarre avec ce portrait d’un homme dévitalisé, rééduqué malgré lui par un pays qui ne lui provoque plus rien, et sûrement pas l’effet Lost in Translation qui marche encore à plein sur les touristes.

La proposition la plus intéressante du film, cette contemplation absente qui absorbe son personnage dans le décor en même temps qu’il en est disjoint. Mais c’est aussi sa limite : la réalisation n’incarne jamais le mal-être du personnage de Romain Duris, comme si l’identification du spectateur était prise pour acquise. Moins l’histoire d’un père esseulé en butte contre un système inique que celle d’un homme-enfant qui joue le pot-de-terre contre le pot-de-fer, jusqu’à l’absurde, avec un monde qui se moque de son vague à l’âme. On parlera moins d’ouverture ici, le diaphragme est plutôt contracté.

Bande-annonce : Une part manquante

Conversations entre amis : Frances se cherche

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Ce roman, le tout premier signé Sally Rooney, présente de nombreux points déconcertants voire agaçants, avant de révéler un début de profondeur qu’on n’attendait plus. Quoi qu’il en soit, alors que le dernier roman, Intermezzo, de cette jeune Irlandaise est présenté comme un événement (sortie en France le 24 septembre 2024), une curiosité sans a priori m’a poussé à découvrir celui-ci pour me faire mon idée.

La narratrice, Frances, est une étudiante Irlandaise de 21 ans qui vit en colocation à Dublin avec Bobbi, une autre fille avec qui elle a entretenu une liaison amoureuse et dont elle est restée proche bien qu’elles ne soient plus amantes. Ensemble, elles font de temps en temps des lectures publiques de poésies, qualifiées de performances. Frances est régulièrement un peu juste côté finances, surtout quand son père oublie de lui verser sa pension, alors que visiblement Bobbi vient d’un milieu plus aisé. C’est en suivant Bobbi que Frances fait la connaissance de Nick, la trentaine, acteur séduisant et marié à Melissa. Rapidement, les quatre tissent un lien d’amitié qui fait qu’ils passent régulièrement du temps ensemble, en se retrouvant à des soirées. Cela ira jusqu’à une invitation de Bobbi et Frances, par le couple Nick/Melissa pendant des vacances en France. Ceci dit, le mot amitié ne convient qu’imparfaitement, car, avant même le séjour en France, Frances profite d’un tête-à-tête pour embrasser Nick qui ne se dérobe pas. Du coup, Nick et Frances deviennent amants et se voient à l’insu de leurs entourages respectifs. A noter que pour Frances, c’est sa première relation amoureuse avec un homme.

Des points qui agacent

Alors qu’elle fait des études littéraires et écrit de la poésie ainsi que de la prose, on s’attend de la part de Frances, la narratrice, à un style de qualité. Or, le texte enchaine les phrases courtes, des descriptions d’une banalité affligeante et des conversations où elle néglige l’utilisation du tiret classique pour indiquer le début d’une nouvelle prise de parole. Cet artifice n’apporte strictement rien à mon avis. La banalité des conversations est je pense censée montrer la vacuité des préoccupations animant les membres de la couche de la société qui peuplent ce roman. Il semblerait que les conversations en question soient inspirées à Sally Rooney par ce qu’elle a entendu à l’occasion. On peut d’ailleurs avancer sans grand risque de se tromper que Frances n’est autre que le double fictif de Sally Rooney elle-même. Cela explique au moins en partie le succès de ce qu’elle écrit qui doit être vu par de nombreuses personnes de sa génération comme particulièrement représentatif de ce qu’eux-mêmes vivent. Outre la banalité des échanges qui envahissent le roman, ce qui agace le plus c’est la façon dont Frances perçoit tout ce qu’elle raconte. On ne la sent jamais vraiment investie, comme si le détachement était inhérent à sa personnalité, ce qui ressort des innombrables occasions où elle s’attache à des détails sans le moindre intérêt, comme si elle cherchait à meubler (un peu à la manière des feuilletonistes du XIXe qui étaient payés à la ligne).

Pour aller plus loin

A ces observations, ajoutons les valses hésitations de Frances, ses maladresses, ainsi qu’un malaise qui va l’amener pour un bref séjour aux urgences et donc à faire quelques analyses poussées. Elle découvre alors qu’elle souffre d’une maladie chronique qui va d’une certaine façon la handicaper pour le restant de ses jours. Cette maladie encore assez méconnue mais dont on parle de plus en plus permet forcément à un certain public de s’identifier. Il me parait difficile de savoir si le détachement dont Frances fait preuve y est lié – et d’ailleurs je ne suis pas médecin – mais mon impression profonde est que Frances souffre d’une certaine forme de dépression dont les causes peuvent être multiples (la séparation de ses parents, les difficiles relations qu’elle entretient avec son père, la fin de son histoire d’amour avec Bobbi, ses difficultés matérielles, un avenir encore très incertain et un malaise physique diffus). Ajoutons à cela son besoin d’expérimentation qui la pousse dans les bras d’un homme alors qu’elle sort de ceux d’une femme, sans que cela lui pose de problème moral. Voilà le genre de situation qui peut captiver des personnes qui se cherchent elles aussi. Quant à l’attirance de Frances la jeune étudiante pour Nick, le séduisant acteur marié et trentenaire, elle manque quand même d’originalité, surtout quand on réalise la personnalité de l’homme en question : assez faible, qui se laisse régulièrement dominer et qui tente de reprendre pied après une grave dépression. C’est l’occasion de dire que Sally Rooney a quand même l’art de faire émerger au fil de sa narration, des détails qui apportent un autre éclairage sur la trame et le passé de ses personnages.

Conclusion en forme de pari

Le contraste entre le style de Frances et le fait qu’elle soit publiée s’accorde malheureusement avec celui qu’on observe entre son comportement général et les idées qu’elle semble vouloir défendre avec Bobbi (qu’en serait-il de ses idées, sans Bobbi ?…) On sent malheureusement que Frances ne va jamais au-delà du fait de se raconter elle-même, ce qui est évidemment très tendance, mais ne va pas au-delà de ce qu’on pourrait appeler de la littérature de consommation courante. Il faut donc aborder un point délicat : faire la différence entre un succès de librairie et un succès littéraire. Effectivement, ce livre s’est bien vendu. Cela n’en fait pas une réussite littéraire pour autant. Bien entendu, Sally Rooney a ici le mérite d’aborder des thèmes qui peuvent séduire un certain public et on peut espérer qu’en gagnant en confiance, elle gagne aussi en qualité d’écriture. Faisons le pari que si ce n’était pas le cas, son succès ne pourrait qu’aller en s’effritant.

Conversations entre amis, Sally Rooney
Éditions de l’Olivier : sorti le 5 septembre 2019

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« Orgueil et Préjugés » : étude de classes

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Claudia Kühn et Tara Spruit publient aux éditions Jungle une adaptation graphique d’Orgueil et Préjugés, de Jane Austen. 

Publié pour la première fois en 1813, Orgueil et Préjugés s’est imposé comme un pilier de la littérature anglaise du XIXe siècle, emblématique de l’acuité psychologique et sociale de Jane Austen. Le roman explore les normes sociales, les relations de pouvoir et la complexité des émotions humaines dans le cadre restreint de la gentry anglaise. C’est à travers l’histoire d’amour conflictuelle entre Elizabeth Bennet et Fitzwilliam Darcy que l’auteure scrute les biais, les illusions et les injustices qui sous-tendent les interactions sociales. Le titre, en lui-même, en dit long : l’orgueil et les préjugés ne sont pas seulement des traits constitutifs des personnages, mais bel et bien les forces motrices d’un système de valeurs et de jugements codifiés, dont le roman expose généreusement les failles.

Dans cette adaptation fidèle, Claudia Kühn et Tara Spruit reprennent l’essentiel de la trame de Jane Austen. Les auteurs manient la satire avec brio, en faisant le lit d’une observation critique de la société. On y suit la famille Bennet, qui se compose de cinq filles, dont l’avenir financier repose sur un mariage avantageux. L’une d’entre elles, Elizabeth, indépendante et vive d’esprit, est rapidement contrariée par le comportement arrogant de M. Darcy, qu’elle vient de rencontrer. Elle comprend pourtant peu à peu que ses idées préconçues se sont révélées fausses…

Le mariage constitue l’axe central de ce roman graphique. Il est envisagé non pas comme une simple union romantique, mais comme un enjeu social et économique. Le destin des sœurs Bennet, sans dot ni perspective d’héritage, dépend entièrement de leur capacité à se lier à un bon parti. On retrouve ainsi la critique de la marchandisation de l’union conjugale voulue par Jane Austen. Autre point central : les préjugés de classe. Ceux de Darcy se heurtent à la vision égalitaire et franche d’Elizabeth, mais cette dernière elle-même n’est pas en reste, mue par des perceptions erronées. Tout cela met en lumière la rigidité des distinctions sociales. 

Ce dont Claudia Kühn et Tara Spruit rendent parfaitement compte, c’est qu’Elizabeth et Darcy incarnent des valeurs opposées : elle représente l’esprit libre et critique, tandis qu’il incarne la tradition et l’orgueil aristocratique. Leur union symbolise à cet égard une forme de compromis entre tradition et indépendance, préfigurant peut-être une nouvelle forme de société. Il faut aussi noter que leurs biais initiaux s’effondrent à mesure qu’ils découvrent l’autre sous un jour nouveau. Les personnages qui gravitent autour d’eux supportent une autre lecture de la société, plus acerbe : Wickham, par exemple, est l’antithèse de Darcy, dénué de scrupules et exploitant son charme pour manipuler et séduire.

Si cette adaptation conserve l’intelligence de Jane Austen à décrire les aspirations et frustrations des femmes dans une société qui les considère trop souvent comme des biens d’échange – et notamment leurs parents –, elle n’apporte pas vraiment de plus-value par rapport à l’œuvre originelle. Plutôt classique dans sa construction, elle met en vignettes, de manière conventionnelle, ce qu’était la société britannique du début du XIXe siècle, marquée par des stratégies d’accumulation de capitaux symboliques et économiques, comme aurait pu le dire Pierre Bourdieu. 

En définitive, cette adaptation accentue avant tout l’accessibilité d’un chef-d’œuvre littéraire. Un commentaire social sur la fragilité de la classe moyenne, montrant combien la position économique d’une famille peut être vulnérable et dépendre de facteurs comme l’héritage ou le mariage. Cette critique, qui illustre un malaise social sous-jacent, est formulée par une Jane Austen cherchant à exposer l’instabilité matérielle derrière le masque de la respectabilité et du confort apparent de la gentry.

Orgueil et Préjugés, Claudia Kühn et Tara Spruit
Jungle, octobre 2024

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3.5

« Mémoires de Gris » : tragédie médiévale

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Dans Mémoires de Gris, Sylvain Ferret échafaude une fresque médiévale où se mêlent violence, mysticisme et quête de liberté. À travers le retour du chevalier Pierre de Brume et son lien avec Marion, guérisseuse au passé complexe, ce roman graphique plonge le lecteur dans un univers marqué par la misère et les révoltes populaires, mais également habité par une poésie sombre où chaque personnage, loin des clichés, lutte pour survivre dans un monde brutal et désespérément humain.

Sylvain Ferret met en vignettes un Moyen Âge d’une âpreté rare, où règnent la misère et l’oppression. La région de Gris, frappée de taxes exorbitantes, est l’épicentre de tensions sociales prêtes à éclater. Les plus vulnérables n’ont d’autre choix que d’obéir à ceux qui les gouvernent, fût-ce en dépit du bon sens. Contrairement aux récits de fantasy traditionnelle, Mémoires de Gris évite tout manichéisme : il n’y a ni héros ni tyrans clairs, mais plutôt une humanité en proie aux doutes et aux contradictions. La violence n’est pas glorifiée, elle s’assimile à un mal nécessaire, un héritage impossible à fuir pour les personnages, notamment Pierre de Brume, dont la quête de liberté et d’émancipation guerrière s’effrite face aux chaînes de la destinée et aux attentes de son rang.

Chevalier taiseux et torturé, ce dernier revient des croisades marqué par la mort. Il est rappelé à la vie par Marion, la guérisseuse qu’il avait autrefois abandonnée. Leur relation complexe, bâtie sur un amour brisé et des rancœurs tenaces, constitue le cœur émotionnel du récit. Indépendante et à contre-courant, Marion est perçue comme une sorcière par ses pairs ; elle tire sa force d’une liberté acquise au prix de secrets inavouables. Ce duo mal assorti, indexé à des souvenirs douloureux, n’est sans tensions entre passé et présent, entre liberté et poids des traditions. Sylvain Ferret l’effeuille peu à peu, en distillant des flashbacks au fil de l’histoire, révélant progressivement le passé de ces deux âmes écorchées. 

La forêt de Malvern, personnage à part entière, apparaît dans l’album comme le refuge des laissés-pour-compte, de ces opprimés qui trouvent là un espace pour survivre, et se rebeller. C’est un peu comme si Robin des Bois se nantissait d’une noirceur médiévale inexpiable. Enclave de résistance, la forêt est pour les uns sanctuaire, pour les autres piège mortel. Le fantastique s’immisce dans ce cadre peu avenant, ajoutant une couche supplémentaire de complexité à un récit particulièrement dense, caractérisé par une palette terne et brumeuse, qui accentue l’ambiance mélancolique du récit.

Mémoires de Gris donne à voir un monde singulier, oppressant, dénué de fantaisie mais gorgé de résilience. Sylvain Ferret réussit le pari de raconter une histoire complexe, où les destins s’entrelacent et se heurtent, où l’amour et la haine cohabitent en un fragile équilibre. En choisissant de montrer des personnages ambivalents – simplement humains – dans leurs faiblesses et leurs aspirations, il construit une tragédie médiévale où le désir de liberté s’oppose constamment aux implacables lois qui régissent la société. Du grand art.

Mémoires de Gris, Sylvain Ferret
Delcourt, octobre 2024, 240 pages

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4.5

« Minuit passé » : entre mystère et poésie

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Minuit passé, le dernier roman graphique de Gaëlle Geniller, publié aux éditions Delcourt, prend pour cadre un manoir rempli de secrets et de souvenirs perdus. En suivant Guerlain et son jeune fils Nisse, l’auteure et dessinatrice nous entraîne dans une atmosphère envoûtante, où mystère, interactions entre passé et présent ou encore tendresse paternelle se rencontrent. Ce récit interroge la construction de soi et l’influence de l’enfance sur l’identité.

Le récit s’ouvre sur le retour de Guerlain, accompagné de son fils Nisse, dans le manoir familial de son enfance, un lieu dont il ne garde que des souvenirs flous et épars. Ce choix narratif ancre immédiatement le lecteur dans une ambiance mystérieuse, où la réalité n’apparaît qu’en pointillé. Ce manoir, appelé Drosera, devient rapidement un personnage à part entière : espace imprégné de secrets et de réminiscences, il conditionne les perceptions et émotions des personnages, ainsi que les interactions qu’ils nouent entre eux. C’est le cas pour Guerlain et ses grandes sœurs, mais aussi vis-à-vis de Nisse, qui semble reproduire des schémas anciens.

Gaëlle Geniller joue habilement avec les ombres et les sons qui hantent la nuit, tandis que Guerlain, en proie à des insomnies, se perd dans les couloirs et tente de comprendre l’origine de ces étranges manifestations. Ce retour dans un lieu chargé de symbolique est un thème littéraire récurrent, que l’on retrouve dans des œuvres telles que Rebecca de Daphne du Maurier ou Shining de Stephen King, mais Minuit passé lui insuffle une profondeur poétique qui lui est propre.

Seuls dans un huis clos où toute interaction extérieure se limite à des appels téléphoniques, Guerlain et son fils évoluent dans un microcosme coupé du monde. Nisse pose un regard neuf sur un lieu qui peut paraître inquiétant, et son innocence contrebalance l’inquiétude de son père, dont les souvenirs rejaillissent peu à peu. 

Les illustrations de Minuit passé sont particulièrement réussies. Gaëlle Geniller multiplie les détails et propose un style coloré qui tranche avec l’atmosphère sombre, parfois sépulcrale, du manoir. Ce contraste joue d’ailleurs un rôle important dans la construction du récit : tandis que le cadre et les ombres pèsent, les couleurs et les détails de l’ameublement, des costumes et des fleurs, voire du jaspage, révèlent une beauté intrinsèque. Les métaphores visuelles sont également convoquées, par exemple avec les corneilles.

Sur le fond, on notera que le retour de Guerlain dans ce lieu oublié de son enfance constitue avant tout une quête intérieure. Les événements surnaturels, les mystères entourant sa mémoire défaillante et les interventions de figures animales ou spectrales agissent en miroirs de ses doutes et de sa recherche d’identité. Avec Minuit passé, Gaëlle Geniller propose ainsi une œuvre d’une rare intensité, où la beauté des illustrations sublime une histoire à la fois mystérieuse et émouvante. Le roman graphique est non seulement un plaisir visuel, mais aussi une exploration tout en sensibilité des relations humaines et des souvenirs. 

Minuit passé, Gaëlle Geniller 
Delcourt, octobre 2024, 204 pages

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4

« Grand Petit Homme » : devenir majuscule quand on est minuscule

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Avec Grand Petit Homme (Glénat), Zanzim met en scène un homme de petite taille, peu considéré, et désireux de devenir grand. Le roman graphique, qui emprunte beaucoup au septième art, interroge avec humour et finesse les notions de virilité, de séduction et de résilience, à travers les aventures singulières de Stanislas, anti-héros s’il en est. 

Stanislas Rétif habite un modeste appartement. Il vit avec son chat pour seule compagnie et mène une existence discrète, bien rangée, articulée autour de son travail dans un magasin de chaussures. Introverti et sensible, il incarne à sa façon la figure de l’homme diminué, littéralement et figurativement. Avec son mètre cinquante-sept, et malgré des qualités évidentes, il est constamment relégué au second plan. Un jour, lassé des frustrations qui l’assaillent au quotidien, il fait le vœu de devenir un « grand homme ». Ironie du destin : le voilà rétréci à la taille d’un pouce et contraint de survivre dans un environnement hostile, où chaque élément, de la cliente qui circule dans le magasin à l’araignée qui s’abrite au sous-sol, constitue un danger potentiel. Par cette transformation saugrenue, qui rappelle évidemment le film de Jack Arnold L’Homme qui rétrécit, Zanzim amorce une parabole brillante sur le sens véritable de la grandeur.

Dans cette nouvelle vie microscopique, Stanislas fait l’expérience de la fragilité : il n’est plus maître de son environnement et peut prêter une oreille attentive aux préjugés des femmes, qu’il peut désormais observer sans être vu. Si son obsession pour les pieds demeure (comment ne pas songer à François Truffaut, ses plans « fétichistes » et des films tels que L’Homme qui aimait les femmes ?), il n’est plus désormais qu’un observateur et témoin impuissant, dans un récit doux-amer qui le ménage peu mais lui permet néanmoins de rencontrer deux femmes importantes. Car si le rétrécissement physique de Stanislas est central dans l’intrigue, avec tous les aléas qui l’accompagnent, il devient aussi le vecteur d’une reconstruction intérieure. Ses collègues se rendent compte de son importance, et surtout il rencontre une jeune femme, Fleur, qui le trouble et le fascine. Pour Zanzim, cette dernière permet par ailleurs d’introduire une nouvelle thématique, poignante et très actuelle – mais qu’on évitera de divulgâcher. 

Dans une structure proche du conte, Zanzim met en scène un héros qui doit affronter des épreuves pour se dépasser. Cela souligne l’intemporalité des questions soulevées, et notamment l’acceptation de soi. Mais Grand Petit Homme n’est pas pour autant fléché, ou gorgé de moralisme, et le récit, léger, se découvre en laissant libre cours aux interprétations du lecteur. Touchant, coloré et drôle, avec le Paris des années 60 en toile de fond, l’album nous offre une réflexion sur la nature humaine, où chacun des gestes quotidiens peut finalement contenir une grandeur insoupçonnée. En rétrécissant son personnage, Zanzim élargit notre champ de vision et nous rappelle que la vraie grandeur est souvent celle qui échappe aux regards.

Grand Petit Homme, Zanzim
Glénat, novembre 2024, 144 pages

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3.5

Arras Film Festival : Départ en tambours et trompettes

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La 25ème déjà. Les raisons de faire la fête ne manquent pas à l’Arras Film Festival, mais le passage d’un cap symbolique donne toujours un parfum d’impatience supplémentaire aux retrouvailles annuelles avec la manifestation. Et à en croire le nombre de séances déjà complètes avant même le coup d’envoi, la fièvre des salles obscures n’est pas près de s’estomper dans l’arrageois.

On ne pourrait choisir meilleur titre pour ouvrir le bal. Dans En Fanfare, film d’ouverture de cette 25ème édition, Benjamin Lavernhe joue le rôle de Thibaud, célèbre chef d’orchestre attaqué par une leucémie. En quête d’un donneur de moelle osseuse, il se découvre un frère adoptif en la personne de Jimmy, incarné par Pierre Lottin, cantinier et joueur de trombone à Lallaing, petite ville des Hauts-de-France. Une vie et un monde les sépare, mais ils ont en commun l’amour de la musique et surtout l’oreille absolue, faculté de superception dont un seul des deux a pu faire un destin…

« Le berceau lève le voile, multiples sont les routes qu’il dévoile, Tant pis on n’est pas nés sous la même étoile ». IAM l’a rappé et Bourdieu l’a écrit, mais entre l’inné et l’acquis il peut y avoir un fossé socio-culturel susceptible de ne jamais se combler. Emmanuel Courcol et la scénariste Irène Muscari se proposent d’incarner cette dualité sociale dans la relation de deux frères, antagonistes jusque dans la physionomie de leurs interprètes. La légèreté longiligne de Lavernhe résonne comme un affront à la gravité qui cloue le massif et trapu Lottin sur le plancher des vaches gris et désindustrialisé de ch’Nord. Deux sons de cloches et deux musicalités différentes, qui doivent apprendre à jouer ensemble, dans tous les sens du terme. Une quête qui aboutira à une belle apothéose finale mais précédée d’un récit quelque peu cacophonique. Car il n’y a pas un film mais cinq dans En Fanfare, comme si le cinéaste n’arrêtait pas de recommencer une nouvelle histoire sans avoir terminé la précédente. Un peu comme un orchestre dans lequel les musiciens prendraient 1H30 pour enfin accorder leurs violons. La destination est belle, mais le chemin un peu cahoteux.

Un film auquel on ne pourra pas reprocher ses dissonances, c’est Julie se tait. Tout y est uniformément linéaire, calé sur une seule note en ultramineure à peine audible, dont s’échappent parfois des hyperboles de lyrisme provenant des chutes de vocalises de Lisa Gérard. Tout est sous-intentionné et sous-incarné dans cette histoire d’une jeune joueuse de tennis prodige, accablé par un secret dont elle refuse de se libérer mais éventé dès la première image. Le film devient alors un exercice de procrastination au sein d’une succession de vignettes qui tiennent plus des vues Lumières que d’un récit articulant son propos avec son personnage au sens cinématographique du terme. Julie se Tait, et le film ne dit pas grand-chose de plus, malheureusement.

L’héroïne d’Aïcha ne se montre pas beaucoup plus loquace. Medhi M. Barsaoui, qui fait son retour à l’AFF après Un fils avec Sami Bouajila, y raconte l’histoire d’une femme de ménage tunisienne accablée par sa condition, qui prend la porte de sortie que lui offre la vie suite à un accident de voiture mortel pour tous les passagers sauf elle. Mais pas aux yeux des autorités, qui la déclare décédée avec les autres…

Remettre les compteurs à zéro, repartir d’une page blanche sans rendre de comptes à personne : le cinéaste sait traduire en cinéma son postulat universel en diable. C’est la meilleure partie d’Aïcha, quand l’héroïne (re)découvre tout ce que la vie lui avait refusé jusqu’alors. Barsaoui donne au spectateur l’impression d’ouvrir les yeux pour la première fois avec elle dans une mise en scène élégante et subtilement sensitive qui capte un Tunis qu’on ne voit pas sur les cartes postales.. C’est un peu plus compliqué ensuite, lorsque le sort s’en mêle, et amène la politique et la corruption policière avec lui. On ne passe du micro au macro sans vraiment prévenir, et le récit simple devient une intrigue un poil trop compliquée et (parfois) tractocapillée s’acharnant à coup de ficelles un peu trop voyantes sur le personnage principale.

Mais le film tient, malgré tout. Parce que le réalisateur a plus d’un tour de cinéma dans sa poche (superbe scène de bad trip virant au film d’horreur), et parce que Fatma Star dans le rôle principal résiste à tous les soubresauts, du destin comme du 7ème Art. Une grande figure de résilience, des deux côtés de l’écran.

 

La Grande Menace, un film catastrophe original et humain

Une association assez improbable de différents talents du cinéma donne naissance à La Grande Menace, un film catastrophe atypique. Plus sobre et humain que les œuvres du genre, il dresse un portrait saisissant de son époque.

Les années 1970 ont vu passer beaucoup de modes, en particulier celle des films catastrophes. Tremblements de terre, échouements de navires, catastrophes nucléaires ou attaques animalières, les itérations de ce genre fécond furent diverses. Un sous-genre en fut le récit de catastrophes provoquées par des personnes possédant des pouvoirs surnaturels, alors peu répandu au cinéma. C’est ainsi que l’on vit défiler La Malédiction de Richard Donner et son enfant instrument du démon provoquant diverses morts violentes, Holocaust 2000 d’Alberto de Martino, où Kirk Douglas y affrontait une nouvelle version de l’Apocalypse selon Saint-Jean, ou encore l’australien Patrick de Richard Franklin, qui voyait un jeune comateux provoquant accidents et meurtres. C’est de ce dernier que se rapproche La Grande Menace, adapté d’un roman de Peter Van Greenaway, spécialisé dans le thriller horrifique. Cette adaptation verra une association improbable d’acteurs et se forgera une réputation culte particulière.

Un projet atypique par sa conception et son équipe

Si le film n’est pas unique en son genre, il demeure atypique de par son origine. En effet, coproduction franco-britannique, il voit notre cinéma national s’emparer d’un thème fantastique assez rare mais aussi l’association atypique de deux monstres sacrés : l’italien Lino Ventura, star chez nous des Tontons Flingueurs ou Les Barbouzes, plutôt éclectique mais peu habitué au fantastique, pour le rôle de l’inspecteur Brunel, et le britannique Richard Burton, héros de Cléopâtre ou Quand les aigles attaquent, plutôt connu pour ses films de guerre et fresques historiques, comme interprète de John Morlar, l’antihéro du film doté de pouvoirs télékinésiques. Le choix de Lee Remick dans le rôle du docteur Zonfeld paraît plus cohérent, l’actrice ayant déjà participé à La Malédiction en tant que femme de Gregory Peck. Le métrage est réalisé par Jack Gold (Le Tigre du Ciel, Le Petit Lord Fauntleroy) et scénarisé par John Briley (Gandhi, Crying Freedom). Ainsi, on peut dire que les participants sortent de leur zone de confort pour se frotter à un genre inhabituel pour eux. Le film est tourné à Londres ainsi qu’à Bristol, Berkshire et Kent, en avril et mai 1977. Richard Burton ne tourne que trois semaines pour enchaîner aussitôt après avec le tournage des Oies Sauvages d’Andrew V. McLaglen. Le film sort en France le 22 novembre 1978. Il est à noter que la version anglaise est plus longue de quelques minutes par rapport à la française, du fait de coupes dans quelques séquences sanglantes lors de la scène de catastrophe finale. Il s’agit d’une situation exceptionnelle, puisque la censure française est normalement moins stricte que son homologue anglaise.

Relativement méconnue du grand public, l’œuvre a cependant un certain statut culte parmi les cinéphiles, ce qui est largement justifié par son sujet et son approche.

Un film catastrophe sans catastrophe

Le film est à la limite de plusieurs genres : thriller, fantastique, horreur, catastrophe. Ce dernier apparaît d’ailleurs assez peu, essentiellement dans les dernières minutes qui se terminent sur une scène de destruction d’une cathédrale. Une des rares scènes de destruction qui arrive en apothéose d’une histoire tendue par un suspens angoissant. Il faut aussi ajouter la scène d’un avion de ligne s’écrasant contre un immeuble, qui semble préfigurer, plus de vingt ans à l’avance, les attentats du 11 septembre 2001.

La narration du film est assez particulière puisqu’elle entremêle les scènes d’enquête de l’inspecteur Brunel à des flashbacks relatant la vie passée et les méfaits de John Morlar, ces derniers montant en crescendo dans la gravité et la violence (même si celle-ci est largement suggérée). Se basant sur un rythme posé, le film mélange ainsi habilement l’enquête policière et la thématique surnaturelle tout en instaurant une gradation dans le danger et la violence. Il utilise aussi beaucoup la symbolique, et ce dès les premières minutes par le biais d’un tableau représentant Le Cri d’Edvard Munch. Peu après, un autre tableau représente la fameuse Méduse, terrifiant monstre de la mythologie grecque qui donne son titre original au roman et au film.

Le scénario s’inscrit bien dans le ton pessimiste, désabusé et passablement misanthrope de son époque. En plein contexte de contestation pacifiste, de prise de conscience écologiste et de manque de confiance dans les gouvernements, on voit illustrées toutes ces thématiques au travers du personnage de Morlar qui veut y apporter une réponse radicale. Ce dernier est une personnalité à part. Très éloigné du caractère démonique de Damien, il est en fait un être humain ordinaire qui cumule les mauvaises expériences avec ses contemporains, ne trouve pas sa place dans une société qu’il ne comprend pas, et en arrive ainsi à une détestation de l’humanité qu’il condamne aux gémonies. Rappelant fortement le protagoniste de Patrick de Richard Franklin, il est cependant plus radical et politisé, collant une fois de plus au contexte de l’époque. Le grand Richard Burton rend très bien ce portrait d’un homme d’abord pathétique et émouvant, qui ne parvient pas à trouver sa place en société, avant de se transformer en véritable meurtrier de masse par la pensée, virant dans la folie misanthrope. Face à lui, Lino Ventura excelle également en inspecteur de police calme et posé, d’abord très cartésien, avant de se laisser convaincre par l’existence des pouvoirs extraordinaires de Morlar. Sombre et pessimiste dans son ensemble, le film se termine même de manière tragique si l’on en croit les dernières images annonçant une nouvelle catastrophe future.

Ainsi, nous n’avons pas ici affaire à un simple phénomène naturel meurtrier mais bien à l’action d’un homme désespéré qui se retourne contre ses semblables, ce qui confère au long-métrage un aspect tragique. Il s’agit de la tragédie d’un homme qui engendre une catastrophe humaine collective, par un acte vengeur explicable mais indéfendable. Le film a d’ailleurs l’habileté de ne pas formuler de condamnation explicite ni de faire de Morlar un agent du mal, simplement un être humain pathétique et aigri, prisonnier de ses frustrations. Un traitement assez subtil apportant une touche supplémentaire d’originalité à une œuvre sobre qui mérite largement d’être redécouverte.

Bande-annonce : La Grande Menace

Fiche Technique : La Grande Menace

Titre original : The Medusa Touch
Réalisation : Jack Gold
Avec Richard Burton, Lino Ventura, Lee Remick…
Assistants-réalisateurs : 1) Derek Cracknell / 2) Richard Jenkins
Scénario : John Briley d’après le roman The Medusa Touch (non traduit en français) de Peter Van Greenaway (en), Éditions Gollancz, Londres, 1973, 255 pages, (ISBN 9780575017023)
Musique composée et dirigée par : Michael J. Lewis
Directeur de la photographie : Arthur Ibbetson
Cadreur : Freddy Cooper
Décors : Peter Mullins, assisté de John Siddall
Ensemblier : Jack Stephens
Costumes : Elsa Fennell
Montage : Anne V. Coates & Ian Crafford, assistés de John Nuth et Jeremy Hume
Effets spéciaux : Brian Johnson
Son : Ivan Sharrock
Perchman : Ken Weston
Scripte : Penny Daniels
Casting : Irene Lamb
Chef cascadeur : Eddie Stacey
Producteurs : Sir Lew Grade, Elliott Kastner & Arnon Milchan
Société de production : Coatesgold, ITC Entertainment, Bulldog Productions, Citeca Films
Sociétés de distribution : Carlton International (Grande-Bretagne), Warner Bros. (USA)
Durée : 105 minutes
Sortie en France : 22 novembre 1978
Genre : thriller, fantastique, drame

Justice sauvage : il ne peut en rester qu’un

Il n’y a sans doute qu’une petite élite de cinéphiles capable de comprendre ce que représente Justice sauvage dans l’histoire du cinéma. Ce que Michel-Ange a fait pour la peinture et Beethoven pour la musique, le film de John Flynn l’a fait pour le vigilante flick qui tire entre les deux yeux et tape dans les valseuses des sauvageons qui bavent leur dernier souffle devant la porte fermée du paradis. « Do you feel lucky, punk ? », demandait ce bon vieux Harry Calahan. Steven Seagal, lui, ne s’embarrasse même plus de la question. Bienvenue dans les années 90, celles qui portent le catogan, le béret de Stallone dans Demolition Man, et chantent la mélodie des os brisés.

Un homme, un vrai

Justice sauvage, c’est d’abord un pitch aussi simple que rectiligne. Gino Fellino et Bobby Lupo sont flics, meilleurs amis pour la vie depuis toujours, et travaillent dans leur Brooklyn d’enfance. Richie Mandano est dealer de crack, et meilleur ami de Gino et Bobby avant qu’il ne choisisse la voie du crime. Un jour, il abat Bobby au nez et à la vue de tout le monde devant femme et enfants. Gino crie vengeance, et évidemment rien ne pourra l’arrêter. Ni les flics, ni la mafia, ni des rues soudainement très inhospitalières.

Car Gino n’est pas seulement le flic le plus teigneux, acharné, craint et redouté du district : c’est le protecteur du quartier, prottetivo dans la langue de Vito Corleone. Car avant de poser la main droite sur le code pénal, Gino a prêté allégeance à la loi de rue. Le droit de garder le silence, ça vient après celui de dire « stop » après la première claque dans la gueule, voire la tête projetée dans le pare-brise si nécessité ou envie fait loi.

À l’instar de cette scène d’introduction, monument d’iconographie seagalienne qui condense tout ce qui fait l’homme, la légende. À savoir, une insolence outrancière à foutre une opération de police en l’air pour rendre plus que la monnaie de sa pièce à un proxénète en train de s’acharner sur l’une de ses pensionnaires ; thug trop petit et trop grande-gueule pour gratter le bénéfice du doute ; démonstration d’aïkido au détriment de l’intégrité osseuse du récalcitrant ; blase et titre en LETTRES MAJUSCULES pour s’imprimer sur le Mont Rushmore à 24/images seconde érigé à la gloire du Grand Saumon. On appelle ça réussir son entrée, et connaître son public.

L’histoire dont vous aimeriez être le héros

Car ce que cherche le spectateur dans un Steven Seagal, comme dans n’importe lequel action hero des glorieuses années 80-90, ce n’est pas le Cuirassé Potemkine, mais un processus thérapeutique vieux comme l’art dramatique : la catharsis. Ce qui, dans le cadre de l’actioner qui-a-les-cuisses-qui-se-touchent-pas, se traduit par : l’action. Tout simplement.

Cette bonne vieille pulsion masculine assouvie ici par écran interposé, où le héros a les compétences — et la paire de bollocks qui va avec — pour agir dans des situations que la plupart d’entre-nous subiraient. Comme par exemple démonter un bar peuplé de gueules qu’on ne laisse entrer nulle part ailleurs et pleines de mauvaises intentions à votre égard, défendre femme et enfant en repoussant un home invasion en faisant pleuvoir les douilles, ou planter un tire-bouchon dans le crâne du motherfucker suintant de vice et de crack (William Forsythe, grandiose), qui a passé sa nuit à poinçonner son ticket pour l’enfer en comparution immédiate.

Tout ça ne respire pas la maturité, me direz-vous, et a priori l’idée même de déconstruction de genre est repoussée dans le fond du wagon. A priori.

Mélodie pour un kicker

Parce que dans Justice sauvage, il n’y a pas que Steven à la barre du navire, mais aussi et surtout le réalisateur John Flynn. Pas n’importe qui le monsieur, et certainement pas le profil à faire des courbettes devant l’égomaniaque de la série B discount que Steven était déjà à l’époque. Rolling Thunder, Pacte avec un Tueur, Haute Sécurité, c’est lui : de purs récits pulps volontiers hors des clous et ambivalents, qui tapent là où ça fait mal et continuent d’appuyer même quand il y en a assez.

Autrement dit, Flynn possède ce qui a presque toujours fait défaut aux réalisateurs qui ont leurs noms inscrits en notes de bas de pages de la mythographie de Seagal. À savoir une personnalité suffisamment forte pour ne pas se laisser écraser par le melon de circonférence astéroïdale de la star. Après tout, on ne passe pas sa carrière à gérer des loustics comme William Devane, Tommy Lee Jones, Brian Dennehy, ou Sylvester Stallone pour se laisser impressionner par une queue de cheval montée sur pilotis. Et si Justice sauvage fonctionne si bien, c’est parce que Seagal écoute manifestement ce qu’on lui dit derrière la caméra. L’acteur entreprend même des efforts d’acting inédits dans sa carrière : il adopte l’accent de Brooklyn, pleure devant l’objectif (enfin, il mouille ses yeux), et joue la crise conjugale sans avoir le dernier mot avec madame.

C’est toute la contradiction heureuse du film. D’un côté Steven n’a jamais été autant Seagal : de ses monologues à rallonge au body-count explosant toutes les limites de la décence commune, l’acteur se juche ici sur ce qu’il convient d’appeler sa Piéta. Mais de l’autre, il en explore les décombres. Après tout, on n’ouvre pas son film avec une citation du dramaturge Arthur Miller pour la déco.

Alpha game over

Car en filigrane, Justice sauvage est un récit de l’échec. Gino Felinno passe son temps à se prendre des murs de gens qui ne veulent plus lui parler. Il casse des bouches et déplace des vertèbres, oui, mais davantage pour extérioriser sa frustration que pour obtenir des résultats. His people ne sont plus les siens, la loi de la rue protège le dealer/assassin/crackhead protégé par l’omerta, et la caméra qui le place au centre de tout au début du film se décentre progressivement pour le perdre dans le cadre. Steven ne reconnaît plus son film comme Gino ne reconnaît plus ses rues, étranger sur leurs propres terres.

Même les scénographies pensées pour asseoir sa suprématie se retournent contre lui. À l’instar de cette séquence intimiste avec son ex-femme, assise à ses pieds comme une religieuse devant la résurrection, mais qui finit pourtant par retourner le cadre et la situation à un rapport d’égalité. Conscient des limites de sa star, Flynn ne demande pas à Seagal de jouer, mais le met en images et ce qu’il parvient à obtenir, c’est le portrait d’un surmoi qui tire à blanc même s’il frappe fort. Il y a ainsi dans Justice sauvage une spontanéité qui appartient aux films de contrebandiers qui transcendent leur star en transgressant leur cahier des charges. C’est, toutes proportions gardées (on insiste), le Last Action Hero de Steven Seagal, über lui-même et en plein questionnement existentiel sur sa raison d’être. Le crépuscule et l’apogée en même temps.

Un gigantesque plaisir même pas coupable, car fourni avec l’alibi imparable de la déconstruction, oui monsieur, oui madame. N’hésitez pas à sortir le gros mot en société : ça clouera le bec des pisses-froids, et ça ne vous empêchera pas de jouir quand le redneck bourreau de chien se prend un coup de pied dans les couilles juste avant le générique… Accompagné d’une chanson de Steven himself. Il y a des bonheurs que le commun des mortels ne mérite pas.

Bande-annonce : Justice Sauvage

Fiche Technique : Justice Sauvage

Titre original : Out for Justice
Réalisation : John Flynn
Scénario : David Lee Henry
Avec Steven Seagal, William Forsythe, Jerry Orbach…
Musique : David Michael Frank
Directeur de la photographie : Ric Waite
Montage : Don Brochu (de) et Robert A. Ferretti
Distribution des rôles : Pamela Basker et Sue Swan
Création des décors : Gene Rudolf
Direction artistique : Stephen Myles Berger
Décorateur de plateau : Gary Moreno et Ronald R. Reiss
Création des costumes : Richard Bruno
Le tournage a eu lieu du 9 octobre 1990 au 29 janvier 1991 à Brooklyn (New York) et à Los Angeles
Productions : Arnold Kopelson et Steven Seagal
Coproducteur : Peter MacGregor-Scott
Producteur exécutif : Julius R. Nasso et John Bruno
Productrice associée : Jacqueline George
Société de production : Warner Bros et Time Warner
Société de distribution : Warner Bros
Budget : 14 millions $
Pays d’origine : États-Unis
Genre : Action
Durée : 91 minutes
Date de sortie en salles : France : 30 octobre 1991

Desert of Namibia : désert affectif

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Étrange film, présenté à la Quinzaine des cinéastes du festival de Cannes 2024, dont la durée (2h17) ne se justifie jamais et qui se clôt par une scène qui illustre son titre de manière énigmatique. Pour son second long métrage après Amiko, la très jeune réalisatrice japonaise Yôko Yamanaka met en scène la vie d’une jeune tokyoïte prénommée Kana (probablement son double) dont on comprend assez rapidement qu’elle vit avec un homme qu’elle envisage de quitter pour s’installer avec un autre.

Au début donc, Kana (Yuumi Kawai) vit avec Honda (Kanichiro) qui bosse pour une grosse boîte semble-t-il. Cela signifie qu’il a du mal à résister à la pression qu’on lui met. C’est ainsi qu’il se voit plus ou moins contraint d’accepter une sortie qui le voit faire comme les autres : accepter les avances d’une geisha. Pourtant, il avait promis à Kana de résister à la tentation, mais en rentrant, il avoue avoir été incapable de tenir sa promesse. Ce n’est qu’un détail dans le film, mais cela illustre la façon dont les employés d’une boîte s’y intègrent, comme on intègre une famille en adoptant les règles tacites de comportement. À vrai dire, cela crée un malentendu entre Kana et Honda, celui-ci démarrant… au quart de tour, croyant que c’est son infidélité qui rend Kana furieuse au point de le quitter. Peut-être y voit-elle juste un prétexte pour acter cette rupture que visiblement elle souhaitait déjà, puisqu’on la voit dès le début, en ville, alors qu’elle a rendez-vous avec Hayashi. On peut supposer qu’aveuglé par son travail, Honda ne soupçonnait absolument pas que Kana le trompait.

Une fois installée avec Hayashi (Daichi Kaneko), Kana file-t-elle le parfait amour avec lui ? En fait, ce nouveau couple découvre qu’envisager de s’installer ensemble et passer le cap, ce n’est pas la même chose. On en vient à penser que Kana est du genre éternelle insatisfaite. Ainsi, à son travail dans un salon de beauté, on la voit notamment faire des massages. Si cela l’occupe et la fatigue, on ne la voit jamais particulièrement enthousiaste.

Le souci, c’est que comme Honda, Hayashi est très occupé par son travail. De plus, il semble y consacrer beaucoup de temps à la maison, devant son écran d’ordinateur. Cela finit par agacer Kana qui va jusqu’à le provoquer, d’où des disputes. À la suite de l’une d’elles, Kana fait une chute dans l’escalier et se blesse au point de devoir un temps utiliser un fauteuil roulant et devenir relativement dépendante, ce qui ne peut que la contrarier.

Mais on finit par comprendre que ce n’est pas si simple que cela, car Kana se décide à consulter un médecin puis un spécialiste. Elle apprend ainsi qu’elle serait fragile psychologiquement, peut-être même bipolaire, ce qui expliquerait bien des choses. Cela justifierait aussi d’une certaine façon la durée du film, car il aura fallu du temps à Kana pour être diagnostiquée, commencer à comprendre pourquoi elle a du mal à faire comme les autres. Et puisqu’on la voit plusieurs fois marcher dans la rue, on note que cette grande fille élancée a tendance à faire de grands gestes et même à avoir une démarche un peu saccadée, en tout cas rien à voir avec une démarche tout en souplesse ou bien avec des talons pour marquer sa féminité ou son caractère. D’ailleurs, elle enregistre avec nonchalance ce qu’une amie lui annonce au début du film, à savoir que l’une de leurs anciennes camarades de classe vient de se suicider.

Le plus significatif arrive sans doute en fin de film, quand le téléphone sonne et que visiblement l’appel est pour Kana. On comprend que sa mère l’appelle de Chine. On en déduit que probablement Kana est originaire de là-bas, mais qu’elle en est venue depuis longtemps, car elle répète plusieurs fois en chinois « Je ne comprends pas. » Peut-être traîne-t-elle un traumatisme depuis son départ, traumatisme qui expliquerait son psychisme fragile. A moins que ses parents aient espéré pour elle de meilleures conditions de vie et de soin au Japon.

Reste le dernier plan, relativement long, qui accompagne le générique de fin. On y voit (caméra fixe), un plan sur un point d’eau dans une région aride (on suppose bien évidemment qu’il s’agit du désert de Namibie), avec un puis deux et même trois animaux genre yacks qui viennent s’y abreuver timidement. Même si cela justifie le titre, le rapport avec son contenu ne saute pas aux yeux. Attention et perspicacité s’avèrent nécessaires pour comprendre qu’il s’agit de ce que Kana regarde sur son téléphone.

Sur l’affiche du film, Kana nous tourne le dos. Cela me paraît assez révélateur du contenu du film, puisque nous aurons bien du mal à nous faire une idée précise de sa personnalité. D’ailleurs, visiblement elle se cherche encore et a du mal à comprendre son malaise personnel.
Ce qu’on peut supposer, c’est que la réalisatrice évoque de manière aussi maladroite que son personnage, le malaise de la jeune génération au Japon, peinant à trouver sa place dans une société assez fermée. Mais Kana s’en prend essentiellement à ses deux amants qui sont de la même génération qu’elle. Surtout, elle affiche un certain mépris pour leurs façons d’agir, les provoquant sans jamais chercher à s’expliquer. L’image au format 4/3 renforce l’impression d’exiguïté qui correspond à l’habitat de manière générale.

Fiche technique : Desert of Namibia

Réalisation et scénario : Yôko Yamanaka
Sortie française : le 13 novembre 2024 – 2h17 – Japon
Production : Happinet Phantom Studios – BRIDGEHEAD Co.Ltd. – cogitoworks Ltd.
En association avec : Culture Entertainment – DONGYU CLUB GLASGOW15
Image : Shin Yonekura
Montage : Banri Nagase
Musique : Takuma Watanabe
Distribution France : Eurozoom

Avec :
Yuumi Kawai : Kana
Daichi Kaneko : Hayashi
Kanichiro : Honda

Bande annonce : Desert of Namibia

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3