Avec Le temps d’aprèsJean Hegland reprend les personnages de Nell et Eva dont elle racontait la survie Dans le forêt (1996) alors que, tout juste sorties de l’adolescence, les deux sœurs se retrouvaient confrontées à elles-mêmes. Ayant appris à s’intégrer dans ce milieu, elles y vivent avec Burl qui les considère comme ses deux mères.
Environ 15 ans après Dans la forêt Burl assure la narration pour faire le point sur ce qu’il se souvient de son enfance et des faits marquants les plus récents. Il est donc ici question d’éducation et le roman amène à se demander s’il vaut mieux une éducation qui préserve ou bien une éducation à la dure pour préparer l’enfant à ce qu’il affrontera dans sa vie d’adulte. Jean Hegland ne donne pas de réponse mais montre que le choix fait par Nell et Eva permet à Burl de garder foi en l’humain et en l’avenir, parce qu’il a le modèle de ses deux mères depuis sa naissance. Ceci dit, elles se trouvent confrontées au questionnement de Burl qui cherche à savoir comment peuvent être les hommes, lui qui n’a jamais vu que des femmes. Il se demande qui est son père. A noter qu’il ne demande jamais qui est sa vraie mère, peut-être parce qu’il met Nell et Eva sur le même plan et qu’il ne veut pas devoir faire de distinction. Par contre, nous la faisons nous, entre leurs caractères, leur vécu, leurs aptitudes, malgré leurs ressemblances et leurs âges très proches. Et puis, la curiosité naturelle de Burl l’amène à guetter les opportunités de rencontrer des humains, alors que ses mères font leur possible pour les éviter. Cela va au point qu’elles font attention à ne pas laisser de traces de leur présence, en particulier là où elles vivent. Cela les amène à décider de détruire un habitat trop visible et tentant de loin, pour élire domicile dans un endroit qui les rapproche encore davantage du milieu naturel. C’est un des aspects les plus intéressants du roman, de voir ce trio se fondre dans la nature, y trouver une place et trouver cela normal. C’est évidemment surtout le cas de Burl qui n’a pas connu comment c’était avant.
Burl
Puisqu’il assure la narration, on constate très rapidement qu’il a son vocabulaire personnel, avec des mots déformés et même d’autres inventés. Cela reste tout à fait compréhensible mais fait sentir qu’il en faut peu pour faire évoluer le langage : une génération vivant en vase clos. A vrai dire, il faut considérer que pour Nell et Eva, ce n’est pas un souci, puisqu’elles fuient le contact avec les autres humains. Mais, cela ne peut qu’occasionner des difficultés imprévues, car Burl ne peut pas s’empêcher de rechercher ce contact. Or, en une quinzaine d’années, le même genre d’évolution peut se manifester dans tout groupe, mais différemment d’un groupe à l’autre. Cela veut dire qu’une rencontre éventuelle peut amener des difficultés de communication. Et même des a priori menant à des conflits non souhaités. Ainsi, ce que Nell raconte à un moment vaudra d’incroyables surprises à Burl un peu plus tard.
Un roman intelligent
Il ne se contente pas de montrer la vie de cette cellule familiale dans la forêt, le lieu où ils ont trouvé leurs marques et où ils se sentent bien. Il ménage aussi de nombreuses péripéties. Autant dire qu’il fait partie de ces romans qu’on lit fiévreusement en voulant connaître la suite et le dénouement, mais dont on voudrait qu’il ne finisse jamais. Bien entendu, toutes les péripéties amènent des réflexions. La plus importante à mon avis concerne cette façon dont l’humain se montre naturellement méfiant lorsqu’il croise un autre humain inconnu dans cette situation post apocalyptique. Cette simple méfiance apporte du danger, même si les deux parties ne le recherchent pas. L’autre point important concerne les raisons pour lesquelles le reste de l’humanité vit dans cette situation post apocalyptique. Jean Hegland nous fait comprendre qu’à son avis, il n’y a même pas besoin d’imaginer une catastrophe du genre explosion nucléaire pour en arriver là. Elle n’entre pas dans les détails, mais elle décrit un monde qui en est arrivé là suite à un effondrement de type économique associé aux conséquences du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources naturelles. Et elle enfonce le clou en mettant dans la tête d’un groupe de jeunes que tout cela est la faute des générations de 20 ans et plus, ces personnes qui n’ont rien fait. Cela met évidemment Eva et Nell hors d’elles, car elles ne se sentent pas responsables personnellement de ce qu’elles subissent également. Mais si on les comprend, on comprend aussi cette future génération qui mettrait tout sur le dos de celles qui les ont précédées, qui savaient ce qui se préparait et n’ont pas été en mesure de dire stop d’une manière ou d’une autre. Il serait donc grand temps (en espérant même qu’il ne soit pas déjà trop tard) pour trouver et décider quoi faire pour tenter de ne pas en arriver là (même si la lecture de ce roman apporte quelques points séduisants à cette situation post apocalyptique, comme le retour à la nature et donc à des valeurs plus acceptables que notre société de consommation obsédée par le progrès, la vitesse, le profit, etc.) Dans le genre, voici donc un roman passionnant et intelligent de plus. Mais, désormais, il faut trouver le moyen de dépasser le stade de la réflexion. Sinon, on va droit dans le mur !
Questionnements
Il est intéressant de noter que Le temps d’après peut se lire indépendamment de Dans la forêt et qu’il dépasse le simple roman de survie dans un monde qui s’est effondré. Il y a la question de l’avenir : comment Burl vivra-t-il quand ses mères seront mortes ? Au-delà des raisons ayant conduit à la catastrophe, il est question des relations humaines : comment faire pour qu’elles puissent s’établir sans trop de méfiance ? Question subsidiaire : l’humain est-il fondamentalement mauvais, destructeur, avide de possessions ? Ou bien est-ce une question d’éducation de mode de vie, de perception du futur ? Etc.
Le Temps d’après, Jean Hegland Gallmeister : sorti le 15 janvier 2025 (traduction)
Paru aux éditions Delcourt, l’album signé par Erkin Azat et la dessinatrice Luxi constitue un acte de transmission, de dénonciation et de résistance. À travers le parcours d’un ingénieur sino-kazakh devenu lanceur d’alerte, ce récit graphique éclaire l’une des tragédies humaines les plus silencieuses de notre époque : la répression massive des Ouïghours et autres minorités turcophones dans le Xinjiang.
Tout commence dans un modeste appartement d’Almaty, en 2018. Riiem – pseudonyme choisi par l’auteur – écoute et enregistre la voix brisée d’Adana, ancienne détenue d’un camp de rééducation chinois. Son récit est glaçant. Elle raconte les mises en scène grotesques imposées aux prisonniers, la peur omniprésente, les humiliations systématiques, jusqu’à la séance de photos forcée, nue, avant sa libération.
Riiem, lui, n’a pas toujours été un militant. Il n’était initialement qu’un jeune travailleur, pont vivant entre deux mondes : le Kazakhstan où il est employé par une entreprise pétrolière chinoise, et le Xinjiang natal, terre d’origine marquée par une histoire turcique et musulmane niée par le pouvoir de Pékin. Un simple trajet de retour, une page Wikipédia sur le Turkestan oriental trouvée sur son ordinateur, et sa vie bascule soudainement.
Cette entrée en résistance, déclenchée par l’arbitraire, est racontée sans grandiloquence. C’est d’ailleurs toute la force du récit : la terreur du régime n’a pas besoin d’effets dramatiques, elle se suffit à elle-même. Les interrogatoires absurdes, les dénonciations anonymes, la surveillance permanente, les interdictions de toutes sortes – tout est là, dans une description précise, patiente, sans pathos, mais profondément politique.
La co-scénarisation par Erkin Azat, de son vrai nom Meiirbek Sailanbek, donne au livre une authenticité documentaire. Ancien ingénieur devenu militant en exil, il a lui-même recueilli de nombreux témoignages de survivants des camps. Son choix de la bande dessinée pour transmettre cette mémoire témoigne d’une volonté de rendre accessible une parole étouffée, souvent ignorée hors des milieux militants, bien que la presse s’en empare occasionnellement.
À ses côtés, la dessinatrice Luxi, d’origine chinoise mais installée en France, apporte un trait épuré, pudique, sans jamais esthétiser la douleur. Son dessin parvient à rendre tangibles les silences, les regards, les non-dits : ce qui ne peut être montré frontalement est suggéré avec justesse. Ensemble, ils reviennent sur les origines d’un ostracisme et d’une répression politiques, les divisions d’un pays, la marginalité qui frappe les minorités du Xinjiang, les détentions arbitraires, les humiliations quotidiennes, les disparitions et violences innommables.
Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours offre une mémoire en acte. Ce témoignage sur l’internement massif des Ouïghours se double d’une plongée dans l’histoire oubliée du Xinjiang, coincé entre ambitions impériales chinoises et héritages soviétiques, où les peuples turcophones survivent dans l’ombre – et la peur. Cet album est aussi une leçon de courage, une œuvre politique au sens le plus noble : elle donne voix à ceux que l’on veut réduire au silence. Avec pédagogie, force exemples et sans complaisance.
Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours, Erkin Azat et Luxi Delcourt, avril 2025, 200 pages
Les éditions Anamosa publient un nouvel opus de leur collection « Le mot est faible ». Eugénie Mérieau, constitutionnaliste reconnue, enseignante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheuse à Sciences Po Paris, nous propose une réflexion très actuelle, nourrie par le contexte ouvert par la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024.
Cet événement politique majeur rappelle l’instabilité inhérente aux crises institutionnelles et a replacé la Constitution au cœur du débat public. Eugénie Mérieau saisit cette occasion pour interroger les fondements démocratiques et autoritaires cachés sous le vernis du texte suprême. Car loin d’être un sanctuaire consensuel, la Constitution apparaît comme un véritable champ de bataille, où s’affrontent des visions et des idéologies parfois radicalement opposées. L’ouvrage aborde frontalement cette ambivalence fondamentale : la Constitution est-elle synonyme de dépossession citoyenne ou véhicule d’émancipation collective ?
Parmi les interrogations essentielles soulevées par l’auteure figure la question épineuse de la conformité constitutionnelle des actes politiques. Citant la controverse déclenchée par Élisabeth Borne lors de l’adoption de la réforme des retraites via l’article 49 alinéa 3, elle questionne la prétendue équivalence entre ce qui est constitutionnel et ce qui est démocratique. Elle met ainsi en lumière la relativité des interprétations et l’ambiguïté morale d’instruments juridiques qui, tout en étant conformes au texte constitutionnel, peuvent porter atteinte aux principes démocratiques les plus fondamentaux.
Eugénie Mérieau poursuit en mettant en évidence l’héritage ambigu du bonapartisme et du gaullisme, profondément inscrits dans l’ADN de la Ve République. Elle analyse la figure présidentielle qui, forte de prérogatives étendues (articles 16, 11, 12 ou encore 18), incarne à la fois l’autorité nationale et une méfiance structurelle à l’égard du Parlement. De Napoléon III à Emmanuel Macron, en passant par de Gaulle, elle retrace cette filiation d’un pouvoir exécutif à la limite de l’abus, qui se justifie souvent au nom d’une légitimité populaire « directissime », parfois aux dépens des contre-pouvoirs institutionnels.
Une attention particulière aux limites des garde-fous constitutionnels s’impose alors. Eugénie Mérieau souligne l’ambiguïté intrinsèque à la fonction présidentielle qui, en vertu de l’article 5 de la Constitution, doit veiller à son respect, tout en en étant l’interprète privilégiée. La possibilité d’une dérive autoritaire, favorisée par une interprétation biaisée au profit du pouvoir exécutif, est ici manifeste. L’histoire constitutionnelle française est ponctuée d’exemples qui illustrent cette tension permanente.
Revenant aux sources intellectuelles et historiques, on se penche plus avant sur l’influence déterminante de la Constitution de Weimar et du concept de « parlementarisme rationalisé », censé stabiliser les régimes parlementaires face aux crises politiques. La Ve République semble avoir dépassé cet idéal pour favoriser une suprématie exécutive problématique.
L’état d’urgence colonial, devenu une composante permanente de la gouvernance française, ajoute une autre couche de complexité à cette analyse. L’auteure montre comment la gestion d’exception a façonné l’histoire constitutionnelle française, faisant des anciennes colonies des laboratoires politiques révélateurs des limites de l’État de droit républicain.
La dimension comparatiste de l’ouvrage se traduit quant à elle par des parallèles avec des pays tels que la Russie, l’Ukraine ou même la Chine. Eugénie Mérieau remet profondément en question l’effectivité de la séparation des pouvoirs. Elle critique ainsi l’illusion d’un équilibre institutionnel français en révélant combien la séparation théorique entre les fonctions exécutive, législative et judiciaire masque en réalité une concentration problématique du pouvoir au sommet de l’État. La fonction législative, par exemple, est associée à l’exécutif dans le cadre du parlementarisme rationalisé. Et ce, depuis des décennies.
Face aux défis contemporains que sont la montée des autoritarismes et la crise de la démocratie représentative, Eugénie Mérieau invite à réinvestir l’imaginaire constituant. Elle appelle à dépasser les dogmes et à imaginer des modèles radicalement nouveaux, qui puissent préserver la démocratie sans tomber dans les pièges des simplifications autoritaires. La Constitution ne serait alors plus seulement un contrat social de domination étatique mais une réflexion renouvelée, ouverte à l’échelle internationale, puisant son inspiration jusque dans l’expérience imparfaite mais importante des Nations unies. De quoi ouvrir la voie à une réappropriation démocratique et collective de l’idée même de Constitution, pour mieux affronter les défis d’un monde en profonde mutation.
Constitution, Eugénie Mérieau Anamosa, mai 2025, 112 pages
Avec Le Marin céleste, Rodolphe et Olivier Roman nous embarquent pour un nouveau voyage sur la mystérieuse planète Sprague. Cet album, publié aux éditions Daniel Maghen, constitue un récit autonome tout en étant étroitement lié à leur précédent opus. Davantage une plongée complémentaire qu’une suite, l’album permet d’affiner l’immersion proposée dans la fantasy rétro-futuriste et la science-fiction écologique.
À bord de son vaisseau volant le Nimbus, Popeye, marchand ambulant, sillonne la planète en écoulant tant bien que mal ses marchandises. Historien amateur passionné par l’histoire de sa planète adoptive, Popeye partage sa vie entre commerce licite et contrebande, mais c’est son intérêt pour les phénomènes étranges qui va le conduire au cœur d’une aventure des plus étonnantes, qui vient prolonger ce qui avait été précédemment entrepris dans Sprague. La menace se manifeste ici sous la forme d’herbes bleues, proliférant à une vitesse inquiétante, capables de paralyser les mécanismes les plus robustes et d’envahir inexorablement les champs et les habitations, menaçant in fine toute forme de vie.
Les personnages créés par Rodolphe et mis en images par Olivier Roman possèdent une réelle profondeur, nourrie par leurs contradictions et leurs secrets : Popeye, historien, poète, escroc sympathique et romantique désinvolte ; Prune, faussaire talentueuse à la sensibilité subtile, formant avec lui un duo complémentaire. Autour d’eux gravitent des alliés inattendus, notamment les barons-rostres, étonnantes créatures mi-lapin, mi-sauterelle, télépathes bienveillants vivant sous terre et dont l’histoire pourrait remonter aux origines mêmes de la planète. On sent la volonté des auteurs d’enfanter une mythologie garnie, chose réalisée avec un certain succès.
Les auteurs émettent au cours de route l’hypothèse selon laquelle l’humanité sur Sprague pourrait être le fruit d’une colonisation extraterrestre avortée, une théorie intéressante bien qu’insuffisamment creusée, laissant quelque peu le lecteur sur sa faim. L’intrigue, prenante, aurait probablement mérité une densité narrative accrue, explorant davantage les pistes ouvertes autour des mystérieux « Grands Anciens » ou des barons-rostres, des aspects qui restent malheureusement esquissés. Mais est-ce une raison suffisante pour bouder son plaisir ? Non, définitivement.
Car la bande dessinée séduit par son atmosphère unique, par le trait délicat et précis d’Olivier Roman, par ses protagonistes confrontés à des situations inattendues et puisant en eux les ressources nécessaires pour y faire face. Si au départ, Popeye n’a rien du héros ordinaire, ressemblant parfois davantage à un escroc à la petite semaine, on découvre un individu passionné, résilient et courageux.
La narration culmine dans des scènes-clés parfaitement maîtrisées, telles que l’attaque dramatique de la demeure de Prune ou la découverte des galeries souterraines des barons-rostres, jusqu’à une lutte finale mémorable. Le Marin céleste possède un charme indéniable, propice à séduire un large public, notamment parmi les jeunes lecteurs avides d’aventure teintée de mystère et de fantasy.
Le Marin céleste, Rodolphe et Olivier Roman Daniel Maghen, mai 2025, 88 pages
Avec la ressortie en intégrale grand format de la série Les Enragés, les éditions Delcourt nous offrent l’opportunité de redécouvrir l’une des œuvres les plus remarquables du polar graphique des années 1990. David Chauvel au scénario et Erwan Le Saëc au dessin signent ici une cavale noire, violente et désespérée à travers une Amérique brutale et sans pitié.
Dès le premier tome, « Le Dos au mur », David Chauvel entreprend un travail d’exposition sans aucune concession. Hamlet, tueur à gages aussi froid que complexe, déclenche par un contrat raté – il a laissé un témoin derrière lui – une traque obstinée et sanguinaire. Spectaculaire, sombre, le récit explore aussi en profondeur les démons intérieurs d’un homme constamment hanté par un passé trouble. L’histoire évoque par ailleurs, en filigrane, l’Amérique des laissés-pour-compte, des déclassés sociaux, de ces existences marginalisées qui flirtent où la victime et le bourreau se confondent trop souvent.
Bientôt se met en place un trio improbable, formé par Hamlet, Wendy, témoin-otage rapidement transformée en alliée réticente, et Huevo, un jeune latino à l’impulsivité létale, qui voit en Hamlet un mentor, voire père de substitution. Les trois protagonistes vont alors évoluer dans un état de tension psychologique permanent, dont la restitution est magistralement orchestrée par les auteurs. Il s’agit de percer les mystères entourant l’identité du commanditaire, de se protéger des policiers et des assassins, de se cacher dans l’ombre et d’intervenir au moment opportun.
David Chauvel excelle dans la caractérisation de personnages ambivalents, chez lesquels la violence semble toujours être la conséquence tragique d’une société qui pousse ses membres aux comportements les plus extrêmes. Huevo a grandi au milieu des gangs, et Hamlet lui-même symbolise cette dualité : anti-héros impitoyable mais également victime d’un engrenage implacable qu’il ne contrôle jamais entièrement, il porte an bandoulière les affres de la guerre et des agences gouvernementales secrètes.
En traversant les cinq tomes (« Le Dos au mur », « Spring Haven », « Chinook Blues », « Love in Reno » et enfin « Héritage »), on mesure sans mal l’intelligence structurelle de l’œuvre. David Chauvel et Erwan Le Saëc (impeccable) construisent leur récit comme une spirale descendante vers une inévitable conclusion tragique. Chaque épisode renforce l’idée d’une fatalité inhérente à la destinée des personnages, tout en apportant progressivement des clefs essentielles sur leur passé, leurs peurs, leurs espoirs, leurs aspirations avortées…
Cette intégrale permet précisément d’apprécier pleinement cette dimension transversale. Relire la série d’une traite souligne la cohérence et la profondeur thématique du récit. Chaque tome nourrit une réflexion subtile sur la rédemption impossible, la violence cyclique et l’illusion tragique du libre arbitre dans une société sans merci. Chemin faisant, de nouveaux personnages sont introduits, l’intrigue se complexifie, les rapports entre les criminels en cavale se modifient. On verra notamment un quatrième larron rejoindre temporairement la bande, tandis que Wendy et Huevo se rapprochent peu à peu…
Bien ficelé, haletant, Les Enragés profite de la traque de ses antihéros pour interroger la condition humaine dans ce qu’elle a de plus brut, avec une narration fluide, complexe et d’une grande maturité. Cette réédition grand format des éditions Delcourt redonne à cette série la place qu’elle mérite : celle d’un classique du neuvième art.
Les Enragés, David Chauvel et Erwan Le Saëc Delcourt, mai 2025, 256 pages
C’est une plongée intime et délicate que nous propose Lucile Corbeille avec son premier album, Abîmes, publié aux éditions Delcourt. En 176 pages d’une sincérité bouleversante, l’auteure offre à ses lecteurs une exploration minutieuse et poétique des replis secrets d’une famille aux silences chargés d’histoire et de non-dits.
Lucile, protagoniste et double autobiographique de l’auteure, est une photographe et mère de famille prise dans un vertige existentiel après la mort de son père. Submergée par une tristesse qui semble la déposséder d’elle-même, elle ressent une impérieuse nécessité de comprendre les racines du mal-être familial. La quête commence avec une robe bleue disputée par ses filles, symbole d’une transmission générationnelle autant chargée d’amour que de blessures. Lucile s’engage alors dans une introspection obstinée, fouillant albums photos et souvenirs enfouis pour tenter de comprendre et conjurer une étrange malédiction, ce poids d’un passé opaque et douloureux qui semble marquer inexorablement son existence.
Les pages révèlent lentement des vérités enfouies, avec pudeur et authenticité. De l’alcoolisme du père à la violence intériorisée des générations précédentes, le récit navigue habilement entre douleurs discrètes et révélations subtiles. On découvre aussi avec étonnement des portraits féminins en avance sur leur époque : une mère féministe avant-gardiste et une grand-mère vivant secrètement des amours féminines. Ainsi, l’album touche à des problématiques universelles, évoquant les tabous, les secrets de famille, et ce désir profond de comprendre d’où l’on vient afin de mieux cerner qui l’on est.
Graphiquement, l’œuvre de Lucile Corbeille séduit instantanément. Le trait à l’aquarelle, aérien et poétique, transporte le lecteur dans une dimension quasi-onirique où les contours des visages s’effacent délicatement, tels les souvenirs brouillés de l’héroïne. Les teintes pâles et délavées pourraient rappeler les visages anonymisés et les moments désinvestis par l’usure du temps. Ils confèrent à l’ensemble une atmosphère de rêverie mélancolique.
Lucile Corbeille excelle à dire sans tout montrer, à suggérer plus qu’à dévoiler, en privilégiant les émotions pudiques, suspendues aux confessions à demi-mot. On est loin des révélations spectaculaires, et pourtant, chaque page révèle avec délicatesse les complexités de l’héritage familial, où les infidélités, les replis sur soi et sur l’alcool, la violence intériorisée de certains milieux populaires ne cessent de poindre.
On ne ressort pas indemne de la lecture d’Abîmes, mais grandi, touché par cette exploration intime qui parvient à transcender le récit personnel pour atteindre une dimension quasi universelle. Lucile Corbeille fait de son histoire un miroir où chacun peut reconnaître ses propres fêlures, ses propres questionnements. Car l’album est subtil, émouvant et remarquablement illustré. Une réussite indéniable, tant par sa profondeur narrative que par la beauté envoûtante de ses propositions visuelles.
Abîmes, Lucile Corbeille Delcourt, avril 2025, 176 pages
Un Cronenberg dernier cru, dont on croit ressortir déçu et dont on finit par se retrouver hanté. Ainsi se souvient-on combien sa mise en scène est subtile et originale, et les effets qu’elle produit si puissant, et combien ses épigones, croyant devoir multiplier les images subjuguantes, sont encore très loin de l’égaler. Car c’est toujours à pas de loup que Cronenberg sait nous intégrer dans ses fantasmes de cauchemar.
Synopsis : Karsh, un beau sexagénaire endeuillé, créateur d’une technologie permettant de contempler dans leur tombe les corps des défunts en voie de décomposition, découvre un jour que l’un de ses cimetières high-tech a été profané et piraté. Une enquête se lance alors afin de confondre les responsables de ce vandalisme. En attendant, Karsh, inconsolable, ne peut plus accéder aux images du squelette de sa femme.
L’impression première que produit ce film, Les Linceuls, après le brillant Maps to the stars et le moins bon mais néanmoins déroutant Crimes of the future, est une impression de redondance. Il semble que la même recette nous soit encore servie et avec, qui plus est, une espèce de paresse : des séquences étirées, s’enchaînant sans rythme, mâtinées d’un suspense artificiellement créé par la musique et la lumière. On attend sans cesse que quelque chose se passe. Mais rien ne vient, ou si peu.
Comme souvent, David Cronenberg dispose dans son film une intrigue paranoïaque, une intrigue accessoire, comme un fond bourdonnant la scène où se joue le drame principal, qui est toujours un drame intime, psychologique : ici, le deuil, ou, plus précisément, son impossibilité.
Mais le film avançant, et la première sensation d’ennui surmontée, l’apparente modestie de sa mise en scène nous saisit au cervelet et nous impose soudain son cauchemar. Et c’est ainsi qu’on entre une nouvelle fois dans un film de Cronenberg, ou plutôt, qu’on y descend.
Tout paraît fait pour décevoir l’amateur de thriller. Le suspense est mou, et les retournements et révélations nous laissent presque indifférents. Mais ce que l’on pourrait prendre pour une faiblesse de mise en scène finit par obtenir son effet : nous accoler à un fantasme, nous immerger dans une perversion. Une espèce de tension diffuse et ulcérée (faite de corps hésitants, de discours intempestifs et de violences contenus) parcourt un film qui n’a pas tellement besoin d’images chocs pour travailler nos imaginations morbides. On oublie toujours de dire la grande pudeur, certes érotique et savante, de Cronenberg. Nous sommes ainsi conduits vers un état d’amoralité, où tout est sexuel, où tout est cruauté, où tout est rêve, et d’où le cinéaste peut commencer à nous parler franchement.
La vérité trouble que veut nous communiquer Cronenberg est la suivante : nous ne finissons jamais de faire le deuil de ceux que l’on aime, parce que nous les préférons morts au fond, pour pouvoir les posséder pleinement.
Cette idée est figurée dans le film par une technologie inventée par le héros, Karsh, joué par un Vincent Cassel aux faux airs de Cronenberg, une technologie consistant à ensevelir les corps dans un linceul numérique permettant de regarder en direct l’avancement de leur état. Les Internets nous avaient déjà offert d’accéder à bien d’autres représentations interdites : la sexualité, la guerre, etc. Nous parvenons ici au bout de cet effort en accédant aux cadavres en décomposition. Notre héros, qui ne vient ni plus ni moins que d’inventer un système de profanation perpétuelle, peut ainsi posséder pour toujours le corps de son épouse.
On croit d’abord y voir à l’œuvre un profond chagrin, ce qui est sans doute en partie le cas, mais le film progressant, et certaines révélations étant faites, on comprend que quelque chose d’autre se joue, qui est moins de l’ordre du deuil que de la jalousie. On apprend en effet qu’il y a eu un homme avant lui, qu’il n’était pas le premier, et, de plus, que ce rival, un médecin renommé, fut également celui qui soigna le cancer de sa femme, qu’il fut donc, en un sens, le dernier. En se donnant à voir le cadavre de sa femme, notre héros veut ainsi reprendre cette place, récupérer son privilège marital, captiver définitivement celle qui, vivante, ne pouvait qu’imparfaitement lui appartenir.
C’est toute l’ambiguïté du corps qui est ainsi exploré. Cronenberg semble nous dire à la fois deux choses contradictoires : d’une part, qu’il n’y a pas d’âme, pas de résurrection (le suaire de Turin est un faux, affirme Karsh dans un dialogue au tout début du film), et, d’autre part, qu’il y a comme un supplément, ce que l’on croit justement posséder en possédant un corps, surtout, et de manière paradigmatique, quand on le possède sexuellement, un supplément qui cependant nous échappe toujours. Il n’y a que du corps, mais à travers lui s’annonce autre chose, une chose qui reste introuvable, insaisissable, impensable. C’est ce supplément impossible que le héros quête en vain, en inventant ses linceuls technologiques, en couchant avec la sœur jumelle de sa femme, en invoquant en rêve le fantôme de la défunte ou en la ressuscitant dans le corps d’une autre.
Nous ne pouvons jamais faire notre deuil, non pas parce que les morts sont bien morts, mais parce qu’ils ne cessent de revivre. Au début du film, le cimetière high-tech construit par Karsh est profané. Ce dernier ne peut plus, dès lors, trouver sa consolation en regardant les images du squelette de son épouse. C’est le début de son drame intime. Les morts ne restent pas en place, et de l’épouse adorée, posée comme un fétiche macabre, s’impose ainsi l’indépendance et l’absence irrémédiables.
Les linceuls : bande annonce
Les linceuls : fiche technique
Titre original : The Shrouds
Titre français : Les Linceuls
Réalisation et scénario : David Cronenberg
Casting : Vincent Cassel (Karsh), Diane Kruger (Becca / Terry / Hunny), Guy Pearce (Maury), Sandrine Holt (Soo-Min Szabo), Al Sapienza (Luca DiFolco), Steve Switzman (Dr Jerry Zecker), Jennifer Dale (Myrna Slotnik), Ingvar E. Sigurðsson (Elvar), Elizabeth Saunders (Gray Foner), Eric Weinthal (Dr Hofstra), Jeff Yung (Dr Rory Zhao)
Musique : Howard Shore
Décors : Carol Spier
Costumes : Anne Dixon
Photographie : Douglas Koch
Montage : Christopher Donaldson
Production : Saïd Ben Saïd, Martin Katz et Anthony Vaccarello
Sociétés de production : SBS Productions, Prospero Pictures et Saint Laurent
Sociétés de distribution : Pyramide Films (France), SBS International
Dans l’univers des jeux d’argent en ligne, la sécurité et l’efficacité des transactions financières sont des critères essentiels pour les joueurs. Parmi les nombreuses solutions de paiement disponibles, Skrill et PayPal se distinguent comme deux des portefeuilles électroniques les plus populaires, chacun offrant ses propres avantages et inconvénients. Pour les amateurs de casino en ligne avec Skrill, il est crucial de comprendre les différences entre ces deux services afin de choisir celui qui répond le mieux à leurs besoins spécifiques en matière de jeu en ligne.
Disponibilité et Acceptation dans les Casinos en Ligne
La première considération dans le choix d’une méthode de paiement concerne sa disponibilité sur les plateformes de jeu que vous fréquentez. À cet égard, Skrill et PayPal présentent des différences significatives qui peuvent orienter votre décision.
Les principaux points de différenciation en termes de disponibilité incluent :
Skrill est accepté dans pratiquement tous les casinos en ligne légitimes à travers le monde ;
PayPal est principalement disponible dans les casinos opérant au Royaume-Uni, en France, et dans certains autres pays européens avec une réglementation stricte ;
Les nouveaux casinos intègrent généralement Skrill dès leur lancement, tandis que l’ajout de PayPal intervient souvent plus tard ;
Les casinos mobiles sont plus susceptibles de proposer Skrill que PayPal ;
Les sites de paris sportifs acceptent plus largement Skrill que son concurrent.
Cette différence d’acceptation s’explique en partie par les exigences plus strictes imposées par PayPal aux marchands qui souhaitent proposer son service. L’aspect financier des transactions représente naturellement un critère de choix important pour les joueurs, particulièrement pour ceux qui effectuent des mouvements de fonds fréquents ou des transactions de montants élevés.
Service
Frais de Dépôt
Frais de Retrait
Frais de Conversion
Frais d’Inactivité
Délai de Traitement
Skrill
0-1,9% selon méthode
1,45€ fixe vers banque
3,99%
5€/mois après 12 mois
Instantané à 3 jours
PayPal
0% depuis banque
0% vers banque (standard)
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Skrill applique une structure tarifaire axée sur les utilisateurs actifs, offrant des remises aux membres du programme VIP et des promotions régulières qui réduisent considérablement les coûts de transaction pour les clients réguliers. Le programme de fidélité Skrill offre des avantages progressifs qui peuvent rendre le service très économique pour les utilisateurs réguliers, avec la possibilité de bénéficier de remises allant jusqu’à 100 % sur certains frais.
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Au-delà des considérations de disponibilité et de coût, les aspects liés à la sécurité, la confidentialité et l’expérience utilisateur jouent un rôle déterminant dans le choix d’un portefeuille électronique pour les transactions de casino.
L’expérience utilisateur présente également des distinctions importantes :
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Sous les paysages pastoraux du sud de l’Angleterre peut couver une noirceur silencieuse, prête à ressurgir. Avec Downlands, son nouveau roman graphique publié aux éditions Glénat, Norm Konyu nous emmène sur ces chemins tortueux où le surnaturel côtoie intimement les douleurs du réel.
James Reynolds, 14 ans, perd brutalement sa sœur jumelle Jennifer, qui l’abandonne à un vide insupportable et avec cette question obsédante : quel est donc ce chien noir, sinistre présage que seule Jen avait aperçu avant sa mort ? Cette apparition, puisée dans les méandres du folklore britannique, pousse James à plonger dans le passé secret de son village, aux côtés de l’inquiétante Mme Walker, une vieille femme que la rumeur locale affuble du sobriquet de « sorcière ». Entre légendes macabres et récits troubles des générations passées, le jeune garçon est entraîné dans une enquête initiatique qui dépasse ses peurs, ses croyances, mais surtout l’imagination.
Norm Konyu, canadien d’origine désormais enraciné au Royaume-Uni, célèbre avec virtuosité la tradition littéraire britannique, entre la mélancolie trouble des récits de Daphné du Maurier et le frisson subtil des histoires de fantômes de M.R. James. Mais il ne s’arrête pas à une simple réminiscence stylistique : sa narration, aux frontières mouvantes entre réalité palpable et atmosphère inquiétante, érige le jeune James en enquêteur du surnaturel, affrontant le deuil à sa manière, en remuant un passé que beaucoup rejettent pudiquement.
Mais ce qui rend Downlands si fascinant, c’est précisément son équilibre fragile entre les genres et les tonalités. Là où l’horreur flirte avec une poésie douce-amère, où le surnaturel révèle une profonde humanité, Norm Konyu opère, faisant de chaque histoire locale un chaînon d’une trame narrative complexe. On découvre, en même temps que le protagoniste, ce qui fonde les présages funestes, ce qui a présidé à la disparition soudaine d’une famille, et même ce qui advient après la mort.
Graphiquement, Downlands se distingue par une esthétique puissante et singulière. Avec un dessin anguleux et minimaliste, à très forte personnalité, Norm Konyu insuffle à chaque personnage, même au plus secondaire, une profondeur émotionnelle saisissante. Les décors, méticuleusement travaillés, s’animent sous des palettes chromatiques évoluant subtilement selon l’époque et l’intensité dramatique des scènes.
Mais le cœur véritable du récit repose sur le processus de deuil. L’auteur explore avec à-propos le lien intime et indestructible entre James et Jennifer, offrant ainsi une réflexion pertinente sur la perte, la mémoire et la difficulté d’apprivoiser l’absence. Un exemple en témoigne : les lettres que continue d’écrire James à sa sœur défunte, comme si elles constituaient une médiation dialogique entre eux.
Avec ce deuxième ouvrage graphique, après une adaptation de L’Appel du Cthulhu, Norm Konyu s’impose comme une voix importante du roman graphique contemporain. Au départ, ce n’est peut-être qu’une rue dans un village, mais Downlands y puise sans mal de quoi tenir quelque 300 pages très inspirées, et substantielles. Qui reposent longtemps sur un duo improbable, constitué d’un jeune adolescent et d’une vieille femme solitaire. Et qui finissent par emporter pleinement l’adhésion du lecteur, émerveillé par le visuel et touché par le propos.
Downlands, Norm Konyu Glénat, avril 2025, 304 pages
Après les aventures plus légères de « L’Enfance de Goku », Dragon Ball entre dans une phase bien plus sombre avec l’arrivée du nouvel arc Le Roi Démon Piccolo, fraîchement publié en Full Color par les éditions Glénat. Ce premier tome entraîne une rupture dans le ton du manga : la mort, la terreur et la lutte désespérée prennent désormais le pas sur l’humour et l’insouciance.
Pour Goku et ses amis, le choc est brutal : Krilin est retrouvé mort au cœur du Tenkaichi Budokai, qui vient de se clôturer. Un événement tragique qui propulse notre héros dans une nouvelle dimension, où la violence la plus vile prend le pas sur les duels amicaux. Ce point de bascule est un moment-clé dans l’évolution de Dragon Ball. Pour la première fois, c’est une menace d’ampleur planétaire qui advient. La focale change, la gravité des enjeux s’accroît.
Et derrière ce climat d’urgence plane l’ombre terrifiante de Piccolo Daimaô, un ancien démon, jadis scellé, aujourd’hui libéré par Pilaf (oui, ce méchant maladroit et pathétique) dans l’espoir mal avisé de conquérir le monde. Mais Pilaf lui-même est vite dépassé : Piccolo n’est pas un allié, c’est un fléau. Un être capable d’écraser d’une pichenette ses adversaires. Pis : un monstre qui engendre ses propres créatures, véritables armes vivantes destinées à terroriser la planète. Tambourine et Cymbale viennent ainsi grossir les rangs d’une terreur qui semble impossible à contenir. Le monde de Dragon Ball n’a jamais paru aussi fragile, aussi exposé.
Dans cette édition Full Color, Glénat offre un écrin à la hauteur de cette transformation narrative. La colorisation permet de donner une tout autre dimension aux scènes dramatiques : les choix visuels accentuent la perte de repères des personnages – et des lecteurs. Le travail d’Akira Toriyama, déjà impressionnant en noir et blanc, prend ici du relief : la brutalité des affrontements, l’expression de la peur, la rage sourde de Goku… tout est amplifié par la mise en couleurs et le format agrandi de cette édition.
Le premier volume de cet arc baptisé « Le Roi Démon Piccolo » s’achève sur une scène lourde de menaces : Piccolo, désormais rajeuni grâce aux Dragon Ball, se dresse devant le Roi de la Terre. Plus qu’un simple antagoniste, il est désormais l’incarnation d’un mal ancien, d’une violence sans limite, d’une prédation totale. Pour Goku, c’est une nouvelle épreuve initiatique qui s’annonce : combattre au péril de sa vie un danger pour l’humanité. Une situation dans laquelle il se retrouvera souvent par la suite.
Un tournant majeur sublimé par une édition soignée : voilà ce que propose ce nouveau tome. Un passage incontournable pour tout lecteur désireux de comprendre comment Dragon Ball est devenu une œuvre culte, en se portant bien au-delà de son apparente simplicité initiale.
Dragon Ball Full Color – Le Roi Démon Piccolo, Akira Toriyama Glénat, mai 2025, 224 pages
Que vaut « M – Il figlio del secolo », la mini-série télévisée italo-française réalisée par Joe Wright et interprétée par Luca Marinelli, la dernière production de Sky tirée du roman homonyme de 2018 d’Antonio Scurati ?
L’écrivain italien, qui a reçu le prix Strega 2019 – l’équivalent du Goncourt – pour M. L’enfant du siècle, campe le portrait de Mussolini en un triptyque romanesque d’une ampleur inédite. La première partie, qui paraît aujourd’hui en français, traite de la période 1919-1924 et comprend déjà plus de 800 pages. Biopic de Mussolini, elle dresse le paysage de l’Italie au sortir de la première guerre mondiale, frustrée des fruits territoriaux d’une victoire qui a coûté plus d’un million de morts civils et militaires, déchirée par des affrontements pré-guerre civile entre les militants révolutionnaires et la poignée de fascistes lancés à la conquête de Rome.
Jeudi 9 janvier 2025, à 20 h 35, « les chaînes de télévision généralistes et les principales radios de notre pays ont diffusé simultanément un « discours à la nation » de Benito Mussolini », relate La Stampa. Il s’agissait en réalité d’une bande-annonce, celle de M. Il figlio del secolo (« M. L’Enfant du siècle »). Le sensationnalisme des médias désespère comme toujours mais son exagération dit quelque chose de la vérité. Dans un pays qui voit de plus en plus de saluts fascistes dans ses rues, une société qui a à sa tête la petite-fille du personnage central, dans une Europe qui voit revenir doucement la bête tout en empruntant le même flegme inquiétant, la presse italienne avait-elle raison ? Y a-t-il un danger à produire et regarder un biopic stylisé sur l’ascension d’un des plus grands criminels du XXe siècle ? Est-ce une fiction bien faite ou une production flatteuse d’autant plus dangereuse pour la société qu’elle ne se rend pas compte de son éloge du Duce ? Si Mussolini est le fils du siècle, de quel siècle parle-t-on ? Car les parallèles avec le présent sont inévitables mais cela ne signifie pas qu’ils soient pertinents.
Il faut voir M – Il figlio del secolo car c’est une bonne série. Et même une bonne série historique. Qui veut en apprendre davantage sur l’ascension de Mussolini et sur les squadre fasciste en aura pour son argent. Les faits qui composent le premier volet du triptyque romanesque et mis en scène sur huit épisodes sont aussi bien relatés que les historiens ont pu en juger ; des débuts socialistes et désargentés du futur dictateur, jusqu’à son triomphe devant le roi et le peuple en passant par le moment grand-guignolesque de la retraite de D’Annunzio à Fiume – autant de péripéties dans la résistible ascension du fascisme que M se charge de décrire avec force détails. Rien n’est oublié, ni par le scénario ni par la réalisation car rien n’y est ennuyeux et c’est bien évidemment la marche sur Rome qui sert de point d’orgue à la narration (et y parvient donc à peu près au milieu) et dont le showrunner se paie le luxe de nous la laisser imaginer.
Une peinture historique satisfaisante
Au sortir de la première guerre mondiale, l’Italie est rangée du côté des vainqueurs mais un peu par hasard et les territoires conquis sur l’Autriche déclinante sont autant de nouvelles difficultés pour un État mal unifié, mal géré et de toute façon exsangue des millions de morts de la guerre. Les conquêtes libérales ont eu le temps de se sédimenter depuis le Risorgimento mais le jeune royaume d’Italie est encore aux prises avec un processus d’unification qui ne suit pas (et ne suivra jamais) les inégalités de développement économiques et géographiques. Ainsi, les quelques poches productives qui combinent les méthodes industrielles de « la maison France-Angleterre » comme disait Lénine se situent en Lombardie et dans le Piémont tandis que le Sud est voué à la continuation indolente du travail agricole arriéré. C’est bien cette confrontation entre l’arretratezza – le retard d’un pays encore immergé solidement dans son passé et ses traditions versus les idées nouvelles qui viennent d’au-delà des Alpes que l’on voit aussi à l’écran, notamment dans le dialecte que parlent Mussolini et sa femme. C’est cependant surtout le vent de liberté apporté dans le monde entier par « les dix jours qui ébranlèrent le monde » selon le titre de l’article de John Reed qui suscitèrent sur un terreau ancien de nouveaux espoirs et de brutales révoltes. Le biennio rosso (« les deux ans rouges ») de 1919-1920 qui forme le point de départ narratif de la série, se constitue de deux années de luttes proto-révolutionnaires de révoltes et violences. Confondant peur du changement et goût de la liberté nouvelle (un cocktail classique dans le cinéma italien, qu’on pense au Guépard de Visconti), les élites prennent peur et se réfugient chez les fascistes. Eux-mêmes ont certes au départ partie liée avec les socialistes, mais sont surtout comme la série le montre bien, opportunistes. Craignant le spectre communiste, ils entraînent la société italienne tout entière dans une course frénétique. Gavés d’argent de la jeune bourgeoisie industrielle du nord, Mussolini peut marcher sur Rome. La série commet le tour de force de décrire adéquatement ce tourbillon historique et social, en combinant un montage rapide et énergique avec une bande-son techno anachronique mais parfaitement à propos pour représenter ce sentiment d’urgence qui n’est en fait qu’un pur désordre.
Les interprétations y sont précises et justes. Celles de Luca Marinelli sont époustouflantes (il n’a pas volé son prix au festival Séries Mania de Lille) et semblent à elles seules résumer le sentiment que l’on peut retirer du visionnage de cette bonne série. À aucun moment, le Mussolini campé par Marinelli ne semble à côté de son personnage – de son personnage historique, en dehors des clous du vraisemblable et du réel. Luca Marinelli en Mussolini fait Mussolini comme un bon comédien – ou un bon menteur – fait vrai, en étant juste. Il est tour à tour magnifié par la puissance d’un charisme qu’on prêterait volontiers au Duce puis tourné en ridicule en privé lors de ses déconfitures conjugales et adultérines, en passant par les instants de doute, les moments de dégoûts et les postures risibles de mégalo de province. Tout ce que l’on sait, mais aussi tout ce que l’on imagine du dictateur sont interprétés à la perfection par Marinelli.
Locomotives, saluts romains et techno
Mais encore une fois c’est le même commentaire que l’on peut adresser à la série tout entière dans la mesure où la narration ne semble jamais à côté de la plaque historique et ce d’autant mieux que la tâche s’annonçait extrêmement périlleuse. Il y a toujours en effet un danger à filmer l’histoire pris comme on est entre la tentation d’un réalisme juste mais plat façon documentaire de télé et un romantisme exacerbé, d’autant plus déplacé qu’il est faux façon hagiographie politique douteuse voire scandaleuse. M réussit parfaitement à faire la part des choses par son choix d’authenticité déjà mentionné dans la mesure où rien n’est épargné au spectateur : la bassesse comme l’héroïsme, les victoires comme les coups bas ridicules. Mais ce danger de filmer l’histoire est ici élevé au rang de véritable gageure car il ne s’agit pas de n’importe quelle histoire mais celle qui approche le mieux de l’invisible, posant à la série la question devenue classique depuis sans doute les documentaires de John Ford sur le front du Pacifique, comment représenter l’irreprésentable ? L’histoire immonde qu’on ne peut pas voir, celle de la seconde guerre mondiale, de la guerre industrielle, des camps et donc du fascisme. Là encore, à première vue, la série s’en sort extrêmement bien.
Un de ces points forts est en effet son style qui a l’air de cadrer parfaitement son sujet, non pas le fascisme des années 20 et 30 « en général » mais ce moment particulier qu’est le fascisme italien – un pays dominé par l’écrasant sentiment du retard sur les autres puissances européennes. Habilement, sans se départir de cette impression d’authenticité, de cet effet de réel historique qu’elle devait proposer pour atteindre une certaine qualité, M parvient aussi non à esthétiser cette période mais à l’habiller en lui donnant un style qu’on ne lui aurait pas prêté. Ainsi, dans le droit sillage du futurisme de Marinetti (qui apparaît toujours ridicule et exagéré), toute la période semble non seulement accompagner la modernisation de l’Italie mais sa steampunkisation. Ainsi, les rails et les locomotives, les usines qui crachent sans cesse des panaches de fumée ou de vapeurs. Le bruit de la machine qui fait ressembler la ville éternelle à une usine. Le tout baigné dans une photographie très artificielle et pour tout dire très Netflix, prenant toujours le parti du chiaroscuro, mais qui se marie parfaitement à l’ambiance industro-fasciste qui prolifère tout autour.
Dans la mesure où la série ne semble commettre aucun impair historique, filmique, esthétique ou narratif, on peut dire que M est une bonne représentation du fascisme italien et de cette période historique qu’est le biennio rosso – d’autant plus qu’elle aligne les qualités qu’on attend de cette série sans tomber dans la fascination perverse pour une période noire. Le spectateur est pris dans l’action et dans la succession des épisodes parce qu’il veut savoir ce qu’il va arriver aux fascistes et surtout au Duce. Bien qu’il le sache, il veut en avoir la confirmation de même qu’on sait qu’un héros d’aventure va forcément s’en sortir et qu’un méchant de film noir forcément tomber au profit du héros. M arrive en effet à être une franche réussite sur le fascisme mais demeure une série avant tout ; avec ses intrigues, ses personnages, ses cliffhangers, tous des marqueurs obligés pour cette forme audiovisuelle désormais balisée et nécessairement consumériste.
De quoi M est-elle le nom ?
De ce point de vue-là, on peut se demander si la réussite de la série n’est pas le meilleur aveu de son échec. En transformant le biennio en feuilleton façon plateforme, la série s’expose à rater son objet au moment même où elle le saisit – puisqu’il manque la distance qui sied forcément à cette période historique et à ses monstres. De la même manière qu’on ne regarde ni le soleil, ni la mort en face, comme disait le moraliste, il faut sans doute si l’on veut le comprendre, regarder le fascisme et ses crimes dans le lointain, de peur d’être envahi par la multiplicité de ses phénomènes qu’on a bien du mal à réunir, et unifier, à l’inverse justement des branches du faisceau des licteurs. À l’image d’une locomotive lancée à pleine vitesse sur de l’électro, M fonce en se complaisant dans son allure folle et nous emporte au risque de faire oublier à quel point nous sommes devant une période dont la complexité est à ressaisir sous peine de la reproduire – et elle se reproduit à l’heure de Meloni, Trump, etc.
Si on ne peut décemment par reprocher aux showrunners de n’avoir pas trouvé le traitement ultimement adéquat pour montrer et construire une narration sur le fascisme italien (peut-on vraiment y arriver ?), il reste vraiment dommage qu’elle ne se soit pas inspirée de la maestria de ses aïeuls. Là où un Bertolucci (dans Le Conformiste), un Petri (Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon mais aussi Todo Modo) trouvaient la distance juste pour poser un regard qui ne soit ni trop lointain au point d’en troubler la compréhension, ni trop proche au point de s’exciter du plaisir de voir l’invisible, M semble être le fils du siècle certes, mais pas du nôtre. Agamben dans Che cosa è il contemporaneo ? (Qu’est-ce que le contemporain ?) montrait à l’aide d’une métaphore astrale, que « le sens du contemporain » dans le domaine de l’art était précisément pour une œuvre de faire ressortir l’obscurité de ce qui est en train de se passer à son époque, telles les étoiles dont la lumière vient mieux accentuer le noir intersidéral. M ne semble hélas pas être notre contemporain puisqu’il n’a, curieusement, rien à nous dire sur notre présent.
N’est-ce pas le meilleur indice de la banalisation des thèmes, de l’esthétique et finalement du retour fasciste ? Non pas que la série tombe dans le piège facile de poser un regard absorbé, rivé à son objet horrible comme un enfant fasciné par le mal et la transgression. Mais au contraire quelque chose de plus retors, comme si le fascisme et tout ce qu’il promet n’était pas quelque chose à comprendre ou dont il faut craindre l’avancée, mais une marchandise de plus dont il faut d’autant plus jouir dans le temps rapide et consumériste d’un visionnage de série, que le marché en est saturé.
Bande-annonce : M – Il figlio del secolo
Fiche technique – M : Il figlio del secolo
Titre français :M. L’Enfant du siècle
Format : Mini-série télévisée (8 épisodes)
Réalisation : Joe Wright
Scénario : Adaptation du roman d’Antonio Scurati
Interprétation : Luca Marinelli, Barbara Ronchi, Greta Scarano
Production : Sky Studios, The Apartment, Pathé
Nationalités : Italie, France
Langue : Italien (VOSTFR)
Genre : Drame historique, Biopic
Durée : 8 x 52 minutes (environ)
Première diffusion : Janvier 2025 (Sky Italia)
Adaptation : Tirée du roman M. L’enfant du siècle (Antonio Scurati, Prix Strega 2019)
Période traitée : 1919–1924 (Biennio rosso, montée du fascisme)
Avec Les Vacances chez Pépé-Mémé, Guillaume Bouzard échafaude une BD humoristique décapante, fidèle à l’esprit corrosif de l’éditeur Fluide Glacial.
L’auteur nous plonge dans les aventures estivales de trois enfants, Lisa, Lucas et surtout Ethan, en vacances chez leurs grands-parents, au cœur des Deux-Sèvres rurales. Rapidement, ces vacances tournent au cauchemar loufoque : entre égorgement de cochons, histoires autour des pendus locaux et quiproquos sexuels savoureux, rien n’est épargné aux pauvres citadins débarqués à la ferme.
Le ton adopté par Guillaume Bouzard est volontairement provocateur, flirtant joyeusement avec l’absurde et le grotesque. Les personnages, caricaturaux à souhait, deviennent immédiatement attachants malgré leur comportement outrancier. Pépé Fernand, amateur de bon vin et champion des petites tricheries à la belote, et Mémé Colette, souvent lassée par l’énergie que nécessite la garde de ses petits-enfants, campent une sorte de folklore rural poussé à l’extrême.
La force humoristique de l’œuvre repose beaucoup sur Ethan, véritable souffre-douleur de l’auteur, qui subit chaque catastrophe avec une naïveté comique portée à incandescence. Du cochon « Cassoulet » égorgé devant ses yeux horrifiés à une malheureuse rencontre avec des frelons asiatiques, Ethan porte le récit un peu malgré lui, avec une maladresse pathétique et délectable. Des planches fragmentées en petites cases jouent sur l’effet de répétition pour témoigner de la catastrophe ambulante que représente ce jeune gamin encore candide.
Le dessin simple mais efficace de Guillaume Bouzard, couplé à une mise en couleur vive et estivale, accentue encore davantage l’impact des nombreux gags visuels et des situations grotesques. Chaque séquence, étalée sur plusieurs pages, fait montre d’humour noir et de satire sociale. Il faut toutefois noter que l’album s’adresse aux adultes – ce que sa couverture ne suggère pas –, car les allusions d’ordre sexuel sont nombreuses. Citons à ce titre la fameuse tarte aux poils de Mémé (le cunnilingus) ou le personnage de Paulo, qui passe ses journées à réclamer aux différentes femmes du village des faveurs charnelles, dans des termes plutôt fleuris.
Les Vacances chez Pépé-Mémé constitue ainsi une lecture divertissante, souvent cocasse, mais réservée toutefois à un public averti. L’humour, délibérément cru et caustique, ne conviendra pas aux jeunes lecteurs mais ravira sans doute les adultes amateurs d’irrévérence et de dérision. Bien qu’on tombe par moments dans la facilité, il s’agit d’un retour réussi de Guillaume Bouzard dans l’univers déjanté de Fluide Glacial.
Les Vacances chez Pépé-Mémé, Guillaume Bouzard Fluide glacial, avril 2025, 64 pages