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Que Dios nos perdone, un film de Rodrigo Sorogoyen : Critique

Que Dios nos perdone de Rodrigo Sorogoyen est une chasse à l’homme (au serial killer plus exactement), où les chasseurs sachant chasser sont aussi noirs que le chassé. Un beau thriller estival doublé d’une véritable étude des mœurs très humaines et inhumaines à la fois.

Synopsis : Madrid, été 2011. La ville, plongée en pleine crise économique, est confrontée à l’émergence du mouvement des « indignés » et à la visite imminente du Pape Benoît XVI.

C’est dans ce contexte hyper-tendu que l’improbable binôme que forment Alfaro et Velarde se retrouve en charge de l’enquête sur un serial-killer d’un genre bien particulier. Les deux inspecteurs, sous pression, sont de surcroît contraints d’agir dans la plus grande discrétion…

Une course contre la montre s’engage alors, qui progressivement les révèle à eux-mêmes ; sont-ils si différents du criminel qu’ils poursuivent ?

Pulsions

Le temps des films d’horreur cultes des Amenabar et autres Balagueró, à défaut d’avoir totalement disparu, est en passe d’être étoffé par celui des thrillers implacables au pays de Cervantes. Après la Isla Mínima (Alberto Rodriguez), thriller très noir sur fond de franquisme, et la Niña de Fuego (Carlos Vermut), un film glaçant et peut-être un peu glacé tous deux sortis en plein été 2015, voici que l’espagnol Rodrigo Sorogoyen nous gratifie d’un très bon thriller : Que Dios nos perdone.

Avec une (bonne) bande-annonce qui ne laisse présager de rien, si ce n’est d’une atmosphère particulière qui peut en effet faire penser à La Isla Mínima, la surprise est donc totale pour le bonheur des cinéphiles. Même si le synopsis annonce « la traque d’un serial-killer d’un genre particulier », il s’arrêtera là, et le spectateur découvre un monde très déroutant, aussi bien du côté obscur que de celui de la Loi, peut-être plus obscur encore du côté de la loi, avec des policiers très ambigus, et c’est ce qui fait tout l’intérêt de ce thriller qui sort des sentiers battus.

que-dios-nos-perdone-rodrigo-sorogoyen-film-critique-roberto-alamo-maria-ballesteros-movie-reviewPrenant place en 2011, parmi les mauvaises années de l’Espagne, ces années de crise qui mettaient ce pays, le Portugal ou encore la Grèce au ban du FMI et de la Banque Centrale Européenne, toutes choses très désagréables mises en image majestueusement par le talentueux portugais Miguel Gomes dans sa trilogie des Mille et une Nuits. Ici, la crise est mise en scène par les habitations sordides où des familles entières vivent entassées, pour 300 € par mois dans des caves sans aucune ouverture extérieure, ou encore par l’occupation de la place Puerta del Sol par les Indignados. Le film s’ouvre d’ailleurs par une jolie scène plus ou moins aérienne de petit matin où les employés municipaux de Madrid nettoient à grands jets d’eau ce qui semble avoir été le lieu d’une de ces manifestations, peut-être en référence au grand nettoyage de la place après l’évacuation musclée desdits indignés avant l’arrivée de Benoît XVI et de la foule des pèlerins des JMJ… C’est dans cette tumulte de la vie quotidienne espagnole, que Javier Alfaro, un policier ultra-sanguin voire violent, mais néanmoins un bon détective, et son coéquipier Luis Velarde, un homme vaguement autiste dans son incapacité à communiquer correctement avec le monde se retrouvent face à un serial killer d’un genre particulièrement sordide.

que-dios-nos-perdone-film-rodrigo-sorogoyen-monica-lopez-antonio-de-la-torre-critique-cinemaLe film est un thriller ; le cinéaste ne lésine pas à montrer les crimes, avant, pendant ou après, voire avant, pendant et après, dans des séquences très efficaces et assez violentes qui appellent un chat un chat. Mais il est aussi et surtout une étude des mœurs de ce couple de policiers atypiques, terriblement humains avec des scories bien au-dessus de la moyenne, sans que jamais cela ne tourne à la caricature, et qui distingue ce film de la concurrence multiple et finalement assez peu variée. Alfaro est sous le coup d’un Conseil de discipline pour coups et blessures infligés à un collègue qu’« il ne peut pas sentir », Luis Velarde n’est pas loin du hors-jeu quand il essaie d’une manière très gauche et non moins violente de se rapprocher de la femme qu’il est en train de séduire. Parmi toute cette tension, Rodrigo Sorogoyen n’hésite pas à insérer des petites scènes à la limite du burlesque, devant lesquelles on rit jaune plutôt qu’autre chose, tant l’ensemble est horrifique : l’assassin qui a une terrifiante tête d’assassin, les scènes de crime et les crimes eux-mêmes qui sont filmés avec la crudité qui sont la réalité de tels événements, les policiers qui sont terrifiants d’ambiguïté, tout étant à l’avenant.

Que Dios nos perdone est une très bonne surprise de ce milieu d’été. Filmé d’abord caméra à l’épaule dans la première partie, avec des scènes de la vie quotidienne des protagonistes, il trouve ensuite un rythme peut-être plus classique sans effet de manche dans une deuxième partie, comme pour mieux se concentrer sur le mal et la noirceur ; il s’éloigne en cela de La Isla Miníma qui était avant tout basé sur une certaine ambiance visuelle. En revanche, il est à rapprocher du Se7en de David Fincher sur bien des points, non pas qu’il en soit une pâle copie, mais parce que tout comme dans le film de l’américain, une part importante est accordée à la psychologie des deux policiers et à une étude attentive et réussie de leur relation. Avec sa construction originale que l’on se gardera bien de révéler, sa fin parfaite, son rythme soutenu, l’inquiétante musique du français Olivier Arson, et bien sûr l’excellent jeu des acteurs principaux, Que Dios nos perdone est un excellent film à ne rater sous aucun prétexte.

Que Dios nos perdone : Bande annonce

Que Dios nos perdone : Fiche technique

Titre original : Que Dios nos perdone
Réalisateur : Rodrigo Sorogoyen
Scénario : Isabel Peña, Rodrigo Sorogoyen
Interprétation : Antonio de la Torre (Luis Velarde), Roberto Álamo (Javier Alfaro), Javier Pereira (Andrés Bosque), Luis Zahera (Alonso), Raúl Prieto (Bermejo), María de Nati (Elena), María Ballesteros (Rosario), José Luis García Pérez (Sancho), Mónica López (Amparo)
Musique : Olivier Arson
Photographie : Alejandro Pablo
Montage : Alberto del Campo, Fernando Franco
Producteurs : Mercedes Gamero, Gerardo Herrero, Mikel Lejarza
Maisons de production : Atremedias Cine, Tornasol Films S.A
Distribution (France) : Le Pacte
Récompenses : Prix du Meilleur scenario, San Sebastian 2017, Meilleur acteur pour Roberto Alamo aux Goya 2017
Budget : 4 000 000 EUR
Durée : 126 min.
Genre : Thriller
Date de sortie : 09 Août 2017
Espagne – 2016

La Tour Sombre, l’adaptation sans saveur de l’œuvre de Stephen King

Loin de la dimension épique de l’œuvre littéraire qu’il adapte, La Tour Sombre est un blockbuster insignifiant et fade qui n’est sauvé de l’ennui que par son duo d’acteurs principaux. La saga de Stephen King n’a pas trouvé une adaptation à sa mesure.

Synopsis : Notre monde n’est pas le seul… La Tour sombre, l’ambitieux et monumental cycle romanesque de Stephen King, l’un des plus célèbres auteurs au monde, est enfin adapté au cinéma. Le dernier Pistolero, Roland Deschain (Idris Elba), est condamné à livrer une éternelle bataille contre Walter O’Dim, alias l’Homme en noir (Matthew McConaughey), qu’il doit à tout prix empêcher de détruire la Tour sombre, clé de voûte de la cohésion de l’univers. Le destin de tous les mondes est en jeu, le bien et le mal vont s’affronter dans l’ultime combat, car Roland est le seul à pouvoir défendre la Tour contre l’Homme en noir…

Un duel sans envergure

La saga de La Tour Sombre est probablement l’œuvre majeure de son auteur, Stephen King, mais est aussi paradoxalement une de ses moins connue du public. Comme beaucoup d’écrivains, ses œuvres ont avant tout été popularisées par les adaptations cinématographiques ou télévisuelles dont elles ont fait preuve et sur ce point, King est probablement un de ceux qui a le plus eu droit de voir ses écrits être transposés à l’écran. Généralement connu pour ses récits horrifiques, il a aussi engendré une superbe saga de « fantasy » (mêlant plusieurs genres comme le western, l’horreur et le fantastique) qu’Hollywood rêve d’adapter depuis des années. D’abord passéentre les mains de J. J. Abrams avant celles de Ron Howard, elle atteint enfin les salles de cinéma sous la direction du metteur en scène danois Nikolaj Arcel, avant d’être aussi déclinée en série qui se centrera sur la jeunesse du protagoniste, le gunslinger Roland.

the-dark-tower-Tom-Taylor-la-tour-sombreAyant la réputation d’être une saga inadaptable malgré tant d’années de tentatives, il est dommage de constater qu’une fois que l’une d’elles a pu enfin voir le jour, le réalisateur ne s’est pas vraiment donné la peine d’essayer. Nikolaj Arcel n’a visiblement pas eu les épaules ou l’envie de se donner trop de mal car de sa durée dérisoire à son exécution sans relief, tout laisse à croire que ce film a été fait sans la moindre passion ou ambition. Au mieux, certains en retiendront un blockbuster lambda avec ses moments efficaces, au pire, les fans de l’œuvre de King y verront une insulte. Car le scénario ne sait jamais si il veut être une suite aux livres ou si il se veut en résumé très concis de ces derniers. Pas assez explicatif pour vraiment donner un aperçu de l’étendu de son univers et surtout pas assez innovant pour susciter la sympathie des fans, La Tour Sombre a potentiellement la possibilité de ne plaire à personne par faute de ne pas savoir ce qu’il veut être. Le récit est beaucoup trop court et précipité pour avoir le temps de poser ses personnages et des enjeux qui se veulent épiques. En résulte un traitement de surface qui ne crée ni attachement ni intérêt pour ce qui se passe à l’écran.

Le scénario sera au final assez simple à suivre parce qu’il en est tout simplement simpliste. Évitant toute la complexité initiale de la saga qu’il adapte, il tombera dans le récit attendu du bien contre le mal avec un manichéisme absolument ridicule. La palme revenant aux motivations des personnages, entre un méchant qui semble tout droit sorti d’une parodie des Power Rangers ou le parcours émotionnel du pistolero qui ferait presque rivaliser sa personnalité avec celle d’un mollusque. Il est criminel qu’avec des acteurs comme Idris Elba et Matthew McConaughey, le film n’essaie même pas de leur donner quelque chose à jouer. Surtout qu’une telle confrontation était pleine de promesses mais n’aboutie ici que rarement. Les deux acteurs ont quand même leurs moments, et ils sont aussi accompagnés par le jeune Tom Taylor qui s’impose avec une certaine conviction. Idris Elba, même si assez monolithique, irradie de charisme et il n’a pas à forcer pour marquer une scène de sa classe et son imposante présence. De même pour McConaughey qui s’amuse très clairement dans sa partition de méchant très machiavélique. Il en fait clairement des caisses et flirte avec le ridicule mais son cabotinage arrive à divertir dans ses élans nanardesques. Même si on est loin de la confrontation épique promise, ils arrivent à maintenir le spectateur éveillé au milieu de cette histoire inerte et terriblement classique.the-dark-tower-movie-review-idriss-alba-aka- Pistolero-Roland- Deschain

Nikolaj Arcel ne fait pas non plus beaucoup d’effort sur la réalisation. Sans être honteuse, elle reste terriblement fade et « cheap » par son manque d’imagination flagrant. Même quand les scènes d’actions sont plutôt efficaces dans leur exécution, Arcel arrive à insuffler de l’énergie et de la lisibilité dans les affrontements, elles sont desservies par des décors généralement vides et un statisme assez gênant. Le film donne l’impression de faire du surplace, on navigue souvent entre les mêmes lieux et il n’invite jamais au voyage ou à l’émerveillement. Il suffit aussi de voir comment le climax est expédié en une poignée de secondes et la rapidité avec laquelle il passe sur les enjeux émotionnels des personnages. Même le dernier plan est d’une économie de moyen qui s’avère gênante dans sa façon décomplexée de ne pas se donner la peine de se cacher. Arcel affiche son je-m’en-foutisme dans ce qu’il filme et tente de l’excuser par sa réalisation carré qui se montre correct, n’accumulant aucune grosses tares.

Au final, c’est exactement ce qu’est La Tour Sombre. Un film qui fait tellement le minimum syndical qu’il ne peut vraiment échouer dans ce qu’il entreprend. En résulte un blockbuster insignifiant et oubliable mais qui n’est pas foncièrement détestable. On sera déçu de son manque d’ambitions ou qu’il ne se donne pas la peine de faire semblant de croire en ce qu’il entreprend. Et aussi que dans sa démarche il représente le parfait contraire de ce qu’est la saga de Stephen King. Mais, même si il ne mérite pas son nom, en l’état, le film de Nikolaj Arcel reste un divertissement qui possède ses moments sympathiques. Embourbé dans son classicisme, son scénario en devient interchangeable avec 90% des divertissements américains, et « cheap » dans sa démarche, il est cependant suffisamment énergique et concis pour ne pas ennuyer. Surtout que le duo d’acteurs a un fort capital sympathique et les contours nanardesques du film arrive même à amuser. C’est du divertissement par le bas, mais malgré tout La Tour Sombre n’en est jamais vraiment mauvais. Mais ça en est presque pire, car ne faut-il pas mieux un film qui essaie au risque d’échouer plutôt qu’un film qui n’apporte strictement rien.

La Tour Sombre : Bande-annonce

La Tour Sombre : Fiche technique

Titre original : The Dark Tower
Réalisateur : Nikolaj Arcel
Scénario : Nikolaj Arcel, Akiva Goldsman, Jeff Pinkner, Anders-Thomas Jensen d’après le cycle de romans La Tour sombre de Stephen King
Casting : Idris Elba, Matthew McConaughey, Tom Taylor, Claudia Kim, Fran Kranz, Jackie Earle Haley, Dennis Haysbert, Abbey Lee, Nicholas Hamilton, Katheryn Winnick, José Zuñiga, Victoria Nowak, Ben Gavin, Michael Barbieri, Andre Robinson…
Décors : Christopher Glass
Costumes : Trish Summerville
Photographie : Rasmus Videbaek
Montage : Alan Edward Bell
Musique : Junkie XL
Budget : 60 millions de dollars
Genres : action, aventure, fantasy, horreur, science-fiction, western
Durée : 95 minutes
Distributeur : Sony Pictures
Date de sortie : 9 août 2017 (France)

Nationalité : États-Unis

 

Fawlty Towers, une série de John Cleese et Connie Booth : critique

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A l’occasion de sa programmation « Fish’n’Chips » consacrée à la culture britannique, Arte a rediffusé sur son service en replay la série culte co-créée par John Cleese, Fawlty Towers (L’Hôtel en Folie).

Synopsis : Basil Fawlty est le propriétaire d’un hôtel, le Fawlty Towers, à Torquay. Entouré de sa femme Sybil, toujours collée à son téléphone, Polly, la femme de chambre la plus équilibrée d’entre tous et Manuel, le serveur espagnol qui ne parle pas bien l’anglais, Basil veut attirer une clientèle huppée dans son établissement. Mais Basil est un grossier personnage qui a tendance à faire fuir ses clients !

L’idée de créer un personnage odieux et gérant d’un hôtel n’est pas venue par hasard. En effet, John Cleese s’est inspiré de ses différentes expériences vécues avec ses amis membres des Monty Python. Basil Fawlty est surtout un double de Donald Sinclair, co-propriétaire d’un hôtel à Torquay et réputé être excentrique et surtout odieux envers ses clients. Cette anecdote donne le ton sur les deux merveilleuses et hilarantes saisons de Fawlty Towers.

Basil Fawlty (incarné par John Cleese, toujours parfait dans des rôles d’ingrats) est un des meilleurs anti-héros de la télévision : un personnage grossier qui fait tout pour attirer une clientèle huppée alors que son comportement fait justement fuir les gens ! Les autres personnages sont également irrésistibles. Comment ne pas rire devant les réactions de l’épouse de Basil, Sybil (jouée par l’irrésistible Prunella Scales), qui passe son temps au téléphone avec sa copine et surtout à critiquer les moindres faits et gestes de son époux ? Ou encore comment ne pas se poiler devant les bêtises de Manuel (interprété par l’excellent Andrew Sachs), le factotum espagnol (et souffre-douleur de Basil) ne parlant pas un mot d’anglais ? Pour la petite anecdote, le groupe suédois I’m from Barcelona a pris ce nom en hommage au gag récurrent « he’s from Barcelona » pour excuser tous les problèmes récurrents de ce personnage ! Enfin, Polly, incarné par la co-créatrice de la série, Connie Booth (à l’époque, épouse de John Cleese dans la vie), se retrouve parmi toute cette folie, elle qui est la voix de la raison et de la normalité dans ce chaos.

Cleese et Booth savent jouer avec les nombreux codes de l’humour que ce soit dans la gestuelle ou dans des dialogues succulents. Humour noir, jeux de langage aussi bien oraux (notamment avec Manuel) qu’écrits (le détail des lettres inversées sur le panneau « Fawlty Towers à chaque début d’épisode), quiproquos ou jeux de répétition, sont très bien exploités pour confronter les personnages aux pires situations jusqu’au bout, comme si Basil payait son comportement exécrable, l’hôtel devenant littéralement un enfer pour lui (à noter que les personnages sortent rarement de ce décor). Les créateurs ne font finalement pas de cadeau aux personnages. L’humour joue aussi beaucoup sur l’exagération mais les scènes ne tombent jamais dans la lourdeur. Chaque épisode est donc très bien mené avec une chute qui fonctionne systématiquement.

Tout amateur de sitcoms britanniques doit alors absolument découvrir Fawlty Towers, une série très mal connue en France mais extrêmement populaire au Royaume-Uni. Il s’agit même du « Meilleur programme tv anglais du XXe siècle » selon le British Film Institute ! Cette série culte qui vieillit bien avec le temps ne comporte pourtant que deux saisons (et en tout, douze épisodes de trente minutes) : la première en 1975 et la seconde… en 1979. Oui, il y a bien quatre années d’écart entre les deux saisons. Cela semblerait inimaginable à la télé de nos jours : la qualité est recherchée à chaque épisode. Fawlty Towers est alors la preuve possible d’une alliance parfaite entre l’humour, le divertissement et l’exigence. 

Fawlty Towers – extrait

Fawlty Towers : Fiche Technique

Créée par John Cleese, Connie Booth
Casting : John Cleese, Prunella Scales, Connie Booth, Andrew Sachs
Genre : Comédie
Format : 30 minutes
Premier épisode : 19 septembre 1975
Nombre de saisons : 2
Chaîne d’origine : BBC Two

Kids Return, un film de Takeshi Kitano : Critique

Avant Hana-bi et L’Été de Kikujiro, Takeshi Kitano avait déjà fait parler de lui avec Kids Return. Sixième film de cette figure populaire nippone, c’est véritablement celui-ci qui l’asseoit comme un cinéaste des plus singuliers.

kids-return-ken-kaneko-masanobu-andoAu contraire de la majorité de ses œuvres comme par exemple Violent Cop ou Sonatine, Takeshi Kitano n’apparaît cette fois-ci pas devant la caméra. Avec Kids Return, Kitano met en lumière un duo d’amis dont la destinée va les séparer, tout en les gardant très proches. Masaru et Shinji sont deux amis de longue date. L’école n’est pas vraiment leur tasse de thé, et ils préfèrent passer leur temps à glander sur le toit du lycée ou à faire les 400 coups, quitte à provoquer le désordre dans la salle de classe. Ils possèdent par ailleurs leurs petits repères comme ce café où un des élèves vient chaque jour, espérant avoir un ticket avec la serveuse, ou encore un petit restaurant servant de lieu de réunion au groupe de yakuzas. Masaru et Shinji se déplacent libres comme l’air sur leur vélo, Shinji pédalant et Masaru assis sur le porte bagage. Tournant en rond dans la cour de récréation, ils défendent les opprimés ou se révoltent contre l’autorité.

Après que Masaru se soit fait passer à tabac, les deux jeunes gens vont se lancer dans un nouvel objectif : devenir boxeur. C’est à partir de ce moment que le chemin tracé par la vie va les séparer. Si Shinji s’en sort plutôt bien, devenant même boxeur professionel, les résultats ne sont pas les mêmes pour Masaru. Le jeune homme commence alors à fricoter avec les yakuzas du restaurant qu’il fréquente. Les amis vont donc évoluer dans deux milieux très différents, mais vont vivre tous les deux un certain succès. Shinji devenant très vite l’un des meilleurs éléments de son club, ce qui va le pousser à faire des matchs professionnels et Masaru de son côté, va lui aussi devenir une figure prometteuse de la pègre, inspirant une certaine confiance à son patron.

kids-return-masanobu-ando-ken-kanekoCela a déjà été dit, mais le cinéma de Kitano possède une poésie marquante qui se base très souvent par des petites séquences ou des sentiments du quotidien. Kids Return ne déroge pas à la règle, et la représentation de cette amitié par Kitano est peut-être l’une de ses plus abouties. Malgré le fait que Masaru et Shinji gravitent dans des univers diamétralement opposés, on remarque que cette amitié, cette complicité que Kitano a exposé au début de son film, reste toujours présente. Ce qui est fort c’est que Kitano va garder une certaine pudeur, loin de faire de grands éclats lyriques à base de saut dans les bras de l’autre, d’hurlements de joie, ou autre. Les rencontres entre le boxeur et le yakuza se font au détour d’un café ou d’une salle de boxe. Ils restent la plupart du temps très pudique tout en disant très long -que ça soit un regard ou une discussion banale- même si cela ne dure que quelques instants. Une fois n’est pas coutume, Takeshi Kitano cultive ce sentiment de mélancolie, de nostalgie. Les deux compères ayant fait de nombreuses facéties ensemble, se retrouve séparés et dans un autre monde que celui dans lequel ils évoluaient avant. Ce sentiment déteint très vite sur le spectateur qui s’est très vite attaché à Masaru et Shinji et qui ne peut s’empêcher d’avoir un pincement au coeur quand il les voit là où ils sont. Kids Return est une ode à l’amitié, délivrée de façon subtile mais d’une puissance non moins phénoménale.

Kitano mélange encore une fois les genres et les tons, car malgré cette mélancolie omniprésente qui teinte tout le long-métrage, les rires se font eux aussi présents. Les pitreries des deux personnages principaux, ou même des séquences de stand-up interprétés par deux élèves, ajoutent un peu de gaieté à une histoire qui s’avère au final assez dure. Bien que Masaru et Shinji connaissant un certain succès dans ce qu’ils entreprennent, la réalité va les frapper de manière intense comme un retour de bâton ravageur. Une descente aux enfers pour deux gamins complètement dépassés par les événements. C’est bien évidemment dans cette fin dévastatrice que Kitano révèle toute la puissance de son récit. Une lueur d’espoir scintille dans le pessimisme ambiant. En résulte alors une fin parmi les plus réussies de l’histoire du cinéma, une conclusion douce-amère, qui ouvre vers de nouvelles perspectives. Masaru et Shinji, le vélo, la cour de l’école, le thème de Hisaishi se relance. Est-ce la fin ? Non, c’est à peine le commencement.

Kids Return : Bande-annonce

Kids Return : Fiche Technique

Titre original : Kizzu Ritân
Réalisateur : Takeshi Kitano
Scénario : Takeshi Kitano
Casting : Masanobu Ando, Ken Kaneko, Ryo Ishibashi, Atsuki Ueda, Yūko Daike…
Musique : Joe Hisaishi
Genre : Drame
Distributeur : La Rabbia
Durée : 107 minutes
Récompenses : Prix de l’Académie japonaise du meilleur espoir
Date de sortie 16 avril 1997
Date de ressortie 9 août 2017 – Version restaurée

Nationalité : japonais

 

 

Jules et Jim, un film de François Truffaut : critique

Il y a d’abord eu Jules et Jim, puis entre eux il y a eu Catherine, celle par qui l’histoire commence et se termine.

Synopsis : Paris, dans les années 1900 : Jules, allemand et Jim, français, deux amis artistes, sont épris de la même femme, Catherine. C’est Jules qui épouse Catherine. La guerre les sépare. Ils se retrouvent en 1918. Catherine n’aime plus Jules et tombe amoureuse de Jim.

« On s’est connu, on s’est reconnu, on s’est perdu de vue, on s’est reperdu de vue. »

Je n’avais pas revu Jules et Jim depuis plusieurs années avant de le visionner de nouveau pour les besoins de cet article. Je me souviens que le film m’avait fait forte impression la première fois que je l’avais regardé adolescente. Je ne l’ai pas revu par la suite, il a laissé chez moi cette sensation diffuse que l’on garde d’un film vu une seule fois, mélange de révération pour une œuvre marquante et ne gardant en mémoire que ce que je souhaitais conserver du film, sans véritable recul critique. En le revoyant, près de 10 ans plus tard, que reste t-il de ce que j’avais compris de Jules et Jim ?

La première chose que je remarque, c’est le caractère très littéraire du projet de Truffaut, à quel point la place du narrateur omniscient est importante. C’est le moyen utilisé par le réalisateur pour rendre compte du temps qui passe. C’est le texte qui prend en charge ce film, bien plus que l’image. Les lieux sont les décors d’une histoire qui pourrait aussi bien se dérouler ailleurs. Les dialogues sont nombreux, très nombreux, peut-être un peu trop d’ailleurs parfois. A ne compter que sur l’aptitude à déclamer de ses comédiens, Truffaut n’exploite pas la totalité de leurs talents respectifs. C’est dommage, la densité du texte emporte tout et laisse peu de place pour une mise en scène moins dialoguée.

Les personnages truffaldiens sont des philosophes, ils ne se laissent pas prendre par les vicissitudes du quotidien, ils abhorrent le trivial et ne connaissent rien d’autre que les discussions longues et lettrées, au cœur de la nuit, une cigarette à la main. C’est ce qui fait la beauté de ces amants : le fait qu’ils ne soient pas complètement crédibles, qu’ils ne soient pas entachés par la banalité de l’ordinaire. Leur relation échappe à la laideur des compromis qu’entraîne la vie. Cette recherche d’absolu n’est ni le fait de Jules, ni le fait de Jim mais celui de Catherine. C’est elle seule qui impulse le rythme de l’histoire, les changements de lieux et les rencontres qui font avancer l’intrigue, et c’est par son acte définitif que le film se termine. Avec Truffaut, on n’est pas dans le réalisme mais plutôt dans le fantasme, un bel emploi de cette machine à rêves qu’est le cinéma.

Que reste t-il alors de Jules et Jim tel que je m’en rappelais adolescente ? Bien sûr, Jeanne Moreau/ Catherine est toujours impériale, libre et passionnée, mais elle est aussi égoïste et inconséquente. Je trouve Jules et Jim finalement un peu lâches et apathiques quand je les vois aujourd’hui. Ils sont plus humains que le souvenir que j’en avais gardé.

Si je conserve un attachement certain pour Jules et Jim, c’est avant tout parce qu’il a bousculé des mœurs que je pensais difficilement ébranlables, autour du mariage, de l’amour, du couple. Je n’enlève pas ce talent de défricheur à Truffaut. Le cinéma va toujours plus vite que la réalité, avant d’être dépassé par elle pour à nouveau pouvoir y puiser et offrir au spectateur d’autres vies que la sienne.

Jules et Jim : fiche technique

Réalisateur : François Truffaut
Scénario : François Truffaut et Jean Gruault, d’après le roman d’Henri-Pierre Roché
Interprétation : Jeanne Moreau (Catherine), Oskar Werner (Jules), Henri Serre (Jim), Vanna Urbino (Gilberte), Serge Rezvani (Albert), Anny Nelsen (Lucie), Sabine Haudepin (Sabine), Marie Dubois (Thérèse), Michel Subor (Narrateur – voix)
Musique : Georges Delerue
Photographie : Raoul Coutard
Montage: Claudine Bouché
Producteurs : Marcel Berbert, François Truffaut
Distribution : Les Films du Carrosse
Récompenses : BAFTA Awards 1963
Durée : 105 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 24 janvier 1962
France – 1962

Les Valseuses  – Ascenseur pour l’échafaud

 

Les films de l’été : Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet

Tout le mois d’août, les rédacteurs de CineSeriesMag vous font découvrir les meilleurs films de l’été. Aujourd’hui, on part en vacances au Cap Ferret aux côtés de Guillaume Canet et sa bande d’amis avec Les Petits Mouchoirs.

La qualité de la comédie de Guillaume Canet ne repose pas sur des images renversantes ou une technique incroyable mais sur sa manière de témoigner des liens amicaux. Il tisse un scénario au bon équilibre entre humour et moments plus touchants. Avec des scènes que l’on pourrait juger de « philosophie de comptoir », Les Petits Mouchoirs se révèle assez émouvant grâce à des personnages attachants et des problématiques universelles. Cette « bande de potes » a sa dose de secrets et de drames mais l’amitié triomphe toujours et c’est bien cela la véritable leçon à tirer du film. Malgré les rancœurs et les jugements, la beauté des souvenirs qui les lient et la dureté de la vie, malheureusement, leur rappellent toujours à quel point ils s’aiment. L’histoire oscille entre des ruptures, des déceptions amoureuses, puis des vannes que les uns font sur les autres ; ils ne s’épargnent pas mais pourtant ils ne se lâchent pas. Entre une Marion Cotillard qui enchaîne les coups d’un soir pour oublier son véritable amour dans le coma, un Laurent Lafitte d’une lourdeur incomparable et un François Cluzet qui marquera les esprits par des scènes où sa rigidité devient drôle ; la bande d’amis touche le public.

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La vie de chacun explose l’une après l’autre et c’est ce qui devient le fil conducteur du film. Guillaume Canet met le doigt sur tous les défauts qui rendent la vie en communauté impossible : l’égoïsme, l’angoisse, les non dits jusqu’à ce que tout éclate. Et comme le veut la vraie amitié, l’honnêteté fragilise les liens pour mieux les renforcer. Ils se perdent pour mieux s’unir dans une scène finale qui peut tirer quelques larmes. Tout cela grâce aux bons choix musicaux du réalisateur.

Qui dit été dit détente, vacances entre amis pour certains, repas sur la terrasse, soirées autour d’un verre de rosé, plage, sable chaud… Autant de caractéristiques que Les petits mouchoirs possède pour dresser une comédie chorale idéale à cette période de l’année. Le genre du « film d’amis » est souvent recherché et particulièrement pendant la période estivale où l’on a envie de se laisser porter et de se divertir. Difficile de contredire alors que ce film appartient bien à ceux qui peuvent rythmer nos étés quand toute l’histoire se déroule au Cap Ferret et que la scène mythique se déroule sur un bateau. Bien que l’on n’ait pas forcément envie de sortir les mouchoirs l’été et encore moins devant un film, l’humour de ce long métrage sait alléger le ton pour redonner envie aux spectateurs de passer des bons moments entre amis. L’apparition de Maxim Nucci (Yodelice), guitare à la main et amant d’un soir de Marie (Marion Cotillard) illustre à la perfection l’ambivalence de ton présent dans le film. La musique va alors rassembler les amis et ramener un peu de nostalgie à chacun qui pense tous à leur amis commun, dans le coma. Si c’est à table dans le film, on imagine volontiers le même groupe d’amis autour d’un feu de camp sur la plage en plein été. La réussite du film repose sans doute sur quelques clichés que chacun n’évaluera pas toujours comme l’été idéal mais une chose est sûre, les petits bonheurs entre amis en saison estivale, ce n’est jamais désagréable.

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Les Petits Mouchoirs : Bande Annonce

Synopsis : A la suite d’un événement bouleversant, une bande de copains décide, malgré tout, de partir en vacances au bord de la mer comme chaque année. Leur amitié, leurs certitudes, leur culpabilité, leurs amours en seront ébranlées. Ils vont enfin devoir lever les « petits mouchoirs » qu’ils ont posés sur leurs secrets et leurs mensonges.

Les Petits Mouchoirs : Fiche Technique

Réalisation : Guillaume Canet
Scénario : Guillaume Canet
Interprètes : Marion Cotillard, François Cluzet, Laurent Lafitte, Benoit Magimel, Gilles Lellouche, Jean Dujardin, Valérie Bonneton, Pascale Arbillo
Producteur : Allain Attal
Sociétés de production : Les productions du trésor, EuropaCorp Distribution, Caneo Films, M6 Films
Distribution : EuropaCorp Distribution
Durée : 154 minutes
Genre : comédie dramatique
Date de sortie : 2010

FRANCE – 2010

Hana-bi, un film de Takeshi Kitano : critique

Lion d’Or à Venise en 1997, Hana-bi, le 7ème film de Takeshi Kitano ressort en France cet été. Une occasion unique de (re-)voir une œuvre singulière et maîtrisée.

Synopsis : les inspecteurs Nishi et Horibe sont co-équipiers et amis depuis l’enfance. Mais la femme de Nishi est mourante, alors l’inspecteur prend sur ses heures de travail pour aller la voir à l’hôpital. Lors d’une de ces absences, Horibe est grièvement blessé et se retrouve paralysé.

Hana-bi, littéralement Feux d’artifices, est le film de la consécration internationale de celui qui, pourtant, en 1997, avait déjà une longue carrière derrière lui, que ce soit comme réalisateur (depuis Violent Cop, en 89, jusqu’à Kids Return, en passant par Sonatine), comme acteur (ses premiers rôles datent de la fin des années 60) ou encore comme comique (sur scène ou à la télévision). Film tour à tour comique, dramatique ou violent, Hana-bi montre toute la complexité du cinéma de Kitano.

Un monde de la violence

Le personnage principal, Nishi (interprété par Kitano lui-même qui, lorsqu’il est acteur, se fait appeler Beat Takeshi), pourrait très bien être un lointain cousin du Violent Cop (le premier film qu’il avait réalisé). Flic silencieux, aussi flegmatique que brutal, capable d’accès maîtrisés de violence, il semble parfaitement adapté à un monde aseptisé et déshumanisé où règne la violence. Toutes les relations sociales se placent sous le signe de la brutalité, tout le monde tape sur tout le monde, et le plus fort l’emporte.

Car le monde que décrit Kitano dans ce film est froid et silencieux. Les décors urbains qui enferment les personnages, les silences infinis, l’absence de toute forme de communication… Il faut attendre une demi-heure pour entendre la voix de Nishi. Et lorsqu’il va voir sa femme à l’hôpital, c’est simplement pour la regarder sans rien dire. Ce monde gris, froid et inhumain, n’est pas sans rappeler celui des polars de Melville.

Très vite se pose la question de la relation entre le travail et la famille. Nishi abandonne son poste régulièrement pour aller voir sa femme malade. Horibe, une fois paralysé, se retrouve abandonné par son épouse. Un jeune flic, abattu par un gangster, laisse une jeune veuve que Nishi prend sous son aile.

La mort omniprésente

Le point commun entre la vie de famille et le métier de flic ? La mort. La mort est partout dans ce film. Qu’elle surgisse par la maladie ou par les yakuzas, elle imprègne chaque personnage.

Et pourtant, cette mort omniprésente ne plonge pas le film dans le désespoir. Aucun pathos, bien au contraire. Avec une subtilité rare, Kitano parvient à un équilibre miraculeux entre drame et humour, un humour très pince-sans-rire qui, sous certains aspects, rappelle Jacques Tati. Le montage, les cadrages, le rythme des scènes, les imprévus, le réalisateur de Hana-bi parvient à employer les moyens cinématographiques pour arriver à ses fins.

Sublimer la mort et la violence

« Ça ne sert à rien d’arroser des fleurs mortes », dira un étranger à la femme de Nishi. Pourtant, c’est bien là le projet de l’ex-flic lors du voyage qui occupe toute la fin du film : redonner vie à son épouse, que tout le monde s’acharne à traiter comme si elle était déjà morte. Même si c’est là une vie toute éphémère, ces scènes sont les seules où la femme a vraiment l’air vivante : elle sourit, elle semble même débarrassée de la maladie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces scènes joyeuses se déroulent en dehors du cadre urbain, à la montagne ou au bord de la mer, dans des lieux plus propices à la vie.

C’est là qu’éclate de la façon la plus manifeste le talent de Kitano, dans ces scènes à la fois drôles et émouvantes, cet équilibre incroyable qu’il parvient à atteindre avec maestria. Et, au-delà, cette captation des bonheurs éphémères est tout un art poétique pour le réalisateur, qui s’inscrit ainsi parfaitement dans la tradition du cinéma et de l’art japonais.

Revoir Hana-bi de nos jours, c’est savourer un film qui n’est pas seulement une grande réussite cinématographique, mais qui est un véritable art poétique du réalisateur Takeshi Kitano, un mélange de ses diverses influences, qu’elles soient nippones ou étrangères, en un équilibre subtil et remarquable.

Hana-bi : bande annonce

Hana-bi : fiche technique

Réalisateur et scénariste : Takeshi Kitano
Interprètes : Beat Takeshi (Nishi), Kayoko Kishimoto (la femme de Nishi), Ren Osugi (Horibe)
Musique : Joe Hisaishi
Montage : Yashinori Ohta, Takeshi Kitano
Photographie : Hideo Yamamoto
Producteurs : Masayuki Mori, Yasushi Tsuge, Takio Yoshida
Sociétés de production : Bandai Visual Company, TV Tokyo, Tokyo FM, Office Kitano
Sociétés de distribution : AFMD, La Rabbia
Genre : drame
Durée : 103 minutes
Date de première sortie en France : 5 novembre 1997
Date de ressortie : 5 août 2017

Japon-1997

Annabelle 2 : la création du mal, un film de David F. Sandberg : Critique

Après un premier film catastrophique, la célèbre poupée démoniaque Annabelle revient au cinéma pour une préquelle racontant les origines de la poupée. Si le long métrage n’évite pas les ficelles du genre, il n’en reste pas moins un tour de force technique, prouvant le talent de son réalisateur David F. Sandberg et une forme d’espoir pour le cinéma de genre hollywoodien.

Synopsis : Encore traumatisés par la mort tragique de leur petite fille, un fabricant de poupées et sa femme recueillent une bonne sœur et les toutes jeunes pensionnaires d’un orphelinat dévasté. Mais ce petit monde est bientôt la cible d’Annabelle, créature du fabricant possédée par un démon…

Issue de l’imagination horrifique du génial réalisateur James Wan (Saw, The Conjuring), Annabelle s’est rapidement fait un nom dans le cinéma d’horreur contemporain grâce à son apparition dans le film The Conjuring. Ce dernier, sous l’impulsion de la Warner, a entrainé un spin-off qui a été un carton commercial indéniable, tout en étant un échec critique absolument complet. Autant vous dire que la surprise fut agréable lorsque le réalisateur David F. Sandberg a été officialisé à la direction de cette préquelle. Notamment parce qu’il est un grand ami de James Wan, ayant produit l’adaptation de son court métrage Lights Out en long (le surprenant Dans le noir) mais aussi parce que le bonhomme a un sacré savoir-faire derrière la caméra. Un talent qu’il a confirmé dans le film précédemment nommé, en jouant habilement avec des jeux de lumière et de rythme habilement menés.

En toute logique d’une préquelle, Annabelle 2 se situe dans le passé, dans une époque rappelant les années 60, où un groupe d’orphelines sont recueillies par une bonne sœur et accueillies par un ancien fabriquant de poupées traumatisé par la mort de sa fille. Alors que les jeunes filles commencent à reconstruire leurs vies, des événements étranges commencent survenir au sein de la maison et vont cibler les résidents. De prime à bord, rien ne semblait justifier la sortie de cet Annabelle : la création du mal. Aussi bien par rapport à la succession à son ainé, l’un des films d’horreurs les plus épouvantables de ces dernières années, que part le postulat de base du long métrage, c’est-à-dire, raconter la création de la poupée elle-même. Tout cela paraissait être l’exemple typique de la démystification totale d’une créature de cinéma pourtant intéressante dans la construction de sa mythologie, basée avant tout sur la suggestion d’un redoutable pouvoir maléfique. Pourtant, Annabelle 2, malgré toutes les réticences subsistantes dans l’esprit de tout spectateur sain d’esprit, est, à la surprise générale, un bon film de genre.

Un modèle d’efficacité

Si on peut toujours émettre des doutes par rapport à la mollesse profonde du film précédent , David F. Sandberg reste sérieux et convoque des références solides du cinéma de genre, afin d’apporter une tension prenante au long métrage. La maison du diable de Robert Wise ou encore The Ring d’Hideo Nakata sont clairement cités au sein d’un long métrage clairement référencé mais qui n’en oublie pas d’avoir sa propre singularité. Si Sandberg use des mêmes ficelles récurrentes du style « wanesque », il préfère appuyer l’horreur visuelle, à coup d’effets visuels spectaculaires (attention à vos doigts). Jumpscares appuyés mais sachant être efficaces ou encore photographie très soignée se côtoient alors dans le même film, afin de préserver une tension palpable à chaque instant. Si on regrette tout de même une certaine lenteur au démarrage, Annabelle 2 sait préserver ses atouts pour mieux nous faire frissonner, apportant un niveau horrifique supérieur au long métrage.

Et quand bien même le film peut décevoir dans la construction de son récit, pas original pour un sou, la production Warner s’offre le luxe de surprendre par la qualité de ses interprétations. Peu ou pas de tête connue, à l’exception de Miranda Otto, célèbre Éowyn du Seigneur des Anneaux de Jackson, mais une succession de jeunes pousses talentueuses. On retiendra avant tout les prestations tout en finesse de Stéphanie Sigman (aperçue dans l’intro de Spectre) en bonne sœur protectrice et de Talitha Bateman, jeune californienne louée en interview par James Wan lui-même pour son talent naissant. Mais la plus grande surprise d’Annabelle : la création du mal provient avant tout de son dernier tiers, modèle de tension horrifique et d’efficacité, qui démontre le savoir-faire évident de son réalisateur. Sandberg ne se perd pas en divagations inutiles et sclérosées, ce qui avait notamment tué dans l’œuf le premier film, et décide d’aller droit au but, quitte à être un peu brut de décoffrage. En résulte un film certes classique mais rondement mené grâce à une mécanique très bien huilée. Ce qui est déjà, par rapport à la catastrophe totale de son aîné, une vraie réussite.

S’il n’est pas la révolution d’un genre noble, celui du cinéma d’horreur, Annabelle 2, par ses qualités inattendues, à l’instar de Ouija 2 : les origines, fait office de lueur d’espoir. Celle de voir les majors hollywoodiennes s’affranchir enfin des facilités cinématographiques en s’appuyant sur les créations horrifiques de ses réalisateurs talentueux. Celle aussi de prendre de jeunes formalistes du cinéma de genre, plutôt que des yes men sans aucune pertinence créative, afin de rehausser des projets à fort potentiel. Comme l’adage le sous-entend, à l’ouest rien de nouveau mais une seule certitude : pour espérer faire un bon film, rien ne vaut un bon réalisateur. Dans cette optique-là, Annabelle 2 est un succès car plutôt que de viser une révolution inespérée, il préfère prendre son temps et construire une mythologie saine pour mieux avancer. Dans la philosophie récente d’Hollywood, il s’agit d’une situation plutôt encourageante. On espère que le même chemin sera tracé pour les spin-off The Nun et The Crooked Man, également issus des films Conjuring, pour retrouver de vrais bons frissons au cinéma.

Efficace à défaut d’être révolutionnaire, Annabelle 2 est une réussite amplement due à la malice de son auteur, réussissant le tour de force inattendu de redorer le blason d’un univers étendu Malgré ses clichés et ses fils inhérents au genre et au ton qu’il adopte, le long métrage de David F. Sandberg (déjà à la tâche chez DC pour réaliser Shazam) permet à sa poupée de se remettre correctement en selle, avant un inévitable 3e opus, sans pour autant tutoyer les modèles du genre. Un film courageux et réussi qui donnerait presque envie d’être optimiste sur l’avenir du cinéma d’épouvante hollywoodien.

Annabelle 2 : la création du mal : Bande-annonce

Annabelle 2 : Fiche Technique

Titre original : Annabelle : creation
Réalisation : David F. Sandberg
Scénario : Gary Dauberman, d’après The Conjuring de James Wan
Interprétation: Stéphanie Sigman (sœur Charlotte), Talitha Bateman (Janice), Anthony LaPaglia (Samuel Mullins), Miranda Otto (Esther Mullins), Philippa Coulthard (Nancy)
Décors : Lisa Son
Costumes : Leah Butler
Montage : Michel Aller
Musique : Benjamin Wallfisch
Production : Peter Safran et James Wan
Sociétés de production : New Line Cinema, Atomic Monster Productions, The Safran Company et RatPac-Dune Entertainment
Sociétés de distribution : Warner Bros. Pictures (États-Unis) ; Warner Bros. France (France)
Langue : Anglais
Durée : 109 minutes
Genre : Horreur
Dates de sortie : 9 août 2017

États-Unis – 2017

Osiris La 9ème Planète gravite en DVD & Blu-ray chez Wild Side

Sortie ce mercredi 9 août chez Wild Side d’Osiris La 9ème Planète, film de science-fiction australien à petit budget qui a pour force d’avoir dans son équipe artistique Richard Hobbs, directeur artistique de Mad Max Fury Road. Mais l’habit ne fait pas le moine, et derrière le doux nom d’Osiris semblent résonner ceux d’« hommage à la science-fiction » et « nanar ».  

Synopsis : Dans un futur lointain, l’humanité part à la conquête de nouvelles planètes habitables. L’entreprise Exor est chargée d’organiser la vie dans ces nouveaux mondes. Mais un jour, Kane, un de ses principaux lieutenants, découvre que la planète OSIRIS, qui héberge sa fille, est menacée par un virus mortel. Il se lance alors dans une course contre la montre pour la sauver.

Aux ultimes frontières de l’hommage

Osiris a pour titre complet Science Fiction Volume One : The Osiris Child. Et ce n’est pas un hasard. En effet, le long métrage dirigé par Shane Abbess constitue une œuvre hommage à de grandes œuvres de science-fiction. De la séparation de R2D2 et C3PO dans Star Wars à « l’organisme parfait » d’Alien, en passant par le post-apocalyptique Mad Max-ien, Osiris enchaîne les citations. Construit en chapitres titrés, le film suit tant bien que mal son intrigue tant il est occupé à remplir son programme citationnel.

Il y a alors davantage l’effet « Hommage Volume One » qui est présent qu’un récit de science-fiction autonome, cohérent et construit. Hélas, si l’intrigue du métrage est simple, le récit lui est brouillon. La construction elliptique du scénario n’aide pas à son unité, sa cohérence.

« Dommage », se dit-on, lorsque l’on pense aux formidables effets spéciaux d’Osiris. Le film australien possède aussi de superbes images, mais il est affaibli par son casting. Les acteurs peinent à convaincre. Leurs performances, mêlées à des dialogues aux poncifs transpirant étrangement la série Z, semblent tendre les bras grands ouverts à la catégorisation « Nanar », voire « Navet ». La bande-son relève heureusement le niveau du long métrage et participe même à lui créer une certaine unité.

Ci-dessous, un extrait d’Osiris.

Raie bleue cosmique 

L’édition signée Wild Side possède un son et une image exemplaires. Vous ne trouverez en bonus qu’une featurette making-of d’une durée de 24 minutes et 10 secondes. Et bien sûr, vous aurez aussi accès aux éternelles bandes-annonces des prochaines sorties Wild Side, et ainsi qu’à celle du film.

Bande-Annonce : Osiris La 9ème Planète

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DVD

Format image : 2.40, 16/9ème compatible 4/3

Format son : Français DTS 5.1 & Dolby Digital 2.0, Anglais Dolby Digital 5.1 – Sous-titres : Français – Durée : 1h35

Prix public indicatif : 19,99 € le DVD

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

Format image : 2.40 – Résolution film : 1080p

Format son : Français & Anglais DTS Master Audio 5.1

Sous-titres : Français – Durée : 1h38

Prix public indicatif : 24,99 € le Blu-ray

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Ghost in The Shell en DVD/Blu-Ray depuis le 31 Juillet !

Ghost in The Shell étant à l’animé ce qu’est Mona Lisa pour le Louvre : la perspective de voir un gros studio d’en faire un remake à la sauce US n’avait rien d’engageant. C’était sans compter sur Rupert Sanders, qui en jouant la carte du fan éperdu, parvient à livrer un film fidèle aux canons esquissés par Masamune Shirow. 

Dans un futur proche, le Major est unique en son genre : humaine sauvée d’un terrible accident, son corps aux capacités cybernétiques lui permet de lutter contre les plus dangereux criminels. Face à une menace d’un nouveau genre qui permet de pirater et de contrôler les esprits, le Major est la seule à pouvoir la combattre. Alors qu’elle s’apprête à affronter ce nouvel ennemi, elle découvre qu’on lui a menti : sa vie n’a pas été sauvée, on la lui a volée. Rien ne l’arrêtera pour comprendre son passé, trouver les responsables et les empêcher de recommencer avec d’autres.

Mrs Robot…

Il est toujours difficile d’aborder le cas du remake de nos jours. Qui plus est, quand il consiste à s’emparer d’un chef d’œuvre de l’animation japonaise pour l’américaniser. C’est pourtant le pari entrepris par Rupert Sanders (Blanche Neige et le Chasseur), grand fan de l’animé, qui a voulu donner sa version de cette histoire mêlant conscience, âme et transhumanisme. Sur le papier, cela semblait en plus prometteur : Scarlett Johansson en Major, le rare Clint Mansell à la musique, et plus important encore la présence du grand Takeshi Kitano au casting. Et à l’écran ? Force est d’admettre que le film clivera : d’un coté, en charmant les néophytes qui seront récompensés par un film esthétiquement solide et nanti d’une Scar-Jo dans son élément ; de l’autre, en risquant d’irriter les fans purs et durs qui eux, seront sans doute décontenancés à la vue d’un film qui reprend le nom de son illustre aîné sans en reprendre toute la moelle qui l’a érigé en chef d’oeuvre. Et autant dire qu’à la rédaction, on penche davantage du coté des conquis. Et pour pas mal de raisons en fait. Le visuel est stupéfiant et ne se repose pas que sur des CGI, le casting est investi et surtout très hétéroclite (des américains, des danois, des japonais, des français) et on a droit à un scénario plutôt malin. Comprenez par là que le film, bien que taxé de white-washing (du nom de cette polémique fumeuse à Hollywood qui consiste à engager des acteurs caucasiens pour tout type de rôle) parvient à incorporer cette polémique dans son script et donc à rendre valable la présence de Scar-Jo dans le body du major, pourtant clairement asiatique.

Bonus in the Shell

Un tel projet nécessitant une débauche de moyens comme seul Hollywood pourrait le permettre, on se doutait que le projet saurait nous rappeler pourquoi cet univers aussi foisonnant a su se faire une place dans le coeur des geeks. Et ça n’a pas trompé. Bien qu’on regrettera encore une fois de voir la galette Blu-Ray plus étoffée que son homologue DVD, on ne boudera pas son plaisir devant les quelques modules contenus dans les bonus. D’abord, celui nommé « Humanité sous-jacente : la réalisation de Ghost in The Shell » qui tend à expliquer tout le processus créatif et la vision du cinéaste Rupert Saunders, puis « Homme et Machine : la philosophie des ghosts » qui essaie à son tour d’expliquer le principal enjeu du film, à savoir l’âme ; et enfin « Section 9 : cyber-protecteurs » qui se focalise sur la division du Major, chargé de limiter les dérives du transhumanisme contenues dans le film.

Caractéristique DVD

Image : 16/9 Full Frame 1.78 :1 / Durée : 1h42
Audio : Anglais, Anglais audio descriptif et Français Dolby Digital AC3 5.1 Surround Sous-titres: Anglais (sourds et malentendants), Danois, Néerlandais, Finnois, Français, Norvégien, Suédois
Bonus du DVD :
Section 9 : cyber-protecteurs / Homme et Machine : la philosophie des ghosts

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Caractéristiques Blu-ray

Image : 16/9 Full Frame 1.78 :1 / Durée : 1h46
Audio : Anglais Dolby Atmos, Anglais audio descriptif, Français, Hongrois, Italien, Japonais et Espagnol DolbyDigital AC3 5.1 Surround
Sous-titres: Anglais (sourds et malentendants), Danois, Néerlandais, Finnois, Français, Hongrois, Italien, Japonais, Norvégien, Suédois, Espagnol
Bonus du Blu-ray :
Humanité sous-jacente : la réalisation de Ghost in the Shell Section 9 : cyber-protecteurs
Homme et Machine : la philosophie des ghosts

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Caractéristiques Blu-ray 3D 
Audio : Anglais Dolby Atmos, Anglais piste audio descriptive, Espagnol, Français, Italien et Japonais Dolby Digital 5.1
Sous-titres : Malais, Cantonais, Tchèque, Danois, Allemand, Grec, Anglais, Espagnol, Français, Hébreu, Islandais, Italien, Japonais, Coréen, Hongrois, Mandarin, Néerlandais, Norvégien, Portugais, Roumain, Slovaque, Finnois, Suédois, Thaïlandais, Turc, Ukrainien, Anglais (sourds et malentendants)

Caractéristiques Blu-ray 4K 
Audio : Anglais Dolby Atmos, Anglais piste audio descriptive, Espagnol, Français, Italien et Japonais Dolby Digital 5.1
Sous-titres : Malais, Cantonais, Tchèque, Danois, Allemand, Grec, Anglais, Espagnol, Français, Hébreu, Islandais, Italien, Japonais, Coréen, Hongrois, Mandarin, Néerlandais, Norvégien, Portugais, Roumain, Slovaque, Finnois, Suédois, Thaïlandais, Turc, Ukrainien, Anglais (sourds et malentendants)

Bande-annonce : Ghost in The Shell

Les films de l’été : L’été de Kikujiro de Takeshi Kitano

Tout le mois d’août, les rédacteurs de CineSeriesMag vous font découvrir les meilleurs films de l’été. Aujourd’hui, ballade au Japon en compagnie de Kitano avec L’été de Kikujiro.

Quand on parle de l’été au cinéma, il y a forcément des titres qui viennent directement à l’esprit. Mais il y a surtout une évidence, une évidence aussi simple que le titre de ce film, L’été de Kikujiro de Takeshi Kitano. Considéré comme l’un des classiques de son auteur, le film sort en 1999 alors que Kitano est au sommet de sa popularité internationale, venant de remporter deux ans auparavant le Lion d’or à la Mostra de Venise pour son autre grande œuvre Hana-Bi. L’été de Kikujiro, c’est un véritable concentré de Kitano. Un yakuza interprété par le cinéaste, une mélancolie omniprésente, une réalisation composée de plans fixes, une lenteur calculée, des personnages hauts en couleurs, une bande-originale de Joe Hisaishi, tout cela se retrouve dans le 8ème film du réalisateur nippon.

L’été de Kikujiro est une sorte de road-trip, un voyage à travers le Japon dans lequel on va suivre un duo des plus inattendus. Le jeune Masao s’ennuie pendant ses vacances d’été, sa mère dont il n’a plus de nouvelles depuis bien longtemps lui manque. À ses côtés, Kikujiro, un yakuza vieillissant ayant un penchant pour les jeux d’argent (personnage directement inspiré du père de Kitano), va lui venir en aide afin de retrouver sa mère. Les voilà partis sur les routes du pays du soleil levant. Si le voyage démarre mal, Kikujiro profitant de Masao pour essayer de gagner aux courses, le duo va très vite vivre de nombreuses autres péripéties se caractérisant par la rencontre de personnages divers et variés, vivant en marge de la société.

Le film est beau, tout simplement. C’est la magie Kitano. Cet homme arrive à faire des films magnifiques avec une histoire à première vue extrêmement simple, et tout fonctionne. L’été de Kikujiro est peut-être son plus beau film. Kitano capte des moments qui confinent au sublime avec sa caméra. La séquence des jeux sur la plage entre Masao, Kikujiro et les motards en est l’exemple parfait. Sous leurs aspects de jeux idiots à base de déguisements ridicules, c’est le bonheur que Kitano imprime sur ses images. Un bonheur si bien retranscrit que l’on est obligé de sourire bêtement devant notre écran, car le cinéma de Kitano possède cette impressionnante faculté communicative. Cela marche pour la joie, mais aussi la mélancolie. Grand cinéaste de la mélancolie, Kitano n’a pas son pareil pour cultiver ce sentiment. L’été de Kikujiro en est bien évidemment teinté. Cette histoire de garçonnet cherchant à renouer avec sa mère, aidé par un yakuza ayant vécu la même chose, donne ce caractère maussade aux personnages qu’on partage avec eux. Jovialité et morosité se télescopent dans L’été de Kikujiro. D’un côté cet amusement avec ces personnages eux aussi abandonnés par la société, et de l’autre cette quête qui restera inachevée, le film nous fait passer du rire aux larmes en peu de temps.

La mélancolie et la joie ne sont-ils pas non plus les sentiments parfaits pour décrire des vacances ? La joie du moment, la mélancolie de ceux passés, le film de Kitano c’est un peu tout ça à la fois. Quand Kikujiro voit qu’il ne peut rien faire pour aider Masao, il décide de lui donner le sourire. Le yakuza va comme le prendre sous son aile et lui faire oublier cet abandon de la part de sa mère. Ils vont faire les quatre cents coups ensemble, Kikujiro devenant un véritable clown cherchant à amuser n’importe comment le jeune Masao. Il deviendra même une figure parentale pour l’enfant, prenant soin de lui et le sortant d’une mauvaise passe, lui redonnant espoir concernant sa maman. Une véritable complicité se forme entre les deux. Et forcément, nous, spectateurs vivons tout cela avec eux. Quand tout est fini, on est comme Kikujiro, et nous n’avons qu’une seule envie, le refaire un de ces quatre. Les rires se manifestent une dernière fois, avant de que chacun ne parte de son côté, repensant aux moments inoubliables qu’ils ont passés ensemble, de véritables souvenirs de vacances.

Tout cela se finit alors que résonne une dernière fois cette mélodie entêtante de Joe Hisaishi, ces petites notes de piano résumant à la perfection ce tourbillon de sentiments que nous a fait vivre ce film. Summer, jamais un nom de morceau n’aura été aussi bien choisi et jamais un morceau n’aura aussi bien collé à un film et à ce qu’il renvoyait. Et si L’été de Kikujiro est aussi marquant, ce n’est pas seulement dû à Kitano, mais également à son fidèle acolyte Joe Hisaishi. Ce thème va revenir tout au long de ce voyage, ponctuant les aventures rocambolesques de Masao et Kikujiro. D’une simplicité n’ayant d’égal que sa beauté, Summer peut à lui seul faire tirer une larme ou esquisser un sourire sur un visage. Kitano et Hisaishi se sont compris, et leur œuvre aura résolument marqué les esprits. Ces petites choses de la vie, ces émotions, cette bonne humeur, cette nostalgie, L’été de Kikujiro est le film parfait pour l’été.

L’été de Kikujiro – Bande Annonce

L’été de Kikujiro – Fiche Technique

Réalisation et scénario : Takeshi Kitano
Interprétation : Takeshi Kitano ( Kikujiro), Yusuke Sekiguchi (Masao), Kayoko Kishimito (La femme de Kikujiro), Kazuko Yushiyuki (La grand-mère de Masao)..
Image : Katsumi Yanagishima
Montage : Takeshi Kitano
Musique : Joe Hisaishi
Producteur : Shinji Komiya, Masayuki Mori, Takio Yoshida
Société de production : Bandai Visuel, Tokyo FM
Durée : 121 minutes
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 20 octobre 1999

Japon – 1999

Vous pourrez (re)voir le film en version restaurée ce mercredi 9 août 2017, dans le cadre du cycle « Chemins de Traverse »

Interview de Benoit Marchisio, auteur de Génération Propaganda

En début de ce mois de Mai 2017, Playlist Society a édité un nouvel essai nommé Génération Propaganda, l’histoire oubliée de ceux qui ont conquis Hollywood. Après la mise en lumière de Mad Men en Avril, place à Propaganda Films dont l’histoire peu connue du public nous est ici déterrée et présentée par Benoit Marchisio. Rencontre avec l’auteur-archéologue du livre…

Le mot de l’éditeur : A travers des anecdotes, des témoignages et des analyses thématiques, l’ouvrage retrace l’histoire de la société de production Propaganda Films et examine son impact sur l’économie du monde du divertissement entre 1980 et 1990. Clips, publicités, films et séries télévisées, elle a favorisé l’essor des Guns N’Roses, de Madonna et a participé au lancement de Twin Peaks et de Beverly Hills 90210.

 1 / Benoit Marchisio, qui êtes-vous ?

« Eh bien j’ai 31 ans, je collabore régulièrement avec le magazine SoFIlm, souvent sur des articles qui partagent la même ambition que Génération Propaganda : raconter l’envers du décor d’un film, d’une série ou d’un phénomène, dans quelque format que ce soit. J’apprécie notamment le format histoire orale – que j’ai longuement considéré pour le livre, avant de renoncer – même si une écriture plus conventionnelle m’intéresse également. A part ça, je travaille chez France Télévisions à l’acquisition de longs-métrages. »

2 / En lisant votre livre, l’impression de lire un film se ressent fortement. On commence par une fête légendaire, où tout brillerait avec une impression de ralenti. Vous exposez dès le début l’apogée de Propaganda pour ensuite revenir sur ses débuts. Vous racontez ensuite leur histoire qui tend à suivre le modèle du « rise and fall ». Enfin, vous présentez dans l’épilogue le « destin » / le présent de chacun des grands agents de l’entreprise, ce qu’on peut voir dans bien des biopics. Ce qu’on a encore récemment pu voir dans la série ‘American Crime Story : The People v. O.J. Simpson’.
Alors, avez-vous écrit – consciemment ou inconsciemment – cette Histoire du cinéma, comme une histoire de cinéma ?

«  Totalement. Lorsque j’ai parlé avec mes éditeurs, Laura Freducci et Benjamin Fogel, de mon idée d’écrire un livre sur une société de production disparue depuis plus de quinze ans, la première remarque qu’ils m’ont faite, et à raison, c’est : « mais ça intéresse qui ? »Propaganda Films a beau avoir eu dans ses rangs des metteurs en scène très connus, comme David Fincher, Michael Bay ou Spike Jonze, elle demeure très largement inconnue. Et puis nous n’allions pas parler des films emblématiques de ces metteurs en scène mais de leurs débuts, évoquant des clips d’artistes célèbres, mais aussi des choses moins glamour, comme les publicités. Et comme l’ambition des éditions Playlist Society est d’éviter tout exercice universitaire pompeux s’adressant à une niche de lecteurs, il fallait trouver un format de lecture susceptible d’introduire un tel sujet de la manière la plus accueillante possible. On avait donc deux axes : les noms des participants à cette aventure, relativement célèbres, et l’idée de faire un récit « romancé ».

J’aimais bien l’idée d’en faire un livre avec un (relatif) suspense : commencer avec une scène forte pour capter l’attention, introduire les personnages, puis suivre un schéma de film de mafia avec la première moitié où tout se passe bien et la seconde où tout s’écroule, le tout entrecoupé de quelques flash-back. Cela demande du boulot, forcément, parce qu’on a plusieurs balles en l’air en même temps, mais c’est très amusant à faire. Et il y avait quelques moments forts à amener : Twin Peaks, Alien 3, les clips de Madonna, Dans la peau de John Malkovich. L’idée étant toujours de ponctuer la lecture avec ces éléments un peu plus familiers tout en ne s’interdisant jamais d’aller dans le détail d’événements plus méconnus mais pourtant essentiels. C’est un contrat qu’on passe avec le lecteur : je vais te parler d’un truc que tu ne connais pas forcément mais suis-moi, on va bien rigoler. »

3 / Concernant Michael Bay, les déclarations sont-elles vraiment d’hier ? Par exemple, ce que dit Howard Woffinden (pages 108 & 109) de Bay colle complètement à son cinéma tel qu’on le connait aujourd’hui. Alors je me suis posé la question de l’historicité. Ne seraient-ce pas des déclarations à posteriori sur le bonhomme ?

« Pour que ce soit clair : toutes les interviews retranscrites dans le livre ont été effectuées entre avril 2015 et décembre 2016. Je n’ai quasiment rien utilisé qui soit antérieur à ces dates. Donc tout est a posteriori, d’un certain point de vue.»

Michael Bay, en plein tournage de ‘Transformers The Last Knight’

« Je suis d’accord qu’à partir du moment où on convoque le souvenir de quelqu’un qui est devenu un personnage bigger than life aujourd’hui, les déclarations peuvent être faussées. Mais tous ceux que j’ai interviewés au sujet de Michael Bay avaient tous un discours similaire : un homme qui arrive en Porsche à 22-23 ans au boulot et qui veut qu’on le remarque, ça marque – surtout quand on est plus âgé. A ce moment-là, on peut s’autoriser quelques citations croustillantes. Mais j’ai toujours essayé d’éviter de citer ceux qui me disaient : « on voyait déjà que Fincher était un génie », par exemple. C’est toujours délicat, et ça n’apporte pas grand-chose. »

4 / Et, pour continuer sur l’historicité, avez-vous trouvé des déclarations de la part des agents de Propaganda qui aient été faites / enregistrées véritablement à l’époque ? On pourrait se poser la question de la construction de la légende Propaganda. Votre livre tend à exposer la légende Propaganda Films – notamment construite à travers des déclarations grandiloquentes et nostalgiques (je pense notamment à cette fête du début) et sa réalité.
Un exemple : les réalisateurs voulaient avoir accès au cinéma, cet outil narratif qui touche un grand public, en soit ils voulaient donc avoir accès plus profondément à la culture populaire (Fincher va même bosser sur l’une de ses licences phares, ‘Alien’). Mais vous relativisez ce rapport en parlant de « conquête de culture de masse » (page 103).
Alors, en tant qu’auteur, avez-vous justement cherché à travailler le rapport entre la fiction (le légendaire) et le factuel ?

« Sur la fête du début, je veux bien croire ce qui y ont assisté quand ils me disent qu’elle était absolument hallucinante. Et puis, le fait d’entamer le prologue par « si tu t’en souviens, c’est que tu n’étais pas là », cela annonce aussi que tout ce qu’on vous raconte au sujet de cette soirée est à prendre avec un grain de sel. Ça construit une légende, si on veut, mais c’est surtout pour dire qu’Hollywood à l’époque, c’est du fric qui pleut sur les producteurs, une liberté relative mais réelle pour les réalisateurs et une exacerbation du « glamour » de la grande époque permis justement par ces millions de dollars.

Les équipes de Propaganda Films avaient un certain culte du secret : pas de photo, pas d’interview, très peu de reportage. Il existe des articles de l’époque à leur sujet, notamment dans les revues professionnelles, mais même là, le discours est toujours très positif : les financiers ou les managers parlent de conquête de marché, de revenus… Je ne voulais pas faire une simple compilation d’interviews glanés ici et là. Il fallait aussi aller leur parler, pour certains les rencontrer, justement pour creuser des aspects trop dithyrambiques, sans tomber dans le règlement de comptes. Je veux bien admettre que je suis entièrement tributaire de ce que l’on a bien voulu me raconter. Mais je pose des questions ancrés dans les faits : soit j’arrive avec des chiffres, soit j’arrive avec un clip, un film, une pub, un épisode de série avec des noms au générique et des questions précises sur un plan, une participation, une méthode de travail… Donc vous avez une matière immense (j’ai dû compiler près de 100 heures d’interview) dans laquelle vous piochez pour raconter l’histoire qui vous semble la plus juste au vu de l’immense corpus de ce qui existe – et de ce que vous ignorez. »

L’un des deux clips préférés de l’auteur, ici, celui pour Steve Winwood réalisé parDavid Fincher

5 / Concernant cet objet d’étude qu’est Propaganda Films, pourquoi ce choix d’écrire sur eux ? Est-ce que vous considériez qu’on en parlait sans véritablement connaître le sujet (notamment en France) ? Ou, pour poursuivre la question précédente, vouliez-vous proposer une véritable réflexion sur cette boîte devenue légendaire, icône ?

 « Je suis tombé sur Propaganda Films en m’intéressant au cinéma de David Fincher, il y a plus de dix ans. On évoquait son existence dans des articles ou des monographies, sans jamais aller plus loin. Lors de la rédaction d’un article sur ses jeunes années au moment de la sortie de Gone Girl, je me rends compte que Propaganda a accueilli pas mal de metteurs en scène toujours en activité en ses murs et a participé à des séries très connues, notamment Twin Peaks et Beverly Hills 90210. Je me dis qu’il est intéressant de se pencher sur ce cas, parce qu’il est emblématique : une petite société qui grandit, grossit, révèle des talents qui ensuite s’envolent vers d’autres horizons avant que la structure ne disparaisse. En soit, c’est la vie de centaines de sociétés dans le monde du cinéma. Mais celle-ci avait cela de particulier qu’elle a su s’emparer d’une esthétique et la sublimer.

Ce qui m’intéresse aussi quand je propose de parler de Propaganda, c’est de voir comment des réalisateurs qui aujourd’hui dominent le box-office (ou ont dominé), ou qui en tout cas ont marqué ma génération de cinéphiles (Seven, Dans la peau de John Malkovich, Armageddon, qu’on aime ou pas, on a vu ses films et ils font partie de notre imaginaire) sont nés. Comment un processus industriel arrive à engendrer des réalisateurs de talent qui eux-mêmes s’épanouissent dans un environnement extrêmement balisé. Cela englobe la complexité d’une industrie et la particularité d’une trajectoire personnelle. En terme de dramaturgie (pour revenir à vos premières questions), c’est pas mal. »

6 / Votre livre est aussi intéressant quant à son travail de l’Histoire. À sa lecture, une impression se dégageait, celle d’avoir affaire à une gigantesque toile emplie de nœuds (par exemple : les clips anglais / la création de MTV aux États-Unis). Comment avez-vous travaillé votre recherche historique ? Et n’avez-vous pas eu peur de vous perdre ou de perdre le lecteur dans toute cette toile ?

« Si Propaganda Films est le berceau d’une génération de metteurs en scène, elle est elle-même l’enfant d’un contexte industriel, économique et esthétique particulier. Celui-ci, c’est la domination de MTV sur la culture musicale de masse dans les années 1980. Une fois que vous avez compris cela, vous creusez la documentation existante. Il y a notamment un livre absolument formidable sur l’histoire de MTV, I want my MTV, de Craig Marks et Rob Tannenbaum. C’est passionnant de bout en bout parce qu’ils ne jugent pas le phénomène, ils cherchent à le comprendre et à l’expliquer. Un autre livre a été très important aussi, notamment sur l’aspect industriel de la musique : How music got free, de Stephen Witt, sur l’arrivée du MP3, racontée de trois point de vue différents, celui d’un patron de label, d’un pirate et d’un ingénieur. A partir de là, vous trouvez de nouvelles pistes, vous appelez des gens, qui vous donnent d’autres noms, etc. D’ailleurs, la première chose à bien cerner, c’était le contexte. Comme vous dites, c’est une toile immense, beaucoup de choses se cristallisent dans les années 1980 : la musique ne fait plus que s’écouter, elle se regarde aussi. Donc il faut des gens pour réaliser ces clips, et il faut bien aller les chercher quelque part. C’est cela qu’il faut avant tout mettre en scène quand vous voulez parler de la jeunesse de réalisateurs de films qui ont commencé dans le clip.

Une fois toutes ces infos récoltées, on les organise au mieux pour ne pas noyer le lecteur. Si j’ai fait une partie du boulot, c’est aussi là que les éditeurs entrent en jeu. Vous êtes à fond dans votre histoire et l’éditeur se met toujours à la place du lecteur. C’est un exercice intéressant, parce qu’il pointe les parties superflues, celles qui demandent plus d’explications. A trois, on collabore pour que ce soit le moins indigeste possible. »

MTV, scène télévisuelle sur laquelle s’exposera la bande de Propaganda Films.

7 / Page 89, vous écrivez que Propaganda Films « a su imposer une esthétique inédite et expérimentale ». Page 131, vous notez que les metteurs en scène devaient avoir une marge de manœuvre pour pouvoir imposer « leur style, qu’il soit léché pour Fincher, ou plus pompier chez Michael Bay ». Alors, l’esthétique de Propaganda, comme vous avez pu l’expliquer, est formidable notamment parce qu’elle est hétérogène. Nous avons plusieurs réalisateurs, aux styles différents. Mais alors peut-on vraiment dire qu’ils ont su imposer une esthétique ? Peut-on même dire que Propaganda Films avait une identité esthétique propre – même s’il y avait certaines méthodes, un certain savoir faire qui se retrouvait chez chacun d’entre eux ?
Aussi, au regard de la grande Histoire du cinéma, et lorsqu’on sait à quel point Propaganda a été inspiré par des films comme ‘Blade Runner’, peut-on dire que leur esthétique fut unique et expérimentale ? Ne devrait-on pas plutôt dire que leur esthétique fut unique et expérimentale à la / pour la télévision ?

« David Bordwell, dans The way Hollywood tells it, estime que l’esthétique hollywoodienne, qui fait avancer une histoire par des moyens sensibles, n’a pas véritablement changé depuis les années 1930, qu’elle est juste la continuation des mêmes objectifs (une narration claire conduite par un personnage au centre du récit) par d’autres moyens. Par exemple, on coupe beaucoup plus que dans les films des années 30 ou 50, mais in fine, on raconte la même chose. Prenez L’affaire Thomas Crown et Thomas Crown : c’est la même histoire, avec une esthétique totalement différente, mais dont l’objectif est similaire, raconter les affres d’un voleur de génie. L’un est plus rythmé, plus virtuose que l’autre (je parle du McTiernan), mais il reste un film hollywoodien avant tout.

Quand je dis que l’esthétique de Propaganda est « inédite et expérimentale », je le fais parce que j’ai introduit plusieurs aspects qui me permettent d’appuyer cette hypothèse : une maîtrise absolue de la technologie, une connaissance aiguë du marché visé et la « commercialisation » comme seul objectif – c’est ce que j’appelle la domination du « pitch », ces courts résumés censés résumer une intrigue pour appâter le spectateur. Dans le clip, vous avez 4 minutes, une pub, parfois guère plus de 30 secondes. Il faut accrocher très vite et vendre tout de suite. L’histoire, l’évolution du personnage, elle, n’est guère importante – sauf plus tard, notamment chez Fincher, qui fait de « Bad Girl » de Madonna, un petit court-métrage, ou chez Dominic Sena, avec « Rythm Nation ». Blade Runner marque par son look. Mais son esthétique, celle qui permet de faire avancer le récit par des moyens sensibles, s’inscrit dans une narration. Pas dans un objectif mercantile, uniquement.

Propaganda Films était en majeure partie une société de production de clips et de pubs. Et les clips et les pubs sont là pour vendre un CD deux-titres ou une brosse à dents. L’esthétique hollywoodienne, jusqu’au début des années 80, était au service de l’histoire. C’est après qu’avec un certain nombre de vecteurs, notamment le placement de produit ou la franchisation, elle s’est à son tour mise au service d’objectifs mercantiles. Mais sans jamais oublier de raconter une histoire. Le clip ou la pub c’est de la sensation. A mes yeux, ce n’est pas tout à fait pareil… »

8 / Le Graal de Propaganda Films était le cinéma. Et pourtant, il semble qu’il ait été l’objet de la destruction de la société. Et on peut penser que les plus aguerris s’en sont sortis, abandonnant alors le bateau face à l’iceberg en vue. Est-ce que vous pourriez revenir dessus ?

« Vous avez beau avoir un deal avec Polygram, distributeur et producteur de films anglais, filiale de Philips, et la possibilité de développer des projets, vous n’êtes pas tout seuls quand vous voulez faire du cinéma à Hollywood. Les producteurs installés et les studios ont bien vu que ces mecs-là savaient parler aux jeunes et pouvaient tenir des budgets grossissants. On leur a proposé des films que Propaganda Films ne pouvaient pas leur proposer : Bad Boys, Alien 3
Et puis le deal avec Philips était le ver dans le fruit. Quand ces derniers ont vu le MP3 grignoter les parts de marché du disque, ils ont anticipé la crise et vendu toutes les branches qu’ils possédaient et qui produisaient du contenu potentiellement dématérialisables. Forcément, ça précipite les choses. »

David Fincher sur le tournage d’Alien 3′

9 / On ne se rend pas compte à quel point l’ère du clip (et de Propaganda Films) a pu influencer l’industrie cinématographique avec des concepts comme le pitch, le packaging d’un film. Aussi des personnalités comme Michael Bay ont participé à la mise en place et la vente du Blockbuster tel qu’on le connait aujourd’hui. Dernièrement dans un article de GQ, James Gunn et d’autres cinéastes expliquaient aujourd’hui que le film était programmé (notamment la date de sortie) avant même qu’il y ait un script. Est-ce que vous pensez que cela peut être un résultat, un héritage ou la continuité des traces laissées par Propaganda Films et ses agents sur le cinéma ?

« Ce que vous décrivez était déjà bien entamé avant même que Propaganda ne s’introduise dans le cinéma, ou que Marvel en commence à mettre en branle son énorme machine : dès 1989, Batman de Tim Burton est packagé comme un film, un album (avec le single de Prince, Batdance), un produit dérivé (des jouets dans le Happy Meal), le tout adapté de comics qu’on ressortait pour l’occasion. La mercantilisation du cinéma était déjà en marche.

Que l’esthétique de Propaganda en particulier et celle des clips en général, relayée par MTV, ait influencé les producteurs et les réalisateurs, c’est un fait – regardez la production de Jerry Bruckheimer pour vous en convaincre. Leur échec a été de ne pas avoir su faire grandir les talents maison pour les amener dans les salles. Mais ils ont marqué l’industrie, c’est sûr.

Ce qui est décrit dans l’article de GQ est la conséquence d’une industrie qui ne prend plus de risques et qui est arrivé à un stade ultime de mercantilisation, qu’on peut voir comme ayant eu ses racines dans cette alliance entre MTV et Hollywood : on sort un film comme une nouvelle gamme de produits quelconque, avec des études de marché, des publics cibles, à la tête desquels on met des réalisateurs sans grand univers, justement (il y a toujours des exceptions, bien entendu…). On essaie de gommer au maximum le risque inhérent à une industrie qui ne produit que des prototypes. Le Marvel Cinematic Universe, par exemple, ce n’est que ça : la promesse d’une vingtaine de films tous convoquant des personnages connus. »

10 / Enfin, vous avez du revoir une quantité astronomique de clips (notamment tous ceux de Propaganda ; d’ailleurs sont-ils tous visibles sur le net ?). En avez-vous deux que vous souhaitez absolument exposer à nos lecteurs ?

« Il existe un site fabuleux : Internet Music Video Database, le Imdb du clip. Il n’y a pas tout, mais c’est un outil très utile. Vous trouverez la plupart des clips cités dans le livre.

Si j’en ai deux :

Steve Winwood : Roll with it, de David Fincher

Meat Loaf : I would do anything for love, but I won’ do that, de Michael Bay »

Ci-dessous, le deuxième clip préféré de l’auteur, ici réalisé par Michael Bay.

Génération Propaganda, l’histoire oubliée de ceux qui ont conquis Hollywood

Édité par Playlist Society

Disponible depuis le 03 Mai 2017

Prix : 14 euros