Twin Peaks de David Lynch : Critique de la série

Tout comme le Grunge, la guerre du Golfe ou les achats de matchs par Bernard Tapie, Twin Peaks est indissociable du début des années 90, une décennie qui verra l’explosion de la technologie bouleverser notre façon d’appréhender le monde.

Née alors que balbutie un réseau connecté que l’on n’appelle pas encore Internet, la série a fait l’objet d’un culte dont l’ampleur n’a guère diminué depuis. Le nom HBO n’est pas encore sur toutes les lèvres, Netflix n’est qu’un rêve pas encore caressé, et le petit écran souffre d’un manque d’originalité cruel, coincé qu’il est entre séries policières et soap opéra.

L’ancêtre de la série télé moderne

Et puis déboule Twin Peaks, une série à nulle autre pareille, qui dynamite les codes du genre et insuffle un vent de mystère et d’inquiétante étrangeté, tout droit sorti du cerveau torturé de David Lynch. Un réalisateur de renom qui s’attaque ainsi à la petite lucarne, ce n’est pas chose commune à l’époque. On peut penser à Michael Mann et sa série Deux flics à Miami, mais le metteur en scène de Heat n’a pas à l’époque l’aura qui allait l’entourer, et certainement pas celle du créateur de Blue Velvet.

Et les créateurs de l’époque s’inspirent de cette nouvelle recette, qui n’a plus peur de créer un univers fort et de faire des incursions dans le fantastique. On peut ainsi considérer Twin Peaks comme le père d’autres grands noms de séries télé des années 90, comme X-Files par exemple. Le plus bel exemple de descendant (plus ou moins) direct est Desperate Housewives, dont le décor et les intrigues mettant à nu le cœur pourri d’habitants à l’apparence trompeuse, est le pendant plus sage et réaliste de Twin Peaks.

Les apparences sont trompeuses

Au cœur de la série, comme pour son dernier film, se trouve une ville et ses habitants tous très propres sur eux. La découverte du cadavre emballé de plastique de Laura Palmer va faire voler en éclat cette illusion de normalité pour révéler un monde souterrain qui déborde sur la réalité. Ce meurtre (car c’en est un) sert à la fois de point de départ et d’excuse à une intrigue policière qui n’en est pas une. David Lynch a d’ailleurs ouvertement déclaré se moquer de l’identité de l’assassin, et ne comptait pas la révéler au public. La production fit pression sur lui, et il dût finalement donner un nom en pâture, avant de se désintéresser du destin de la ville.

Ce qui intéressait le réalisateur, ce sont les habitants, leurs histoires, leurs fêlures, leurs névroses. Mettre à nu l’âme humaine dans toute son imperfection. Et, comme dans Blue Velvet, utiliser son clone cinématographique, Kyle MacLachlan, comme témoin silencieux. Dale Cooper, l’agent du FBI trop propre sur lui pour être vrai, est ainsi le spectateur de cette tragédie qui se joue sous ses yeux et ceux du spectateur, assistant à la transformation progressive de la ville et de ses habitants.

Schizophrénie et clones maléfiques

Car ce qui sous-tend la série, c’est bien la part d’ombre qui réside en chaque être humain. Une dualité que Lynch exploite au maximum et au premier degré, chaque personnage de Twin Peaks ayant son jumeau, son double, comme un miroir déformant qui renverrait une image diamétralement opposée. Jusqu’à Laura Palmer, dont le fantôme hante la ville, et qui se réincarne sous les traits de sa cousine Maddy, dans une version plus pure et innocente. Le nom de la ville est en ce sens révélateur.

Cette dichotomie prend encore plus d’ampleur dans la seconde partie de la série, quand a enfin été révélé le nom du meurtrier. Car il a bien fallu poursuivre l’histoire, malgré le départ de son créateur. Il faudra quelques épisodes avant que ce second arc narratif ne se mette en place, durant lesquels le show bat un peu de l’aile. Mais lorsque apparaît enfin la Loge Noire, la série trouve un second souffle, retrouvant les sommets qu’elle a perdu après l’épisode 14, celui où se révèle enfin l’identité (forcément double) de l’assassin de Laura Palmer, et l’un des plus marquants de Twin Peaks. La thématique de la schizophrénie gagne encore en importance dans cette deuxième partie, toujours aussi brillamment menée. Malheureusement, la série ne se relèvera pas des baisses d’audience enregistrée une fois le mystère résolu, et se conclura à la fin de la saison 2 sur un cliffhanger qui laisse encore les fans de Twin Peaks dans un état proche de l’hystérie.

Testament et héritage

Malgré cette fin prématurée, Twin Peaks garde une place à part dans le cœur des amoureux de la série, mais aussi des cinéphiles. Pour la première fois, une aventure sur le petit écran possède la même qualité qu’un film. David Lynch, s’il ne réalise pas tous les épisodes, imprime une identité visuelle très particulière à la série, avec ses cadres travaillés et réfléchis, et exploite au maximum les possibilités laissées par le médium, notamment en terme d’ambiance, grâce au hors champ. La multiplication de personnages forts, loin des caricatures unidimensionnelles que l’on retrouve trop souvent à l’époque, permet au public de se projeter. Cela semble une évidence aujourd’hui, mais c’est bien Twin Peaks qui a créé cette tendance.

La série aura également généré autour d’elle une véritable communauté de fans dévoués, qui encore aujourd’hui peuple les forums pour proposer leurs interprétation du moindre détail, apporter des explications supplémentaires ou écrire leur fan-fiction dans l’univers Twin Peaks. À l’époque, autour de la machine à café, on ne discute pas de la mort de la veille dans Game of Thrones, mais bien de la petite ville de campagne, et des différentes explications possibles au sens de l’épisode.

Plus de vingt ans après la fin de sa diffusion, Twin Peaks n’a rien perdu de sa puissance envoûtante et de son mystère. L’engouement qui entoure la série a d’ailleurs connu un regain récemment à l’occasion de ses 25 ans, un petit clin d’œil que les connaisseurs apprécieront.

Synopsis : Dans la ville imaginaire de Twin Peaks, située dans le nord-ouest de l’État de Washington, le cadavre de Laura Palmer, une jolie lycéenne connue et aimée de tous, est retrouvé emballé dans un sac en plastique sur la berge d’une rivière. L’agent spécial du FBI Dale Cooper est désigné pour mener l’enquête. Il découvre alors que Laura Palmer n’était pas celle que l’on croyait et que de nombreux habitants de la ville ont quelque chose à cacher.

Fiche Technique – Twin Peaks

Twin Peaks-1990 à 1991
États-Unis
Réalisateur : David Lynch
Scénariste : David Lynch, Mark Frost
Créateur : David Lynch, Mark Frost
Distribution : Kyle Mac Lachlan (agent Dale Cooper), Sheryl Lee (Laura Palmer/Madeleine Ferguson), Ray Wise (Leland Palmer), Lara Flynn Boyle (Donna Hayward), Michael Ontkean (Shériff Harry S. Truman), Mädchen Amick (Shelly Johnson), Dana Ashbrook (Bobby Briggs)
Photographie : Frank Byers
Musique : Angelo Badalamenti
Chaîne d’origine : ABC
Producteur : Harley Peyton

Auteur de la critique: M.Y

 

 

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