Whitewashing et Hollywood : débat stérile ou vraie question de société?

C’est un peu la nouvelle mode sur les réseaux sociaux et la blogosphère. Après la psychose du spoiler, voici venu la dénonciation généralisée du « Whitewashing ». Depuis quelques mois, il semble qu’il n’y ait pas une semaine qui passe sans que Hollywood soit mis au banc des accusés pour ce délit qui semble impardonnable. La Grande Muraille l’année dernière, aujourd’hui Ghost in the Shell, Death Note et Iron Fist.

Les studios américains sont vraiment incorrigibles ! Heureusement qu’internet est là pour redresser les torts et prouver une fois de plus sa grande ouverture d’esprit en pointant du doigt les vrais problèmes de fond. Sauf que sur internet il peut se passer tout et n’importe quoi, et même les débats les plus sérieux peuvent prendre des tournures parfois ridicules.

Mais qu’est-ce que le « Whitewashing »…

  …me demandez-vous ? C’est à la fois simple et compliqué. Au sens littéral, le « blanchiment » est la mauvaise habitude qu’a Hollywood de mettre dans des rôles normalement typés (comprendre « non-blanc », sans idéologie raciste) des acteurs tout ce qu’il y a de plus blanc. Par exemple John Wayne en Genghis Khan dans Le conquérant de Dick Powell (1956) ou plus connu encore Mickey Rooney grimé en japonais hystérique dans Diamants sur canapés de Blake Edwards et Elizabeth Taylor en Cléopatre dans le film de Mankiewicz/Mamoulian/Zanuck. Deux rôles qu’il aurait été plus judicieux de confier à des acteurs du type ethnique concerné, plutôt que de laisser le film tomber dans la caricature ou la fantaisie totale. Au sens plus large, c’est aussi la propension qu’a le cinéma américain de placer partout des acteurs blancs dans les rôles principaux même quand leur présence n’est pas nécessaire. C’est ainsi que nous, spectateurs, levons un sourcil circonspect devant un Keanu Reeve paumé en plein Japon médiéval dans 47 Ronin ou Mark Strong jouant le terroriste arabe dans des films à gros budget, alors que les deux sont tout ce qu’il y a de plus occidental.

L’effet néfaste c’est que du coup les acteurs qui ne correspondent pas trop au type caucasien ont parfois du mal à se faire une place dans le milieu du cinéma. Ou alors ils se retrouvent cantonnés à des rôles justement trop caricaturaux, bloqués dans des stéréotypes qui ont la vie dure. Le black doit être rigolo ou forte tête, l’asiatique geek ou expert en arts martiaux et pétri d’une sagesse ancestrale etc… Les studios argumentent ainsi que les « minorités » ont droit à plus de visibilité, mais il faut voir la place qu’on leur réserve. C’est ainsi que Jackie Chan claquera la porte d’Hollywood au début des années 2000, blasé d’être cantonné au même rôle de chinois maladroit et fun faisant des galipettes bien en dessous de son véritable niveau. La « discrimination positive » ne règle absolument pas le problème puisque les types ethniques se retrouvent cantonnés à des rôles qui leur sont prédéfinis. De plus, si les acteurs blancs semblent avoir toute latitude pour s’approprier n’importe quel rôle (comme Jake Gyllenhaal dans Prince of Persia), l’inverse est beaucoup (beaucoup) plus rare.

Deux poids, deux mesures…

Imaginez la levée de boucliers si une actrice comme Luputa Nyong’o était embauchée pour jouer Jeanne d’Arc ? Où Rinko Kikuchi pour jouer Jackie Kennedy ? On nous rétorquerait que ce serait une insulte à l’Histoire. Et pourtant on voit Christian Bale jouer Moïse et Joel Eggerton interpréter Ramsès dans Exodus de Ridley Scott. Ou encore le danois Nikolaj Coster Waldau (Game of Thrones) qui se prend pour Horus dans Gods of Egypt d’Alex Proyas. Tout cela devient vite ridicule, mais c’est pourtant la réalité. Il y a un véritable problème quand les petits enfants blancs du monde entier semblent avoir le droit de s’identifier à toutes les figures légendaires et tous les personnages qu’ils souhaitent, quand les autres doivent encore attendre leur tour ou se rabattre sur des personnages qui n’ont pas été créés pour eux en premier lieu.

Si nous vivions dans un monde parfait, il suffirait de pointer du doigt le problème et le cinéma se mettrait au diapason. Plus de rôles diversifiés pour tout le monde, quel que soit son origine ou sa couleur de peau. Malheureusement il existe un pendant opposé aux défenseurs d’un cinéma cosmopolite. Aux scandales du whitewashing s’opposent également des polémiques effrayantes sur le choix de tel ou tel acteur dans des rôles clés de films grand public. Des « fans » pour qui l’apparition d’un acteur typé apparaît comme un affront bien plus grand à leur imaginaire que la sur-représentation des blancs.

Florilège rapide de quelques-unes de ces absurdités : Pour le film Thor, certains ont pointé du doigt la présence d’Idris Elba dans le panthéon de dieux nordiques représentés (Heimdall gardien du bifrost) même si, d’une, la divinité du personnage devrait lui permettre d’avoir la couleur qui lui plait et, de deux, les vikings étant explorateurs il est tout à fait probable qu’ils aient eu connaissance de l’existence d’autres types ethniques (donc un dieu noir symbolisant le voyage et l’évasion… tout un symbole!). Rebelote pour Hunger Games quand Amandla Stenberg (Rue) est castée dans un rôle pourtant explicitement décrite avec « une peau sombre » dans l’œuvre originale. Et plus récemment Star Wars IV a fait son petit effet en mettant l’acteur noir John Boyega dans le rôle d’un Stormtrooper renégat. Le plus effrayant c’est que de ce côté, les exemples ne manquent pas et la stupidité de certains « fans » laisse pantois. Aussi l’on devrait se réjouir de voir une bonne partie du public prendre à cœur le problème et tenter d’ouvrir les consciences.

Les limites du discours

Mais comme on dit souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Et parfois la dénonciation peut se transformer en chasse aux sorcières, avec ses petits couacs gênants. Revenons donc à Ghost in the Shell. L’argument principal des détracteurs du film est donc que l’adaptation d’un manga se doit de prendre comme actrice principale une Japonaise. Soit, l’argument peut être valide. Mais est-ce vraiment par pur racisme ou par simple mercantilisme que les producteurs ont choisi Scarlett Johansson ? Ne serait-ce pas plutôt parce qu’elle s’est fait une place dans le milieu très masculin de la science-fiction avec Under the Skin et Lucy (qui malgré ses qualités discutables a fait péter le box-office international) ? Donc pour l’instant, qu’on le veuille ou non, Scarlett Johansson est pour Hollywood le visage du cyberpunk et dans un autre contexte on devrait se réjouir qu’une actrice puisse en 2017 porter sur ses épaules un film d’action à gros budget. Et puis si l’on creuse un peu, taxer le film de faire du whitewashing c’est aussi méconnaître la culture manga, qui a tendance à occidentaliser ses figures à outrance (l’acolyte Batou ressemble beaucoup à Shwarzenegger et Dolph Lungren dans l’œuvre originale) tout en niant l’idéologie cyborg qui dépasse les considérations physiques et les clivages raciaux (en plus il parait que le sujet est abordé dans le film mais chut !)… on s’éloigne un peu du sujet. En vérité la solution la plus intelligente aurait peut être été de choisir une actrice noire, mais pas sûr que cela aurait calmé les fans.

Death Note, produit par Netflix, peut éventuellement faire office de cas d’école ici. Voilà un film taxé, après un petit trailer de 1 minute, de verser dans le whitewashing pour à peu près les mêmes raisons que Ghost in the Shell : adapté d’un manga culte, le film met en scène un jeune américain blanc au lieu d’un japonais (rappelons quand même que le manga a eu droit à trois films au Japon avec un casting entièrement du cru). Là où l’argumentaire coince, c’est que les détracteurs du film ont oublié de signaler la présence dans le film d’un acteur afro-américain, Keith Stanfield, vu dans State of Grace et Selma. Celui-ci interprétant rien de moins que le rôle de l’adversaire principal du héros, le brillant et autiste détective L (autant dire qu’on est loin de l’éternel sidekick rigolo). Non seulement c’est culotté, mais en plus ça grippe tout de suite un argumentaire qui a eu un peu trop tendance à se mécaniser (blanc à l’affiche d’une adaptation = whitewashing). Allons-nous commencer à parler de « blackwashing »? Soyons sérieux…

Nous pourrions également reparler d‘Iron Fist, qui pose le même problème que les deux exemples précédents. Nous simplifieront ainsi : qui est finalement le plus raciste ? Hollywood qui caste des acteurs blancs dans tous les coins ? Ou ses détracteurs qui préfèrent finalement voir les acteurs asiatiques cantonnés à des rôles qu’ils supposent fait juste pour eux ? Pourquoi un expert en art martiaux dans une série ne pourrait pas être blanc ? Qu’est ce qui empêche une femme blanche d’être une cyborg dans un Tokyo futuriste ? Pourquoi le cahier de la mort ne pourrait pas tomber sur le coin de la tronche d’un ado américain WASP ?

Il y a sûrement des torts des deux côtés et peut-être que la solution serait finalement d’arrêter de parler du problème et de cesser de se concentrer sur la couleur de peau pour se focaliser sur autre chose comme, au hasard, le jeu d’acteur… C’était plus ou moins la proposition faite par les Wachowski dans Cloud Atlas, où des blancs se retrouvaient à jouer des Coréens, des Coréennes et des noires jouait des blanches, des hommes jouaient des femmes etc… Sauf qu’on aura plus commenté la qualité, parfois discutable, des maquillages que le véritable propos artistique. Et en plus le film a fait flop… donc ce n’est pas ça qui va convaincre Hollywood.

Et si on avançait un peu

Le cinéma américain n’est pas aussi sourd au problème qu’on le dit. Il arrive que certains films s’en amusent et pointent frontalement le côté aberrant de ses représentations caricaturales. Et parfois même avec succès comme le fit Ben Stiller avec Tonnerre sous les tropiques en inventant le personnage grotesque de Kirk Lazarus (Robert Downey Jr.), acteur multi-récompensé qui se fait une opération chirurgicale afin de récupérer le rôle du sergent noir (une des meilleures idées de la comédie américaine depuis longtemps). Il ne serait également pas trop tard pour redécouvrir le cinéma de Spike Lee. Oublier les piques qu’il a envoyées à Tarantino qui l’on rendu indésirable dans les cercles cinéphiles et se rendre compte qu’il est sûrement celui qui a le mieux dépeint les relations ethniques au sein de l’Amérique contemporaine, questionnant constamment l’image renvoyée par la culture de masse. Et tant qu’à faire redécouvrir Bamboozled, l’un des films les plus intelligents sur la question du whitewashing (aussi le meilleur rôle de Damon Wayans), et paradoxalement l’un de ses moins connus. Tout ça pour dire que la question ne date pas d’hier, mais elle semble avoir pris dernièrement des proportions délirantes.

Au final notre responsabilité n’est peut-être pas de dénoncer le trop plein de « blancs » au cinéma mais peut-être plutôt d’encourager les castings cosmopolites tout en s’opposant aux réactions stupides qui peuvent agiter la twittosphère (que l’on a un peu trop tendance à écouter). Arrêter également de juger les films sur de simples suppositions à partir de bandes annonces disparates mais attendre la sortie du film pour le juger dans son entièreté. Hollywood n’a qu’une seule philosophie, son propre profit, aussi si nous arrivons à convaincre les producteurs qu’un film avec un casting multicolore peut être aussi rentable (si ce n’est plus) qu’un film estampillé « white people approve », alors probablement qu’ils changeront leur fusil d’épaule. Qui sait peut être que le nouveau film Power Rangers changera la donne… Ou pas.

Alors bougeons-nous, arrêtons de distribuer des mauvais points et commençons à chercher les bons (personne n’a parlé de Will Smith en Deadshot, personnage à l’origine blanc, dans Suicide Squad ? ) car comme le disait l’oncle Walt : « Vivre sa vie en couleur, c’est le secret du bonheur ! ».

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

Die My Love : Die My Life

Que faire quand on aime son enfant mais qu'on n'a aucune envie de jouer à la mère ? Dans "Die My Love", Lynne Ramsay s'empare de cette question inconfortable. Portée par une Jennifer Lawrence éblouissante de rage sauvage et de désarroi avide, l'histoire se noue dans une demeure déglinguée du Montana. La réalisatrice écossaise compose une partition aussi âpre qu'intense et lumineuse. Soutenue par un Robert Pattinson en mari désemparé et par la présence nostalgique de Sissy Spacek et Nick Nolte, Ramsay ne filme pas seulement une dépression : elle ausculte le vertige d'une femme qui ne veut pas se plier aux conventions. Ni complaisance, ni réalisme psychologique. Juste une sincérité à vif, et un cri.

Mortal Kombat (2021) : Le tournoi des ombres

Cela fait plus de trente ans que la licence "Mortal Kombat" cherche son film. Pas une curiosité pop, ni un nanar de compétition — un vrai film, à la hauteur d'une franchise qui a marqué au fer rouge la culture vidéoludique. En 2021, toutes les conditions semblaient enfin réunies. "Mortal Kombat" n'avait pourtant pas besoin d'un chef-d'œuvre. Il avait besoin d'un film qui sache ce qu'il veut être. Ce film-là n'existe pas encore.

Mandy, ou l’opéra de la vengeance

Avec "Mandy", Panos Cosmatos signait une œuvre hors norme qui favorise la matière, la chair, le sang, plutôt que les CGI froids et désormais courants qui semblent insaisissables. Une réussite majeure qui prolonge le cinéma d’horreur des années 80, marqué par la vengeance, la haine, la violence viscérale, le tout dans un cadre figuratif, occulte et percutant.