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Les films de l’été : Soudain l’été dernier de Joseph L. Mankiewicz

Tout le mois d’août, les rédacteurs de CineSeriesMag vous font découvrir les meilleurs films de l’été. Aujourd’hui, plongeons dans la moiteur de la Louisiane avec Soudain l’été dernier.

Synopsis : Violet Venable, une riche veuve, demande à un jeune psychiatre de pratiquer une lobotomie sur sa nièce, Catherine, atteinte de « démence précoce ».

C’est au début des années 40 que Tennessee Williams devient un des dramaturges les plus populaires, d’abord avec La Ménagerie de verre, puis surtout avec Un Tramway nommé Désir, mis en scène à Broadway par Elia Kazan en 1947, et qui vaudra à son auteur un Prix Pulitzer. Le style si particulier de Williams, fait d’une ambiance glauque où se mêlent folie, pulsions sexuelles et haines familiales, rencontrera alors souvent le succès, que ce soit au théâtre ou au cinéma (Baby Doll, La Chatte sur un toit brûlant, Doux oiseau de jeunesse…).

La pièce Soudain l’été dernier a été écrite en 1958, et c’est l’année suivante qu’en sort l’adaptation scénarisée par Gore Vidal, l’écrivain qui signera aussi le scénario de Ben Hur ou Que le meilleur l’emporte, et réalisée par Joseph L. Mankiewicz. Le cinéaste sort d’une décennie fastueuse : Chaînes conjugales, Eve, On murmure dans la ville, Jules César ou La Comtesse aux pieds nus, les succès sont nombreux. Mankiewicz montre, au fil de ses films, un grand sens de la mise en scène, de la direction d’acteurs et du dialogue.

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Joseph Mankiewicz dirigeant Elizabeth Taylor

Décor lugubre

Ce talent se retrouve dès les premières scènes du film. Le générique défile sur un mur de briques. La scène d’ouverture confirme cette première impression : le jeu d’ombres, l’emploi du décor avec ses perspectives bouchées, tout montre aux spectateurs que l’avenir des femmes enfermées au Lions View est compromis.

Le film va entièrement se dérouler dans cette atmosphère lugubre et poisseuse, un décor qui reflète la mentalité des personnages. C’est là le cadre habituel des pièces de Tennessee Williams, dans une Louisiane moite qui favorise la violence des sentiments. Même lorsque la scène se déroule en extérieur, le spectateur se retrouve alors dans la jungle créée par Sebastien derrière la villa familiale des Venable, lieu dédié à la force et la violence de la nature. Une nature dangereuse et étouffante, à l’image de Violet Venable elle-même. Et au milieu de cette jungle, des plantes carnivores appelées « Vénus », images d’un amour qui dévore tout sur son passage.

Et derrière la jungle, la garçonnière de Sebastien. A l’entrée de celle-ci veille un squelette ailé, sorte d’ange de la mort, dans un lieu exigu à la décoration baroque et surchargée. En quelques minutes, Mankiewicz impressionne par sa science de la mise en scène, son art d’implanter un décor et de créer des détails riches de sens.

Interprétation inoubliable

Mais là où Soudain l’été dernier devient tout simplement inoubliable, c’est par son interprétation. Les trois acteurs principaux livrent une prestation exceptionnelle qui marque durablement le spectateur.

D’abord, il y a Katharine Hepburn, stupéfiante dans un rôle à contre-emploi. Elle est Violet Venable, une riche veuve « qui détient toute la ville » et qui, lors de sa première apparition dans le film, se compare à l’empereur de Byzance. Au fil d’une interprétation tout en nuance, Hepburn montre progressivement les ambiguïtés de son personnage, en particulier dans son rapport avec son fils. Quand le psychiatre lui pose des questions au sujet de son veuvage, elle répond en parlant de Sebastien. Elle va même jusqu’à affirmer « Nous étions un couple célèbre ». L’ambiguïté est telle que, dans les premières minutes, le spectateur en vient à penser que Sebastien était son mari.

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Face à elle, Elizabeth Taylor trouve ici un des rôles les plus marquants de sa carrière. Fragile, sensuelle, la jeune Catherine se réfugie dans la folie pour échapper aux souvenirs qui la hantent.

Entre les deux, Montgomery Clift se distingue par un jeu plus en retrait, intériorisé mais intense. Il n’est pas seulement celui qui doit décider du sort de Catherine : il est comme l’arbitre d’un match entre les deux femmes, match inégal puisque Violet Venable use de son argent comme d’une arme, faisant pression sur le directeur de l’hôpital psychiatrique pour obtenir une lobotomie de Catherine. Tout cela ajoute une formidable tension dramatique au film, tension qui ira de façon croissante jusqu’à un final prodigieux.

L’été meurtrier

Soudain l’été dernier est un film qui joue beaucoup sur les regards. Regarder et voir la vérité bien en face, tel est l’enjeu majeur du film. Cela commence dès la scène d’ouverture, où Cukrowicz montre, lors d’une lobotomie qu’il effectue devant un public d’étudiants en médecine, à quel point l’hôpital public est dans un état délabré et « primitif ». Et ce jeu du regard se retrouve dans tout le film, où l’enjeu principal sera de mettre en plein jour ce qui est caché. Finalement, la folie, ici, consiste à fuir ces vérités que l’on se refuse à voir. « Dieu me voit », annonce le panneau dans la chambre de Catherine : c’est justement à ce regard que la jeune femme veut échapper.

L’été, c’est justement la saison où l’on met la vérité en pleine lumière. Le film est émaillé de récits qui se déroulent en été. C’est en été que Violet a découvert la cruauté de la nature. C’est en été que Catherine comprend la force des liens qui unissent Sebastien à sa mère. C’est en été aussi que se déroule le récit final, celui vers lequel tend tout le film. L’été est la saison où l’on ne peut rien cacher, ou tout est placé en pleine lumière.

En bref, Soudain l’été dernier est un film inoubliable, qui marque le spectateur aussi bien par la qualité de sa mise en scène que la force de son interprétation et la tension qui l’entraîne inexorablement vers un final grandiose. Il s’agit, sans aucun doute, d’une des œuvres majeures de Joseph Mankiewicz, un des plus grands cinéastes américains, qui sortira en Blu Ray le 23 août 2017.

Soudain l’été dernier : bande annonce

Soudain l’été dernier : fiche technique

Titre original : Suddenly last summer
Réalisateur : Joseph L. Mankiewicz
Scénario : Gore Vidal et Tennessee Williams, d’après sa pièce de théâtre
Interprètes : Montgomery Clift (Docteur John Cukrowicz), Katharine Hepburn (Violet Venable), Elizabeth Taylor (Catherine Holly).
Musique : Buxton Orr, Malcolm Arnold
Montage : Thomas G. Stanford
Photographie : Jack Hildyard
Producteur : Sam Spiegel
Sociétés de production : Columbia Pictures Corporation, Horizon Pictures, Academy Pictures Corporation, Camp Films
Société de distribution : Columbia Pictures
Genre : drame
Date de sortie en France : 20 mars 1960
Durée : 109 minutes

Etats-Unis-1959

Les Proies de Sofia Coppola : Relecture féministe et magnétique du roman de Thomas Cullinan

Onze ans après avoir présenté Marie-Antoinette, Sofia Coppola renoue avec un cinéma d’Histoire et de costumes dans Les Proies, une réadaptation du roman éponyme de Thomas Cullinan, moins un remake du film de Don Siegel qu’une relecture stylisée.

Synopsis : En pleine guerre de Sécession, dans le Sud profond, les pensionnaires d’un internat de jeunes filles recueillent un soldat blessé du camp adverse. Alors qu’elles lui offrent refuge et pansent ses plaies, l’atmosphère se charge de tensions sexuelles et de dangereuses rivalités éclatent. Jusqu’à ce que des événements inattendus ne fassent voler en éclats interdits et tabous.

 

On n’avait pas revu Sofia Coppola au cinéma depuis 2013 (hormis un passage chez Netflix en 2015 avec le moyen métrage A Very Murray Christmas avec Bill Murray) et son The Bling Ring, présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes. A cette époque, la fille de Francis Ford Coppola restait sur le prestige et la consécration internationale de son dernier film Somewhere, Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2010. Porté par une Emma Watson dans un rôle à contre-emploi, The Bling Ring reçoit malheureusement un accueil tiède, les critiques jugeant le film vain et complaisant, faisant état d’une machine qui commence à montrer ses limites. Après l’adaptation live avortée de La Petite Sirène pour Disney, Sofia Coppola se tourne vers un projet plus minimaliste mais tout aussi personnel dont peu d’informations filtrent jusque-là. Alors lorsqu’en janvier dernier, Thierry Frémaux annonce que le nouveau film de Sofia Coppola sera présenté en compétition officielle, il est permis de croire que la cinéaste a retrouvé la grâce et le génie de ses précédents films, Virgin Suicide et Lost in Translation en tête. Cependant et malgré toute l’estime pour Sofia Coppola, la presse s’interroge sur la sélection en compétition de ce qui se présente comme un remake du célèbre film réalisé par Don Siegel en 1971. Le délégué général du Festival de Cannes doit donc justifier son choix en expliquant que Les Proies est davantage une relecture « fidèle » du roman de Thomas Cullinan (1966) qu’un remake du film porté par Clint Eastwood. Et en ce sens, il est vrai que Sofia Coppola a totalement délaissé le positionnement machiste du film pour en faire le contrepoint féministe et ironique.

Pamphlet féministe revendiqué dès les premières scènes, Les Proies prend donc le point de vue de ces femmes tourmentées par l’arrivée d’un soldat blessé, très vite devenu l’objet de tous les désirs. On comprend rapidement que l’isolement dans cet orphelinat, loin de la Guerre de Sécession, est une souffrance pour ces femmes dont les hormones se font de plus en plus insistantes. Sofia Coppola ne se prive d’ailleurs pas de filmer à plusieurs reprises les barreaux, les portails et les serrures fermées, appuyant autant l’idée d’enfermement que de refuge face aux mauvaises intentions de l’extérieur (et donc des hommes). Pourtant, c’est bien le grand méchant loup qui se fera inviter dans l’orphelinat à travers ce soldat de l’Union recueilli et soigné par les habitantes de l’établissement dont la maîtresse des lieux est incarnée par Nicole Kidman. Malgré leurs préceptes catholiques, elles deviennent rapidement tentées par le diable qui agit ici comme un beau parleur. Mais au fond, qui est la proie dans ce film ? Le sexe féminin face à la tentation masculine ? Ou ce soldat mal intentionné face à ces femmes castratrices ? Un peu des deux semble-t-on comprendre à l’issue du film, d’où le titre français écrit au pluriel (le titre original The Beguiled vient de l’expression « to be beguile » qui signifie « être séduit/envoûté »). Chacun des protagonistes du film aura recours à l’instrumentalisation pour tenter de prendre l’ascendant sur l’autre, et dont l’arme la plus évidente reste le désir. On retrouve ici avec grand plaisir Kirsten Dunst et Elle Fanning (vues respectivement dans Virgin Suicide et Marie-Antoinette pour l’une, Somewhere pour l’autre) qui sont rejointes par Nicole Kidman et Colin Farrell (couple que l’on retrouvera dans Mise à Mort du Cerf Sacré, Prix du Scénario à Cannes). Une distribution en or qui convainc à tous les niveaux, grâce à des personnages forts qui accentuent sans lourdeur la dimension guerre des sexes. Il faut connaître la filmographie de Sofia Coppola sur le bout des doigts pour comprendre que Les Proies n’est pas qu’une relecture linéaire du propos douteux du roman éponyme de Thomas Cullinan, c’est avant tout une ode à la sororité de la part de la cinéaste. On retrouve ainsi les liens forts, la pureté de ces femmes, leurs longs cheveux blonds et leurs robes virginales, points communs des films de la réalisatrice. Avec Les Proies, Sofia Coppola semble offrir une opportunité de vengeance aux sœurs Lisbon de Virgin Suicide. Ici c’est la solidarité féminine qui permettra aux protagonistes de s’émanciper de celui qui souhaite imposer sa loi. Mais même lorsque la communauté sera à nouveau soudée, ce retour à la normale ne sera finalement que le retour à une mécanique de frustrations et de statisme, sans possibilité de libération, comme en témoigne l’ultime et somptueux plan du film.

Les Proies est un huis-clos à l’esthétique soignée qui plaira assurément aux inconditionnels de Sofia Coppola.

Prix de la Mise en Scène incontestablement mérité, Sofia Coppola est repartie de la Croisette avec un joli prix et le privilège d’être seulement la deuxième réalisatrice à recevoir cette récompense à Cannes (la première étant la russe Ioulia Solntseva pour Récit des Années de feu en 1961). Certains avaient attaqué le film sur son académisme mais ça serait nier à quel point la cinéaste – de par son implication dans le milieu de la mode et de l’art contemporain – nous rappelle que le cinéma repose aussi sur une maîtrise technique grâce au soin apporté aux décors, aux costumes et à la lumière. De l’espace restreint d’un orphelinat, Sofia Coppola en fait un Eden mais selon la définition de l’écrivain Ann Druyan qui l’évoque comme une « prison dorée ». Pour l’occasion, la réalisatrice a travaillé avec le chef opérateur français Philippe Le Sourd, connu pour son travail sur The Grandmaster de Wong Kar-Wai. Tout le film semble se dérouler dans un monde à part, perdu et embrumé où la nature luxuriante et le temps semblent suspendus. Tourné en 35mm, chaque plan est une merveille de cinéma et annonciateur d’une menace à venir. C’est sans doute là le principal défaut du film qui semble avoir privilégier la photographie au détriment de la narration et de la Grande Histoire dont le film aurait pu évoquer les tenants et aboutissants sur les femmes à cette époque. Les Proies se contente d’enchaîner les situations sans audace ni surprise et de poursuivre son déroulement jusqu’à son issue attendue. Reste alors chez Les Proies un thriller historique et psychologique de grande classe dont l’efficacité repose sur une précision visuelle remarquable et une ironie qu’on ne connaissait pas chez la cinéaste. Ce portrait de femmes vénéneuses est une réponse cinglante et bienvenue au film de Don Siegel que le jury cannois a eu l’élégance de récompenser. Des femmes prédatrices mais surtout des héroïnes fortes qui s’émanciperont du diktat masculin en même temps qu’elles renoueront avec l’insatisfaction. S’il lui manque une vraie ambiguïté narrative, Les Proies est sans doute la plus belle réponse à une industrie du cinéma encore frileuse à l’idée du donner du pouvoir aux femmes.

Les Proies : Bande-Annonce VOST

Les Proies : Fiche Technique

Titre original : The Beguiled
Réalisation : Sofia Coppola
Scénario : Sofia Coppola, d’après l’œuvre de Thomas Cullinan
Interprétation : Colin Farrell (Corporal McBurney), Nicole Kidman (Miss Martha), Kirsten Dunst (Edwina), Elle Fanning (Alicia), Oona Laurence (Amy), Angourie Rice (Jane), Addison Riecke (Marie), Emma Howard (Emily)
Photographie : Philippe Le Sourd
Montage : Sarah Flack
Musique : Phoenix
Costume : Stacey Battat
Décors : Anne Ross
Producteurs : Sofia Coppola, Youree Henley, Fred Roos, Roman Coppola, Anne Ross, Robert Ortiz
Sociétés de Production : American Zoetrope, FR Productions
Distributeur : Universal Pictures France
Budget : 10 500 000 $
Festival et Récompenses : Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes 2017
Genre : Thriller, drame
Durée : 93 minutes
Date de sortie : 23 août 2017

États-Unis – 2017

Egon Schiele, portrait d’un artiste amoureux des femmes

Egon Schiele est de ces films qui n’essaient pas de reproduire l’univers pictural du peintre auquel ils s’attachent, mais qui cherchent plutôt à retraduire l’impression de l’époque qui a vu émerger un talent. Un joli voyage.

Synopsis : Au début du XXe siècle, Egon Schiele est l’un des artistes les plus provocateurs de Vienne. Ses peintures radicales scandalisent la société viennoise tandis que les artistes audacieux comme Gustav Klimt les considèrent exceptionnelles. Egon Schiele, artiste prêt à dépasser sa propre douleur et à sacrifier l’Amour et la Vie pour son Art guidés depuis toujours par son amour des femmes. Mais cette ère touche à sa fin…

Avant la guerre, le temps de l’insouciance

Egon Schiele est un biopic à la structure assez classique, qui suit l’évolution de l’artiste depuis ses débuts jusqu’à sa mort prématurée, en s’arrêtant sur les moments marquants de sa vie, de sa relation étrange avec sa sœur Gerti à son histoire d’amour perturbée avec son modèle Wally, en passant par sa collaboration avec l’artiste excentrique Moa, son procès pour pornographie, son mariage d’intérêt avec la jeune bourgeoise Edith et sa mobilisation forcée pour le front. Le film, qui brosse avant tout Egon-Schiele-entrain-de-peintre-fille-dos-nue-portraitle portrait d’un artiste à travers les femmes qui ont jalonné le cours de son existence, dessine les contours de la personnalité d’un jeune homme fougueux et enfiévré, prêt à tous les sacrifices pour son art. Mais avant la douleur et les épreuves règnent d’abord la joie et la douceur de vivre, comme le montre la première partie du long métrage, lumineuse et légère, faite de danses, de jeux, de corps à corps espiègles et de discussions optimistes et enjouées. Egon, Gerti et leurs amis artistes refont le monde, discutent peinture jusqu’au bout de la nuit, s’enivrent au Prater, se soucient peu des contingences matérielles et mènent une vie de bohème, insouciante, dont transparaît l’éclat d’une jeunesse intrépide qui s’empare de l’avenir avec une confiance qui frise la défiance. Avant la menace de la Guerre, Egon et son groupe de « nouveaux artistes » sillonnent les campagnes autrichiennes avec pour seul désir d’exercer leur art, de peindre et de s’aimer, à deux ou à plusieurs. Et en parlant d’amour, on voit déjà que Schiele était un homme trouble, qui entretenait une relation presque incestueuse avec sa jeune sœur, qui posait nue pour lui, et qui éprouvait une grande jalousie à l’égard des autres modèles de son frère. Gerti et Egon s’aimaient-ils de manière inconvenante ? En tous les cas, leur complicité fusionnelle ainsi que la domination financière et patriarcale qu’exerçait un Egon possessif et tyrannique sur sa cadette laissent penser que le peintre était émotionnellement très investi, peut-être trop. Même constat pour Moa, son modèle Tahitien, avec qui sa collaboration chaotique semble aussi absolue qu’instable. Les prémices d’un rapport aux femmes complexe.

Scandale et pornographie

Si Egon Schiele ne vit que pour sa peinture, faisant fi de l’argent, du mariage et même et de la guerre, il ne pose aucune limite à son art, ce qui finit par lui attirer des ennuis et jeter la controverse sur ses œuvres, qui deviennent rapidement l’objet de scandales. Après le temps de l’insouciance vient celui des problèmes et de l’adversité. Egon-shiele-film-scene-cafe-Maresi-Riegner-Noah-Saavedra-la-critiqueSchiele, réputé pour son obsession du corps féminin, n’hésite pas à faire poser de très jeunes filles, dans des positions suggestives, afin de capter l’érotisme et la sensualité de la féminité. Mais, si ses contemporains comme Gustav Klimt le soutiennent et que les galeries exposent ses tableaux, il n’en faut pas moins à la société conservatrice viennoise pour traîner l’artiste en justice. Egon, accusé de viol sur mineure et de pornographie, se trouve contraint de financer un procès qui le ruine, passe un mois derrière les barreaux, et doit supporter de voir des juges brûler ses dessins sous ses yeux, croquis jugés impudiques et vulgaires. Coup dur pour l’artiste fougueux et idéaliste, qui défend coûte que coûte sa liberté. C’est ce combat farouche qui est ici décrit, bataille que le jeune peintre livre avec le soutien de Wally, son modèle dévoué avec qui il partage sa vie, même si chacun se défend d’aimer l’autre. Ce refus de l’amour, cette distance dans les sentiments et dans l’intime, soulignent un trait de caractère important chez l’artiste : Schiele n’aime que ses toiles, et se montre prêt à tout pour sauver ses peintures, cause pour laquelle il dédie sa vie, indépendamment de tout facteur externe. Sans le vouloir, il est égoïste, ce qui détruit les femmes qu’il côtoie. Là encore, il n’est pas tant question de décrypter son art, son style ou ses tableaux, mais plutôt de montrer l’homme qui en est à l’origine, avec ses défauts, ses peurs, dans une société viennoise guindée où s’affrontaient ses partisans et ses détracteurs.

La Mort

Bien plus sombre,Egon-Shiele-peintre-portraitiste-film-Noah-Saavedra la dernière partie du film nous plonge dans une époque froide et tragique, à savoir la Première Guerre Mondiale, ses jeunes citoyens envoyés au front contre leur gré, les pénuries et la famine, le marché noir, mais aussi les épidémies en tous genres, de la scarlatine à la grippe espagnole, mal qui emportera Egon Schiele à seulement 28 ans. Les amours sont fanées, la joie est lointaine, les anciens amis d’Egon Schiele délaissent le pinceau pour les armes, les femmes se mobilisent à l’arrière, les hauts lieux de la vie nocturne sont désertés, le Prater en ruines est laissé à l’abandon -vestige d’une gloire passée-, et Schiele se meurt, consumé par une fièvre qui ne le lâche pas, mais également par le chagrin, celui de la perte de sa bien-aimée Wally, à qui il dédiera un tableau, « La Jeune Fille et la Mort ». Adapté d’un livre qui retrace la vie du peintre, ce film, qui romance avec beauté et finesse les dernières années du peintre et ses amours tourmentées dans un Vienne tour à tour ensoleillé et sépulcral, use d’une image léchée et d’une lumière délicatement travaillée pour nous plonger dans une époque qui a vu culminer bien des arts. Dieter Berner dépeint son Schiele un peu à la manière de Peter Watkins avec son Munch, en filmant de façon subjective et intime les affres d’un homme prêt à mourir pour ses toiles, dans un bel écrin historique.

Egon Schiele : Bande-annonce

https://vimeo.com/219360203

Egon Schiele : Fiche Technique

Réalisateur : Dieter Berner
Scénario : Hilde Berger, Dieter Berner d’après le roman Mort et Jeune Fille (Tod und Mädchen) : Egon Schiele et les femmes de Hilde Berger
Casting : Noah Saavedra, Maresi Riegner, Valerie Pachner, Thomas Schubert, Larissa Aimee Breidbach, Marie Jung, Elisabeth Umlauft, Daniel Sträßer…
Photographie : Carsten Thiele
Montage : Robert Hentschel
Décors : Götz Weidner
Costumes : Uli Simon
Son : François Dumont, Michel Schillings
Musique : André Dziezuk
Producteur(s) : Franz Novotny, Alexander Glehr, Bady Minck, Alexander Dumreicher-Ivanceanu
Production : Novotny & Novotny Filmproduktion, Amour Fou Luxembourg, Ulrich Seidl Filmproduktion
Distributeur : Bodega Films
Genres Drame, Biopic, Historique
Durée : 1h 49min
Date de sortie : 16 août 2017

Nationalités autrichien, luxembourgeois

Overdrive : Fast & Furious façon production Besson

Pour son premier film en tant que tête d’affiche internationale, Scott Eastwood réalise un très mauvais choix de carrière en prenant cet Overdrive. Et pour cause, cette production de Pierre Morel se présente au public comme le fils bâtard de 60 Secondes Chrono et Fast & Furious, façon production Besson.

Synopsis : Les frères Foster sont des pilotes hors pairs mais également des voleurs d’exception, qui s’attaquent principalement aux voitures les plus chères du monde. Comme leur dernier coup, une sublime Bugatti 1937 dérobée au parrain de la Mafia locale, Jacomo Morier. Ce dernier, marqué par leur ingéniosité, décide d’utiliser leurs talents afin de s’en prendre à son ennemi juré, Max Klemp. Forcés d’effectuer cette opération, les deux frères vont devoir former une petite équipe pour la Ferrari ciblée par Morier et ainsi remplir leur part du contrat

Une rafraîchissante romance spatiale qui part à la dérive

Jusque-là habitué aux seconds rôles hollywoodiens (Fury, Suicide Squad, Fast & Furious 8, Snowden…) après avoir été lancé par son paternel, le grand Clint (Mémoires de nos pères, Gran Torino et Invictus), voici que Scott Eastwood se retrouve propulsé en tête d’affiche d’un long-métrage. Qui plus est un film d’action estival, ce qui peut avoir un impact plus que conséquent sur sa carrière. Malheureusement pour lui, le résultat ne penchera clairement pas en sa faveur. Si les raisons sont nombreuses, il faut en retenir principalement deux. La première étant le fait qu’Overdrive est sorti le même jour qu’un autre actioner, Atomic Blonde, sur le papier beaucoup plus prestigieux. Et la seconde, un constat qui coule de source dès le visionnage de la bande-annonce : le long-métrage n’est, ni plus ni moins, que le fils bâtard de 60 Secondes Chrono et Fast & Furious, mariné à la sauce production Besson.

Et pour cause, Overdrive reprend le même genre de trame qu’avec Nicolas Cage, à savoir une histoire de vol de voitures. Le tout se voulant aussi fun, débile et spectaculaire (le film propose quand même une caisse roulant sur un pont qui s’écroule) que la saga de Vin Diesel, sans en oublier le cadre exotique (les Calanques de Marseille), l’ambiance musicale façon playlist et les jolies pépés. Pour le moment, rien de bien méchant si ce n’est que le film ne fait que reprendre une formule ayant déjà fait ses preuves auprès du public. Pas de nouveautés sous le soleil du Sud de la France ! Mais rien qu’avec ça, le long-métrage aurait pu se montrer suffisamment sympathique pour passer un agréable moment entre amis, le temps d’une séance. Il suffit de voir comment démarre l’ensemble. Par le biais d’une séquence d’introduction, un casse routier, qui se révèle être assez énergique, efficace et spectaculaire. De quoi nous mettre dans le bain illico ! Sauf qu’une fois le générique de début passé, les racines du producteur vont très vite rattraper Overdrive

Il s’agit du français Pierre Morel. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, c’est un cinéaste ayant fait ses armes auprès de Luc Besson en tant que cadreur et directeur de la photographie, avant de s’attaquer à la réalisation de productions signées EuropaCorp. : Banlieue 13, Taken et From Paris with Love. Étant donc un poulain du papa de Nikita et Léon, il fallait donc s’attendre à ce qu’Overdrive subisse la méthode, à savoir un projet qui ne s’intéresse qu’à faire venir des acteurs américains chez nous au point d’en négliger grandement le reste. À commencer par le scénario qui, souffrant déjà d’un classicisme désespérant, se vautre dans un vide abyssal sans nom. Enchaînant sans aucune pudeur les retournements de situations tirés par les cheveux. Les personnages aussi fades qu’inutiles, interchangeables au possible. Un humour lourdingue qui faisait déjà défaut à la séquence d’introduction (le personnage joué par Freddie Thorp est une véritable tête à claques). Des scènes qui n’ont aucune logique entre elles. Et des répliques d’une incroyable médiocrité (le coup de « Je suis bonne », même Carambar n’aurait pas osé !). Pour paraître divertissant, Overdrive aurait pu s’amuser de toute cette débilité d’écriture, comme le font les Fast & Furious. Mais non, le film préfère accumuler ses tares sans jamais les reconnaître, s’enlisant par moment dans un sérieux gênant et retardant l’action à outrance. Pour finalement se terminer sur une course-poursuite qui n’atteint au combien jamais le panache de l’ouverture, un comble !

Le pire, c’est que le long-métrage ne peut même pas compter sur le reste pour sauver les meubles. Le casting ? Une réunion d’acteurs sans aucun charisme ni talent (Scott n’a hérité de son père que le nom), en totale roue libre. À croire qu’ils ont été pris selon les critères suivants : des beaux gosses et des jolies filles pour les héros, avoir une sale tête pour être les méchants. C’est une chose de prendre sur le physique, mais faut tout de même autre chose que l’apparence pour impressionner l’assistance ! La mise en scène ? Inexistante, impersonnelle. Pire, il semblerait même que le réalisateur Antonio Negret ait perdu ses repères en faisant ce film. En effet, n’ayant pour l’instant dirigé que des épisodes de séries TV (The 100, Arrow et Legends of Tomorrow), le bonhomme se retrouve projeté à la tête d’un long-métrage sans vraiment savoir comment en faire un. Les codes ne sont pas les mêmes et il faut s’y habituer, cela va de soi. Mais le résultat doit rester le même : livrer quelque chose de cohérent. Or, Overdrive part dans tous les sens question ton, rythme et mise en scène. Donnant l’impression de passer du coq à l’âne bien trop souvent. Un exemple ? Une scène où les personnages principaux sont menacés par l’antagoniste principal, pointant vers eux un fusil, prêt à tirer. Un moment sur le papier tendu, qui enchaîne aussitôt sur une explication du héros, façon manga. Une transition très bancale qui se réitère sur plus de 90 minutes de visionnage, enchaînant  les flashbacks et séquences « imaginées par les personnages » histoire d’illustrer des propos, ce qui procure au film son aspect de mauvais brouillon inachevé. Et provoque chez le spectateur ennui et désintéressement…

En ce mercredi 16 août 2017, le choix est donc fait ! Malgré ses imperfections qui font de lui un sous-John Wick au féminin, vaut mieux se tourner vers Atomic Blonde, un divertissement d’action à la qualité assurée. Fuyez autant que possible Overdrive, une série B qui a tout d’une production Besson sans en être véritablement une au générique. En plus de votre temps et de votre argent, vous y perdrez également des neurones. À moins, bien sûr, que vous ne soyez pas difficile et que vous aimiez les cartes postales de Marseille et les beaux bolides, au quel cas ce film peut, éventuellement, vous combler. À condition de ne pas être difficile…

Overdrive : Bande-annonce

Overdrive : Fiche technique

Titre original : Overdrive
Réalisation : Antonio Negret
Scénario : Michael Brandt et Derek Haas
Interprétation : Scott Eastwood (Andrew Foster), Freddie Thorp (Garrett Foster), Ana de Armas (Stéphanie), Simon Abkarian (Jacomo Morier), Clemens Schick (Max Klemp), Gaia Weiss (Devin), Moussa Maaskri (Panahi), Kaaris (Franck)…
Photographie : Laurent Barès
Décors : Arnaud Le Roch
Costumes : Agnès Beziers
Montage : Samuel Danési et Sophie Fourdrinoy
Musique : Pascal Lengagne
Producteurs : Pierre Morel, Grégoire Melin et Christopher Tuffin
Productions : Kinology, Sentient Pictures et Umedia
Distribution : Océan Films
Budget : 26 M$
Durée : 96 minutes
Genre : Action
Date de sortie : 16 août 2017

France – 2017

Citoyen d’honneur : quand la réalité affronte la fiction

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  • A l’occasion de sa sortie DVD le 5 septembre prochain, retour sur le long-métrage argentin Citoyen d’honneur avec Oscar Martinez, Coupe Volpi du meilleur acteur.

Synopsis : Résidant en Europe depuis une trentaine d’années, l’écrivain argentin Daniel Mantovani, récompensé par le Prix Nobel de littérature, refuse la plupart du temps toutes les invitations possibles. Pourtant, lorsque sa petite ville natale argentine Salas le sollicite pour le faire citoyen d’honneur, Mantovani accepte. Mais comment sont les habitants de Salas, ceux qui sont devenus à leur insu les personnages de ses romans ?

Gastón Duprat et Mariano Cohn se sont beaucoup amusés à créer Daniel Mantovani, un écrivain fictif plus vrai que nature. Il s’agit au départ d’une sorte de « vengeance » face à certaines justices : en réalité, aucun auteur argentin n’a jamais remporté le Nobel de littérature (même pas Borges, pourtant cité dans le long-métrage), contrairement à Mantovani dans le film. Le « délire » est même allé plus loin dans la création du personnage principal : un roman de ce soi-disant Mantovani a été publié par Random House Mondadori et d’autres textes devraient voir le jour dans les librairies. Cela n’a évidemment rien d’exceptionnel (des romans du personnage fictif télé Castle – incarné par Nathan Fillion – sont sortis pour ne citer que cet exemple). Pourtant, ce prix-là, aussi prestigieux soit-il, tout le monde s’en fiche à Salas, le village natal de Mantovani qu’il a longtemps fui. Paradoxalement, Salas a aussi été sa principale source d’inspiration. Et il n’y retourne que pour pouvoir pondre sa prochaine création littéraire. Là-bas on peut brûler ses romans et même s’y torcher, aussi bien au sens figuré que littéral. Si les réalisateurs ont réussi à venger l’Argentine toujours absente dans le palmarès des Nobel de littérature, en revanche, certains individus veulent se venger d’être devenus des personnages de fiction peu glorieux. La bête littéraire se retourne alors contre son créateur.

Citoyen d’honneur joue sans cesse sur les mises en abyme avec cet écrivain fictif, incarné par Oscar Martinez, surprenant de subtilité et qui mérite amplement son prix d’interprétation à Venise. Le film est alors construit sur différents chapitres qui nourriront la propre œuvre de Mantovani. La subtilité est certainement l’un des termes les plus importants pour aborder ce long-métrage : Mantovani écrit ses romans à partir de ses observations minutieuses. La mise en abyme est de nouveau pertinente et élargie puisque le scénario doit conduire les spectateurs à regarder les personnages et les situations attentivement pour comprendre le fonctionnement de l’écrivain. Le procédé est d’autant plus intéressant puisqu’aucune scène ne montre l’écrivain en train d’écrire justement. Être auteur, être artiste, et même plus globalement être un intellectuel, ce n’est pas simplement se contenter de prendre sa plume : il doit passer par des épreuves sociologiques et même scientifiques, ce qui peut sembler a priori paradoxal pour un artiste littéraire. Peut-être est-ce aussi à cause de ses facultés à analyser les gens que Mantovani n’est pas parvenu et ne parvient pas à s’attacher à Salas même s’il a aussi probablement de l’affection.

citoyen-d-honneur-film-oscar-martinez-critiqueIl est juste regrettable que Citoyen d’honneur manque de rythme ce qui rend le film parfois difficile à digérer. De plus, le cynisme du personnage principal et même de toutes les situations aurait pu être davantage souligné avec un rythme plus soutenu. Le film a peut-être été mal vendu : l’humour est certes bien présent mais il n’est pas non plus ravageur aux Nouveaux Sauvages, récente comédie argentine avec déjà Oscar Martinez dans la distribution. Il s’agit d’une comédie fine jouant beaucoup sur le décalage qui devient un parallèle pertinent entre le monde huppé que le personnage principal fréquente depuis trente ans et Salas. Mantovani a fui un endroit pour aller dans un autre similaire qui est tout simplement plus grand et mieux réputé. Les quatre jours à Salas ne sont finalement pas si différents du quotidien de l’écrivain en Europe. Les villageois sont certes légèrement caricaturés mais le portrait dressé reste humain. Les réalisateurs ne sont jamais arrogants envers les provinciaux parfois rustres et même colériques contrairement à Mantovani, un homme aigri et misanthrope qui doit assumer ses responsabilités en se confrontant à ceux qui lui ont inspiré ses romans et qui l’ont donc aussi aidé dans un sens à devenir célèbre et reconnu.

Citoyen d’honneur : bande-annonce

Citoyen d’honneur : Fiche Technique

Titre original : El ciudadano ilustre
Réalisation : Mariano Cohn et Gastón Duprat
Scénario : Andrés Duprat
Interprètes : Oscar Martinez, Dady Brieva, Andrea Frigerio…
Producteurs : Fernando Sokolowicz, Victoria Aizenstat, Eduardo Escudero, Manuel Monzón, Fernando Riera…
Société de production : Aleph Pruducciones
Distributeur : Memento Films Distribution
Durée : 117 minutes
Genre : comédie
Date de sortie : 8 mars 2017

Argentine – 2016

Atomic Blonde : un thriller poussif mais efficace

Atomic Blonde tente de trouver un juste milieu entre le thriller d’espionnage et le film d’action sévèrement burné mais se fourvoie dans un scénario qui manque de relief.

Synopsis : L’agent Lorraine Broughton est une des meilleures espionne du Service de renseignement de Sa Majesté. A la fois sensuelle et sauvage, et prête à déployer toutes ses compétences pour rester en vie durant sa mission impossible. Envoyée seule à Berlin dans le but de livrer un dossier de la plus haute importance dans cette ville au climat instable, elle s’associe avec David Percival, le chef de station locale, et commence alors un jeu d’espions des plus meurtriers.

Jane Wick

Cascadeur et chorégraphe de scènes d’actions, David Leitch a commencé à faire parler de lui avec son comparse Chad Stahelski après que les deux hommes aient décidé de passer à la réalisation en 2014 avec leur premier film, John Wick. Petite surprise du cinéma d’action qui marquait à la fois le grand retour de Keanu Reeves, mais qui aussi s’érigeait en véritable lettre d’amour au travail de chorégraphie dans le cinéma d’action. Les deux réalisateurs mettaient en avant ce qu’ils aimaient dans un long métrage régressif mais foncièrement jouissif. Cette année alors que Stahelski a fait une excellente suite à John Wick, David Leitch, lui, tente de partir sur quelque chose d’un peu différent en s’associant au projet Atomic Blonde, une adaptation du roman graphique The Coldest City. Leitch semble celui qui possède les faveurs d’Hollywood, étant aussi rattaché à la réalisation de Deadpool 2, mais avec ce Atomic Blonde, il a plus de difficultés à convaincre là où Stahelski avait su se transcender.

La démarche du film apparaît très vite poussive, que ce soit dans sa forme comme dans son fond. Le scénario emploie sans la moindre finesse tous les clichés du film d’espionnage. Des trahisons à la poursuite effrénée pour mettre la main sur un MacGuffin (objet que convoite les personnages et qui sert de développement du scénario), on passe en revue le cahier des charges du parfait thriller d’espionnage sans pour autant avoir la profondeur des ténors du genre. Les rebondissements sont trop prévisibles pour créer le trouble chez le spectateur mais aussi les personnages manquent de relief pour sortir du manichéisme ambiant. Même si le récit tente de nous perdre, les personnages ne sont jamais plus que ce qu’ils paraissent être, quand bien même l’intrigue tente de nous faire croire le contraire. En accord avec son traitement de l’image, Atomic Blonde est un film très noir et blanc, la photographie travaillant énormément ces deux contrastes comme le scénario qui en vient à manquer de nuances malgré le personnage de McAvoy qui sort légèrement du lot. Le traitement reste succinct au final et c’est d’autant plus regrettable pour un film qui asseoit ses symboliques autour de la chute du mur de Berlin et donc de la perte de repères face à l’ennemi. Jamais l’ensemble ne parvient à brouiller les pistes entre bien et mal comme pourtant il le voudrait.

C’est en partie de la faute d’un casting qui ne sait pas aussi nuancer son jeu. Charlize Theron ne parvient pas à être crédible en espionne car son expression de tueuse au sang froid vient éventer le fait qu’elle est censée être sous couverture. Le jeu de l’actrice manque de crédibilité car elle ne dévie que rarement de sa performance monolithique qui la rapproche plus d’une arme implacable que de l’agent qui doit s’infiltrer pour démasquer une taupe. Par contre, il faut reconnaître que l’actrice assure lorsqu’il s’agit des scènes d’actions et donne vraiment de sa personne au sein de chorégraphies brutales et inspirées. Notamment lors d’un long plan séquence où la performance physique de l’actrice crève l’écran. Mais l’absence de subtilité dans le jeu de l’actrice incombe aussi à l’écriture très faible de son personnage qui ne lui donne aucune épaisseur ou enjeux émotionnels malgré des tentatives bien trop maladroites. Le reste du casting joue sans fausse note mais ne sort jamais de leur zone de confort, seul le génial James McAvoy arrive à apporter de l’énergie et une nuance à son personnage qui n’était pas forcément sur le papier.

Mais, ici, David Leitch est plus intéressé par l’action que son histoire en elle-même. Il est plus inspiré dans les scènes musclées qu’il filme avec savoir-faire pour rendre hommage aux chorégraphies des combats et faire honneur aux acteurs qui se donnent vraiment. Les plans sont longs, sans trop de coupures pour que l’on constate le plus souvent possible que peu de doublures ont été utilisées. Cela offre des scènes d’actions percutantes et lisibles mais le seul morceau de bravoure qui marquera vraiment est un hallucinant plan séquence qui sert presque de climax au film. Pour ce qui est du reste, Leitch semble moins inspiré que ne l’a été Stahelski avec son John Wick: Chapter 2, où il avait filmé chaque explosion de violence comme un ballet où les chorégraphies devenaient fascinantes de beauté. Ici, Atomic Blonde à un rapport plus traditionnel face à l’action. Mais c’est surtout dans l’ambiance de son film que Leitch peine à convaincre, car malgré une maîtrise évidente du langage cinématographique, il en fait beaucoup trop dans la sur-esthétisation. L’aspect néon est beaucoup trop appuyé par une photographie qui joue trop les contrastes et sature l’image, tandis que la soundtrack est trop évidente dans sa recherche du cool et se montre bien trop présente. Sans compter qu’elle est maladroitement mise en scène car elle est souvent intradiégétique. Et il est incohérent de voir un personnage mettre en route une radio pour massacrer quelqu’un ou de voir un personnage se balader avec des écouteurs alors qu’il est censé être sur ses gardes car traqué par des espions, tout ça pour justifier la succession incessante de musique pop des années 80.

Atomic Blonde est un divertissement globalement sympathique mais poussif dans son exécution. On ne s’ennuie pas et on arrive même a apprécier les scènes d’actions savamment orchestrées mais sans jamais vraiment s’impliquer dans le récit ou ses personnages. La démarche est bien trop légère sur le fond mais trop appuyée sur la forme. Le scénario s’avère classique et sans grand intérêt mais le réalisateur s’intéresse avant tout à introniser Charlize Theron comme une figure majeure de l’actionner. Sur ce point, l’actrice offre une performance physique impressionnante même si cela sacrifie la subtilité de son jeu. Pas très fin mais efficace, Atomic Blonde remplit sa mission de divertissement estival même si il reste un peu décevant venant d’un des réalisateurs de John Wick, car ici jamais il n’arrive à iconiser son univers et ses personnages comme il avait pu le faire dans le passé.

Atomic Blonde : Bande-annonce

Atomic Blonde : Fiche Technique

Réalisation : David Leitch
Scénario : Kurt Johnstad, d’après le roman The Coldest City d’Antony Johnston et Sam Hart
Casting : Charlize Theron, James McAvoy, John Goodman, Til Schweiger, Eddie Marsan, Sofia Boutella, Toby Jones, Bill Skarsgård
Décors : David Scheunemann
Costumes : Cindy Evans
Photographie : Jonathan Sela
Montage : Elísabet Ronaldsdóttir
Musique : Tyler Bates
Producteurs : A.J. Dix, Eric Gitter, Beth Kono, Kelly McCormick, Peter Schwerin et Charlize Theron
Coproducteurs : Ildiko Kemeny et David Minkowski
Producteurs délégués : David Guillod, Kurt Johnstad, Nick Meyer, Joe Nozemack, Steven V. Scavelli, Marc Schaberg, Ethan Smith, Fredrik Zander
Distribution : Universal Pictures International France
Budget : 30 millions de dollars
Durée : 115 minutes
Genre : thriller, espionnage, action
Dates de sortie : 16 août 2017

États-Unis – 2017

Atomic Blonde, Egon Schiele… : les films à voir ou pas ce week-end

Une femme douce, SummertimeChaque semaine, une dizaine de nouveaux titres se partagent l’affiche. Que faut-il voir cette semaine au cinéma ? La rédaction fait le tri pour vous. Ce week-end on vous conseille Atomic Blonde, Egon Schiele et Lumières d’été.

Comparé à un John Wick féminin, Atomic Blonde est le film d’action à voir cette semaine. Depuis Mad Max : Fury Road, l’ex top-model Charlize Theron trouve une appétence dans les séquences dynamiques et musclées. Goût pour la baston et les effets spéciaux qu’elle a confirmé en incarnant la méchante du dernier Fast and Furious. Avec Atomic Blonde, elle se positionne comme l’un des personnages d’action les plus badass de ces dernières années. Le tout dans une production qui se démarque par une chorégraphie impeccable, des séquences de combat et une photographie léchée. Un must see pour les amateurs de cinéma brut et les spectateurs qui ont en marre de voir toujours les mêmes têtes jouer les agents spéciaux.

On vous invite également à vous plonger dans la vie du peintre autrichien Egon Schiele dans le biopic éponyme réalisé par Dieter Berner. Une belle occasion de découvrir le cinéma autrichien et luxembourgeois, qu’on ne regarde que très peu en France. Dieter Berner réalise le portrait d’un artiste, figure de l’expressionnisme allemand, provocateur et maudit à l’instar du poète Arthur Rimbaud. Une œuvre rythmée par les relations amoureuses de Schiele et sublimée par la musique de Andre Dziezuk.

Vous pouvez également découvrir le dernier film Tony Gatlif. À travers un road movie musical, Djam dessine le portrait d’une jeune femme forte. Une Vie Violente du cinéaste Thierry de Peretti, un long métrage rugueux et atypique présenté à la Semaine de la Critique du dernier Festival de CannesUne évocation douloureuse d’une période de l’histoire Corse et de cette jeunesse sacrifiée à la fin des années 1990 avec ses combats et ses guerres de clans. Le film d’horreur Annabelle 2 fait aussi sensation, une suite bien plus convaincante et terrifiante que le premier opus.

Les films de l’été : Summer Wars de Mamoru Hosoda

Tout le mois d’août, les rédacteurs du Magduciné vous font découvrir les meilleurs films de l’été. Aujourd’hui, Mamoru Hosoda nous emmène au cœur d’une réunion de famille japonaise dans Summer Wars

« L’été c’est pastèques, feux d’artifices et filles. » nous promet dès ses premières minutes Summer wars, un film du Studio Madhouse réalisé par Mamoru Hosoda et sorti en 2009.

Kenji Koiso est un petit génie des maths qui travaille pendant ses vacances à la maintenance d’OZ, une version alternative d’internet à mi-chemin entre le réseau social et le MMO (jeux massivement multi-joueurs) reliant la majeure partie des systèmes d’information de la planète. Alors que l’été commence tout juste, il se fait embaucher par Natsuki, une camarade de classe, pour aller se faire passer pour son petit ami lors de l’anniversaire des 90 ans de sa grand-mère. Celle-ci est la doyenne des Jinnouchi, une grande famille pleine d’histoire qui se retrouve pour cet événement particulier. Mais alors qu’il découvre tout ce monde de traditions, OZ est victime d’un piratage à l’échelle mondiale. Une course contre la montre commence dans cette famille pour essayer de sauver OZ.

Avec un tel résumé, inutile de disserter durant des heures pour deviner lesummer-wars-entrainement principal propos de Summer Wars : nous parler de ce Japon « entre tradition et modernité » que nous présentent 95% des agences de voyage pas très originales. Les traditions sont-elles vouées à être effacées par l’innovation constante et l’ouverture au monde, ou n’ont-elles pas au contraire quelque chose à apporter à cette nouvelle ère. Ici la dualité est partout, dans le scenario et les personnages bien sûr, mais aussi dans la mise en scène, le montage (très dynamique dans OZ, plus posé dans la réalité) et même les décors. On pourra citer la scène ou la famille, plongée littéralement dans l’ombre suite à un deuil, voit l’un de ses membres retourner dans la lumière lorsque résonnent les pleurs d’un nouveau-né. Ou encore la stratégie consistant à transformer l’univers futuriste d’OZ en une forteresse du Japon médiéval pour en reprendre le contrôle. Les exemples sont légions. Le neuf apporte du progrès au vieux, le vieux apporte du sens au neuf.

Pourtant si l’on vous parle aujourd’hui de Summer Wars ce n’est pas pour cette dialectique, qui si elle en reste extrêmement intéressante à étudier n’en est pas moins très classique dans l’animation japonaise, chez Hosoda comme ailleurs. Non si on parle de Summer Wars, c’est pour sa plongée dans un été japonais qui ne donne qu’une envie : prendre ses billets d’avions là maintenant et foncer droit vers l’est. Entre la nourriture omniprésente tout au long du film, les repas de famille conviviaux, les traditions et histoires centenaires du clan Jinnouchi, tout est là pour que l’on se sente invité. On découvre cet univers avec Kenji, on est invité comme lui et nous suivons donc la même progression que lui, mais à mesure que l’on découvre la famille, la réalisation s’éloigne petit à petit. Kenji est toujours au centre de la narration, mais notre point de vue n’est plus collé à lui. A mesure que l’on se familiarise avec les (très) nombreux membres de la famille Jinnouchi, on commence à les suivre dans des scènes où Kenji n’est plus présent, faisant passer notre point de vue de celui de l’invité à celui du membre à part entière de la famille. Un véritable sentiment d’authenticité se dégage de ces moments de vie, à l’écart souvent des tumultes de la trame principale, une simple famille qui fait sa vie alors que l’été s’installe.

Un film léger donc, mais peut être trop justement. Cette simplicité qui est la force du film en vient également à être sa faiblesse, les coïncidences narratives s’accumulent comme autant de chances pour le spectateur de sortir de l’expérience du film. Si bien sûr ces coïncidences servent le propos, elles ont tendance à être traitées de façon trop naïve pour nous empêcher de hausser un sourcil. On prendra l’exemple de l’influence totalement exagérée de l’aïeule de la famille qui appelle tranquillement des ministres pour savoir comment ils prennent en charge la situation dans une scène qui prête à sourire.

De manière générale, une fois ce défaut mis de côté, le film reste très plaisant. Le fond reste néanmoins suffisamment nuancé pour contrer la simplicité de la forme. La musique est excellente, l’animation est aux petits oignons, le monde d’OZ rend extrêmement bien, des décors jusqu’aux designs des personnages (mention spéciale à LOVE MACHINE qui est visuellement un des antagonistes les plus réussis de l’animation japonaise récente). Un film léger donc, peut-être trop pour certains, mais qui devrait sans problème trouver une place dans votre liste de films estivaux. Un vrai petit morceau d’été nippon avec Pastèques, feux d’artifices et filles.

Summer Wars : Bande-annonce

Synopsis : Bienvenue dans le monde de OZ : la plateforme communautaire d’internet. En se connectant depuis un ordinateur, une télévision ou un téléphone, des millions d’avatars alimentent le plus grand réseau social en ligne pour une nouvelle vie, hors des limites de la réalité. Kenji, un lycéen timide et surdoué en mathématiques, effectue un job d’été au service de la maintenance d’OZ. A sa grande surprise, la jolie Natsuki, la fille de ses rêves, lui propose de l’accompagner à Nagano, sa ville natale. Il se retrouve alors embarqué pour la fête traditionnelle du clan Jinnouchi. Il comprend bientôt que Natsuki ne l’a invité que pour jouer le rôle du  » futur fiancé  » et faire bonne figure vis-à-vis de sa vénérable grand mère. Au même moment, un virus attaque OZ, déclenchant catastrophes sur catastrophes au niveau planétaire. Avec l’aide de Kenji, tout le clan Jinnouchi se lance alors dans une véritable croisade familiale pour sauver le monde virtuel et ses habitants…

Summer Wars : Fiche Technique

Titre original : Sama Wozu

Réalisation : Mamoru Hosoda
Scénario : Satoko Okudera
Interprétation : Ryûnosuke Kamiki (Kenji Koiso), Sumiko Fuji (Sakae Jinnouchi), Takahiro Yokokawa (Takashi Sakuma), Nanami Sakuraba
(Natsuki Shinohara)…
Montage : Shigeru Nishiyama
Musique : Akihiko Matsumoto
Producteur(s) : Takuya Itô, Yûichirô Saito, Nozomu Takahashi, Takafumi Watanabe
Distributeur : Eurozoom
Genre Animation
Durée : 1h54
Date de sortie : 9 juin 2010
Date de sortie DVD/Blu-ray : 27/10/2010

Japon – 2009

Auteur : Yvan Ribollet

Inspecteur Lavardin et le sourire goguenard de Chabrol

Avec Inspecteur Lavardin, Chabrol poursuit sa description acerbe de la bourgeoisie de province.

Synopsis : Raoul Mons est un notable important du côté de Saint-Malo. Écrivain reconnu, il va entrer bientôt à l’Académie Française. Autorité morale, il parvient à faire interdire une représentation théâtrale jugée « immorale ». Il vit dans sa villa auprès de sa femme, Hélène, de sa belle-fille Véronique et de Claude, frère d’Hélène. Un jour, le cadavre de Raoul Mons est retrouvé, nu, sur une plage.

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En ce milieu des années 80, Claude Chabrol n’a plus rien à prouver. Il enchaîne les succès salués par la critique et le public (Violette Nozière, Les Fantômes du chapelier), mais aussi des films plus intimistes et personnels (Cheval d’orgueil). Après Poulet au Vinaigre, le cinéaste reprend le personnage de Jean Lavardin, interprété par Jean Poiret, pour une deuxième enquête, mais avec toujours la même cible : la bourgeoisie de province.

On sent tout au long du film que Chabrol se fait plaisir. Le cinéaste se confond avec son personnage principal, un alter ego qui lui permet de porter un regard scrutateur et acerbe sur les vices plus ou moins bien cachés de cette bourgeoisie. Il traque les failles où le vernis de la bienséance se craquelle, avec un sens de l’observation et une ironie mordante qui font mouche.

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Dès le début, l’hypocrisie de la famille Mons éclate au grand jour grâce à des dialogues ciselés à merveille. « Nous sommes des gens simples », dit Raoul Mons à sa domestique qui vient lui servir un plat raffiné au sein de sa grande propriété, propos contredits par l’ambiance guindée dans laquelle nous sommes plongés dans cette scène d’ouverture.

L’arrivée de Lavardin, « jadis voyou, aujourd’hui flic », va forcément chambouler les apparences bien implantées. De son passé douteux, Lavardin a conservé les méthodes peu orthodoxes : fouiller sans mandat, foncer directement sur ceux qui ne lui plaisent pas, donner des claques aux témoins récalcitrants, etc.

Au fil de l’enquête, Chabrol va déployer la panoplie de ses talents : une mise en scène discrète, qui n’a l’air de rien mais qui fait attention aux moindres détails (comme Lavardin lui-même, d’ailleurs), un rythme suffisamment travaillé pour attraper le spectateur pendant une heure et demi sans l’ennuyer un seul instant, des personnages incarnés par des acteurs remarquables (Jean Poiret est formidable de charisme et d’ironie, et Jean-Luc Bideau, acteur trop sous-estimé, parvient à donner ici la mesure de son talent).

La prime revient à des dialogues ciselés qui mettent à nu les hypocrisies de cette bourgeoisie qui se veut garante de la bonne morale (« Mon Dieu, mon Dieu, protégez-moi et écrasez les autres ! »). Du coup, l’enquête, les énigmes, les rapports de force entre les personnages, les dialogues savoureux, tout cela est plus intéressant que de connaître l’identité de l’assassin. On est presque déçus lorsque ce ballet ironique et mordant se termine. On imagine un Chabrol goguenard s’amusant avec ses personnages, ses spectateurs et les codes mêmes du film policier (comme le montre la bande annonce ci-dessous).

inspecteur-lavardin-claude-chabrol-jean-claude-brialy-critique-film

Finalement, si ce film n’a rien d’innovant, il est très agréable à voir et revoir et se savoure comme ce petit cognac que Raoul cachait dans sa Bible. Un vrai régal qui sera un des grands succès de Chabrol, ce qui entraînera une série télé, Les Dossiers secrets de l’inspecteur Lavardin (quatre épisodes, deux réalisés par Chabrol lui-même, et les deux autres par Christian de Chalonge, grand cinéaste injustement oublié de nos jours).

Inspecteur Lavardin : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=zPgy0NChwe0

Inspecteur Lavardin : fiche technique

Réalisateur : Claude Chabrol
Scénario : Claude Chabrol, Dominique Roulet
Interprètes : Jean Poiret (Jean Lavardin), Bernadette Lafont (Hélène Mons), Jean-Claude Brialy (Claude Alvarez), Hermine Clair (Véronique Manguin), Jean-Luc Bideau (Max Charnet).
Photographie : Jean Rabier
Montage : Dominique Fardoulis
Musique : Matthieu Chabrol
Producteur : Marin Karmitz
Sociétés de production : MK2 Productions, les Film A2, TSR, CAB Productions
Société de distribution : MK2
Genre : policier
Durée : 96 minutes
Date de sortie : 12 mars 1986

France-1986

Une vie violente : la loi du plus fort est toujours la meilleure ?

Une vie violente pourrait être celle de n’importe qui, une parmi d’autres. Stéphane n’est pas sans rappeler nombre de ses semblables, des jeunes comme lui qui veulent changer le monde avec les armes de l’ennemi.

Synopsis : Malgré la menace de mort qui pèse sur sa tête, Stéphane décide de retourner en Corse pour assister à l’enterrement de Christophe, son ami d’enfance et compagnon de lutte, assassiné la veille. C’est l’occasion pour lui de se rappeler les évènements qui l’ont vu passer, petit bourgeois cultivé de Bastia, de la délinquance au radicalisme politique et du radicalisme politique à la clandestinité.

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change ». – Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Stéphane est le protagoniste d’Une vie violente. C’est un jeune homme faisant des études de sciences politiques et issu d’une famille aisée. Il a envie de vivre une vie qui vaille le coup, faire quelque chose de son existence. Il est porteur de ces idéaux de justice et d’équité qui animent la jeunesse, d’où qu’elle vienne. C’est lors d’un séjour en prison que Stéphane va rencontrer des militants de la lutte armée. Il admire ces hommes qui agissent vraiment pour le peuple corse, disent-ils, et ne se limitent pas à de beaux discours. une-vie-violente-jean-etienne-brat-execution-bergerIl voit en eux l’occasion de mettre un terme à son impotence, de donner enfin un sens à sa vie et de rejoindre une communauté de frères d’armes qui sauront lui apprendre ce qu’il doit savoir et faire bloc autour de lui en cas de danger. Il associe à la cause ses amis qui vivotent, plus ou moins désœuvrés, plus ou moins animés d’une volonté de changement. Commencent alors les exactions : on s’attaque au bâti, celui payé avec de l’argent sale sur des terrains non constructibles pour offrir sa villa au parrain d’un clan puissant, puis l’on arrive rapidement à la violence envers autrui, le point de bascule du film. C’est là que la mise en scène de Thierry de Perretti devient particulièrement intéressante.

une-vie-violente-jean-michelangeli-cedric-appietto-jean-etienne-brat-henri-noel-tabary-intimidationA l’image de ces territoires français ultramarins, reliques d’un empire colonial dont l’État préfère taire l’histoire, la Corse est un parent pauvre de la République. L’île de beauté est reléguée au statut d’aire de villégiature ; peu importe la corruption des élus locaux et leurs accointances mafieuses, pourvu qu’on ait une villa au soleil huit semaines par an. Pour un insulaire de souche, le constat est amer, désespérant, révoltant. En prendre conscience, c’est s’exposer à le vivre de manière obsessionnelle, avec une nécessité impérieuse d’agir. La question est de savoir de quelle manière on agira, selon quelles méthodes et au nom de quoi. Au-delà du portrait choral d’une jeunesse séduite par les idées nationalistes, Thierry de Perretti pose avec ses choix de mise en scène dans Une vie violente de réelles questions d’éthique.

Le film nous place d’entrée de jeu face à une narration en flashback. Le réalisateur décide de nous donner l’issue de l’histoire dès l’introduction : nous sommes dans une tragédie. C’est une forme narrative plutôt commune lorsqu’il s’agit d’évoquer la gloire et la déchéance d’un personnage, souvent une figure de gangster, un homme parti de rien qui parvient au sommet avant de chuter immanquablement. Si certains éléments contextuels peuvent y faire référence (amitié exclusivement masculine, virilisme guerrier dans l’attitude des personnages etc…), de Perretti va plus loin que l’habituelle pièce en trois actes ascension – succès – disgrâce.

L’assassinat proprement dit, le réalisateur ne le dévoile que très peu. Pas de sang qui gicle, pas de sursaut à chaque instant suite à un coup de feu intempestif, ce qui intéresse le cinéaste, ce n’est pas de filmer le corps éventré des morts, mais l’âme tourmentée des vivants. La majeure partie du film constitue en des scènes de dialogue très révélatrices de l’état psychologique dans lequel se trouvent les personnages. A ce titre, Une vie violente passerait presque pour un essai philosophique d’éthique et de morale. Si l’on emprunte à ceux que l’on prétend combattre leurs méthodes (à savoir le meurtre), remporte t-on réellement une victoire ?

Une fois la spirale de la violence enclenchée, rien ne peut la stopper. Quiconque tente de troubler le milieu opaque des affaires en Corse en paiera le prix, avec la complicité de l’État qui trouve un avantage à ce que rien ne change. Comme le disent ces femmes qui déjeunent entre elles à la fin du film (dans l’unique dialogue féminin d’Une vie violente) qui a l’acuité des propos d’un chœur antique, la règle c’est la règle. Telle une loi du talion, elle s’applique implacable.

Héritant de l’âpreté et du regard sans concession des Apaches, le précédent film du réalisateur, Une vie violente continue de faire le portrait d’une Corse où les grands idéaux de la République n’ont pas le droit de cité. La première et la plus ignoble des violences, matrices de toutes les autres, c’est la violence étatique qui abandonne sciemment des territoires aux mains d’un capitalisme amoral pour des raisons stratégiques. La République est si loin qu’elle n’entend pas la colère sourdre dans le cœur de son peuple…

Une vie violente : bande annonce

Une vie violente : fiche technique

Réalisateur : Thierry de Perretti
Scénario : Guillaume Bréaud, Thierry de Perretti
Interprétation : Jean Michelangeli (Stéphane), Henri-Noël Tabary (Christophe), Cédric Appietto (Michel), Marie-Pierre Nouveau (Jeanne), Délia Sepulcre-Nativi (Raphaëlle), Dominique Colombani (François), Paul Garatte (Marc-Antoine), Jean-Etienne Brat (Micka), Anaïs Lechiara (Vanessa)
Supervision musicale : Frédéric Junqua
Photographie : Claire Mathon
Montage : Marion Monnier
Producteurs : Jean-Etienne Brat, Rémi Burah, Frédéric Jouve, Marie Lecoq, Delphine Leoni, Olivier Père
Distribution : Pyramide Distribution
Récompenses : Semaine de la Critique – Cannes 2017
Durée : 105 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 9 août 2017

France – 2017

Djam, un road movie au son de la liberté

Tony Gatlif fait planer les esprits à travers un road movie musical dans lequel il dresse le sublime portrait d’une jeune fille forte et libre : Djam.

Synopsis : Djam, une jeune femme grecque, est envoyée à Istanbul par son oncle Kakourgos, un ancien marin passionné de Rébétiko, pour trouver la pièce rare qui réparera leur bateau. Elle y rencontre Avril, une française de dix-neuf ans, seule et sans argent, venue en Turquie pour être bénévole auprès des réfugiés. Djam, généreuse, insolente, imprévisible et libre la prend alors sous son aile sur le chemin vers Mytilène. Un voyage fait de rencontres, de musique, de partage et d’espoir.

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« Je pisse sur ceux qui interdisent la musique et la liberté »

Djam nous enchante dès la scène d’ouverture avec une actrice principale toute en sensualité dont on ressent immédiatement le besoin de liberté. Sous ses airs de Marine Vacht dont la même douceur ressort des traits, la jeune comédienne s’approprie aussi bien la caméra que les routes qu’elle rencontre sur son chemin vers la Turquie. L’exil n’a jamais été aussi dansant que dans Djam où le Rébétiko (musique traditionnelle grecque et turque) joue l’un des premiers rôles. Tony Gatlif réalise alors un road-movie ensorcelant au rythme de la voix de Daphne Patakia et des paysages helléniques et orientaux qui donnent tout à fait envie de prendre la route. La luminosité qui ressort des plans est la même que la boule d’énergie qui sillonne les villages en chorégraphies et en chansons. Tout est accordé avec subtilité, l’osmose entre le personnage et la route qu’elle prend est totale.

Sa figure de jeune femme libre est portée par son corps. Par exemple, elle ne porte jamais de culotte. Ses gestes sont d’une aisance remarquable, rien ne l’empêchera de vivre comme elle l’entend. Dès sa rencontre avec Avril, on saisit l’ambivalence qui va peser sur leur relation, parfois ambigüe mais pas vraiment exploitée. La liberté de Djam est communicative pour cette jeune française qui semble bien plus renfermée mais qui finira par se sentir plus libérée au contact de la jeune grecque. Leur lien est parfois survolé par le réalisateur qui en fait une arme de plus pour son hymne à la liberté.

Plus le film avance et plus l’on s’aperçoit que ces sourires cachent, comme souvent, des blessures dont la mort de sa mère. La musique apparaît alors comme tout ce qui lui reste, tout ce qui la sauve, elle et celui qu’elle appelle son oncle. La jeune fille solaire contraste avec la pauvreté apparente montrée par le réalisateur à la fin du film. Une seconde histoire commence quasiment au retour de Djam en Grèce et les enjeux du scénario se brouillent un peu. En abordant peu en profondeur le thème des réfugiés, Gatlif fait passer des messages, qui n’en restent pas moins bouleversants, mais s’éloigne de l’intrigue de base. La musicalité du film parvient cependant à cacher ses défauts.

Djam : Bande Annonce

Djam : Fiche technique

Réalisation : Tony Gatlif
Scénario : Tony Gatlif
Interprétation : Daphne Patakia, Simon Abkarian, Maryne Cayon…
Image : Patrick Ghiringhelli
Montage : Monique Dartonne
Productrice : Delphine Mantoulet
Société de production : Princes Films, Pyramide Productions, Güverte Film, Blonde Audiovisual
Distributeur : Les films du losange
Durée : drameGenre : 97 minutes
Date de sortie : 9 août 2017

Français, Grec, Turc – 2017

Les films de l’été : Un été en Louisiane, de Robert Mulligan

Tout le mois d’août, les rédacteurs de CineSeriesMag vous font découvrir les meilleurs films de l’été. Aujourd’hui, plongée douce-amère dans la Louisiane des années 50 au son de la musique d’Elvis Presley avec Un été en Louisiane.

Synopsis : Louisiane, été 1957. Dani Trant, une adolescente effrontée de 14 ans, vit dans une ferme avec ses parents et ses deux soeurs, dont Maureen, son aînée, belle jeune fille de 17 ans avec qui elle partage une grande complicité. Mais un jour, Court Foster, un garçon de 17 ans, vient s’installer dans la maison voisine avec sa famille : Dani découvre ses premiers émois amoureux, mais va aussi connaître ses premiers chagrins. 

Le bonheur simple

L’été est une saison qui symbolise souvent la fin de l’année scolaire et le début des vacances, sorte de parenthèse enchantée qui est la plupart du temps synonyme de paradis pour les enfants.

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Ici, la jeune Dani en est l’exemple vivant : l’école est terminée, et même si ses parents la forcent à aller à l’église et au catéchisme, l’adolescente profite de son temps libre en s’adonnant à des bonheurs simples. Baignades dans le ruisseau, courses dans les champs, barbecues entre amis, discussions nocturnes sous le porche avec sa sœur aînée, le tout rythmé par le son des mélodies « fifties », Elvis en tête : Dani s’adonne à des joies toutes naturelles qui sentent bon l’été et la liberté, mais également l’innocence. C’est une fillette, du moins encore au début. Bientôt, elle laissera sa naïveté derrière elle pour basculer dans le monde des adultes, et alors, cet été si singulier sera teinté d’une nostalgie particulière, celle du dernier été de son enfance. Un souvenir qui restera inscrit dans sa vie comme celui du passage d’un monde à l’autre. Car si Un été en Louisiane est un film estival qui dépeint avec un charme désuet les plaisirs champêtres d’une famille de fermiers, c’est également un récit d’apprentissage fort, une coming of age story douce amère au rythme contemplatif, qui se savoure avec l’émotion de quelque chose que l’on a déjà perdu.

D’amour et d’eau fraîche

L’été, c’est aussi la saison des premiers émois amoureux, la découverte de son corps, de la séduction et des passions éphémères qui durent le temps des vacances, mais qui, là encore, marquent nos souvenirs. Un été en Louisiane illustre cette idée à travers la romance chaste qui unit Dani, 14 ans, à son nouveau voisin Court, 17 ans, dont elle s’éprend. Secrètement jalouse de sa grande sœur Maureen qui est « belle », et qui séduit tous les garçons sur son passage, Dani est complexée d’être encore considérée comme une gamine et n’aura de cesse de revendiquer sa maturité, allant jusqu’à accepter sa féminité, elle qui au départ se la jouait garçon manqué. Prépubère, elle n’a pas les atouts physiques de sa sœur, mais ses hormones la titillent : elle aussi, aimerait connaître l’amour avec un garçon. Qu’est-ce qu’embrasser ? Comment savoir lorsque l’on tombe amoureux ? Tant de questions que l’héroïne se pose, elle qui en pince pour son jeune voisin. On assiste alors à la naissance d’une affection pudique entre Dani et Court, the-man-in-the-moon-reese-witherspoon-jason-londonqui la considère initialement comme sa petite sœur, avant d’accepter de lui offrir ce qu’elle attend : l’attention d’un garçon, le premier baiser, les regards complices. Mais si Court le fait par gentillesse, Dani s’emballe, et la chute n’en est que plus rude lorsqu’elle réalise que ce dernier est en réalité en couple avec Maureen. Les rivalités et la jalousie ressurgissent, doublées d’une amertume nouvelle pour Dani, qui se sent, pour la première fois de sa vie, trahie. Cet amour naissant entraîne donc un chagrin, mais est aussi la source d’un conflit familial à plusieurs niveaux : son père voit d’un mauvais œil l’émancipation de sa fille, et Dani se sent coupable car ses incartades ont failli, par un triste concours de circonstances, coûter la vie à sa mère, enceinte de son quatrième enfant. C’est la fin du beau temps et le début des ennuis : la douceur de vivre s’estompe, le climat se gâte. L’automne arrive. Le bonheur et l’innocence ne sont pas éternels, l’été non plus.

La fin de l’innocence

Enfin, Un été en Louisiane se démarque par son économie de moyens et son minimalisme : peu de dialogues, peu de lieux, peu de variations dans les scènes de la vie quotidienne qui se suivent et se ressemblent. Mais le film nous livre pourtant un récit riche et dense où s’entremêlent de nombreuses thématiques, et où les drames successifs forgent en fait le caractère en devenir de la jeune Dani, future adulte en pleine croissance. C’est donc une période charnière qui est décrite ici, la transition entre deux âges, le témoignage d’un été fondamental pour l’héroïne, qui a connu en quelques semaines un flot d’émotions qui lui ont appris à mieux appréhender la vie. Au départ insouciante et véritable électron libre, elle réalise que ses actes ont des conséquences et apprend, grâce à son père, à se responsabiliser et à se poser, à réfléchir sur la portée de ses actions et à réviser ses priorités : elle mûrit. Par ailleurs, lorsqu’elle fait passer son chagrin avant celui de sa sœur, là encore, son père lui inculque d’autres leçons de vie : le pardon, la générosité et l’altruisme. On peut reconstruire ce qui a été détruit tant qu’il reste de l’amour. Les douces rêveries de Dani et Maureen, qui se rappellent avec nostalgie l’histoire du « bonhomme sur la Lune » que leur mère leur racontait quand elles étaient enfants (petit être céleste à qui elles pouvaient confier leurs peines), laissent place à la dure réalité, et les deux jeunes femmes se confrontent à des épreuves fondatrices : l’accident d’une mère, la mort d’un (petit)-ami, la rage d’un père… Finalement, ce sont tous ces détails, du plus simple au plus grave, qui, mis bout à bout, rendent cet été aussi fondateur qu’inoubliable. Quant au spectateur, entraîné par le récit pudique et émouvant de cette tranche de vie suspendue dans la Louisiane des années 50, bercée au son des hits rock de l’époque et des bals de fin d’année, il savoure un bel instant de nostalgie, qui s’accompagnerait bien d’un mistral gagnant.

Un été en Louisiane : Bande Annonce VO

https://youtu.be/IdU3nAl0n3c

 Un été en Louisiane : Fiche Technique 

Titre original : The Man in the Moon
Réalisation : Robert Mulligan
Scénario : Jenny Wingfield
Photographie : Freddie Francis
Musique : James Newton Howard
Montage : Trudy Ship
Interprètes : Reese Witherspoon (Danielle « Dani » Trant) ; Sam Waterston (Matthew Trant) ; Tess Harper (Abigail Trant) ; Gail Strickland (Marie Foster) ; Jason London (Court Foster)
Producteur : Mark Rydell
Sociétés de production : Metro-Goldwyn-Mayer
Distribution : Metro-Goldwyn-Mayer (Etats-Unis) ; United International Pictures (France)
Durée : 99 min
Genre : Drame
Date de sortie : 1991

Etats-Unis – 1991